Numéros

L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE EN KABYLIE. UN MODÈLE D’AUTOGESTION PAR L’ENTREPRENEUR DU DON

Mohamed-Amokrane ZORELI

INTRODUCTION

Pendant les périodes de sa colonisation, nonobstant les efforts déployés et les moyens employés par les pouvoirs coloniaux pour y remplacer les institutions locales en vue d’en faire une société culturellement assimilable [1], la société Kabyle [2] est restée fidèle à sa personnalité propre caractérisée par les valeurs associatives ayant fait d’elle une société « des plus humaine en ce monde [qui] imposait à chacun sa solidarité » (Camus, 2011, p. 60 et 74). Durant la période postcoloniale, les logiques du socialisme et du capitalisme, appliquées successivement, ont fini par affaiblir les structures associatives locales. Dans le contexte actuel de globalisation où « la dynamique libérale se montre incapable de générer de l’intégration, la politisation de la société civile, l’organisation en association et en coopérative […] montrent qu’il existe actuellement un terrain propice pour l’économie solidaire » (Girard et Nunes, 2007, p. 397).

En Kabylie, les crises économiques et politiques qui se sont succédé durant la période postcoloniale ont laissé s’installer un état de déstructuration sociale. Du fait que la société essaie, depuis au moins deux décennies, de sortir de cette situation et de reprendre son destin en main, la Kabylie est devenue véritablement un terreau d’éclosion et un laboratoire d’expérimentation de formes associatives diverses.

Partant du postulat que pour la Kabylie, le défi est d’enfanter de nouvelles structures associatives vigoureuses, nous avons posé la problématique du comment, dans ce site de vie, « (re)trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous reste aussi libre qu’auparavant » (Rousseau, 1996, p. 28). Notre thèse est que dans le contexte kabyle, pour faire de l’économie solidaire une réalité qui puisse faire revivre ce que Camps qualifie de « République villageoise » (2007, p. 297), il suffit de donner les moyens d’agir à l’ « entrepreneur du don » (Caillé, 2004, p. 154) qui déterre, dépoussière et modernise les héritages locaux pour et par lesquels il réalise des innovations sociales. Lui donner les moyens en comprenant que, dans la logique de l’économie sociale et solidaire, « ce sont les acteurs qui, parce qu’ils sont toujours en train de réfléchir à leur propre pratique et de mettre en œuvre les leçons qu’ils tirent de leur propre pratique » (Drapri, 2015), sont seuls capables de définir les principes, la théorie de leur propre pratique.

Nous citons ici deux travaux ayant porté sur notre sujet pour préciser notre démarche méthodologique. Les auteurs de ces travaux, (Perret et Abrika, 2016 ; Peret et Achir, 2014), en abordant la réalité avec entre les mains des clés conceptuelles, n’ont à aucun moment signalé la présence du don en tant que mobile d’action ou en tant qu’action, alors que dans ce contexte, le don coule dans toutes les veines de la société (Zoreli, 2016). Ces travaux illustrent parfaitement cette situation où le « concret […] fait éclater de partout les catégories que nous lançons sur lui comme autant de filets voués à manquer […] leurs proies » (Caillé, 2004, p. 143). Nous ajoutons que notre vision, pour donner plus de consistance à l’idée de Charles Gide [3], est qu’une expérience réussie a plus d’importance que la plus séduisante des théories. Cette expérience contient les ingrédients à manipuler et les éléments à transformer pour la perfectionner à l’avantage de son territoire d’émergence, et montre concrètement le meilleur chemin à suivre aux territoires culturellement similaires à ce territoire d’émergence (logique de diffusion par imitation). Sur le plan méthodologique donc, nous allons procéder à la façon de Mauss, choisir de ne pas choisir de paradigme tout fait et faisant tout, « ne procéder d’aucun a priori spéculatif et se reposer sur ce qui se présente comme une découverte empirique » (Caillé, 2004, p. 163). Et notre découverte empirique est que l’économie solidaire de Kabylie est une « économie de l’union et de la fraternité qui [a des] mobiles propres de formation d’acteurs collectifs en projet de développement de soi : la fraternité, l’union et l’entraide à base de proximité plurielle, l’attachement solide à la famille, au clan et au pays, […] et les tensions conflictuelles stimulantes » (Zoreli, 2014).

Pour le traitement de cette problématique, nous avons opté pour l’analyse d’une expérience villageoise [4] de développement par l’action associative, celle du village d’Iguersafène [5], qui constitue, pour nous, l’expérience la plus accomplie de développement autogéré d’un village de Kabylie par le déploiement d’actions de solidarité associatives [6]. L’étude compréhensive et explicative de l’expérience du village d’Iguersafène nécessite un cheminement en trois temps. Dans un premier temps, nous allons tenter de présenter succinctement les principales caractéristiques du contexte où a germé l’expérience, pour caractériser les conditions de son émergence. Dans un deuxième temps, nous tenterons de synthétiser les principales réalisations qui montrent toutes les possibilités de développement par l’autogestion solidaire que l’expérience peut permettre. Dans un troisième temps, nous exposerons les éléments substantiels, les matériaux, que mobilisent les acteurs locaux en situation pour penser et concrétiser leurs projets associatifs, éléments qui font que l’expérience soit singulière à la fois par ce qui l’a rendue possible, par ce qui lui a fait obstacle, et par ses potentialités.

LES CARACTÉRISTIQUES CONTEXTUELLES

Il s’agira ici de présenter les caractéristiques générales du contexte ordinaire d’émergence de l’expérience de développement autogéré par l’économie sociale et solidaire dans le village d’Iguersafène. Nous présenterons successivement les caractéristiques territoriales puis les caractéristiques organisationnelles qui ont fait que l’expérience naisse ici, à tel moment et de telle façon.

Les caractéristiques territoriales

Nous nous limiterons à deux dimensions qui nous paraissent avoir un lien direct avec l’émergence de l’expérience du village d’Iguersafène : la dimension politico-juridique et la dimension historique.

Sur le plan politico-juridique, la Kabylie traditionnelle s’est donné une « organisation sociale comme si […] l’homme n’avait pas d’autres recours que de développer l’association avec les autres hommes dans la luxuriance des rapports humains » (Bourdieu, 2015/1958 : p. 12). Cette organisation se présente comme une « série d’emboitements successifs […] [permettant] l’unité de la société totale […] (:) l’unité politique est le clan, fixé sous forme de village (djemmaa ou thaddarth) ; plusieurs djemmaa forment une tribu (arch’), et plusieurs tribus forment la confédération ( thak’vilt), la plus haute société politique connue des Kabyles » (Durkheim, 1893/2002 : p. 164-165) ; elle a déterminé la vie des Kabyles, individuellement ou en groupe, jusqu’à la fin de la colonisation française. Durant la période postcoloniale, pour asseoir partout le pouvoir hégémonique de l’Etat et contraindre les membres de la société à s’y conformer, ont été introduites des mesures juridiques de contrôle des associations, mesures régissant les conditions de constitution, les principes de fonctionnement et les formes d’accompagnement de ces associations. Pendant cette période, deux contextes polico-juridiques ont influencé successivement et différemment le mouvement associatif en Kabylie : le contexte du socialisme et celui du libéralisme. Le premier, allant de 1962 à 1990, se caractérise par l’inhibition du droit d’association au profit de la logique de l’unicité des centres de décision. Durant cette période, la thajmaâth (djemâa) était assujettie à la cellule politique locale du Parti-Etat. Concernant les associations au sens moderne, la règle du double agrément apportée par l’ordonnance de 1971, qui concevait l’association comme une convention, permettait de les trier sur le volet, au profit d’un régime qui ne tolérait que les associations qui cadraient avec les orientations globales du parti-Etat. Cette loi a permis surtout la création d’associations religieuses et sportives. Il a fallu attendre l’année 1987 pour voir la législation algérienne autoriser la création d’associations, avec la loi nº 87-15 de juillet 1987, qui conçoit l’association comme un regroupement de personnes. Étant donné le contexte global caractérisé par l’inhibition des nouveautés, cette ouverture, faite pour repérer, structurer et mieux maîtriser, n’a pas permis une floraison associative en dehors de quelques domaines, comme les droits de l’homme.

Le deuxième contexte va de la fin des années 1980 jusqu’à nos jours. Durant cette phase, le droit d’association a été institué avec la promulgation de la loi 90-31 du 4 décembre 1990, suite à la crise économique aggravée par la révolte populaire de 1988 ; cette loi autorise « l’association apolitique à but non lucratif […] (qui) consiste en regroupement des connaissances et des moyens ». Les principales restrictions contraignantes de cette loi sont l’interdiction de la diversification des domaines d’activité et de la lucrativité des activités. La loi 12-06 du 12 janvier 2012 a apporté de nouvelles restrictions contraignantes [7], que d’ailleurs la société civile dénonce (Mehdi, 2014, p. 2). Mais malgré toutes ces restrictions, un nombre impressionnant d’associations a vu le jour durant cette période, notamment des associations socioculturelles durant les deux premières décennies, et des associations environnementales, scientifiques et de prise en charge de personnes handicapées durant la dernière décennie[8].

Venons-en à la dimension historique. Iguersafène, étymologiquement « le champ d’entre les rivières », est un village de près de 5 000 habitants, situé à près de 70 km au sud-est de la wilaya de Tizi Ouzou. Détruit dans sa quasi-totalité durant la guerre de libération, en 1957, après que « des dizaines de ses citoyens eurent rejoint le maquis », le village, racontent ses citoyens, à été reconstruit par ses enfants à la veille de l’indépendance en 1962. « La plupart des analystes observent nos réalisations pour saisir les secrets de notre réussite, et laissent ainsi leur échapper cet essentiel, que le village a été à l’indépendance intégralement reconstruit par ces propres citoyens », dit Rafik. « C’est cela qui a impulsé la dynamique d’autogestion actuelle dans notre village ». D’ailleurs, précise Hocine, un groupe de maisons individuelles, situé au bas du village, a été réalisé par des Hollandais juste après l’indépendance dans le cadre d’actions humanitaires, pour reloger les villageois, mais aucun villageois n’a accepté d’y résider, au mieux les utilise-t-on pour y mettre du foin »[9]. La rigueur climatique et la nature accidentée des terres aidant, la période postcoloniale a ouvert de nouvelles perspectives pour la réussite sociale aux villageois : l’entrepreneuriat, l’émigration et les études. Et ces perspectives ont fait justement que les émigrés, les universitaires et les entrepreneurs du village vont jouer un rôle important dans ce qui constitue aujourd’hui l’expérience de développement autogéré du village d’Iguersafène. Ainsi, en 2013, le village d’Iguersafène initie, par ses propres moyens, le premier projet de tri sélectif en Algérie. La réussite de ce projet va aider grandement le village à obtenir en 2014, le prix du village le plus propre, dans le cadre du concours organisée par l’Assemblée Populaire de la Wilaya de Tizi-Ouzou. En 2015, le village d’Iguersafène a accueilli le festival Raconte-Art, réussissant la meilleure version de l’événement.

Les structures d’action d’un site d’existence solidaire en réalisation

Il y a huit structures d’action solidaire qui combinent des ressources pour faire jaillir une vie par la solidarité dans le village d’Iguersafène.

Thajmaâth ou le comité du village

Fonctionnant essentiellement à base de lois ancestrales, thajmaâth statue sur toutes les questions qui engagent l’intérêt de la communauté. Ces principes de fonctionnement hérités du passé sont sans doute le principal facteur explicatif de son rayonnement. « Notre village compte près de 5000 habitants, dont 1400 participent aux assemblées générales » de la thajmaâth, nous indique le président de ce comité. Des transformations selon les mutations de l’environnement socioculturel et politique n’ont pas manqué de s’introduire utilement dans le fonctionnement de cette assemblée : par le passé, « notre comité du village était présidé par un des plus âgés jouissant de sagesse et d’expérience avérées, alors qu’aujourd’hui, le président est juste à la quarantaine », souligne un villageois.

L’association environnementale Alma-Vert d’Iguersafène

L’association Alma-Vert a été constituée par les citoyens d’Iguersafène en vue de prendre en charge les questions environnementales de son territoire. Tenue par les règles de la loi régissant le domaine associatif de ne pas déborder son champ d’activité, l’association Alma-Vert prend en charge exclusivement les activités ayant trait à l’environnement écologique.

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène a comme objectif l’organisation d’activités et la réalisation de projets relevant de domaines culturels variés, comme le théâtre, la musique et le patrimoine. Outre qu’elle donne une vie culturelle au village et à ses citoyens, cette association a le mérite d’impliquer la frange féminine et celle des enfants dans la dynamique associative.

L’association Village du monde d’Iguersafène

Créée en 2016 par un jeune licencié avec un groupe de citoyens du village, l’association « Village du monde d’Iguersafène » a comme objectif l’impulsion et la promotion du tourisme de montagne. Cette association a déjà jeté les bases de la préparation d’un terrain favorable au tourisme solidaire en organisant une vingtaine de randonnées pédestres, en élaborant un premier fascicule de présentation du village d’Iguersafène et en éditant un livre contenant le patrimoine de chants féminins anciens du village d’Iguersafène.

Le Groupe Randonnée Messaoudène

Constitué en 2008 et réalisant en moyenne une randonnée par semaine, le groupe Randonnée Messaoudène est une structure informelle qui vise plusieurs objectifs : découverte de la nature, épanouissement, rencontre de l’autre, thérapie, épanouissement par l’activité sportive et échanges avec d’autres groupes de randonneurs.

La chorale Thagarsafth des femmes d’Iguersafène

Créée en 2006, Thagarsafth, chorale des femmes d’Iguersafène, est spécialisée dans les chants féminins anciens, chants mortuaires et chants de fête, et la poésie féminine ancienne. Outre la préservation et l’enrichissement de ce patrimoine immatériel, la chorale des femmes d’Iguersafène participe systématiquement à l’animation territoriale lors d’événements culturels importants du village.

L’association culturelle Thasoutha Inazouren

Lancée en fin 2017 par un groupe de jeunes du village d’Iguersafène, l’association culturelle Thasoutha Inazouren, vise globalement à créer une vie culturelle au niveau du village et précisément à créer une animation artistique. Lors d’une réunion du comité du village, la création de cette association a été autorisée « à condition qu’elle ne fasse pas les mêmes activités culturelles que l’association culturelle Alma », explique Dda Ali.

Les comités de citoyens en émigration

Les citoyens d’Iguersafène en émigration ont constitué trois comités de citoyens selon la proximité et la densité à l’étranger : à Paris, à Marseille et au Canada.Sachant que le village d’origine a des besoins plus importants et plus réguliers en matière de soutien financier, ces comités se chargent de réunir des cotisations mensuelles obligatoires qu’ils envoient à la caisse du comité de leur village d’origine.

LES RÉALISATIONS LES PLUS IMPORTANTES PAR LA SOLIDARITÉ AGISSANTE

Comme dans la plupart des villages de Kabylie où, par le fait de la nécessité de prendre en main son propre destin, la vie associative coule dans le fleuve de la société d’une façon permanente, ce village a capitalisé jusqu’ici une multitude de réalisations par la solidarité agissante. Dans ce qui suit, nous allons nous focaliser sur ce qui constitue une vitalité créatrice de transformations sociales.

Eau de source : du captage au partage

En exploitant l’avantage naturel d’être dans un territoire situé dans un secteur de hautes montagnes, les citoyens ont trouvé la solution au problème de manque d’eau potable. Ils vont en 1992, par leurs propres moyens, réaliser un grand chantier de captage, d’adduction et de distribution d’eau potable à partir de sources situées à 6 km dans les monts de l’Akfadou surplombant leur village. En 2010, le réseau d’alimentation en eau potable a été réalisé en tubes de polyéthylène haute densité par les citoyens de ce village.

Grâce à ce projet, tous les foyers du village sont alimentés gratuitement et continuellement [10]. Il est utile de souligner que les villageois versent à la caisse commune la somme de 25 DA par mois et par foyer comme contribution pour la reconstitution du budget nécessaire au fonctionnement et à l’entretien du réseau de distribution d’eau. Par ailleurs, durant la période allant du mois de juin au mois d’octobre, la nécessité d’un rationnement dans la consommation oblige le comité du village à fixer un niveau maximal de consommation de 80 litres par jour pour chaque personne. L’excédent de consommation est tarifé à 0,50 DA le litre, à verser à la caisse du comité du village. Un autre point important à signaler ici réside dans le fait que, pour installer et entretenir le réseau de canalisation des eaux pluviales, le comité du village a trouvé une formule originale. « Les villageois se constituent en petits collectifs qui réalisent le travail à tour de rôle. Et comme les villageois ne peuvent pas toujours assumer leur obligation, le comité du village a demandé aux jeunes chômeurs du village de s’inscrire dans un registre spécial, et « dès qu’il y a quelqu’un qui ne peut pas assumer son rôle et qui ne s’est pas lui-même fait remplacer, le comité du village engage à la charge de cette personne le chômeur qui est le premier inscrit sur sa liste », explique Fahim.

Les déchets ménagers : du ramassage à la valorisation

Un problème des plus pesants, face auquel les autorités sont impuissantes en Kabylie est celui des déchets ménagers. En effet, en 2011, Iguersafène était encore un des villages qui souffrait le plus du problème des déchets ménagers, « c’était », dit Souhila, « le point noir du village qui avait exactement 17 décharges sauvages ».

Après une étude sommaire réalisée au niveau d’une décharge, « nous avons constaté », explique Mourad, « que plus de 70% des déchets sont biodégradables, et nous nous sommes dit qu’il faut réaliser un projet de tri sélectif et de compostage ». Pour passer à la concrétisation, « la commune ne pouvait pas financer ce genre de projets, car il ne figure pas dans la nomenclature des projets prévus par la réglementation. Il y a comme un vide juridique », explique un des membres de l’Assemblée Populaire Communale. C’est pourquoi, en 2013 les membres de l’association Alma-Vert et du comité du village ont décidé de mobiliser les moyens du village pour la mise en œuvre de ce projet.

Le comité du village à mis des bacs à proximité de tous les cadres de vie susceptibles de générer des déchets. Un camion acquis par ce comité passe tous les matins pour vider les bacs et transporter les déchets vers un espace clôturé et aménagé pour le tri des déchets.

Pour le tri et la transformation des déchets recyclables, ce village a réalisé une grande avancée relativement aux autres espaces de vie du pays. Le travail de tri des déchets ménagers s’y fait en deux étapes. D’abord au niveau des foyers générateurs qui font la première séparation entre les déchets biodégradables, les déchets en plastique, les déchets en papier, etc. Ces déchets sont mis ensuite dans des sacs distincts par les villageois. Après vient l’opération de ramassage et de transfert des déchets vers un centre de tri où les sacs sont vidés par les membres de l’association Alma-Vert et les citoyens du village qui font des lots distincts de déchets. Enfin, les déchets sont remis dans des sacs regroupés par catégories.

Les déchets biodégradables sont mis par les villageois dans des bacs de compostage aménagés et disposés spécialement, près d’une dizaine de silos en bois d’environ un mètre cube qui sont répartis dans l’agglomération villageoise. Après fermentation et transformation, un processus qui dure près de six mois, le compost est récupéré par les villageois pour être utilisé pour la fertilisation de leurs terres agricoles.

Après avoir réalisé le tri et le compactage des déchets [11], l’association propose leur vente à des récupérateurs de matières recyclables qui font des tournées régulières. Une grande partie de ces déchets est récupérée par l’entreprise REVAPLAST de recyclage de déchets en plastique et aluminium avec laquelle l’association Alma-Vert a une convention de partenariat depuis 2017, et « lorsque nous constatons une quantité importante de déchets entassés, nous appelons la Direction régionale de l’environnement qui contacte pour nous un acheteur », précise Hocine. A noter que les déchets en papier sont détruits sur les lieux du triage, car « il n’y a pas encore de recycleurs qui viennent les récupérer. Nous continuons de prospecter le marché pour trouver un acheteur », dit Lynda.

L’argent obtenu par la commercialisation des déchets recyclables [12] est utilisé pour réaliser des projets de développement durable et d’utilité collective. C’est ainsi qu’à titre d’exemple, « en 2014, on a, dit Mourad, acheté pour 25 millions des centaines d’arbustes plantés à travers le village et en bordure des routes ».

Un cybercafé et des services informatiques

Comme tous les citoyens du monde, les villageois d’Iguersafène ont été affectés par l’introduction des technologies de l’information et de la communication dans la vie quotidienne des personnes. C’est ainsi qu’en pensant à cette question, les membres de l’association ont identifié deux grands problèmes. D’abord que très souvent, les citoyens du village se trouvent contraints de faire des déplacements vers des centres urbains pour pouvoir transmettre un message ou un dossier par internet, imprimer ou saisir un document, etc., déplacements qui créent un vide, une dévitalisation du village. Ensuite, une partie des villageois, notamment les femmes, ont, de plus, le problème de la non maitrise de l’outil informatique. Il est donc, ont-ils conclu, utile de créer un cybercafé multi-services dans le village. C’est ainsi qu’une équipe projet a été constituée et un partenariat avec le comité du village a été engagé : le comité du village a mis à la disposition de l’association un local adapté aux exigences de l’activité et l’association Alma a acheté dix micro-ordinateurs.

Le projet, concrétisé en 2014, a permis au village de créer deux postes d’emplois permanents et à plusieurs dizaines de citoyens du village de mieux maîtriser des technologies de l’information et de la communication. Il a permis également à l’association d’avoir des ressources supplémentaires, puisque ce qui reste après la rémunération des deux salariés est versé à la caisse de l’association. Il a permis enfin et surtout aux citoyens d’avoir accès aux services informatiques au niveau de leur village et à moindre prix (à titre d’exemple, la connexion internet est à 40 DA l’heure, alors que dans le privé, elle est à 60 DA) ; ce qui participe de l’animation et de la vitalisation territoriale, puisque les villageois restent ainsi dans leur village.

Les ateliers de couture et de préparation de gâteaux

Ayant constaté un nombre important de femmes sans activité, les membres de l’association Alma ont pensé à créer un atelier de formation à la couture et à la préparation de gâteaux.

