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«Comment l’exemple historique des guerres nous amène à parler autrement d’économie ? »

Nous vivons un temps de catastrophes graves. La crise sanitaire étant loin d’être terminée, il faut faire avec la guerre en Ukraine et un réchauffement climatique devenu une évidence au quotidien. C’est donc l’actualité qui nous amène à nous intéresser au rapport entre guerre vue comme exemple même de la catastrophe et façon de faire ou de parler de l’économie. Lisant sur la guerre et l’économie, on est frappé par le foisonnement des mots : économie de guerre, guerre économique, économie mobilisée…  ce qui renvoie à différentes manières de penser le rapport de la guerre à l’économie et à autant de pistes de recherches possibles que Les Cahiers souhaitent explorer collectivement[1].

La guerre économique :

– La guerre tire son origine d’enjeux économiques. A Rome et au Moyen-Age…, elle est vue comme un moyen légitime de s’emparer du bien d’autrui. Pour ne pas avoir à travailler, le guerrier a recours à la force pour prendre ce dont il a besoin. Plus proche de nous, on trouve les thèses sur l’impérialisme de grands pays capitalistes de la fin du XIXe siècle et les écrits d’Hobson (1902), Luxembourg (1913), Lénine (1917), Hilferding (1923)… : les pays capitalistes ont besoin d’un empire colonial qui lui offre des ressources et des débouchés…

– Au XVIIe siècle et chez les mercantilistes (Colbert…), l’État / le souverain assoient leur puissance sur l’économie. Au XXe siècle, la thèse du complexe militaro industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement qui lui permettent en retour de peser dans les relations internationales (Galbraith, 1974). Plus récemment et dans le cadre de géoéconomie, Edward Luttwack [1990] constate que les affrontements directs entre les grandes puissances sont aujourd’hui interdits du fait de l’arme atomique. La guerre serait remplacée par une compétition entre les grandes entreprises pour la maîtrise des marchés, l’innovation technologique… : avons-nous affaire à une guerre qui ne dit pas son nom, sans morts et destructions où à autre chose ? Est-ce que le terme de guerre économique reste approprié ?

– La guerre économique désigne un ensemble de mesures économiques coercitives visant à infléchir la politique d’un État avec lequel un autre État a un contentieux. On pense au blocus (le blocus continental de Napoléon contre l’Angleterre…), à l’embargo (celui exercé par les États-Unis contre Cuba, l’Irak, l’Iran… à celui contre la Russie de Poutine), au boycott (contre les produits sud-africains au moment de l’apartheid…). Quelle est l’efficacité des sanctions ?

L’économie de guerre : les lois de l’économie, l’État et le marché.

– La guerre suspend le travail, la production, les achats, le transport … Elle  conduit à un mauvais fonctionnement, voire un arrêt de l’entreprise, des marchés. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi  (qui implique le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie de biens de consommation (et le recours aux ersatz) ; les réquisitions ; les prix plafonds ; le rationnement des quantités auquel répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages ; l’absence de limite en matière d’accroissement du déficit public…

Traiter de l’économie de guerre revient surtout à réfléchir aux solutions face au déséquilibre majeur entre des besoins nouveaux nés de la guerre qui viennent s’ajouter à ceux déjà existant face à des ressources qui viennent à manquer (la pénurie de matières premières du fait de l’arrêt du commerce, la main d’œuvre masculine partie à la guerre…). L’économie de guerre pose la question d’une rareté que le marché ne régule plus via les mouvements de prix puisqu’on ne peut augmenter l’offre. La guerre nous oblige à revoir ce que nous croyons savoir des lois de l’économie. Aux marchés, on substitue le plan. Se pose la question de la place respective à accorder au marché et à l’État dans le fonctionnement de nos économies et de l’efficacité de l’action de l’État. Une réflexion sur l’économie de guerre / l’économie de catastrophe (non réductible à la situation de guerre) peut être l’occasion de questionner 50 ans de contre-vérités assenés sur la supériorité du marché.

La guerre, le calcul économique et la morale :

Auteur du premier ouvrage sur l’économie de guerre, Otto Neurath [1910] aborde la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéresse la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Sauf que la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). L’URSS est sortie victorieuse de la seconde guerre mondiale au prix de 26 millions de mort.

La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. La seconde guerre mondiale l’illustre avec le projet d’Adolf Hitler d’éliminer une partie des races non aryennes et de réduire en esclavage le reste de l’humanité. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Aly, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas une part de calcul économique en la mettant en relation avec l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort.

Société de guerre versus société de paix ?

Si la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité, alors ceci nous oblige à dire que nous vivons dans des sociétés de guerre. La guerre est «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites» (Galbraith, 1967). La guerre a une fonction sociale. Reposant sur une décision discrétionnaire de la puissance publique, la dépense d’armement aurait un effet d’entrainement sur toute l’industrie. Elle est créatrice d’emplois. D’autres économistes considèrent que les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes sont des dépenses improductives auxquelles s’ajoutent les coût engendrés par les destructions. La guerre fait que l’économie s’engage alors dans ce que Nicolas Boukharine [1920] appelle un cycle de reproduction élargie négative. 

Sur le plan social, la guerre produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …). La guerre est aussi source de progrès des connaissances (cf. Ambroise Paré et les progrès de l’anatomie et de la chirurgie). Dans La part maudite, le philosophe Georges Bataille [1949] écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre : les dépenses de santé, d’éducation, le logement, la conquête spatiale, la lutte contre le réchauffement climatique… Quelle proposition dans le champ de l’irenologie ou science au service de la paix (Boulding, 1946, 1963, Economist for peace and security, 1995)?

Les cahiers de sociologie économique et culturelle ont une identité forte qui repose sur l’interdisciplinarité. L’étude du rapport entre la guerre et l’économie ne s’adresse pas qu’à des économistes. La question peut être traitée par des historiens, des spécialistes en relations internationales, des spécialistes en polémologie, des philosophes… porteurs d’autant de regards différents. Les propos théoriques doivent être largement illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 30 octobre 2022 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2023. Les Cahiers de sociologie économique et culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.

Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et culturelle

Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr


[1] ) Fondé par un vétéran de la première guerre mondiale Albert Miroglio, l’Institut de sociologie économique et culturelle avait comme projet initial une meilleure compréhension entre les peuples et donc une société de paix.

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Varia 1

L’orientation des élèves issus de l’immigration à l’aune du regard sociologique : entre expériences subjectives et contextes de scolarisation

Thématiques hautement sensibles, notamment pour ce qui est de l’appréhension scientifique de l’altérité, l’orientation et plus généralement la scolarité des élèves issus de l’immigration font désormais l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales. Si les approches dominantes mobilisent un postulat classique en sociologie à savoir l’hypothèse d’une « discontinuité culturelle », elles ne rendent que partiellement compte de la complexité entourant le parcours des élèves, minorent les effets liés au contexte de scolarisation qui engendrent à leur tour des inégalités d’apprentissage et de choix et, in fine, n’interrogent que peu le rapport subjectif construit par les publics durant leur scolarité. Il faut alors prendre toute la mesure de cette complexité en s’appuyant à la fois sur les enquêtes longitudinales et sur la manière dont les élèves construisent leur scolarité, des projets d’avenir au rythme des rencontres et de la diversité de leur expérience. Il apparaîtra que si les inégalités sociales subsumant l’orientation des publics issus de l’immigration procèdent fondamentalement de la position sociale des parents, majoritairement populaire, elles ne sauraient conduire à entériner un déterminisme, comme en témoigne l’expérience d’élèves de lycée professionnel, y compris dans des établissements à forte concentration « ethnique ».

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L’orientation des élèves issus de l’immigration à l’aune du regard sociologique : entre expériences subjectives et contextes de scolarisation

Aziz Jellab

Introduction

Alors que la sociologie de l’éducation en France a largement exploré les inégalités sociales de réussite scolaire sous différents angles, elle est restée relativement silencieuse sur la question des élèves issus de l’immigration. Non pas que ces élèves n’aient pas fait l’objet d’une attention particulière, mais par le fait même qu’il s’agit d’un public évoquant l’altérité et risquant d’être stigmatisé, malgré la prudence conceptuelle caractérisant la démarche sociologique, leur parcours scolaire a été largement appréhendé sous l’angle des inégalités de classe, comme ce fut le cas et pendant longtemps, s’agissant des inégalités de genre. Or une telle approche en termes de classes sociales rend non seulement invisibles les différentes expériences migratoires et les stratégies qui sont déployées par les populations, mais aussi, elle ne permet pas de penser de manière dialectique et nuancée à la fois l’histoire migratoire et l’histoire du système éducatif en France. Par ailleurs, et comme le soulignent à juste titre Maïtena Armagnague, Isabelle Rigoni et Simona Tersigni[1], l’approche sociologique de l’expérience des enfants issus de l’immigration privilégie l’étude des parcours scolaires des descendants – il s’agit d’une approche « adulto-centrique » puisqu’elle prend comme référence les ascendants ayant connu la migration – et s’intéresse peu aux jeunes migrants. Or il s’agit là d’une réalité qui gagnerait aussi à être étudiée, le nombre d’élèves allophones, mineurs notamment, enregistrant une forte augmentation en France. Le propos de notre article porte sur la thématique de l’orientation des élèves immigrés ou issus de l’immigration[2]. On peut considérer qu’elle constitue un analyseur de la diversité des parcours et des manières d’être aux études, elles-mêmes inscrites dans des histoires collectives et familiales spécifiques.

La scolarisation et l’orientation des élèves issus de l’immigration, une thématique sensible car fortement associée à l’altérité et à « l’ethnicité »

Autant le souligner d’emblée : la question relative à la scolarisation et au devenir des élèves issus de l’immigration n’est pas des plus aisée à traiter car elle désigne une population définie par son altérité, quand dans le même temps, l’école en France est d’abord définie et organisée selon une vision républicaine qui ignore les différences culturelles. Cette question est hautement sensible comme en témoignent les débats autour de l’opportunité ou non de disposer ou non de statistiques « ethniques »[3]. L’égalité fondamentale procédant du droit naturel structure l’imaginaire de l’école républicaine, et comme l’observe François Dubet, « De même que le christianisme postulait l’existence d’une part divine, d’une âme en chaque individu, l’école démocratique de masse postule une égalité fondamentale, ontologique de tous les enfants et de tous les élèves »[4]. Sur un plan plus institutionnel, la difficulté à disposer de données statistiques ministérielles ou académiques sur les élèves étrangers ou issus de l’immigration est symptomatique d’une hésitation subsumée par la référence au modèle « républicain » et « laïque » de l’école à la française. Tout se passe comme si la question de l’ethnicité à l’école relevait d’un tabou parce qu’elle conduirait à « naturaliser » des différences et à faire passer au second plan d’autres modèles conceptuels jugés plus pertinents, comme celui des classes sociales sous leurs différentes déclinaisons. Cela au risque de rendre plus opaques les dimensions socioculturelles et historiques subsumant l’expérience scolaire. Le recours notamment au concept de « classes populaires » dans lequel on regroupe régulièrement « ouvriers » et « ouvriers immigrés », ne permet pas de distinguer ce qui est de l’ordre de la position sociale, de ce qui appartient à la culture, quand on sait que celle-ci participe d’une vision du monde et des « stratégies » d’adaptation mises en œuvre[5].

Pourtant, et si de nombreux chercheurs en sciences sociales ont insisté sur le risque d’appréhender la scolarité des populations d’origine immigrée en terme d’altérité et surtout d’ « ethnicité », on observe dans le même temps un essor de publications évoquant une « ethnicisation » affectant les rapports sociaux au sein et en dehors des écoles et des établissements scolaires, le plus souvent pour dénoncer des processus de stigmatisation, renforcés notamment par la faible mixité sociale et par la dégradation des conditions de vie dans certains territoires ou quartiers[6]. Ainsi, Agnès Van Zanten use de la notion d’« école de la périphérie » pour inscrire l’analyse dans le cadre des territoires de l’éducation afin d’en dégager des enseignements sur la ségrégation urbaine qui est à la fois ethnique et sociale. Ainsi, « si l’école périphérique mérite d’être étudiée de façon distincte, c’est tout d’abord parce qu’elle s’adresse à une population spécifique : les familles des classes populaires marginalisées parmi lesquelles les familles d’origine immigrée sont largement surreprésentées »[7].

L’offre scolaire locale notamment au sein des établissements et entre établissements (publics et/ou privés), les stratégies parentales visant les meilleurs établissements et un logement à proximité, dessinent des configurations sociodémographiques qui ne peuvent être référées à la seule reproduction sociale en tant qu’incarnation des différenciations urbaines ou territoriales. A. Van Zanten souligne néanmoins que les contraintes institutionnelles telles que la carte scolaire et la sectorisation ne sont pas un gage de justice, car elles peuvent aussi renforcer la ségrégation urbaine. C’est qu’il existe des effets spécifiquement contextuels dans la production des inégalités de carrière scolaire : « il faut s’intéresser […] à l’association entre la concentration spatiale de certaines populations et les chances inégales d’accès à une offre scolaire hiérarchisée » (Van Zanten, 2001, op. cit. p. 8). Comme pour le genre, la thématique des élèves issus de l’immigration, a été ignorée, fondue dans un raisonnement parlant en termes de « classes sociales » et de domination. Ainsi que le souligne Alain Frickey, « Au milieu des années 90, de nouvelles inégalités liées à l’origine nationale ou à la condition d’enfant d’immigré sont apparues dans le champ sociologique. Elles ont été longtemps ignorées. D’abord parce que considérées comme faisant partie intégrante des inégalités sociales : il n’y avait pas lieu de distinguer les cursus scolaires des jeunes issus de l’immigration, parce que ces derniers, dans leur immense majorité, étaient tout à fait emblématiques de la classe ouvrière. Les inégalités qui les frappaient étaient d’abord celles qui affectaient les couches populaires dans leur ensemble. Elles faisaient d’autant moins l’objet d’investigations que l’appareil statistique français permettait difficilement d’identifier les jeunes d’origine étrangère ; le manque de données s’expliquant également par une absence de légitimation de l’objet d’études par la communauté scientifique »[8].

Si les élèves issus de l’immigration font pour nombre d’entre eux l’expérience d’une relégation scolaire, cela ne doit pas constituer la seule grille de lecture permettant de penser les carrières scolaires plus spécifiquement l’orientation. En effet, faute d’une lecture plus complexe, situant les parcours scolaires dans le cadre des parcours migratoires en pensant aussi le lien entre ces derniers et la manière dont les élèves et leurs familles les vivent et les co-construisent, la recherche mais aussi les professionnels de terrain se privent d’outils intellectuels permettant de penser, d’interroger la démocratisation scolaire et les leviers qui la favorisent.

Appréhender l’orientation des élèves issus de l’immigration 

Il convient de penser l’orientation des élèves issus de l’immigration à partir du fonctionnement même du système éducatif français au sein duquel s’insèrent des trajectoires inégales selon l’appartenance sociale et culturelle. On sait que le système éducatif fonctionne comme une machine à trier, où l’orientation, censée accompagner chaque élève à réaliser son projet d’études, s’avère être d’abord une pratique institutionnelle visant à répartir les publics selon les places et leur hiérarchie, de sorte qu’il est opportun de soutenir qu’elle génère une « distillation fractionnée »[9]. Il existe deux significations majeures associées au terme « orientation » : il s’agit d’une part, d’une répartition des élèves, le plus souvent selon un rapport entre demande d’orientation et places disponibles ; il s’agit, d’autre part, d’une aide au choix ou d’une auto-détermination, impliquant la construction d’un projet d’études et/ou d’un projet professionnel. Pour Jean-Michel Berthelot, l’orientation est « le processus par lequel s’opèrent les ajustements nécessaires entre les souhaits exprimés et les possibilités offertes, l’école fournissant institutionnellement à chacun la possibilité de faire le parcours que ses possibilités et ses goûts lui tracent »[10]. Mais cette définition est bien idéale tant la réalité met en évidence que la possibilité de s’orienter selon ses goûts n’est pas le propre d’une grande part des élèves. C’est que l’orientation reste soumise à de nombreux paradoxes que l’on peut ainsi identifier : le choix précoce et l’obligation du projet professionnel s’imposent aux élèves qui disposent des faibles ressources, scolaires notamment, pour réellement choisir ; le système éducatif français est l’un de ceux qui se sont le plus diversifiés et, dans le même temps, celui dont les filières s’avèrent les plus étanches, les moins dotées de passerelles, celui aussi où la réversibilité des parcours est des plus improbables ; le poids de la formation initiale y est des plus déterminants, y compris dans le cadre de la validation des acquis et de l’expérience. Enfin, et ce n’est pas l’un de ses moindres paradoxes, la forte association entre l’orientation scolaire et l’orientation professionnelle – l’une ne se réduisant pas à l’autre mais l’on sait que choisir des études, c’est aussi anticiper un parcours susceptible de déboucher sur tel ou tel métier ou profession – exacerbe un rapport utilitariste aux études quand, dans le même temps, l’école promeut l’accès à la culture et au savoir valant pour eux-mêmes. Avoir une bonne orientation, c’est s’assurer d’un avenir professionnel moins incertain. Pour autant, on ne peut négliger le fait que le conseil en orientation est loin d’être satisfaisant et qu’il exige que l’on repositionne le rôle de l’école dans l’élaboration des choix d’avenir. Le constat relatif aux élèves issus de milieu populaire est valable pour ceux qui sont issus de l’immigration, même si l’on observe aussi des stratégies éducatives familiales différentes, les projets des parents d’élèves de la seconde génération étant davantage portés sur la poursuite d’études longues à l’issue du collège. L’effet « capital culturel » reste fortement associé au diplôme obtenu par la mère : « Un niveau élevé de diplôme de la mère (au moins un baccalauréat) est toujours explicatif d’un accès en seconde générale et technologique en 4 ans, tout comme, et c’est nouveau, un niveau élevé de diplôme du père ».[11] Mais lorsque la variable origine sociale se conjugue avec la variable origine culturelle (migratoire), ce sont d’autres inégalités, variables selon le pays d’origine, qui émergent. La note du CNESCO avance que s’agissant des élèves issus de l’immigration, « on observe une nette surreprésentation des jeunes issus des familles immigrées (7,9 points) dans l’enseignement professionnel parmi les jeunes entrés en sixième en 2007 ; cette surreprésentation s’est légèrement atténuée puisqu’elle était de 9,5 points pour les jeunes du panel de 1995. Ces inégalités diffèrent cependant selon l’origine migratoire : les élèves d’origine du Sahel, de la Turquie (pour les garçons) ou du Portugal sont orientés davantage vers l’enseignement professionnel bien que la tendance pour ces deux dernières catégories soit moins nette qu’auparavant. Les analyses économétriques montrent cependant qu’à niveau scolaire et catégories socioprofessionnelles comparables, les enfants issus de l’immigration, et en particulier les élèves d’origine maghrébine, sont moins orientés vers l’enseignement professionnel que les élèves natifs » (CNESCO, 2016, op . cit. p. 58). Ainsi, ce constat conforte les analyses de Georges Felouzis & al.[12] qui interrogent la surreprésentation des élèves issus de l’immigration – les garçons notamment –  dans l’enseignement professionnel alors même qu’ils aspirent à la poursuite d’études longues. Il ne s’agit pas de discréditer la voie professionnelle mais de souligner que dans de nombreux cas, les élèves qui s’y orientent la rejoignent moins par projet que par renoncement, sous l’effet conjoint d’un niveau d’acquisition scolaire insuffisant et d’une scolarisation dans des établissements faiblement mixtes socialement.

L’orientation des élèves issus de l’immigration : une diversité des parcours combinant l’origine sociale, l’origine migratoire et le genre

L’expérience scolaire des élèves issus de l’immigration, nés à l’étranger ou en France, donne à voir une diversité des parcours selon l’origine migratoire et le genre. En s’appuyant sur le panel 2007, avec un échantillon composé de 35000 élèves entrés cette année-là en 6ème, et au regard de leur carrière scolaire jusqu’au baccalauréat, Yaël Brinbaum[13] dresse un tableau très instructif quant au parcours des publics issus de l’immigration. L’auteure observe que les élèves issus de la seconde génération, –  il s’agit des élèves nés en France de parents immigrés – et hormis les descendants de familles d’origine portugaises ou asiatiques, sont moins souvent détenteurs d’un baccalauréat que les élèves Français d’origine. Elle relève aussi la meilleure réussite des filles comparées aux garçons, et ce, quelle que soit l’origine. Des variations sont cependant observées quant à la réussite des filles selon l’origine migratoire. Ainsi, quand les filles d’origine française sont 85% à obtenir le baccalauréat, c’est le cas de 92% des filles d’origine asiatique, de 84% des filles originaires d’Afrique Subsaharienne, de 83% des filles de parents portugais et de 75% des filles de parents turcs. Les inégalités sont observées entre filles et garçons d’origine maghrébine, les taux d’obtention du bac étant de 80% chez les premières contre 64% chez les seconds. Mais l’étude de Y. Brinbaum pointe les inégalités selon le baccalauréat obtenu, inégalités qui tiennent au fait que la série préparée augure de chances inégales de réussite dans l’enseignement supérieur. Ainsi, par rapport aux filles d’ascendance française, l’écart quant à l’obtention du baccalauréat général est de – 15 points chez les filles originaires du Portugal et de Maghreb et de – 22 points chez celles qui sont issues d’Afrique subsaharienne et de Turquie.  Ainsi, les inégalités de réussite conjuguent à la fois la variable « origine sociale » (profession des parents), origine culturelle (ou migratoire) et contexte social et institutionnel (la France et la place qu’y occupent l’école et les diplômes).

Les inégalités agissent dans différentes sphères, celle de l’école durant la trajectoire scolaire, mais aussi dans la sphère du marché du travail, sans compter les autres domaines de la vie sociale (accès au logement par exemple). Si les inégalités de réussite et d’orientation des élèves dépendent de l’origine sociale, souvent défavorisée s’agissant notamment des élèves issus de l’immigration, d’autres variables sont agissantes à savoir l’histoire migratoire – avec des différences comme nous l’avons vu selon les aires géographiques et culturelles dont sont originaires les parents –, mais aussi les conséquences d’une discrimination qui n’est pas forcément volontaire. Choukri Ben Ayed constate, par exemple, qu’il existe une « surreprésentation des élèves issus de l’immigration au sein des filières les moins valorisées socialement (filières professionnelles) » ainsi que leur « sur-exposition au risque du chômage. Ces élèves subissent de plein fouet trois types de désavantages qui restreignent considérablement leur accès à certaines filières d’enseignement ainsi qu’à l’emploi. Ils sont fortement exposés au risque d’être scolarisés dans des établissements scolaires de relégation dans lesquels se cumulent nombre de difficultés et qui les précipitent dans la spirale de l’échec scolaire. Lorsqu’ils parviennent à s’affranchir de ces contraintes contextuelles, à performances scolaires identiques, ils sont plus souvent orientés vers des filières dévalorisées. Enfin, pour ceux qui sont parvenus à l’obtention de titres scolaires (y compris d’excellence), ils sont confrontés à la discrimination sur le marché du travail »[14].

Les effets inégalitaires des contextes de scolarisation

L’approche longitudinale interroge le rôle de l’école dans le contexte social français. D’une part, le poids de l’origine sociale sur la carrière scolaire reste très prégnant car si l’on compte près de 54% des élèves français appartenant à des familles favorisées, cela n’est le cas que pour 18% des enfants appartenant aux familles portugaises ou originaires d’Asie, et seulement pour 9% des familles turques. D’autre part, les inégalités se renforcent par le fonctionnement pédagogique des écoles et des établissements scolaires, autrement dit, le contexte génère à son tour des différences de réussite selon les modes d’exposition des élèves aux apprentissages, les pratiques d’évaluation mais aussi, et à résultats scolaires équivalents, des politiques d’orientation inégales[15]. Si l’on ne s’en tient qu’à cette approche, on interroge peu le contexte scolaire dont on sait qu’il est aussi producteur d’inégalités, qu’il a des effets sur les apprentissages mais aussi sur l’ambition des élèves et de leurs familles. Le niveau socio-économique, majoritairement composé d’ouvriers conjugué à l’origine migratoire et ce qu’elle suppose comme distance culturelle d’avec les savoirs enseignés à l’école et leurs implicites, ne suffisent pas pour comprendre les trajectoires scolaires et les inégalités en matière d’orientation. L’école n’est pas indifférente aux inégalités de carrière scolaire puisqu’elle les co-produit, les renforce ou les atténue selon les cas. Comme l’observent Georges Felouzis & al. « L’hypothèse de l’indifférence aux différences se fonde essentiellement sur le postulat que l’école ‘‘républicaine’’ serait en accord avec les valeurs d’égalité des chances qu’elle proclame […] On peut par exemple voir dans les phénomènes ségrégatifs une forme d’inégalité de l’offre scolaire qui n’a rien à envier aux formes plus institutionnalisées de séparation précoce des élèves dans des filières différenciées et hiérarchisées. Dans ce cadre, une part non négligeable des inégalités liées aux parcours migratoires et à l’origine sociale serait due aux phénomènes ségrégatifs et à leurs conséquences sur la qualité de l’enseignement. De même, les effets de composition liés à la ségrégation scolaire ont des conséquences avérées sur la progression des élèves, voire sur des dimensions non académiques, même si les résultats de recherches varient d’un pays à l’autre et que les débats restent vifs pour savoir quelles sont la nature et l’ampleur de ces effets de composition » (Felouzis & al.  2015, op. cit. p. 12). Ainsi, et s’appuyant sur les évaluations PISA (2003 et 2012), Felouzis & al. montrent combien et indépendamment de l’origine migratoire, les résultats des élèves de la première et surtout de la seconde génération se sont particulièrement dégradés, ce qui peut s’expliquer par des effets de contexte engendrant une « discrimination systémique » et non volontaire. Leur postulat central est de soutenir « qu’il existe un lien entre l’accentuation de la ségrégation scolaire des migrants d’une part et l’évolution des inégalités d’acquis de l’autre », ce qui a un effet important sur les trajectoires d’orientation. Cette hypothèse n’est pas nouvelle puisqu’elle était également avancée par Louis-André Vallet et Jean-Paul Caillet qui écrivaient en 1996 : « La question reste cependant posée de savoir si l’explication par l’appartenance sociale suffit à rendre compte des différences de réussite ou de parcours scolaires. Certains auteurs répondent ici par l’affirmative, d’autres mettent en avant l’existence d’un handicap culturel qui concernerait quelques communautés nationales ou bien la totalité d’entre elles. D’autres encore, après l’étude de l’orientation scolaire à tel ou tel palier du cursus, concluent à l’existence de phénomènes de discrimination qui s’exerceraient à l’encontre des jeunes étrangers. Or, les conclusions des analyses qui portent sur les facteurs explicatifs des écarts observés ne sont bien sûr pas indifférentes, car elles conditionnent pour une part les politiques éducatives à mettre en œuvre »[16]. Cette discrimination systémique et non volontaire procède de l’agrégation de comportements d’acteurs, et se mesure à ses effets quand par exemple, les familles favorisées décident de contourner la carte scolaire ou de scolariser leurs enfants dans des établissements privés, ce qui favorise la concentration d’élèves de milieux populaires dans certains territoires et partant, les difficultés d’apprentissage. Cette discrimination n’est pas la seule à agir sur la scolarité des enfants de milieu populaire, parmi lesquels on trouve une majorité d’enfants issus de l’immigration. Il y a également le plus fort accommodement des familles populaires avec les décisions institutionnelles qui peut renforcer les inégalités de parcours. Celles-ci s’observent par exemple lors de l’orientation vers les filières professionnelles ainsi qu’au sein de l’enseignement adapté. Une note de la DEPP relève que « les jeunes issus d’une famille immigrée sont eux aussi surreprésentés (17 % parmi les élèves de Segpa contre 10 % pour l’ensemble des collégiens du cursus général) »[17].

Faut-il pour autant conclure à l’idée que la scolarité des enfants immigrés ou issus de la « seconde génération » est marquée par l’échec scolaire, ou à tout le moins par une moindre réussite parce qu’ils se retrouvent majoritairement orientés vers des filières moins convoitées ? N’est-il pas plus judicieux d’appréhender leur parcours à l’aune de la diversité des expériences, y compris celle d’ordre subjectif qui nuance le poids de leur position sociale ? Pointant les études misérabilistes que l’on doit à une partie des sociologues, mais aussi le réductionnisme porté par des hommes et des femmes politiques assimilant la scolarité des enfants d’immigrés à de l’échec scolaire, et à partir des données élaborées  par la DEPP, Mathieu Ichou relève que les inégalités ne peuvent pas être référées à la seule origine sociale et culturelle et qu’il existe une réelle diversité des trajectoires qui gagnerait à être connue.  Il avance que « ces nombreuses difficultés [les inégalités d’accès aux formations les plus convoitées] ne doivent pas faire oublier la diversité scolaire qui caractérise la ‘‘deuxième génération’’. En prenant la peine d’analyser finement les données des panels d’élèves du ministère de l’Éducation nationale, on peut mettre au jour l’hétérogénéité importante qui existe parmi les enfants d’immigrés » (2019, p. 3).

De la nécessité de penser la scolarité des élèves issus de l’immigration en partant de l’expérience subjective arrimée à l’histoire familiale et collective

Pour comprendre le rapport des élèves à l’école, il faut faire un détour sociologique par la socialisation mais aussi l’histoire familiale insérée dans une histoire sociale, marquée par la migration mais aussi par les transformations affectant le rapport au travail dans les milieux populaires. Les travaux menés par Stéphane Beaud et Michel Pialoux sur la classe ouvrière ont bien mis en évidence les effets engendrés par le déclin de la classe ouvrière sur les projets d’avenir chez les nouvelles générations, mais aussi le désenchantement à l’égard du monde industriel, ce qui rend par exemple compte du désintérêt des élèves vis-à-vis du secteur secondaire. C’est dans ce contexte de transformation sociale que prend sens la valorisation, désormais ancrée, chez les parents issus de l’immigration, de la poursuite des études longues, d’autant plus qu’ils font l’expérience d’un durcissement de l’accès au marché du travail pour les moins qualifiés d’entre eux :  « Dans la mesure où l’orientation en LP devient le symbole de l’échec scolaire et de la relégation sociale, le choix des études longues s’est imposé aux parents ouvriers comme la seule voie possible pour leurs enfants. ‘‘Continuer’’, ‘‘aller le plus loin possible’’, ‘‘avoir des bagages’’, etc., sont des expressions toujours prononcées avec un mélange d’espoir et de crainte et qui reviennent de manière récurrente dans les entretiens avec les parents »[18]. L’un des paradoxes que l’on peut relever, alors que les parents d’élèves issus de l’immigration – notamment maghrébine – convoient davantage les études longues, leurs enfants, notamment les garçons, restent davantage orientés vers la voie professionnelle. Cela conduit-il pour autant au ressentiment chez ces élèves ? Nos observations de terrain, menées auprès d’élèves de lycée professionnel, et alors que nous nous interrogions initialement sur le rapport au savoir chez des publics vivant leur orientation sur le mode d’une « chute », ont mis en évidence l’existence d’une « ethnicisation » de certains établissements scolaires. Celle-ci se remarquait par une forte concentration d’élèves issus de l’immigration dans certains lycées professionnels mais aussi dans des spécialités à faibles taux de pression.

