De quoi parle-t-on ? Le terme d’économie de guerre a été utilisé récemment pour désigner un fonctionnement atypique de l’économie suite à une catastrophe majeure. En France, la crise sanitaire a vu l’arrêt de la production et du commerce international, une intervention massive de l’Etat (le quoi qu’il en coute) … Au moment de la reprise de l’activité, on a vu des pénuries, de l’inflation … On a parlé de volontarisme politique : de la nécessité de rapatrier des productions essentielles comme les médicaments à la réhabilitation du plan (l’ardente obligation)
Plus récemment, il a été aussi question de se réarmer massivement dans le cadre d’un possible conflit avec la Russie. Il s’agit de préparer l’opinion publique à des sacrifices sur le plan de son confort de vie via la réorientation des dépenses publiques et à faire la guerre. Pour une partie de la gauche, l’économie de guerre signifie des entreprises qui s’assurent des commandes auprès de l’Etat. A force d’accumuler des armes, on finit fatalement par s’en servir. « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès 1895).
Les situations d’économie de guerre : rediscuter la place de l’État et celle du marché.
La guerre réorganise le travail, ralentit la production de biens de consommation, le transport, les achats … Elle conduit à un ralentissement de l’activité dans le secteur des biens de consommation délaissé au profit de l’industrie lourde et d’armement. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi (d’où le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie (et le recours aux ersatzs) ; les réquisitions ; les prix plafonds et le rationnement ; auxquels répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages qui ne trouvent pas à dépenser leur revenu; la croissance du déficit public qui s’explique par l’augmentation des dépenses militaires…
La guerre est synonyme de rareté de certains biens que le marché ne régule plus via les mouvements de prix faute de pouvoir augmenter la production. Aux marchés, l’Etat substitue le plan pour indiquer les besoins à satisfaire en priorité. Une réflexion sur l’économie de guerre peut être l’occasion de questionner l’efficacité de l’action de l’État seul agent capable de faire face à la catastrophe alors que le marché ne fonctionne plus.
La guerre, la morale et le calcul économique :
Précursseur, Otto Neurath (1910) traite de la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéressent la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Pour d’autres, la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Götz, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas du calcul économique via l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort et l’utilisation de ces mêmes déportés par l’industrie allemande…
Sur un plan macro-économique, la thèse du complexe militaro-industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement. Cette dernière crée des emplois. Elle a un effet d’entrainement sur toute l’industrie (Galbraith, 1974). D’autres économistes voient plutôt dans les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes comme des dépenses improductives (on produit des bombes pour les faire exploser et causer des dégâts). La guerre fait que l’économie entre dans un cycle de reproduction élargie négative (Boukharine,1920).
L’économie : facteur de paix ? Source de guerre ?
Des marxistes, on retient les thèses sur l’impérialisme (Luxembourg 1913 ; Lénine 1917…). Au XIXe siècle, les pays capitalistes se créent un empire colonial sur lequel ils puisent des ressources (en hommes, en matières premières…) et pouvant servir de débouchés pour leur excédent de production. La première guerre mondiale résulte d’une confrontation des impérialismes.
A l’inverse, les libéraux avancent l’idée d’une extension du commerce qui seraient mutuellement avantageux, créateur d’interdépendance entre les hommes et de nature à les dissuader de se faire la guerre (le doux commerce chez Montesquieu). A la sortie de la seconde guerre mondiale, on crée toute une série d’institutions internationales pour prévenir le retour à la guerre dont le GATT (l’accord général sur les tarifs douaniers) (1947) et la communauté européenne sur le charbon et l’acier (1954) à la base de la réconciliation franco-allemande.
Passer d’une société de guerre à une société de paix.
Par delà le rapport à l’économie, la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité. Elle serait «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites » (Galbraith, 1967). Elle produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …).
Dans La part maudite, le philosophe George Bataille (1949) écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre. L’humanité est menacée par le changement climatique. Certains appellent à une économie de guerre climatique : demander à l’Etat de mobiliser tous les moyens et les acteurs face à un ennemi qui menace la survie de l’humanité et s’obliger à davantage de sobriété (Monnet, 2022).
La question des différentes déclinaisons de l’économie de guerre intéresse des économistes, des sociologues, des anthropologues, des historiens, des géographes, des spécialistes en relations internationales et en polémologie, des philosophes…. Les propos théoriques doivent être illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 15 janvier 2026 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2026. Les Cahiers de Sociologie Economique et Culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.
Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et Culturelle
Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr
Quelques éléments bibliographiques :
Bataille, George. (1949). La part maudite. Paris. Editions de Minuit
Boukharine, Nicolas. (1920). Economique de la période de transition : théorie générale des processus de transformations. Paris. Etudes et documentations internationales.
Clastres, Pierre. (2013). Archeologie de la violence : la guerre dans les sociétés primitives. Paris : éditions de l’Aubre.
Fontanel, Jacques et Coulomb, Fanny. (2006). « John Kenneth Galbraith, économiste de la paix ». Innovations. N°23 : 217-234.
Galbraith, John Kenneth. (1974), La science économique et l’intérêt général. Paris. Gallimard.
Galbraith, John Kenneth. (1967). La paix indésirable : rapports sur l’utilité des guerres. Paris. Calmann-Lévy.
Götz, Ali. (2005). Comment Hitler a acheté les Allemands ? Paris. Flammarion.
Keynes, John Maynard. (1940). Comment payer la guerre : un programme radical pour le chancelier de l’Echiquier, éditions de l’Harmattan.
Lange, Oskar. (1958). « The Role of Planning in Socialist Economy ». Indian Economic Review. Vol 4(2) : 1–15.
Lenine, Vladimir Illitch. (1917). L’impérialisme, stade suprème du capitalisme. Paris. République des lettres.
Monnet, Eric. (2022). “Planification et économie de guerre face à la crise écologique ». Green : 50-54.
Neurath, Otto. (1917). «War economics», in Economic writings selections 1904-1945. Uebel et Cohen : 153-199.
Piatier, André. (1939). L’économie de guerre. Paris. Librairie générale de droit et de jurisprudence.
Possony, Stefan. (1939). L’économie de guerre totale : ses possibilités, ses limites. Paris Librairie de Médicis.
Schmidt, Christian. (1991). Penser la guerre, penser l’économie. Paris. Odile Jacob.
Tooze, Adam. (2012). Le salaire de la destruction : formation et ruine de l’économie nazie. Paris. Belles Lettres.
Voznessenski, Nicolaï. (1948). L‘Économie de guerre de l’U.R.S.S : 1941-1945. Paris. Librairie de Médicis.