Pour concrétiser ce projet, trois partenariats ont été établis par l’association, avec le comité du village, la direction locale de l’éducation et le Centre de Formation Professionnelle et d’Apprentissage d’Azazga. Le comité du village a contribué en achetant un four, un pétrin et d’autres accessoires de préparation et de cuisson de gâteaux, pour près de 120 000 DA, le CFPA a offert 17 machines à coudre et le directeur de l’éducation à cédé un local non exploité situé dans l’enceinte de l’école primaire du village. L’association culturelle, pour sa part, fournit des matières premières et les salaires des formatrices, en plus de s’occuper de la gestion courante de l’atelier.

Les gâteaux produits dans l’atelier servent à deux usages. Une partie est écoulée au niveau d’expositions-ventes lors d’événements culturels auxquels participe l’association. La partie restante est donnée gratuitement à l’école primaire pour sa consommation par les élèves.

Le projet a permis de créer deux postes d’emploi permanents et de former jusqu’ici près de 270 femmes dont 30 venues des villages voisins du village d’Iguersafène ; parmi elles, « quelques unes, dit Dda Ali, ont ouvert un atelier personnel et d’autres ont été recrutées par des entreprises privées ».

Un village en projet permanent de réalisation de soi 

Les projets des collectifs de villageois permettent de faire surgir de nouvelles idées qui se transforment en nouveaux projets collectifs. En achetant des arbustes plantés dans le village, les villageois ont eu l’idée de se donner la possibilité d’instaurer dans le village la culture de plantation régulière d’arbustes. C’est ainsi que, souligne un membre de l’association environnement, « nous avons conçu un projet, en phase de lancement, de réalisation d’une pépinière pour cultiver des plantes et des arbrisseaux au profit des villageois ». Par ailleurs les sachets en plastique, non recyclables, ayant constitué un véritable casse-tête pour les villageois, ont inspiré une solution originale en projet pour l’association environnement. Il s’agit de « la suppression des sachets en plastique en dotant tous les ménages de paniers non jetables, frappés du sigle de l’association. Une sorte de retour au couffin d’antan », dit un membre de l’association. Dans le cas de l’alimentation en eau potable, avec l’augmentation de la population, la satisfaction des besoins actuels des villageois nécessite un débit supplémentaire, « surtout que, nous dit un des villageois, en été, le débit devient de plus en plus faible ». A cet effet, Un nouveau projet de captage et de canalisation d’eau de quatre sources est en phase de travaux réalisée à près de 50%. Sachant l’importance des moyens nécessaires pour l’activité associative et la vie socioculturelle, un projet est lancé pour une salle polyvalente qui va, selon les dires du président du comité, « contenir les bureaux des associations et du comité du village, une crèche, une salle des fêtes, une salle de sports, une médiathèque et des salles pour le transfert des ateliers de formation au tissage et à la préparation de gâteaux». Le coût de cette infrastructure à trois niveaux, dont le degré de construction est de 95%, est estimé à 3,7 milliards de centimes.

LES BONS INGRÉDIENTS D’UN TYPE DE SOLIDARISME BRILLANT

La vie par la solidarité active dans le village d’Iguersafène s’explique par des facteurs immanents. Pour saisir ces facteurs, nous avons choisi de laisser parler les auteurs de la pratique. La méthode choisie ici est de créer une atmosphère de débat détendue en étant prêt à saisir au vol d’utiles entendus et sous-entendus, débat à bâtons rompus au cours duquel nous introduisons des commentaires, des questionnements et des idées pour orienter la discussion selon nos attentes. Nous avons ainsi pu faire ressortir les facteurs suivants qui paraissent être déterminants.

Des solutions débrouillées sur le tas pour pallier l’absence de l’Etat

Dans ce village, la main de l’Etat régulateur n’a rien façonné qui puisse être mentionné dans tout ce qui fait la réussite globale du village : « Mis à part le goudron, dit un citoyen fièrement, tout ce que vous verrez dans notre village, nous l’avons réalisé nous-mêmes». Cette assertion exprime un sentiment global, sinon d’absence, du moins de défaillance de l’Etat. En vérité, l’Etat n’a pas fait que le goudron, « il a réalisé également d’autres infrastructures, comme une école primaire, une maison de jeunes, etc. », témoigne Kamal. Iguersafène, explique-t-il, « est comme tous les autres villages de Kabylie, où l’Etat fait le rudimentaire, sans études préalables, sans suivi et sans travail d’entretien. Ce par quoi notre village fait la différence, c’est l’organisation et l’action associatives ». Organisation et action qui ont fait que les structures associatives du village parviennent à suppléer l’Etat en matière de projets d’aménagement. En effet, « le village, déclare Hocine, a réalisé plusieurs projets à la place des collectivités locales et de l’Etat : une aire de jeux aménagée pour enfants, une maison des associations à quatre étages, une dizaine de fontaines publiques, des caniveaux pour les rues et ruelles et le dallage en béton armé de pistes, etc. ». Le plus grand problème qui se pose avec les pouvoirs publics dans le cas de ce village est que les possibilités de partenariat sont limitées et limitatives. A titre illustratif, Kamal cite le projet de cybercafé qui a « deux salariés qui ne sont pas affiliés à la caisse d’assurance, parce que le service administratif concerné dit qu’il n’y a pas de formule prévue par la loi pour affilier des personnes employées dans le cadre de projets associatifs. Le Centre de Formation Professionnel, au départ, avait pris l’engagement de prendre en charge près de 30 % de leurs salaires. Par la suite, il s’est rétracté, et la raison invoquée est l’absence de formule adaptée ». Hocine considère qu’il ne s’agit pas seulement de contraintes administratives, « pour moi, dit-il, c’est carrément des blocages administratifs ».

Diverses sources de financement locales

Il y a quatre sources principales de financement des projets réalisés dans ce village. La première est la communauté d’émigrés, un tableau des cotisations en euros est affiché dans le bureau local. Cette disposition inscrite dans le règlement est applicable aux émigrés et anciens émigrés à la retraite. Les résidents à l’étranger cotisent dès lors qu’ils ne participent pas aux travaux. Ils s’acquittent alors de leur contribution, entre 1,25 et 5 euros par mois, auprès des trois comités constitués à Paris, à Marseille et au Canada. La deuxième est constituée de la catégorie de citoyens du village ayant, par leur fonction (entrepreneurs, commerçants, cadres), la possibilité de réaliser une importante contribution au financement de projets collectifs. La troisième source est un ensemble de subventions aux associations, attribuées par les différentes institutions publiques locales. La dernière est constituée de rentrées exceptionnelles (dons et prix).

Sensibilisation-adhésion-formation

Dans le village d’Iguersafène, la gestion des projets est basée sur un travail de sensibilisation par rapport à l’attitude à adopter pour la réussite de chaque projet, en s’appuyant sur un travail de formation. Dans le cas de la prise en charge des déchets par la communauté villageoise, par exemple, « ça a commencé », dit Mourad, « avec une discussion de l’idée dans un petit groupe de citoyens, dans le café du village, et nous étions loin de penser que ça allait vraiment marcher ; nous nous sommes mis à en parler aux autres villageois, et au fil des rencontres, nous avons remarqué que les gens exprimaient leur adhésion à l’idée rapidement, et c’est ce qui nous a incités à passer d’une idée vague à l’élaboration du projet de tri sélectif et de compostage ». Par la suite, « le travail de sensibilisation », dit le président de l’association écologique, « s’est concentré sur les femmes du village, parce que nous savions qu’elles constituent l’élément fondamental dans le projet. On les a donc instruites sur le processus global ». A la fin, la sensibilisation se fait, enchaîne-t-il, avec « tous les autres membres de la société villageoise », notamment les membres de l’association écologique. L’implication des citoyens est effectivement totale, comme l’attestent ces propos d’un jeune du village, tenus au niveau du centre de tri des déchets : « Nous passons tous les week-ends ici à faire du tri, pour être toujours bien propres ».

La culture cultivée cultive la culture vécue

Les universitaires du village ont joué un rôle déterminant dans la conception et la mise en œuvre des projets. FeuMohand Messaoudène, qui était un enseignant-chercheur en biologie, a été « derrière la création de l’association environnementale. Il fut (également) président du comité du village d’Iguersafène de 1997 à 1999. Il a concrétisé avec les villageois le projet d’adduction d’eau potable, (et) par son travail et son expérience, il a conduit le village, en 2014, au premier prix du concours Village le plus propre », et, atteste Mourad, « il a même participé au ramassage et au tri des déchets ». L’implication de l’universitaire ici est totale. L’implication d’universitaires se fait aussi par des orientations et des formations in situ, comme le précise Mourad : « Monsieur Hamoum, un autre enseignant universitaire biologiste, nous a beaucoup aidés au départ dans le compostage ».

Il y a également le travail de conscientisation des villageois par des universitaires, « à chaque événement marquant, comme le huit mars, nous invitons un spécialiste pour que l’événement soit pour nous une fête et en même temps un moment d’apprentissage et d’éclairage », dit Kamel. Ce mode d’implication des connaissances et des connaisseurs permet une implication collective consciente. Consciente des enjeux comme l’atteste Souhila, ex présidente de l’association Alma-Vert, qui explique que « l’incinération du plastique émet des dioxines dans l’atmosphère, qui apportent des maladies, donc il faut vraiment trier, valoriser et vendre les déchets ». Consciente également des limites comme le montre Kamal en disant que « le projet de cybercafé réalisé par l’association culturelle Alma, qui a aujourd’hui perdu sa pertinence avec l’accessibilité des Smartphones, doit être transformé ». Consciente enfin qu’il faut de l’imagination pour relever de nouveaux défis, défis « de créer des projets structurants comme des coopératives », souligne Mourad.

Cette dimension permet enfin de faire vivre autrement le lien entre ceux d’ici qui assument la mission de développer leur village et ceux de là-bas qui aujourd’hui, à la différence des anciens qui se contentaient d’envois de fonds, essaient de participer aussi avec des idées : Fahim, écrivain vivant en France, « est régulièrement consulté sur nos projets et nous aide énormément même de l’extérieur », témoigne Rafik ; « même d’ici, j’essaye de les aider de mon mieux ; la dernière fois je leur ai fait un affichage d’annonce d’un événement culturel », atteste Fahim.

Le management participatif

Dans le bureau du comité du village, où est assurée une permanence continue, « un registre des doléances, dit le président du comité, est mis à la disposition des citoyens du village pour y porter leurs remarques, suggestions et réclamations ». Ainsi les responsables du village, sont informés en temps utile des nouvelles données dont il faudrait tenir compte. Par ailleurs, chaque président d’association du village se retrouve systématiquement membre des autres associations du village. Lors de la création de « l’association Village du monde », à titre d’exemple, « j’ai choisi, dit Rafik, porteur du projet, d’impliquer tous les autres présidents de nos associations, en insistant à ce qu’ils soient dans le bureau. Ainsi, tout le monde va se sentir responsable des résultats de l’association ». Cette méthode fait que tous les acteurs associatifs se sentent responsables de tous les résultats, comme elle permet la mutualisation des ressources et le partage des expériences. Cette organisation, qui a comme but ultime de consacrer « l’union de tous les villageois pour un seul objectif : tisser la fraternité » , disait Fahim, et de permettre de dire comme Lahnène, « nous n’avons pas de pauvre ici, c’est tout le monde qui est à peu près égal à tout le monde, grâce à une organisation d’entraide ». Comme le disait un autre citoyen, « les travaux collectifs se font par tous les citoyens du village, instruits et non instruits, femmes et hommes, les personnes âgées et les petits enfants qui aiment prendre exemple des grands ». Cette organisation n’est pas une adaptation d’un modèle extérieur : « Notre organisation, c’est la continuation du comité de village qu’on a hérité des ancêtres », explique Ali. Cette continuation-adaptation permet à la fois de rester, comme le dit Ali, « dans la voie de nos ancêtres », et en même temps de planifier et organiser le changement en élaborant « toujours au début de l’année un programme d’action annuel », souligne Kamal.

Le volontariat et le don de soi

Les citoyens d’Iguersafène viennent à bout de leurs problèmes communs grâce au volontariat et au don de soi. En effet, pour la réalisation des travaux, le comité du village, nous dit son président, « a à sa disposition près de vingt camions et sept autres appareils de travaux publics que leurs propriétaires, citoyens du village et entrepreneurs, mettent à notre disposition lorsque le besoin est manifeste ». Ces mêmes citoyens-entrepreneurs, dit encore ce président, « mettent aussi au bénéfice du village leurs compétences dans la gestion de projets, en passant de leurs chantiers privés aux chantiers du comité du village avec l’engagement, le sérieux et la disponibilité irréprochables ». Les autres citoyens du village se portent volontaires pour les travaux d’exécution. Le don se fait également en argent et autres formes : lorsque le village d’Iguersafène a abrité en 2015 le festival Raconte-Art, « les villageois ont assuré la sécurité, l’hébergement et la restauration des festivaliers, souligne Mourad. Le village devait juste héberger le festival, mais à la fin, nous nous sommes retrouvés avec une somme de 200 000 DA dépensée par les villageois pour assurer la réussite de l’événement », précise-t-il. Les femmes contribuent, comme par le passé, à ce cycle de dons : « Lors d’événements culturels importants qui s’organisent au sein du village, les repas des présents, ce sont les femmes du village qui en font don », précise Mourad.

La coordination par un quasi contrat social

Les structures d’activités solidaires et les citoyens d’Iguersafène coordonnent leurs actions de sorte qu’il y ait une complémentarité pour rendre vivable leur cadre de vie partagé : les projets d’intérêt commun concrétisés dans la localité ont été réalisés conjointement par les différentes structures d’action communautaire. C’est un système de valeurs, un ensemble de lois tacites, qui permet à cette coordination de se réaliser. Interrogé sur le fonctionnement du système de traitement des déchets dans le village, Kamal, a osé quelques mots explicatifs puis s’est excusé : « Je n’ai pas le droit de dire plus que ça, explique-t-il, ceci relève des prérogatives du président de notre comité du village ». En effet, dans le village d’Iguersafène, dit Dda Ali, « rien ne peut se faire sans l’accord du comité du village ». Ce quasi contrat social fait que personne ne peut s’accaparer les prérogatives d’une autre partie, ne peut fuir son devoir d’honorer sa dette envers la collectivité sans qu’il subisse une condamnation morale.

L’implication et l’émancipation de la femme

La femme joue un rôle actif dans les activités associatives du village Iguersafène. A titre illustratif, Zahia est dans toutes les associations du village et même elle représente le village à l’extérieur, « je participe », dit-elle, « à toutes les activités, mêmes les randonnées pédestres, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le travail de terrain ». L’autre exemple d’implication active des femmes est donné par Souhila qui a assumé la présidence de l’association Alma-Vert pendant un mandat. Les femmes d’Iguersafène jouent également un rôle participatif avec la contribution des femmes à la réussite de toutes les activités associatives du village, en réalisant des activités particulières, comme l’animation par la troupe des femmes. Par ailleurs, à travers plusieurs projets, comme l’atelier de couture et de préparation de gâteaux, les femmes font objet d’un travail progressif d’émancipation par le travail et la formation.

La prise de distance par rapport aux pratiques

D’une façon cyclique, les acteurs villageois se détachent et sortent de leur expérience pour l’observer, l’interroger. Il y a alors un dialogue qui s’installe entre les acteurs sur le décalage existant entre les structures existantes avec leurs réalisations et les attentes des villageois ou des porteurs des projets. C’est ainsi qu’un acteur associatif du village, lors d’une réunion d’évaluation de l’activité d’organisation d’un séminaire sur l’économie solidaire, organisé conjointement par les différentes structures associatives du village en avril 2018, « a demandé à ces organisateurs de dire quel est l’apport de ce séminaire au village », dit Mourad. Parfois, les villageois vont jusqu’à interroger les normes et les règles de leurs structures, comme c’est le cas avec le règlement du comité du village : « Il est soumis actuellement à débat, car les villageois veulent l’amender », disait un villageois. « Il faut l’adapter à notre époque, car le village et les mentalités ont évolué », expliquait-il. Le dialogue s’installe aussi entre les porteurs de projets, leurs réalisations et leurs façons de procéder. C’est le cas, par exemple de Mohand qui parle à chaud lors d’une randonnée organisée en 2015 : « Il y a beaucoup de participants, mais c’est un peu décevant parce qu’on n’a pas vraiment atteint l’objectif. Au moment où il doit y avoir de la curiosité, les gens préfèrent la guitare…, il y a une forêt, beaucoup d’espèces végétales et animales, logiquement, surtout les universitaires, parce qu’il y a beaucoup d’universitaires, beaucoup d’enseignants, les gens devraient avoir le sens de découvrir, parce que nous organisons une randonnée de découvertes, découvertes sur le milieu, mais aussi découverte de l’autre, pour se connaître. Peut-être qu’il faudrait d’abord expliquer au gens ce que est une randonnée ? », se demande-t-il.

Il suffit de détacher le regard des dogmes et des théories et de les porter sur la vie globale et concrète des villages de Kabylie, pour savoir que, pour ces villages, le développement autogéré et autorégulé par des activités solidaires n’est pas un simple idéal, c’est une réalité qui y est parfois la seule fonctionnelle. C’est le cas notamment du village d’Iguersafène, dont l’expérience a fait l’objet de cette étude, qui nous renseigne sur toutes les capacités et les caractéristiques spécifiques de cette expérience singulière.

Pour les capacités, nous avons vu cette économie solidaire, encore fragile et fragilisée par des blocages institutionnels et contraintes juridiques, se déployer d’ores et déjà avec efficacité dans tous les domaines : aménagement, prise en charge des personnes en difficulté, éducation au développement durable, alimentation en eau potable, tri sélectif des déchets, formation, création d’emplois, animation territoriale, tourisme et valorisation des patrimoine.

Concernant les spécificités, le cas étudié nous enseigne que l’économie solidaire actuelle en Kabylie se réalise grâce à un phénomène de résilience systémique, c’est-à-dire par des pratiques renouvelées, par la reproduction d’une partie du capital culturel ancien et l’intériorisation adaptative des éléments substantiels des pratiques solidaires relevant de la modernité. Ces mutations se font d’une façon douce, presque invisible, en réponse à des chocs positifs provoqués par la mondialisation (évolution des besoins) et des chocs négatifs provoqués par des pouvoirs publics (pratiques discriminantes travaillant le nivellement des spécificités locales et l’étranglement de l’autonomie décisionnelle). La réussite des projets est rendue possible par plusieurs facteurs convergents.

Il y a d’abord l’attitude, devenue habitude, de se prendre en charge sans attendre l’intervention de l’Etat et d’aller au-delà de ces solutions étatiques, en renouvelant la promesse de rester fidèles aux ancêtres qui s’en sortaient grâce aux structures associatives et valeurs de solidarité qu’ils ont construites, valeurs et structures qu’on n’hésite pas d’adapter selon les exigences de l’heure. Le savoir théorique acquis grâce à une instruction, les moyens financiers et le savoir être acquis grâce à l’émigration et le capital argent et le capital savoir faire acquis grâce à une expérience entrepreneuriale, tout devient un instrument, un moyen, au service de l’autogestion du développement du village ; ils constituent un autre apport en don qui s’ajoute aux formes anciennes – participation active aux réunions et aux travaux. En quelque sorte, on se fait animal économique, on émigre ou on s’instruit pour acquérir des capitaux à faire couler dans les circuits de don du village, et ainsi avoir en contre partie la reconnaissance et le prestige sociaux.

Il y a ensuite, à la fois une spécialisation qui apparaît dans la diversité des formes associatives permettant de couvrir par la diversification des projets une diversité de domaines de la vie villageoise, et une complémentarité englobante qui se matérialise par une coopération des différentes associations pour la mise en œuvre de projets d’intérêt collectif et pour l’entretien de biens communs. Les tensions conflictuelles bloquantes ici sont transformées en tensions conflictuelles stimulantes par un management participatif des projets, la valorisation symbolique de ceux qui font toujours mieux et l’implication de concurrents potentiels dans les mêmes projets pour mutualiser la responsabilité sur les résultats, le tout étant encadré par un quasi-contrat social faisant que chacun soit égal à tout le monde en matière de droits et de devoirs.

Le village d’Iguersafène a pu réaliser son idéal grâce aussi à l’implication féconde des universitaires qui aident à prendre de la distance par rapport à sa propre expérience pour l’interroger et penser son perfectionnement, à l’émancipation plurielle de ses femmes qui participent à la prise de décision, à la mise en œuvre des projets et à l’animation territoriale et au travail de sensibilisation et de formation des villageois dans et pour l’action associative.

D’autres villages de Kabylie se servent de l’expérience du village d’Iguerfène comme terrain d’apprentissage pour relancer ou consolider leur dynamique de développement autogéré par l’action associative, mais ce sont des fragments de cette expérience qui font objet d’apprentissage et de diffusion. Peut-être faute d’avoir un retour réflexif qui puisse les aider à saisir la totalité de l’expérience ? C’est ce qui fait l’utilité de ce travail.