La concentration d’élèves issus de l’immigration dans certains LP conduit à une perception ethnicisante des difficultés professionnelles : « On a pas mal de problèmes avec des élèves d’origine africaine et surtout d’origine nord-africaine… c’est leur manque de respect, ils nous narguent aussi, ils ne veulent rien faire… il y en a un qui m’a dit ce matin même : ‘‘de toute façon, monsieur, vous vous emmerdez à nous faire cours pour 1200 Euros par mois, alors que moi, je deale du shit et je gagne cette somme en une journée’’… ils se la jouent » (H, 39 ans, PLP de maçonnerie). A cette concentration des élèves d’origine immigrée fait souvent face un engagement de certains enseignants qui disent les « comprendre » et tentent de les mobiliser sur les apprentissages, malgré leur résistance. Plusieurs enseignants et CPE font ainsi état des difficultés de ces élèves à trouver une entreprise pour effectuer un stage. Des entreprises dans des domaines tels que la coiffure, la restauration et l’hôtellerie, ou encore la mécanique automobile s’avèrent peu accueillantes, et cet enseignant de maths-sciences fera part de son indignation face à des pratiques professorales qui entérinent les pratiques ségrégatives sur le marché du travail : « depuis que je suis ici, j’ai découvert que les collègues sont frileux devant le problème du racisme, ils disent que de toute façon, les jeunes issus de l’immigration ne trouvent pas de stage dans la vente, alors, comment voulez-vous qu’ils y trouvent un travail quand ils auront leur diplôme ? ». Du coup, selon cet enseignant, la tendance d’une partie de ses collègues est à la dissuasion des élèves de CAP qui « veulent entrer dans le bac pro vente et représentation parce qu’ils auront un problème à l’embauche ». Ainsi, le LP participe-t-il d’une ségrégation ethnique sur le marché du travail – en particulier dans les emplois impliquant un contact direct avec la clientèle – en la devançant en quelque sorte, ce qui paradoxalement, renforce chez les élèves concernés le sentiment d’être scolarisés dans un contexte allié aux dominants ! C’est ainsi que les spécialités les moins demandées accueillent le plus d’élèves d’origine immigrée, ce qui conduit au sentiment d’être relégué, et d’être victime d’un racisme institutionnel. Le sentiment de devoir lutter contre les stéréotypes et le racisme des employeurs est partagé par une partie des PLP exerçant dans les LP à forte concentration ethnique, et en classe, certaines occasions se présentent pour évoquer ce « problème » : « … beaucoup d’élèves disent que ce sera le chômage après les études… le frère est sans boulot, ils disent aussi qu’ils vont avoir des problèmes de racisme qui vont les empêcher de trouver un travail, et c’est vrai, on s’est beaucoup battu notamment dans les sections industrielles, c’était difficile de trouver un lieu de stage pour les élèves maghrébins, sous prétexte que ça fait fuir la clientèle… je me fiche complètement de savoir si celui qui s’occupe de ma voiture est maghrébin ; africain ou asiatique, du moment que c’est un bon mécanicien, pour moi, c’est un argument fallacieux… il faut se bagarrer… quelques fois, j’ai provoqué un débat autour de cette question, ça permet aux élèves de prendre conscience et de pouvoir lutter… certains élèves vont jusqu’à la caricature, ils se disent qu’ils sont victimes de toute façon… donc, ils ne s’en sortent pas dans leur tête… » (F, 52 ans, PLP de lettres-histoire). On voit aussi dans ce propos comment le racisme invoqué peut devenir une raison suffisamment commode pour que les élèves « justifient » leurs difficultés d’adaptation scolaire et professionnelle.

Les interactions entre élèves, enseignants et responsables institutionnels sont traversées par la thématique de l’ethnicité et les risques d’incidents sur fond de malentendus restent plausibles. Le propos du proviseur-adjoint d’un LPO atteste de cette réalité : « c’est vrai que parfois, on nous renvoie cette image d’un LP qui accueille trop d’étrangers… et parfois, les élèves eux-mêmes se définissent comme tels… une fois, j’ai exclu temporairement quatre élèves, et il y en a un qui m’a dit : “Monsieur, vous nous excluez parce qu’on est 4 Arabes”, j’ai réagi en disant ce n’est pas parce qu’ils sont Arabes mais parce que ce sont eux qui avaient détruit volontairement du matériel en atelier… mais c’est vrai qu’après, je me suis dit : “ils sont Arabes !”[…], et ils peuvent le prendre comme un comportement discriminatoire… ».

Mais l’écoute des élèves laissait apparaître une diversité des manières de vivre leur scolarité : pour les uns, « se retrouver en LP » était interprété comme l’effet d’une double discrimination, à la fois scolaire et ethnique ; pour les autres, le LP constituait réellement une « nouvelle chance » pour s’en sortir[19].

Ainsi, Samir élève de baccalauréat professionnel « Ouvrages du bâtiment : métallerie » évoque une scolarité « perturbée » durant les années de collège, et l’épreuve de l’orientation qui, selon ses dires, a conduit le professeur principal et le chef d’établissement à faire peu de cas de ses aspirations : « en 3ème, j’avais fait un stage chez un informaticien parce que j’ai toujours aimé les ordinateurs, la programmation et je me voyais concepteur de jeux vidéo.  Je voulais faire une seconde pour préparer un bac techno ou un bac scientifique avec l’option sciences du numérique, mais le conseil de classe n’a pas voulu. Mon prof principal m’a dit que je n’y arriverai pas ». Orienté sur un troisième vœu vers l’une des spécialités les moins choisies en lycée professionnel, Samir fait état d’un certain ressentiment, soulignant au passage que dans sa classe, « on trouve beaucoup d’élèves issus de l’immigration, des maghrébins, des africains », ce qui est moins le cas dans les spécialités sélectives comme la mécanique automobile, l’aéronautique ou l’hôtellerie-restauration. 

Si le ressentiment reste bien présent chez de nombreux élèves issus de l’immigration et participe aussi d’un processus de rationalisation de son expérience – au sens où la dénonciation d’un « racisme » institutionnel permet de mieux accepter un verdict scolaire en le référant moins à une faible mobilisation personnelle qu’à des causes extérieures à soi[20] – il ne donne pas lieu systématiquement à une résignation ou à des formes de résistance aux apprentissages. Chez une partie des élèves rencontrés, le sentiment d’avoir chuté en LP est contrebalancé par la volonté de s’émanciper des déterminismes. Cette volonté ne prend sens que référée à l’histoire biographique et à la rencontre avec un contexte scolaire dans lequel les enseignants et leurs pratiques pédagogiques jouent un rôle déterminant. Ainsi, Farida, élève de baccalauréat professionnel « Accompagnement, soins et services à la personne » évoque des difficultés au collège qui ne l’ont pas empêchée de s’orienter vers une filière sélective tout en conservant le projet de devenir infirmière. Elle souligne en ces termes les paradoxes d’une scolarité qui, bien que soumise à des épreuves, l’autorisent à penser un avenir professionnel et social plus serein : « Je n’ai jamais été très à l’aise avec les études parce qu’il m’a toujours fallu du temps pour comprendre et pour apprendre. J’ai eu des profs qui n’étaient pas très encourageants, alors que d’autres voulaient vraiment que je progresse. Au collège, je voulais allez vers un bac général ou techno, mais j’avais une moyenne trop juste. J’ai quand-même été prise en ASSP. Ici [en lycée professionnel], j’ai des profs qui nous écoutent et nous aident vraiment. Les profs croient en moi et me poussent à aller plus loin. Si la prof de maths-sciences est un peu dure, les autres sont plus cools ».  Mais l’évocation des professeurs « qui poussent », aident et manifestent à la fois une exigence et une bienveillance durant les interactions pédagogiques ne prend sens qu’au regard d’une histoire familiale qui soutient le projet de Farida « d’aller plus loin dans les études ». Membre d’une fratrie de cinq enfants, et vivant avec sa mère qui a en charge la famille, Farida garde le souvenir d’un père originaire d’Algérie et « qui a toujours misé sur les études, seul moyen selon lui de s’en sortir ». Son père est décédé alors qu’elle était élève en classe de 6ème, et depuis, son seul objectif a toujours été d’aller le plus loin possible dans les études, « bien plus que [ses] frères et sœur qui se sont arrêtés au niveau du CAP ou du BEP ». Farida aspire à devenir infirmière, à devenir autonome « en gagnant [sa] vie » et à fonder une famille. Ainsi, pour une partie des élèves rencontrés, le sentiment d’être stigmatisé – qui va souvent de pair avec la critique d’une institution scolaire qui n’aurait pas suffisamment informé leurs parents sur les filières et leurs débouchés – est atténué par les modalités d’accueil, d’enseignement, de formation et d’accompagnement assurés par les enseignants de lycée professionnel.

Eléments de méthodologie : à propos de l’enquête auprès des élèves et auprès des enseignants
L’enquête auprès des élèves
Si l’on postule que l’expérience scolaire, comme toute expérience sociale, implique des rapports complexes entre l’individu et le contexte, et oblige à un travail d’élaboration de sens et de transaction entre soi et autrui (Dubar, 2015[21]), on peut considérer que ce sens varierait selon les contextes auxquels le sujet est confronté, mais également selon son histoire biographique. C’est à partir de ces principes préalables où il s’agissait à la fois de circonscrire le contexte (le LP) auquel l’élève est confronté, et de spécifier sociologiquement le public spécifique des LP que nous avons défini le terrain de la recherche. Le choix du public – élèves de CAP et de BEP – posait d’emblée l’hypothèse d’une différence objective (tenant notamment à l’origine scolaire) dans le rapport aux savoirs : les élèves de CAP sont issus majoritairement de l’enseignement spécialisé ou adapté (3ème SEGPA, 3ème d’insertion). Ils font partie du public que l’Education nationale vise à amener à un premier niveau de qualification et dont l’avenir scolaire s’achève, théoriquement, à l’issue du CAP. Les élèves de baccalauréat professionnel proviennent de classes de 3ème générale, et pour une faible part d’entre eux, de classes de 3ème prépa-métiers. Ils sont connu une « rupture » souvent douloureuse à la fin de leur scolarité en collège en ce que, le plus souvent, leur entrée en LP équivaut à une chute scolaire.
En partant de ces différences objectives tenant à la filière, nous avons tenu compte d’une autre variable, celle de la spécialité. La hiérarchie entre les spécialités induit également une hiérarchie de « non choix », puisqu’il existe des formations plus convoitées que d’autres (et plus l’élève est scolarisé dans une spécialité non convoitée, moins il a eu de choix !). C’est ainsi que nous avons pris comme terrain des LP dont les formations étaient variées tant pour ce qui est des filières que des spécialités. L’étape exploratoire de cette recherche a pris comme forme la passation d’un questionnaire à des élèves de CAP et de baccalauréat professionnel scolarisés dans un LP tertiaire. Ce questionnaire, explicitement centré sur l’école et le LP invitait les élèves à réfléchir et à renseigner les questions suivantes : « Que penses-tu avoir appris à l’école ?» ; « Pourquoi viens-tu au LP ? » ; « Quelles sont les matières où tu penses apprendre quelque chose ? » ; « C’est quoi apprendre pour toi ? » et « Que penses-tu du LP ? ». Ces questions visaient à comprendre comment les élèves de CAP et de BEP pensaient leur expérience scolaire et lui donnaient du sens. En distinguant l’école et le LP, nous souhaitions amener les élèves à se rappeler leur expérience antérieure en ne la réduisant pas au LP. Il s’agissait aussi de voir s’il y a cohérence entre scolarité antérieure et scolarité actuelle, étant donnée la spécificité du LP. Au total, deux cents questionnaires ont été recueillis et analysés de manière qualitative. Démarche centrale de notre recherche, les entretiens menés avec les élèves ont été précédés par des choix sociologiquement « significatifs ». Nous avons veillé à ce que les élèves rencontrés soient scolarisés dans des filières et des spécialités différentes, à ce qu’ils soient à des étapes de parcours hétérogènes (notamment pour ce qui est de l’année de scolarisation, première ou deuxième année de CAP ou de BEP) et à ce que les LP soient de taille et de structure différentes (dans les quatre LP où s’est déroulée l’enquête, trois préparent au Baccalauréat professionnel, et l’un des lycées est polyvalent puisque s’y côtoient des élèves de LP et des élèves préparant un Bac général ou technologique). Quatre vint entretiens ont ainsi été menés au sein des LP (44 filles et 36 garçons interviewés). Centré sur l’histoire (sociale et scolaire) de l’élève et sur son expérience en LP (et en dehors de lui), l’entretien était nourri des éléments recueillis dans le questionnaire, ce qui permettait, par des effets de relance, d’amener l’interlocuteur à prendre position, se reconnaître totalement ou partiellement, ou encore à rejeter les arguments avancés par les autres élèves. Nous avons veillé à ce que quelques points soient soulevés avec tous les élèves rencontrés, à savoir : les classes fréquentées antérieurement et ce que l’élève y a vécu ; Les moments de transition (école primaire, collège, LP) ; les modalités de l’orientation à l’issue du collège ; la découverte du LP et des savoirs ; le sens des matières et leur spécificité ; le rapport à autrui (enseignants, camarades de la classe, copains de la vie, la famille…) ; le sens de l’apprendre et les contextes d’apprentissage (qu’est-ce qu’apprendre ? où apprend-on ?, qu’apprend-on en LP ? qu’apprend-on en stage ? qui apprend et comment apprend-on ?).
C’est à l’occasion d’enquêtes au sein de LP à forte concentration d’élèves issus de l’immigration que la question de « l’ethnicité » a émergé dans la mesure où à côté de la variable « origine sociale » plutôt populaire, la variable « culturelle », évoquant l’altérité et « la différence » s’invitait durant les échanges tant avec des élèves qu’avec des enseignants et chefs d’établissement.
L’enquête auprès des enseignants de lycée professionnel
Quatre lycées professionnels ont constitué le terrain de notre recherche. Leurs effectifs vont de 450 à 900 élèves et ils sont situés dans le Nord Pas-de-Calais (deux lycées « mixtes », un lycée industriel et un lycée tertiaire situé dans un lycée polyvalent). Les entretiens, d’une durée allant de 1 à 2 heures, ont été menés avec des enseignants de différentes disciplines. Nous avons surtout veillé à ce qu’il y ait un équilibre entre les professeurs de lycée professionnel de matières générales et ceux des matières professionnelles. De même, et la part des enseignantes étant plus importante dans l’enseignement général et l’enseignement professionnel des spécialités tertiaires, nous avons eu une légère sur-représentation des professeures dans les lycées professionnels tertiaires, tandis qu’elles étaient en moindre nombre dans les établissements industriels. Une partie de nos interlocuteurs, surtout dans les lycées professionnels industriels, ont eu une expérience professionnelle avant de devenir enseignants. L’âge des professeurs allait de 30 à 59 ans, et sur les 40 enseignants interrogés, 12 sont d’anciens ouvriers ou employés. Enfin, tous les professeurs rencontrés enseignent au moins à des classes de CAP et de baccalauréat professionnel, ce qui nous permettait de voir comment s’effectuent l’accueil et le suivi du public lors de la transition collège/lycée professionnel. Les thèmes suivants, soulevés lors des entretiens, ont été définis au regard de leur caractère central dans le travail enseignant : le public scolaire et les manières dont on peut le définir (critères sociaux, scolaires,culturels…) ; l’accueil des élèves par le lycée professionnel et par l’enseignant ; les démarches pédagogiques mises en œuvre (préparation des cours, déroulement des enseignements, modes de sollicitation des élèves) ; les stratégies permettant de lutter contre le sentiment (ou l’image) d’échec scolaire chez les élèves ; les modes d’évaluation des élèves et les exigences scolaires ; les finalités du lycée professionnel et de la matière (ou des matières) que l’on enseigne ; les critères permettant de soutenir que telle ou telle démarche permet aux élèves de « s’en sortir » ou non ; les conditions de travail et la vie dans l’établissement (relations avec les collègues, avec la direction et les autres acteurs) ; le stage en entreprise et son statut pour l’enseignant ; les relations avec les parents. Nous avons également rencontré des CPE, des proviseurs et des chefs de travaux. C’est également autour de la vie scolaire et des modes de construction des relations aux entreprises que prennent sens le travail des enseignants et ses épreuves.

Mais l’approche qualitative des trajectoires scolaires met en relief une diversité des manières d’être aux études et que les élèves partagent quelle que soit leur origine sociale et culturelle. C’est que l’orientation des élèves issus de l’immigration et à l’instar de celle, plus générale, des élèves provenant de milieu populaire ne saurait être rabattue sur le seul postulat de la reproduction sociale. Elle doit aussi être pensée à partir des trajectoires singulières qui laissent apparaître les effets imprévisibles ou discrets d’une position spécifique dans la fratrie, de rencontres avec des enseignants, des tuteurs de stage en entreprise ou avec des amis vivant ou non dans le quartier d’habitation et qui peuvent, chacun de manière spécifique, soutenir le projet d’apprendre, de s’orienter vers des formations plus ambitieuses, etc. Nombreux sont alors les élèves issus de l’immigration à s’engager dans des études à l’issue du baccalauréat professionnel et à connaître une réelle réussite comme nous avons pu le souligner dans des travaux antérieurs[22]. Même si des difficultés persistent quand il s’agit d’entrer sur le marché du travail et que beaucoup de ces jeunes s’affrontent aux effets d’une discrimination – qui n’est pas systématiquement vécue comme telle – lors de l’embauche, les réussites scolaires, même moins probables statistiquement, autorisent une autre lecture du processus d’orientation. Ainsi, la position dans la fratrie, selon que l’on soit l’aîné ou le plus jeune, fille ou garçons, mais aussi eu égard à l’âge des parents, jeunes ou moins jeunes, modalise les projets d’avenir et l’engagement dans les études. Et une même variable telle que le chômage connu par l’aîné d’une fratrie peut avoir des effets diamétralement opposés sur l’élève, soit une démobilisation scolaire, soit une surmobilisation sur l’école. Les enquêtes qualitatives menées par des chercheurs mettent en lumière une réalité bien complexe, rendant compte des raisons d’une meilleure réussite chez les filles que chez les garçons, de trajectoires scolaires inégales et différenciées au sein d’une même fratrie, imputables à l’appui que les aînés peuvent apporter aux cadets au niveau matériel et symbolique…[23]

Conclusion

L’orientation scolaire constitue l’une des thématiques les plus sensibles socialement et pour s’en rendre compte, il suffit d’interroger les parents, les élèves et plus globalement les usagers tant son fonctionnement semble toujours osciller entre gestion des flux scolaires et accompagnement de chacun vers la réalisation d’un projet personnel. C’est d’ailleurs cette tension qui focalise le plus souvent le ressentiment porté par une partie des élèves issus de l’immigration quand ils estiment avoir été victimes d’une sélection faisant intervenir d’autres critères que ceux d’ordre stricto sensu scolaire. Ce ressentiment est aussi présent chez d’autres publics et il rappelle, si nécessaire, que l’orientation, comme tout autre verdict scolaire – l’évaluation en l’occurrence – met en jeu des principes de justice qui ne peuvent être appréciés qu’à l’aune de ce que vivent les élèves, leurs parents mais aussi les acteurs du système éducatif. Or en portant une attention à l’expérience des élèves et à leur parcours, on réalise souvent l’insuffisance d’un regard sociologique raisonnant exclusivement en termes de reproduction sociale, car la thèse de la « discontinuité culturelle » ne rend pas compte des facteurs spécifiquement scolaires et contextuels qui influent sur les trajectoires d’orientation ; elle conduit aussi à penser la scolarité des élèves issus de milieu populaire, dont fait partie la majorité des élèves issus de l’immigration, en termes d’échec ou de difficultés scolaires, alors que les réussites sont nombreuses bien que plus improbables et invisibles. Le misérabilisme guette souvent cette lecture en termes de reproduction des inégalités alors que l’on observe aussi de belles réussites, appuyées le plus souvent sur un engagement professionnel et éthique des enseignants[24] mais également sur des histoires familiales mettant en jeu des rapports différenciés à l’avenir social et professionnel[25]. Il reste cependant à conduire des recherches et des observations longitudinales afin de comprendre les modalités empiriques à travers lesquelles les parcours d’orientation se construisent, à identifier les négociations qui participent de la production ou de l’atténuation des inégalités entre élèves selon l’origine sociale et, le cas échéant, migratoire. Un des points qui nous a paru essentiel pour comprendre les trajectoires scolaires consiste à croiser les données statistiques avec les parcours de vie, l’occasion aussi d’observer que ce ne sont pas seulement les contraintes qui déterminent les devenirs : ce sont également les stratégies mises en place par les usagers, dans le cadre d’interactions spécifiques avec et en dehors des acteurs de l’école, qui modalisent des devenirs bien souvent imprévisibles.

Notes

[1] Maïtena Armagnague, Isabelle Rigoni, Simona Tersigni, « A l’école en situation migratoire », Migrations Société, 2019/2 N° 176.

[2]La France comptait en 2014-2015, 54500 Élèves allophones nouvellement arrivés (EANA) scolarisés dans les établissements des premier et second degrés, et 60 700 en 2016-2017, cf. Juliette Robin « 60 700 élèves allophones en 2016-2017 : 90 % bénéficient d’un soutien linguistique », Note d’information 18.15, Paris : ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, juin 2018,

[3] Voir par exemple  Stépgane Jugnot, « Les statistiques ‘‘ethniques’’ outillent des politiques de quotas plutôt que la connaissance des discriminations : l’exemple canadien », La Revue de l’IRES, 2014/4, N° 83 ; « Faut-il des statistiques ethniques ? », Observatoire des inégalités, 10 juillet 2020, https://www.inegalites.fr/Faut-il-des-statistiques-ethniques

[4] François Dubet, « L’égalité et le mérite dans l’école démocratique de masse », L’année sociologique, 50-2, 2000, p. 384.

[5] Abdelmalek Sayad, L’école et les enfants de l’immigration, Paris, Seuil, 2014.

[6] Voir à ce sujet Hélène Bertheleu, « Sens et usages de « l’ethnicisation » », Revue européenne des migrations Internationales, vol. 23 – n°2, 2007.

[7] Agnès Van Zanten, L’école de la périphérie, Paris, PUF, 2001, p. 3.

[8] Alain Frickey, « Les inégalités de parcours scolaires des enfants d’origine maghrébine résultent-elles de discriminations ? », Formation emploi, N°112, 2010, p. 21.

[9] Voir Aziz Jellab, « L’orientation scolaire en France ou de la distillation fractionnée. Des inégalités modulées par l’organisation du système éducatif et par des effets de contexte », document préparatoire au 42ème colloque de l’AFAE,  Bordeaux, Mars 2020, http://www.afae.fr/wp-content/uploads/2019/12/L%E2%80%99orientation-scolaire-en-France-ou-de-la-distillation-fractionn%C3%A9e-Aziz-Jellab.pdf

[10] Jean-Michel Berthelot, Ecole, orientation, société, Paris, PUF, 1993.

[11] CNESCO, Inégalités sociales et migratoires comment l’école amplifie-t-elle les inégalités ? Rapport Scientifique Sept. 2016, p. 58.

[12] Georges Felouzis, Barbara Fouquet-Chauprade et Samuel Charmillot, « Les descendants d’immigrés à l’école en France : entre discontinuité culturelle et discrimination systémique », Revue française de pédagogie, N° 191, avril-mai-juin 2015,

[13] Yaël Brinbaum, « Trajectoires scolaires des enfants d’immigrés jusqu’au baccalauréat : rôle de l’origine eu du genre », Education et Formations, N° 100, décembre 2019.   

[14] Choukri Ben Ayed, « Discriminations : l’éducation, un espace à haut risque ? », Le sociographe, N° 34, 2011, p. 68.

[15] Voir à ce sujet Olivier Cousin, L’efficacité des collèges. Sociologie de l’effet-établissement, Paris, PUF, 1998.

[16]Cf. « Les élèves étrangers ou issus de l’immigration dans l’école et le collège français. Une étude d’ensemble », Les dossiers d’éducation et formations, 1996, N° 67, p. 3.

[17] DEPP, « Après leur entrée en sixième en 2007, près de quatre élèves de Segpa sur dix sortent diplômés du système éducatif », Note d’information, N°2, 2017).

[18] Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999, p. 205.

[19] Aziz Jellab, Sociologie du lycée professionnel. L’expérience des élèves et des enseignants dans une institution en mutation, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009.

[20] François Dubet, Sociologie de l’expérience, Paris, Seuil, 1994.

[21] Claude Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 5ème édition.

[22] Aziz Jellab, « Apprendre un métier ou poursuivre ses études ? Les élèves de lycée professionnel face à la réforme du bac pro trois ans »‪,Formation emploi 2015/3, n° 131 ; Enseigner et étudier en lycée professionnel aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2017.

[23] Voir par exemple Laure Moguérou, Emmanuelle Santelli  « Parcours scolaires réussis d’enfants d’immigrés issus de familles très nombreuses », Informations sociales, 2012/5 n° 173. Les auteures écrivent : « Les travaux ayant porté sur les trajectoires scolaires atypiques ont montré que les familles qui se ressemblent par leurs caractéristiques objectives (capitaux scolaires, origines sociales) peuvent être, en réalité, relativement hétérogènes. L’incidence de l’histoire familiale (caractéristiques sociales avant l’émigration et nature du projet migratoire) et des ressources mobilisables pour pallier la précarité des conditions de vie et/ou la faiblesse des capitaux culturels ont été largement renseignés dans les travaux sur les réussites scolaires des élèves de milieux populaires ou immigrés. Nos analyses confirment pour une large part ces travaux, mais s’attachent davantage aux dynamiques fraternelles qui ont rendu ces parcours possibles » (pp. 85-86). Voir également l’étude fort éclairante menée par Stéphane Beaud sur une fratrie composée de trois sœurs et de cinq frères, issus d’une famille immigrée algérienne. En déplaçant le regard sur les interactions familiales, elles-mêmes inscrites dans une histoire migratoire spécifique, le sociologue parvient à rendre compte de la mobilité sociale ascendante mais aussi des différences entre frères et sœurs, celles-ci connaissant une meilleure réussite scolaire, cf. La France des Belhoumi, Paris, La Découverte, 2018.

[24] Voir l’ouvrage dirigé par Benoît Falaize, Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école, réussir au-delà des préjugés, Paris, La Découverte, 2018.

[25] On doit à Zaihia Zéroulou d’avoir mené l’une des recherches pionnières portant sur ce sujet. Afin de comprendre les cas de réussite exceptionnelle chez des élèves d’origine algérienne, l’auteure avait interrogé leurs familles. Elle a mis au jour la place déterminante du projet scolaire qui appartient au projet migratoire. La réussite est alors inséparable des stratégies parentales eu égard au projet d’intégration à la société française, très prégnant chez les familles dont les enfants accèdent à l’université. Cf. « La réussite scolaire des enfants d’immigrés. L’apport d’une approche en termes de mobilisation », Revue française de sociologie, 1988, 29-3.

Numéros

Introduction du numéro : Dans l’arène de l’économie informelle en Côte d’Ivoire

Dali Serge LIDA

Maitre de Conférences en sociologie économique

Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire)

Chercheur-Associé UMR Innovation, CIRAD/Montpellier (France)

Un examen transversal du fonctionnement des économies des pays en développement montre, de façon globale, un déséquilibre entre les secteurs dits formel et informel. Un déséquilibre dans lequel le secteur dit informel l’emporterait sur le secteur dit formel, aussi bien statistiquement/démographiquement que politiquement. Dans la plupart de ces pays, en effet, le secteur informel concentre plus de la moitié (50,5%) des emplois non agricoles (BIT, 2018) et constitue par ricochet une éponge à emplois. De même que politiquement, ce secteur  cristallise l’ensemble des programmes et actions publiques visant à restructurer l’économie, en termes de création d’emplois, de mobilisation de l’épargne ainsi que d’ajustement de la fiscalité (Charmes J, 2003 ; Gaufryau, B. et Maldonado C, 2013).

La situation de la Côte d’Ivoire porte ces mêmes caractéristiques. On y retrouve ainsi 94% (ENSESI 2016)[1] des emplois dans le secteur informel ; de même que de nombreux discours, programmes et politiques lui sont consacrés. Il s’agit de politiques de financement, de formation et d’adaptation de la fiscalité et autres procédures administratives

Cette centralité du secteur informel dans l’économie des pays en développement est également caractérisée par l’ampleur des études qui y font référence. Dans cet ordre, on note également, en Côte d’Ivoire, une variété d’études ayant pour objet le secteur informel (Lachaud J. P, 1976 ; Akindès F, 1990; N’guessan B. 1999 ;  Loukou, 2003 ; Combarnous et Labazée, 2002 ; Lognon J.L, 2010 ; 2017 ; Gaufryau et Maldonado, 2013, Lida D. S., 2014, Traoré, 2016).

Par ailleurs, le secteur informel en Côte d’Ivoire de par son histoire, sa dynamique, ses acteurs et la nature de leurs interactions présente des particularités. Son histoire, sa dynamique, son rapport à l’État sont liées aux différentes conjonctures économiques et à l’immigration. Du point des vue des relations, le fonctionnement du secteur informel en Côte d’Ivoire est caractérisé par la construction de monopoles et des stratégies de ruptures ou de contournement des barrières multiformes à l’entrée (Yao Gnabéli, 2010 ; Lida D. S., 2015 ;  Lognon J. L, 2017 ; Lautier B, 2004.

Ce numéro des Cahiers de sociologie économique et culturelle regroupe les résultats d’un ensemble de travaux de sociologie et d’anthropologie économique réalisés dans le cadre du laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques de l’Université Félix Houphouët-Boigny. Ces travaux se rapportent, d’une part, aux idées reçues en lien avec le fonctionnement du secteur informel en Côte d’Ivoire, en tant qu’espace social et en tant que forme d’expression de l’économie en lien étroit avec le secteur formel ; d’autre part, à des travaux qui examinent le rapport entre économie formelle et économie informelle, en termes de concurrence et ce que cela engendre comme stratégies et ressources sociales en vue de contrôler l’espace. On y retrouve, en outre, des travaux qui analysent le mode de recrutement le plus partagé entre entreprises du secteur formel et du secteur informel, en l’occurrence, le recrutement de la main-d’œuvre familiale, en termes de logiques et d’enjeux sociaux. Enfin, ce numéro s’intéresse à la manière dont les trajectoires d’insertion professionnelle de jeunes formés à l’agriculture contribuent au maintien de l’activité agricole dans l’informalité, en dépit de politiques et d’actions visant à  professionnaliser et/ou à formaliser le secteur agricole.

Ce sont donc au total 4 textes regroupés autour des trois thématiques :

  1. Des idées reçues au fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire et
  2. de la concurrence entre l’économie informelle et l’économie formelle : étude de cas dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire, pour ce qui concerne la mise en relation analytique entre les idées reçues (imaginaires sociaux et positionnements politiques) sur le secteur informel et son fonctionnement concret; la concurrence entre l’économie informelle et l’économie formelle pour le contrôle d’une niche économique (la loterie et les jeux de hasard).
  3. Logiques sociales et enjeux de l’utilisation de la main d’œuvre familiale dans les PME et les Microentreprises du secteur informel en Côte d’Ivoire, pour ce qui concerne la thématique relative au recrutement de la main-d’œuvre familiale, en termes de logiques et d’enjeux sociaux, aussi bien dans le secteur formel que dans le secteur informel. Et enfin
  4. Imaginaires et pratiques sociales d’insertion des jeunes  dans l’activité agricole en Côte d’Ivoire : Étude de cas, qui illustre la manière dont les trajectoires d’insertion professionnelle de jeunes formés à l’agriculture contribuent au maintien de l’activité agricole dans l’informalité.