Mohamed-Amokrane ZORELI

Enseignant-chercheur en sciences économiques
Faculté SEGSC Université de Bejaia 06000 (Algérie).
Adresse électronique : Zoreli.univbejaia@gmail.com

BIBLIOGRAPHIE

  • Bourdieu P., 2015/1958, Sociologie de l’Algérie, Bejaia, Tafat Editions.
  • Caille A., 2004, « Marcel Mauss et le paradigme du don », dans Sociologie et sociétés, 36(2), p. 141–176. (DOI:10.7202/011053ar).
  • Camps G., 2007, Les berbères. Mémoire et identité, Arles, Actes du Sud.
  • Camus A., 2011/1950, Chroniques algériennes (1939-1952), Alger, Belles-Lettres.
  • Durkheim E., 2008/1893, De la division du travail social, livre 1- Une édition électronique réalisée à partir du livre d’Émile Durkheim (1893), De la division du travail social. Paris : Les Presses universitaires de France, 1967, huitième édition, 416 p. Collection : Bibliothèque de philosophie contemporaine, Édition complétée le 15 février 2002 par Jean-Marie Tremblay à Chicoutimi, Québec, revue, corrigée avec ajout des mots grecs manquants par Bertrand Gibier le 28 juin 2008.
  • Girard C & Nunes F., 2007, « Politiques publiques en faveur de l’économie solidaire au Brésil, travail, intégration et capital social », in Laurent Fraise, Isabelle Gerin & Jean-Louis Laville (dir.), « Economie solidaire : des initiatives locales à l’action publique », Revue Tiers Monde, n° 190, avril-juin, Paris, Armand Colin, p. 379-399.
  • Mehdi M., 2014,« Loisur les associations : L’épée de Damoclès », Le Quotidien d’Oran, Quotidien national d’information, du 15 janvier. [En ligne]. http://www.lequotidien-oran.com/?archive_date=2014-01-15.
  • Perin M., 2006, « Charles Gide est-il toujours d’actualité ? », La Revue Internationale de l’Economie Sociale, no 301, p.65-81.
  • Perret C & Achir M., 2014, « L’économie sociale et solidaire ou la modernité de la tradition en Kabylie ». <hal-00995426>. [En ligne]. https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-00995426/document.
  • Perret C & Abrika, B., 2016, « Capital social, confiance et développement territorial. Une étude appliquée en Kabylie », Développement durable et territoires [En ligne], Vol. 7, n°2 |, mis en ligne le 28 juillet 2016, consulté le 09 février 2018. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/11340&nbsp;; DOI : 10.4000/developpementdurable.11340.
  • Rousseau J-J., 1996, Du contrat social et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité, Paris, Booking International.
  • Zoreli M-A., 2016, « La Kabyle : don, réciprocité et résilience systémique. Le renouvellement des pratiques », in Cahiers de Sociologie Economique et Culturelle. Juin 2016, n° 61, p. 61-89.
  • Zoreli, M-A., 2014, « L’économie solidaire en Kabylie, Une économie de l’union et de la fraternité », Revue du MAUSS permanente, 23 juin 2014 [en ligne].
  • http://www.journaldumauss.net/./?L-economie-solidaire-en-Kabylie.

Notes de bas de page

[1] Ce travail est une version révisée d’un travail présenté sous la forme d’une communication au colloque international « Economie sociale et Solidaire dans un contexte de multicuturalité, diversité et développement territorial », qui s’est déroulé les 15, 16 et 17 Un effort de déculturation a été subi notamment durant l’invasion arabe, la colonisation française et, à un degré moindre, la colonisation turque, d’après Gaid M. A ce sujet cf. l’un des ouvrages de cet auteur : (1991). Avril 2015 à Mendoza (Argentine).

[2] Région contenant la population autochtone d’Algérie parlant le Kabyle, la Kabylie est difficile à délimiter géographiquement avec exactitude, étant donné que les subdivisions administratives ne correspondent pas aux réalités socioculturelles. Cependant, nous souscrivons à cette présentation de Camille Lacoste-Dujardin : « Les Kabyles sont d’abord des imesdourar « montagnards », ce dont ils sont fiers. Tamourt leqbayl, le « pays des Kabyles » ou la « patrie kabyle » et la « terre kabyle » tout à la fois, à laquelle ses habitants sont très attachés, est en effet un ensemble montagneux, la Grande Kabylie, très densément peuplé (en moyenne 200 hab./km2) qui, à une cinquantaine de kilomètres à peine à l’est d’Alger, s’étend sur un peu plus de 200 km d’ouest en est et une centaine du nord au sud. Je distingue ici de cette Grande Kabylie les « Petites Kabylies » qui lui font suite et comprennent, vers l’est, les massifs de Jijel, des Babors et, vers le sud, la région de Bordj Bou Arreridj, plus arabisés. Et je considère que la région à l’ouest de Béjaïa fait partie de la Grande Kabylie. Bordées au nord par la Méditerranée, les montagnes de la Grande Kabylie surplombent vers le sud, par la haute sierra calcaire du Djurdjura, la large vallée de l’oued Sahel-Soummam, qui rejoint, au nord, la côte méditerranéenne au port de Béjaïa ». (Lacoste-Dujardin, 2001, p. 58-59).

[3] D’après Pénin, Gide aurait répété plus de cent fois « l’affirmation […] selon laquelle une expérience sociale qui réussit a plus de signification que cent qui échouent » (p. 68)

[4] Dans un premier temps, en 2014, nous avons administré un questionnaire aux responsables associatifs du village, contenant des questions directes liées aux caractéristiques du village, à ses structures associations et aux projets concrétisés et leur mode de réalisation. Nous avons également exploité des témoignages à chaud des villageois sur leurs activités associatives. Dans un deuxième temps, entre le mois de février 2017 et le mois de juin 2018, nous avons réalisé une série d’entretiens avec les acteurs associatifs du village sous forme de recherche participative dans le cadre de la conception, la préparation et la mise en œuvre d’un projet de séminaire sur l’économie solidaire. Des précisions supplémentaires ont été demandées aux acteurs associatifs du village durant le mois de novembre 2018.

[5] Sachant qu’il y a en Kabylie une constellation de cas de réussite du travail associatif, nous considérons que le cas de ce village y constitue l’idéal possible de toute la société kabyle par l’importance de ses projets, la diversité de ses acteurs et le degré d’autonomie de financement et de décision de ses activités.

[6] L’expérience de tri sélectif, de compostage et de valorisation des déchets du village d’Iguersafène, la première en Kabylie, s’est diffusée dans plusieurs localités. Le village a servi de terrain d’apprentissage et les acteurs du village se sont faits formateurs bénévoles pour plusieurs autres villages, comme ceux des communes de Bouzeguène et de Yakourène de la wilaya de Tizi-Ouzou et des communes d’Aith Maouche et de Barbacha de la wilaya de Bejaia. Il y a quelques villages qui ont bien réussi leur apprentissage, puisque, dit Mourad, « ils sont venus à Iguersafène pour apprendre et maintenant ils ont dépassé l’expérience d’Iguersafène en la perfectionnant ».

[7] Cette loi fixe les membres fondateurs au nombre de dix pour les associations communales et les comités de village et de quartiers, quinze pour les associations wilayales, issues de deux communes au moins, vingt et un pour les associations inter-wilayales, issues de trois wilayas au moins, vingt cinq pour les associations nationales, issues de douze wilayas au moins. Un dossier constitutif à déposer auprès d’administrations compétentes est nécessaire et un partenariat avec une association, ONG, institution ou fondation étrangères sans l’autorisation des autorités compétentes est interdit.

[8] A titre illustratif, en 2014, dans la wilaya de Tizi-Ouzou (équivalent d’un département français), qui compte près de 1 142 991 habitants, 67 communes et 500 villages, il y a 5178 associations tous caractères confondus, d’après le chef de service de la réglementation générale (DRAG) de la wilaya,1394 comités de villages et de quartiers, 860 association à caractère culturel, 678 associations sportives, 759 associations religieuses, 322 associations de prise en charge des handicapés, 136 associations de la jeunesse et de l’enfance, 116 associations scientifiques et 50 associations environnementales ; « au premier trimestre 2014, précise ce responsable, près de 25 nouvelles associations ont eu leur agrément ».

[9] Un intrépide qui, pour échapper à l’exigüité de la maison familiale, avait osé dire qu’il allait y déménager, « il s’est vite rétracté, parce que, raconte Rafik, son frère ainé l’a interpellé, lui demandant comment pouvait-il penser à déshonorer la famille » ; ne pas habiter dans la maison familiale, construire dans la propriété des ancêtres était en effet, dévalorisant pour toute la famille.

[10] Pour montrer l’importance de ce projet, soulignons que les villages qui comptent sur l’Etat sont alimentés en moyenne pendant trois heures tous les quinze jours.

[11] L’association Alma-Vert a acquis un compacteur à 400 000 DA en 2016. Pour payer le prix, « le comité du village a prêté l’argent nécessaire à l’association, par la suite on lui a remboursé la somme, précise Mourad ».

[12] Les déchets en plastique type PE sont cédés à 30 DA le Kg, type PET à 20 DA le Kg et les déchets en aluminium à 15 DA le Kg.

Numéros

L’OUTSIDER OU L'HISTOIRE DE JÉROME KERVIEL : UN EXEMPLE D'APPORT DU CINÉMA À UNE ANTHROPOLOGIE DES MARCHÉ FINANCIERS

Thierry SUCHÈRE

INTRODUCTION

Auteur de Virtue, fortune and faith: a genealogy of finance [2005], l’anthropologue M de Goede propose une histoire intellectuelle des marchés financiers dans les pays occidentaux. Elle rappelle qu’il a pu exister une conception ancienne ancrée tant dans l’opinion publique que dans le monde de la culture qui voit dans la finance une activité passablement irresponsable. Les marchés de capitaux n’existent pas à l’état de nature. Au XIXe siècle, nos sociétés débattent pour savoir s’il faut autoriser ou non ces nouvelles institutions. En France, ce débat a son prolongement dans le roman de Bourse du XIXe siècle. On pense à des romans, nouvelles… tirés des œuvres d’Honoré de Balzac, Émile Zola, Alexandre Dumas fils, Guy de Maupassant… (cf. Relfait C. [2007], Suchère T. [2017], [2016]). Les Bourses de valeurs sont appréhendées sous l’angle de la morale moyennant un rapprochement entre le jeu d’argent et la spéculation. Réaliser une bonne opération boursière est une affaire de chance ou le résultat d’un puff (une arnaque) mené par des spéculateurs filous au détriment de l’épargnant moyen.

En France, le dernier des grands romans de Bourse est probablement L’Argent [1891] d’Émile Zola. Dans sa thèse intitulée Les scandales financiers, naissance et déclin d’une forme politique [2003], le sociologue Damien de Blic défend l’idée d’un déclin des approches critiques portant sur la finance, symptôme d’un rapport entre la société à l’argent qui tend à se normaliser. Dans sa conclusion, il cite le critique littéraire André Wurmser « On ne parle plus d’argent. L’argent a perdu toute valeur, littéraire s’entend, tout pouvoir d’inspiration. Le romancier contemporain qui prendrait la Bourse pour cadre aurait sont petit succès de curiosité… mais qui romance le pouvoir de l’argent ? Qui fait de l’argent l’armature de son œuvre ? Quel argent ? » (De Blic D. [2003], p. 624). Des romans et des bandes dessinées de parution récente traitent de la finance, mais ils sont loin de marquer leur époque du fait de leur faible qualité littéraire (cf. les romans de Paul-Lou Sulitzer Money [1980], Cash [1981], Fortune [1982] ou la bande dessinée Largo Winch [1990] du scénariste Jean Van Hamme et du dessinateur Philippe Frank…).

A l’opposé, nous défendons l’idée que le regard critique porté par les arts, la culture… sur le monde de la finance, de l’argent n’a pas disparu. Le grand public passe simplement plus de temps à regarder les écrans de cinéma, télévision, ordinateur… Contemporain de l’émergence du capitalisme actionnarial, le film Wall-Street [1987] d’Oliver Stone est le premier d’une longue liste de films récents qui traitent de la Bourse, ses acteurs et leurs pratiques. Parmi les plus connus, on peut citer Le loup de Wall Street [2013] de Martin Scorsese, The Big Short : le casse du siècle [2015] d’Adam McKay ou encore Money Monster [2017] de Jodie Foster… Ces films du XXIe siècle sont les héritiers du roman de Bourse du XIXe siècle. Ici, nous analyserons L’outsider du réalisateur Christophe Barratier paru sur nos écrans en 2016. Notre choix se justifie par le fait qu’il traite d’un fait divers récent dont les Français ont beaucoup entendu parler sans pour autant avoir les moyens d’approfondir parce qu’il s’agit de quelque chose de complexe ou rendu volontairement complexe par un monde de la finance qui ne souhaite pas nécessairement qu’on y regarde de trop près. Avec ce papier, on se propose de montrer qu’avec ce film, nous disposons là d’une illustration pertinente à destination du grand public du système des relations professionnelles caractéristiques de l’univers de la finance.

LE RÉSUMÉ DU FILM

Le film L’outsider résume la période qui va de l’embauche de Jérôme Kerviel par la Société Générale jusqu’à sa mise à pied suite à la découverte de ses écarts de conduite. Il parle des origines modestes de Jérôme Kerviel. En 2000 et après un parcours universitaire classique en sciences économiques, Kerviel entre à la Société Générale par la petite porte. Il est affecté au middle office. Il automatise des calculs à réaliser quotidiennement (des macros sur Excel) et dont la salle de marché a besoin pour connaitre sa position au jour le jour. Il est repéré par un responsable de desk[1] : Fabien Keller (Alain Declerck). En 2002, il est promu assistant trader. S’ensuit une période probatoire de trois ans au cours de laquelle il apprend le métier et gagne la confiance de l’équipe de trading. En 2005, il obtient sa licence de trading.

En janvier 2008, la Société Générale est prise dans la crise des subprimes et perd 2,1 milliards d’euros. La banque centrale (l’autorité de régulation) demande aux banques françaises un rapport sur leur situation financière, leurs engagements sur les marchés… Un contrôle interne révèle que la banque aurait été victime des agissements d’un de ses salariés. Trader vedette, Jérôme Kerviel a dépassé les limites d’engagements qui lui étaient imparties. Il a masqué des prises de risque par ailleurs très rémunératrices en passant des écritures portant sur des opérations fictives dans la base de données de la Société Générale. La banque sait que le rapport qu’elle doit remettre va être commenté par les médias et scruté par les marchés. Elle prend peur. Le lundi 21 janvier 2008, Jérôme Kerviel est mis à pied. La banque décide de solder toutes les positions de Jérôme Kerviel alors que les conditions de marché ne lui sont pas favorables. Le lundi 21 janvier correspond à un jour férié aux États-Unis. Les investisseurs américains manquent à l’appel. La décision de la Société Générale fait anormalement gonfler l’offre de titres face à une demande atone. La banque perd 5 milliards d’euros (6,5 milliards d’euros dus au débouclage précipité – 1,5 milliards d’euros de bénéfice réalisé par Jérôme Kerviel en 2007 reportés moyennant des opérations fictives sur l’année 2008).

ÉPISTÉMOLOGIE D’UNE ŒUVRE DE FICTION ÉCONOMIQUE.

L’outsider est un divertissement destiné au grand public. Le divertissement porte sur un objet sérieux, le trading, et sur un fait tiré de l’actualité judiciaire : l’affaire Kerviel. Est-ce qu’il est susceptible de nous apprendre quelque chose sur l’économie, l’argent, le monde de la finance… ? Écrire en universitaire sur un film de fiction qui a pour sujet la Bourse suppose de se positionner au moins du point de vue de l’épistémologie. Parmi tous les discours qui ont pour objet les marchés de capitaux (l’article rédigé par un économiste ou un sociologue… mais aussi les fictions que sont le roman, le film…), il faut faire le tri entre le vrai et le faux… Ceci suppose de s’interroger sur le travail d’exploration préalable au tournage du film, les sources mobilisées pour l’écriture du scénario, les précautions prises par le réalisateur au moment du tournage pour rester au plus proche de la réalité.

Sur le plan des sources, le réalisateur Christophe Barratier dit avoir lu tout ce qui a été publié sur l’affaire Kerviel y compris les livres à charge. Pour le scénario, il s’est appuyé sur la première partie du livre de Jérôme Kerviel L’engrenage : mémoire d’un trader [2010]. L’histoire est donc racontée du point de vue forcément subjectif de Jérôme Kerviel. Le réalisateur admet avoir pris quelque libertés pour les besoins de la fiction. Il lui fallait trouver un rythme susceptible de retenir l’attention du spectateur. Aucun des autres protagonistes de l’affaire Kerviel (notamment ses anciens collègues de l’équipe de trading …), n’a souhaité répondre aux questions du réalisateur au moment de l’écriture du scénario afin d’éviter d’avoir à se retrouver en porte à faux vis-à-vis du monde de la finance dans lequel ils travaillent encore, et suite à un accord écrit passé avec leur ancien employeur la Société Générale dans le cadre d’une procédure de licenciement. Christophe Barratier dit avoir également beaucoup lu sur le trading pour préparer son film. Une équipe de consultants spécialisée dans le trading (Krechendo Trading) est intervenue au moment du tournage afin que les acteurs sonnent juste lorsqu’ils jouent le quotidien d’une salle de marché. Le réalisateur dit avoir rencontré deux difficultés majeures. Il lui fallait ne pas prendre le risque d’un procès en diffamation venant de la Société Générale. Il lui fallait également ne pas nuire à Jérôme Kerviel en attente de son procès en appel.

Au final, nous avons là un film qui pourrait être qualifié de réaliste et de naturaliste s’il s’agissait d’un roman. Il est réaliste, le réalisateur s’attachant de près à un travail de décryptage de caractères qu’il n’enjolive pas. De l’avis de Jérôme Kerviel le film « est fidèle d’un point de vue psychologique, tant factuel que psychologique. C’est fidèle à ce qui s’est passé et au personnage, dans sa complexité aussi, que j’ai pu être à l’époque dans le cadre de ce métier. Je trouve que cela reflète bien ce qui s’est passé. Cela reflète bien la psychologie qui était la mienne à l’époque » (cf. le supplément au DVD avec un dialogue entre Jérôme Kerviel et Christophe Barratier, 22mn30 – 22mn45). Il est d’inspiration naturaliste empruntant à la méthodologie anciennement décrite par Émile Zola dans Le roman expérimental (1880) reposant sur un long travail d’exploration préalable de l’univers dans lequel évoluent les personnages de sorte que sont bien rendus par le film les us et coutumes qui gouvernent les salles de marché.

LE PLAN DU PROPOS

Dans une première partie, on montrera que le film recoupe une importante étude faite en sociologie des marchés financiers sur le mode de l’observation participante (Godechot, O [2009], [2001]). Seront notamment mis en évidence : (i) la hiérarchie entre les activités de marché qui rapportent de l’argent et des activités de support qui en coûtent; (ii) le recours à des méthodes d’aide à la décision controversées telles que l’analyse chartiste ; (iii) une équipe de traders qui vit repliée sur elle-même et cultive sa marginalité ; (iv) une intelligence individuelle du marché et des comportements puérils du groupe des traders ; (v) des conflits entre traders et le responsable d’équipe à propos des objectifs à atteindre et de la répartition du bonus. La seconde partie du papier permet d’envisager deux explications à la fois complémentaires et contradictoires aux dérapages de Jérôme Kerviel. En premier lieu, la sociologie (cf. Howard Becker [1963]) voit la déviance comme une activité de groupe. Les traders répondent tant bien que mal à un système d’injonctions contradictoires. Il leur faut respecter les règles fixées par leur employeur qui leur demande de ne pas spéculer versus leur hiérarchie qui leur assigne des objectifs qui ne peuvent être atteints qu’en commettant des actes délictueux au regard des règles qui gouvernent la profession.

La hiérarchie se fait complice si elle fait semblant de ne rien voir parce que cela sert ses intérêts. En second lieu, la psychologie des addictions (cf. Marc Valleur et Christian Bucher [2006], [1997]) voit le trader comme un joueur professionnel qui gagne sa vie en pariant de l’argent et mobilise pour ce faire des savoirs. Chez tous les traders, il existerait un risque de basculement vers une forme de jeu pathologique avec en bout de course le dérapage et la ruine inconsciemment souhaitée signe que la pulsion de mort est bien à l’œuvre.

LA HIÉRARCHIE ENTRE SALARIÉS ŒUVRANT SUR LES MARCHÉS DE CAPITAUX DANS LE CADRE D’UNE BANQUE D’AFFAIRES ET D’INVESTISSEMENT

L’activité bancaire repose sur deux gros segments : la banque de dépôts et la banque d’affaires et d’investissement. La banque de dépôt gère les comptes des particuliers et des petites et moyennes entreprises et les opérations qui y sont liées (la mise à disposition de moyens de paiement, l’obtention et le remboursement de crédit…). La banque d’affaires et d’investissement conseille les grandes entreprises sur le financement de leur croissance, faciliten les restructurations industrielles via les opérations de fusion /acquisition… Elle inclut un pôle d’activités sur les marchés financiers dans lequel œuvrent un back, un middle et un front office (cf. Godechot O. [2001], p. 97-102). Au front office, se trouvent les personnels qui négocient des titres sur les marchés financiers, placent l’argent de la banque et des clients… Le middle et le back office sont sur des activités de support moins prestigieuses. Le middle office regarde si les limites d’engagement prévues dans le contrat que le client (la contrepartie) signe sont respectées, si sont respectées les limites d’engagement de chaque trader, demande confirmation portant sur les opérations réalisées aux nom du client, effectue le rapprochement entre la confirmation signée par le client et les mouvements de fonds et de titres, mesure en fin de journée les profits et des pertes dus à l’activité des traders sous la forme d’un calcul dit de valorisation. Le back office est vu comme le dernier maillon de la chaîne. Il recouvre des actes administratifs et techniques : l’informatique, la comptabilisation des opérations avec les clients, la facturation, les encaissements et les décaissements…

Entre ces trois composantes, prévaut une hiérarchie qui s’explique à un premier niveau par le fait que le middle et le back viennent en appui / renfort du front office. Le front office est un client important qu’il faut servir avec célérité. Aux personnels du middle et back office, on ne demande pas de comprendre la stratégie du trader. «Kerviel affecté au middle office : Voilà le travail. Les cours sont à jour. Les traders sont contents et trader content égale trader pas chiant. Une collègue du middle office : Jérôme, il y a ton pote Keller du trading qui vient d’appeler. Il a l’air bien énervé. Kerviel : Ok, bien je le rappelle. La collègue : Non, non, il veut te voir en salle. Kerviel : En salle ? Mais qu’est-ce qu’il a encore ? La collègue : Tu crois qu’il a pris le temps de m’expliquer » (Barratier C. [2016], 5mn07 / 5mn17). La hiérarchie s’explique par le découpage qui résulte d’une vision de l’entreprise propre au contrôle de gestion en termes de centre de profit et centre de coût. Les traders rapportent de l’argent à la banque alors que le middle et le back office en coûtent. On peut penser qu’il y a là une contradiction génératrice de dysfonctionnements pour la Société Générale qui vante les mérites de son système de contrôle comme étant l’un des plus performants au monde et le traite parallèlement comme source de dépenses improductives.