Note

[1] Rapport de l’Enquête Nationale sur la situation de l’emploi et du secteur informel 2016

Bibliographie

AKINDES F. (1990). Urbanisation et développement du secteur informel alimentaire : l’exemple d’Abidjan, Thèse de doctorat nouveau régime EHESS, Paris.

BIT. (2018). « Women and Men in the informal Economy: a Statistical Picture », Genève.

CHARMES J. (1992 Le secteur informel, nouvel enjeu des politiques de développement ? In: L’Homme et la société, N. 105-106, 1992. Vers quel désordre mondial ? pp. 63-77.

COMBARNOUS F., LABAZEE P. (2002). « Entreprises et emploi en Côte d’Ivoire, » Série de recherche 05, Groupe d’Economie du Développement de l’Université Montesquieu Bordeaux IV.

DOI : https://doi.org/10.3406/homso.1992.2664

DOI : https://doi.org/10.3406/netco.2003.1577

GAUFRYAU B., Maldonado C.  (2013). « Secteur informel : fonctions macro-économiques et politiques gouvernementales : le cas de la côte d’ivoire », Document de recherche S-INF-1-13.

LACHAUD J.P. (1976). Contribution à l’étude du secteur informel en Côte d’Ivoire : le cas du secteur de l’habillement, Bordeaux, thèse de troisième cycle, Université Bordeaux 1.

LIDA D.S. (2014). Logiques d’insertion et de maintien de jeunes nationaux dans les activités économiques monopolisées par des groupes d’immigrés. Etude de cas en Côte d’Ivoire, Revue Sociétés & Economies, Revue du Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques, pp 6-19.        

LIDA D.S. (2015). De la subversion à la monopolisation : analyse sociologique d’une tentative d’inversion du monopole dans l’activité de charretier à Bonoua (Côte d’Ivoire), Les Annales de l’Université de Lomé, Série Lettres et Sciences Humaines, Tome XXXV-1, Juin 2015, pp 61-73.

LOGNON J-L. (2010). Idéologies et pratiques d’appui du secteur informel en Côte d’Ivoire,Thèse de doctorat de Sociologie, Université de Cocody, Abidjan.

LOUKOU A. F. (2003). Économie informelle et télécommunications en Côte d’Ivoire : le cas des cabines téléphoniques privées. In: NETCOM : Réseaux, communication et territoires / Networks and Communication Studies, vol. 17 n°1-2, august 2003. pp. 99-112.

N’GUESSAN M.B. (1999). Comprendre l’économie informelle en Côte d’ivoire : Etude de cas à travers les « maquis », à Abidjan. Thèse pour le doctorat

TRAORÉ N. (2016). « Les déterminants de la disposition des managers à formaliser les PME informelles en Côte d’Ivoire », Études caribéennes [En ligne], 35 | Décembre 2016, mis en ligne le 16 décembre 2016, consulté le 12 novembre 2021. URL : http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/10358 ; DOI : https://doi.org/10.4000/etudescaribeennes.10358

www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1992_num_105_3_2664

www.persee.fr/doc/netco_0987-6014_2003_num_17_1_1577


Numéros

LA BIÉLORUSSIE OLYMPIQUE OU L’ÉCHEC D’UN NATIONALISME SPORTIF POST-COMMUNISTE

Pauline SOULIER

A. Goujon et V. Symaniec (1997, p. 21) introduisent leur ouvrage Parlons Biélorussien par une interrogation pouvant surprendre le lecteur : « La Biélorussie existe-t-elle ? ». Cette question est totalement légitime. La Biélorussie est l’un des États européens des plus anonymes et des plus méconnus, tout en étant l’un des plus atypiques. Déjà le nom même de l’État porte à confusion. L’apparition du terme « Russie » dans la composition du nom pourrait faire croire qu’il s’agit d’une région de cette dernière. Ce fut le cas durant une grande partie de l’Histoire [1]. Ensuite, où se trouve la Biélorussie sur une carte ? Encore une fois, son nom suppose une proximité avec la Russie, mais où ? C’est un État totalement enclavé, coincé entre la Lituanie au nord, la Russie, l’Ukraine et la Pologne à l’est. État plat comme la Belgique et marécageux, la Biélorussie semble étouffer au milieu de ses puissants voisins. Enfin, la Biélorussie ne fait que très rarement la une des journaux. Minsk, sa capitale, est brièvement apparue dans la presse grand public lors de la crise ukrainienne en 2014, puisque les accords de paix sont signés là-bas. Les fans d’athlétisme connaissent le talent et les performances des lanceurs de poids ou de marteau biélorussiens [2] et les adeptes de l’Eurovision savent que la Biélorussie participe régulièrement à ce concours européen de chant [3]. La série télévisée multi-récompensée Tchernobyl [4] laisse entrevoir que la Biélorussie est impactée par la catastrophe, mais demeure bien en deçà de la réalité biélorussienne [5] (Lallemand, Symaniec, 2007, pp. 145-165).

Pourtant, la Biélorussie est bien davantage que cela. Elle est par exemple la patrie des frères Bielski (Tec, 2008), Résistants juifs durant la Deuxième Guerre mondiale ayant inspiré, en 2008, le film Les Insurgés de E. Zwick avec entre autres D. Craig. La Biélorussie, c’est surtout, un État extraordinaire sur le continent européen. En effet, elle est le dernier régime autoritaire, dictatorial selon certains, en Europe (Lallemand, Symaniec, 2007). Bien avant V. Orbàn en Hongrie (Pap, 2017), son président A. Loukachenka [6] refuse de se conformer à la démocratie des Droits de l’Homme, lui préférant un régime d’essence communiste. La Biélorussie dès le milieu des années 1990 est, avec la Serbie de S. Milošević, l’un des premiers États illibéraux (Zakaria, 1998) en Europe (Soulier, 2019, pp. 515-549). Depuis, son élection en 1994, A. Loukachenka rappelle régulièrement son aversion pour le modèle politique occidental et vante les bienfaits du modèle soviétique. En 2005, par exemple, il explique que « celui qui se réjouit de la démocratisation dans l’espace postsoviétique risque d’en récolter les fruits amers » (Karbalevitch, 2012, p. 190). De plus, il a remis en place de nombreuses fêtes et traditions soviétiques. Lors de la chute du régime soviétique, le nouveau gouvernement choisit le 27 juillet, date de la déclaration d’indépendance de 1990, comme fête nationale ; par un référendum en 1996, A. Loukachenka obtient le consentement du peuple pour que soit rétablie la date du 3 juillet, commémorant la libération de Minsk par l’Armée rouge en 1943 (Lallemand, Symaniec, 2012, p. 58).

Depuis, de grandes parades d’inspiration soviétique sont organisées tous les ans à cette date. Des tableaux de spectacles vivants se succèdent sur la Place d’Octobre à Minsk retraçant la vision de l’histoire du Président, où l’URSS occupe une place centrale et où A. Loukachenka est présenté en sauveur d’une Biélorussie condamnée au déclin par la transition démocratique (Lapatniova, 2001, pp. 87-94).

La politique d’A. Loukachenka est une politique de crise permanente. Selon les discours présidentiels, la Biélorussie est cernée par des ennemis. Ceux-ci sont tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Les États-Unis et l’Union européenne sont généralement ses cibles privilégiées. A. Loukachenka est également en conflit ouvert avec la Pologne, principalement en raison de rancœurs ancestrales. Enfin, selon les nécessités du moment, il entre en conflit avec la Russie de V. Poutine. Toutefois, les querelles avec ce dernier tournent généralement à la défaveur du Biélorussien, le Russe détenant un moyen de pression fort sur lui : le gaz (Lallemand, Symaniec, 2012, pp. 168-193).

Ainsi, tous les secteurs de la vie privée et publique sont marqués du sceau du communisme. Les activités physiques et sportives, comme sous l’URSS, deviennent un objet politique. En juin 2016, l’émission de Canal+ L’Effet papillon, consacre un reportage à la Biélorussie. Les dernières séquences s’intéressent aux clubs de patriotes. Les images montrent de jeunes hommes en plein entraînement paramilitaire dans un gymnaste de Minsk. L’entraîneur explique que ces entraînements mêlent à la fois le militaire, le religieux et le patriotisme. À l’instar des Bataillons scolaires de la IIIème République en France, le but de ces clubs est de former à la fois militairement et idéologiquement les jeunes, au sacrifice pour la Biélorussie. Le journaliste explique que toutes ces personnes sont motivées par la crainte que la Biélorussie n’emprunte la même voie que l’Ukraine. Elles ne souhaitent pas une sécession de l’État et sont prêtes à défendre les liens avec Moscou [7]. Nous retrouvons ici, tous les éléments du discours anxiogène et nationaliste d’A. Loukachenka. Mais si des jeunes s’entraînent à une potentielle guerre, le sport de compétition est lui aussi un fort levier de la politique du Président.

Une fois encore, il n’est pas très innovant en la matière et reprend les stratégies de la majeure partie des États. La Guerre froide est une guerre de représentation. Chaque domaine de la vie est un terrain de conquête. Depuis les Jeux olympiques de Berlin de 1936, le sport est devenu un moyen de propagande politique. A. Hitler fait de cette Olympiade la promotrice efficace de la grandeur de son régime (Brohm, 1983, pp. 114-173). Toutefois, si l’histoire retient surtout Les Jeux olympiques de Berlin comme la première manifestation de la récupération politique du sport de compétition, quelques années auparavant, B. Mussolini fait de même pour démontrer la supériorité de son régime fasciste. L’Italie de l’époque brille dans de nombreuses disciplines sportives, telles que le football ou la boxe. La presse se fait alors le relais du Duce, liant victoires sportives et force du régime. D’ailleurs, la Coupe Rimet de 1934, organisée en Italie doit être une démonstration du savoir-faire et de la modernité du régime fasciste (Bolz, 2008).

Durant la Guerre froide, la course à la médaille d’or olympique est fondamentale pour les États-Unis et l’URSS. Elle est l’occasion pour ces deux États de faire la démonstration de leur force. Ils démontrent aussi que leur idéologie politique permet aux athlètes de remporter des victoires. Enfin, le sport de compétition permet aux industries chimiques et pharmaceutiques de développer leurs compétences en matière d’aide à la performance sportive. Ainsi, le combat est porté sur d’autres terrains que militaires, empêchant une véritable guerre armée frontale (Elias, 1973). À partir de l’étude des quelques monographies françaises consacrées à la Biélorussie, et d’articles de presse, cette réflexion inédite [8] interroge comment le sport de compétition en Biélorussie depuis l’indépendance de 1991, est devenu progressivement un miroir de la politique de ce nouvel État. Dans un premier temps, lors des Olympiades de 1992 à Barcelone et Albertville, la Biélorussie concourt sous la bannière de l’« Équipe unifiée » avec la plupart des anciennes Républiques satellites de la désormais ex-URSS (I). Dans un deuxième temps, l’Olympiade de Nagano en 1998 révèle au monde qui est A. Loukachenka, un Président omnipotent, défiant les règles de la diplomatie internationale (II).

I. Barcelone et Albertville 1992. Une Biélorussie indépendante sous bannière « équipe unifiée »

Les Olympiades d’été et d’hiver de 1992 ne ressemblent pas à leurs précédesseures de l’après-guerre. En effet, ce sont les premières sessions sur lesquelles le spectre de la Guerre froide ne plane pas. Ces jeux sont apaisés et les enjeux politiques semblent moins forts. La compétition sportive redevient le centre des préoccupations. Toutefois, les mutations que connaît l’ancien bloc de l’Est sont prégnantes comme le montre le cas particulier de la Biélorussie. N’ayant pas encore constitué de Comité national, elle concourt sous la bannière « Équipe unifiée », ce qui n’est pas sans conséquence pour les athlètes biélorussiens.

Une Biélorussie en pleine mutation politique et identitaire

Le tournant entre les années 1980 et 1990 est synonyme de grand bouleversement en Europe centrale et orientale. Après avoir vécu sous domination soviétique depuis 1945, les Républiques populaires revendiquent et obtiennent leur indépendance. C’est ce que S.P. Huntington nomme la troisième vague de démocratisation (Huntington, 1993). Suite à la catastrophe de Tchernobyl en 1986, M. Gorbatchev met en place la glasnost, politique de transparence et de liberté d’expression dans la sphère publique soviétique. C’est une occasion inespérée pour les mouvements nationalistes, alors clandestins, de se faire entendre. Ainsi, à l’instar de Solidarnosc en Pologne, des mouvements de contestation nationaux, antisoviétiques, ébranlent encore plus une URSS déjà chancelante suite à la mise en place de la perestroïka en 1985.

Le cas biélorussien apparaît très paradoxal. Le Soviet biélorusse déclare unilatéralement son indépendance le 25 août 1991. S’ouvre alors une période de confusion politique. Si les autres Républiques peuvent s’appuyer sur leur histoire pour reconstruire leur identité nationale, débarrassée de l’emprise soviétique, il n’en va pas de même pour la Biélorussie. En effet, elle n’a quasiment jamais connu de période d’indépendance, hormis quelques mois entre mars 1918 et 1919. Dès lors, elle est intégrée à l’URSS [9]. De plus, la Biélorussie bénéficie d’un statut particulier au sein de l’URSS, elle fait partie des Républiques constitutives reconnues par la Constitution stalinienne de 1936 [10]. Ce statut n’est pas reconnu à la Pologne ou à la Hongrie. Autre fait important dans l’historiographie biélorussienne justifiant ses liens très étroits avec Moscou : cette dernière reconstruit intégralement Minsk après qu’elle ait été dévastée durant les affrontements de la Deuxième Guerre mondiale (Drweski, 1993, pp. 105-111). La capitale russe en profite pour continuer la russification de la Biélorussie déjà entamée par le régime tsariste (Drweski, 1993, pp. 42-68). Ainsi, lors de la déclaration d’indépendance, la construction d’une identité biélorussienne autonome de celle de la Russie est complexe à mettre en place. Alors que la voisine polonaise indépendante porte au pouvoir L. Walesa, leader du mouvement nationaliste, la Biélorussie, elle, opte pour S. Chouchkevitch. Il occupe le poste de chef d’État jusqu’aux élections présidentielles de 1994 [11]. Le 8 décembre 1991, il fait partie des signataires des Accords de Minsk mettant juridiquement fin à l’URSS [12]. Favorable à des réformes économiques d’envergure, à une démocratisation rapide et à un rapprochement avec l’Europe et les États-Unis, il est désavoué par les électeurs en 1994 en raison de la dégradation rapide de la situation économique de la Biélorussie depuis son indépendance (Lisovkaia, 2001, pp. 103-124). Moscou jouait un rôle central dans son économie. Son industrie et son agriculture sont bien trop archaïques pour supporter un changement aussi rapide et brutal (Apremont, 1957, pp. 171-186). Dès lors, la démocratie n’est plus porteuse d’espoir mais synonyme de déclassement pour les classes populaires. Le souvenir du bien-être soviétique est toujours plus prégnant et l’envie de renouer avec celui-ci irrépressible [13]. Ainsi au premier tour des élections présidentielles de 1994, S. Chouchkevitch est éliminé, n’obtenant que 9,91% des voix, très loin derrière A. Loukachenka avec 44,82% (Karbalevitch, 2012, p. 78). La raison du plébiscite pour A. Loukachenka est simple : il promet aux Biélorussiens de renouer avec le bien-être passé en mettant un terme à la démocratisation qui les ruine et en rétablissant un régime d’inspiration communiste en liens étroits avec Moscou (Goujon, 2001, pp. 51-72).

La Biélorussie dans l’équipe unifiée olympique

C’est dans ce contexte politique confus qu’approche la date des quatre sessions olympiques de 1992 à Barcelone et Albertville. Ces Jeux ont une résonnance particulière. Ils sont les premiers à se dérouler sans le poids de la Guerre froide. Ici, il n’est pas question de boycott, mais au contraire d’apaisement. Toutefois, le Comité olympique fait totalement fi de la guerre naissante en ex-Yougoslavie et ferme les yeux sur le massacre de Vukovar perpétré par les Serbes entre le 18 et le 21 novembre 1991 [14].

Dans la précipitation des déclarations d’indépendance à l’Est, le cas des délégations sportives n’est pas une priorité. Toutefois, les nouveaux États entendent participer à cet événement. Les Comités olympiques nationaux n’ayant pas encore été reconnus par le Comité international, les athlètes sont, en théorie, dans l’incapacité de concourir.

Le Comité international prend alors la décision de faire participer ces athlètes sous le nom d’« Équipe unifiée ». Cette équipe ad hoc est composée des onze anciennes Républiques socialistes soviétiques répertoriées par

l’article 13 de la Constitution de l’URSS de 1936, et de la Moldavie qui obtient ce statut par la loi du 7 août 1940. Toutes les autres anciennes Républiques concourent de façon indépendante, y compris les trois États baltes qui pourtant étaient concernés par la loi de 1940.

Néanmoins, il est hors de question pour le Comité olympique de faire croire à une quelconque nostalgie de l’URSS. Les athlètes défilent sous le drapeau olympique et lors de leur victoire, c’est l’hymne olympique qui retentit.

Grâce à cette solution, inconsciemment mais ironiquement inspirée par Staline, les athlètes ne sont pas pénalisés par des bouleversements politiques qui les dépassent. Le Comité olympique, lui, se montre le digne héritier de P. de Coubertin en perpétuant l’image de paix et d’amitié entre les peuples, favorisée par les Jeux olympiques.

D’excellentes performances pour l’Équipe unifiée

L’Équipe unifiée rencontre un fameux succès lors des quatre sessions olympiques de 1992, elle remporte 201 médailles. Lors des Jeux pour valides, elle devance les États-Unis aux tableaux des médailles tant en été qu’en hiver [15]. Si la performance est au rendez-vous, ce n’est pas le cas pour la popularité et la postérité des athlètes. En effet, à Barcelone, ce sont les Américains qui font sensation notamment avec la Dream Team en basket ou le sprinter C. Lewis [16]. Pourtant le meilleur sportif de cette Olympiade est membre de l’Équipe unifiée. Il s’agit du gymnaste V. Scherbo qui empoche pas moins de six médailles d’or dont quatre la même journée. Malheureusement pour lui, la gymnastique masculine ne fait pas partie des disciplines mises en lumière par les médias.

Appartenir à l’Équipe unifiée est à la fois une chance et une malchance pour la Biélorussie. C’est d’abord, bien évidemment, une chance, puisque sans cela, jamais ses athlètes n’auraient pu concourir, leur Comité national n’étant reconnu qu’en 1993. Mais c’est également une malchance pour la Biélorussie. En l’espèce, l’Équipe unifiée est une occasion manquée pour la reconnaissance de sa souveraineté et de son indépendance au niveau international. En effet, V. Scherbo est biélorussien, né à Minsk. Il participe aux Jeux olympiques de 1996 à Atlanta, mais subit un revers, n’obtenant seulement que quatre médailles de bronze. Ce résultat est insignifiant pour la Biélorussie.

Révélations sur la situation en Biélorussie

Les Jeux olympiques de 1992 sont révélateurs de la politique interne de la Biélorussie. Son appartenance à l’Équipe unifiée montre son impréparation à l’indépendance. Le monde sportif, comme la population, n’étaient pas prêts pour la transition politique. L’attachement à l’URSS en particulier, et à la Russie en général, sont prégnants ici. En effet, des États comme les États baltes sont prêts pour l’indépendance et veulent marquer rapidement leur rupture avec le passé soviétique.

En observant de plus près les États membres de l’Équipe unifiée, il est aisé de s’apercevoir qu’il s’agit d’États pour lesquels la transition démocratique est en suspens. Depuis 2006, le groupe de presse britannique The Economist Group [17] calcule l’indice de démocratie [18] de 167 États. Selon le rapport de 2019, l’Ukraine, la Moldavie, la Géorgie, l’Arménie et le Kirghizistan sont des démocraties hybrides [19]. La Russie, Le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan la Biélorussie, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Tadjikistan sont des États autoritaires [20]. La Biélorussie pointe au 150ème rang sur 167 États observés, le dernier étant la Corée du Nord.

L’appartenance de la Biélorussie à l’Équipe unifiée est également révélatrice de la place de Moscou dans l’imaginaire collectif y compris à une époque où s’amorce un début de transition démocratique. Si en 1992, partager une équipe avec la Russie est une opportunité non négligeable, l’élection d’A. Loukachenka marque un frein dans la stratégie de détachement. Malgré des relations aléatoires avec V. Poutine, il n’est pas rare que les deux Présidents se mettent en scène principalement en hockey sur glace. Ainsi, lors des Jeux olympiques de Sotchi en 2014, A. Loukachenka et V. Poutine ont participé à un match de gala de hockey sur glace lors duquel leur équipe a battu celle composée d’anciennes stars de la discipline [21]. Ils démontrent alors la force de leur relation et l’invincibilité de leurs régimes politiques pourtant décriés par la communauté internationale. Autre exemple, en février 2019, les deux Présidents se retrouvent de nouveau à Sotchi mais cette fois dans le cadre d’une rencontre bilatérale[22]. Le but est de donner l’image de deux hommes dont les relations se sont apaisées après des mois de critiques de la part d’A. Loukachenka sur les prises de décisions russes en matière fiscale, fortement défavorables à la Biélorussie. C’est l’occasion pour le Président russe de tenter de modérer les propos de son homologue biélorussien. Toutefois ce dernier ne peut pas se permettre une image de soumission aux diktats de Moscou, les élections présidentielles ont lieu en 2020 et il est candidat pour un sixième mandat [23].

L’image sportive en Biélorussie est d’une part un miroir des relations passionnelles et contradictoires entre Minsk et Moscou. Elle est aussi un outil de communication politique essentiel pour le Président Loukachenka. Ce dernier a l’art de se mettre en scène. Tantôt, comme B. Mussolini, il aime se faire photographier réalisant des travaux agricoles avec G. Depardieu [24], et ainsi montrer sa proximité avec le peuple ; tantôt, il apparaît en sportif tout puissant, genre de Superman, se battant pour sauvegarder les intérêts de la Biélorussie.

La construction de l’identité nationale postsoviétique est complexe en Biélorussie. Les régimes d’historicité (Hartog, 2015) construits sous les différents régimes imposés à cet État depuis plus de deux siècles, sont profondément ancrés dans l’imaginaire collectif. Toutefois comment maintenir l’idée d’un lien fort avec la Russie lorsque cette dernière tend elle aussi à prendre de la distance avec les anciennes Républiques soviétiques ? Le discours d’A. Loukachenka séduit en 1994 car rassurant. Il promet de renouer avec une vie antérieure, pas si lointaine, mais qui possède déjà la puissance d’un « Age d’or » à retrouver (Minois, 2009). Finalement, la participation de la Biélorussie aux Olympiades de 1992 sous la bannière de l’Équipe unifiée correspond à l’état d’esprit du moment. Elle est l’incarnation d’une continuité dans l’évolution de l’Histoire. Elle est l’admission que l’URSS est révolue mais qu’il en subsiste une peau de chagrin à laquelle se raccrocher encore un peu avant d’affronter la réalité du chemin solitaire de l’indépendance. Néanmoins, s’il est si compliqué pour la Biélorussie de se trouver une identité nationale, ou bien s’il est si compliqué pour l’observateur étranger de parvenir à la déterminer, ce n’est pas seulement en raison de la quasi non-existence de cet État tout au long de l’Histoire. Dans les Balkans, le Kosovo n’a jamais réellement existé avant la déclaration unilatérale d’indépendance du Parlement en 2008. Mais ce petit morceau de terre caillouteux sur lequel ne poussent que des édifices religieux et des bâtiments de type communiste des années 1970, s’est forgé pas moins de deux identités nationales concurrentes. Alors pourquoi, l’identité nationale biélorussienne demeure-t-elle autant un mystère ? L’une des clefs est sûrement son Président de la République depuis 1994 : A. Loukachenka. Sa personnalité et sa pratique du pouvoir empêchent toute discussion sur des sujets comme l’identité nationale. Si ses interventions sur la scène internationale font généralement sourire [25], elles posent un véritable problème en interne [26].Il s’est emparé du pouvoir et entend bien régir tous les domaines de la vie publique et privée, comme aux heures les plus sombres de la période stalinienne.

II. Nagano 1998. La révélation d’un Président obstacle à la nation

Les Jeux olympiques de Nagano sont relativement exceptionnels. Il est rare que le continent asiatique en soit l’hôte. Depuis 1945, seules trois sessions y ont eu lieu : en 1964 à Tokyo, 1974 à Sapporo et 1988 à Séoul. La situation de la Biélorussie aussi a grandement évolué depuis les Jeux olympiques de 1992. D’un point de vue sportif, elle concourt de façon indépendante depuis les Jeux d’Atlanta. D’un point de vue politique, son Président A. Loukachenka est installé à son poste depuis 1994 et grignote toujours davantage les droits et libertés fondamentales. Lors des Jeux de Nagano, son comportement pour le moins atypique pour un Chef d’État met un coup de projecteur sur une Biélorussie qui sort de l’anonymat international. C’est l’occasion de découvrir la conception du pouvoir selon A. Loukachenka.

Une transition démocratique suspendue depuis 1994

Le contexte politique de la Biélorussie en 1998 est bien différent de celui de 1992. La transition démocratique amorcée par le gouvernement de S. Chouchkevitch est suspendue depuis l’élection d’A. Loukachenka en 1994. En seulement quatre années de pouvoir, il a opéré de très nombreux changements dans une Biélorussie bouleversée par la chute de l’URSS.

A. Loukachenka se fait connaître du grand public grâce à son positionnement pro-démocratie. Puis, sentant la colère populaire monter face aux effets néfastes de l’ouverture vers le modèle Occidental, le futur président opère un revirement idéologique. Il ne se veut plus le chantre de la démocratie mais le partisan du rétablissement d’un régime d’essence communiste (Goujon, 2001, pp. 51-72). Cet opportunisme politique, allié à un grand charisme, permettent à A. Loukachenka de s’emparer du pouvoir. Au départ, personne ne croyait en ce presque inconnu, beaucoup voyaient en lui une marionnette qu’il serait facile de diriger (Karbalevitch, 2012, pp. 72-80). C’est le contraire qui advint. A. Loukachenka dirige la Biélorussie comme bon lui semble en usant d’un outil politique redoutable : le référendum. En 1995 et 1996, il asseoit son autorité pleine et entière en en organisant deux. Les résultats positifs sont massifs, lui donnant une légitimité populaire, sur laquelle il s’appuie encore aujourd’hui. Il profite de ces référendums à questions multiples pour interroger les Biélorussiens sur des sujets divers et d’importance aléatoire.

Lors du référendum de 1994, il propose aux Biélorussiens de se prononcer à la fois sur l’établissement du bilinguisme, sur le rétablissement de symboles étatiques proches de ceux de l’époque soviétique, sur la politique d’intégration avec la Russie et sur le droit du Président à dissoudre le Parlement (Lallemand, Symaniec, 2007, pp. 51-56). A. Loukachenka focalise toute la campagne sur les deux premières questions, laissant de côté les deux autres, pourtant centrales. Mais le peuple ne se sent pas concerné par la dimension politique. Il approuve les quatre propositions du Président au prétexte de vouloir renouer avec l’époque d’avant la crise. Il recommence la même stratégie en 1996. Les Biélorussiens acceptent en masse de déplacer la fête nationale en faveur d’une date ayant une résonnance communiste, ils sont favorables à la peine de mort et refusent la libéralisation de la vente de la terre (Lallemand, Symaniec, 2007, pp. 56-62).

Cet intérêt pour les symboles de la nation n’est pas anodin. Bien au contraire, il relève d’une stratégie politique redoutable. Depuis son élection, son principal adversaire politique est le Front Populaire biélorussien. Ce dernier n’est pas seulement un opposant politique mais également un opposant nationaliste. Il milite pour une autre définition de l’identité nationale biélorussienne, et propose une réflexion commune sur les crimes commis par l’URSS (Zaslavsky, 2007). Bien que les Biélorussiens ne trouvent pas un grand intérêt à de tels débats en période de crise économique, le Front Populaire biélorussien demeure un danger pour le pouvoir du Président. C’est pourquoi, il reprend à son compte la thématique du nationalisme, pour priver son adversaire d’un monopole.

La conception du pouvoir selon A. Loukachenka découle de son éducation à l’époque soviétique. Pour lui, le Chef de l’État, quel que soit le nom de son poste, dispose de pouvoirs considérables. Selon V. Karbalevitch, le Président rappelle souvent qu’« en Biélorussie, il n’y a qu’un seul homme politique, c’est moi » (Karbalevitch, 2012, p. 131). Sa vision du pouvoir mêle parfois mystique et égocentrisme comme le rapporte le même auteur transcrivant un échange entre A. Loukachenka et K. Soumar, dirigeant de la région de Brest en 2004 (Karbalevitch, 2012, p. 131) :

A. Loukachenka : Pourrez-vous assurer une bonne récolte ?
K. Soumar : Je ne puis contredire Dieu, très estimé Alexandre Grigorievitch. Vous voyez bien quel temps il fait.
A.L. : Je ne suis pas Dieu, moi.
K.S. : Vous êtes un peu plus haut !
A.L. : Merci.

De la même manière, sa définition de la politique est très extensive. Il a son mot à dire partout où il y a un peu de pouvoir. Ainsi, il intervient non seulement dans les sphères classiques des institutions politiques, souvent au mépris de la séparation des pouvoirs et de la Constitution, mais aussi dans des domaines plus étranges. Conscient du succès populaire du concours de l’Eurovision [27], il intervient régulièrement tant lors des phases de sélection [28], que lors de la phase final[29].

De la même façon, suite à sa réélection de 2010 marquée par un repli nationaliste, le Président politise le monde de la beauté. Désormais, seuls les mannequins biélorussiens sont autorisés dans les campagnes publicitaires et les défilés. Ainsi, par exemple, le Concours de Miss Biélorussie est subventionné et encadré par le service culturel de la mairie de Minsk. L’objectif de ces mesures est de promouvoir « une beauté nationale », c’est-à-dire, une beauté qui ne soit pas inspirée de l’Occident [30]. Mettre l’accent sur ce sujet lors de la campagne de 2010 est surtout une stratégie de contournement pour A. Loukachenka. En effet, la Constitution lui interdisait de se présenter à ces élections présidentielles. Cette dernière n’autorise que deux mandats consécutifs, A. Loukachenka en brigue alors un troisième. L’opposition et la communauté internationale fustigent cette violation constitutionnelle, en vain. A. Loukachenka maintient sa candidature et remporte les élections. Le scrutin est entaché d’irrégularités selon les observateurs de l’OSCDE [31]. L’un des thèmes de campagne du Président sortant est la qualification de ses adversaires d’« ennemis du peuple » en lien avec l’Occident. D’ailleurs, le jour de la proclamation des résultats du scrutin, le siège du gouvernement est pris d’assaut par des manifestants. En représailles, sept des neuf candidats de l’opposition sont arrêtés [32].

L’intérêt du Président pour la beauté est en relation directe avec ses opposants, ennemis du peuple. En effet, en se faisant le protecteur de la beauté biélorussienne, il se dresse en rempart contre l’invasion de la culture Occidentale, alors que ses adversaires s’en font les promoteurs. Dans un État biélorussien qui semble toujours en deuil de l’époque communiste, la préservation contre l’Occident est fondamentale.

Dans le domaine sportif, A. Loukachenka est là aussi très présent. Il est Président du Comité national olympique. Un statut qui lui offre l’occasion de s’exprimer sur la scène internationale, lors des Jeux de Nagano alors qu’il est mis au banc de la communauté internationale.

Occidentale, alors que ses adversaires s’en font les promoteurs. Dans un État biélorussien qui semble toujours en deuil de l’époque communiste, la préservation contre l’Occident est fondamentale. Dans le domaine sportif, A. Loukachenka est là aussi très présent. Il est Président du Comité national olympique. Un statut qui lui offre l’occasion de s’exprimer sur la scène internationale, lors des Jeux de Nagano alors qu’il est mis au banc de la communauté internationale.

Un Président s’imposant aux Jeux de Nagano

Deux invités surprise s’imposent au Japon. Le premier est le mauvais temps. L’une des images emblématiques des Jeux olympiques de Nagano est les épreuves perturbées voire annulées en raison de la neige et du brouillard. Ce mauvais temps, non anticipé par les organisateurs, n’est pas le seul à les surprendre. Le Président biélorussien fait lui aussi une visite impromptue mettant également l’organisation dans l’embarras mais elle parvient à ce que la presse ne relaie pas l’évènement.

Les autorités nippones ne convient pas A. Loukachenka aux Jeux olympiques de Nagano. Si aucune raison n’est officiellement avancée, il est fort probable que le Japon profite de cette occasion pour marquer sa désapprobation envers la politique du Président. Toutefois, l’équipe biélorussienne de hockey sur glace défait successivement la France et l’Allemagne. Dans un contexte de relations tendues avec ces deux États, A. Loukachenka est très fier de ses joueurs et souhaite les encourager en personne. Néanmoins, il ne peut pas s’imposer sans invitation au Japon. Il ne doit sa venue qu’aux pressions exercées par les autorités russes sur les autorités japonaises.

Il atterrit sur le sol nippon avec une délégation de pas moins de vingt personnes. Cependant, il n’est pas admis en tant que Président de la Biélorussie mais en tant que Président du Comité national olympique. Cette anecdote brouille un peu plus la réalité de la Biélorussie. En effet, A. Loukachenka est autorisé à poser le pied au Japon seulement grâce à l’intervention des autorités russes. Sans elles, ni sa présence ni son appartenance à la Biélorussie ne sont suffisantes pour faire fléchir le Japon. Ainsi, près de dix ans après son indépendance, la Biélorussie semble toujours avoir besoin de l’influence de la Russie sur la scène internationale. Pourtant, sur la scène politique interne, A. Loukachenka présente une toute autre vision de la place de la Biélorussie dans les relations internationales. Selon lui la Biélorussie est un acteur majeur de la diplomatie et lui-même, une sorte de sauveur du monde. Il est vrai qu’il n’hésite pas à prendre position lors de conflits mais ce ne sont pas toujours les mêmes que l’ONU. Il se prononce sur la guerre en ex-Yougoslavie lors de la crise de 1998-1999. Il prend fait et cause pour S. Milošević, se rend à Belgrade et lui propose des armes [33]. Il adopte la même posture en 2003 au sujet de S. Hussein (Karbalevitch, 2012, p. 352).

Ainsi, les autorités japonaises condamnent l’identité politique du régime biélorussien. Elles montrent leurs désaccords avec la tournure autoritaire qu’il prend. En effet, les Jeux olympique de 1998 se déroulent durant une période de tensions entre la Biélorussie et l’Occident. Ce dernier condamne fermement le référendum de 1996 renforçant les pouvoirs du Président et allongeant la durée de son mandat passant d’un quinquennat à un septennat. Les tensions atteindront leur climax en juin lors de la « Crise des Résidences ». Les États membres de l’Union Européenne et les États-Unis rappellent leurs ambassadeurs après que A. Loukachenka a pris la décision de les expulser le la zone résidentielle de Drozdy jouxtant son palais présidentiel.

Mais A. Loukachenka propose une interprétation très différente de sa mise à l’écart de la scène internationale. Il explique aux Biélorussiens que leur État est victime d’un complot international (Girardet, 1990, pp. 25-62). C’est d’ailleurs par ce prisme qu’il explique la contre-performance des biathlètes aux Jeux olympiques de Nagano. Pour des raisons météorologiques, le comité d’organisation décide de suspendre le concours de biathlon. La colère du Président ne tarde pas. Il voit en cette décision une manipulation des nations puissantes pour empêcher la victoire des athlètes biélorussiens et ainsi s’arroger les médailles, « la mafia internationale a annulé les compétitions dès qu’elle a vu que les Biélorussiens gagnaient. Ils nous parlent de démocratie alors qu’il n’y en a pas la moindre trace chez eux. Les empires partagent les médailles, et nous ne sommes qu’un pays de taille modeste » (Karbalevitch, 2012, p. 153). La victimisation, la volonté des États et organisations puissantes de maintenir l’ordre établi, le mélange des genres par des arguments dépourvus de sens, sont des manipulations populistes classiques. A. Loukachenka sous-entend qu’en sport comme en politique, les puissants craignent la Biélorussie, et œuvrent pour l’empêcher d’occuper la place qui devrait être la sienne.

Un Président condamnant sa nation à l’isolement

L’arrivée d’A. Loukachenka à Nagano illustre le mépris de ce dernier pour les règles diplomatiques. Ceci montre également le manque de savoir-vivre et la vulgarité du Président. Ce point est notamment développé par A. Lapatniova. Dans la conclusion de son ouvrage, elle aborde la question du langage du Président. Dans ses discours, le Président s’adresse à tous de la même façon. Il n’y a aucune distinction sociale entre un journaliste, un ministre ou un citoyen lambda, il les tutoie tous et recourt au langage familier. Son vocabulaire aussi détone au regard de son statut, A. Loukachenka est un adepte des champs lexicaux scatologiques et sexuels (Lapatniova, 2001, p. 113). Cette familiarité et cette grossièreté, bien éloignées des discours traditionnels d’un homme politique de ce rang, se prolongent dans ses actes. Lors des JO de Nagano, il fait la démonstration de son mépris pour la bienséance.

Venu au Japon pour assister à la compétition de hockey sur glace, il assiste à la rencontre contre les États-Unis. Une telle affiche a une portée symbolique très forte pour un Président qui se présente comme un des plus fervents opposants aux États-Unis. Malheureusement pour A. Loukachenka, ces derniers écrasent la Biélorussie. Le Président, installé en tribune, décide de prendre les choses en mains et demande à ses gardes du corps de le suivre dans les vestiaires. Le service de sécurité japonais, impressionné par ce cortège à l’allure féroce déroge aux ordres et s’efface sur son passage. « Louchakenko entre donc dans le vestiaire pendant la pause, commence par engueuler nos sportifs, puis leur dit quelques mots d’encouragements. Malgré cela, les nôtres n’ont pas gagné » (Karbalevitch, 2012, p. 178). L’histoire prête dans un premier temps à sourire et interroge ensuite sur la façon dont le Président appréhende sa fonction.

Il n’est pas surprenant qu’un Président s’invite dans les vestiaires d’une équipe sportive. Mais l’histoire rapportée va au-delà de la simple visite amicale d’encouragement ou de réconfort. Ici A. Loukachenka, outre le fait de ne pas respecter les règles de sécurité, se substitue à l’entraîneur. Et même en estimant qu’il agit en tant que Président du CNO et non de Président de la République, cette attitude est totalement inappropriée. Pouvons-nous imaginer en 2010, N. Sarkozy montant dans le bus dans lequel se sont retranchés les footballeurs de l’équipe de France lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud ? Ce geste paraît inconcevable, sauf pour A. Loukachenka. Un tel comportement lui permet d’asseoir encore davantage son autorité. Il montre qu’il est un Président omnipotent, totalement dévolu à son État et capable d’intervenir quelle que soit la crise du moment. Il renforce de ce fait sa position de sauveur et de gardien de la Nation.

Le sport de compétition est incontestablement un outil politique majeur pour A. Loukachenka. Il lui ouvre, notamment en temps de crises avec les États-Unis, la Russie ou l’Union européenne, une tribune non négligeable. La communauté internationale ne porte que très peu d’intérêt au Président biélorussien. Ses prises de positions antérieures en faveur des Chefs d’États non démocratiques et son éviction plus ou moins temporaire de certaines instances internationales le rendent inaudible. Pour reprendre la formulation d’A. Lapatniova, A. Loukachenka passe pour un « bouffon ». Ses gesticulations font de lui une caricature du Chef d’État autoritaire tentant de mettre en place un régime totalisant. Et s’il s’emploie à tenter de remettre en perceptive les héritages négatifs de Lénine et de Staline en rappelant leur importance dans l’histoire de la Biélorussie (Karbalevitch, 2012, p. 184), il est certain qu’A. Loukachenka n’a pas la même envergure politique que ses deux modèles. De ce fait, sa stratégie du coup d’éclat lors d’évènements reste l’un des meilleurs moyens pour lui de faire exister la Biélorussie, même si c’est pour le pire.

L’étude de la Biélorussie à travers les Olympiades de 1992 et 1998 permet de comprendre la confusion identitaire que vit cet État suite à la chute du monde soviétique. En 1992, la Biélorussie est encore très liée à la Russie, bien qu’elle entame une transition politique pour se rapprocher des standards Occidentaux. Elle fait lentement son deuil de cette époque et de cette proximité avec Moscou, à cette époque, se dessinent un enthousiasme pour le changement et une volonté de se questionner sur le régime soviétique.

La situation de 1998 semble, paradoxalement, être un recul. Alors que la Biélorussie est indépendante, elle n’a pas emprunté la voie démocratique de ses voisines. Au contraire, A. Loukachenka tout en affirmant cette indépendance ne cesse de vouloir restaurer un régime d’essence communiste. Il se pare d’ailleurs des atours des autocrates du passé mais sans obtenir les mêmes résultats. Les mini-scandales provoqués à Nagano n’ont d’écho que dans la presse biélorussienne. Le mauvais temps intéresse davantage que le mépris d’A. Loukachenka pour les règles de conduite. Son attitude et ses prises de positions en interne et à l’international conduisent à un isolement toujours plus important de la Biélorussie et empêchent cette dernière d’être reconnue. C. Rice prononce une sentence sans appel en 2005 : la Biélorussie est, selon elle la « dernière dictature au centre de l’Europe [34]. La pratique du pouvoir par A. Loukachenka peut lui donner raison[35], à condition de connaitre sa définition de la dictature. Ce qui semble certain, c’est que la Biélorussie est l’un des États européens les plus anonymes.

Pauline Soulier

Docteur en science politique, ATER STAPS,

LACES, IRM-CRMP

Université de Bordeaux

Post-scriptum

Le présent article a été écrit avant les élections contestées d’août 2020. Aujourd’hui, la toute puissance d’A. Loukachenka est moins certaine. L’érosion du système illibéral, la gestion et la minimisation de la crise sanitaire [36] qui n’est pas sans rappeler celle de Tchernobyl (Lallemand, Symaniec, 2007, pp. 146-164), le délitement des conditions de vie et le trucage grossier des élections[37] conduisent à un mouvement de contestation du pouvoir. A. Loukachenka n’est plus l’homme fort qu’il était jusqu’ici et ses soutiens institutionnels sont de moins en moins nombreux. Il ne doit sa persistance à la tête de la Biélorussie qu’au soutien de la Russie[38]. Pour sa part, le monde sportif se range aux cotés des manifestants et souhaite le départ du Président[39]. Ce mouvement n’est pas sans rappeler la chute de S. Milošević et le ralliement des Ultras de l’Étoile Rouge de Belgrade aux pro-démocratie.

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Notes

[1]Jusqu’à son indépendance la Biélorussie a été consécutivement sous domination de la Lithuanie, du Grand-duché de Pologne-Lithuanie, de la Russie tsariste, de l’URSS, puis a été partagée entre celle-ci et le IIIème Reich, avant de revenir dans le giron soviétique (Drweski, 1993)

[2]Notamment V. Sviatokha, I. Tsikhan, V. Dzeviatouski, A. Miankova ou N. Astapchuk. La plupart de ces athlètes ont été déchus de leurs médailles après avoir été confondus pour dopage par l’IAA.

[3]La Biélorussie intègre le concours en 2004. En 2016, son candidat fait scandale en voulant chanter nu avec des loups. Alexander Ivanov, « Le candidat biélorusse de l’Eurovision 2016 veut chanter nu avec des loups », 05/10/2016, http://www.lehuffingtonpost.fr

[4]« Chernobyl » est une mini-série télévisée dramatique historique britannico-américaine en cinq épisodes, réalisée par Johan Renck et diffusée du 6 mai au 3 juin 2019 sur HBO et Sky. Elle retrace, de façon parfois romancée, la catastrophe nucléaire survenue en avril 1986 en Ukraine et les efforts de nettoyage entrepris par l’URSS.

[5] Nous choisissons d’utiliser le terme « Biélorussien » et non « Biélorusse » car ce terme renvoie à l’idée de russité et peut être perçu comme discriminatoire, faisant de celui qui vit en Biélorussie, une sous-catégorie des Russe. Au contraire, le terme « biélorussien » renvoie à l’idée plus vaste de russianité.

[6] Nous choisissons de transcrire le nom du Président avec un « a » et non un « o » à la fin pour être au plus près de la langue biélorussienne non russifiée. Si les références et sources le transcrivent avec un « o » nous ne changerons pas l’orthographe.

[7]« Dictature Tour : Biélorussie », Chaumont B., L’effet papillon, Canal +, 5 juin 2016, http://www.youtube.fr

[8] Cet article est issu des recherches menées dans le cadre d’une thèse (Soulier, 2019). La méthodologie suivait principalement une approche documentaire et thématique, respectant le croisement des informations et la chronologie des faits dans l’identification des facteurs et des faits.

[9]La partie ouest de la Biélorussie est rattachée à l’Allemagne nazie de la signature du Pacte de Varsovie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

[10]Constitution de l’Union soviétique de 1936, article 13 : « L’Union des Républiques socialistes est un État fédéral constitué sur la base de l’union librement consentie de Républiques socialistes soviétiques égales en droits. Ce sont : […] La République socialiste soviétique de Biélorussie […] ».

[11]S. Chouchkevitch est chef d’Etat et non Président de la République. Cette fonction est créée à l’occasion des élections présidentielles de 1994. A l’heure actuelle, A. Loukachenka est le premier et unique Président de la Biélorussie.

[12] Les Accords de Minsk sont conformes à la Constitution de 1936. L’article 17 dispose que « chaque République fédérée conserve le droit de sortir librement de l’URSS ».

[13] Le Front Populaire Biélorussien fondé par Z. Pazniak en 1987 connaît la même trajectoire. Ce mouvement devenu parti politique tente de donner vie à une identité ethnoculturelle à la Biélorussie. Si à ses débuts, son combat contre la domination politique et mémorielle de Moscou séduit le peuple, il s’essouffle rapidement car très éloigné des préoccupations des Biélorussiens. (Goujon, 1998, p. 69-96)

[14] « Vukovar, un symbole », 21/11/1991, http://www.lesechos.fr

[15] http://www.equipe.fr

[16] Aux Jeux olympiques d’hiver, ce sont les noms d. A. Tomba, E. Grospiron ou du couple Duchesnay qui restent dans la mémoire collective du grand public.

[17] http://www.eiu.com

[18] Indice regroupant soixante indicateurs de cinq catégories (processus électoral et pluralisme, libertés civiles, fonctionnement du gouvernement, participation politique, culture politique. L’indice est compris entre 0 et 10. Les résultats permettent de classer les États en quatre catégories : démocratie pleine, démocratie imparfaite, régime hybride et régime autoritaire.

[19] États caractérisés par des irrégularités électorales importantes ; un gouvernement faisant régulièrement pression sur l’opposition ; une corruption généralisée ; la faiblesse de l’État de droit, une dépendance du pouvoir judicaire et une pression du pouvoir sur les journalistes.

[20] États caractérisés par des irrégularités électorales importantes ; un gouvernement faisant régulièrement pression sur l’opposition ; une corruption généralisée ; la faiblesse de l’État de droit, une dépendance du pouvoir judicaire et une pression du pouvoir sur les journalistes.

[]« Poutine et Loukachenko affrontent des stars du hockey », 04/01/2014, http://www.lecho.be

[]« Poutine et Loukachenko skient ensemble, malgré des relations tendues », AFP, 13/02/2019, http://www.lepoint.fr

[]« La Biélorussie n’est pas la Russie ! », Pankevitch V., 15/12/2019, http://www.letemps.ch

[]« Gérard Depardieu apprend à faucher les foins avec Loukachenko, dirigeant autoritaire du Belarus », AFP, 23/07/2015, http://www.20minutes.fr

[]Par exemple en 2009 pour flatter S. Berlusconi « Tout dictateur qu’il soit, 75% des Italiens lui font confiance », ou en 1999 pour complimenter le Président chinois Li Peng « Vous êtes un Oriental, mais vous parlez comme un vrai homme politique européen » ou enfin il n’hésite pas à manifester une certaine sympathie pour A. Hitler lors d’une interview pour un journal allemand (Karbalevitch, 2012)

[]Considéré comme un « bouffon » au début de son premier mandat (Lapatniova, 2001, p. 113-114), aujourd’hui il fait arrêter toute personne applaudissant lors de manifestations publiques. En effet, l’applaudissement était le seul moyen trouvé par l’opposition pour s’exprimer (« Biélorussie. Des applaudissements pour le dictateur », La Repubblica/ Courrier international, 01/07/2011, http://www.courrierinternational.com).

[]« L’Eurovision, espoir de le Biélorussie ? », 29/04/2004, http://www.lemonde.fr

[]En 2012, A. Loukachenka convoque un comité suite à une enquête pour irrégularités dans la désignation du représentant de la Biélorussie à l’Eurovision. Le comité décidé de limoger la candidate investie au profit du deuxième au classement. http://www.eurovision-fr.net

[]« Russia: Azerbaijan’s Eurovision snub outrageous », BBB News, 21/05/2003, http://www.bbc.com

[]« La beauté, une affaire d’État », Antoine P., 23/11/2010, http://www.madame.lefigaro.fr

[]« Présidentielle sans suspense au Belarus », 18/12/2010, http://www.nouvelobs.com

[]« Biélorussie : des opposants arrêtés », 19/02/2010, http://www.lefigaro.fr

[]« Milošević profite de la visite de Loukachenko pour demander l’adhésion de son pays à l’union Russie-Biélorussie », S. Gardaz, 15/04/1999, http://www.letemps.ch

[]« Condoleezza Rice pointe du doigt la Biélorussie, dernière vraie dictature en Europe » , 21/04/2005, http://www.lemonde.fr

[] Voir notamment « La situation des droits de l’Homme au Belarus : dernière dictature en Europe ? », Yurkova A., 24/01/2020, http://www.eurocreative.fr

[]« Coronavirus. En Biélorussie, le Président prône vodka, hockey et tracteur face au Covid-19 », 31/03/2020, http://www.ouest-france.fr

[]Voir notamment les images relayées par le compte Twitter de la chaîne biélorussienne Nexta https://twitter.com/nexta_tv

[]« Biélorussie : Loukachenko remet son destin dans les mains de Poutine », B. Vitkine, 14/09/2020, http://www.lemonde.fr

[]« Biélorussie : désamour entre le football et le pouvoir dictatorial », Séverine Floch, 2/10/2020, http://www.footpol.fr

[]Voir notamment les comptes Twitter de Andreï Vaitovitch et de Franak Viačorka deux journalistes qui suivent les élections et les manifestations depuis Minsk. https://twitter.com/andreivaitovich https://twitter.com/franakviacorka

[]« Biélorussie : Une vidéo montre Loukachenko en gilet pare-balles et kalashnikov à la main », 23/08/2020, www.rtbf.be; « En Biélorussie, le président Loukachenko prête serment en secret pour un 6e mandat malgré les contestations », 23/09/2020, http://www.lemonde.fr

Numéros

Logiques sociales et enjeux de l’utilisation de la main d’œuvre familiale dans les PME et les microentreprises du secteur informel en Côte d’Ivoire

Sagbo Jean-Louis Hippolyte LOGNON – Université Félix Houphouet-Boigny (Côte d’Ivoire)

INTRODUCTION

En tant que facteur de production, le travail joue un rôle clé dans  la performance de l’entreprise. Parler de travail, c’est évoquer par la même occasion les questions liées à la  quantité et à la qualité de la main d’œuvre. Ce rôle important  de la main d’œuvre amène les entreprises à non seulement  investir dans la rémunération du travail (le paiement des salaires) et la formation des travailleurs (coût du travail),  mais aussi à adopter  diverses stratégies pour le recrutement de travailleurs compétents. À cette fin, les entreprises  peuvent recourir à un mode de recrutement formel ou informel ou les deux à la fois. Le mode de recrutement dit formel consiste à recruter sur le marché à travers des cabinets de recrutement et de placement,  des offres d’emploi en ligne ou dans des supports de presse. Quant au mode informel, il se traduit par la  mobilisation des réseaux de relations (réseaux de parenté, d’amitié, d’affinité, associatifs, ethniques etc.) pour le recrutement de la main d’œuvre.

Parmi les moyens qu’on peut qualifier d’informels, les réseaux de parenté avec l’utilisation de la main d’œuvre familiale[1] constituent une des principales sources du facteur travail dans les microentreprises du secteur informel[2] et les PME en Afrique. Bien qu’il n’existe pas de statistiques précises sur les entreprises familiales, experts et décideurs s’accordent à dire que les entreprises familiales dont l’une des caractéristique est le travail familial, constituent la forme dominante des PME en Afrique (Hammouda et Lassassi, 2008) et dans le secteur informel.

Toutefois, une enquête quantitative réalisée dans le cadre de l’étude  sur les déterminants de la performance[3] a révélé une faible mobilisation du réseau familial pour la main d’œuvre  dans les Petites et Moyennes Entreprises formelles. Dans le secteur informel par contre, le réseau familial reste la principale provenance  de la main d’œuvre. En effet, dans le secteur formel, seulement 13 PME sur les 149 enquêtées soit 9% recrutent par le réseau familial contre 29 % par cabinets ou appels à candidature et 34 % par le réseau professionnel. Dans le secteur informel par contre, sur un total de 400 microentreprises 92 sur les 211 pour lesquelles le manager ne travaille pas seul, recrutent par le réseau familial.  Soit 44% des entreprises qui recrutent dans le réseau familial contre  56% qui n’emploient pas de parents.

La littérature laisse apparaître des divergences sur les effets de la parenté en général et  de l’utilisation de la main d’œuvre familiale en particulier au sein des entreprises. L’on a d’une part les travaux qui mettent l’accent sur les contraintes des liens de parenté et de l’emploi de travailleurs familiaux et d’autre part ceux qui en relèvent les avantages.

Concernant la première tendance, les contraintes évoquées se rapportent à des problèmes de disponibilité des compétences, de rentabilité, de capital social. Selon Errington et R. Gasson (1994), le recours à la main d’œuvre familiale prive l’entreprise de compétences extra-familiales disponibles sur le marché du travail. Le problème se pose avec plus de prégnance lorsqu’il s’agit des postes de management car les membres de la famille, soutiennent-ils, sont susceptibles de ne pas disposer des compétences nécessaires. Cela diminue la productivité du travail.  Granovetter (1985) relève la pauvreté du capital social de l’entreprise en cas de recrutement dans le milieu familial. Cruz et al. (2008 ; 2012) ont montré quant à eux un effet négatif de l’emploi familial sur la performance des micro et petites entreprises. Ils indiquent que l’emploi familial augmente les ventes mais a un effet négatif sur la rentabilité de l’entreprise.  Nordman, C. , Vaillant, J. (2014), à partir des cas de Madagascar et du Vietnam, montrent que les travailleurs familiaux sont en général moins productifs que les autres types de travailleurs, notamment l’entrepreneur lui-même et le salarié recruté.

La seconde tendance concerne plusieurs travaux qui ont en revanche analysé les avantages associés à l’utilisation de la main d’œuvre familiale.  En effet, selon cette tendance, l’utilisation de la main d’œuvre familiale a une influence positive sur la culture et les relations dans l’entreprise. Pour Pollak (1985), cette influence positive s’exprime en quatre catégories : les incitations, la facilité de  supervision, l’altruisme et la loyauté. Les incitations découlent du fait les travailleurs familiaux peuvent avoir des droits sur les ressources de l’entreprise familiale. La facilité de supervision est liée au fait que l’intégration de l’activité économique et de la vie familiale permet un meilleur contrôle des habitudes de travail ; les travailleurs étant reliés par un « réseau émotionnel ». L’altruisme et la loyauté sont associés à un engagement plus important des membres de la famille. La main d’œuvre familiale est également caractérisée par la flexibilité de l’offre de travail et le faible niveau des coûts de transaction selon Marniese et Morisson (2000). Le coût du travail familial peut, en effet, être variable en fonction des conjonctures économiques de l’entreprise (Winter, 1984 ; Gray, 1998). En outre, les coûts de transaction liés à l’embauche de travailleurs sont beaucoup moins élevés dans le cas de travailleurs familiaux que dans le cas de travailleurs salariés extérieurs. Les coûts de recherche et les coûts d’embauche sont quasiment nuls.

D’un point de vue sociologique, l’emploi de la main d’œuvre familiale constitue une des formes de l’interaction entre deux institutions que sont l’entreprise et la famille. Deux institutions dont les logiques de fonctionnement ne coïncident pas toujours et dont la séparation a été affirmée par des travaux sur l’entreprise notamment ceux de Max Weber. L’un des principes de l’idéaltype du phénomène bureaucratique stipule à ce propos que le recrutement se fasse exclusivement sur  la base des compétences (diplômes et/ou expérience) (Weber, 2003)

Au regard de la littérature (les tendances controversées ou contradictoires de l’utilisation de la main d’œuvre familiale dans l’entreprise) et du constat relatif aux tendances de l’emploi de la main d’œuvre familiale dans les entreprises du secteur informel et des PME formelles, cet article a pour objectif d’analyser les logiques sociales et les enjeux de l’utilisation ou non de la main d’œuvre provenant des réseaux familiaux dans les petites et microentreprises du secteur informel en Côte d’Ivoire. De manière spécifique, il s’agit de mettre en évidence : i) les différentes représentations sociales de la famille, ii) les différents discours de légitimation de l’emploi et du non emploi de travailleurs familiaux, iii) les relations sociales et pratiques de management induites par  l’embauche ou non d’un parent.  

METHODOLOGIE

L’étude s’est appuyée sur  une approche méthodologique mixte à dominante qualitative. À partir des données de l’enquête sur les déterminants de la performance des entreprises en Afrique francophone réalisée par la CAPEC et financée par le CRDI, le volet quantitatif de la méthodologie a consisté en la production de statistiques descriptives sur le système de recrutement, le nombre de travailleurs de la famille du manager qui ont essentiellement servi de constat de base pour la construction de la problématique de cette étude.

Concernant le volet qualitatif, les données de l’étude ont été recueillies lors de  trois focus groups dans les trois principales villes de concentration de l’activité entrepreneuriale en Côte d’Ivoire à savoir Abidjan, Daloa et San Pedro à raison d’une discussion de groupe par ville. Les groupes de discussion étaient constitués des managers d’entreprises du secteur informel représentatives des différentes branches d’activité. Les discussions ont porté sur quatre thèmes principaux à savoir : i) les représentations sociales de la famille, ii) l’influence des appartenances sociales (groupe ethnique, religion, sexe et famille) sur la gestion et la performance de l’entreprise, iii) les capacités managériales du chef d’entreprise et iv) les stratégies de recrutement et de gestion de la main d’œuvre.

Les données discursives ainsi collectées ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique de type catégoriel au moyen du logiciel de traitement des données qualitatives MAXQDA. Dans la pratique, les entretiens retranscrits ont été découpés de façon transversale.

Les segments de discours en rapport avec les thèmes du guide d’entretien ont été retenus comme unités d’enregistrement lors du codage. Les catégories analytiques, en rapport avec les objectifs de l’étude ont été construites selon une double démarche. Certaines catégories ont été construites a priori en fonction des thèmes du guide. D’autres ont émergé de la classification analogique d’éléments non pris en compte par les catégories prédéfinies. Il s’agit des logiques sociales et des enjeux de l’utilisation ou non de la main d’œuvre familiale. Cette analyse a permis de dégager les résultats ci-après.

RÉSULTATS

L’utilisation et la non utilisation de travailleurs familiaux est liée aux représentations sociales de la famille et de l’emploi familial et aux différentes relations de travail (entre le manager et les travailleurs et entre les travailleurs) induites par ce mode de recrutement.

1. Les représentations sociales de la famille et de la main d’œuvre familiale

L’utilisation ou non de la main-d’œuvre familiale dans l’entreprise reste sous-tendue par les différents systèmes de représentation de la famille et de la main d’œuvre familiale elle-même chez les entrepreneurs à l’étude. Une représentation sociale se présente comme un ensemble d’informations, de croyances, d’opinions et d’attitudes propres à un groupe donné à propos d’un objet  donné (Jodelet, 1989, p. 59). Ainsi, à propos de la famille et du parent, les managers ont-ils un ensemble d’informations, de croyances, d’opinions et d’attitudes qui se déclinent dans le recrutement ou non de travailleurs issus des réseaux de parenté.

3.1. Les représentations sociales de la famille chez les managers

L’utilisation de la main d’œuvre familiale en tant que pratique de management donc en tant que pratique sociale est sous-tendue par un ensemble de représentations sociales qui tendent à la légitimer ou à la disqualifier.  Ces représentations sociales sont relatives à la composition/frontières de la famille et aux relations entre l’entreprise ou le chef de l’entreprise et sa famille.

·         Composition et frontières de la famille : la famille élargie comme représentation sociale dominante

En tant que groupe d’appartenance sociale, la conception, les frontières (membres et non membres) et les rapports à la famille varient en fonction du contexte social et de la sphère sociale considérée. Ainsi, la représentation sociale dominante de la famille chez les managers des entreprises à l’étude fait-elle référence à la famille élargie. La famille élargie dite  « famille africaine » s’étend au-delà des conjoints et leurs descendants. Cela est illustré par les discours  suivants :

« Pour moi la famille c’est la grande famille, les petits frères, les grands frères, les cousines, la famille africaine là, la famille large, … ma famille est grande, on ne peut pas compter. Pas jusqu’à une trentaine de personne, mais il faut compter au minimum quinze personnes qui interviennent chaque fois, peut-être à des taux différents» (N.E, Manager d’une petite entreprise de menuiserie) ; «  La famille, c’est les frères, les sœurs, les cousins, les tantes, même les amis des parents. »

C. Soualio,  Propriétaire d’un garage de mécanique automobile

 Le statut de parent est donc défini en fonction de cette conception dominante de la famille faisant référence à la famille élargie qui intègre des niveaux d’ascendance plus larges des conjoints (le grand-père, la grand-mère, le père, la mère) ainsi que leurs enfants et les cousins de ces derniers, les oncles et tantes, neveux et autres alliés.

·         La famille : une contrainte permanente sur le manager et l’entreprise

Les managers partagent majoritairement une représentation sociale de la famille mettant en avant le caractère contraignant des liens familiaux. Les liens de parenté inscrivent les managers dans un ensemble d’obligations qui leur font penser que la famille constitue un « poids », une contrainte personnelle et pour leurs entreprises. En effet, le statut de chef d’entreprise est socialement associé à la richesse et à la réussite sociale. De ce fait, les patrons de microentreprises informelles font face à des sollicitations diverses de la part des membres de leurs familles. « …le problème de la famille, quand tu as une petite entreprise qui tourne un peu, tout le monde pense que tu es riche. Dès qu’y a un problème, tu es le premier à être fatigué (sollicité) dans la famille. Quand il  y a quelqu’un qui est malade, c’est toi qu’on appelle … ce n’est vraiment pas facile»  (Chef d’une entreprise de location de chaises et bâches pour les cérémonies).