La hiérarchie entre salariés se perçoit dans la façon qu’a chacun d’occuper l’espace de travail. Au cours des années 2000, la Société Générale occupe deux tours du quartier de La Défense qui comportent respectivement 36 et 37 étages. La salle des marchés est située au 21ème étage. Les demi-dieux de la finance tutoient les sommets de l’Olympe. Le middle / back office sont localisés aux étages inférieurs. La hiérarchie est perceptible dans la façon dont les traders s’adressent aux personnels du middle / back office. Elle est empreinte au mieux d’une forme de condescendance. Au pire, les insultes fusent. « Un trader : C’est toi que je viens d’avoir au téléphone ? Kerviel : Pourquoi ? Le trader : Je ne sais pas qui est l’abruti qui t’a recruté, mais écoute-moi bien : Nous, on rapporte du fric. Vous, vous en coûtez. Alors tu fais ce que je te demande comme je te le demande. Kerviel : Écoute, tu le prends comme tu veux, mais moi je sais qu’ils sont bons mes chiffres. Le trader : Et moi je te dis que c’est de la merde. Alors tu te retires les doigts du cul que j’entende le plop. Kerviel : Eh, mais trader ou pas trader, personne ne me parle comme ça. Le trader : Ah bon. Eh bien, c’est pourtant ce que je viens de faire » (Barratier C. [2016], 9mn25 / 9mn46).

LES MÉTHODES UTILISÉES PAR LES TRADERS POUR LES AIDER DANS LA PRISE DE DÉCISION

Dans son livre, Olivier Godechot fait le tour des savoirs et techniques mis en œuvre par les traders pour prendre position sur les marchés financiers (cf. Godechot O. [2001], p. 189-241) : la modélisation mathématique, l’analyse de l’information économique et le chartisme (ou analyse de graphe)… Il utilise l’expression de « bazar de la rationalité » pour évoquer l’image d’une caisse à outils dans laquelle chaque trader est libre de puiser la technique qui lui convient le mieux, celle qu’il maîtrise, celle en laquelle il croit… pour l’aider dans sa prise de décision. Le chartiste est celui qui a le regard exclusivement tourné vers le marché. Il suit des courbes qui reflètent comment la foule qui fait le marché réagit aux événements. Face à des événements similaires, la foule réagit souvent de la même façon. On gagnera contre le marché si l’on est en mesure de deviner un temps avant les autres les points de retournement des courbes qui correspondent à des revirements de l’opinion quant à la valeur d’un ou plusieurs titres : vendre avant que le cours ne chute / acheter avant qu’il ne remonte. Le chartiste déduit les cours futurs de graphiques portant sur les cours passés. On peut lui opposer l’attitude fondamentaliste pour qui le cours des titres reflète ce qui se passe au niveau des entreprises et qui implique de s’intéresser à la comptabilité, au reporting financier… Pour la théorie économique standard, les agents sont rationnels. Ils exploitent toute l’information disponible. Les variations du cours s’expliquent sur la base de ce qui se passe à l’état présent sous la forme d’informations nouvelles portant sur les entreprises, l’état de l’économie… Dans ces conditions, le cours des titres suit une marche dite au hasard au sens d’imprévisible. Personne ne peut prétendre gagner durablement contre le marché parce qu’on ne sait pas comment va évoluer le marché et partant du principe que tous les acteurs ont le même degré de rationalité et exploitent instantanément l’information présente. Pour l’économiste mainstream, le chartisme est une escroquerie qui ne repose sur aucune base scientifique. Pour autant, on va voir que la technique n’interdit pas de gagner beaucoup d’argent pour ce que l’économiste estime être des raisons fortuites.

Dans L’outsider, Jérôme Kerviel nous est donné à voir comme un chartiste : s’aidant de graphiques, il suit l’évolution des cours et le volume des transactions et repère des séquences qui se répètent au cours du temps. Dans le cas des assurances Allianz, il remarque des similitudes entre l’évolution des cours avant le 11 septembre 2001 et ce qu’il observe en août 2005 [2]. Il s’appuie sur cette observation pour fonder une anticipation de prochaine chute des cours des sociétés d’assurance. « Kerviel : Moi je te dis que le marché va gerber (sous-entendu : chuter). Le trader expérimenté : Parce qu’en plus tu te prends pour Mme Irma. Kerviel : Non, non, non. Écoute, j’ai remarqué des fluctuations bizarres sur le cours d’Allianz. Le trader expérimenté : L’assureur ? Kerviel : Ouais. Du coup, j’ai épluché les historiques et puis aussi ceux de grands groupes d’assurance. Le trader expérimenté : Et ? Kerviel : Eh bien, il se trouve que les cours d’aujourd’hui sont presque les mêmes que ceux de certaines semaines de 2001. Le trader expérimenté : Lesquelles semaines ? Kerviel : Celles qui précèdent le 11 septembre. Tu connais la suite. Le trader expérimenté : D’accord. Je ne sais pas ce que tu prends comme drogue, mais il faut que tu arrêtes très vite. Sérieux » (Barratier C. [2016], 33mn16 / 33mn44). Jérôme Kerviel est vendeur à terme à un prix défini à l’avance de titres Allianz Assurances. Il est short puisqu’il ne possède pas le titre qu’il se propose de vendre à l’échéance. Il parie sur une chute du cours du titre Allianz Insurances. Au moment du dénouement de la transaction, Jérôme Kerviel devra se procurer ce titre au cours du jour. L’opération est gagnante si le prix a baissé. En août 2005 ont lieu quatre attentats dans les transports publics de la ville de Londres qui plombent les comptes des sociétés d’assurance. Jérôme Kerviel réalise un premier gros coup engrangeant 500 000 euros de bénéfice là ou tous les autres traders de la salle des marchés perdent de l’argent.

Le film L’outsider montre qu’intervient, en plus de l’analyse de graphe et dans la décision du trader, du feeling. Au cours d’une séquence du film, Jérôme Kerviel discute avec les responsables de desk de ses objectifs futurs et de son bonus pour l’année en cours : «Un responsable : D’où cela t’es venue cette idée de jouer sur le photovoltaïque ? Fabien Keller : Il a un flair de labrador. Si tu le vois renifler un navet, tu peux être sûr que le cours du navet va flamber » (Barratier C. [2016], 54mn39). Pour gagner de l’argent à la Bourse, il suffit donc de vendre au plus haut et d’acheter au plus bas. Tout le problème est ensuite de déterminer ce qu’on entend par le plus haut versus le plus bas. Dans son livre, Olivier Godechot considère que le flair ou le feeling sont l’apanage des traders avec beaucoup d’ancienneté. Avec le temps, ils ont acquis des réflexes, disposent dans leur tête d’ordres de grandeurs qui leur disent quoi faire et à quel moment. On pense à l’image du vieux viticulteur qui sait exactement quand il faut récolter le raisin ou tailler la vigne.

UN GROUPE DE TRADERS QUI CULTIVE L’ISOLEMENT ET SE COMPLAIT DANS UNE FORME DE MARGINALITÉ

Dans l’univers de la finance, l’informatique a mis fin au marché à la criée. Autrefois, y intervenaient des agents de change qui travaillaient pour des agences de courtage concurrentes. Ils se rencontraient quotidiennement, se connaissaient, formaient une petite communauté (cf. Godechot O. [2001], p. 41-75). Dorénavant, le marché est présent devant le trader sous la forme de chiffres qui défilent sur son ordinateur. Derrière ses chiffres, on devine d’autres traders employés par d’autres banques qui passent des ordres d’achat et de vente. Ils n’ont ni identité, ni visage et le trader ne les rencontrera peut-être jamais (sauf à changer d’employeur). Les économistes hétérodoxes (cf. Keynes JM. [1936], Orléans A. [1999]) considèrent une rationalité qui se décline d’abord sous une forme stratégique : le trader s’intéresse à ce que les autres acteurs du marché pensent être la valeur du titre. Tous les traders sont dotés du même degré de rationalité. A un niveau supérieur, le trader anticipe ce que les autres traders anticipent. La récursivité infinie des anticipations implique une rationalité autoréférentielle. Le regard du trader se focalise non pas sur la situation des entreprises mais sur ce qu’en dit le marché. Placé devant son écran, le trader parie contre ou dans le même sens que le marché vu comme un agent représentatif. Il lui prête des intentions, des désirs, des pensées.

Le trader parle à son ordinateur comme à un être vivant (cf. Godechot O. [2001], p. 114-118). Dans L’Outsider, Jérôme Kerviel parie donc à l’inverse du marché sur la chute du cours du titre de la société d’assurance Allianz. Jérôme Kerviel se ronge les ongles, croise les doigts pour conjurer le sort et adresse une prière à l’ordinateur : « Vas-y, s’il te plaît » (Barratier C. [2016], 32mn40). La séance de Bourse suivante le voit se lancer, les larmes aux yeux, dans une série d’incantations face à son écran : « Casse-toi la gueule. Descends, descends. Casse-toi la gueule, putain » (Barratier C. [2016], 34mn12). Il triomphe lorsqu’ont lieu les attentats de Londres entraînant la chute des cours de titres de la société d’assurance. « Kerviel parlant à l’ordinateur / au marché : Voilà, voilà. Je le savais. Prends ça dans ta gueule. C’est bon ça. Casse bien la gueule ma chérie. Voilà. Gerbe tout ce que tu veux ma belle. Gerbe, gerbe, gerbePutain, j’adore ça » (Barratier C. [2016], 37mn46 / 38mn13).

Au travail, Jérôme Kerviel n’entretient des relations avec des êtres humains, qu’avec ses collègues de la salle de marchés de la Société Générale. Il y a bien sûr les gens qui travaillent au middle et au back office sauf qu’il ne les rencontre physiquement qu’occasionnellement. Les demandes du front office se font presque toujours par téléphone, mail… Les personnels du middle et back office ont peu l’occasion d’entrer dans la salle des marchés. «Keller : Bon, tu voulais quoi toi ? Kerviel : Je suis Jérôme du middle. Keller : Qu’est-ce que tu fous là si tu es du middle ? Kerviel : Bah, je ne sais pas. Tu m’as appelé alors moi je suis là. Je… Keller : Ah oui, oui, viens voir. C’est toi qui as fait cela ? Kerviel : Il y a un problème ? Keller : Non, au contraire, pour une fois qu’un type du middle nous fait gagner du temps, je voulais le rencontrer. Tu ressembles à rien, mais tu as l’air serviable toi » (Barratier C. [2016], 6mn34 / 6mn47). Confiné à la salle des marchés et restant entre soi, le groupe des traders évolue dans une forme d’isolement / marginalité par rapport au reste de la banque et au monde.

DES COMPORTEMENTS DU GROUPES DES TRADERS QUI CONFINENT A L’IMMATURITÉ

Alors que les traders sont censés incarner la rationalité économique, ils font preuve dans le quotidien d’une certaine forme d’immaturité. Dans son livre, Olivier Godechot parle du relâchement qui prévaut dans la salle de marché. L’outsider donne à voir des traders qui entre deux séances de Bourse jouent au ballon. Les conversations sont parfois vulgaires voire sombrent dans le scatologique. « Keller en pause et qui arpente la salle des marchés : Tout ce pognon qui rentre chaque jour, c’est presque lassant. Keller à un autre trader : Je te pique l’Équipe, je vais aller le lire aux chiottes. Je vais faire caca lentement, très lentement. L’autre trader : Arrête ! Un second trader : Tu sais pourquoi les Belges prennent toujours un fusil quand ils vont aux chiottes ? » (Barratier C. [2016], 35mn21). La familiarité et le relâchement s’expliquent par le fait qu’on est entre soi sous-entendu entre traders sortant des mêmes grandes écoles, naviguant dans le même milieu social et membres d’une même équipe au contour restreint… Une séquence laisse à voir un trader qui se voit imposer par les membres de son équipe un gage pour avoir essuyé une perte boursière : avaler les yeux bandés ce qu’on lui met dans la bouche qui se révèle être un poisson rouge vivant. On pense aux séances de bizutage qui avaient autrefois cours dans les grandes écoles et qui avaient pour objectif déclaré de cimenter le groupe.

Le trading est un milieu très masculinisé [3]. Fatalement, les conversations tournent autour des prouesses sexuelles imaginaires des uns et des autres comme chez les adolescents, les militaires en permission… La femme est vue uniquement comme un objet sexuel. Une séquence du film montre Jérôme Kerviel assis en fin de journée à la terrasse d’un café. Il remarque une collègue travaillant au back office à la Société Générale. La discussion s’engage avec ses collègues masculins. « Kerviel : L’autre fois, je l’ai vue avec Keller. Tu crois qu’il se l’est tapée ? Un trader : C’est un blague ou quoi ? La moitié de la salle lui est passée dessus. Kerviel : Sans déconner. Un autre trader : Ah ouais. C’est la plus grosse nympho de la Sogé mec. Kerviel : Putain, c’est dingue. On ne croirait pas. Je ne la voyais pas du tout comme cela. Un trader : Au dernier séminaire à Djerba, je l’ai démontée. Un autre trader : A la dernière soirée chez Ben, un carnage, elle était insatiable. Kerviel : Elle me mate, elle me mate… Le trader : Jérôme, t’es con ou quoi ? Bien sûr qu’elle te mate … Le trader : Mais t’es con ou t’es con. Je te dis que les traders, elle adore ça. Elle attend que çà. Kerviel : Genre là, j’y vais. Le trader : Tu as tapis rouge là. Fonce… Kerviel part tenter sa chance. Le trader à un de ses collègues : Regardez, regardez. Je l’ai chauffé sur Sofia. Je lui ai fait croire que c’était une pute. Kerviel revient après avoir pris le contenu d’un verre de bière en pleine figure : Ah, les gros bâtards. Putain, vous êtes vraiment trop cons » (Barratier C. [2016], 41mn10-43mn24).

Plusieurs séquences de film tournent autour de sorties hebdomadaires qui s’imposent aux membres de l’équipe de trading. Les traders se retrouvent dans un bar topless à boire du champagne millésimé (et donc pas n’importe quel alcool) entourés de danseuses aux seins nus. Sexualité et alcool font bon ménage. Le responsable de desk Adrien Keller y voit là un moyen de faire retomber la pression qui entoure le trader dans l’exercice de son métier. Les traders sont en compétition sur la répartition du bonus et dans le même temps, ils sont censés travailler ensemble et être solidaires du résultat de la salle des marchés. Il faut bien trouver un moyen pour ressouder l’équipe et un exutoire. Une seule séquence laisse entrevoir un courtier indépendant qui ingurgite de la cocaïne, façon pour le réalisateur de montrer une des réalités de la profession.

CONFLITS ET NÉGOCIATIONS ENTRE TRADERS ET RESPONSABLE DE DESK SUR LES OBJECTIFS A RÉALISER ET LE BONUS INDIVIDUEL

Dans son livre, Olivier Godechot parle de la gouvernance de la salle des marchés (cf. Godechot O. [2001], p. 152-167). L’auteur décrit des négociations annuelles imbriquées les unes dans les autres. Le responsable de la salle des marchés négocie d’abord avec les dirigeants de la banque le profit à réaliser par la salle des marchés pour l’année en cours et la part du profit qui servira à rétribuer la salle des marchés. Le responsable de la salle des marchés négocie ensuite avec chaque responsable l’objectif du desk. Sont pris en compte les types de produits dont sont porteurs les desks, lesquels sont plus ou moins complexes, le caractère plus ou moins concurrentiel des marchés sur lesquels évoluent les desks… toutes ces choses qui rendent l’atteinte de l’objectif plus ou moins facile. L’objectif du desk est ensuite divisé en sous-objectifs que devra chercher à atteindre chacune des personnes travaillant pour le desk. Concernant le bonus, chaque chef de desk a une enveloppe qu’il répartit entre les membres de son équipe en tenant compte de ce qu’il estime être le mérite de chacun d’eux. Il se rémunère sur la partie restante.

Le film L’outsider relate la première négociation entre Jérôme Kerviel et son chef de desk. En 2006, Kerviel réalise 12 millions de résultat pour un objectif de 5 millions d’euros. Il en sera quitte pour faire 12 millions de résultat au cours de l’année 2007. Intervient ensuite la négociation sur le bonus qui se conclut sur 60 000 euros qui constituent la part variable de la rémunération de Jérôme Kerviel : 0,5% du total des profits que Jérôme Kerviel a réalisés pour le compte de la Société Générale. L’échange est inégal. Les traders n’ont pas connaissance du montant de l’enveloppe mise à disposition du chef de desk. A la Société Générale, les traders ne sont d’ailleurs pas autorisés à communiquer sur leur bonus respectif. Il s’agit là d’une faute professionnelle qui peut leur valoir le licenciement. Olivier Godechot note que : « La situation de chef de desk est très stratégique dans la chaîne de distribution du bonus. Car celui-ci peut, par diverses manières, à la fois gagner une part importante de bonus en négociant avec son chef de salle plus habilement que les autres chefs de desk la fixation des objectifs, mais aussi parce que ce dernier peut s’approprier de multiples façons les profits engendrés et dévolus à ses opérateurs» (cf. Godechot O. [2001], p. 157). De fait, tout ce qui n’est pas distribué aux traders est pris par le chef de desk. La part de Kerviel est donc minorée pour permettre à son chef de desk de gagner plus.

Intervient l’année suivante une seconde négociation entre Jérôme Kerviel et son chef de desk. Jérôme Kerviel annonce 55 millions de résultat pour un objectif de 12 millions d’euros. Parallèlement, il a une proposition pour aller travailler à Wall-Street. Pour le chef de desk, il s’agit d’éviter de le laisser filer chez un concurrent. «Un des responsables hiérarchiques de Kerviel : Tes résultats sont 10 fois supérieurs à ceux de tes petits camarades. Alors laisser partir un type qui fait 55 millions de chiffre par an, c’est limite une faute professionnelle » (Barratier C. [2016], 1h21mn). Jérôme Kerviel demande 600 000 euros de bonus. Sa direction ne lui accorde que 300 000 euros. Parallèlement, on lui propose de devenir chef de desk. On est tenté de voir le verre à moitié plein avec 400% d’augmentation de la part variable versus le verre à moitié vide avec une part du bénéfice attribué à Jérôme Kerviel qui reste stable (0,5%). De l’avis du trader expert qu’est Fabien Keller « 300 000 euros pour un résultat de 55 millions, c’est une blague. C’est un bonus de millions au bas mot. Tu te rends compte combien eux, ils vont se goinfrer sur ta gueule ? » (Barratier C. [2016], 1h22mn). Dans son livre, Jérôme Kerviel explique qu’au cours de cette même année 2007, son responsable direct a touché un bonus de 700 000 euros alors que le responsable de l’ensemble de la salle des marchés engrangeait un bonus de plus de 2 millions d’euros. Conclusion que nous empruntons à Olivier Godechot qui fait parler un trader dans le cadre de son enquête de terrain : « Les gens sont là pour l’argent et ils sont pas là pour… Ils donnent jusque ce qu’il faut pour que tu sois content et que tu ne sautes pas non plus au plafond, mais ils donnent aussi juste ce qu’il faut pour pas avoir de problèmes » (cf. Godechot O. [2001], p. 157).

L’APPORT DE LA SOCIOLOGIE : LA DÉVIANCE VUE COMME UN PROCESSUS OU COMMENT ENTAMER, PUIS PROLONGER UNE CARRIÈRE D’OUTSIDER (les travaux de Howard Becker [1963])

Le titre du film comprend une référence implicite au titre du livre d’Howard Becker Outsiders : étude de sociologie de la déviance [1963] sans que l’on sache si le réalisateur Christophe Barratier l’a lu et s’en est inspiré. Pour Howard Becker, la déviance intervient lorsque l’individu transgresse une norme, une règle, une loi… qui régule les comportements du groupe social dont il fait partie. Howard Becker voit la déviance comme un processus. L’individu est initié à la transgression par plus expérimentés que lui. A supposer que la personne en retire un bénéfice… intervient éventuellement une seconde phase qui voit l’individu faire de la déviance un trait régulier de comportement. Il apprend notamment à gérer les ennuis que pourrait lui valoir sa déviance, à les éviter… La sociologie d’Howard Becker se veut interactionniste étudiant « toutes les parties engagées dans une situation ainsi que leurs relations ». Howard Becker nous demande de nous intéresser au travail de construction de la règle… et donc aux prescripteurs qu’il appelle les entrepreneurs de morale. Il nous demande de regarder la façon dont le groupe se comporte quand il prend conscience qu’une règle est violée par un de ses membres. Plusieurs configurations sont envisageables : (i) L’individu peut suivre la règle ; (ii) Il peut la transgresser ; (iii) Il peut suivre la règle et être accusé à tort d’avoir violé la règle ; (iv) Il peut la transgresser et ne pas être pris ; (v) Il peut transgresser et être pris la main dans le sac. L’absence de réaction s’explique par le fait que la transgression sert objectivement les intérêts du groupe. Dans Outsiders, Howard Becker parle d’étiquetage de la déviance. Toutes les transgressions ne sont pas forcément découvertes. Le groupe ne réagit pas systématiquement à toutes les formes de déviance. Tous les écarts de conduite ne sont pas rapportés à l’opinion publique. Pour qu’une personne soit considérée comme déviante aux yeux du grand public, il faut que quelqu’un s’en aperçoive et ait intérêt à crier au voleur. La personne devient ensuite stigmatisée : elle ne pourra plus reprendre son activité à la même place et dans des conditions normales.

UNE EXPLICATION DE MALVERSATIONS DE JÉRÔME KERVIEL PAR LA SOCIOLOGIE DE LA DÉVIANCE.