Des parts relativement importantes et fluctuantes des revenus sont ainsi redistribuées dans les réseaux familiaux à travers des dépenses de solidarité familiale et de participation sociales (frais de scolarité, santé et de loyer, dans des dépenses liées à des rituels telles que la naissance, les funérailles et les fêtes religieuses). Cela est illustré  par les propos de cette cheffe d’une PME de distribution de boissons :

« Il arrive que certains mois tu dépenses plus d’un million de francs dans les différentes sollicitations des membres de ta famille. Par contre, il arrive que tu dépense moins d’autres mois. Cela  dépend… Mais, ce qui est sûr, quand y a un décès dans la famille, parce que je peux dire que je suis la plus nantie de la famille, quand il y a un décès dans la famille c’est moi qu’on appelle… Il y a les copines des mamans, c’est-à-dire qui sont devenues comme des parents, quand ces vieilles-là sont malades, on m’appelle pour me dire de faire face.»

Chef d’une PME de distribution de boissons

L’emploi de membres de la famille au sein des entreprises constitue l’une des manifestations de cette contrainte ou « solidarité forcée ». 

3.2.   Les représentations sociales de la main d’œuvre familiale

Le recours à des travailleurs issus de la famille du manager est sous-tendu par un ensemble d’idées et de représentations sociales du travailleur familial et des conséquences de son emploi sur le management et la performance de l’entreprise. Ces perceptions se déclinent dans un ensemble de pratiques managériales antérieures ou en cours dans les entreprises.

Deux types de représentations sociales de la main d’œuvre familiale se dégagent du discours des managers. Ces représentations sociales traduisent une conception et des pratiques managériales ambivalentes à l’égard des travailleurs issus de la famille.

·         « Le parent » : un travailleur de confiance disponible mais pas toujours compétent techniquement.

Les perceptions que les chefs des entreprises enquêtées se font de l’emploi d’un membre de la famille résultent de leurs expériences antérieures d’utilisation de la main d’œuvre familiale. Ces perceptions sont socialement construites. C’est-à-dire qu’elles ont évolué dans le temps et découlent de rapports sociaux concrets entre le manager et les membres de sa famille employés par le passé dans l’entreprise. En effet, les représentations sociales du parent employé ont évolué d’une conception  du  parent en tant que «  travailleur de confiance » et compétent de par la parenté à celle du parent incompétent voire « nuisible » à l’entreprise. La très grande majorité des managers ayant participé aux discussions de groupe, ont au démarrage de leurs activités eu recours à la main d’œuvre familiale sur la base d’une conception sociale de la compétence. Les liens de parenté – des liens forts- par la confiance qu’ils induisent servaient à eux seuls à justifier les compétences professionnelles même pour des fonctions assez techniques telles que la gestion financière.

« ..Je ne travaille plus avec un membre de ma famille parce que j’ai tenté cela plusieurs fois. Moi j’ai l’un de mes petits frères, de même père, et de la même mère qui était enseignant bénévole, les affaires marchaient bien à l’atelier ici. Il n’a pas la formation, Je l’ai employé dans l’entreprise pour qu’il soit l’administrateur, le gérant. Je me suis dit que c’est une affaire de famille. Mais il a mal géré pire il a détourné l’argent. Il a travaillé, à la fin du mois, il a pris l’argent, s’est retrouvé au Burkina, jusqu’au Maroc avec la recette de l’atelier. Il a fait un an, deux ans au Burkina. »

Chef d’une entreprise  de ferronnerie

·         L’employé familial : un travailleur qui échappe aux sanctions ou un travailleur « insanctionnable »

Le travailleur issu de la même famille que le manager est perçu comme un travailleur au statut particulier. En effet, les liens de parenté avec le manager influencent généralement d’un double point de vue les relations professionnelles au sein de l’entreprise. D’une part, l’employé parent mobilise la parenté comme statut qui l’autoriserait à ne pas se soumettre à toutes les normes qui régulent les rapports sociaux de production au sein de l’entreprise. D’autre part, le manager en raison des liens de parenté et surtout de la pression sociale de la famille se trouve généralement dans l’incapacité d’appliquer les sanctions au travailleur issu de sa famille.

« Au départ quand j’ai monté mon entreprise, il y avait des petits frères qui étaient sans emploi, des petites cousines, tout ça. J’ai pris tout le monde pour travailler.  Mais, je vous assure que ce sont eux qui étaient les plus grands voleurs de la boite. C’est-à-dire que quand tu attrapes un chauffeur qui a volé, quand tu remontes, ça retombe sur ton frère, donc tu ne peux rien faire. Tu ne peux pas envoyer l’affaire à la police, d’abord tu as toute la famille sur le dos, donc tu es obligé de laisser tomber. Mais, il est arrivé un moment où j’ai pris mon courage à deux mains, j’ai vidé tout le monde, la famille m’a boudé pendant disons au moins cinq ans. »

K.S, propriétaire d’une entreprise de transport de marchandises

·         L’employé non-issu de la famille, un travailleur contrôlable et plus soumis aux normes

Le fait pour certains entrepreneurs de ne pas ou plus employer des travailleurs issus de leur réseau familial s’explique par le fait que l’employé sans lien de parenté avec le manager est plus contrôlable et plus respectueux des règles. En effet ce dernier,  recruté sur la base de ses compétences et non sur la base de la parenté est dans une sorte de « vulnérabilité ». Il peut être licencié en cas de faute sans aucune pression de la famille. Ce statut de « travailleur vulnérable »  l’oblige à plus d’engagement et à plus de respect des règles édictées au sein de l’entreprise.

«  Un travailleur qui n’est pas ton parent, lui au moins il respecte et puis il est sérieux. Oui il sait que qu’il est là grâce à son travail (compétence) et que s’il fait une faute tu peux le renvoyer sans problème ou le mettre en prison. Et personne (membre de la famille) ne viendra dire pourquoi tu l’a renvoyé ou même te demander pardon pour le garder ».

Chef d’une entreprise  de ferronnerie

·         L’employé non-issu de la  famille, un travailleur qui affranchit des contraintes familiales

La non-utilisation de la main d’œuvre familiale est perçue comme un moyen pour le chef d’entreprise de se soustraire à la pression de la famille dans la gestion de son entreprise. Cela signifie  pour les chefs d’entreprise une plus grande latitude d’application des règles et des sanctions. Les liens de parenté et plus précisément les obligations réciproques qu’elles induisent ainsi que le contrôle social des autres membres de la famille rendent souvent inopérantes les normes formelles de management et toutes les sanctions qui leur sont associées. Ce constat est corroboré par les propos ci-après :

« Je dis, je préfère travailler avec les autres qui ne sont pas mes parents. De telle sorte que lorsque je constate un trou de 5 frs, je peux au moins me défouler sur la personne qui a pris ces 5frs. Mais un parent, non seulement, il va dire autre chose à la famille, me dénigrer auprès de la famille, mais je ne peux pas le sanctionner. Quand tu arrives au village, on te  reproche de refuser de travailler avec tes frères, mais je préfère ne pas travailler avec les frères. » 

K.S, propriétaire d’une poissonnerie

DISCUSSION

Les résultats de l’étude montrent que l’utilisation ou non de travailleurs familiaux dans les petites et microentreprises informelles et dans les PME formelles répond à des logiques sociales de gestion de la relation entre entreprise et famille autour d’enjeux de productivité et de performance.

1.  Logiques sociales et enjeux de l’utilisation de la main d’œuvre familiale

L’embauche de travailleurs ayant des liens de parenté avec le manager ou le propriétaire de l’entreprise répond à diverses logiques sociales rattachées elles-mêmes à des enjeux particuliers. Cette pratique managériale (expérimentée par la très grande majorité des managers rencontrés) est sous-tendue par une imbrication de la logique affective avec la logique productive.

1.1. De l’imbrication de la logique affective avec la logique productive.

Les liens de parenté induisent et reposent sur les liens émotionnels et affectifs. Le recrutement d’un parent dans l’entreprise traduit une attitude faisant coïncider logique affective et logique productive. Car la famille est traditionnellement présentée comme un cadre dans lequel prédomine l’affectif ; et l’entreprise, une organisation soumise à la rigueur de la rationalité économique (Gheddache, 2012).

En d’autres termes, les liens affectifs basés sur la parenté sont réinvestis dans la gestion des ressources humaines et plus spécifiquement dans les relations professionnelles par le manager/propriétaire. Pour le manager, le recours aux réseaux de parenté répond à une logique altruiste basée sur des sentiments de solidarité à l’égard d’un parent sans emploi dans un contexte social marqué par un marché du travail avec de nombreuses barrières à l’entrée (ethniques, familiales, économiques, politiques).

Outre la logique solidaire, l’embauche d’un parent s’apparente très souvent à la construction de relations professionnelles basées sur les liens affectifs de la parenté. Ces liens affectifs sont ainsi posés comme prisme d’appréciation des compétences professionnelles. Le travailleur parent serait plus digne de confiance. Les valeurs de loyauté, de confiance, d’engagement qui régissent le système familial et qui ont certainement une influence sur la motivation au travail sont substituées aux compétences techniques. C’est en cela que réside la spécificité des compétences des membres de la famille, qui diffèrent d’un simple professionnalisme  selon Gheddache (2012).

1.2. Un enjeu de productivité du travail basé sur des liens affectifs

Le recrutement d’un parent revêt un enjeu de productivité basé sur les propriétés des liens affectifs familiaux. Le système familial est régi par des échanges émotifs. C’est un lieu où règnent (en principe) l’affectivité, la loyauté, l’entraide (Perreault, 1994). Ces valeurs affectives investies dans le travail, fonctionnent très souvent comme une source de motivation pour  une plus grande productivité du travail. Car la motivation est  conçue, par définition, comme un précurseur de l’implication au travail et de l’initiation à des comportements productifs (Gilibert, et al. 2011). Ainsi, les liens de parenté et l’engagement  qui découle des liens affectifs pousseraient-ils les employés issus du réseau  familial à travailler comme s’ils géraient un patrimoine familial avec ce que cela exigerait comme rigueur et engagement en termes de respect et de préservation des valeurs et biens de la famille. La culture participative du système familial selon laquelle, tous les membres de la famille tiennent compte des intérêts des autres et se font confiance (Dyer, 1986) permet d’expliquer une  productivité du travail plus grande lorsque les réseaux de parenté sont mis à contribution pour le recrutement de la main d’œuvre. L’entreprise est non seulement un patrimoine représenté par des biens financiers (performances et rentabilité financière) mais également un ensemble de valeurs sociales et symboliques. L’entreprise est ainsi conçue comme une « affaire de famille ».Ce patrimoine représente une valeur affective pour les membres de la famille.  Car les interactions entre famille et entreprise favorisent le transfert des objectifs et valeurs de la famille vers l’entreprise et vice versa (Lansberg, 1983). L’enjeu étant  d’éviter les aléas moraux et les comportements  de « passager clandestin » partant  de réduire les coûts d’agence (coûts liés à la surveillance de l’agent).

2. Logiques sociales et enjeux de la non-utilisation de la main d’œuvre familiale

Le non recours ou la faible utilisation de la main d’œuvre familiale dans les entreprises informelles et les PME s’inscrit dans une logique de démarcation entre famille et entreprise avec pour enjeu la performance.

2.1.La non-utilisation de la main d’œuvre familiale : entre logique de désencastrement structurel et logique d’encastrement institutionnel formel des relations professionnelles au sein de l’entreprise

        Le constat de la faible utilisation de travailleurs issus de la « famille élargie » des managers ainsi que les représentations sociales du parent dans l’entreprise dénote une double logique de désencastrement structurel des relations professionnelles et d’encastrement institutionnel formel de ces mêmes relations.  L’encastrement institutionnel formel traduit le fait que les relations économiques sont encadrées par un ensemble de règles formelles et d’outils institutionnels (Le Velly, 2002). L’encastrement structurel quant à lui signifie que les relations économiques sont insérées dans des « systèmes durables et concrets de relations sociales » à savoir des relations personnelles, des liens d’amitié, de parenté, de fidélité (Le Velly, 2002).

        En effet, à travers le recrutement sur le marché, les chefs d’entreprise adoptent une stratégie visant à déconstruire des rapports sociaux de production structurellement encastrés dans les relations interpersonnelles de parenté. Les relations économiques structurellement encastrées se caractérisent par la coexistence d’une rationalité économique et d’autres rationalités « non économiques » voire la primauté des secondes sur la première. Car autant un travailleur membre de la famille peut accepter d’être sous-rémunéré au nom des liens de parenté, autant ce dernier peut au nom de ces mêmes liens adopter des comportements peu productifs. Cette stratégie de désencastrement structurel des relations professionnelles va de pair avec une stratégie d’encastrement institutionnel formel des rapports sociaux de production. Recourir aux structures formelles de recrutement et renoncer à embaucher un parent dans l’entreprise revient à construire des relations de travail basées sur les règles formelles de l’entreprise. Cela constitue un facteur qui contribue à renforcer l’adhésion et le respect des différentes normes écrites ou non de fonctionnement de l’entreprise. Car l’encastrement institutionnel formel implique des travailleurs compétents et l’application des sanctions positives (gratification, mobilité professionnelle) et négatives (sanctions disciplinaires).

2.2.De la construction d’une frontière symbolique plus ou moins étanche entre famille et entreprise

        La faible mobilisation des réseaux familiaux de recrutement et souvent le fait de ne pas employer des membres de sa famille constituent une manière de gérer la relation de  l’entreprise avec le groupe social d’appartenance du manager. Car l’entreprise n’est pas un système qui fonctionne en vase clos. L’entreprise est en interaction avec le contexte social. L’enjeu ici est la réduction de l’influence des normes sociales et autres pressions familiales sur les rapports de production. Le manager du fait de son statut social fait face en tant que membre de la famille à une pression et à une taxe de solidarité (Grimm et al.2013), du fait des différentes sollicitations et dépenses de solidarité familiale. Ainsi ne pas employer  un parent, c’est éviter que ces normes et obligations sociales entrent dans la sphère de production. Cette pratique fonctionne comme la construction d’une frontière symbolique entre l’entreprise et la famille voire entre travail et hors travail, entre sphère de création de richesse et sphère de dépense de richesse. Par la faible utilisation de la main d’œuvre familiale, les managers tentent ainsi d’établir une démarcation entre logique économique (faire du profit) et logique solidaire et redistributive. Les entrepreneurs font ainsi le choix des liens faibles comme relations de travail en lieu et place des liens forts parenté ou familiaux. Ce qui leur donne une plus grande capacité à s’extraire des contraintes sociales des liens de parenté.

2.3. Un enjeu de performance économique basée sur la primauté des compétences techniques sur les liens de parenté

    L’emploi ou non de travailleurs membres de la famille nucléaire ou élargie constitue une stratégie de gestion des ressources humaines et des compétences pour une plus grande productivité du facteur travail. Droh (2011), dans une étude sur les déterminants de la disparition de la plupart des entreprises créées par les bénéficiaires des Fonds Sociaux en Côte d’Ivoire, a montré que le système de recrutement basé sur le critère de la compétence sociale notamment la solidarité familiale et non sur la compétence technique est une des causes de la faillite de ces entreprises. Car bien que l’utilisation de la main d’œuvre familiale ait des avantages en termes de gestion des conflits, de motivation et de coût du travail, elle présente des inconvénients en matière de qualité du travail et  de performance des firmes. Les parents recrutés n’ont généralement pas les compétences professionnelles requises pour les fonctions qui leur sont confiées sur la base de la parenté et de la solidarité familiale. Le faible recours aux réseaux familiaux et à la main d’œuvre familiale répond à une logique de modernisation de la gestion des ressources humaines de l’entreprise. Cette  gestion dite moderne des ressources humaines est une gestion qui favorise l’investissement en ressources humaines. L’entreprise qui adopte cette approche, considère le personnel comme une ressource dans laquelle elle doit investir pour avoir les compétences spécifiques dont elle a besoin. Il s’agit d’identifier les compétences du noyau de l’entreprise et de s’assurer qu’elles sont appropriées (King et al. 2001). La primauté est ainsi accordée à la compétence de type technique en lieu et place de la compétence sociale basée sur les appartenances sociales en général et en particulier sur les liens de parenté (Deprez, 2002). Les propriétaires dirigeants des PME et des entreprises du secteur informel rompent ainsi avec un comportement paternaliste qui consiste, dans le recrutement, à privilégier les membres de sa famille (Etcheu, 2013). Un arbitrage est ainsi fait en faveur de l’embauche d’employés extérieurs à la famille avec les coûts de transaction qu’elle engendre. Supporter ces coûts est donc un investissement (Dupray et Paraponaruis. 2009) pour une plus grande productivité. Ils relèguent ainsi au second plan les  avantages qu’ils pourraient tirer  de l’embauche de travailleurs familiaux. Car les liens de parenté n’ont pas que des effets négatifs sur la gestion des firmes (Dupont, 1996).

CONCLUSION

        En tant que facteur de production, la quantité et la qualité de la main d’œuvre constitue un enjeu de performance des entreprises. Cet enjeu sous-tend les diverses formes de mobilisation de la main d’œuvre. Le recours aux travailleurs familiaux constitue une des formes de recrutement du personnel. C’est particulièrement le cas dans les entreprises familiales. Ces entreprises sont d’ailleurs présentées comme une part importante du tissu économique de pays développés et sous-développés.

Les résultats de cette étude montrent des différences et des similitudes relatives à l’état et à l’impact de l’emploi de travailleurs issus du réseau familial dans les entreprises en Côte d’Ivoire entre les PME formelles et le secteur informel. Dans les PME formelles, il y a une faible pratique du recrutement par le réseau familial tandis que cette pratique est très répandue dans les entreprises informelles. L’emploi et le non emploi de la main d’œuvre familiale sont sous-tendus par diverses logiques sociales et enjeux.

L’embauche de parents du manager dans l’entreprise repose sur l’imbrication d’une logique affective avec une logique productive dans le management de l’entreprise. Cette  imbrication est due au caractère contraignant des liens familiaux donc à l’influence de la famille sur l’entreprise. L’enjeu économique de cette pratique est une productivité du travail plus grande basée sur les liens affectifs créés par la parenté et une réduction des coûts d’agence.

En revanche, la logique sociale du non recours aux travailleurs issus de la famille vise à réduire l’influence des normes sociales notamment de la contrainte familiale sur l’entreprise par la construction d’une frontière symbolique entre travail et hors travail, entre sphère productive et sphère non productive. La logique économique traduit un enjeu de performance des firmes à travers un investissement dans la qualité de la main d’œuvre par la primauté accordée aux compétences techniques au détriment de la compétence sociale basée sur les liens de parenté.

En somme, la famille et l’entreprise sont deux entités en  interaction. La nature de cette interaction influence nécessairement la performance des entreprises. Cette réalité pose avec prégnance la nécessité de concilier normes sociales et production de richesse à travers la promotion d’entreprise familiales avec des travailleurs familiaux compétents. Car, ce n’est pas le réseau familial dont provient la main d’œuvre qui pose problème mais plutôt la compétence professionnelle des parents et les capacités managériales du manager.

BIBLIOGRAPHIE

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Notes

[1]La main d’œuvre familiale désigne donc dans cette étude l’ensemble des travailleurs de l’entreprise, salariés ou non ayant des liens de parenté (biologiques ou par alliance) avec le ou les managers /propriétaires de l’entreprise.

[2]Bien que d’utilisation courante dans l’étude des questions de développement dans les pays sous-développés, il n y a pas de définition  du secteur informel qui soient adaptée à toutes les perspectives de recherche (statistique, économique, juridique, sociologique ou anthropologique) et à toutes les situations locales. Toutefois, le secteur informel exprime un rapport particulier  à l’Etat et à la légalité de certaines activités économiques. Sous ce rapport, par secteur informel, l’on entend l’ensemble des micro-entreprises de production, de commerce et de services divers menées en milieu urbain à une échelle restreinte à savoir un faible niveau de capital et de la production. Ces  entreprises ne se soumettent pas du tout ou très peu aux dispositions légales en matière de salaire, d’impôt, de comptabilité et du droit social, sont non enregistrées ou très partiellement enregistrées (généralement auprès des mairies). Ainsi le critère opératoire de définition retenu pour collecter les informations a été  la non-possession de la déclaration fiscale d’existence (DFE)

[3] L’enquête a été réalisée par la Cellule d’analyse des politiques économiques du CIRES (centre ivoirien de recherche économique et sociale) financée par le CRDI( centre de recherches pour le développement canadien) en 2016.

Numéros

Numéro 65

Introduction du numéro : Dans l’arène de l’économie informelle en Côte d’Ivoire

Dali Serge LIDA Maître de conférence en sociologie économique – Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire)

Un examen transversal du fonctionnement des économies des pays en développement montre, de façon globale, un déséquilibre entre les secteurs dits formel et informel. Un déséquilibre dans lequel le secteur dit informel l’emporterait sur le secteur dit formel, aussi bien statistiquement/démographiquement que politiquement. Dans la plupart de ces pays, en effet, le secteur informel concentre plus de la moitié (50,5%) des emplois non agricoles (BIT, 2018) et constitue par ricochet une éponge à emplois. De même que politiquement, ce secteur  cristallise l’ensemble des programmes et actions publiques visant à restructurer l’économie, en termes de création d’emplois, de mobilisation de l’épargne ainsi que d’ajustement de la fiscalité (Charmes J, 2003 ; Gaufryau, B. et Maldonado C, 2013).

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Des idées reçues au fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire

Dali Serge LIDA, Rusticot Soho De Bloganqueaux DROH, Youssouf  MEITE, Roch YAO GNABELI

Résumé

Ce texte analyse certaines idées reçues en rapport avec le secteur informel dont on cherche à savoir si elles sont opérantes ou non dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire. Ces idées renvoient aux assertions selon lesquelles le secteur informel est i) facile d’accès ; ii) inutile et donc à supprimer ; iii) un lieu de refuge pour personnes vulnérables et iv) un secteur en marge des nouvelles technologies. Ce texte s’appuie sur des données secondaires de type qualitatif issues des travaux sur le secteur informel menés par le Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE) de l’Université Félix Houphouët Boigny (Côte d’Ivoire). Il fait donc référence à une analyse documentaire basée sur les contenus de deux thèses, sept mémoires et onze articles. Les résultats de cette analyse démontrent globalement que les différentes idées reçues identifiées s’avèrent très peu opérantes dans le fonctionnement concret du secteur informel.

Mots clés : Secteur informel, économie informelle, monopole, déguerpissement,  facile d’accès.

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Abstract

This article confronts some received ideas about the informal sector with the reality of its functionings in Ivory Coast. According to these received ideas, 1) entry in this sector is easy, 2) this sector is not useful, and therefore should be eliminated, 3) it is a shelter for vulnerable people, 4) it doesn’t take part in new technologies. This text is a secondary exploitation of qualitative data provided by research results from the Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE) of the Félix Houphouët Boigny University in Ivory Coast. It appears that the received ideas which have been identified are at variance with the characteristics of the informal sector as it operates in the real world.

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Imaginaires et pratiques sociales d’insertion des jeunes dans l’activité agricole en Côte d’Ivoire : Étude de cas

Jean –Louis Lognon, Vasseko Karamoko, Tiery Sokoto

Résumé

            L’article s’inscrit dans un ensemble d’approches qui analysent les activités agricoles comme des activités du secteur informel en Côte d’Ivoire. Sur cette base, il analyse la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes issus de deux dispositifs de formation en agriculture en Côte d’Ivoire à savoir la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon et l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT). Dans le premier cas, l’étude questionne la faible insertion des jeunes autochtones Ebrié Atchan dans la culture maraichère.  Le second cas est relatif à la trajectoire sociale d’insertion professionnelle des diplômés de BTS en agriculture dans les emplois salariés en lieu et place de l’entrepreneuriat agricole. Il ressort de l’analyse des données issues de l’enquête qualitative que la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes à l’étude est la résultante d’un ensemble imaginaires sociaux relatifs au diplôme d’agriculture, à l’agriculture, au statut d’agriculteur et à l’emploi salarié et non salarié.

Mots clés : Jeunes, insertion professionnelle, agriculture, entrepreneuriat agricole, Côte d’Ivoire

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Abstract

This contribution is situated within an orientation of research which analyses agricultural activities as activities of the informal sector in Ivory Coast. It studies the trajectory of professional integration of young people having been trained by two organizations in Ivory Coast, i.e. the Plate-Forme des Services (PFS) of Songon, and the Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT). The first case study reveals the low degree of integration of young Ebrié Atchan graduates in the truck farming sector. In the second case study, young people having obtained a BTS in agriculture tend to be searching wage earning occupations, rather than trying to become agricultural enterpreneurs. The analysis of qualitative inquiry data shows that the professional trajectories of these young people are the result of a whole set of social representations pertaining to the graduation in agriculture, to agriculture itself, to the social status of agricultural enterpreneurs and of salaried employees.

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De la concurrence entre l’économie informelle et l’économie formelle : étude de cas dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire

OUATTARA Sangboliéwa Lanzeny,  SOKOTO Tiéry et LAGO Akabla Yvon,

Résumé

Ce texte analyse les stratégies d’adaptation et de coexistence du Loto Ghanéen (informel) et du Loto Bonheur (officiel) sur l’espace des jeux de hasard et d’argent. L’étude part du fait qu’en Côte d’Ivoire, le secteur des jeux de loterie reste concurrentiel en dépit de la loi n° 70- 355 du 26 mars 1970, portant création de la Loterie Nationale de Côte d’Ivoire (LONACI) et interdiction d’organisation d’autres types de loteries. L’analyse de données essentiellement qualitatives montre que, face à la prolifération des jeux « illégaux » à l’instar du Loto Ghanéen, la LONACI a développé des réponses afin de conforter son monopole à travers le Loto Bonheur ; une situation qui favorise une adaptation permanente des stratégies de maintien et de contrôle de l’espace des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Aussi, en réponse aux amendes et à la colonisation des espaces de Loto Ghanéen par le Loto Bonheur, l’offre informelle s’est-elle accentuée au travers de l’usage des appels téléphoniques, des SMS et groupes virtuels (WhatsApp et Facebook). En outre, certains coupeurs de paris illégaux reconvertis en collecteurs légaux usent de stratégies pour dissimuler et faire coexister le Loto Ghanéen et le Loto Bonheur sur le même espace des jeux.

Mots clés : Economie informelle, jeux de loterie, monopole, concurrence, Côte d’Ivoire

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 Abstract

This text analyzes the strategies of adaptation and coexistence of « Ghanaian (informal) Lotto » and « Lotto Bonheur » (official) in the gambling space. The study starts from the fact that in Côte d’Ivoire the lottery games sector remains competitive despite Law No. 70- 355 of March 26, 1970, establishing the National Lottery of Côte d’Ivoire (LONACI) and prohibiting the organization of other types of lotteries. The analysis of essentially qualitative data shows that, faced with this proliferation of « illegal » games like the « Ghanaian Loto », LONACI has developed responses to consolidate its monopoly through the « Loto Bonheur ». A situation which favours a permanent adaptation of strategies for maintaining and controlling the area of lottery games in Côte d’Ivoire. Thus, in response to the fines and the colonization of “Loto Ghanéen” spaces by the “Loto Bonheur”, the informal offer has increased using telephone calls, SMS and virtual groups (WhatsApp and Facebook). In addition, some illegal betting cutters converted into legal collectors use strategies to conceal and make “Loto Ghana” and “Loto Bonheur” coexist on the same playing area.

Keywords: Informal economy, lottery games, monopoly, competition, Ivory Coast

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Logiques sociales et enjeux de l’utilisation de la main d’œuvre familiale dans les PME et les microentreprises du secteur informel en Côte d’Ivoire

Sagbo Jean-Louis Hippolyte LOGNON – Université Félix Houphouet-Boigny (Côte d’Ivoire)

Résumé

Cet article analyse les logiques sociales et les enjeux de l’utilisation ou  non de travailleurs issus des réseaux  familiaux dans les PME et les microentreprises informelles en Côte d’Ivoire. Les résultats de l’étude montrent que  l’utilisation de travailleurs provenant du réseau familial répond à une logique altruiste et affective avec un enjeu de productivité et de réduction des coûts d’agence, en raison de l’engagement et de la confiance qu’induisent les liens de parenté. En revanche, le  faible recours au réseau familial repose sur une logique de construction d’une frontière symbolique entre sphère productive (l’entreprise) et sphère non productive (la famille) ; l’enjeu étant la performance économique basée sur une gestion des compétences accordant la primauté aux compétences techniques.

Mots clés : Main d’œuvre familiale, secteur informel, logiques sociales, entreprise familiale, Côte d’Ivoire

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Abstract

This article analyzes the social logics and issues of the use and non-use of workers from family networks in SMEs and informal microenterprises in Côte d’Ivoire. The results of the study show that the use of workers from the family network responds to an altruistic and affective logic with an issue of productivity and reduction of agency costs due to the commitment and trust that induce kinship ties. On the other hand, the weak recourse to the family network is based on a logic of construction of a symbolic border between the productive sphere (the company) and the non-productive sphere (the family), the stake being the economic performance based on the management of skills giving priority to technical skills.

Key words: Family workforce, informal sector, social logics, family enterprise, Cote d’Ivoire

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Numéros

Des idées reçues au fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire

Dali Serge LIDA[1], Rusticot Soho De Bloganqueaux DROH[2], Youssouf  MEITE[3], Roch YAO GNABELI[4]

Introduction

Le secteur informel a fait l’objet de plusieurs études. La plupart de ces études ont décrit son mode de fonctionnement et son impact sur l’économie. Elles ont de façon volontaire ou non suggéré plusieurs idées qui constituent des matériaux idéologiques participant à la construction sociale de l’économie informelle. Ces idées n’ont pas bénéficié d’une abondante littérature. Au regard de leur importance dans la compréhension du fonctionnement du secteur informel, cet article a pour objectif d’analyser certaines d’entre elles et de montrer si elles sont opérantes ou pas dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire. Bien avant d’exposer ces idées, il est important de préciser que l’étude s’appuie essentiellement sur des données secondaires de type qualitatif. Les données sont issues de la recherche documentaire et des travaux du Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques. Les travaux concernés ont été réalisés dans le cadre des recherches dudit laboratoire sur : a) les mécanismes sociaux d’insertion dans les activités économiques ; b) la construction sociale des monopoles dans le secteur informel ; c) l’influence de la crise sociopolitique sur les entreprises modernes.

Il s’est agi plus concrètement d’une analyse documentaire basée sur les contenus des mémoires, thèses et articles réalisés dans le cadre des projets ci-avant présentés. En effet, les données de cet article proviennent de deux thèses[5], sept mémoires[6] ainsi que onze  articles[7].

L’analyse de contenu thématique a été mobilisée pour séparer les textes à l’étude en unités significatives et articulables selon l’objectif visé par l’analyse. Ce procédé a permis de mettre en évidence deux séries de résultats : sur les idées reçues en rapport avec le secteur informel, et sur la place de ces idées dans le fonctionnement concret du cet espace social.

I-   Les idées reçues en rapport avec le secteur informel

Plusieurs idées reçues sont rattachées au secteur informel. Dans cette partie du travail, l’on présente les plus importantes et les plus partagées. A cet effet, la présentation de ces idées va se structurer autour des perceptions suivantes : a) le secteur informel, un secteur facile d’accès ; b) un secteur à supprimer ; c) le secteur informel, un lieu de refuge des personnes vulnérables ; d) le secteur informel, un secteur en marge des nouvelles technologies.

1- Le secteur informel, un secteur facile d’accès

La facilité d’accès au secteur informel constitue l’une des premières idées caractérisant cette réalité. Cette idée est souvent justifiée par des arguments qui présentent ce secteur comme étant non structuré, un lieu où l’exercice d’une activité ne requiert pas une formation d’un niveau élevée et où il n’est point besoin de capitaux de départ importants pour mener des activités (Fields, 1975, 1990 ; BIT, 1991).

Telle que décrite, la facilité d’accès au secteur informel suppose, en effet,  qu’aucune condition ni contrainte ne peuvent empêcher les acteurs de s’y insérer. Certains chercheurs vont jusqu’à le qualifient de secteur non structuré. Ce qui suppose qu’il n’est pas organisé, c’est-à-dire dire que son fonctionnement ne repose sur aucune action de coordination et d’interdépendance des activités. Cette situation est à la base de la conception de certains chercheurs qui pensent que les candidats à l’inscription dans ce secteur n’ont point besoin de compétences spécifiques pour s’y insérer. De cette manière, le secteur informel ne serait pas un pan d’activités où la formation constitue une ressource symbolique importante pour prospérer. Le niveau de formation ou de qualification ne constituerait donc  pas un avantage concurrentiel. Cela suppose que la formation ne se présente pas, dans le cadre du secteur informel comme une ressource stratégique dans la compétition entre acteurs du champ. Une « toute petite connaissance » de l’activité par le candidat permettrait ainsi d’être opérationnel dans ce secteur.   Dans le prolongement de cette idée reçue, des chercheurs avancent même que les acteurs n’ont pas besoin de mobiliser un important capital de départ pour intégrer le secteur informel. Il suffirait d’avoir une « petite somme » pour développer une activité informelle.

Le caractère ouvert et facile d’accès de ce secteur se fonde donc également sur le fait que les ressources financières ne constitueraient pas une barrière pour y accéder. On va jusqu’à postuler que quel que soit le niveau de capital économique à la disposition des acteurs, les candidats au secteur peuvent s’insérer sans autre forme de procès.

En somme, l’articulation des éléments ci-haut mentionnés présente le secteur informel comme un secteur facile d’accès, peu structuré dans  lequel l’opportunité est donnée à tous de s’insérer sans grande difficulté, un espace où règne l’anarchie ; qui ne ferait pas de la formation une exigence pour les candidats qui désirent y mener des activités ; ce serait un secteur pour lequel le capital financier de départ ne constituerait pas une contrainte car celui-ci serait minime par rapport à celui exigé dans le secteur formel et enfin, ce serait un secteur en marge des nouvelles technologies.

L’ensemble des idées reçues et mentionnées ci-dessus soulèvent des interrogations au regard des recherches, menées dans le cadre des activités du laboratoire de sociologie économique et d’anthropologie des appartenances symboliques, sur le secteur informel :

  • Comment se structure le secteur informel ?
  • Qu’en est-il de la ressource formation dans l’accès au secteur informel ?
  • Qu’en est-il du capital financier de départ dans le développement d’une activité informelle ?
  • Quel rapport le secteur informel entretient-il avec les nouvelles technologies ?

2- Monopole, formation et nature du capital de départ comme éléments de déconstruction de la facilité d’accès associée au secteur informel

Les études sur le secteur informel en Côte d’Ivoire montrent que contrairement aux idées reçues ce secteur est structuré. Cette situation est perceptible à travers le monopole créé par certains acteurs dudit secteur, une situation monopolistique dans laquelle l’importance de la formation et la nécessité de mobiliser un capital de départ se révèlent relativement conséquentes. En effet, face à la crise économique débutée depuis le début des années 1980, plusieurs jeunes Ivoiriens sans emploi (diplômés ou déscolarisés) ont tenté et continuent d’essayer de s’insérer dans le secteur informel. Cette entreprise reste vaine pour certains d’entre eux tandis que d’autres sont parvenus à s’y insérer, mais n’ont pas pu s’y maintenir. Cet état de fait est lié à la construction de monopoles dans plusieurs secteurs d’activités informelles. Ces monopoles se fondent sur des barrières idéologiques et la maitrise des réseaux d’approvisionnement.

De fait, dans ses travaux sur les stratégies d’insertion et de maintien dans les activités économiques informelles monopolisées, Lognon (2019), montre comment l’idéologie de la compétence participe à la construction du monopole des Nigériens dans la vente du garba. Dans cet ordre d’idées, il affirme que « la principale barrière idéologique à laquelle sont confrontés les « jeunes Ivoiriens » au cours du processus d’insertion concerne les imaginaires sociaux relatifs à la compétence. Ces imaginaires et les discours mobilisés par les vendeurs « ahoussa » et repris par la clientèle tendent à présenter les vendeurs « Nigériens » comme des « experts » détenteurs du savoir-faire culinaire en matière de préparation du garba ».  Il explique que cette compétence sociale idéologiquement produite est légitimée par la construction sociale de la genèse de l’activité. Selon cette histoire le mot « garba » est un patronyme de l’ethnie « ahoussa » du Niger. Cela serait le nom de la première personne à avoir fabriqué le garba. Dans l’imaginaire populaire, la maitrise du savoir-faire de l’ethnie ahoussa en matière de vente de garba serait ainsi liée à cette histoire.

En poursuivant, Lognon (2019) démontre que le monopole des ahoussa se situe également au niveau de l’encastrement social de l’approvisionnement en garba dans les réseaux sociaux. Ce qui constitue une barrière à l’entrée dans l’activité de vente de garba pour les autres groupes ethniques et particulièrement pour les jeunes Ivoiriens. Il le dit en ces termes : « La précarité de leur insertion dans cette activité économique est principalement due à la non maîtrise des réseaux d’approvisionnement. Dans cette activité, les vendeurs ahoussa s’approvisionnent en attiéké chez des productrices ébrié, en poisson thon au port d’Abidjan et en huile auprès de détaillants et semi-grossistes ». Dans le même ordre d’idées,  Donan Tcha et Lognon (2017) ont montré comment les boussanga (groupe ethnique burkinabé) monopolisent la vente du poisson thon.

Par ailleurs, Diby (2015) dans sa thèse sur la construction sociale du monopole dans la vente de bois débité à Abidjan a montré que cette activité n’est pas ouverte et n’est pas facilement accessible bien que se développant généralement dans le secteur informel. De fait, Diby fait remarquer que sur 560 Unités de Productions Informelles (U.P.I) recensées  dans  les communes de Koumassi, Abobo, Adjamé, Yopougon, 555, soit 95%,  appartiennent aux vendeurs « haoussa », contre 5% pour les autres nationalités (Maliens, Ivoiriens). En outre, sur 500 permis de résidus de scierie octroyés en 2012 sur toute l’étendue du territoire, 480 ont été octroyés aux vendeurs « haoussa » et 20 aux autres nationalités (DPIF). Enfin, au regard de la réglementation, l’exploitation du bois débité est une activité ouverte à toute catégorie sociale (genre, nationalité, etc.). Il n’existe donc pas de restriction sur la nationalité pour l’obtention de l’agrément. Toutefois, les revendeurs haoussas sont les seuls à détenir la totalité des agréments de vente de bois débité  des scieries situés dans les zones forestières (DPIF).

Outre les études ci-avant présentées, plusieurs autres travaux du laboratoire ont montré la manière dont le monopole est construit dans le secteur informel. Il s’agit de ceux de Blé Sogo (2008) qui montre comment le monopole est construit dans la vente de poulets à Bingerville, de Kra (2008) qui présente la construction du monopole dans les restaurations populaires à Abidjan et celle de Brou (2008) dont la particularité est d’analyser la construction du monopole dans la vente de bétail dans la commune de Port-Bouët (Abidjan). Des études comme celles de Goh (2008) et de Droh et Kouadio (2019) ont montré respectivement la construction du monopole des femmes Guéré au marché de « Gabriel-gare » dans la vente de viande de porc et celle des femmes malinké dans la vente de noix de coco.

La littérature (B.I.T, 2004; Jacquemot et Raffin, 1993, INS, 2008) lie également la facilité d’accès au secteur informel au fait que le capital de départ n’est pas important. C’est d’ailleurs, ce qui a poussé Lognon (2013) à affirmer que la principale caractéristique du capital financier dans le secteur informel, c’est sa relative faiblesse. Il le justifie avec un rapport de l’INS (2008) qui en prenant l’exemple d’Abidjan affirme que 92,4% des unités de production informelles ont un capital financier inférieur à 250 000 FCFA (INS, 2008).  Cela est certes avéré, toutefois, ce que l’on appelle ici capital financier de départ ne prend pas en compte certains coûts au départ de l’activité. En effet, certains acteurs du secteur informel s’obligent souvent à vendre à perte afin de construire petit à petit leur insertion dans ce secteur. Une situation généralement liée au fait qu’il y a des acteurs qui monopolisent l’activité avec des prix de marchandises déjà standardisés. Dès lors, comme stratégie, les acteurs entrants, acceptent de vendre leurs produits à des prix inférieurs à ceux du marché afin de ne pas être victimes du monopole et de la réputation bien établie du concurrent plus ancien sur le marché. Les analyses de Lognon (2019) font d’ailleurs cas d’un tel état de fait : « Au début, c’est très difficile. Tu acceptes de vendre à perte. Tu es obligé de faire le plat un peu volumineux pour attirer les clients. Un poisson qui coûte 200 Frs CFA tu le vends 150 Frs CFA. Et très souvent tu n’arrives pas à tout vendre au cours de la journée ».

Selon les idées reçues, la formation ne constitue pas une condition pour accéder au secteur informel.  C’est d’ailleurs l’une des raisons qui expliqueraient son ouverture et sa facilité d’accès. Or, ce qui précède montre que la formation est importante pour s’insérer dans le secteur informel. En effet, la compétence est une ressource stratégique pour mener une activité informelle. Par exemple, pour vendre le garba ou le bois il est nécessaire d’avoir le savoir-faire et maitriser les réseaux d’approvisionnement. La compétence pour mener ces activités se trouve dans la formation des acteurs. Généralement, le réseau ethnique est le cadre d’acquisition et de transmission de ces compétences. Sous ce rapport, pour avoir accès au secteur informel, il faut avoir certaines propriétés ethniques. Ce secteur n’est pas aussi ouvert et facile d’accès que l’affirment certains auteurs.

II- La suppression du secteur informel ou la production de la légitimation institutionnelle d’un type d’activités économiques

1- Le secteur informel, un secteur à supprimer

La suppression du secteur informel se présente comme une autre idée reçue qui structure l’action d’experts et animateurs des services publics. Cela est perceptible dans la manière dont est interprétée la politique de conversion de ce secteur à celui du secteur formel et aux justifications données par les agents de l’État quant aux actions de déguerpissement. En effet, depuis quelques années le BIT (2014) encourage la transition du secteur informel vers le secteur formel. Certains experts et dirigeants politiques ont tendance à y voir un moyen indirect de faire disparaitre ou de supprimer le secteur informel à long terme (BAD, 2016 ; Zriga et Tagro, 2016). Les idées avancées par les promoteurs de cette perspective se structurent autour de la modification de la nature des rapports au sein du secteur informel (Charmes, 1992 ; Cling, Lagrée, Razafindrakoto et Roubaud, 2012). Cette modification a pour repères les principes de fonctionnement du secteur formel. Cela signifierait qu’à terme il serait difficile de rencontrer le secteur informel dans la mesure où toutes les activités économiques seraient standardisées après la transition.

Certains gouvernements ont également une approche qui se fonde sur l’idée de la suppression du secteur informel (Aka et Touré, 2020 ; Tiepoho, 2018). Pour eux, le secteur informel est à la base du désordre en ville. Les acteurs de ce secteur mènent leurs activités en dehors des normes formelles. Ils s’installent dans les endroits frappés par une interdiction d’exercer des activités économiques. Pour lutter contre ces activités, des brigades spécialisées sont mises en place pour traquer ces « hors-la-loi ». Sous ce rapport, en Côte d’Ivoire plusieurs opérations ont été initiées pour lutter contre les activités menées dans l’anarchie (Bouquet et Kassi-Djodjo, 2014). L’objectif est de les supprimer, car l’une des façons de percevoir ce secteur est qu’il gêne le développement économique et social. L’idée de supprimer le secteur informel fait appel, en effet, à deux questions :

  • La transition vers le secteur formel débouchera-t-elle sur la suppression du secteur informel ?
  • Que cache l’idée de suppression du secteur informel ?

2-   Le secteur informel, un moyen de lutte contre les inégalités sociales

L’idée reçue qui présente le secteur informel comme un secteur à supprimer tente de masquer l’un des enjeux majeurs des politiques et actions visant à le réprimer. À cet effet, la question est de savoir s’il est possible de supprimer ce secteur. La réponse à cette interrogation est bien sûr non, et cela pour deux raisons. La première raison est que le secteur informel et le secteur formel sont deux faces d’une même réalité et la deuxième raison est relative au fait que le secteur informel aide l’État à lutter contre les inégalités. En effet, le secteur informel est très souvent défini comme un secteur où se mènent des activités non officielles et/ou des activités se développant en dehors des normes formelles. Cela signifie que rendre compte de ce secteur, c’est directement ou indirectement le mettre en rapport avec le secteur formel. Conséquemment, l’un ne peut pas exister sans l’autre (Droh, 2013). Sur cette base, les actions visant à supprimer  le secteur informel semblent vouées à l’échec par avance. Par exemple, imaginer l’économie ivoirienne sans le secteur informel reviendrait à l’affaiblir énormément dans la mesure où l’informel occupe plus de 90% de cette économie.

Outre cet état de fait, certaines pratiques sociales montrent que les deux secteurs sont intimement liés. Par exemple, les mairies mènent des actions pour traquer les entrepreneurs informels qui ne payent pas les taxes municipales. Leurs collègues qui s’acquittent de leurs « obligations fiscales » ne sont généralement pas inquiétés. Les propos d’un acteur du secteur informel révélés dans l’article de Droh (2013) traitant des problèmes de la définition dudit secteur illustrent ce qui précède : « Avant la mairie me fatiguait. Elle venait toujours ramasser mes marchandises. On m’a conseillé de payer des droits à la mairie. C’est ce que je fais. Je paye 5000 f cfa par mois et je suis tranquille ». La suppression du secteur informel n’est donc pas l’objectif des autorités municipales. Elles visent plutôt les ressources financières que peuvent générer les travailleurs dudit secteur.

La création de groupements professionnels de la Chambre Nationale de l’Artisanat de la Côte d’Ivoire montre également que les discours relatifs à la suppression du secteur informel sont en réalité impossibles à tenir. En effet, cette chambre a été mise en place dans le but d’assurer un dialogue entre l’État et le secteur informel. Le rôle d’intermédiation confié à cette structure montre bien l’intention des deux parties de ne pas voir disparaitre le secteur informel contrairement aux idées reçues. 

Par ailleurs, cette suppression semble difficilement tenable dans la mesure où le secteur informel joue un rôle essentiel : celui de la lutte contre les inégalités  (Zriga et Tagro, 2016 ;Tchan Bi, Adjéi et Droh, 2019). De fait, plusieurs acteurs qui ont des difficultés à s’insérer sur marché du travail formel arrivent à développer au moins une activité au niveau informel. Par le truchement de cette activité, ils ont accès à des ressources financières qui les aident à subvenir à leurs besoins. Le propos du président du groupement professionnel de la Chambre Nationale des Métiers à Abidjan mis en exergue dans l’article de Lognon (2013) sur la protection sociale et l’inclusion de l’informel en est une illustration : «Nous ici nous nous débrouillions, nous ne gagnons pas assez d’argent et c’est avec le peu d’argent que nous gagnons qu’on s’occupe de nos familles ».

De ce qui précède, on peut retenir qu’il est quasiment impossible de supprimer le secteur informel. Toutefois, on peut se demander ce que cache l’idée de la nécessité de supprimer ce secteur ?  L’idée de voir le secteur informel supprimé est issue de la construction sociale de la hiérarchie entre ce secteur et le secteur dit formel. Le secteur informel étant présenté comme étant non structuré donc caractérisé par le désordre. Il est par conséquent le contraire de l’autre. Cela traduit une idéologie en rapport avec le développement, celle de voir dans le secteur informel le lieu de la fabrication du retard en matière de développement économique et social des pays. Selon cette idéologie, pour voir un pays se développer, il serait important de « supprimer » ce secteur ou de travailler à sa transition vers le secteur formel.

III – Le secteur informel : entre vulnérabilité et protection sociale des travailleurs

1-      Le secteur informel, un lieu de refuge pour des personnes vulnérables

L’une des idées reçues en rapport avec le secteur informel est qu’il est un lieu où se retrouvent les personnes vulnérables afin de résister à la dureté de la vie (Banerjee et Duflo, 2012 ; Maloney, 2004). En effet, les enquêtes menées auprès des acteurs du secteur informel mettent en exergue la manière dont les acteurs qui y mènent leurs activités se construisent et la manière dont les structures d’appui construisent ces acteurs. Les deux catégories d’acteurs ont une même perception du travailleur du secteur informel. A l’occasion des entretiens[8]  avec ces dernières, les acteurs inscrits dans l’économie informelle font toujours savoir qu’ils sont dans ce secteur parce qu’ils n’ont pas suffisamment de moyens financiers pour développer une activité formelle. Ils ont besoin de l’aide de l’État et toute autre structure à même de les appuyer. Par conséquent, les acteurs inscrits dans le secteur informel insistent pour dire qu’ils mènent les activités dans ce secteur pour survivre. La phrase consacrée à cet effet est : « On se débrouille ». Cela signifie qu’ils se débrouillent pour se nourrir, se soigner, prendre soin de leurs familles respectives, aider les membres de leur communauté en difficulté, etc. Ils se construisent donc comme des personnes vulnérables. L’État, les structures d’appui et les institutions internationales les présentent également comme étant vulnérables. L’un des fondements de la politique de la transition du secteur informel vers le secteur formel se trouve, en effet, à ce niveau.

De fait, le secteur informel est caractérisé par le non-respect de certaines règles relatives aux droits du travail et du travailleur. Il s’agit du salaire minimum, de  l’assurance et du contrat d’apprentissage pour les apprentis, de la déclaration des travailleurs, du paiement des cotisations de sécurité sociale des travailleurs. Par conséquent, le travailleur du secteur informel est caractérisé par la vulnérabilité et sa transition vers le secteur formel a pour but de sortir les acteurs de la vulnérabilité (BAD, 2016).

2- Le secteur informel, un espace de dissimulation des statuts valorisants

Les acteurs du secteur informel sont généralement présentés comme des acteurs vulnérables. A rebours de cette idée reçue, les enquêtes effectuées auprès de ces derniers conduisent à nuancer cette perception. En effet, ce secteur est présenté comme un lieu où il est difficile de voir des acteurs financièrement riches. Tout est mis en œuvre pour faire croire que les acteurs qui y exercent sont des personnes marginales, vulnérables et pauvres. Un fait conduit, cependant, à remettre en cause cette perception. Il s’agit de la pluriactivité.

Comme l’a souligné Lognon (2010), en effet, l’entrepreneur informel opte généralement pour la pluriactivité en lieu et place du développement de son activité. Cette façon de faire peut faire croire que ces acteurs décident délibérément de se maintenir dans la précarité en dépit des possibilités qu’ils ont pour agrandir leurs entreprises et même les formaliser. La rationalité de cette démarche réside dans le fait qu’ils interprètent la pluriactivité comme la marque de la « bonne santé » de leurs activités. D’abord, c’est une question de perception. Pour ces acteurs, avoir plusieurs activités, c’est le signe de la prospérité et de la réussite dans les affaires. Ensuite, cela répond à une stratégie pour ne pas se rendre visible vis-à-vis des exigences des impôts. Enfin, l’une des conséquences de cette situation est de les voir comme des acteurs vulnérables pour l’État et certains spécialistes du secteur informel. Cela permet donc de masquer le caractère valorisant de leur statut. Plusieurs acteurs de ce secteur reconnaissent avoir une position sociale plus intéressante que ceux exerçant dans le secteur formel. C’est le cas des jeunes diplômés interrogés par Sokoto et Lognon (2018) dans le cadre de l’étude sur l’insertion des diplômés de l’enseignement supérieur dans le secteur informel à Abidjan. Certains d’entre eux affirmaient : « Nous-mêmes qui sommes ici, ce qu’on gagne dépasse même le salaire de beaucoup de fonctionnaires qui vont tous les jours au plateau[9] ».

IV- Le secteur informel : le paradoxe de l’existence de compétences en nouvelles technologies  

1-  Le secteur informel, un secteur en marge des nouvelles technologies ?

L’une des idées reçues en rapport avec le secteur informel est que les personnes qui y développent leurs activités n’ont pas les compétences pour utiliser les nouvelles technologies de l’information (Yassir, 2018).

En effet, l’usage des nouvelles technologies de l’information se fonde sur un présupposé majeur, à savoir qu’utiliser ces technologies requière la possession de formation et de compétence appropriées. Le secteur informel étant considéré comme un espace social animé par des personnes caractérisées par un déficit de formation, l’usage des nouvelles technologies semble y être quasiment impossible. Dans ce même ordre d’idées, les préjugés relatifs au niveau de technicité presque nul des entreprises du secteur informel constituent une autre preuve de l’absence de nouvelles technologies dans ledit secteur.

2- Le secteur informel : lieu de production et d’actualisation de nouvelles technologies

Contrairement aux idées reçues, le secteur informel est un espace de développement et d’usage des nouvelles technologies de l’information. Les enquêtes sur ce secteur[10] ont permis de faire le constat que plusieurs acteurs dudit secteur ont une maitrise des nouvelles technologies de l’information. De fait, la vente et la réparation d’ordinateurs, de téléphones et plusieurs autres équipements techniques sont effectués dans ce secteur. Des espaces dédiés à ces activités existent dans certaines communes d’Abidjan. Il s’agit particulièrement d’Adjamé, et de Treichville (Dissa, 2014 ; Diarrassouba, 2014). Dans ces communes, il existe des zones de recyclage et de vente de e-déchets. C’est d’ailleurs, ce que traduit le propos de ce vendeur rencontré dans la zone de Treichville lors d’une enquête sur les e-déchets  « il y a plusieurs types d’appareils usagés, il y a des déchets même, il y a des conteneurs de télé, tout ce qui est dedans ne marche pas » (Dissa, 2014).Comme il a été ci-avant souligné, la formation est incontournable pour exercer dans ces espaces. Le recyclage de matériel usagé nécessite des compétences en électronique, en maintenance informatique et globalement des compétences dans tous les domaines des NTIC.

Lors de cette même enquête, un technicien-revendeur de 42 ans a poussé la précision plus loin en ces termes : « D’abord moi j’ai commencé ma formation de réparation en 1995, j’ai commencé avec les Nigérians en 1995 qui étaient les premiers à modifier les THT (transistor à haute tension) en Côte d’Ivoire, je suis dans le métier, et comme je suis électronicien donc il y a un oncle qui m’a aidé, c’est de la réparation que je me suis lancé dans la vente. Bon de la réparation à la vente c’est pour agrandir un peu mon business, c’est pour gagner un peu plus voilà. Parce que j’ai déjà une connaissance plus approfondie des appareils quoi ».

Conclusion 

Plusieurs idées reçues sont rattachées au secteur informel. Il était donc question dans cet article de les mettre en évidence et de montrer comment certaines enquêtes de terrain ont contribué à les déconstruire. Sur cette base, la première idée reçue mise en exergue est celle qui présente le secteur informel comme un secteur facile d’accès. Le retour d’expérience relatif à ce secteur montre que cette facilité d’accès n’est qu’une vue d’esprit. L’accès à ce secteur n’est pas aussi aisé. Le monopole construit par certaines catégories sociales qui exercent dans ce secteur en est une illustration. N’accède donc pas à ce secteur qui veut, mais celui qui a en les propriétés et ressources sociales. En outre, il est impératif d’être formé pour y accéder au secteur informel, car la plupart des activités qui s’y exercent se fondent sur un savoir-faire. Dans cet article, la vente du garba a permis d’illustrer cette observation. Contrairement à ce qui est dit sur la nature du capital départ, il faut retenir que la valeur et la quantité de ce capital doivent être nuancées. Une façon de dire que le montant du capital de départ n’est pas toujours si faible que cela.

La deuxième idée reçue présente le secteur informel comme un secteur à supprimer.  Cette idée repose sur le fait que ce secteur est considéré comme un lieu d’expression de l’anarchie et du désordre. Sous ce rapport, sa suppression serait un gain pour l’État. La réalité du fonctionnement du secteur informel montre qu’il n’est pas possible de le supprimer. Car, au regard des travailleurs de ce secteur,  il joue un rôle important dans la lutte contre les inégalités sociales.

Concernant l’idée reçue qui fait apparaitre le secteur informel comme un lieu de refuge des personnes vulnérables et qui l’assimile globalement à la pauvreté, elle semble également difficilement tenable. Car, il est quasiment impossible de savoir que certains acteurs dudit secteur sont pauvres ou vulnérables. Les enquêtes sur ce secteur ont mis en évidence des entrepreneurs qui refusaient délibérément de développer leur activité afin de se rendre invisibles  par l’État ou précisément par les impôts. Ils préfèrent emprunter la voie de la pluriactivité.

Enfin, pour ce qui concerne l’idée reçue en rapport avec les nouvelles technologies de l’information, elle présente le secteur informel comme un secteur en marge de ces technologies. Cette idée est remise en cause par certaines réalités de ce secteur. En effet, ce secteur est l’un des lieux où l’usage et la maitrise des nouvelles technologies ne sont plus à démontrer. Il est un espace où les matériaux relevant ces technologies s’achètent, se vendent et se réparent. Pour preuve, le secteur informel est même le lieu de recyclage par excellence des e-déchets en Côte d’Ivoire.

Somme toute, les idées reçues en rapport avec le secteur informel existent. Elles participent globalement à orienter les actions des institutions vis-à-vis de ce secteur, à légitimer son existence, à consacrer la domination du secteur formel sur le secteur informel. Mais, dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire, ces idées reçues se révèlent inopérantes. Sous ce rapport, la manière de percevoir le secteur informel doit tenir compte des dynamiques relationnelles en cours en son sein. Cette posture permettrait de présenter les secteurs formel et informel comme deux facettes de la même réalité sociale (l’économie). Cela aiderait à ne pas voir le secteur informel comme un secteur qui pose problème, mais un espace qui regorge de richesses qui peuvent aussi être mises au service du secteur formel.

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Notes de bas de page

[1] Sociologue, Enseignant-Chercheur, Institut d’Ethno-Sociologie, Université Félix Houphouët Boigny, sergedali.lida@gmail.com

[2] Sociologue, Enseignant-Chercheur, Institut d’Ethno-Sociologie, Université Félix Houphouët Boigny, rusticot.droh@laasse-socio.org

[3] Sociologue, Enseignant-Chercheur, Institut d’Ethno-Sociologie, Université Félix Houphouët Boigny, meyouss@gmail.com

[4] Sociologue, Enseignant-Chercheur, Institut d’Ethno-Sociologie, Université Félix Houphouët Boigny, roch.gnabeli@lasse-socio.org

[5] LOGNON, J.L. (2010) ; DIBY P.A.T (2015)..

[6] DONA TCHA, Y.B. (2013) ; BLE SOGO, J. (2008); BROU, A., (2008). DIARRASSOUBA, A. (2014) ; DISSA, Y. (2014) ; GOH, O. (2008) ; KRA, E. (2008).

[7] DROH, D.B.S.R., (2013) ; LOGNON, J.L (2013) ; LOGNON, J.L. (2019) ; LOGNON J.L., ET YAO GNABELI, R. (2010) ; LIDA, D. S. ET DROH, D. B. S. R. (2010) ; DONAN TCHA, B.Y & LOGNON, J-L. S., (2017)., TAGRO, M.J., & LIDA, D.S. (2015). SOKOTO, T, S., ET LOGNON, JL.H.S. (2018) DROH, D.B.S.R., & KOUADIO, K. K. (2019) ; TCHAN BI, B. S., YAA KRA, M. L. A & DROH, B. S. R. (2019) ; ZRIGA, D., ET TAGRO,J. (2016).

[8] Lors des enquêtes sur le secteur informel menées par les chercheurs du Laboratoire de sociologie économique et d’Anthropologie des appartenances symboliques

[9] C’est la commune d’Abidjan qui abrite le centre des affaires.

[10] Lors des enquêtes sur le secteur informel menées par les chercheurs du Laboratoire de sociologie économique et d’Anthropologie des appartenances symboliques

Numéros

Imaginaires et pratiques sociales d’insertion des jeunes  dans l’activité agricole en Côte d’Ivoire : Étude de cas

Jean –Louis Lognon,

Vasseko Karamoko

 Tiery Sokoto

INTRODUCTION

        Les jeunes représentent la frange de la population la plus touchée par le chômage en Côte d’Ivoire. Plus de 70% des jeunes de 14 à 35 ans sont sans emploi (Enquête emploi, 2016). La très grande majorité des emplois sont dans le secteur informel (94%). Ainsi dans le cadre de la lutte contre le chômage des jeunes, divers programmes d’insertion professionnelle à l’endroit de cette catégorie ont-ils été implémentés. L’un des volets de ces programmes est l’insertion professionnelle par l’auto-emploi dans l’activité agricole. Toutefois, l’insertion professionnelle de certains bénéficiaires de ces programmes suscite des interrogations. Ce sont les cas, notamment des jeunes bénéficiaires de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon et de ceux issus de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé.

Dans le premier cas, l’on constate une faible insertion des jeunes autochtones Ebrié Atchan dans la culture maraichère. Seulement 2% de ces jeunes autochtones qui représentent pourtant 75% des bénéficiaires du programme se sont insérés dans la production de produits maraichers. (Rapports de fin d’activité, registres Plate-Forme de Service Songon, 2016). La plupart restent sans emploi, soit, ils exercent de petits boulots sans lien avec la formation reçue, soit, ils sont employés dans les plantations industrielles d’hévéa ou ils créent leur propre plantation d’hévéa.

Le second cas est relatif à la trajectoire sociale d’insertion professionnelle des diplômés de BTS en agriculture de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé. Pour ce cas, sur 107 diplômés insérés, 104 le sont en tant que salariés dans des entreprises privées et publiques en dépit d’une orientation pédagogique et d’un appui financier et matériel destinés à favoriser leur insertion en tant qu’entrepreneurs agricoles[1].