L’initiation de Jérôme Kerviel à la déviance s’opère par contact avec un trader plus expérimentés : son supérieur hiérarchique. Dans sa communication à destination des clients, la Société Générale se défend de spéculer sur les marchés de capitaux et encore moins avec son propre argent. Elle réalise des opérations à la demande des clients plaçant leur argent. Toutefois et en interne, la banque tolère que ses propres traders spéculent a minima avec l’idée de se refaire lorsqu’ils se font arbitrer. Une séquence montre Fabien Keller initiant Jérôme Kerviel à la spéculation en compte propre violant de façon parfaitement consciente les règles que la banque demande pourtant à ces traders de respecter : « Kerviel : Je me suis fait arbitrer. Il y a 100 000 en fumée. Keller : Bon, tu te calmes, tu respires…. Kerviel : Ah je respire, t’es marrant et on fait quoi après ? J’ai respiré là. Keller : Après tu rembourses. Kerviel : Comment ça, je te rembourse ?… Kerviel : T’as pris 1000 euros stocks. C’est qui le client en face ? Keller : Il n’y a pas de client en face… Kerviel : Attends, comment ça, il n’y a pas de client en face ? Tu le sors d’où le fric ? Keller : Des caisses de la banque. Assis-toi, tu vas comprendre. Je spécule sur la hausse ou la baisse du marché. Si je pense qu’il va monter, j’achète. Si je pense qu’il part à la cave, je vends. Ça s’appelle un spiel (le jeu en allemand).Kerviel : Attends, tu es sûr de ton truc ? Keller : Non, c’est à qui est bon. Allez. Plus ça monte, plus je les revends cher et plus je me fais du fric. Kerviel : Oh la vache, ça monte là. Attends, tu as eu une info ? Keller : Non, juste du feeling …. Keller : Eh bien voilà, tu viens de faire ton premier spiel. Kerviel : Ouah, c’est bonnard ton truc là. 100 000 balles en moins de 10 minutes. Keller : Ouais, tu pouvais aussi les perdre en moins de 10 minutes. Kerviel : En tous cas, merci, je t’en dois une. Keller : Non, non, de rien, dans la catégorie, faut pas la faire, mais on le fait quand même, c’est un grand classique. Kerviel : T’en as d’autres des comme ça ? Dans ta catégorie là… ? Pff (soupir d’aise de l’acteur)… 100 000 balles ! » (Barratier C. [2016], 28mn34 / 30mn14).

La déviance suppose une défaillance des organes de contrôle de la banque dont on ne sait pas si elle est voulue ou au contraire involontaire. La banque entend maîtriser les prises de position de ses traders quand ils spéculent. Elle prescrit une limite d’engagement qui s’applique à chaque desk. En 2006-2007, elle était de 125 millions d’euro. La limite porte sur le volume de placements réalisés par le desk sur les marchés et non sur un volume des pertes potentielles lequel est nécessairement inférieur. La limite du desk se décline ensuite sous la forme d’une limite qui incombe à chaque trader et qui tient compte de son expérience, de ses résultats… En 2006, Jérôme Kerviel avait le droit de placer 1 million d’euros. Enfin, les engagements de traders sont dits intradays. A la fin de la journée, il faut que les engagements d’achat ou de vente soient dénoués par une opération en sens contraire de façon à sortir le risque du bilan de la banque. Dans son livre L’engrenage, Jérôme Kerviel explique que tous les chefs de desk ont connaissance en temps réel de qui a dépassé ses limites d’engagement et de l’ampleur de ce dépassement. L’information apparaît directement sur leur écran d’ordinateur. Le chef de desk peut décider de tout bloquer sur le modèle du distributeur automatique de billets face à un client au compte non-approvisionné et qui a dépassé le découvert autorisé.

Une maîtrise par Jérôme Kerviel des systèmes d’information qui lui permet de masquer ses prises de positions illégales[4]. La déviance entraînant si elle est découverte au minimum la réprobation et éventuellement une sanction, il faut être en mesure de cultiver le secret si on la pratique. Jérôme Kerviel a commencé sa carrière à la Société Générale en se voyant affecté au middle office. Promu au front office, il dispose d’une connaissance des systèmes de contrôle de la banque : une disposition qui va le servir lorsqu’il s’agira pour lui d’enfreindre la règle sans se faire prendre. La vision du film L’outsider et la lecture du livre L’engrenage permet par recoupement d’informations la construction d’un tableau qui fait le point année après année sur les objectifs assignés à Jérôme Kerviel par sa hiérarchie, ses résultats déclarés et effectifs, ses limites d’engagement et les niveaux d’engagement qu’il lui a fallu déployer pour parvenir à dépasser les objectifs.

DateLimite
d’engagement
Volume
d’engagement
ObjectifsRésultat
réel
Résultat
déclaré à sa
hiérarchie
20051 million15 millions3 millions5 millions5 millions
20063 millions45 millions5 millions20 millions12 millions
20073 millionsAu minimum deux fois 30 milliards 12 millions1,5 milliards55 millions
20083 millions50 milliards

Pourquoi Jérôme Kerviel ne déclare-t-il à sa hiérarchie que 55 millions d’euros de gains pour l’année 2007 alors qu’il a réalisé 1,5 milliards de résultat ? Jérôme Kerviel est pris dans un tissu de contradictions. S’il déclare la totalité de ses gains, il percevra un bonus plus conséquent. Dans le même temps, il verra ses objectifs pour l’année suivante rehaussés par sa hiérarchie. Il devra renouveler l’exploit. Par le biais de quel mécanisme Jérôme Kerviel parvient-il à masquer une partie de son résultat à sa hiérarchie ? Au quotidien, Jérôme Kerviel entre ses transactions dans la base de données. Pour masquer son résultat, il lui suffit d’entrer de fausses informations dans la base de données à laquelle il a accès. Fin 2007, Jérôme Kerviel a gagné 1,5 milliards d’euro. Dans la base de données, il enregistre 1,45 milliards d’euros d’endettement de la Société Générale auprès d’une contrepartie fictive ou mal renseignée. En 2007, son compte de trader indique un solde positif de 55 millions d’euros. Une contrepartie mal renseignée ou qui n’existe pas signifie que la transaction reste en attente de traitement dans la base de données pendant quelques semaines. Au bout de trois semaines, l’ordinateur conclut à une erreur de saisie.

La transaction fictive est effacée automatiquement. En 2008, son objectif annuel aurait dû être logiquement de 55 millions d’euros. Ayant mis de côté 1,45 milliards d’euros qui réapparaissent en 2008, il sait qu’il a déjà réalisé son objectif avant même que l’année ne commence. « Keller : astuce numéro 2 : Le carpet. Une noisette là, c’est 1 million d’euros. Imagine qu’on te demande d’en gagner cinq sur l’année. Tu cartonnes et en octobre, tu as déjà fait tes cinq barres. Ok ? Objectif rempli. Tout ce que tu vas gagner en plus. Mettons trois. Si tu les déclares, c’est pas cinq qu’on va te demander l’année d’après. C’est huit. Si tu veux être peinard, ces trois-là, tu les mets en réserve sous le tapis. Kerviel : Oh, ok j’ai compris le carpet. Keller : Et tu démarres l’année d’après tranquille avec trois millions d’avance » (Barratier C. [2016], 30mn33 / 31mn13). Enfin comment est-il possible pour un trader de s’engager sur les marchés de capitaux pour 50 milliards d’euros en 2008 alors qu’il n’est autorisé à le faire par son employeur que pour 3 millions d’euros ? Lorsqu’un trader investit 50 milliards d’euros sur les marchés de capitaux, cela ne signifie pas que 50 milliards d’euros sortent des caisses de la banque. Il n’y a de sortie d’argent que pour un montant qui correspond au dépôt de garantie et sur les appels de marge qui découlent de la nécessité pour un investisseur de provisionner lorsqu’il subit une perte journalière. Jérôme Kerviel plaçant 50 milliards d’euro sur les marchés, il estime au préalable le montant des pertes potentielles qu’il encourt avec ce type de placement. Les modèles mathématiques lui prédisent un maximum de 3% de perte en capital : 1,5 milliards d’euros qui correspondent au résultat réalisé en 2007 qu’il a mis de côté après avoir sciemment omis de le déclarer auprès de sa hiérarchie. Au pire, il se retrouvera donc en position équilibrée. Supposons que ces 50 milliards d’euros aient servi à acheter des titres. Dans la base de données, il lui faut rentrer une transaction fictive en sens contraire qui porte sur la vente de titres pour 50 milliards d’euros. Le solde du compte de Jérôme Kerviel apparaît comme étant nul.

La banque préfère fermer les yeux sur les agissements de ses traders tant que ceux-ci lui rapportent de l’argent. Entrant à la Société Générale, Jérôme Kerviel assiste comme tous les nouveaux salariés embauchés au discours de bienvenue de l’as du trading Jean-Pierre Kaplan (Jean-Pierre Mustier responsable du compartiment marché à la Société Générale et qui aurait dû remplacer Daniel Bouton à la tête de la banque s’il n’y avait pas eu l’affaire Kerviel). « La Société Générale est devenue le numéro 1 mondial des activités de marché. Vous avez été engagés pour votre capacité à être performants ensemble… Entrer à la Société Générale, c’est rejoindre les meilleurs parmi les meilleurs… Car nous devons devenir encore plus numéro 1 que numéro 1… Nous devons viser plus haut, toujours plus haut. Nous vous souhaitons la bienvenue mes chers collègues avec une dernière recommandation : sortez des sentiers battus. Comptez sur moi. J’y veillerai » (Barratier C. [2016], 2mn48 / 3mn38). La dernière phrase vaut comme une invitation implicite à désobéir aux règles de bonne conduite qui encadrent les marchés financiers. Dans son livre, Jérôme Kerviel avance l’idée que la hiérarchie est complice au travers du système de management qu’elle instauré et qui pousse les traders à la faute. « La vérité… tenait en une formule : l’existence de zone grise à l’intérieur d’une salle des marchés, à savoir, la connaissance de certaines pratiques par la chaîne hiérarchique qui sans les valider, ni les interdire, laisse par un accord tacite les subalternes agir hors des limites habituelles » (Kerviel J. [2010], p. 158).

Chez les traders, le bonus est la composante principale de la rémunération devant le salaire. Son montant dépend de la capacité du trader à dépasser l’objectif imparti par son chef de desk. Lorsque le trader améliore sa performance, il voit automatiquement ses objectifs (et donc sa prise de risque) rehaussés d’une année sur l’autre. « Le responsable du desk : Jérôme, c’était quoi son objectif pour 2006 ? Son adjoint : 5 millions. Le responsable du desk : Combien il a gagné ? Son adjoint : Un peu plus de 12. Le responsable du desk : Une vraie cash machine (comprendre un distributeur de billets)… Bon, tu connais la règle. Tu as fait 12 millions en 2006. Combien tu dois faire en 2007 ? Combien ? Kerviel : Bah, 12 millions. Le responsable du desk : J’aime les gens qui comprennent vite. Kerviel : Attendez, Attendez, vous connaissez les risques que j’ai pris avec les spiels pour faire les 12 barres… Le responsable du desk : Ca, ce n’est pas MP, c’est TP. Kerviel : Quoi ? Le responsable du desk : Ce n’est pas Mon Problème. C’est Ton Problème. Tu n’avais qu’à être moins bon. Maintenant, il faut reproduire » (Barratier C. [2016], 55mn51/ 56mn11). Le chef de desk met l’accent sur les résultats. Il feint d’ignorer les moyens employés par le trader pour y parvenir. Cherchant à faire gagner de l’argent à son employeur, le trader est sur une ligne de crête qui marque la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas… Du côté de la hiérarchie, le meilleur moyen de ne pas savoir, c’est encore de ne pas s’interroger sur l’origine de gains inatteignables en temps normal au regard des limites d’engagement dévolues à chaque trader. Tant que Jérôme Kerviel fait gagner beaucoup d’argent à son employeur, on le félicite, l’encourage, le cite en exemple. Il est valorisé dans la course à la performance. On parle même « d’industrialiser sa stratégie » : en faire un modèle et demander aux autres traders de s’inspirer de cette façon de faire. Sa hiérarchie revoit à la hausse ses objectifs. Au-dessus de la performance, il y a l’exploit. Comme dans le cyclisme professionnel, l’exploit n’est possible et renouvelable qu’en enfreignant les règles et en s’enfonçant dans le mensonge institutionnalisé.

UNE EXPLICATION DES MALVERSATIONS DE JÉRÔME KERVIEL PAR LA PSYCHOLOGIE DES ADDICTIONS

Avec ce paragraphe, il s’agit de prendre au sérieux l’expression passée dans le langage courant « Jouer à la Bourse » (cf. Suchère T. [2014]) : appréhender les traders pour ce qu’ils sont… des joueurs professionnels pris au sens de personnes qui gagne leur vie en pariant de l’argent avec un risque toujours présent de basculement dans la peau d’un joueur à problème ou dit compulsif. Dans le film, les traders ne parlent d’ailleurs pas de spéculation. Au mot de spéculation, ils préfèrent celui de spielqui désigne le jeu en allemand. Jérôme Kerviel s’est toujours défendu d’avoir confondu la spéculation sur les marchés financiers avec le jeu d’argent. « Non je ne faisais pas ce travail parce que j’étais un joueur dans l’âme, âpre aux gains et dérangé intellectuellement » (Kerviel J. [2010], p. 155). Dans le même temps, le vocabulaire qu’on trouve aussi bien dans le livre que dans le film et les expériences qu’ils relatent sont autant d’indices, de symptômes que l’activité du trader relève parfois des jeux d’argent sous sa forme pathologique quand bien même il ne se l’avouerait pas.

Chez le joueur pathologique, le jeu forme le cœur de l’existence. Trader, Jérôme Kerviel donne tout son temps à la Société Générale, travaillant de 12 à 15 heures par jour. Dans le film L’outsider, on le voit arriver tôt le matin vers 7 heures dans un quartier de La Défense encore désert. Il lit la presse et paramètre son ordinateur. A 9h00, s’ouvre la séance à la Bourse de Paris et qui se clôt vers 17h30. Jérôme Kerviel ne prend pas le temps de déjeuner : un sandwich fait l’affaire. La Bourse de Paris fermant ses portes, sa journée n’est pas finie. Wall-Street prend le relais. La journée se termine vers 22 heures. L’enquête policière a montré que Jérôme Kerviel n’avait pris que 4 jours de congés au cours de l’année 2007. Dans son livre L’Engrenage, Kerviel recourt au terme d’addiction. Il parle de la salle de trading comme le toxicomane parle de sa drogue : un enfer dans lequel il est tombé et que paradoxalement il aime. Avec le temps, Jérôme Kerviel est devenu accro. Il en résulte une incapacité de s’extraire / sortir de cet enfer. Suite à la découverte de ses malversations, sa direction lui signifie donc son renvoi. « Kaplan : Bon bah, c’est fini Jérôme tu peux rentrer chez toi. Ne reviens pas demain. On te tiendra au courant. Et surtout, ne parle à personne de ce que tu sais. Kerviel : Si lundi, le marché remonte de deux points, cela me remet à zéro. S’il remonte de quatre, juste de quatre, je gagne 1 milliard. Kaplan : Arrête. Kerviel : Vu la volatilité en ce moment, faut surtout pas déboucler. Kaplan : Jérôme, arrête. Kerviel les yeux hallucinés : J’ai jamais débouclé perdant, jamais. Allez, je reviens demain. Je reviens demain ? » (Barratier C. [2016], 1h46mn44 / 1h47mn14).

Chez le joueur pathologique, gagner de l’argent n’est pas une fin en soi. La Société Générale n’a jamais pu prouver que les malversations de Jérôme Kerviel lui avaient permis de s’enrichir. Chez le joueur pathologique, la situation de jeu génère une gamme élargie de sensations fortes qui passe avant l’argent et qu’il va chercher à éprouver encore et encore en rejouant plus que de raison : le plaisir, le grand frisson, le sentiment de toute puissance… A la Société Générale, la hiérarchie parlait de Jérôme Kerviel comme d’une bonne gagneuse : un vocabulaire qui relève de l’univers de la prostitution. Mais à l’inverse de ce que disent les prostitués, Jérôme Kerviel prend du plaisir dans l’exercice de son métier. Dans l’œuvre de Freud, on trouve un texte sur le roman de Dostoïevski [1867] Le joueur. Le jeu pathologique y est décrit comme substitut à la masturbation. Parmi les principes autour desquels s’organisent les jeux, le sociologue Roger Caillois [1958] évoque l’ilinx ou sensation de vertige que l’on éprouve dans les sports de glisse, en escalade…. Le vertige ou frisson est celui provoqué par la vue de sommes astronomiques que le joueur parie dans les casinos. Dans le film L’outsider, on parle des résultats de Jérôme Kerviel comme ayant atteint en 2007 un « niveau stratosphérique » : il a réussi à dépasser de 150 fois l’objectif qui lui était imparti par sa hiérarchie. « Un trader : Sur le plateau, on t’appelle tous le messie. Kerviel : Eh, tu veux pas être mon apôtre ? Un trader : Ca dépend si toi tu continues à multiplier les bonus… Kerviel : Ça va, j’ai fait mon année. Un trader : J’ai fait mon année, tu me fais rire. Il y en a qui mettent 10 ans à faire ton année » (Barratier C. [2016], 1h14mn). Chez le joueur pathologique, il y a quelque chose qui renvoie au désir / fantasme infantile de toute puissance. « Kerviel : Moi, j’ai envie de tenter un truc. Le courtier indépendant : Quoi ? Kerviel : J’ai envie de taper le milliard. Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi tu rigoles ? Le courtier indépendant : Le milliard, t’es sérieux ? Kerviel : J’ai déjà fait 500 barres. Il suffit de refaire le même coup. Le courtier indépendant : Ouais, avec les mêmes risques ? Ça, tu n’y as pas pensé par contre. Kerviel : Ça te fait peur ? Le courtier indépendant : Non. Non, non, ça ne me fait pas peur. Au contraire, cela me fait bander. Tu sais pourquoi. Parce que cela va leur montrer la puissance Kerviel. Kerviel : Ou l’inconscience ?» (Barratier C. [2016], 1h16mn).

Chez le joueur pathologique, il y a un désir largement inconscient et mortifère d’être sévèrement puni en perdant tout ce qu’il a gagné. Aux États-Unis, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) insiste sur l’idée d’une ruine probable du joueur pathologique. Dans la salle de trading, le spiel est là pour permettre au trader de regagner ce qu’il a perdu dans le cadre de ses activités officielles comme si le fait de rejouer pouvait aider à sortir des difficultés nées du jeu. Le joueur joue des sommes croissantes avec l’idée de se refaire. On reconnait là le principe de la martingale. Le fait de devoir augmenter la mise peut aussi s’expliquer parce que telle est la condition pour que le joueur pathologique devenu un addict en vienne à éprouver le même niveau de plaisir. Dans le cas de Jérôme Kerviel, on voit ses niveaux d’engagement et donc ses niveaux de risque sur les marchés financiers grimper et exploser de 15 millions d’euros à 50 milliards d’euros en moins de 4 ans. Devant les difficultés nées du jeu, le joueur pathologique est tenté d’enfreindre les règles, la loi… pour s’en sortir. Il se fait délinquant. Jérôme Kerviel dépasse ses limites d’engagement sans autorisation préalable de sa hiérarchie et introduit de fausses informations dans la base de données de la Société Générale pour masquer ses prises de risque. Enfin, vient le moment inéluctable de la découverte des malversations. Pris par sa passion, le joueur pathologique n’hésite pas à risquer sa situation professionnelle, sa vie familiale…

Dans leurs écrits, les psychiatres Marc Valleur et Christian Bucher [2006] [1997] évoquent l’hypothèse ordalique pour expliquer ce qui se trame dans le jeu dit pathologique. Au Moyen Âge, l’ordalie désigne le jugement de Dieu au cours duquel une personne demande à Dieu la preuve de son innocence face à un crime en se soumettant à une épreuve dangereuse pour son intégrité physique : marcher sur des charbons ardents, tremper sa main dans de l’huile bouillante… Dans nos sociétés contemporaines, l’hypothèse ordalique permet de comprendre que des individus adoptent des conduites dangereuses à répétition. L’épreuve est là pour répondre à une question : le droit ou non de vivre. On est proche du suicide et dans le même temps, on s’en écarte dans la mesure ou l’individu s’en remet pour répondre à cette question au destin ou au hasard qui peut lui être favorable. Lorsque le scandale éclate, Jérôme Kerviel choisit de se cacher pour échapper au cirque médiatique. Pendant un temps, la presse laisse planer l’idée qu’il se serait suicidé comme si cela allait de soi. Luigi Casu (Lulu dans le film) travaillait dans la même salle de trading que Jérôme Kerviel. En 2007, le service de contrôle de la Société Générale découvre qu’il a subi des pertes (20 millions d’euros) et dépassé ses limites d’engagement (9 millions d’euros). Les pratiques sont similaires, mais on est loin de scores recensés dans le cas de Jérôme Kerviel. Luigi Casu est licencié. L’affaire se termine par son suicide. Luigi Casu s’est jeté dans le vide depuis une passerelle pas loin du siège de la Société Générale laissant derrière lui une femme et deux enfants. En Droit français, il existe un principe d’exception de jeu qui veut qu’on ne puisse faire appel à la justice pour le paiement d’une dette de jeu. Les dettes de jeu sont réputées être des dettes d’honneurs : elles reposent sur le respect de la parole donnée. Luigi Casu a choisi de laver son honneur en se donnant la mort, faisant écho à la citation de Shakespeare « Celui qui meurt paie toutes ses dettes » (in W. Shakespeare [1611] La Tempête cité par Christophe Barratier dans L’outsider et dans lequel il est dit abusivement qu’il s’agit d’un passage de la Bible).

CONCLUSION : QUEL EST LE POIDS DE LA FICTION ÉCONOMIQUE DANS LE DÉBAT PUBLIC SUR LA FINANCE ET LES SCANDALES FINANCIERS ?

Le film de Bourse véhicule des idées sur la finance. Il aide le grand public à penser son rapport à l’univers du trading, aux banques, au monde de l’argent. Nous pensons qu’il y contribue beaucoup plus efficacement que les articles publiés dans les revues universitaires et portant sur le même sujet (ceux des économistes, sociologues…) pour au moins deux raisons : (i) le film bénéficie d’une diffusion massive sur grand et petit écran à l’inverse des articles scientifiques dont le destin est de n’être lus que par quelques spécialistes ou happy few. Il n’y a que le journaliste spécialisé sur les questions économiques et qui travaille aux actualités télévisés à une heure de grande écoute qui puisse lui être comparable en termes d’impact ; (ii) Le film suscite, en plus de la réflexion (on pense à la discussion en famille ou entre amis qui suit la projection), des affects qui renforcent la prégnance du message qu’il est censé véhiculer. Restent quelques questions générales indécidables dans le cadre de la conclusion de cet article. Un film ne rencontre son public que par l’intermédiaire d’une critique qui fait qu’il est vu ou pas. Tous les films de Bourse comportent une charge fortement critique. A leur manière, ils participent d’un débat public avec pour enjeu ce qu’il convient de faire avec la finance : laisser-faire / tenter de réguler / interdire la spéculation et donc fermer les portes des Bourses de valeurs. Mais qu’une idée s’impose dans l’opinion de façon majoritaire ne suffit pas nécessairement pour que des décisions soient prises par les pouvoirs politiques et économiques qui ont beau jeu de faire valoir l’immaturité de l’opinion, son absence de qualification sur des questions complexes qu’il convient de laisser aux seuls spécialistes.

L’outsider est un exemple de film de Bourse parmi d’autres. Ce filmparticipe d’un débat public sur la finance et ses pratiques. Notre article fait ressortir le sérieux du film qui entre ainsi dans la catégorie des savoirs (distincte d’une science) : une manière de prendre position sur un objet (la finance) qui mérite qu’on s’y arrête du point de vue de la connaissance qu’elle nous apporte. Il offre une bonne illustration d’observations faites ailleurs en sociologie des marchés financiers. La banque qu’il nous donne à voir pourrait être n’importe quelle grande banque. Il offre un plus par rapport aux films déjà existants. Le réalisateur, les acteurs… sontfrançais. L’outsider sort après une série de films venant des États-Unis (cf. Wall-Street (1987), Margin Call (2011), Le loup de Wall Street (2013), The Big Short (2015)..). Le spectateur n’est plus renvoyé à l’exotisme, à une réalité lointaine… Il montre que la finance de marché a conquis le monde et qu’il ne reste plus à la marge que quelques rares particularités locales. Jérôme Kerviel ressemble à ses confrères américains, l’enrichissement personnel et le côté démonstratif en moins. Le film nous le montre propriétaire d’un deux pièces payé 200 000 euros, venant au travail en transport en commun… !

Est-ce que L’outsider relance cet autre débat sur l’affaire Kerviel ? En 2007, la Société Générale perd plus de 2 milliards d’euros dans la crise des subprimes. Une enquête interne révèle des dépassements de sa limite d’engagement par Jérôme Kerviel qui a fait gagner à son employeur 1,5 milliards d’euros. Pour la direction de la banque, il s’agit d’une bonne nouvelle au milieu de catastrophes. Les responsables de la banque font savoir à Jérôme Kerviel qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de le licencier. Compte tenu de ses résultats, il n’aura pas de mal à être recruté par une autre banque. L’histoire de Jérôme Kerviel aurait pu rester du domaine privé. Sauf que dans ce contexte de crise financière, le gouverneur de la banque de France demande aux banques françaises un rapport sur leurs engagements. Dans le cas de la Société Générale, le rapport fait apparaitre une violation des règles de prudence : le fait qu’un de ses traders ait pu engager 50 milliards d’euro ou deux fois le montant des fonds propres de la banque. Une fois communiquée, cette information est de nature à faire réagir fortement les marchés financiers. Commence alors véritablement l’affaire Kerviel qui change d’ampleur. De privé, elle devient publique. Gérant sa communication, la direction de la banque décide de servir un coupable aux médias en mal de faits divers susceptibles de faire vendre du papier. Le 24 janvier 2008, La Société Générale fait un communiqué dans lequel elle annonce avoir été victime d’une escroquerie, qu’il s’agit là d’un fait exceptionnel et isolé puisqu’on a pu identifier le fautif. Ce dernier a reconnu les faits. Il a été licencié. Le lendemain, la banque donne un nom. Le sujet du film a donc déjà été largement exposé dans d’autres médias. On est dans un scandale financier : quelque chose avec une large ampleur de type national et qui aurait pu autrefois mobiliser l’opinion publique, voire faire vaciller des gouvernements (les précédents que constituent l’affaire du canal de Panama, l’affaire Stavisky…) (cf. De Blic D. [2003]). Or dans sa thèse, le sociologue Damien de Blic montre que le scandale financier ne mobilise plus aujourd’hui les foules parce qu’on sait que l’État va venir au secours de la banque pour éviter un risque de contagion systémique et parce que la note sera in fine payée par le contribuable de sorte qu’il devient difficile d’identifier un perdant qui n’est plus l’épargnant et qu’elle est rendue presque indolore. Lorsqu’une entreprise est victime d’une escroquerie, elle bénéficie d’une remise d’impôts. En 2008, la Société Générale s’est vu accorder 2 milliards de crédit d’impôt. Le crédit d’impôt intervient avant même qu’ait eu lieu le procès qui vise à mesurer la responsabilité des parties-prenantes de l’affaire.

Le film L’outsider parait sur nos écrans au moment ou s’ouvre le troisième jugement en appel opposant Jérôme Kerviel à la Société Générale sur la question du montant des dommages et intérêts. La direction de la banque sait l’impact que ce film peut avoir sur l’issue de la procédure. Elle se fend donc d’un communiqué de presse rédigé par son PDG de l’époque Daniel Oudéa (Le Figaro du 16/06/2016). La lettre fait référence à des manières de voir éloignées à la fois de la réalité et de ce qu’aurait montré le premier procès. Le PDG Frédéric Oudéa parle de personnes (réalisateur, scénariste…) qui méconnaissent à la fois les métiers et l’univers de la banque et donc qui ne seraient pas qualifiées / habilitées à en parler. La lettre fait également référence au travail des services juridiques et de communication chargés de protéger l’image de la banque. Le PDG constate qu’il n’a malheureusement pas les moyens juridiques de s’opposer à la diffusion de ce film. L’outsider évite malheureusement le sujet qu’il est censé porter. Dans le film, Fabien Keller est le mentor de Jérôme Kerviel et ancien chef de desk dans la salle des marchés de la Société Générale. Il est interrogé par une commission d’enquête interne ce qui donne lieu au dialogue suivant : « Fabien Keller : Un résultat de 1 milliards et demi, c’est stratosphérique. Pour gagner cela, il a du dépasser des centaines de fois les limites du desk. Un membre de la commission : Et comment s’expliquer que personne ne s’en soit aperçu ? Fabien Keller : sincèrement… je ne l’explique pas » (Barratier C. [2016], 1h22mn), ce qui est une manière pour le réalisateur de ne pas prendre de position. Le réalisateur a choisi de traiter de l’histoire de Jérôme Kerviel trader à la Société Générale et de ne pas parler de l’affaire Kerviel. Ne sont pas abordés dans le film l’enquête de police et les multiples procès : autant de manière pour le réalisateur de ne pas prendre parti dans la question de la responsabilité des dysfonctionnements et autres malversations ? Faut-il y voir l’effet du risque de procès que la Société Générale n’a pas manqué de faire planer sur le film ? Faut-il y voir la volonté du réalisateur de laisser le spectateur se faire une opinion par lui-même ?

Thierry SUCHÈRE

Maître de conférences en économie
Directeur adjoint du laboratoire EDEHN
(Equipe d’Economie Le Havre Normandie), Université du Havre
thierry.suchere@univ-lehavre.fr

Filmographie

Barratier C. [2016], L’outsider : on peut tricher pour gagner, pas pour perdre, Le Pacte, France

Bibliographie

  • Assouly J. et De Blic D [2013], « Les traders peuvent-ils provoquer des krachs ? L’affaire Kerviel et les difficultés à imputer des responsabilités dans les crises financières », Champ pénal / Penal field, volume X.
  • Becker H [1963], Outsiders : étude de sociologie de la déviance, éditions Métaillé.
  • Caillois R. [1958], Des jeux et des hommes : le masque et le vertige, éditions Gallimard.
  • De Blic D. et Lazarus J. [2007], Sociologie de l’argent, collection Repères, éditions La Découverte.
  • De Blic D. [2003], Les scandales financiers, naissance et déclin d’une forme politique : de Panama au Crédit Lyonnais, Thèse EHESS.
  • De Goede M [2005 a], “Resocialising and repolitising financial market: contours of social studies of finance”, Economic sociology european electronic newsletter, p. 19-28.
  • De Goede M. [2005 b], Virtue, fortune and faith: a genealogy of finance, University of Minnesota Press.
  • Godechot O. [2009], «Concurrence et coopération sur les marchés financiers. Les apports des études sociales de la finance» in Steiner P. et Vatin F. [2009], Traité de sociologie économique, collection Quadrige, éditions PUF, p. 609-645.
  • Godechot O. [2001], Les traders : essai de sociologie des marchés financiers, éditions la Découverte.
  • INSERM [2008], Jeux de hasard et d’argent : contextes et addictions, disponible à la page http://www.inserm.fr/content/download/9923/74633/version/1/file/cp_ec_jeux22juil08.pdf.
  • Kerviel J. [2010], L’engrenage : mémoire d’un trader, éditions J’ai lu.
  • Keynes JM. [1936], «L’état de la prévision à long terme» in Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, éditions Payot.
  • Lardic S. et Mignon V. [2006], L’efficience informationnelle des marchés financiers, collection Repères, n°461, éditions la Découverte.
  • Lordon F. [2011], D’un retournement l’autre : comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes et en alexandrins, éditions du Seuil.
  • Lordon F. [2003], Et la vertu sauvera le monde : après la débâcle, le salut par l’éthique ? Éditions Raisons d’Agir.
  • Orléan A. [1999], Le pouvoir de la finance, éditions Odile Jacob.
  • Relfait C. [2007], La bourse dans le roman du second XIXe siècle : discours romanesque et imaginaire social de la spéculation, éditions Honoré Champion
  • Suchère T. [2017], « Le jeu d’argent et la spéculation : quelques enseignement à tirer de l’œuvre de Balzac dans le cadre d’une anthropologie des marchés financiers », Ethique et économique, volume 15, n°1, décembre.
  • Suchère T. [2016], « L’argent d’Émile Zola (1891) : la comparaison entre les marchés de capitaux, les aires de jeux et ses implications éthiques », Les cahiers de sociologie économique et culturelle, n° 59-60, juin / décembre.
  • Suchère T. [2014], «Examen d’une hypothèse anthropologique : l’emprise du ludique sur les conduites humaines» in Mahieu F.-R. et Suchère T. (coordination), Autour de l’anthropologie économique : actualité des écrits du professeur André Nicolaï, éditions l’Harmattan, p. 83-99.
  • Valeur M. et Bucher C. [2006], Le jeu pathologique, éditions Armand Colin.
  • Valeur M. et Bucher C. [1997], Le jeu pathologique, collection «Que-Sais-Je ?» éditions PUF.

Notes de bas de page

[1] Au sein de la salle des marchés, la division du travail prend la forme d’ensembles distincts de bureaux collés les uns aux autres et sur lesquels sont placés des traders : on parle de desk (cf. Godechot O. [2001], p. 91-97). Chaque desk est spécialisé sur un type de produit. Au sein d’un desk, il existe des règles de partage des clients entre traders qui ne sont donc pas en compétition entre eux. Les membres d’un desk travaillent ensemble. Le desk est placé sous l’autorité d’un chef de desk. Dans le film L’outsider, Fabien Keller est à la fois chef de desk et réalise des transactions. Lorsque Fabien Keller part travailler pour HSBC aux États-Unis, il est remplacé par Benoît Froger (Éric Cordelle) qui doit gérer cet autre desk en plus du sien. Ce dernier n’a pas le temps de réaliser lui-même des transactions. On dit qu’il s’éloigne du marché. Son travail consiste à placer les bonnes personnes à la bonne place, à les motiver en leur assignant des objectifs à atteindre et moyennant la distribution de bonus en cas de dépassement de l’objectif. Il est risk manager. Le trader prend des risques en achetant ou vendant des produits sur le marché. Le risk manager assume le fait que si son équipe perd de l’argent, c’est parce qu’il n’a pas choisi les bonnes personnes, voire n’a pas su motiver l’équipe.

[2] Le livre L’engrenage montre que Jérôme Kerviel avait perçu des similitudes entre l’évolution des cours de Bourse des principales compagnies aériennes un peu avant le 11 septembre 2001 et ce qu’il s’observait dans le cas de la société Allianz un peu avant août 2005. Le cours des titres des principales compagnies aériennes s’est écroulé peu de temps avant le 11 septembre 2001 dans une proportion impossible sans des volumes importants de transaction. L’information laisse à penser à un possible délit d’initiés : certains acteurs du marché boursier auraient donc été au courant des attentats contre le World Trade Center avant qu’ils ne se produisent.

[3] Dans “Resocialising and repolitising financial markets: contours of social studies of finance”, l’anthropologue M de Goede [2005 b] parle de la finance comme d’un terrain pour des études de genre. Comme dans la marine, on y trouve assez peu de femmes. Ceci est affaire de superstition. M de Goede rappelle qui était Hetty Green : la première femme à spéculer sur la place de Wall-Street. Elle était habillée tout en noir. L’opinion publique la surnommait la « Sorcière de Wall-Street ». Sous-entendu, ses gains à la Bourse s’expliquaient par des pratiques douteuses, magiques… En France, il faut attendre 1967 pour que les femmes soient admises à la corbeille. Le pendant français d’Hetty Green est Marthe Hanau connue sous le nom de « Walkyrie du hors cote ». On raconte qu’il lui arrivait d’assister aux séances de cotation à la Bourse de Paris habillée en homme et affublée d’une barbe postiche. Dans les années 20, Marthe Hanau proposait aux épargnants français des placements rémunérés à 8%. L’ensemble reposait une mécanique de type pyramide de Ponzi : utiliser l’argent des derniers souscripteurs pour servir les intérêts des premiers souscripteurs. Marthe Hanau a été arrêtée, jugée et condamnée à trois ans de prison. Elle s’est suicidée en prison. Un film s’inspire de la vie de Marthe Hanau : La banquière (1980) de Francis Girod avec Romy Schneider dans le rôle principal.

[4] Cf. la chaine tv internet Heure?ka et l’épisode intitulé « L’affaire Kerviel (2/2) – Wall Street Stories #2 », qui analyse de façon exhaustive les mécanismes qui ont permis à Jérôme Kerviel de dépasser ses limites d’engagement et de masquer ses prises de risque. Nous nous en inspirerons au cours de ce paragraphe.

Numéros

LES STRATÉGIES D’INSERTION ET DE MAINTIEN DANS LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES INFORMELLES MONOPOLISÉES LE CAS DES « JEUNES IVOIRIENS » VENDEURS DE GARBA

Jean-Louis-Lognon

INTRODUCTION

D’un point de vue historique, le secteur informel en Côte d’Ivoire a été et est encore dominé par des acteurs issus de l’immigration. La main d’œuvre immigrée exerce à 91% dans le secteur informel (OCDE, 2018). Cette présence hégémonique des immigrés ou descendants d’immigrés se traduit par la monopolisation de certains segments de l’économie informelle par ces derniers. Ils sont même identifiés à certaines activités. C’est par exemple le cas de la vente de pièces détachées et de friperies dominée par les Nigérians, la vente de poulets dominée par les Burkinabés. Toutefois, depuis environ deux décennies, on observe la présence de plus en plus fréquente « d’Ivoiriens » et plus particulièrement de « jeunes Ivoiriens » dans des activités naguère monopolisées par des immigrés. Dans des cas « extrêmes » cela se traduit par des changements au sein du monopole, voire par l’éviction des immigrés des activités dont ils détenaient le monopole [1]. C’est notamment le cas de la vente d’attiéké garba [2], représentative du premier cas de figure. Cette activité économique était totalement monopolisée par les « Nigériens » d’ethnie « ahoussa ». Plusieurs « jeunes Ivoiriens » sont aujourd’hui présents dans cette activité.

La situation de l’activité de vente de garba met en évidence deux caractéristiques-contradictoires de l’économie informelle en général. Premièrement, l’économie informelle est, selon l’approche néo-classique, l’expression même de la concurrence (un secteur fortement concurrentiel). Deuxièmement, l’économie informelle est caractérisée par l’existence de barrières à l’entrée (Lautier, 2004). Au regard de ces propriétés de l’économie informelle, il apparaît que l’insertion et le maintien des « jeunes Ivoiriens » dans ce segment de l’économie informelle abidjanaise se sont réalisés au moyen de stratégies visant à contourner ou à briser les barrières ayant prévalu dans la situation de quasi-monopole antérieure. Quelles sont donc les stratégies mobilisées par ces « jeunes » pour s’insérer malgré les barrières à l’entrée et se maintenir dans l’activité de vente de garba à Abidjan, une activité concurrentielle ?

Plusieurs études ont analysé les barrières à l’entrée et la construction sociale des monopoles dans l’économie informelle. Il s’agit notamment des travaux de Lautier (2004), Morice (1981), Heuzé (1992), Akindes (1990), Antoine (1991), Fall et Mboup (1995), Margolis (2004), Sow (2001), Lognon et Gnabéli, (2010). Plusieurs barrières et ressources de monopolisation ont notamment été mises en évidence par ces études. Il s’agit notamment de l’existence des castes, de l’ethnie, de la religion, des idéologies, des mythes et des réseaux sociaux. Toutefois, il existe très peu voire pas de travaux sur les stratégies de contournement des ces barrières par des acteurs sociaux n’appartenant pas aux catégories ou groupes sociaux détenteurs du monopole aux fins d’une insertion durable dans ces activités.

L’objectif de cet article est donc d’analyser les stratégies d’insertion et de maintien de « jeunes Ivoiriens » dans l’activité de vente de garba dominée par les « Nigériens ». Il s’agit spécifiquement, premièrement de décrire le profil sociodémographique des « jeunes Ivoiriens » vendeurs de garba. Deuxièmement, l’article décrit les différentes barrières à l’entrée et les ressources idéologiques, relationnelles et comportementales de contournement ou de rupture de ces barrières. Enfin, troisièmement, l’étude analyse les formes de mobilisation et d’investissement de ces ressources. Les ressources idéologiques concernent les représentations sociales de l’activité, les imaginaires sociaux, les représentations sociales du travail, les valeurs et croyances de légitimation de la pratique de cette activité. Les ressources structurelles quant à elles sont relatives aux relations sociales et réseaux sociaux de production et d’insertion dans cette activité. Enfin les ressources comportementales se rapportent à la manière dont l’activité est pratiquée.

Avant la présentation de la méthodologie et des principaux résultats, les concepts clés de l’étude sont définis ci-après :

Par « insertion », il faut entendre le processus social par lequel un individu ou un groupe d’individus trouve sa place au sein d’une sphère sociale, notamment professionnelle. Il s’agit d’un processus de construction de relations sociales (Adjerad et Ballet, 2004). Les stratégies d’insertion renvoient donc à la mobilisation et à l’investissement des diverses ressources sociales aux fins de s’insérer dans une sphère sociale et professionnelle donnée.

Quant au monopole, en tant que concept classique de la science économique, sa définition la plus répandue est économique. D’un point de vue économique, le monopole est une situation de marché dans laquelle un seul producteur fait face à une multitude d’acheteurs. Il correspond à une situation dans laquelle le bien ou le service offert ne comporte pas de substituts proches. Les monopoles se maintiennent grâce aux barrières à l’entrée d’où il résulte l’impossibilité pour d’autres entreprises de pénétrer le marché (Mankiw et Taylor, 2013). Les économistes définissent quatre principaux déterminants des barrières à l’entrée dans le cas des monopoles. Premièrement, une ressource spécifique est détenue par une seule firme. Deuxièmement, l’Etat donne à une seule firme le droit exclusif de produire un bien ou un service. Troisièmement, les coûts de production font qu’un seul producteur est plus efficace que plusieurs producteurs. Quatrièmement, un monopole peut mettre en œuvre des stratégies de marché pour empêcher l’arrivée de nouvelles entreprises. Qu’elles soient légales, financières, « naturelles » ou de propriété, les barrières à l’entrée sur le marché sont constituées par des ressources sociales (donc socialement construites). Sous ce rapport, dans le cadre de cette étude, l’on définit le monopole comme une configuration du marché dans laquelle un acteur social ou groupe d’acteurs détiennent ou s’appuient sur un ensemble de ressources sociales à savoir des ressources normatives (lois, concessions, brevets etc.), financières, relationnelles (réseaux sociaux), et comportementales et cognitives (savoirs, savoir-faire et savoir-être) qui le positionnent comme seul offreur ou offreur dominant d’un bien ou d’un service.

METHODOLOGIE

L’article s’appuie sur les résultats d’enquêtes sur la construction des monopoles dans l’économie informelle à Abidjan en 2010 et 2011. L’enquête relative à la vente de « garba » s’est déroulée dans deux quartiers de la ville d’Abidjan à savoir Abobo-BC dans la commune d’Abobo et aux alentours de la résidence universitaire de Port-Bouet dans la commune de Port-Bouet. La collecte des données s’est faite auprès d’une douzaine de jeunes Ivoiriens vendeurs de « garba ». Cet effectif a été obtenu à partir d’un recensement systématique des vendeurs de « garba » dans les quartiers susmentionnés et d’une typologie construite sur la base du critère de la « nationalité ». A Abobo-Belle Cité, dix-sept (17) points de vente ont été répertoriés dont six (6) détenus par des « jeunes Ivoiriens ». A la cité universitaire de Port-bouet 3, dix (10) vendeurs ont été recensés dont six (6) « Ivoiriens ».

Les informations ont été collectées et traitées au moyen d’instruments de collecte et de traitement des données adaptés à la perspective qualitative de l’étude. Il s’agit du guide d’entretien semi-directif, de l’observation au moyen d’une grille d’observation et de l’analyse de contenu thématique des données. Les entretiens semi-directifs avec les propriétaires des points de vente ont porté sur les conditions d’insertion dans l’activité, les rapports sociaux de production et les représentations sociales de l’activité. La grille d’observation a permis de saisir, par notre présence sur les lieux de vente, les pratiques sociales ayant cours dans l’activité. L’analyse de contenu thématique a servi à dégager des catégories analytiques relatives aux références idéologiques de légitimation de l’insertion, les réseaux sociaux de production et les stratégies d’intégration de ces réseaux.

PROFIL SOCIODÉMOGRAPHIQUE DES « JEUNE IVORIENS » INSÉRÉS DANS LA VENTE DE GARBA : MASCULINTITÉ ET PRÉCARITÉ SOCIO-ÉCONOMIQUE

Les caractéristiques sociodémographiques des « vendeurs Ivoiriens » laissent apparaitre deux constats majeurs. Premièrement, la vente de garba apparaît comme une activité masculine, quasiment dominée par les hommes. La quasi-totalité des « jeunes Ivoiriens » présents dans l’activité sont de sexe masculin (Tableau 1).