Ces différents constats situent la présente étude au cœur de la sociologie de l’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture plus précisément la problématique de l’entrepreneuriat agricole des diplômés des universités, écoles d’agriculture ou des programmes d’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture. La plupart des travaux  portant sur la question de l’entrepreneuriat agricole des diplômés ont montré qu’il existe des barrières à la fois financières, administratives et institutionnelles liées à leur installation. En effet, Diémé et al. (2017), en analysant le processus entrepreneurial des diplômés des domaines de l’agriculture, montrent qu’à l’issue des formations agricoles, ces diplômés deviennent faiblement entreprenants avec un taux d’entrepreneuriat global de 8%. Pour les auteurs, le faible taux d’entrepreneuriat des diplômés s’explique surtout par les problèmes de l’employabilité et de la faiblesse de la demande sur le marché du travail, par la difficulté de l’accès aux fonciers et aux financements, et par une administration fiscale lourde qui n’encourage pas la création d’entreprise, etc. Au total, ils identifient cinq  raisons majeures du faible taux d’entrepreneuriat des diplômés des écoles agricoles : l’enseignement classique d’ordre général, la faible sensibilisation des étudiants à l’esprit d’entreprise, l’insuffisance de leurs expérimentations ou pratiques agricoles durant la formation, le manque d’assistance technique et financière et l’’impuissance à l’entrepreneuriat agricole des diplômés femmes en situation de mariage.  B. Simon (2013), dans une étude portant sur la construction de l’intention entrepreneuriale des étudiants issus des écoles d’agriculture, montre que la dimension financière est une barrière à l’entrée des nouveaux entrepreneurs agricoles. Ces entrepreneurs perçoivent le financement de l’installation comme un obstacle à leur projet. Dès lors, le passage par le salariat devient un moyens de se constituer un apport financier personnel, de contribuer à l’autofinancement de leur projet. En résumé, les écrits ci-dessus montrent que l’accompagnement sur le plan financier, technique, partenarial et l’acquisition du foncier exploitable constituent les principales barrières liées à l’entrepreneuriat agricole des diplômés issus des écoles d’agriculture et des pensionnaires des programmes d’insertion professionnelle dans l’agriculture. Ces travaux abordent peu  les rationalités à l’œuvre derrière l’insertion des entrepreneurs agricoles dans les emplois salariés.

        En rupture avec ces approches, le présent article analyse les logiques sociales derrière la trajectoire d’insertion des jeunes diplômés et bénéficiaires des programmes d’appui à l’insertion professionnelle dans l’activité agricole. Il questionne particulièrement : i) les systèmes de représentations sociales, les imaginaires sociaux et autres formes de justifications relatifs à la formation en agriculture, à l’activité agricole, au statut d’agriculteur dans les groupes sociaux d’appartenance, ii) les normes et pratiques sociales de mobilisation des différences ressources d’insertion (compétence, terres, moyens financiers et matériels) dans l’agriculture.

MÉTHODOLOGIE

L’étude s’inscrit dans une approche qualitative. Les données ont ainsi été recueillies au moyen d’entretiens semi-structurés avec les différents participants à l’étude. Il s’agit des jeunes bénéficiaires de la formation en agriculture insérés et non insérés, des responsables l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé et de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon.  Le choix de ces deux formations se justifie par le fait qu’elles ont en commun l’offre de formation en agriculture pour une insertion professionnelle dans le dit secteur en tant qu’entrepreneur. Ces deux structures de formation sont  par ailleurs représentatives des deux principales offres de formation publique et privée en vue d’une  s’insertion dans l’agriculture. La plateforme des Services (PFS) est un service public pour des jeunes en situation d’échec scolaire. L’INPRAT une offre de formation privée de l’enseignement supérieur. Ainsi six entretiens approfondis ont-ils été réalisées avec des jeunes autochtones sortis du programme d’insertion de la PFS et cinq diplômés de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT), employés dans des entreprises agricoles et des structures d’encadrement d’agriculteurs.

La sélection des participants à l’étude s’est faite sur la base la durée post formation.  Les personnes interrogées sont celles qui avaient fini leur formation il y a au moins un an. Durée que nous avons considérée comme une sorte de période de carence pour l’insertion professionnelle.

Les entretiens étaient structurés autour des thèmes suivants : i) les conditions d’inscription au programme et à la formation en agriculture, ii) les représentations sociales de l’agriculture, des cultures maraichères, de la formation et du diplôme en agriculture, iii) les relations sociales entre les différents acteurs (jeunes, formateurs, entreprises, familles et autochtones et migrants), iv) les conditions sociales locales  de pratique de l’activité agricole. Les informations collectées ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique de type catégoriel. Les catégories analytiques ont été construites a priori en référence aux thèmes du guide d’entretien et aux objectifs de l’étude et a posteriori à partir des données ayant émergé du terrain. De cette analyse de contenu, ont émergé les résultats ci-après.

RÉSULTATS

Il ressort de l’analyse des données que la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes à l’étude est la résultante d’un ensemble de représentations sociales et imaginaires sociaux relatifs au diplôme d’agriculture, à l’agriculture et au statut d’agriculteur. Divers enjeux économiques et sociaux sous-tendent également les trajectoires d’insertion professionnelle des jeunes.

1.  Les imaginaires sociaux relatifs à l’activité agricole comme frein à l’entrepreneuriat agricole des jeunes diplômés

En tant qu’activité sociale, l’activité agricole est associée à divers imaginaires sociaux qui lui donnent sens, orientent sa pratique et le rapport à cette activité. Certains de ces imaginaires, les plus dominants fonctionnent comme un frein à une insertion des jeunes en tant qu’entrepreneurs agricoles.  

  •   Le travail d’exploitant agricole, une activité ne nécessitant pas de formation scolaire

Pour la grande majorité des bénéficiaires des programmes d’appui et les membres des groupes sociaux d’appartenance,  le travail d’exploitant agricole est une activité dont la pratique ne nécessite pas vraiment une formation. Aucun diplôme n’est officiellement exigé pour devenir agriculteur. Cette représentation dominante est fondée sur le niveau d’éducation de la majorité des acteurs exerçant une activité agricole. Ils sont majoritairement analphabètes ou ont un niveau d’étude assez bas. La figure dominante de l’agriculteur est donc celle du paysan non diplômé et même analphabète. Les jeunes qui y exercent à leur propre compte ou dans des exploitations familiales sont pour la plupart en situation d’échec scolaire. Pour les jeunes diplômés ou bénéficiaires des programmes d’insertion professionnelle, la formation reçue ne saurait les destiner à être des agriculteurs paysans. C’est ce que soutient Gilles (32 ans, BTS en production végétale) en disant « « Le travail de la terre est réservé aux diplômés qui ont échoué et qui avaient pour seule possibilité le retour à la terre ». Le « travail de la terre » entendu ici comme l’agriculture pratiquée de manière « traditionnelle » sur de petites parcelles de terre, en marge des techniques culturales modernes et avec des outils encore rudimentaires. L’inscription aux différentes formations semble être beaucoup plus pour l’acquisition d’un diplôme en vue de postuler à une offre d’emploi. Cyprien (22 ans jeune autochtone ébrié bénéficiaire de la PFS) renchérit en ces termes : «  C’est vrai que moi je suis venu à la PFS pour être formé en agriculture mais à vrai dire c’est pour aller lancer machette encore (pratiquer l’agriculture traditionnelle). Selon moi, c’était pour apprendre un métier, avoir son diplôme pour un jour être recruté par les sociétés agricoles ou à limite avoir une fermes d’élevage. Mais pas pour lancer machette avec daba »

·         Le métier d’agriculteur, un métier différent de celui d’entrepreneur

La vision entrepreneuriale de la formation en agriculture promue par les structures de formation ne coïncide pas avec celle des diplômés. Pour ces derniers et le sens commun, le métier d’agriculteur est spécifique et différent de celui d’entrepreneur. Le métier d’agriculteur est principalement défini par la production de produits agricoles à échanger sur le marché.  La gestion d’une exploitation agricole est par conséquent différente de celle d’une entreprise. Les compétences requises et déterminantes sont celles relatives à la maîtrise des techniques culturales. Elle ne nécessite pas véritablement de compétences managériales et entrepreneuriales.  Cette conception du métier d’agriculteur demeure chez ces derniers et ce malgré la formation reçue. Pour eux, la formation qu’ils ont reçue fait d’eux des personnes compétentes en techniques de production agricole. Avec ces compétences, ils peuvent devenir agriculteurs ou employés de grandes entreprises agricoles ou de structures publiques d’encadrement des paysans.  « Il est vrai qu’à l’INPRA, on nous forme au travail d’agriculteur et aussi sur la manière de gérer une entreprise hein, mais il faut dire que selon moi ce n’est pas le même travail. En tout cas moi, je suis venu ici pour apprendre l’agriculture, c’est-à-dire les techniques culturales. Pour moi, c’est ça qui est le plus important parce qu’avec ta formation même si tu n’as pas de plantation, tu peux travailler dans les grandes plantations des entreprises là » soutient Edgar (23 ans, diplômé CAP en production agricole)

La première option est socialement moins valorisante. Ils optent ainsi pour la seconde plus valorisante dans un contexte social où l’idéologie dominant le travail privilégie l’emploi salarié.  Il est en fait difficile de distinguer un planteur d’un entrepreneur agricole.

  • Être diplômé et être agriculteur, un choix professionnel dévalorisant

La préférence pour l’emploi salarié dans une entreprise agricole au détriment de l’entrepreneuriat agricole est justifiée par le fait que le salariat est perçu dans les imaginaires sociaux comme valorisant, sûr et rentable. Dans un contexte social où le travail agricole est considéré comme une activité qui ne nécessite pas de formation, un réceptacle des analphabètes ou des jeunes déscolarisés, devenir agriculteur après des études supérieures est perçu dans les imaginaires comme un « échec social ». Ainsi pour les jeunes diplômés, « retourner à la terre » en tant qu’entrepreneur agricole est-il perçu comme un échec social. « On ne peut avoir un diplôme de BTS et retourner à la terre. Imaginez-vous, vous avez obtenu un diplôme et vous retournez au village, à la terre, que penseront les autres de vous ? Pour moi, retourner à la terre après les études est un échec», soutient Alexis (29 ans, BTS en production végétale) ;

Ce discours de justification prend son sens dans l’idéologie du travail dominante qui valorise le travail salarié. L’acquisition du statut de « fonctionnaire »[2]-statut valorisant- est l’un des enjeux qui sous-tend le choix professionnel des diplômés du GSMA-INPRAT et des bénéficiaires du programme de la PFS de Songon. D’ailleurs, pour Franck (25 ans, autochtone ébrié ) « Quand tu travailles dans la fonction publique ou dans le privé on t’appelle fonctionnaire or quand alors que quand tu travailles la terre, même si tu es diplômé on te considère comme un paysan, un planteur (rires) ».

2.  Les enjeux des choix professionnels des jeunes diplômés en agriculture

Le choix de la formation en agriculture et surtout les choix professionnels différents de celui d’agriculteur chef d’entreprise sont sous-tendus par divers enjeux sociaux et économiques. Il s’agit des enjeux de différenciation, la diversification des opportunités d’emploi, l’accès et la captation des aides publiques.

  • Le diplôme d’agriculteur : une ressource stratégique d’insertion professionnelle et de différenciation au sein de l’activité agricole

La trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes diplômés de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé est fondée sur des représentations sociales du diplôme d’agriculture en tant que ressource stratégique d’insertion sur le marché du travail et de différenciation voire de distinction sociale. En effet, dans un contexte d’étroitesse du marché du travail (les jeunes font face à plusieurs barrières économiques, sociales, ethniques, politiques) pour de nombreux jeunes, le diplôme d’agriculture est perçu comme une ressource stratégique qui offre outre le secteur agricole, des possibilités variées d’insertion professionnelle. Le Brevet de technicien supérieur (BTS) ou le certificat d’aptitude professionnelle (CAP) d’agriculture tropicale est considéré comme un diplôme à l’instar de tous les autres diplômes. Il offre de ce fait, une plus grande marge de manœuvre dans les choix professionnels. En dehors de l’option professionnelle initiale -celle d’entrepreneur agricole- les jeunes diplômés peuvent avec le diplôme d’agriculture candidater également pour les concours d’entrée dans l’administration publique (par exemple le concours des agents des eaux et forêts) ou des structures publiques d’encadrement agricole ou être recrutés comme employés dans des entreprises agricoles. Cela est attesté par les propos d’Abraham (26 ans, BTS en production agricole)

« Je peux dire que le diplôme est en adéquation avec la formation. Mon diplôme, le BTS en agriculture tropicale est un diplôme national, comme tout autre, reconnu par l’État. Pour aller dans les autres sociétés et aller travailler à la fonction publique, le diplôme est à la hauteur. C’est un BTS comme tout autre ».

Outre la diversité des options ou opportunités d’insertion, le diplôme d’agriculture est perçu au sein du secteur agricole comme une ressource de différenciation sociale mieux de distinction sociale. En effet, au sein de même de l’activité agricole, le diplôme est un capital culturel qui permet de faire la différence entre l’agriculteur non diplômé « le paysan » et l’agriculteur entrepreneur. « Pour moi, je pense que le diplôme est juste un moyen de se distinguer des agriculteurs du village, les paysans (…) sinon dans la pratique, ils sont plus à l’aise.   Nous nous utilisions les méthodes modernes. Nous avons la théorie et eux ont la pratique ». Cette logique de différenciation amène les jeunes diplômés en agriculture à opter pour des stages dans des entreprises agricoles où ils finissent par être employés comme salariés. Les exploitants agricoles non diplômés étant perçus comme dépassés, très peu de jeunes font des stages dans les exploitations  de ces derniers.

  • ·Le choix de l’emploi salarié dans les entreprises agricoles, une réponse à l’instabilité et à la précarité des revenus agricoles

Outre l’enjeu relatif au statut social valorisant, l’instabilité et la précarité des revenus agricoles n’incitent pas les acteurs à l’étude à exercer le métier d’agriculteur. La sécurité financière, la garantie et la régularité du revenu sont donc les enjeux derrière la trajectoire professionnelle des jeunes diplômés.  Pour les diplômés enquêtés, l’emploi salarié est synonyme d’un revenu stable et régulier contrairement à l’entrepreneuriat agricole caractérisé, selon eux, par l’incertitude de revenu. L’un des enquêtés affirme par exemple que : « Quand tu travailles dans à la fonction publique ou au privé, tu es sûr d’avoir l’argent chaque fin du mois, alors que  quand tu travailles la terre, ce n’est pas toujours évident » (Martin, 28 ans, BTS en production agricole)

Cela est particulièrement vrai concernant les cultures maraichères qui sont généralement des produits de saison et dont les circuits de commercialisation sont encore très peu formalisés. Ce qui n’est pas le cas des cultures pérennes d’exportation telles que l’hévéa, les graines de palme. Ces cultures, notamment l’hévéa est la culture la plus prisée dans la région du fait de la régularité des revenus qui sont mensuels (une sorte de salariat). Les cultivateurs d’hévéa sont donc plus nantis avec un statut social plus valorisé contrairement aux producteurs maraichers qui sont considérés dans la division sociale du travail agricole comme des acteurs hommes insérés dans une activité féminine. «  A la PFS on nous formé aux cultures maraichères. Mais il n’y a pas trop l’argent dedans comme dans hévéa ou bien palmier. Et puis même si tu fais la tomate ou les choux pour vendre même c’est difficile. Ça pourrit vite et on ne paye pas bien. En tout cas moi je préfère faire ma plantation d’hévéa »

  •   Se former en agriculture : une stratégie de captation des aides financières de l’État

Par ailleurs, le choix de la formation s’inscrit dans une stratégie de captation des aides financières de l’État rares dans un contexte social fortement concurrentiel entre jeunes en quête d’emploi et plus particulièrement entre jeunes autochtones ébriés et jeunes allogènes et allochtones dans la localité de Songon. En effet, dans la plupart des villes et villages du Sud de la Côte d’Ivoire, cohabitent des communautés autochtones et des communautés allochtones et allogènes sédentarisées issues des migrations internes et externes. Ces différentes communautés sont en compétition autour de plusieurs ressources (foncières, politiques et économiques). La captation des aides de l’Etat constitue l’un des enjeux de cette compétition. Dans cette compétition, le statut d’autochtone est constamment mis en avant et pris en compte dans la distribution ou l’accès aux différentes ressources. C’est qui justifie d’ailleurs que les autochtones  Ebrié soient plus nombreux que les jeunes allochtones dans le programme de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon. L’inscription de ces jeunes à ce programme vise plus à capter une potentielle aide financière, d’empêcher que les allochtones y ait accès, bien plus que de devenir entrepreneur agricole (producteur de produits maraichers). Cela est attesté par les propos d’un responsable du programme de formation et d’insertion des jeunes à Songon lui-même autochtone « Oh vous savez hein les jeunes ébrié, viennent à la formation parce qu’ils se disent que comme ils sont chez eux, s’il y a un programme de l’État, ce sont eux qui doivent en bénéficier en premier. Ils se disent qu’il y a surement un financement de l’État au bout. Sinon en réalité, les cultures maraichères ne les intéressent pas. Ils trouvent ça pénible et moins rentable par rapport à la culture de l’hévéa où les revenus son mensuels ». En somme, en participant au programme de formation et d’insertion dans l’agriculture, ces jeunes se conforment à une certaine perception du métier d’agriculteur définie et transmise par l’État, celle d’un agriculteur gestionnaire et chef d’entreprise. La finalité étant de pouvoir bénéficier d’éventuels  programmes d’aides à l’installation des jeunes agriculteurs et barrer la route aux jeunes allogènes et allochtones.

  • L’emploi salarié, une phase transitoire

Pour certains jeunes diplômés en agriculture, l’emploi salarié est une phase transitoire. Ce choix s’inscrit dans une stratégie visant à réaliser des économies dans l’optique de financer la création d’une entreprise agricole telle que prévue par les programmes de formation. En fait, des contraintes d’accès au foncier et au financement nécessaires au démarrage de l’activité expliquent l’insertion professionnelle dans l’économie agricole non conforme aux objectifs des programmes de formation. Ainsi dans la stratégie, le statut d’employé est une opportunité  d’accumuler un certain capital financier leur permettant l’achat de terres et des moyens de production. C’est aussi une occasion d’améliorer ses compétences techniques et managériales utiles à création  et au fonctionnement de sa future exploitation agricole. « Pour moi j’ai commencé en tant qu’employé pour économiser et après créer ma propre activité. Vous avez l’agriculture moderne ça coûte cher. Il faut acheter la parcelle de terre et tout le matériel de travail agricole. Quand tu sors de l’école tu n’as pas les moyens » se justifie Syvain, (28 ans, BTS en production agricole).

DISCUSSION

Les résultats de l’étude montrent que l’insertion professionnelle des jeunes diplômés ou formés pour devenir des agriculteurs professionnels relève de deux   problématiques : celle de la déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur et  celle du statut et du rapport à  la formation en agricole des jeunes à l’étude.

1. La déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur à l’épreuve des imaginaires, statuts et enjeux sociaux locaux.

Les objectifs des différentes formations en agriculture traduisent en fait un processus de déconstruction et reconstruction du métier d’agriculteur. En effet, les programmes de formation agricole doublés de formation en entrepreneuriat, sont en rupture avec la perception dominante et ancrée de l’agriculteur paysan du paysan. Le paysan étant dans l’imaginaire collectif, un individu dont les compétences -non  acquises à l’école- concernent la production et la vente de produits agricoles. Le projet d’insertion professionnelle qui sous-tend les offres de formation  promeut voire tend à imposer une définition entrepreneuriale de la profession agricole Alarcon (2008). L’agriculteur n’est plus défini comme un paysan mais comme un entrepreneur. C’est en cela qu’il s’agit d’un  travail de reconstruction du statut d’agriculteur. L’on tend ainsi à instituer l’exploitation paysanne comme une entreprise, c’est-à-dire une activité de production distincte de l’économie domestique. Les caractères qui différencient la profession d’agriculteur des autres professions tendent alors à être supprimés.  Cette reconstruction est assimilable à une démarche visant à professionnaliser l’activité agricole. En effet, plusieurs critères servant à définir la profession sont identifiables dans cette démarche. Il s’agit du critère de  la formation comme condition pour exercer l’activité agricole. Cela est conforme à la définition de la profession donnée par Boguslaw (1967 : 126) pour qui le terme de profession désigne la pratique d’un ensemble cohérent d’activités exigeant une formation appropriée. L’on a ensuite le critère de la nature des connaissances requises tel que développé par Osty (2012) dans sa distinction du métier de la profession. La profession étant caractérisée par des connaissances scientifiques et les métiers par des connaissances empiriques. Dans le cas des deux programmes de formation dont ont bénéficié les jeunes, les connaissances acquises se veulent scientifiques donc distinctes de celles du paysan essentiellement issues de l’expérience.

Cette volonté d’instaurer une « agriculture professionnelle » (Rémy, 1987)   qui s’effectue à travers la division du travail de l’agriculteur en fonctions d’entrepreneur et de directeur de la production, de vendeur et de producteur direct est par la même occasion un travail de modernisation et de valorisation de l’activité agricole en tant que profession. La profession étant aussi caractérisée par le prestige social à la différence du métier caractérisé par la dépréciation sociale (Osty, 2012). Cette valorisation, censée rendre plus attrayant auprès des jeunes le travail d’agriculteur, est contrariée par les représentations sociales de l’agriculture et de l’agriculteur. Ces représentations sociales sont façonnées par les pratiques et les propriétés de la majorité des acteurs du domaine agricole. En effet, les savoirs et les savoir-faire relèvent majoritairement de la transmission intergénérationnelle de pratiques anciennes. Les personnes présentes dans l’agriculture sont également peu ou pas scolarisées.

Il y a donc dans les imaginaires sociaux et dans la pratique un écart entre l’agriculteur entrepreneur valorisé par les structures de formation et d’insertion professionnelle et l’agriculteur paysan cultivateur et vendeur de produits agricoles. C’est cette contradiction qui explique le manque d’attraction réelle et la faible affluence des diplômés des instituts de formation et  bénéficiaires de plateforme de services dans la profession d’agriculteur entrepreneur. Cette contradiction entre le prestige social de l’agriculteur professionnel promu et souhaité par les structures de formation devrait se maintenir aussi longtemps que l’agriculture restera le domaine de l’exploitation familiale (Boguslaw , 1967 )

2. L’insertion professionnelle dans l’agriculture : la formation et le rapport au diplôme en agriculture comme facteurs déterminants

Le statut institutionnel de l’enseignement agricole en Côte d’Ivoire apparaît comme un déterminant des choix professionnels des jeunes diplômés. En effet, l’enseignement agricole a une position de dominée au sein de l’offre de formation. Elle joue en quelque sorte le rôle de filière de relégation au même titre que l’enseignement professionnel pour l’éducation nationale (Alarcon, 2008).  Elle est d’ailleurs placée sous tutelle du ministère de l’agriculture contrairement aux autres formations professionnelles. Ainsi le positionnement institutionnel de la formation agricole combiné avec la perception dominante de l’agriculture -activité traditionnelle et rurale- fait que pour beaucoup jeunes diplômés ou bénéficiaires de programmes d’insertion professionnelle, le choix de la formation s’avère donc un choix par défaut. C’est le cas des jeunes de la plateforme de service formés aux cultures maraîchères qui sont pour la plupart des jeunes déscolarisés. Ils n’ont pas en tant que tel pour vocation de devenir des agriculteurs de produits maraîchers.  Leur inscription à ce programme est à la fois pour eux et pour les initiateurs une sorte d’exutoire.

        La situation est différente pour les diplômés de BTS de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT), qui ont choisi de manière délibérée la formation en agriculture. Pour ces derniers, la préférence pour des emplois salariés dans des entreprises agricoles ou dans les structures publiques d’encadrement agricole est la conséquence de leur rapport au diplôme obtenu. Le rapport au diplôme désigne l’ensemble des valeurs, des attitudes et des croyances liées au fait pour un individu de détenir un diplôme.  Leur perception du diplôme d’agriculture laisse apparaître un sentiment de surqualification définie par Vultur (2014) comme la situation qui caractérise un individu dont le niveau de formation dépasse celui normalement requis pour l’emploi occupé. Vutur a fait le même constat chez les diplômés universitaires quebécois. A l’instar de ces derniers, les jeunes titulaires de BTS en agriculture se considèrent comme surqualifiés pour être des agriculteurs, des paysans mêmes s’il s’agit d’agriculteurs professionnels ou entrepreneurs. Ce sentiment de surqualification est légitimé par le fait qu’aucun diplôme n’est officiellement requis pour être agriculteur dans un contexte social où la représentation dominante de l’agriculteur est celle de l’agriculteur paysan non diplômé. 

3. L’insertion professionnelle des jeunes diplômés en agriculture : Entre rationalité économique et rationalité sociale

Les trajectoires d’insertion professionnelle des jeunes diplômés ou participants au programmes de la plateforme de service à l’étude relève de choix aux rationalités diverses : économiques et sociales.

Premièrement, le choix de la formation et le choix professionnel (emploi salarié et non pratique de cultures maraichères) sont des choix sous-tendus par une rationalité économique. Pour les bénéficiers du programme de la PFS, il y a en jeu, la captation des aides de l’État. Il y a donc une sorte de logique opportuniste telle qu’analysée par Bouzidi et al. (2015)

        Pour les diplômés de  l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé, c’est le salaire plus régulier et permettant de faire des économies pour financer la création de sa propre exploitation agricole. La garantie de revenu est vue comme est un avantage lié à l’emploi salarié. La sécurité d’un emploi salarié, à travers le revenu qu’il garantit, a un impact sur le désir de devenir agriculteur (B. Simon, 2013). Les perspectives de rémunérations et de carrière (A. Fayolle, 1996), associées au travail salarié et considérées comme satisfaisantes, justifient la démotivation des diplômés à devenir des entrepreneurs agricoles.  L’on pourrait ainsi dire qu’il s’agit d’une action rationnelle en finalité au sens de Weber ; c’est-à-dire d’une  action basée sur la poursuite par les agents (individus ou groupes d’individus) de fins réfléchies, en fonction des attentes relativement aux conditions du monde objectif et aux comportements des autres hommes (Colliot-Thélène, 2011 :23). Cette rationalité est liée à une perception négative de l’agriculture considérée comme une activité non rentable. C’est également le résultat de l’étude de  Njeru (2017) qui a montré que la faible participation des jeunes au secteur agricole était liée au fait que pour plusieurs jeunes l’agriculture n’est pas une activité avec de gros profits.

Deuxièmement, derrière les choix professionnels des jeunes formés en agriculture, se cache une rationalité sociale. Il s’agit pour ces jeunes de se soustraire à un statut social dévalorisant qu’est celui de l’agriculteur paysan. Un statut professionnel faisant référence dans les imaginaires collectifs à la ruralité au sens péjoratif du terme, au sens de l’absence de progrès, attardé par opposition à l’urbain, associé à la modernité. Même au sein de l’activité agricole la hiérarchie des cultures est également un facteur déterminant. Les cultures d’exportation à savoir le cacao, le café, l’hévéa ou le palmier à huile sont plus valorisantes que les cultures maraichères  enseignées et promues dans les structures de formation. Dans la culture et la division du travail autochtones au niveau local, la production de maraîchers est une activité féminine peu rentable destinée prioritairement à la consommation du ménage. Les jeunes autochtones ébrié de Songon sont donc amenés à délaisser les cultures maraîchères en raison de leur préférence des cultures d’exportation.

Par ailleurs, l’insertion des diplômés dans les emplois salariés est analysée comme un choix professionnel socialement construit. Ce choix est une action sociale dotée de sens, un sens rattaché à un contexte social et culturel. Chez les détenteurs d’un BTS en agriculture, il  y a un intérêt marginal pour la création d’une entreprise agricole.  Le salariat prend le pas sur le désire d’entreprendre du fait de la valeur sociale qu’ils accordent au travail salarié. Le travail salarié est un modèle de référence en Côte d’Ivoire. Il joue un rôle dans la construction de statuts sociaux. Le salariat est symboliquement associé à la réussite (L. Bazin et R. Yao Gnabeli, 1997).  Le travail salarié contribue à l’expression de soi et à la construction d’une identité professionnelle (Robert et Pelland, 2007).

Il apparait donc une divergence voire une contradiction de rationalité ou de logique  entre les jeunes diplômés et les initiateurs des programmes de formation agricole. Les deux catégories d’acteurs ne lient pas de la même manière les savoirs et les compétences acquises et l’emploi d’agriculteur qu’ils sont censés exercer (Kam, 2014)

CONCLUSION

Le secteur agricole est présenté par les acteurs de développement comme un espace de salut pour l’insertion professionnelle des jeunes fortement touchés par le chômage. Cette conception est à l’origine de programmes de formation destinés à former des jeunes entrepreneurs agricoles. Dans la pratique, les jeunes issus de ces programmes préfèrent les emplois salariés dans le domaine agricole ou abandonnent carrément les programmes ou l’agriculture.

Cette trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture est liée à un ensemble d’imaginaires et de représentations sociales de l’agriculture et de la formation reçue. Il s’agit des imaginaires qui présentent l’agriculture comme une activité ne nécessitant pas de formation scolaire, une activité ne pouvant se confondre avec celle d’entrepreneur ou encore un choix professionnel dévalorisant pour un jeune diplômé. Par ailleurs, le diplôme en agriculture est perçu beaucoup plus comme une ressource stratégique offrant plusieurs options sur le marché du travail. Le choix de la formation quant à lui répond à une logique de captation des aides financières de l’État. Enfin, l’emploi salarié se présente à la fois comme une réponse  à l’instabilité et à la précarité des revenus agricoles et comme une phase transitoire devant servir à financer la création d’une entreprise agricole.

L’analyse et la discussion de ces résultats montrent trois facteurs explicatifs des choix professionnels des jeunes formés en agriculture. Premièrement, l’on est en face d’une action de déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur qui se heurte à des imaginaires, statuts et enjeux sociaux locaux en rapport avec l’activité agricole. Deuxièmement, le statut de l’enseignement agricole et le rapport au diplôme en agriculture sont assez déterminants dans le phénomène. Troisièmement enfin, le choix professionnel des jeunes est légitimé par  une double rationalité économique et sociale.

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VULTUR M.  et BÉLANGER M-A.(2014)  « Quels facteurs influencent le sentiment de surqualification des diplômés universitaires? », dans : Mircea Vultur (dir.), La surqualification au Québec et au Canada, Québec, Les Presses de l’Université Laval, p. 149-177.


Notes de bas de page

[1] D’abord, l’INPRAT a mis en place un projet de fonds de garantie pour faciliter le financement de microprojets à destination des diplômés de cette école. Il s’agit notamment d’un fonds séquestre, ouvert en 2000 à la COOPEC et domicilié maintenant à la BIAO. Ce fonds est alimenté par une souscription annuelle de chaque étudiant dudit établissement à hauteur de 100 000 FCFA par an, soit 300 000 FCFA sur 3 ans et   géré par un conseil d’admission et un cabinet de suivi.  Ensuite, au début de leur formation, chaque étudiant a un projet professionnel qu’il peaufine au cours de son cursus avec l’aide d’une équipe d’encadrement. Une fois le projet validé après la formation, un capital financier (constitué de l’épargne initial et d’un prêt équivalent ou supérieur au double de ladite épargne) est octroyé aux diplômés porteurs de projet. L’institution a également signé un partenariat avec PROSUMA, une société de distribution afin de garantir l’écoulement des productions des entrepreneurs. De plus, un cabinet de suivi a été mis en place pour assister les étudiants au niveau de l’expertise technique et de gestion de leur entreprise, de sorte à rembourser leur prêt bancaire.              

[2] Terme générique pour désigner un travailleur salarié aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé et qui perçoit une rémunération mensuelle.



          

Numéros

De la concurrence entre l’économie informelle et l’économie formelle : étude de cas dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire

OUATTARA Sangboliéwa Lanzeny[1],  SOKOTO Tiéry[2] et LAGO Akabla Yvon[3],

Introduction

     L’Etat ivoirien, à travers le décret n°70- 355 du 26 mars 1970 portant création d’une société d’Etat dénommée Loterie Nationale de Côte d’Ivoire, l’arrêté n°1 MEF.LONACI du 17 août 1970, portant réglementation de la loterie nationale et l’article 01 de la loi 70-575 du 29 sept 1970, portant sur la compétence exclusive de la LONACI, donne le monopole à la LONACI d’organiser le secteur des jeux de hasard et d’argent. Elle est de ce fait, l’entreprise phare du secteur des jeux de hasard dont l’Etat détient 80% des parts.