Tableau 1. Distribution des enquêtés selon l’âge et le sexe

Distribution selon le sexeDistribution selon l’âge
SexeeffectifGroupe d’âgeeffectif%
Masculin12100%[20 – 25[216,67%
Féminin00%[25 – 30[650%
Total12100%[30 – 35[433,33%
Total12100%
Tableau 1. Distribution des enquêtés selon l’âge et le sexe

Deuxièmement, les « jeunes Ivoiriens » présents dans l’activité sont soit des déscolarisés avec un niveau d’étude secondaire, soit des diplômés de l’enseignement supérieur professionnel ou universitaire en quête d’emploi, soit des étudiants (Tableau 2).

Niveau d’instructionEffectif%
Primaire18,34
Secondaire 433,33
Supérieur758,33
Total12100
Tableau 2. Distribution des enquêtés selon le niveau d’études.

De plus, une autre caractéristique que partagent ces acteurs est leur origine sociale. Ils sont tous issus de familles modestes.

En somme, le profil des « jeunes Ivoiriens » met en évidence la logique sociale qui sous-tend leurs stratégies d’insertion dans la vente de garba. Il s’agit d’une double logique de résilience face à la crise économique avec son corollaire le chômage. La tranche d’âge des jeunes enquêtés, est d’ailleurs en Côte d’Ivoire celle qui est la plus touchée par le chômage. Selon les statistiques officielles, le chômage des jeunes de 15-24 ans est de 24,2% en 2008 et celui des 25-34 ans est de 17,5% [3]. L’insertion dans les activités économiques du secteur informel, naguère laissées aux non-nationaux et jugées dégradantes, en tant que stratégie de résilience face à la crise et au chômage, a été analysée par Kponhassia (1998). Il décrit notamment la trajectoire sociale et la reconversion dans l’économie informelle d’anciens jeunes fonctionnaires licenciés à la faveur de la crise économique des années 80 et 90 en Côte d’Ivoire. Leur reconversion se fait par la déconstruction d’une barrière idéologique liée à une idéologie du travail dominante jusqu’à une période récente en Côte d’Ivoire. Cette idéologie valorise le travail salarié dans le secteur formel privé ou public et porte un regard dépréciatif sur le secteur informel abandonné aux « étrangers ».

LES BARRIÈRES A L’ENTRÉE ET A L’INSERTION DURABLE DANS L’ACTIVITÉ 

La présence hégémonique des « Ahoussa » dans l’activité de vente de garba résulte d’un monopole historiquement construit et fondé sur des barrières idéologiques et structurelles (réticulaires/réseaux sociaux), sur un savoir-faire et un savoir-être.

La présence hégémonique des « Ahoussa » dans la vente de garba : un monopole favorisé par une représentation sociale dépréciative des « petits métiers »

La présence hégémonique des « Nigériens Ahoussa » dans la vente de garba, à l’instar de l’économie informelle ivoirienne, s’est construite dans le temps. Les premiers monopoleurs ont bénéficié d’une conjoncture socio-économique favorable marquée par une certaine représentation sociale du travail dominante chez les « nationaux » en Côte d’Ivoire à cette époque. En effet, la période qui va de l’indépendance en 1960 au début des années 1980 est considérée comme relativement faste. Ce contexte socio-économique a favorisé chez les « Ivoiriens » la diffusion de, et l’adhésion à une représentation sociale du travail qui valorisait le travail salarié dans le secteur public ou privé et considérait comme dégradants les « petits métiers » du secteur informel. Les activités du secteur informel ont donc été délaissées par les « nationaux » au profit des « étrangers » qui y ont construit un monopole de fait. Cette dynamique de la représentation sociale du travail en Côte d’Ivoire avant et en période de crise économique a notamment été analysée par Bazin et Yao Gnabéli (1997). Kponhassia (1998) a également mis en évidence que l’une des stratégies des Ivoiriens face à la crise des années 1980 a été de se reconvertir dans les activités du secteur informel naguère délaissées durant la période de conjoncture économique favorable .

La compétence de l’Ahoussa comme fondement idéologique d’un « monopole naturel »

La principale barrière idéologique à laquelle sont confrontés les « jeunes Ivoiriens » au cours du processus d’insertion concerne les imaginaires sociaux relatifs à la compétence. Ces imaginaires et les discours mobilisés par les vendeurs « ahoussa » et repris par la clientèle tendent à présenter les vendeurs « Nigériens » comme des « experts » détenteurs du savoir faire culinaire en matière de préparation du garba. Cette compétence sociale idéologiquement produite est légitimée par ce qu’on sait de la genèse de l’activité. Historiquement, les membres de cette communauté seraient les premiers à avoir pratiqué cette activité. Le mot « garba » est d’ailleurs un patronyme de l’ethnie « ahoussa » du Niger et serait celui de la première personne à en avoir fabriqué. Cette ancienneté dans l’activité leur conférerait selon eux et dans l’imaginaire populaire une maîtrise des savoir-faire et savoir-être en matière de production et de vente de garba. Les générations actuelles d’immigrés pensent même l’acquisition des compétences comme faisant partie d’un transfert de patrimoine familial. Cette idéologie de la compétence fonctionne en tant que barrière en ce sens qu’elle confère aux « Ahoussa » un avantage comparatif dans le cadre de la concurrence avec des acteurs d’autres origines présents ou susceptibles de s’insérer dans l’activité. Ces imaginaires sociaux leur confèrent une part importante du marché en disqualifiant les vendeurs n’appartenant pas à ce groupe ethnique. Ceci constitue un facteur d’éviction de ces derniers. Les discours des clients sont éloquents à ce propos « le garba des Ahoussa est trop doux, il est spécial », « quand on parle de garba, c’est les Nigériens Ahoussa ».

Ces discours et imaginaires sociaux sont renforcés par un ensemble de traits de personnalité également perçus comme propres à l’Ahoussa. Les vendeurs ahoussa font preuve d’ardeur au travail. Ils travaillent tous les jours de la semaine. De plus, ils font preuve d’une tempérance et supportent sans répliquer les exigences voire les écarts de langage des clients. En témoignent les propos d’un vendeur ahoussa « Je suis ici dans le but de chercher et de gagner de l’argent, le reste (écarts de comportements) ne m’intéresse pas ».

L’encastrement social de l’approvisionnement dans les réseaux sociaux comme barrière à l’entrée dans l’activité de vente de garba

Plusieurs jeunes Ivoiriens sans emploi (diplômés ou déscolarisés) ont tenté d’exercer cette activité mais ne sont pas pour la plupart parvenus à s’y maintenir dans la durée. La précarité de leur insertion dans cette activité économique est principalement due à la non maîtrise des réseaux d’approvisionnement. Dans cette activité, les vendeurs ahoussa s’approvisionnent en attiéké chez des productrices ébrié [4], en poisson thon au port d’Abidjan et en huile auprès de détaillants et semi-grossistes.

Pour l’approvisionnement en attiéké, les vendeurs nigériens ont, du fait de leur ancienneté dans l’activité, acquis une notoriété qui cimente leurs rapports avec les femmes productrices d’attiéké. Cette notoriété construit une relation de confiance dans les échanges marchands. Les transactions commerciales sont ainsi induites par la confiance qui caractérise tout réseau (Granovetter, 1985). Ils bénéficient de ce fait du privilège de s’approvisionner à crédit. Ce qui n’est pas le cas pour les jeunes Ivoiriens insérés nouvellement dans l’activité. Cela constitue une difficulté pour se maintenir dans l’activité étant donné l’irrégularité des revenus qui contraint les vendeurs à s’approvisionner à crédit. Les Nigériens sont décrits par ces femmes comme de « bon clients ». Au port d’Abidjan, le réseau d’approvisionnement en poisson thon est monopolisé par les Nigériens. La quasi-totalité des grossistes auprès de qui les vendeurs d’«attiéké garba » s’approvisionnent sont d’origine nigérienne ou étrangère. Cet état de fait permet aux vendeurs ahoussa de détenir la plus grande part de marché. Ils bénéficient de remises de la part des grossistes de la même appartenance nationale et ethnique. Cela constitue un véritable avantage comparatif. Les morceaux de poisson d’un vendeur ahoussa , à prix égal, sont nettement plus gros que ceux d’un vendeur « ivoirien » ce qui lui permet d’attirer une clientèle plus importante. Ensuite, en cas de pénurie, ils sont les seuls à pouvoir se procurer du poisson thon.

L’approvisionnement en huile fonctionne selon le même mécanisme. Cette solidarité entre immigrés est semblable à celle qui a été analysée par Sow (2001) entre immigrés africains et asiatiques dans l’économie informelle à Marseille. En effet, les barrières institutionnelles et sociales (difficulté voire impossibilité d’avoir un travail dans le secteur formel) créent chez ces derniers un réflexe de solidarité qui se traduit par une division du travail entre communautés étrangères dans le secteur informel. Les relations marchandes dans le cadre de l’approvisionnement sont ainsi encastrées dans des réseaux ethniques, de nationalité, d’affinité et d’amitié. Cet encastrement constitue des barrières à la fois sociales et économiques.

Ces barrières sociales et économiques contribuent ainsi à construire une sorte de monopole lié aux coûts sociaux et économiques élevés pour qui veut entrer sur le marché. C’est-à-dire un monopole dû à un capital d’investissement initial élevé et/ou à la réputation très bien établie de l’offreur déjà sur le marché.

« Au début, c’est très difficile. Tu acceptes de vendre à perte. Tu es obligé de faire le plat un peu volumineux pour attirer les clients. Un poisson qui coûte 200 Frs CFA tu le vends 150 Frs CFA. Et très souvent tu n’arrives pas à tout vendre au cours de la journée ».

En dépit de ces barrières qui contribuent à construire la présence hégémonique des « Ahoussa » dans l’activité, de plus en plus de « jeunes Ivoiriens » s’insèrent dans la vente de garba.

LES STRATÉGIES DE CONTOURNEMENT DES BARRIÈRES ET D’INSERTION DURABLE DANS L’ACTIVITÉ DE VENTE DE GARBA

L’innovation et la réinvention idéologique de l’activité comme stratégie d’insertion

Face aux imaginaires sociaux enracinés relatifs à la compétence culinaire du vendeur de garba ahoussa, les « jeunes Ivoiriens » qui s’insèrent dans la vente de garba produisent et diffusent des discours et imaginaires sociaux aux relents de « nationalisation » de l’activité et de réinvention symbolique de la pratique de l’activité. En effet, les jeunes Ivoiriens qui s’insèrent dans l’activité sont confrontés à une concurrence et à un problème de part de marché dû essentiellement à une idéologie de la compétence. Cette idéologie construit les ahoussa comme « experts » et détenteurs monopolistiques du savoir faire culinaire en matière de garba. Face à cette barrière, les « jeunes Ivoiriens » s’emploient à une réinvention idéologique de l’activité de vente de garba.

La première ressource idéologique mobilisée est l’idéologie nationaliste. En effet, le contexte socio-politique ivoirien de l’entrée de ces jeunes dans l’activité est marqué par un regain du sentiment nationaliste et patriotique. Pour conquérir une part de marché, ces acteurs réinvestissent cette idéologie dominante dans leurs relations concurrentielles avec les vendeurs ahoussa. Ils tendent ainsi à offrir un « autre garba », un « garba ivoirien » différent du « garba étranger » des Ahoussa. La mobilisation de ce système d’idées se décline dans l’aménagement des lieux de vente, dans la manière de pratiquer l’activité voire dans la composition du plat de garba. Par exemple, on peut lire sur les enseignes des « garbadromes » [5] des expressions telles que « Garba OBV »[6] « Garba ivoirien », « garba patriote ». En ce qui concerne la pratique de l’activité, le processus de réinvention de l’activité par la mobilisation de l’idéologie nationaliste est accompagnée de la production et de la promotion d’un label qualité fondé sur l’hygiène, le confort, la composition du plat. Dans les « garbadromes ivoiriens », il est mis à la disposition des clients plusieurs serviettes de table propres en lieu et place d’une seule généralement pas très hygiénique dans les « garbadromes ahoussa ».

Les « vendeurs ivoiriens » perçoivent l’argent avec une main différente de celle qui sert l’attiéké. Cette pratique est perçue comme hygiénique mais n’est pas une habitude des vendeurs ahoussa. De plus, pour attirer une clientèle majoritairement jeune, les « garbadromes ivoiriens » sont souvent équipés de postes radio distillant la musique urbaine locale en vogue (le « coupé-décalé ») ou des émissions radio à forte audience. Il s’agit ici de présenter ces points de vente comme des lieux de jeunes « branchés » et confortables. Ainsi, on peut lire sur des enseignes, « garba choco»[7]. Une autre ressource principale de la stratégie visant à réinventer la pratique de la vente de garba est la composition du plat. Les « garbaman »[8] ivoiriens ajoutent des ingrédients supplémentaires gratuitement : en plus du piment haché, de l’oignon et des concombres. De l’eau glacée (vendue en sachets par des jeunes filles aux alentours des « garbadromes » ahoussa), est offerte aux clients dans des carafes propres. La tomate fraîche est également proposée aux clients. Ceci pour donner l’image avec le piment haché vert et l’attiéké blanchâtre, des couleurs du drapeau national (Orange, Blanc, Vert) et donc d’un « garba ivoirien ».

Cependant, en tant que monopole d’innovation, la stratégie des « jeunes Ivoiriens » est limitée et temporaire. Car attirés par le profit, les autres vendeurs ahoussa proposent aussi de plus en plus les mêmes ingrédients et font des efforts pour accroître le niveau d’hygiène de leur activité. Le caractère limité de cette stratégie explique la mobilisation de ressources structurelles (relationnelles) à savoir des stratégies d’insertion et de maîtrise des réseaux sociaux d’approvisionnement.

L’insertion et la maitrise des réseaux d’approvisionnement : stratégies d’encastrement des transactions marchandes d’approvisionnement.

Cherchant à réduire leur désavantage comparatif lié aux réseaux d’approvisionnement des vendeurs ahoussa, les « vendeurs ivoiriens » adoptent une stratégie qui vise à la construction de capital social. Ils exploitent à cet effet, la concurrence entre les fournisseurs. Les vendeurs « ivoiriens » achètent chaque ingrédient chez le même fournisseur de poisson, d’attiéké, d’huile et de poisson thon. Par cette fidélisation, ils parviennent à se construire un capital social (Bourdieu, 1980) et à intégrer durablement les réseaux d’approvisionnement. Il s’agit en fait d’une stratégie intentionnelle d’encastrement social des transactions marchandes. Cette stratégie vise donc à déconstruire des relations marchandes « impersonnelles » basées sur l’ignorance en vue de reconstruire des relations personnelles et d’interconnaissances porteuses de confiance (Ferrary, 2010). C’est-à-dire des relations continues, stables et affectives (Granovetter,1985). Cette confiance est ensuite réinvestie lors de transactions futures afin de pouvoir acheter la marchandise à crédit comme les vendeurs ahoussa, ou bénéficier de remises.

« Au début, pendant une certaine période pour que les vendeurs d’attiéké, de l’huile aient confiance en toi, tu achètes chez un même vendeur pendant 3 ou 4 mois. Tu fais tout pour qu’il te considère comme un client fidèle. Après, il pourra te donner la marchandise à crédit ou te donner cadeau ».

Toutefois, cette stratégie ne garantit pas toujours une insertion durable. Car le processus d’encastrement social constitue un coût pour les agents en termes monétaires et en temps passé à construire et à entretenir le lien social (Bourdieu, 1989). Par exemple, il faut en moyenne 3 à 4 mois pour construire la confiance avec les productrices d’attiéké et entre 5 et 8 anspour la confiance avec les fournisseurs de thon, le réseau d’approvisionnement en thon étant le plus fermé parce que quasiment monopolisé par les Nigériens ahoussa. Avant ces échéances, les jeunes vendeurs ivoiriens se font concurrence et plusieurs d’entre eux sortent de l’activité.

Ainsi, les stratégies de réinvention idéologique de l’activité et celles d’encastrement social des relations marchandes d’approvisionnement sont-elles associées à une stratégie basée sur l’occupation de l’espace, la localisation.

La localisation comme stratégie d’insertion durable dans la vente de garba

Les nouveaux entrants dans la vente de garba installent leurs points de vente dans des lieux situés à environs 200 à 400 mètres de rayon d’un « garbadrome ahoussa ».

« Quand tu es nouveau, pour t’installer, tu cherches un endroit qui est situé loin d’un garbadrome d’un Ahoussa. Ainsi tu peux avoir des clients. C’est-à-dire les clients qui n’acceptent pas de parcourir une longue distance pour aller acheter du garba. Ils préfèrent acheter près de chez eux ».

La localisation est ici appréhendée comme un mouvement concurrentiel traduisant une stratégie d’évitement. Cette stratégie qui consiste à ne pas se positionner à proximité du concurrent est appelée « stratégie de focalisation » (Liarte (2004 :171). Les vendeurs ivoiriens, du fait de leur entrée récente dans l’activité sont relativement fragiles en raison des coûts engagés et ne peuvent prendre le risque d’affronter les vendeurs ahoussa déjà établis et bénéficiant d’une véritable notoriété. Cette stratégie spatiale répond à une double logique. La focalisation permet en effet de se différencier et de limiter les réactions concurrentielles. D’abord, le fait de localiser un point de vente sur une zone particulière le différencie de ceux qui sont situés sur d’autres aires géographiques (Liarte, 2004 :172). Ensuite, selon le même auteur, entrer sur le marché en utilisant une stratégie de focalisation réduit les coûts d’entrée mais également les risques de « représailles » des entreprises déjà présentes.

CONCLUSION

L’économie informelle est présentée selon la conception néoclassique -reprise et partagée par les décideurs- comme ouverte, sans barrières à l’entrée. Toutefois, les monopoles ou la présence hégémonique de groupes sociaux spécifiques dans des segments entiers de cette économie vont à l’encontre d’une telle conception. En d’autres termes, diverses barrières existent à l’entrée dans l’économie informelle. L’existence de ces barrières sociales suppose et implique des ressources et des stratégies particulières d’insertion de façon à construire des situations de monopole. Dans le cas de la vente de garba, la présence hégémonique des « Nigériens Ahoussa »s’est construite dans un contexte social marqué par une représentation sociale dépréciative du secteur informel par les « nationaux ». Elle est également sous-tendue par l’idéologie de la compétence culinaire de l’Ahoussa et l’encastrement de l’approvisionnement dans des réseaux ethniques ou basés sur la nationalité.

La présence dans cette activité de quelques « jeunes Ivoiriens » sans emploi -diplômés ou déscolarisés- repose sur la mobilisation des ressources sociales dans le cadre de stratégies d’insertion professionnelle. Premièrement, ces stratégies consistent en la réinvention idéologique et symbolique de l’activité par sa « nationalisation », son « ivoirisation » à travers la production d’un discours sur l’hygiène, le confort et la composition du plat de garba. Deuxièmement, les « jeunes Ivoiriens » intègrent les réseaux d’approvisionnement par l’encastrement social stratégique des relations marchandes avec les fournisseurs à travers la fidélisation. Troisièmement, enfin, la localisation en tant que stratégie concurrentielle d’évitement est également mobilisée pour une insertion durable par les « jeunes Ivoiriens »;

Jean-Louis LOGNON

Institut d’Ethnosociologie, Université Félix Houphouët Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire)

Email : jeanlouis.lognon@laasse-socio.org / jeanlouis.lognon78@gmail.com

Bibliographie

  • ADJERAB S., BALLET J. (2004). L’insertion dans tous ses états, Paris : L’Harmattan, Logiques sociales.
  • AKINDES F. (1990). Urbanisation et développement du secteur informel alimentaire : l’exemple d’Abidjan, Thèse de doctorat nouveau régime, EHESS, Paris.
  • ANTOINE P. et al. (1991). « Étude de l’insertion urbaine des migrants : présentation de la méthodologie de l’enquête ». Pratiques sociales et travail en milieu urbain. Les cahiers, n°14, p.3-13.
  • BAZIN L., YAO GNABELI, R. (1997). « Le travail salarié en Côte d’Ivoire, un modèle en décomposition ? » in H. MEMEL-FOTE. & B. CONTAMIN (éds), Le modèle ivoirien en questions. Crises, ajustements, recompositions. Paris, Karthala-Orstom, p. 689-705.
  • BOURDIEU P. (1980). « Le capital social », Actes de la Recherche en sciences sociales, 31, p. 7-9.
  • BOURDIEU P. (1989). La noblesse d’Etat. Grandes écoles et esprit de corps. Paris, Les Éditions de Minuit.
  • DONA TCHA Y.B. (2013). Stratégie d’insertion dans les activités économiques du secteur informel à Abidjan: cas des « jeunes Ivoiriens » dans la vente de « garba » à Abobo Belle Cité , (Mémoire de DEA inédit). Université Félix Houphouët Boigny, Abidjan, Côte d’Ivoire.
  • FALL A. S., MBOUP A. (1995). « Pratiques de la médiation dans le secteur informel à Dakar », Bulletin de l’APAD, n°9, Repéré à : http:// apad.revues.org/1491
  • FERRARY M. (2010). « Dynamique des réseaux sociaux et stratégies d’encastrement social », Revue d’économie industrielle, 129-130. Repéré à http:// rei.revues.org/pdf4153
  • GRANOVETTER M. (1985). « Economic Action and Social Structure: The Problem of Embeddedness », American Journal of Sociology, 91 (3), p. 481-510.
  • HEUZE G. (1992).Pour une nouvelle compréhension des faits et hommes du secteur non structuré, Paris, ORSTOM.
  • KPONHASSIA G. (1998). « Reconversions professionnelles, reconversions mentales. L’irruption des salariés ivoiriens au chômage dans le secteur des activités informelles autrefois abandonnées aux “étrangers” », in F. Leimdorfer et A. Marie. (dir.), Individualisations citadines et développement d’une société civile : Abidjan et Dakar, p. 63-111. Paris, Université de Paris I, Gescivia-Iedes.
  • LAUTIER B. (2004) L’économie informelle dans le tiers-monde, Paris, Editions La Découverte.
  • LIARTE S. (2004). « La localisation comme mouvement concurrentiel : quelle stratégie spatiale pour le nouvel entrant ? » Finance Contrôle Stratégie, (7), 4, p. 167-192.
  • LOGNON J.L. et YAO GNABELI R. (2010). « Construction sociale des monopoles dans l’économie informelle abidjanaise », Itinéris plus, (8)8, Libreville, Les Editions du CENAREST.
  • MANKIW N. G. et TAYLOR P. M. (2013). Principes de l’économie, 3ème édition, De Boeck.
  • MARGOLIS M. L. (1994). An Ethnography of Brazilian Immigrants in New York City, Princeton, New Jersey, Princeton University Press.
  • MORICE A. (1981). Les petites activités urbaines. Réflexion à partir de deux études de cas : les vélos taxis et les travailleurs du métal de Kaolack au Sénégal. Paris, I.E.D.E.S., Université de Paris.
  • OCDE/OIT (2018), Comment les immigrés contribuent à l’économie de la Côte d’Ivoire, Organisation internationale du travail. Genève / Éditions OCDE, Paris. Repéré à : https://doi.org/10.1787/9789264293304-fr
  • SOW A. (2001). « Africains et Asiatiques dans l’économie informelle à Marseille », Revue Hommes et Migrations, n°1233. Repéré à : http://www.hommes-et-migrations.fr/index.php?id=863

Notes de bas de page

[1] C’est par exemple le cas de la coiffure hommes anciennement dominée par les Nigérians, la restauration populaire détenue par les Béninoises et les Sénégalaises.