A rebours de cette disposition d’interdiction d’organisation d’autres types de loteries, des offres informelles partagent l’espace des jeux de hasard et d’argent avec la LONACI.  En effet, le Loto Ghanéen apparaît comme l’un des produits les plus concurrentiels au regard du manque à gagner en recettes infligé à la LONACI et estimé à environ 20 voire 30 milliards de F CFA[4]  par ladite structure. A l’origine, le Loto Ghanéen est un produit de National Lottery Authority[5] qui correspond à la LONACI en Côte d’Ivoire. Ce jeu a été créé en décembre 1962[6] au Ghana et exporté vers les frontières ivoiriennes, notamment Aboisso, Adiaké, Bonoua, Bassam, Noé. Ces dernières années, ce jeu a pris de l’ampleur en Côte d’Ivoire, surtout à Abidjan et Aboisso.

 Face à cette prolifération des jeux qualifiés d’illicites et la concurrence illégale dans le secteur des jeux de hasard, la LONACI, avec le concours de l’État, a développé des réponses afin de conforter son monopole. A cet effet, elle a saisi les juridictions pour faire fermer et poursuivre les sociétés concurrentes. Son parc de distributeurs automatiques de prise de paris Loto Bonheur s’est vu renforcé, par la même occasion, sur l’espace national notamment à Abidjan et Aboisso.

 Cependant, en dépit du monopole conféré par l’Etat, des actions de répression et des stratégies commerciales menées, les jeux informels se maintiennent et continuent de prendre de l’ampleur en Côte d’Ivoire. Dès lors, comment ces deux formes de jeux (légal/illégal) occupent-elles l’espace des jeux en Côte d’Ivoire ?

      Des travaux sur l’organisation des jeux d’argent et de hasard montrent que la prolifération des jeux dits illicites est liée à des facteurs économiques et psychologiques (Armand Okié, 2014). Pour l’auteur, le faible coût des mises proposées par le bookmaker conduit à la prolifération de l’organisation des jeux illicites, surtout les paris sportifs. L’auteur poursuit son analyse en précisant que des facteurs sociaux tels que la pauvreté, le manque d’emploi… poussent les jeunes à pratiquer les jeux illicites d’argent et de hasard.

Pasca (2015), en analysant les facteurs liés à la prolifération des offres illégales des jeux de hasard en ligne malgré la légalisation des jeux de hasard et d’argent sur Internet, assujettis au monopole de Loto Québec montre que la loi qui encadre les jeux est inefficace. Pour lui, cette inefficacité de la loi est due aux législations divergentes, au caractère extraterritorial des jeux en ligne (soit l’absence de frontières physiques), à l’acceptation sociale des activités de jeu, aux intérêts économiques de commerce international, au laxisme judiciaire et politique vis-à-vis des opérateurs de jeux virtuels illicites.

Par ailleurs, les conclusions des travaux de Kouamé (2019) sur les logiques de la pratique des jeux illicites d’argent et de hasard à Abidjan révèlent que, la préférence du Loto Ghanéen au Loto Bonheur de la LONACI par les parieurs est un choix rationnel. Ce choix est lié aux avantages sociaux et économiques associés au jeu informel.

De ces travaux, l’on constate que la littérature sur les jeux d’argent et de hasard examine peu la concurrence entre les jeux légaux et illégaux. De ce fait, la présente étude analyse les stratégies de maintien et d’adaptation des jeux formel et informel sur l’espace des jeux d’argent et de hasard ivoirien. Pour ce faire, l’on décrit d’abord les stratégies mises en place par la LONACI pour contrôler et assurer son monopole. Ensuite, l’on examine les pratiques d’adaptation et de maintien du Loto Ghanéen.

1.       Méthodologie

Au plan méthodologique, cette étude adopte une approche essentiellement qualitative. De ce fait, elle mobilise les techniques de collecte de données et méthodes d’analyse appropriés à savoir la recherche documentaire, l’observation directe, les entretiens individuels, les focus group et l’analyse de contenu thématique. Les données ont été collectées dans deux villes : Abidjan et Aboisso. Au niveau d’Abidjan, la collecte s’est faite dans sept communes : Bingerville, Cocody, Abobo, Yopougon, Plateau, Marcory, Koumassi. Le choix de ce champ géographique s’explique par le fait que, dans ces communes, une prolifération de jeux informels (Loto Ghanéen) a été constatée, mais surtout l’on a observé que les interactions des acteurs de jeux de hasard et d’argent y produisent de la concurrence entre secteur formel et secteur informel. Les participants à l’étude ont été sélectionnés à partir de la technique d’échantillonnage par réseau et a tenu compte de leur statut social. Sur cette base, trente-trois (33) entretiens individuels et 12 focus groups ont été réalisés. La taille de cet échantillon se justifie par le principe de saturation (A. Blanchet & A. Gotman, 1992) et la triangulation.

Des entretiens individuels ont été réalisés avec un responsable LONACI, des chefs d’agence LONACI, des responsables de marché, des concessionnaires et collecteurs revendeurs de jeux illicites, des joueurs et des non-joueurs. Quant aux discussions de groupe, elles ont été réalisées essentiellement avec des joueurs (joueurs des jeux de la LONACI et des jeux illicites) et des non-joueurs. Les échanges se sont déroulés autour des thèmes suivants : les rapports organisés autour des jeux (rapports à la clientèle et aux acteurs des différentes sociétés, rapports entre clients…), le fonctionnement des différentes typologies de jeu, les perceptions associées à chaque typologie de jeu et les raisons liées à la pratique des jeux formels et informels.

Les données recueillies ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique (L. Bardin, 1977). Concrètement, les données retranscrites ont été découpées et codées. Le codage s’est fait sur la base des thèmes du guide d’entretien. Ensuite, les catégories analytiques ont été construites en fonctions des thématiques mais également à partir de catégories qui ont émergé de la classification analogique d’éléments non pris en compte par les catégories prédéfinies. Cette analyse de contenu thématique a permis d’obtenir les résultats suivants.

2.       Résultats

2.1. De la fermeture à la colonisation des espaces de jeu informel 

L’étude du secteur des jeux de hasard et d’argent aboutit au résultat selon lequel les promoteurs du Loto Bonheur et ceux du Loto Ghanéen adaptent en permanence leurs stratégies afin d’exister et de contrôler le secteur des jeux de hasard et d’argent en Côte d’Ivoire.

Les stratégies développées par la LONACI partent de la fermeture des espaces de jeu du Loto Ghanéen à la colonisation de ces espaces tandis que les acteurs des jeux informels procèdent par dissimulation en mobilisant les médias sociaux (Facebook, WhatsApp) et la téléphonie (sms et appels).

2.1.1        La fermeture et la répression des acteurs des jeux illicites comme stratégies de maintien du monopole de la LONACI de l’espace de jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire.

La prolifération du loto ghanéen et la concurrence illégale dans le secteur des jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire ont amené la LONACI à développer des réponses afin de conforter son monopole dans le secteur de la loterie.  Dans cet ordre, la LONACI a saisi les juridictions pour faire fermer et poursuivre les sociétés concurrentes. A cet effet, plusieurs coupeurs de tickets[7] ont été traqués et arrêtés et des amendes leur ont été fixées. Des actions de lutte menées conjointement par la LONACI et l’Etat contre la fuite des capitaux ont entrainé notamment la destruction des espaces de distribution des dits jeux et l’arrestation de ses acteurs. Cela est perceptible dans les propos de ce joueur de Loto ghanéen :

« Il faut dire qu’au départ les ivoiriens n’aimaient pas la LONACI. Donc quand ils ont constaté que les ivoiriens ne jouent pas beaucoup Loto Bonheur, ils ont commencé à mettre en place un système de sécurité. Ils ont commencé à envoyer la police de la LONACI pour traquer les coupeurs, pour nous empêcher de pouvoir faire le jeu. Parce que si nous coupons, alors la LONACI n’aura pas de clients, donc ils nous traquaient. Souvent on se cachait pour couper, on avait du mal à faire notre travail. Ils nous traquaient, souvent même des policiers attrapaient les coupeurs et quand on leur donne l’argent ils les libèrent… »

J.C., 28 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso

La répression exercée par la LONACI avec le concours de l’Etat contre les acteurs du Loto Ghanéen est liée à la perception de la pratique du Loto Ghanéen comme le lieu d’une double contradiction avec l’Etat et la LONACI. Elle est tout d’abord leur négation, leur « image renversée », puisqu’elle se développe en dehors de leurs règlementations. Mais également une condition de leur reproduction, par la proposition de paris à bon marché et d’opportunités de revenus à des coupeurs dont le pouvoir d’achat est déclinant (Charmes, 1992). De fait, ces actions de la LONACI ont pour objectif d’asseoir sa légitimité et son monopole dans un secteur où elle se retrouve en perte de contrôle. Cependant, en dépit de ces répressions, le Loto ghanéen connait du succès auprès des jeunes ivoiriens. Face à cet état de fait, la LONACI a alors revu sa stratégie afin de se repositionner comme acteur dominant sur l’espace de jeu ivoirien en colonisant les espaces des jeux illicites.

2.1.2. De la colonisation des espaces de jeux illicites par la LONACI

Face à la prolifération du Loto Ghanéen sur l’espace de jeu ivoirien en dépit des actions de répression menées par l’Etat et la LONACI, la LONACI a alors opté pour une nouvelle stratégie qui est celle de la colonisation des espaces de jeu du Loto Ghanéen. Cette nouvelle stratégie de la LONACI a consisté d’abord en la reconversion des acteurs du loto ghanéen en promoteur du loto bonheur. De fait, des actions de sensibilisation et de recrutement ont été menées auprès des différents acteurs du loto ghanéen afin de promouvoir le loto bonheur auprès des adeptes du loto ghanéen. À cet effet, plusieurs collecteurs « illégaux » de paris ont été reconvertis en collecteurs légalement reconnus. Une stratégie visant à utiliser les réseaux de commercialisation initialement occupés par le Loto Ghanéen et se positionner comme la principale alternative de loterie auprès des potentiels clients dans les différents quartiers.

       « On ne peut pas être plus accessible qu’eux, parce qu’eux même ils sont dans la rue, sous des parasols, ils sont chez eux à la maison. Chacun vient prendre son ticket, ni vu ni connu. Tu ne peux pas être plus accessible qu’eux, ce n’est pas possible. Déjà eux ils sont informels et nous sommes une structure. Pour reconnaitre un point de vente il y a un critère. On a essayé de faire comme eux en leur donnant des machines, en se départissant de notre visibilité.  Donc on est allés dans la rue avec eux, avec notre partenaire AIN. Donc vous allez voir, ceux qui vendent pour nous ont une machine verte. De temps en temps on leur donne des tee-shirts ; on leur avait donné des parasols, mais ce n’est plus à l’ordre du jour. On n’avait donné des boxes. Pour les identifier pour une affaire de visibilité. »

N. A., 38 ans, chef d’agence LONACI, Aboisso

Ensuite, la LONACI a renforcé son parc de distributeurs automatiques de prise de paris Loto bonheur sur l’espace national notamment dans les villes d’Abidjan et d’Aboisso. Afin d’attirer plus de clients, elle s’est inspirée du modèle ghanéen en augmentant les possibilités de paris. « Bon déjà on a copié l’autre loto, c’est la même chose qu’on fait au Ghana, mais nous avons amélioré les gains, les côtes. Mais du fait qu’on soit une entreprise on a nos charges ».[8] En effet, elle est passée de deux jeux par jour (13h et 19h) à quatre jeux par jour (10h, 13h, 16h et 19h) :

« Au départ la LONACI faisait deux jeux. Le jeu de 13h et celui de 19h. Or au Ghana, les gens font plusieurs jeux. Ils mettent deux heures entre les jeux.  Il y a jeu de 10h, de 13h, de 15h, de 17h et de 19h. Comme ils ont constaté que les ivoiriens aimaient Loto Ghanéen donc eux ils ont créé d’autres jeux. Donc la LONACI a créé aussi des jeux de 10h, de 13h, de 16h et de 19h pour attirer la clientèle. Ils ont fait pour que nous les ivoiriens on puisse jouer Loto Bonheur ».

S. L., 32 ans, distributeur LONACI, Abidjan

Par ailleurs, la LONACI a renforcé son système de jeux, avec de nouvelles combinaisons et de nouvelles options de jeux. C’est le cas des options « Turbo ». L’option Turbo se joue en 2N (2 Numéros) uniquement et le choix revient au jour de choisir l’ordre d’arrivée de vos numéros soit dans les 2 premières boules ou les 3 premières boules ou les 4 premières boules ou alors dans les 5 premières boules. C’est un pari plus risqué mais qui rapporte un plus gros gain :

       « La LONACI a installé plusieurs options de jeux. Il y a le turbo 2. Quand tu joues deux numéros que ça sort parmi les premiers numéros gagnants, le gain se multiplie par 2400 selon le montant du jeu. Il y a aussi le turbo 3 et turbo 4. Il y a aussi ce qu’on appelle la double chance. C’est-à-dire, il y a deux façons de gagner. Si le numéro vient dans la machine tu gagnes, si le numéro vient en numéro gagnant, tu gagnes. Mais chaque partie à un montant de gain. Il y a aussi les perms doubles chance et les perms turbo 3. Mais ça n’a rien à voir avec Loto Ghanéen. Pour Loto Ghanéen, c’est typiquement numéros gagnants. Si tu joues que ton numéro vient dans la machine tu ne gagnes pas, si ça tombe sur numéro gagnant, tu gagnes. C’est ce qui fait la différence entre le jeu ivoirien et le jeu ghanéen. Pour le jeu ivoirien, ils ont créé plusieurs options de jeux pour attirer la clientèle… »,

S. L., 25 ans, distributeur LONACI, Aboisso

Ces différentes stratégies ont donc été mobilisées par la LONACI afin de fidéliser ses clients et d’en attirer de nouveaux. En réponse aux différentes stratégies développées par la LONACI, les promoteurs du Loto Ghanéen vont développer de nouvelles stratégies leur permettant d’exister sur l’espace de jeu ivoirien. On assiste alors à des formes de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces formels de jeu.

2.1. Les pratiques de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu formel

        Face aux actions de répression et la colonisation des espaces de jeu du Loto Ghanéen par la LONACI, les acteurs du jeu informel ont développé plusieurs stratégies de maintien. Il s’agit entre autres de l’utilisation informelle des tableaux de la LONACI et des carnets du Loto Ghanéen à l’abri des regards. Et, ces pratiques de dissimilation sont sous-tendues par des rationalités diverses.

2.2.1   L’utilisation informelle des tableaux de la LONACI et des carnets du Loto Ghanéen à l’abri des regards

        Plusieurs pratiques de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu formel ont été mises en place par les acteurs du jeu informel pour se maintenir sur l’espace de jeux d’argent et de hasard ivoirien. Les données du terrain montrent que certains collecteurs de paris informels reconvertis dissimulent les offres du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu du Loto Bonheur en utilisant de façon informelle les tableaux d’affichage de la LONACI (Tableaux servant à afficher les résultats, les rapports du Loto Bonheur). Les observations faites sur le terrain ont révélé que, pour dissimuler le jeu informel, les collecteurs du Loto Ghanéen utilisent le recto (partie directement visible du tableau) pour présenter ceux du Loto Bonheur et le verso (partie non directement visible) pour figurer les résultats du Loto Ghanéen.

Aussi, les entretiens réalisés avec certains collecteurs montrent-ils que ces derniers gardent à l’abri des joueurs les carnets qui servent de reçus de Loto Ghanéen, puisqu’en général tous les joueurs ne sont pas informés de ces pratiques de dissimulation. Un des acteurs du jeu informel étaye cette réalité en ces termes :

          « En réalité, ils ont recruté les coupeurs de loto ghanéen pour faire tomber loto ghanéen, c’était leur stratégie. Mais il y a d’autres qui travaillent pour la LONACI et ils se cachent pour continuer de couper les tickets de loto ghanéens encore (...) Quand les joueurs viennent, ils leur font la proposition. Quand les clients viennent couper dans la machine, ils leur disent qu’ils coupent aussi dans carnet parce que tout le monde ne sait pas. (…) Ils ne le disent pas à tout le monde, c’est de bouche à oreille. Quand il informe un premier joueur, lui aussi il peut dire à son ami, allons chez une telle gare, il coupe loto ghanéen et il fait réduction. » .

S. L., 32 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan

Pour faire fonctionner ces pratiques de dissimulation, certains avantages liés aux jeux informels sont proposés aux clients. Des réductions sont faites sur les tickets de Loto Ghanéen pour motiver les clients à jouer et surtout pour attirer une nouvelle clientèle.

      « Si le client joue par exemple 10.000f, on peut couper pour 10.000 mais on le laisse payer 8000f ou 8500f (…) Ils font ça pour attirer la clientèle, puisque tout le monde ne sait pas qu’il coupe loto ghanéen, donc ils font ça pour avoir des clients. »

T. M., 28 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso

Dans ce contexte de dissimulation du jeu informel sur l’espace de jeu formel, l’offre et la demande du Loto Ghanéen s’exécutent à travers des codes entre collecteurs et clients. Ces codes se partagent le plus souvent entre groupes d’amis joueurs et collecteurs de sorte à travailler discrètement, sans se faire prendre par les agents de la LONACI. Les acteurs de cette activité souterraine tiennent au secret pour éviter d’être contrôlés et d’être pénalisés (Fortin et al, 2009). Cette forme d’adaptation du jeu informel montre que la frontière entre l’offre légale et l’offre non régulée est mouvante et incertaine Tovar et al (2013).  

  Ainsi, l’analyse du marché informel du jeu montre que, le secteur informel tout comme le secteur formel est un phénomène social, un secteur caractérisé par des modes d’organisations pérennes en termes d’acteurs, de lien social permanent et de règles de jeux stables et implicites (Kossi, 2018).

2.2.2.      La dissimulation du jeu informel sur l’espace de jeu formel : une pratique souterraine aux rationalités diverses 

Les pratiques dissimulées du Loto Ghanéen sur l’espace de la LONACI sont sous-tendues par une logique économique et une logique de maintien du jeu informel sur l’espace de jeu d’argent et de hasard ivoirien. D’abord, l’informalité du jeu de hasard et d’argent persiste du fait que le Loto Ghanéen permet de diversifier et d’accroitre le revenu des collecteurs. En offrant le jeu informel, les collecteurs perçoivent une double rémunération. Ils perçoivent une commission de 10% de mises cumulées à la fin du mois de la part de la LONACI, mais ils ont également une commission journalière de 30% que leur offre le jeu informel. Ainsi, le revenu quotidien journalier qu’offre le jeu informel est beaucoup plus avantageux comparativement au salaire de la LONACI.  De ce fait, l’une des principales motivations de la dissimulation du jeu informel par les collecteurs est d’améliorer leurs revenus. 

Outre la rémunération journalière des collecteurs, les gains du Loto Ghanéen sont aussi jugés plus avantageux que ceux de la LONACI. De fait, pour se maintenir sur le marché du jeu d’argent et de hasard, le Loto Ghanéen a revu à la hausse ses gains. Par exemple, le gain pour le ticket de 100F est passé de 20.000F à 25.000F tandis qu’avec le Loto Bonheur, le gain du ticket de 100F est de 24.000F. Ainsi, le jeu informel est jugé plus avantageux que le jeu formel, comme le confie ce collecteur de Loto Ghanéen.

           « Tu vois, le jeu ghanéen-là, quand nous coupons les tickets, directement on reçoit l’argent. Ça veut dire par exemple, si moi j’ai coupé pour 15000 F, pour mes 30% ou 40%, c’est comme j’ai 4500f dans les 15000f. Donc au lieu de verser 15000F, je donne 10500f et le reste de l’argent est dans ma poche, chaque jour on me paye. Or pour la LONACI, quand tu finis de couper, ce que tu as gagné, tu verses tout directement sans que 5f ne reste dans tes mains, et c’est à la fin du mois ils vont te payer. Donc il y a d’autres coupeurs qui ont jugé bon de couper dans les carnets de loto ghanéen même s’il a une machine, pour qu’il puisse avoir de l’argent chaque jour en espérant qu’à la fin du mois, il puisse avoir sa commission de 10% de la LONACI (…) »

K.G., 23 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan

En outre, le jeu informel est dissimulé sur les espaces de jeu formel pour maintenir le « Loto Ghanéen ». C’est une stratégie pour contourner les actions de répression de l’Etat et les normes qui encadrent la pratique de jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire. C’est en quelque sorte, un effet pervers découlant de l’intervention de l’État en matière de réglementation (Fortin, Op.cit.) du secteur de jeux d’argent et de hasard.

2.3.      Une offre illégale de plus en plus dématérialisée

Les différentes opérations visant la fermeture d’espaces de « Loto Ghanéen » ainsi que les arrestations de plusieurs promoteurs avec des amendes à l’appui participent à reconfigurer les modes d’organisation des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Le recrutement des coupeurs du Loto Ghanéen et la colonisation des espaces occupés initialement par ce jeu s’explique par la volonté de la LONACI de se rapprocher de la clientèle et de profiter des réseaux de clients détenus par ces derniers. Toutefois, les connaissances sur le jeu, les habitudes développées ainsi que le fait de croire qu’un jeu de loterie porterait plus de chance qu’un autre, amènent plusieurs clients à solliciter les propositions du Loto Ghanéen. Pour les coupeurs, cela représente une opportunité de maintenir une clientèle et d’accroitre par conséquent leurs revenus. Continuer à proposer les offres du Loto Ghanéen, revient à s’offrir une chance de percevoir les commissions journalières de 30% sur l’ensemble des mises en plus en des commissions mensuelles de 10% des mises cumulées.  

Dans cette perspective, la mobilisation des appels, des SMS ainsi que les échanges via des groupes WhatsApp et Facebook jouent un rôle important dans le maintien de l’offre illégale dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire. Ces usages ne sont pas tout à fait nouveaux dans le paysage du Loto Ghanéen, en revanche ils se sont accrus avec le renforcement des sanctions de la LONACI.  

2.3.1.      Les stratégies de contrôle de la LONACI à l’épreuve des identités virtuelles au sein des groupes WhatsApp et Facebook

La mise en place des groupes WhatsApp et Facebook permet la continuité de plusieurs activités qui ont participé à la notoriété et à l’identité du Loto Ghanéen. Parmi ces activités, l’on retrouve le partage de numéros dits surs ou pions et la publication des résultats. En effet, hormis le fait de fréquenter les espaces physiques pour valider les paris, il n’en demeure pas moins que bon nombre de parieurs vont dans ces espaces de sociabilité afin d’obtenir des informations sur de potentiels numéros gagnants. Les échanges dans ces lieux sont des moments pendant lesquels certains consolident leurs choix, d’autres les modifient et ceux qui n’avaient de pistes de numéros se laissent parfois convaincre par des joueurs experts. Aussi, un coupeur qui donne de bons numéros attire également des clients.

A travers ces réseaux virtuels, Internet offre une opportunité de reproduire ces activités dans un environnement où la capacité d’intervention de l’Etat reste limitée. Ce type d’activités en ligne est certes réglementé, des sanctions sont prévues mais très peu voire aucun administrateur de groupe n’a fait l’objet de réprimandes. Pour Trudel (2008), c’est un environnement dans lequel les États disposent d’une capacité limitée d’intervention. Internet ignore les frontières et peut souvent rendre futiles les interventions étatiques conçues sans égard aux caractéristiques que présentent les interactions dans cet espace virtuel.

Ces groupes sur Facebook et WhatsApp sont généralement tenus par des individus se désignant comme des experts au regard de leurs expériences de jeu (ancienneté, gains) et de leur capacité à produire un ensemble de calculs probabilistes présentés comme rationnels. Dans les débuts du jeu en Côte d’Ivoire, les experts se réclamaient de la nationalité ghanéenne. A ce titre, ces derniers paraissaient plus légitimes aux yeux des aspirants aux gains. Une perception qui s’est construite autour de l’origine et de l’histoire du jeu.

Ces groupes se sont vulgarisés sur Internet. Les parieurs sont amenés à s’inscrire moyennant 2 000 F CFA ou 3 000 F CFA comme droit d’adhésion. L’expert ou encore forcaster[9] est censé partager des numéros susceptibles d’apparaitre au tirage ainsi que les résultats de ces tirages. Le mode d’inscription dans les groupes est sélectif. Il se fait très souvent par réseau à savoir une connaissance, un ami qui connaît ou appartient à un groupe. L’enjeu ici pour les administrateurs est de mieux contrôler les membres sur la base de la confiance c’est-à-dire s’assurer que ce sont effectivement des parieurs et surtout qu’ils seront en mesure de leur restituer les 10% en cas de gains. 

       « Il y a des gens qui ont leurs propres groupes. On les appelle les forcaster. Ils font des groupes de deux ou trois personnes. Ils calculent à leur niveau et publient les numéros dans le groupe. Tous ceux qui sont membres du groupe sont censés jouer les numéros. Une fois ils gagnent, ils doivent lui donner une récompense de 30%. Maintenant si tu as gagné que tu as refusé de faire le dépôt, alors l’administrateur du groupe te retire immédiatement du groupe. Il y a des groupes aussi, avant d’y adhérer, tu dois payer une somme de cinq mille francs, de dix mille pour t’inscrire. »

K.G., 23 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan

Avec ces supports, les administrateurs peuvent se créer plusieurs identités virtuelles et diversifier les groupes qu’ils contrôlent. Le caractère mobile et flou de ces identités (parfois sous des pseudos) complexifie, en effet, la régulation de ces activités par la LONACI. L’inscription dans les groupes se fait en réseau. Il faut passer par un ami ou un coupeur pour se faire intégrer dans un groupe. C’est une manière pour les forcasters de maitriser plus ou moins leurs membres, c’est-à-dire limiter les risques de se faire prendre par des infiltrés et aussi de s’assurer qu’ils percevront leurs commissions en cas de gains.

2.3.2.      L’utilisation des appels et SMS, une pratique de contournement pour une clientèle privilégiée

A l’instar des groupes WhatsApp et Facebook, les appels téléphoniques et les SMS sont mobilisés comme stratégies de contournement aux normes d’interdiction et surtout comme une réponse au démantèlement des espaces de jeu du Loto Ghanéen.  A la différence, ces techniques sont plutôt l’apanage des coupeurs. Ces derniers s’en servent pour communiquer les informations relatives au jeu notamment des numéros favoris et les différents résultats. Ils soutiennent utiliser ces canaux pour maintenir le contact avec des clients de confiance. La confiance mise en exergue dans le cas d’espèce se traduit par la capacité du client à garder secret le fait de s’adonner au Loto Ghanéen en dépit des mesures d’interdiction. Cette confiance s’exprime également par l’aptitude du client à rembourser les mises effectuées en son nom par téléphone ou par SMS.

Les clients quant à eux s’inscrivent dans ces modes d’interaction autour du jeu avec des coupeurs qu’ils connaissent (un ami, une connaissance, un parent, etc.) de sorte qu’en cas de gains, le ticket qui est la preuve qu’ils ont parié leur soit restitué. Au-delà de leur caractère accessible comparativement aux groupes WhatsApp/Facebook qui nécessitent une connexion Internet et une relative maitrise des réseaux sociaux, les appels et les SMS traduisent une certaine intimité entre le coupeur et le client. Les SMS relèvent d’un mode connecté d’entretien du lien social avec les proches par le maintien d’une présence en continu (Licoppe, 2002, cité par Martin, 2007, p. 105)

L’utilisation de ces supports d’échanges vient accroitre la marge de manœuvre de ces différents acteurs dans le processus de [re]négociation de l’occupation de l’espace des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Pour Cheneau-Loquay (2008), les nouvelles technologies de l’information et de la communication constituent une cause importante de l’expansion d’un secteur informel (p. 3). Cette analyse transparaît dans le discours d’un coupeur de ticket Loto Ghanéen :

         « Au départ, quand on faisait Loto Ghanéen, on mettait des tableaux où il y avait la matrix et le clavier. C’est sur ça on affichait les résultats. Maintenant quand la police passe qu’elle voit un tableau sur lequel est inscrit le jeu ghanéen, on sait automatiquement qu’il y a un coupeur de Loto Ghanéen. Donc ils se font passer pour des joueurs et on l’attrape directement pour l’envoyer à la LONACI. Donc maintenant on demande de ne plus afficher les résultats aux tableaux. Chaque coupeur prend les numéros de ses clients et une fois que le résultat sort, automatiquement il leur envoie le résultat par message. »

N. A., 38 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso

Conclusion

La concurrence entre l’économie formelle et l’économie informelle à partir de l’analyse des jeux d’argent et de hasard est visible à travers les stratégies que les types de jeux (légal/illégal) mettent en place pour se maintenir sur l’espace de jeu ivoirien. L’étude montre que les acteurs du jeu formel et informel adaptent en permanence leurs stratégies pour exister et surtout contrôler l’espace des jeux de loterie. Pour conforter son monopole, la LONACI a procédé à la fermeture et à la colonisation des espaces du Loto Ghanéen par le Loto Bonheur.  Afin de maintenir l’offre illégale dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire, des coupeurs du Loto Ghanéen reconvertis en collecteurs de la LONACI usent de stratégies de dissimulation du jeu illégal sur l’espace de jeu légal. Aussi, les offres du Loto Ghanéen sont proposées de façon virtuelle à travers les groupes WhatsApp, Facebook et SMS pour contourner les normes d’interdiction du jeu informel.

Ainsi, l’étude nous amène à reconsidérer les frontières entre formalité et informalité dont les transformations sont perceptibles à travers le contexte de production et de reproduction des activités, les réseaux de relations dans lesquels sont insérés les acteurs ainsi que le rapport aux normes (formelles et informelles).

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Notes

[1] Docteur en sociologie à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, lanzeny@gmail.com

[2] Doctorant à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, tiery.sokoto@yahoo.fr

[3] Doctorant à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, yvonlago@gmail.com

[4] Ces chiffres relayés par Jeune Afrique le 6 octobre 2019 ont été communiqués par le directeur général lors d’un point de presse dressant le bilan annuel de la société.

[5] National Lottery Authority est l’entreprise responsable de l’organisation de tombola au Ghana

[6] http://lesoutrali.com/annonce/ghana-lotto/

[7] Le coupeur de ticket est utilisé dans le jargon du jeu pour désigner le distributeur des coupons des paris. Il est intermédiaire entre les promoteurs (légaux et illégaux) et les joueurs. Ses principaux rôles consistent à récupérer les mises de jeu sur des coupons, vérifier ces coupons en cas de gain et recouvrer dans certains cas les gains notamment dans le jeu informel.

[8]  N. A., 38 ans, chef d’agence LONACI, Aboisso

[9] Le forcaster découlant de l’anglais (origine ghanéenne donc anglophone) désigne toute personne se disant capable et également reconnue comme tel de prédire les numéros gagnants soit du fait de certains calculs liés à l’historique du jeu, soit par des compétences divinatoires ou métaphysiques. Dans les débuts du jeu en Côte d’Ivoire, les forcasters étaient déplacés du Ghana par certains joueurs. Mais de plus en plus, les forcasters sont présents en Côte d’Ivoire et officient sur les réseaux sociaux en créant des groupes de consultation plus restreints.