[2] Un plat typiquement ivoirien fait de semoule de manioc accompagnée de morceaux de thon frits à l’huile de palme.

[3] Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté, Côte d’Ivoire, 2009.

[4] Ethnie du Groupe ethnolinguistique Akan, localisé à Abidjan et sa banlieue, pour qui l’attiéké est le plat local.

[5] Terme désignant, le lieu de vente de garba.

[6] Abréviation des couleurs du drapeau ivoirien : Orange Blanc Vert (OBV).

[7] Terme de l’argot ivoirien qui signifie beau, élégant, branché, à la page.

[8] Terme employé pour désigner le vendeur de garba.

Dossiers thématiques

Rencontre des cultures et construction des identités

Depuis leur création en 1984, les Cahiers de sociologie économique et culturelle ont accueilli de très nombreuses contributions à la connaissance des processus migratoires, de la rencontre des cultures, de la construction des identités individuelles ou collectives dans des contextes interculturels, de la xénophobie, du racisme et des discriminations1. La plupart de ces analyses conservent tout leur intérêt dans le contexte actuel et méritent d’être remis à la disposition des lecteurs. Dans un premier temps, nous avons choisi de republier 3 articles et un compte rendu d’ouvrage ; leurs auteur.e.s ont réalisé des enquêtes approfondies auprès d’échantillons restreints de personnes que leur histoire personnelle ou familiale a placées au carrefour de plusieurs cultures et de modèles identificatoires, et se sont efforcé.e.s de restituer le sens des stratégies et du travail que ces acteurs déploient au quotidien pour trouver des articulations et s’inventer des identités.

Saadia Elhariri (2002) et Marnia Belhadj (compte rendu, 2007) ont décrit les négociations, la recherche de compromis, les ruses, le donnant-donnant, qui ont permis à des jeunes femmes originaires du Maghreb de conquérir leur autonomie sans pour autant prendre le risque d’une rupture avec le milieu familial et avec sa culture. Ces compromis sont rendus possibles par une utilisation consciente et délibérée du « principe de la coupure », énoncé par Roger Bastide, entre des espaces, public et privé, entre des temps (la semaine et le week-end) et d’une certaine manière entre des identités. Ces contributions montrent également le rôle crucial de la dimension relationnelle, en particulier de la qualité des interactions mères-filles, dans la construction de l’autonomie.

Des phénomènes analogues sont présentés dans le second de deux articles qu’Erick Gauthier (2000) a consacrés aux jeunes hmong, d’origine laotienne, vivant en France. Ceux-ci, selon l’auteur, apportent au groupe le prestige social acquis grâce à leur position dans le monde professionnel pour se faire reconnaître par les « anciens » de la communauté, et réciproquement, rachètent leur « trahison » sociale et culturelle par une participation active à la mise en scène de la culture d’origine et à l’organisation de fêtes « traditionnelles ». Les jeunes hmong parviennent ainsi, eux aussi, à se prémunir des coûts et de la souffrance de la construction de leur identité en situation interculturelle en recourant à une série de compartimentages, de délimitations dans l’espace comme dans le temps.

Franck Sanselme (2002), dans un article où il rend compte d’une enquête auprès d’un échantillon d’immigrés de différentes origines, installés dans des zones rurales de la Bretagne, a fait apparaître une autre dimension de la construction de l’identité personnelle en situation « interculturelle ». Selon lui, la construction de soi chez ces migrants doit être comprise en relation avec un travail critique, avec un « recadrage critique » de la société d’accueil et de ses modèles culturels, travail critique qui correspond souvent à une forme ou une autre de déception par rapport aux attentes initiales.

A la lecture de ces études de cas, on comprend mieux combien la construction des identités peut être un processus dynamique, complexe, contradictoire, diversifié, conduit dans un rapport souvent paradoxal aux diverses cultures (celle de la société d’origine, celle ou celles de la société dite d’accueil) auxquelles se trouvent exposés ou confrontés les acteurs, à distance des efforts déployés par divers « entrepreneurs identitaires » pour introduire des césures nettes et si possible définitives entre le « nous » et le « eux ».

1 A signaler notamment les numéros 52 (décembre 2011) et 53-54 (2012) des Cahiers, et pour les articles plus anciens, l’index thématique élaboré par Albert Nicollet en 2004, et réactualisé en 2009 (« 25 ans de publications sur les migrations et les relations interculturelles », Cahiers n° 49, juin 2010, pp.83-105.

Albert Gueissaz Directeur de publication des Cahiers

Dossiers thématiques

Les jeunes face à leur avenir

Nous avons choisi de republier sous ce titre trois textes qui apportent des éclairages divers sur une catégorie sociale par définition tournée vers le futur, la jeunesse. Avec différentes échelles d’observation, les auteurs posent une même question, celle des institutions, des cultures, des valeurs, des représentations qui guident -ou contraignent- les choix des jeunes, leurs attitudes, au présent et face à leur avenir.

Dans une vaste enquête menée dans des pays européens : France, Espagne, Grande-Bretagne, Danemark, Cécile Van de Velde compare les modes d’accès à l’âge adulte. Aux difficultés qu’éprouvent les jeunes dans l’insertion sur le marché du travail, clé de l’émancipation, les politiques publiques apportent des réponses sensiblement différentes selon les pays. L’auteure en résume les logiques culturelle, sociale, économique dans quatre « modèles » nationaux qui sont autant de formes que prend le parcours menant à la vie adulte.

A une échelle beaucoup plus resserrée, celle des quartiers, le deuxième article cible les jeunes des milieux populaires en France, pour partie issus de l’immigration. Se fondant sur de solides enquêtes de terrain, Eric Marlière décrit les rapports souvent conflictuels qu’entretiennent les jeunes des « cités » avec les agents des institutions qui les encadrent localement, policiers, travailleurs sociaux, animateurs. Il montre comment la marginalisation subie par ces jeunes, leur « expérience de l’injustice », les conduisent à développer une « culture de la rue », mêlant résistance, voire déviance, et une représentation « cynique » de la société.

Enfin, dans un article publié dans les Cahiers en 1993, Claude Tapia s’intéresse quant à lui aux étudiants. Il questionne les relations entre leurs « valeurs idéologiques » (relatives par exemple au pouvoir, à la compétition) et leurs attitudes à l’égard du travail. Les étudiants sont répartis pour l’enquête selon certaines filières universitaires (droit-économie-gestion, médecine, sciences humaines, etc.). L’auteur observe une nette corrélation entre valeurs et ambition professionnelle, et s’interroge notamment sur un possible « effet filière ». Chacune d’entre elles constitue en effet le vecteur de valeurs et d’attitudes particulières vis-à-vis du travail. Outre son objet, resté jusqu’à présent peu exploré, du moins sous cet angle, l’enquête vaut aussi pour sa méthodologie originale. L’auteur a procédé à un découpage analytique des « tendances idéologiques » et des attitudes concernant le travail. Quelque trois décennies plus tard, cet article nous invite à reconsidérer la question de l’ambition professionnelle des jeunes à la lumière des transformations profondes qu’ont connues tant la population étudiante, plus diverse avec la massification de l’enseignement supérieur, que le travail dont l’accès et les conditions d’exercice sont devenus plus difficiles.

Thierry Dezalay – Sociologue

Numéros

Numéro 63

Jean-Louis LOGNON, Les vendeurs de Garba à Abidjan

Dans un contexte de crise économique et de chômage, de jeunes Ivoiriens d’Abidjan, étudiants ou chômeurs, tentent de s’insérer dans le marché informel de garba, un plat cuisiné à base d’attiéké, marché dont les immigrés de l’ethnie ahoussa détiennent traditionnellement le quasi monopole. L’article étudie les stratégies développées par ces jeunes Ivoiriens pour contourner les barrières à l’entrée que constituent le capital social et le capital symbolique détenus par les immigrés, ainsi que les limites de ces stratégies, et met en évidence les diverses formes de l’encastrement social et symbolique des marchés dits informels.

Article complet

Thierry SUCHERE L’Outsider ou l’histoire de Jérôme Kerviel : Un exemple d’apport du cinéma a une anthropologie des marchés financiers.

Contemporain du capitalisme actionnarial, le film Wall-Street [1987] d’Oliver Stone inaugure une longue liste de films récents porteurs d’un regard critique sur la finance. En France, L’Outsider [2016] traite d’une histoire amplement relayée par les médias : celle de Jérôme Kerviel ex trader de la Société Générale. Analysant ce film, on montrera que nous disposons là d’une bonne illustration de ce qui fait le travail des traders dans l’univers de la finance avec plusieurs enseignements. En premier lieu, le film conteste le discours des économistes mainstream sur la rationalité des acteurs. A l’extrême, on comprend que le trading comporte un risque non-nul de basculement vers des comportements pathologiques du type de ceux qui s’observent chez les addicts aux jeux d’argent. A un second niveau, le film parle de la violation des règles de bonne conduite, d’écart de comportement courant chez les traders toujours obligés de se surpasser… Les sociologues voient dans la déviance une activité collective ce qui nous amène à examiner les systèmes de management mis en place par la banque pour pousser les traders à la performance, qui sont aussi coupables que les traders eux-mêmes.

Article complet

Mohamed Amodrane ZORELI, L’Économie solidaire en Kabylie. Un modèle d’autogestion par l’entrepreneur du don

Cette contribution analyse une expérience de développement autogéré par des activités associatives et solidaires d’un village de la Kabylie en Algérie, en vue de saisir toutes les potentialités et spécificités de cette économie solidaire singulière. Réalisé sans a priori théoriques dans le cadre d’une recherche participative, ce  travail nous a permis de voir que l’économie solidaire autogérée se déploie efficacement grâce à l’entrepreneur du don, à l’émancipation de la femme, à l’héritage institutionnel ancestral, à l’autofinancement solidaire, au potentiel associatif et au mouvement parallèle de réflexion et d’action des acteurs associatifs.

Mots clés: Kabylie, associations, activités solidaires, développement autogéré.

Article complet

Edith WEBER, Chronique Musicale

Actualités

Autour de la sociologie /anthropologie des marchés : un choix de textes publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle.

4 articles à lire ou à relire :

Présentation :

C’est sous le titre de la sociologie / anthropologie des marchés que nous présentons un premier bouquet d’articles antérieurement publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle (voir éditorial). La dimension culturelle (au sens anthropologique) des activités économiques (travail, entreprise, échanges, consommation, monnaie et finance) constitue en effet un thème central des Cahiers, et y a donné lieu à de nombreuses publications.

Les considérations d’ordre théorique sur l’anthropologie économique, qui caractérisaient les textes les plus anciens (cf. par exemple le numéro 2 nouvelle série, daté avril 1980) ont progressivement laissé une plus grande place à des approches contextualisées. Trois des articles que nous présentons empruntent à la sociologie et à l’anthropologie leurs méthodes de l’enquête de terrain. Ces articles font apparaître un ancrage sur un territoire : la Côte-d’Ivoire et le Cameroun. Les auteurs abordent le quotidien : (i) des agriculteurs ivoiriens qui doivent faire un choix entre une production dirigée vers l’international (l’hévéa dont on tire le caoutchouc) et une production vivrière répondant aux besoins des populations locales (le manioc, la banane plantain, l’igname…) (cf. Egnankou, 2016) ; (ii) des bayam-sellam ou revendeuses à la sauvette de nourriture, vêtements, maroquinerie dans les rue de Douala (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iii) des fabricants, vendeurs d’objets et de mobiliers en rotin (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iv) des gargotes qui cuisinent le garba (un plat à base de poisson) dans les rues d’Abidjan (cf. Lognon, 2019).

Les trois articles étant centrés sur l’organisation des activités économiques, les concepts sont en partie ceux de la science économique. Les marchés peuvent être internationaux. Ils sont alors organisés. Par exemple, les cours des matières premières agricoles (l’hévéa, le cacao, le café…) sont fixés dans les Bourses de Londres, New-York, Paris… et donc très loin du lieu de production, de sorte que les acteurs locaux n’ont qu’une faible emprise sur les résultats des arbitrages économiques. Certaines productions sont structurées en filière. En Côte d’Ivoire, la majeure partie de la production d’hévéa est vendue à une seule entreprise gérée par l’Etat. Des situations de monopole qui résultent de l’existence de barrières à l’entrée sont mises en évidence. Dans son article, Jean Louis Lognon (2019) montre que les points de vente du garba sont la chasse gardée des immigrés nigériens. A côté des marchés organisés, il existe des marchés informels pris au sens d’absence d’encadrement de ces marchés sous la forme de règles écrites et édictées par l’Etat ou la profession. Les petits métiers de la rue ont longtemps été l’apanage des plus pauvres, forcés d’inventer les moyens d’une possible survie. La situation de crise économique oblige d’autres catégories, telles que les étudiants diplômés, à travailler sur les marchés informels.

S’inspirant des écrits de Karl Polanyi (1944) et de Marc Granovetter (2000), les auteurs retiennent l’idée d’un marché encastré dans le social. Le marché produit un lien marchand, et repose sur du lien social non réductible au lien marchand. Etudiant l’activité des bayam-sellam et celle des fabricants d’objets en rotin, R. Tefe Tagne (2015) montre qu’ils construisent une relation de long terme avec quelques fournisseurs privilégiés. Ils ont pour objectif de garantir la sécurité des approvisionnements même en temps de pénurie. La relation de long terme leur permet de négocier des prix préférentiels. On fait valoir que l’on vient du même pays, appartient à la même ethnie. J.L. Lognon (2019) montre que, dans le port d’Abidjan, l’approvisionnement en poisson est le fait de pêcheurs nigériens qui servent prioritairement des restaurateurs nigériens. Les vendeurs ivoiriens de garba font valoir auprès des clients ivoiriens qu’ils achètent un plat produit par des nationaux et réinventé aux couleurs locales. Dans la discussion sur le prix, on parle à l’autre en lui donnant le titre de frère ou de cousin… « Les prix pratiqués dans les marchés informels n’obéissent pas aux mêmes critères que ceux relevant des marchés classiques…» (Tefe Tagne, 2015, p. 51). Le prix ne résulterait donc pas simplement de la confrontation de l’offre et de la demande.

Pourquoi pratiquer l’interview des acteurs dans le cadre de l’enquête de terrain ? Faire parler les acteurs permet de faire ressortir l’idée que le marché est aussi gouverné par des représentations sociales, un imaginaire collectif… Citant Georges Balandier, Robert Tefe Tagne écrit que « La connaissance du social repose sur deux modes d’appropriation : l’un officiel et superficiel décrit le monde concret et institutionnel ; l’autre, profond et significatif, rend compte des phénomènes symboliques, et invisibles, de la réalité sociale » (Tefe Tagne, 2015 : 43). Dans son article, P. Egnankou (2016) s’interroge sur le degré de rationalité économique des acteurs. Pourquoi continuer à vouloir cultiver l’hévéa alors que les cours mondiaux s’effondrent ? La production agricole vivrière est le fait des femmes qui sont dominées. Produire des biens alimentaires, c’est se mettre dans la position du domestique servant le repas de la maison. A l’inverse, les possesseurs de plantation d’hévéa seraient les héritiers des grands propriétaires de l’époque coloniale. Ils travaillent principalement pour une entreprise qui appartient à l’Etat. Ils se pensent comme des fonctionnaires. « L’hévéaculture est perçue par les paysans comme un moyen d’appartenir à la catégorie des paysans respectés et honorés » (Egnankou, 2016 : 32).

Dans son article, Thierry Suchère (2015) met à contribution le roman de Bourse pour étudier l’histoire des marchés financiers, dont il restitue le contexte non seulement économique mais aussi social, politique et culturel. Dans les grands pays développés, au début du XIXe siècle, la mise en place des marchés de capitaux suscita des débats jusque dans les milieux intellectuels et artistiques. On en trouve trace dans le genre littéraire qu’est le roman de Bourse (Reffait, 2007) et qu’illustre L’argent d’Émile Zola (1891). Or, le roman de Bourse propose une lecture de ce qui se passe sur les marchés de capitaux à l’opposé de ce qu’en disent les économistes d’inspiration mainstream. La thèse dite d’« efficience » des marchés repose sur l’idée d’acteurs placés en situation de parfaite égalité dans l’accès à l’information de sorte qu’aucun des acteurs ne puisse prétendre faire mieux que le marché en termes de rendement de ses placements. Inversement et dans le roman, la Bourse nous est donnée à voir comme un jeu à somme nulle. Elle oppose des initiés qui s’enrichissent en spoliant le petit épargnant naïf. Les économistes mettent l’accent sur une rationalité économique des acteurs du marché financier. Le roman dit que les marchés financiers sont comme des casinos. Les acteurs sont donc mus par l’instinct de jeu qui comporte de possibles dérives à caractère pathologique lorsque le jeu confine à l’excès. In fine, le roman opte pour une lecture morale de nos actions économiques dénonçant les voies courtes et réputées illégitimes de l’ascension sociale : le vol, le mariage arrangé, le jeu d’argent et la spéculation sur les marchés de capitaux. Le texte de Thierry Suchère (et les autre écrits) se veulent donc une illustration de la thèse de l’anthropologue Marieke de Goede (2005) qui veut que les marchés soient d’abord une affaire de culture.

En vous souhaitant bonne lecture et en espérant vos contributions à la réflexion ainsi entamée.

Thierry Suchère, Maître de conférence en économie, Université du Havre

Numéros

Numéro 58

Sandra GAVIRIA, L’autonomie et les liens parents-jeunes en France

Isabelle MAILLOCHON, L’enfant et le langage. Une lecture critique du dossier de la revue Sciences Humaines n° 274

Laurent LEVEQUE, Bruno LECOQUIERRE, Jonas PIGEON, La Revue d’Ici, une contribution à la réflexion sur l’évolution de la région havraise et de son environnement.

Edith WEBER, Chronique musicale

Numéros

Numéro 57

Barnabé Cossi HOUEDIN, L’expérience de la citoyenneté factuelle chez les immigrés d’origine béninoise à Gonzagueville – Abidjan (Côte d’Ivoire): de la colonisation à la fin du parti unique en 1990.

Albert NICOLLET, Vivre et penser l’exil, (réédition)

Albert GUEISSAZ, André Nicolaï et l’Institut havrais de sociologie économique et de psychologie des peuples

Edith WEBER, Chronique musicale

Numéros

Numéro 62

Christophe ANNOOT, CECI N’EST PAS UNE THÉORIE

Parallèlement à son œuvre gravée, l’auteur contribue à la réalisation des Cahiers de sociologie économique et culturelle en dessinant les vignettes qui figurent sur la couverture de chacun des numéros, et qui se relient d’une façon ou d’une autre à leur contenu éditorial. C’est sa démarche créative que l’auteur nous explicite ici sur plusieurs exemples illustrés, en nous restituant les allers-retours permanents entre la réflexion sur les thématiques des articles des Cahiers et le travail de construction des images « correspondantes ».

Dominique FOURNIER, VISIONS TECHNIQUES DE L’OBJET ÉPHÉMÈRE ET DU RITUEL TAURIN

L’art tauromachique, s’il fait l’objet de nombreuses et fortes critiques portant sur son principe même, n’en est pas moins un fait culturel d’une grande signification dans les pays où il se pratique, et un art, dont Dominique Fournier, se plaçant d’un point de vue anthropologique, nous présente la construction. Il met en évidence la complexité de la chaîne des opérations techniques mises en œuvre, le rôle clé du respect / interprétation de règles ritualisées qui renvoient à une dimension mythique, le caractère éphémère de l’« objet » esthétique ainsi produit, le rôle du rapport au public dans sa production, et quelques-uns des effets du changement du contexte culturel et sociétal.

Marc-Mathieu MÜNCH, L’OBJET ESTHÉTIQUE ET LA CRÉATION

La théorie de « l’effet de vie » prend pour hypothèse centrale le caractère universel de l’émotion esthétique, et se veut critique par rapport aux conceptions « relativistes » de l’ethétique : au delà des particularités contextuelles qui font qu’une œuvre d’art est toujours celle d’une époque et d’un lieu déterminés, elle constitue pour l’auteur un véritable « invariant anthropologique ». Non pas seulement au sens faible où la recherche de l’expression et de l’émotion esthétiques serait commune à toutes les
sociétés humaines, mais, au sens fort, où une œuvre produite dans un contexte totalement « étranger » (par exemple les fresques murales paléolithiques) peut à certaines conditions nous atteindre et nous toucher malgré la distance qui nous sépare de ses créateurs. La théorie proposée est explicitée à travers deux exemples, l’un pris dans le domaine de la peinture (la « Vénus d’Urbino » du Titien), l’autre dans celui de la
littérature (« L’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono).