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QU’EST-CE QUE LE MONDIAL DE FOOTBALL 2018 NOUS DIT DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ?

Jean-Pierre AUGUSTIN

La victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 à Moscou a suscité une effervescence nationale qu’aucune autre manifestation culturelle, politique ou religieuse n’est susceptible de déclencher. Entre les quarts de finale du 6 juillet et la finale du 15 juillet, l’émotion, la fièvre et la communion nationale sont à leur comble. La France entière et ses périphéries francophones s’identifient à son équipe victorieuse et les médias rivalisent de superlatifs pour souligner « l’exploit ». Au-delà de cette emphase médiatique et de cet enthousiasme qui rassemble dans une même liesse les populations des banlieues, des centres, des campagnes et des périphéries, âges et sexes confondus, qu’est-ce que nous disent ces moments d’exubérance partagée de notre société ?

On peut tenter de dépasser les excès journalistiques et chercher à éclairer le phénomène par une approche réflexive pluridisciplinaire. Il convient d’abord de souligner quelques caractéristiques de la société française des années 2010 : une société d’individus inégalitaires marquée par des mobilités sociales et géographique accentuées ; une société métissée qui questionne inlassablement les processus d’intégration et d’émigration ; une société médiatisée où les médias ont acquis un pouvoir inégalé à partir de toutes sortes d’écrans et de la profusion des réseaux sociaux. Il faut ensuite rappeler comment, en l’espace de 10 jours, cette quête incertaine de victoire a permis de faire évoluer les Français du doute à l’effervescence en soulignant comment une équipe bien managée a été capable d’offrir l’image d’un collectif porteur de valeurs dépassant les egos individuels. Enfin, si le Mondial a cristallisé un désir précaire de faire société, il faut montrer que c’est parce que le sport est devenu un révélateur d’identités contemporaines. On peut alors inverser la question du titre de cet article : Qu’est-ce que le Mondial 2018 nous dit de la société française ?, par : Qu’est-ce que la société nous dit du Mondial ? En soulignant que dans une société éclatée et diversifiée seul ce type d’événement sportif est capable de créer cette unité éphémère où la société tout entière se prend au jeu.

Ce texte est un essai suscité par un moment exceptionnel d’effervescence collective, mais il propose aussi d’interroger le rôle qu’a pris le sport en général et le sport de compétition en particulier dans la société française contemporaine.

I. Dans quelle société vivons-nous ?

Ce titre ambitieux reprend celui d’un ouvrage académique (Dubet, Martuccelli, 1998) où deux sociologues, après avoir souligné le déclin de l’idée de société, analysent la diversification des classes sociales, les modifications du travail et des processus d’intégration, la production et les épreuves des « individus » et les changements des représentations sociales et politiques qui les accompagnent. Rien de tel dans notre projet qui ne cherche pas à mobiliser tous les savoirs scientifiques et disciplinaires sur ce thème, mais vise un essai synthétique limitant la réflexion à trois thèmes qui questionnent l’exubérance festive et précaire liée à la victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 : ceux d’une société d’individus, d’une société métissée et d’une société médiatisée.

Une société d’individus

C’est seulement à partir du XVIIIème siècle que s’est affirmé l’individu. Devenu l’unité fondamentale de l’organisation sociale, il porte en lui le principe démocratique et durant les deux siècles suivants de multiples formes de pensée individualiste, politiques se sont développées : la page se tourne avec celle des sociétés organisées selon des schémas sociaux plus ou moins rigides, qualifiés par les anthropologues de « holistes ». La montée d’une société d’individus est devenu un thème classique que Norbert Elias a analysé dans un texte de 1939 qui ne sera publié en France que beaucoup plus tard (Elias, 1991), mais bien d’autres chercheurs ont abordé la question du rapport complexe entre individus et sociétés. Pour Elias, la nouvelle configuration où l’individu se libère des rigidités liées au statut de sujet pour s’approprier une relative autonomie se met en place dans la société de cour en Europe au XVIIème siècle. Mais, à partir de ce foyer initial, plusieurs siècles d’évolutions sociales, économiques, politiques et culturelles, qu’accompagnent les progrès des sciences humaines et sociales, sont nécessaires pour renforcer le processus qui ne s’amplifie et ne se généralise qu’après la Seconde Guerre mondiale. La promotion de la sphère individuelle est avérée partout, à des degrés divers, et se manifeste même dans des pays où persistent de fortes tendances communautaires marquées par les conceptions holistiques des groupes d’appartenance. D’autres comme Pierre Legendre (2000) font commencer cette « fabrique de l’homme occidental » à la Renaissance médiévale autour d’un processus normatif en œuvre dans le droit canon romain. Charles Taylor (1994) évoque une « épiphanie de l’individu » en soulignant qu’elle se réalise à la fois socialement, politiquement et juridiquement avec la déclaration des Droits de l’homme. On pourrait multiplier les références, mais tous les auteurs se rejoignent, au-delà de quelques divergences, sur le caractère historique et géographique de la montée de l’individu occidental.

Si nous vivons dans une « société d’individus », ceux-ci ne sacrifient pas totalement au culte du moi et au narcissisme et ne sauraient être absolument indépendants par rapport à de nouvelles appartenances multiples et changeantes (De Singly, 2013). Être de plusieurs milieux et lieux à la fois devient une nouvelle norme. Soumis à l’injonction d’être soi, l’individu singulier ne peut pas être tourné que vers lui-même comme le soulignent trop souvent les écrits insistant sur l’enfermement et le narcissisme. Nombre d’auteurs rappellent l’insuffisance de cette approche et font valoir que le don, le goût d’autrui, l’aptitude à comprendre le monde de l’autre peuvent tout autant guider les logiques d’action individuelles (Ion, 2012). L’utilisation du terme individuation rappelle que l’identité personnelle ne peut se construire que dans la relation à l’autre même si les façons dont nous sommes reliés les uns aux autres ne cessent de se modifier. Si l’individu singulier ou concret supplante peu à peu l’individu anonyme et abstrait en tant que norme sociale, il n’échappe pas au besoin de faire société (DiMéo, 2016). Caractéristique de notre modernité, l’individu est contraint de s’auto-définir, d’où l’inflation de la notion de projet, de faire valoir ses propres caractéristiques, mais il est toujours à la recherche de liens et de relations qui lui permettent de se rassembler, de s’associer et peut-être de faire société. Pour le dire simplement en empruntant une image familière, les petits JE se sont multipliés, les grands NOUS se sont effacés laissant la place à une multitude de petits Nous ne pouvant se rassembler que lors d’événements exceptionnels, provisoires, éphémères et festifs.

Une société métissée

L’image d’une société d’individus et de petits JE caractérisant la France contemporaine n’est qu’un aspect de la réalité sociale, elle souligne une tendance montrant qu’on ne peut plus imaginer la société comme une totalité, un ensemble cohérent d’organisation autour des rapports de classes, du système des institutions et de l’emprise de modèles culturels. Cette unité s’est fissurée et se défait. La pluralité et l’hétérogénéité des individus et des groupes brouillent les frontières et les anciens repères. Il suffit d’évoquer deux aspects de la société française des années 2010, celui lié à l’immigration et celui lié à la multiplication des groupes sociaux, pour mesurer la complexité d’une société métissée.

L’institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) offre un portrait régulier de la population française métropolitaine, soit un ensemble de plus de 62 millions d’individus dont 5,3 millions d’immigrés et 6,5 millions de descendants directs de l’immigration (deuxième génération). Si l’on cumule ces deux derniers chiffres, c’est près de 12 millions de personnes d’origine étrangère représentant 20% de la population qui sont établis en France. L’INSEE précise que parmi eux, 5 millions sont originaires d’Europe, près de 4 millions d’origine maghrébine, un million d’Afrique sub-saharienne, 400 000 d’origine turque, 700 000 originaires d’autres pays d’Asie et 700 000 du reste du monde. D’autre part, 40% des nouveaux nés en France ont au moins un grand-parent né à l’étranger. Les travaux sur l’immigration se sont multipliés. De nombreux champs de la sociologie et de la géographie, autour de l’urbain, de l’école, de l’emploi, de la vie politique ou des religions, croisent ces approches pour mesurer l’impact de cette présence dans la société (Réa et Triper, 2002). Au plan géographique, les études sur la France des cités, des banlieues et des grands ensembles construits dans les années 1950-1960 montrent comment ils sont devenus des symboles de la relégation sociale et de la concentration des minorités ethniques. Des périphéries parisiennes, à Marseille, en passant par Toulouse, Bordeaux, Lille ou Rouen, les recherches soulignent la difficulté des politiques publiques à favoriser l’intégration (Donzelot, 2013). L’Agence pour l’éducation par le sport (Apels) tente à partir de multiples dispositifs de favoriser cette intégration, mais c’est bien insuffisant car ces quartiers populaires comptent 60 000 décrocheurs scolaires chaque année et entre 400 000 et 600 000 jeunes sans emplois.

Les disparités sociales ne se limitent pas aux populations issues de l’immigration et à leur répartition géographique. La diversité des groupes sociaux et de la stratification sociale s’est aussi accentuée. La division de la société en classes sociales qui a longtemps été un moyen simplifié de décrire la société et ses divisions s’est brouillée, les clivages se sont multipliés. De nouvelles approches sont nécessaires, elles sont multiples pour analyser les divisions économiques. Ainsi, certains distinguent schématiquement quatre ensembles pour mesurer les positions des individus inscrits dans une compétition économique par rapport au travail (Dubet, Martuccelli, 1998). Celui des « compétitifs » regroupant les salariés travaillant dans les entreprises des secteurs hautement productifs ; celui des « protégés », membres de la fonction publique, mais aussi d’autres placés dans le secteur non marchand ; celui des « précaires » correspondant aux travailleurs qui ne sont pas à l’abri des variables d’ajustement économiques ; celui des « exclus » dont la situation d’emploi est changeante entre le chômage et les activités précaires. Ces groupes ne forment pas véritablement des classes sociales car ils n’ont pas de modes de vie et de conscience d’appartenance homogènes. D’autres approches ne feraient que confirmer les divisions, et il est inutile de rappeler les disparités de revenus, de patrimoine et de capitaux culturels et relationnels pour confirmer que cette société d’individus est profondément métissée et inégalitaire. C’est pourtant cet ensemble disparate qui a été rassemblé dans une même effervescence au cours des deux semaines de juillet 2018.

Une société médiatisée

La société d’individus, métissée et inégalitaire, est aussi une société médiatisée. Aux médias directs comme le langage et l’écriture se sont ajoutés des dispositifs techniques comme la presse, la radio, le cinéma, la télévision et plus récemment internet. L’expression média de masse souligne qu’ils ont acquis une diffusion à grande échelle pour répondre à une demande d’information et de communication généralisée. Nous limiterons l’analyse à l’emprise de la télévision et des médias numériques, ces deux dispositifs façonnent plus que d’autres la société d’individus. Cette société n’est société que dans la mesure où elle possède la capacité de se présenter elle-même et les médias n’ont pas un simple rôle d’information car en exposant les événements qui rassemblent, et ici le Mondial 2018, ils les énoncent, les renforcent et les inventent en partie.

La télévision a pris une place considérable dans la vie courante et Jean Viard (2011) rappelle que chaque Français consacre plus de temps à regarder la télévision qu’à toute autre activité ; il estime à 100 000 heures le temps absorbé par la télévision au cours d’une vie et note que le journal de 20 heures est vu tous les soirs par les deux tiers des citoyens. Cette emprise télévisuelle suscite des débats contradictoires. Certains soulignent, comme Pierre Bourdieu (1997) qui le dit en filigrane, son aspect éphémère en notant qu’elle est un flux d’images et de discours consommés immédiatement par des publics aléatoires emportés par un flot continu de messages. Ces critiques supposent de manière implicite que le récepteur est souvent passif et que le faible capital culturel d’une majorité d’entre eux ne leur permet pas de résister aux médias. D’autres rappellent que cette massification télévisuelle n’est pas synonyme d’égalité et que la société de masse, comme la société de consommation de masse, engendre une série de distances et de distinctions ; en ce sens, la télévision ne crée pas seulement des identités collectives, elle forme aussi des identités médiatiques. Au-delà des débats qu’il conviendrait d’approfondir, il suffit de noter ici que la télévision est, comme le dit Dominique Wolton (1990), un objet « impensé » ou tout au moins un objet trop peu pensé, même si sa présence s’impose à tous. Dans la phase finale du Mondial, les multiples chaînes de télévisions françaises ont surdimensionné le phénomène en laissant au second plan d’autres informations nationales ou internationales. En diffusant des messages orientés, la télévision a projeté les images et les émotions qui leur sont liées et ainsi renforcé le sentiment d’une identité collective éphémère.

L’avènement d’internet dès les années 1990 ouvre une nouvelle étape qui démultiplie les sources d’information par des médias alternatifs tels les blogs et les réseaux sociaux. Ces méta-médias numériques se caractérisent par une inter-connectivité envoyant constamment des données qui enregistrent les activités, les déplacements et les préférences de chacun. L’usage intense du portable, véritable couteau suisse dans sa version smartphone, engendre un flot d’échanges et de commentaires et si certains dénoncent la bulle dans laquelle tendraient à s’enfermer les individus (Turkle, 2015), il est aussi un moyen de micro-négociations. Son utilisation est devenue un élément de l’existence sociale et participe dans les moments festifs à la construction identitaire, à la quête de se reconnaitre, de participer et de se rassembler dans un événement qui dépasse les simples relations quotidiennes (Casseli, 2010). On l’a noté, le processus d’individuation n’implique donc pas un isolement croissant, et les médias numériques favorisent l’émergence d’individus singuliers, contraints à se définir, à se situer et à s’organiser hors des cadres de la société traditionnelle. Dans le champ des cultures sportives la médiatisation de la société joue un rôle essentiel dans la création d’événements. Au-delà des médias de presse, de radio et surtout de télévision, internet et les smartphones contribuent à modifier la forme et le sens des liens entre les individus. Les façons de s’informer, de communiquer et de se regrouper lors d’événements sportifs, et plus encore du Mondial, se trouvent renforcées.

Si on ne peut pas réduire la société aux trois thèmes abordés ici car d’autres perspectives historiques, économiques, géographiques ou politiques sont nécessaires à la compréhension de sa complexité, ces trois entrées synthétiques sont cependant au centre des interprétations du Mondial 2018. Comment et pourquoi une société aussi divisée est-elle à la quête d’une deuxième étoile, d’une deuxième victoire cristallisant dans un temps court l’ensemble français ?

II. La quête des Étoiles : du doute à l’effervescence

Le Mondial, comme les Jeux olympiques, est un événement attendu devenu le premier spectacle du monde (Guillon, Grosjean et Ravenel, 2010). La Terre est ronde comme un ballon (Boniface, 2002) et les compétitions internationales médiatisées sont devenues des terrains d’affrontement codifiés et régulés entre les nations. Quand la mondialisation gomme les identités nationales, le sport et particulièrement le football devient un moyen d’exister sur la carte du monde, de déployer son drapeau, d’entonner son hymne national (Archambault, Beaud et Gasparini, 2016). Il permet au sein du village global qu’est devenue la planète de raviver la flamme nationale et le rayonnement de l’État.

Un besoin d’effervescence dans une société d’individus

Pour le Mondial 2018, tout commence par les épreuves de qualifications, nombre de pays y participent et certains parmi les favoris potentiels comme l’Italie sont éliminés. En France, les médias anticipent ce rendez-vous historique et questionnent, vingt ans après la première étoile de 1998 : les Bleus peuvent-ils rééditer l’exploit de leurs ainés ? Les Français restent sceptiques, comment cette équipe dont le grand public ne connait que quelques noms peut-elle se hisser à la hauteur des « Blacks, blancs, beurs » de 1998 ? Les désillusions des années 2000 sont encore fortes : élimination de la Coupe du monde 2002 et de l’Euro 2004, échec en finale 2006, tragédie en Afrique du sud autour des « grévistes » du bus de Knysna qui fait dire à la ministre des Sports le 23 juin, à la tribune de l’Assemblée nationale : « une équipe de France où les caïds immatures commandent des gamins apeurés ». Didier Deschamps est appelé pour tenter de réconcilier le pays avec son équipe, mais malgré un quart de finale au Mondial 2014 et une finale à l’Euro 2016, les Français restent distants et 53% d’entre eux déclarent au début juin 2018 qu’ils n’apprécient pas l’équipe de France.

En l’espace d’un mois, du premier match contre l’Australie le 16 juin à la finale du 15 juillet, trois temps vont renverser la tendance. Dans le premier temps, les Français n’y croient pas vraiment, 32 équipes sont en compétition, notamment les grandes équipes européennes et d’Amérique latine. La France se classe première du groupe C, mais le dernier match, assez stérile contre le Danemark déçoit (0-0), l’incertitude et le doute demeurent. Il faut attendre un deuxième temps, celui des éliminations directes, pour que les changements apparaissent. D’abord la huitième de finale contre l’Argentine le 2 juillet (4-3) qui réveille les souvenirs du France-Brésil de 1998 (et un et deux et trois) ; Kylian Mbappé, précoce avec ses 19 ans et véloce, y inscrit deux buts et reçoit les félicitations de Pelé, le joueur brésilien le plus titré ; il gagne la sympathie des Français en affirmant sa volonté de vaincre et d’offrir sa prime à une association d’enfants handicapés. Le match contre l’Uruguay le 6 juillet (2-0) confirme la cohésion d’une équipe dont les anonymes commencent à être reconnus. C’est la naissance d’un collectif qui dépasse l’addition des individualités. Débute alors le troisième temps, celui de l’enthousiasme, l’équipe l’emporte sur l’individuel ; les Français y croient, les taux d’audience battent des records le 10 juillet pour le derby France-Belgique (1-0) qui qualifie l’équipe pour la finale du 15 juillet contre la Croatie. Le doute a laissé place à l’assurance et le pays fait corps avec son équipe. Dans les fan-zones, les bars, les places de village, mais aussi les entreprises, les bureaux, les colonies de vacances, la liesse est à son comble et accompagne la victoire (4-2) : les drapeaux tricolores, les Marseillaises célèbrent l’union nationale et des centaines de milliers de supporters convergent vers les Champs Elysées et les places des grandes villes. La communion, la fête, la joie s’expriment dans les métropoles, les banlieues, les campagnes. Ce sentiment d’union nationale, de fraternité, le mot n’est pas trop fort, n’a jamais été aussi intense et favorise un étonnant processus d’identification communautaire.

L’équipe : le collectif l’emporte sur l’individu

Au-delà des victoires successives, c’est la construction et la représentation d’une équipe l’emportant sur les individus qui sont perçues par les Français. Si dans le Mondial 1998 l’expression « Blacks ; Blancs, Beurs » avait marqué les esprits, vingt ans après, le slogan n’est pas repris même si l’équipe est aussi diverse et métissée. Ce n’est plus le sujet, mais celui d’un groupe de jeunes, assez modestes, unis, solidaires et porteurs de valeurs à qui l’on rend hommage.

Cette équipe de 23 garçons est la plus jeune des équipes engagées dans les phases finales du Mondial. Presque tous sont nés en France à l’exception de deux d’entre eux (Umtiti né à Yaoundé et Mendanda né à Kinshasa). Ils viennent de Bondy, Roissy en Brie, Maubeuge, Marseille…, mais tous sont Français et les rares à double nationalité ont choisi l’équipe de France. C’est l’équipe la plus métissée du Mondial, 14 joueurs sont noirs, deux viennent du Maghreb et 7 sont blancs. Ils ont tous été formés dans les centres d’entraînement français, même si 14 d’entre eux jouent dans les grands clubs étrangers, en Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie et 9 seulement dans les clubs français.

Leur histoire est commentée par les médias soulignant le rôle des joueurs issus de l’immigration et les conditions sociales et familiales difficiles de leur début. Ces médias notent la jeunesse de Paul Pogba, né de parents guinéens divorcés et ses débuts entre les HLM de Roissy et Torcy ; repéré par le club du Havre à 14 ans, il se retrouve deux ans plus tard au Manchester United. Blaise Matudi a grandi aussi dans l’HLM de Fontenay-sous-Bois où ses parents fuyant la guerre civile en Angola se sont installés. Samuel Umtiti n’a que 2 ans lorsque sa famille quitte Yaoundé pour s’installer à Lyon où il sera vite repéré ; contacté pour jouer dans l’équipe du Cameroun, il décline l’offre et choisit l’équipe de France. D’autres comme Lucas Hernandez, le plus espagnol des joueurs français, a connu des moments difficiles : après l’abandon du père, la mère doit gérer seule les dettes et vivre un temps dans une chambre d’hôtel avec ses enfants. D’autres encore, qu’ils soient d’origine étrangère ou française comme Kylian Mbappé, Antoine Griezmann, Hugo Lloris ont connu des histoires plus simples et le soutien d’une famille unie. Il ne s’agit pas de décrire la situation des 23 joueurs, mais de montrer au-delà de leur diversité, comment chacun d’entre eux a adopté une charte de bonne conduite imposée par le sélectionneur Didier Deschamps pour effacer la décennie 2000 qui avait creusé un fossé entre les Bleus et l’opinion française.

Finies les coiffures excentriques, les attitudes provocatrices ; les nouvelles règles sont celles imposées par le sélectionneur : patriotisme, rigueur, respect et politesse…La page est tournée avec l’image des joueurs comme Franck Ribery, Nicolas Anelka où même Karim Benzema qui refusaient de chanter la Marseillaise, envisageant même de quitter l’équipe de France si on les forçait. La génération 2018 l’entonne désormais à chaque début de match et même devant le perron de l’Elysée où ils sont reçus après leur victoire. Le retour des valeurs, après une décennie de disette, réconcilie les Français avec une équipe qui joue le collectif, l’hymne à la République et renforce l’image d’unité nationale.

Dépasser les clivages sociaux et territoriaux pour une unité éphémère

Au coup de sifflet final consacrant la victoire tricolore, des centaines de milliers de Français chantent, dansent, klaxonnent et pavoisent dans les stades et les rues. Partout dans le pays la joie, la communion, les mêmes scènes de liesse sont visibles. La France n’avait pas connu depuis longtemps un bonheur collectif aussi intense, un tel sentiment d’union et de fraternité qui dépasse les clivages sociaux et territoriaux : les classes d’âge, les classes sociales se mêlent et ce sentiment est aussi fort dans les grandes villes que dans les petites villes des campagnes. Les oppositions entre une France métropolitaine et une France périphérique (Guilluy, 2014) disparaissent, les centres et les banlieues, les quartiers chics et les zones sensibles sont à l’unisson dans cette euphorie et ce sentiment de bien-être, une sorte de bonheur national brut (BNB) que les indices de produit national brut (PNB) sont incapables de prendre en compte ; invisible dans les statistiques, cet indice alternatif contredit de manière éphémère les indicateurs économiques traditionnels qui n’arrêtent pas de classer et d’opposer les groupes sociaux et territoriaux.

La liesse parisienne est retransmise en direct par les médias et se vit par procuration dans les foyers, ou directement sur les Champs Elysées, la place de l’Etoile ou le Champ-de-Mars. Même effervescence dans les grandes métropoles : à Bordeaux le stade Chaban-Delmas est trop petit pour accueillir les spectateurs qui, devant quatre écrans géants, exultent plus qu’à aucune victoire de l’équipe locale et quoi de mieux que la place de la Victoire pour fêter le titre de champion du monde. A Marseille, Lyon, Lille, mais aussi à Brest, Strasbourg, Toulon ou Bayonne les mêmes scènes se reproduisent. Dans certains lieux d’où sont originaires les joueurs, les scènes sont encore plus intenses : à Bondy la ville de Mpappé, à Roissy, Torcy ou Fontenay-sous-Bois où Matudi a vécu ; Pavard issu de Jeumont, une commune frontalière avec la Belgique de 10 000 habitants, a même droit à un hymne en son honneur : « Il est de nulle part, une frappe de bastard, Benjamin Pavard ! ». On pourrait égrener tous les lieux où les joueurs ont laissé une trace et une empreinte.

L’enthousiasme ne se limite pas à la France métropolitaine mais se diffuse dans les DOM-T0M, ces confettis de la République, en Guyane, Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie et Nouvelle Calédonie. Il est visible en Amérique du Nord, au Canada et à Montréal d’abord, mais aussi dans les petites francophonies des villes hors Québec, aux États-Unis, en Louisiane et dans les groupes français de Californie ou de New York. Peut-être encore plus fort dans les villes africaines de l’ancien empire colonial, de Ouagadougou en passant par Cotonou ou Brazzaville et notamment dans les pays d’où les joueurs d’origine africaine sont issus.

En contrepoint avec l’euphorie et la liesse générale, seul l’hebdomadaire d’opposition Valeurs actuelles du 19 juillet consacre quatre pages aux exactions, aux violences et aux dérives ayant conduit 300 gardes à vues suite aux pillages, aux affrontements avec la police et aux incendies de voitures en soulignant que le Ministère de l’Intérieur a minimisé ces faits. Mais ces éléments restent presque exceptionnels en comparaison avec d’autres moments d’effervescence nationale et les banlieues ont surtout fusionné avec le reste du pays. Cette unité éphémère a été, en France, dans une société laïcisée, renforcée par la place prise les cultures sportives.

III. Au delà du Mondial les cultures sportives sont des révélateurs sociaux

Le football lors d’un Mondial est susceptible de renforcer l’appartenance nationale au-delà des clivages sociaux et territoriaux, car il met en œuvre des processus d’agrégation qui constituent un ressort de la cohésion sociale (Dietschy, 2011). S’il convient de replacer l’effervescence sportive du Mondial dans un besoin de faire corps dans une société d’individus, ce moment ne s’explique que par la place qu’a prise le sport dans la France des années 2000 où il est devenu un révélateur et un régulateur de rapports sociaux et spatiaux posant alors la question des interprétations qu’il convient de lui donner.

Le besoin de faire corps dans une société d’individus

Au centre du processus d’agrégation lié au Mondial se trouve une effervescence ritualisée, constituée en temps forts de la vie collective dans laquelle la société se reconnait comme unité d’action, de sentiments, de traits d’union. Cette mise en scène de l’effervescence peut être considérée comme une réponse à la dissolution des différences dans laquelle se dégradent les identités collectives. L’uniformisation des modes de vie, l’effacement des particularismes locaux, voire nationaux, se sont traduits par un recul des sociabilités traditionnelles. C’est sur ces vestiges que s’établit depuis un siècle et se renforce constamment une sociabilité sportive. Cette prise de possession a été favorisée par le dépérissement d’autres formes de sociabilité : sociabilité religieuse avec la désaffection des lieux de cultes et des pratiques du calendrier religieux ; sociabilité civique avec le caractère suranné des moments d’effervescence patriotique et la routinisation de la participation politique. C’est sur l’affaiblissement relatif des passions religieuses et politiques que se sont progressivement édifiées les passions sportives.

La finale du Mondial est une fête, tout y exprime des émotions qui dans d’autres circonstances paraitraient incongrues ; chants, cris, applaudissements sont autant d’extériorisation d’émotions collectives. On peut y voir la fonction cathartique de toute fête, exutoire des pulsions, des tensions et des frustrations quotidiennes. Un défoulement dans un monde à l’envers où les interdits intériorisés réglant les comportements ordinaires deviennent normes collectives. La finale mondialisée favorise une jouissance collective, une communion cérémonielle où l’extériorisation des émotions permet l’expérience de l’unité, de la connexion avec une stratégie d’occupation des lieux publics, rues, places des villes et des villages. La notion d’espace public peut être mobilisée dans les deux sens qu’on lui donne généralement, celui d’Habermas (1978) qui, utilisé au singulier par les spécialistes de la communication, désigne l’espace des débats et du parler-ensemble, et celui des aménageurs qui, utilisé au pluriel, se rapporte aux sites concrets évoquant un ensemble de lieux où les coprésences entre personnes peuvent s’organiser. Entre ces deux acceptions, des liens existent comme le note Isaac Jacob (1995) en soulignant qu’on ne peut pas dissocier espace de circulation et espace de communication.

La communauté nationale n’existe que par les manifestations extérieures montrant à ses membres qu’ils sont à l’unisson, vivant la même chose, participant aux mêmes émotions et sentiments en constituant une unité collective. On peut évoquer Durkheim qui, dans son ouvrage sur les formes élémentaires de la vie religieuse, note que « c’est en poussant un même cri, en prononçant une même parole, en exécutant un même geste concernant un même objet qu’ils (les individus) se mettent et se sentent d’accord ». On peut aussi rappeler que dans l’étymologie du mot religion deux sens se complètent, celui de relier les individus et celui de relire leur histoire. Le Mondial participe donc du phénomène religieux, mais le sport, et ici le Mondial de football, ne doit pas être assimilé à une religion établie. Le Mondial ne participe qu’à une dramaturgie moderne en valorisant ses épopées, ses héros et ses rites. Il est une réponse à la recherche de cérémonies fusionnelles compensant les divisions, les conflits et l’individuation croissante de nos sociétés. Pour un temps furtif, un monde idéel de représentations se mêle au monde réel des lieux et de l’organisation sociale, économique, politique et idéologique des compétitions. La dramaturgie ritualisée, la gouvernance mondiale et l’impact médiatique se conjuguent dans l’attente d’une victoire magnifiant un désir de faire société. Mais comme tout mythe, ces événements méritent d’être déconstruits. Non pas pour nier les effets positifs et l’efficacité symbolique dont ils sont porteurs, mais pour mettre à jour leur caractère précaire, fugace et momentané.

Si dans ces quelques jours d’effervescence nationale où l’unité autour de l’équipe de France prend une dimension éthique, toute critique apparaît comme une atteinte à cette unité et peut être assimilée à une critique de la patrie, les divisions de la société reprennent vite leurs droits. En témoignent l’affaire Benalla, cet adjoint au chef de cabinet du président de la République qui accompagne l’équipe victorieuse à son retour sur les Champs Elysées et qui se voit dénoncé par les médias pour des faits de violence du premier mai de la même année : fini le temps de l’unité sacrée, les titres des journaux n’évoquent plus qu’une « affaire d’État » et les partis d’opposition se retrouvent pour une motion de censure contre le gouvernement. Dans un autre registre, le journal Libération qui a salué avec emphase la victoire du 15 juillet titre en première page dans son numéro du 28 juillet : « Foot, on ne veut pas voir que le racisme existe vraiment » ; Lilian Thuram, un des joueurs victorieux du Mondial 1998 note que malgré le sentiment de cohésion nationale qui a accompagné les Bleus durant le Mondial, les commentaires racistes et essentialistes, en France et à l’étranger, se sont multipliés après leur sacre et la xénophobie sévit toujours, jusque sur les pelouses des championnats amateurs.

Au plan national, la société d’individus, métissée et médiatisée tourne vite la page du Mondial pour en ouvrir d’autres. Ce changement ne doit pas occulter la capacité de révélateur des identités contemporaines du sport car les sociabilités sportives, sous des formes diverses, sont toujours à l’œuvre et jouent un rôle de régulateur des rapports sociaux et spatiaux.

Le sport révélateur des identités contemporaines

Le Mondial victorieux a été pour la nation une occasion exceptionnelle et furtive de liesse populaire, mais d’autres occasions multiples de sociabilités sportives et de fêtes s’égrènent chaque semaine dans tous les sports collectifs et en tous lieux. Le calendrier des manifestations locales, régionales et nationales rappelle, à des degrés divers, la capacité du sport à réunir et rassembler. Le Mondial de football n’est que l’épure momentanée d’un phénomène qui questionne le rôle qu’a pris le sport dans la société contemporaine. Sous ce terme générique, il convient, à minima, de distinguer les sports de compétition et les pratiques de loisirs. Les premiers sont fondés sur la liaison de quatre éléments (Parlebas, 1999), la motricité, les règles, l’institution et la compétition alors que les sports de loisirs ne sont concernés que par deux ou trois de ces éléments.

En simplifiant la réalité, une première approche permet de distinguer les deux types de sportifs qui sont engagés dans des activités réelles, les sportifs au sens strict et les ludo-sportifs. Les sportifs au sens strict sont licenciés dans des institutions dont ils suivent les règles de compétition et utilisent les équipements et les espaces normés pour leurs pratiques. Plus de 120 fédérations sportives régulent un ensemble estimé à plus de 14 millions de licenciés en France. A côté de ces sportifs licenciés, les ludo-sportifs ne sont pas nécessairement affiliés à des institutions et opèrent, souvent de façon autorégulée, dans des espaces publics ou de nature en utilisant des habits et parfois des engins sportifs. Ces deux types de pratiquants s’inscrivent dans des cultures sportives en perpétuelle évolution, mais la progression des ludo-sportifs ne signifie pas un rejet de la culture sportive stricte comme l’affirme Alain Loret (2005) car les loisirs sportifs n’auraient pas leur visibilité physique et leur capacité classificatoire sans la gestuelle fournie par les sports de compétitions. L’imaginaire des pratiques se nourrit des exploits de la compétition et de leur médiation en favorisant la complexification d’un ensemble d’interactions qui fait système.

Si le sport en général, et ici le football, est devenu un moyen de rassembler c’est parce que sous ses formes et pratiques diverses, il est un ferment d’émotions collectives, d’invention et de dépassement de soi (Bromberger, 1998). Au-delà des grands événements sportifs, les cultures sportives sont devenues des organisateurs sociaux et spatiaux structurant la société. Dans les aires centrales des grandes villes, dans les banlieues organisées, dans les périphéries urbaines et dans les espaces de nature, le sport impose sa marque et s’affiche comme un révélateur des spatialités contemporaines (Augustin, 2007). Les milliers d’équipements édifiés dans les villes et leurs zones d’influence tissent un véritable maillage en participant à leur fonction culturelle, leur expression et leur représentation L’appropriation des espaces publics s’intensifie, que ce soit pour les courses organisées comme les marathons urbains de Paris, Marseille, Lyon ou Bordeaux, ou par les pratiques banales du jogging, du patinage de rue ou de la bicyclette ; ces pratiques sont favorisées par les firmes mondiales qui déversent leurs produits (chaussures, vêtements, bikes, rollers, skates…) dans les espaces les plus diversifiés.

En milieu naturel, les références se multiplient autour des activités sportives et les sites, les itinéraires et les espaces de pratiques définis par leurs caractéristiques physiques, hydrographiques ou climatiques transforment l’image des lieux et favorisent une appropriation culturelle et sociale. Ces appropriations bénéficient d’une triple valorisation par les aménagements offrant des pratiques selon les niveaux, par l’amélioration des accès grâce aux routes et aux balisages et par la promotion des lieux par les réseaux de pratiquants et les médias (revues spécialisées, topo guide, films…). Une cartographie nationale des lieux, sites et itinéraires sportifs se constitue avec ses répertoires, ses inventaires et ses classements. La nature n’est plus un décor, elle devient partenaire et support d’activités multiples ; les lieux naturels les plus variés et les plus inaccessibles sont désormais utilisés, qu’ils se situent en bordure d’océan de mer ou de lac (voile, planche, surf…), dans leur profondeurs (plongée sous-marine) ou dans leur traversée (croisière et course croisière), sur les pentes des montagne (alpinisme, escalade, ski), dans les gorges des rivières (canyoning, canoë, kayak), dans les airs (planeur, parapente, deltaplane) ou dans des sites souterrains (spéléologie). La conquête sportive de tous les espaces de nature est engagée.

On assiste donc à une double dynamique (Haumont, 1998) : celle des clubs, des compétitions de plus en plus soutenus par les entreprises mondiales de communication qui favorisent un processus emblématique d’identification communautaire autour des équipes professionnelles et de leurs résultats médiatiques ; celle de l’auto régulation où les pratiques individuelles organisées par les modes de vie se multiplient et se diversifient. Dans les deux cas, ces pratiques participent à des médiations où les groupes produisent des pratiques identitaires et définissent souvent des rapports d’altérité renforçant la cohésion sociale. Cette notion de médiation prend en compte nombre de transformations et par exemple l’accélération des mobilités urbaines remettant en cause les rapports traditionnels du citadin à la ville. Face à la question des identités contemporaines et à la tendance à être de plusieurs lieux et milieux à la fois, on peut considérer avec Guy DiMéo (2005) que les territoires sportifs, par leur capacité à ménager une médiation particulièrement fluide, éminemment sociale entre l’individu et les espaces, jouent un rôle essentiel de régulateur.

En s’imposant comme un moyen d’identité individuelle ou collective et en se substituant aux grands desseins qui font défaut à nos sociétés, le sport devient un élément-clé des constitutions et des médiations sociales et territoriales. Cette réappropriation, notamment pour les activités ludo-sportives s’inscrit dans une nouvelle représentation de la société, de ses espaces et de ses usages. On peut parler des territoires sportifs qui nous habitent autant que des territoires sportifs que nous habitons, et cette emprise pose à terme la question des significations diverses qui sont attribuées au sport.

Les cultures sportives et la mise en ordre de la société

Le sport a conquis la France et occupe le terrain médiatique. Il est devenu une nouvelle occasion d’affrontement entre les nations, un substitut à la guerre, mais il est aussi un ferment d’émotions collectives, d’inventions et de dépassement de soi. Ces fonctions multiples ont favorisé des interprétations à la fois opposées et complémentaires, et quatre d’entre elles méritent d’être rappelées.

La première est celle de la démocratisation qui, comme dans le champ scolaire, est un thème obligé ; ses adeptes revendiquent le sport pour tous et proposent les moyens de sa propagation ; le sport est présenté comme une avancée vers l’égalité sociale et l’accession du plus grand nombre aux pratiques perçues comme un enjeu du développement, il n’est plus l’apanage d’un pays ou d’une caste, il est démocratique, international et tend à l’universalité. En opposition à ce courant qui participe au discours de célébration, celui du sport-capitaliste le présente comme un appareil idéologique d’État fonctionnant dans tous les systèmes politiques ; pour Jean-Marie Brohm (1992), il est un opium du peuple, un véritable poison capable d’utiliser toutes les dérives nationalistes et toutes sortes de délinquances liées au dopage ou à la corruption. Pour d’autres comme Norbert Elias (1994), au contraire, il participe au processus de civilisation en instaurant un contrôle progressif de la violence, en limitant les affrontements et en interdisant la mise en jeu de la vie ; il est un élément essentiel dans l’histoire des codifications de la violence, des transformations des mentalités et des modes d’exercice du pouvoir. Pour d’autres encore qui s’appuient sur les travaux de Pierre Bourdieu, il favorise les compétitions entre les fractions de classe en valorisant les groupes dominants. ; chaque acteur social s’inscrit dans le champ des pratiques organisées en fonction d’un rapport au corps qui est déterminé par la position sociale.

Chacune de ces interprétations lève le voile sur une des fonctions ou des dérives que le sport joue dans un village global où les nations s’affrontent, et dans une société d’individus soumis au culte de la forme et de la performance. Mais en empruntant à la culture, aux religions et à la politique, le sport participe et contribue selon Pierre Parlebas (1999) à une nouvelle mise en ordre de la société par une quadruple régulation des lieux, des temps, des liens et des liants. Les lieux sportifs ont permis le passage des jeux aux sports en utilisant, disciplinant et réaménageant des espaces quotidiens de la ville ou de la nature et en proposant des sites d’activités multiples. Les calendriers des entraînements et des manifestations rythment de plus en plus les temps sociaux selon des rituels réglés minutieusement qui jugulent les débordements. Les liens entre les joueurs, régis par des règles et des codes, favorisent une sociabilité sportive et les instruments et accessoires nécessaires introduisent des liants entre les participants en parachevant la socialisation des lieux. La société toute entière est prise dans ce jeu : ni tout à fait simulacres, ni tout à fait guerres, les luttes sportives sont devenues des rituels modernes où l’ordre social se donne à voir et se reproduit en paraissant se dissoudre.

Dans une société française diversifiée et inégalitaire où les chercheurs opposent régulièrement les segments gagnants à toutes sortes de périphéries en difficulté, le Mondial 2018, dans ses phases terminales, a suscité un enthousiasme généralisé qui a surpris par son ampleur et sa capacité à réunir les groupes les plus divers. Ce moment festif d’union et d’effervescence nationale a été amplifié par une emphase médiatique reliée par les réseaux sociaux bien plus qu’aucune autre manifestation. La construction et la représentation d’une équipe de France où un groupe de jeunes joueurs présentés unis et solidaires, porteurs de valeurs attendues, ordre, discipline, respect, a ravivé l’enthousiasme national et renforcé le processus d’agrégation. En se constituant en symbole provisoire de la nation, cette équipe a montré sa capacité à exacerber les réactions émotionnelles d’un pays en proie aux doutes de tous ordres, culturels, sociaux et politiques.

Ce moment furtif de cohésion sociale illustre bien l’évolution des liens sociaux qui sont devenus plus faibles, plus flexibles, plus malléables et plus aléatoires. On peut reprendre ici le concept de société liquide introduit par le sociologue Bauman (2006) pour expliquer l’affaiblissement des institutions, le liquide illustrant un état où les institutions ont perdu de leur consistance et ne servent plus vraiment de références aux individus. On peut aussi évoquer les travaux de Goffman (2000) qui explique comment les rituels d’interactions s’inscrivent dans une mise en scène permanente et changeante de la société où les individus, à l’écoute des médias, sont susceptibles de jouer des rôles, d’incorporer des signes et de créer des moments forts d’urbanité. On peut enfin rappeler que, dans ce jeu, les cultures sportives ont pris une place nouvelle dans la société. À des échelles différentes s’organisent tout au long de l’année des manifestations locales et régionales de sports collectifs soulignant le rôle joué par le sport dans une société d’individus. À cela s’ajoutent les pratiques de sports de loisir rassemblant en continu individus et petits groupes dans un désir d’invention et de dépassement de soi. Les deux types de pratiques s’opposent mais aussi se complètent dans des sociabilités multiples et le sport dans ses composantes diverses devient un révélateur des identités contemporaines qui dans le cas du Mondial sont susceptibles de s’agglomérer. Il ne s’agit pas de favoriser un discours de célébration car les dérives et les excès dans les sports de compétition et aussi parfois dans les sports de loisirs sont connus et largement médiatisés, mais de souligner comment, au-delà des écrits journalistiques qui ne se limitent souvent qu’aux résultats des épreuves, les sciences sociales (Pociello, 1999) doivent poursuivre leurs analyses du système complexe (Darbon, 2014) que représente le sport car celui-ci s’impose comme un objet d’étude pluriel permettant de lire et comprendre la société.

Jean-Pierre Augustin

Université Bordeaux-Montaigne
UMR Passages du CNRS

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Numéros

LES STRATÉGIES FÉDÉRALES FACE AUX POLITIQUES LOCALES LE CAS DE LA FÉDÉRATION FRANÇAISE DE HOCKEY SUR GLACE ET DES PATINOIRES

Clément LOPEZ

Introduction

Les fédérations sportives ont pour objet l’organisation et le développement « d’une ou plusieurs disciplines sportives, dont elles gèrent la pratique, de l’activité de loisir au sport de haut-niveau [1]». Ces organisations se caractérisent notamment par leur importante verticalité (Bayle, 2010) puisque leurs politiques sont principalement élaborées depuis les sièges fédéraux nationaux, dont la très large majorité se trouve en région parisienne. Ainsi, face à la question du déploiement efficace et équilibré de leurs stratégies de développement sur l’ensemble du territoire national, de nombreuses fédérations sportives se sont dotées de services portés vers le développement territorial. Cela les a amenées à interagir avec des collectivités locales qui se caractérisent à l’inverse par une structuration beaucoup plus horizontale. Ces structures administratives distinctes de l’État bénéficient en effet d’une légitimité politique et doivent prendre en charge les intérêts des populations de territoires précis dans les domaines relevant de leur compétence. Le sport faisant partie des secteurs dits de compétence partagée, chaque collectivité territoriale peut s’en saisir ou non pour mener une politique sportive.

Ces organisations sont a priori liées puisque les fédérations sportives sont tributaires des collectivités pour développer leurs disciplines, tout comme les collectivités semblent avoir besoin des clubs de sport pour animer leurs territoires. Au-delà des subventions qu’elles attribuent aux associations sportives, les collectivités possèdent presque 80% du parc d’équipements sportifs français (Charrier et Lapeyronie, 2018). Les équipements sportifs sont, en effet, à la fois le lieu de la pratique d’un sport organisé par les fédérations sportives et un élément structurant de l’aménagement des territoires (Augustin et Suchet, 2016). Ils font l’objet de stratégies répondant à des questions sportives, économiques, sociales ou environnementales qui se posent au niveau national mais bouleversent largement les paysages des territoires locaux (Bessy et Hillairet, 2002). Ils apparaissent alors comme une porte d’entrée légitime pour étudier les relations entre les organisations sportives et les collectivités territoriales. Le cas de la Fédération française de hockey sur glace (FFHG) et des patinoires constitue alors un terrain d’étude exemplaire puisque cette fédération, dont le budget de fonctionnement annuel (environ six millions d’euros) est inférieur au prix de construction d’une patinoire, est nécessairement tributaire des investissements publics locaux dans ces équipements pour que ses clubs affiliés bénéficient de conditions de pratiques favorables au développement du hockey.

Problématique

Il s’agit ainsi de questionner l’articulation entre le développement de la pratique sportive et celui des territoires en analysant les stratégies de développement territorial de la FFHG et celles de développement sportif des collectivités locales. Comment se construit et se déploie une stratégie fédérale de mise à l’agenda territorial d’un problème ? À l’inverse, quels sont les enjeux de politique sportive locale en mesure d’influencer ces stratégies ? Il convient également de souligner que ces organisations sont éminemment politiques. Malgré leurs finalités différentes, les fédérations sportives et les collectivités territoriales sont toutes deux composées à la fois d’élus définissant le cap politique à suivre et de techniciens chargés de l’éclairer et de l’appliquer. Elles interagissent par ailleurs dans un contexte commun, marqué par la rationalisation des dépenses publiques, l’évolution des modalités de pratique sportive ou encore les réformes territoriales et de gouvernance du sport (Lopez, 2020). Nous mobiliserons ainsi la sociologie politique de l’action publique (Dubois, 2010 ; Hassenteufel, 2011 ; Lascoumes et Le Galès, 2014) pour montrer comment des dirigeants fédéraux peuvent se muer en entrepreneurs de cause (Cobb et Elder, 1972) cherchant à mettre la question des patinoires à l’agenda politique local (1). Il s’agira également de se placer du point de vue des collectivités territoriales pour interroger les fenêtres d’opportunités (Kingdon, 1984) et enjeux qui conduisent les territoires à s’engager ou non dans des projets de patinoire et de développement du hockey sur glace (2).

La sociologie de l’action publique ayant montré que « ce qui fait problème pour les uns ne le fait pas forcément pour les autres » (Lascousmes et Le Galès, 2014, p : 72-73), il s’agit d’analyser ces aspects pour faire ressortir « le périmètre de l’enjeu, l’analyse de ses causes et les voies d’actions possibles » pour comprendre comment s’articulent le développement de la pratique sportive et le développement des territoires. L’étude s’appuie en partie sur une observation participante de plusieurs mois au siège central de la FFHG ainsi que sur des entretiens semi-directifs pour la plupart réalisés avec des dirigeants fédéraux et des responsables territoriaux.

1. Des stratégies fédérales pour influencer les politiques locales

Pour comprendre comment s’articulent les intérêts fédéraux et ceux des collectivités territoriales, il convient en premier lieu d’analyser la stratégie fédérale de développement des patinoires. Celle-ci passe notamment par sa mise en problème public afin de chercher à influencer l’agenda politique local (1.1.). Si la FFHG mobilise des techniques de lobbying dans cette perspective, leur efficacité reste relative (1.2.).

1.1. Le manque de patinoires : du problème à l’argumentaire fédéral

La FFHG fait partie des fédérations ayant identifié les équipements sportifs comme centraux pour le développement de leurs disciplines sportives. Une monographie portée sur cette organisation (voir encadré 1) permet ainsi de mettre en lumière les déterminants qui ont conduit ses dirigeants à envisager le parc français de patinoires comme un problème public. Ils cherchent donc à y remédier à travers la construction et la promotion d’un argumentaire en faveur de leur programmation.

La fédération française de hockey sur glace (FFHG) est née en 2006 d’une scission avec la fédération française des sports de glace (FFSG). Elle cherche activement à développer la pratique du hockey sur glace en France par sa professionnalisation et l’augmentation du nombre de ses licenciés (Delorme, 2011). Elle considère également que son développement est essentiellement tributaire de la présence de patinoires, seuls équipements au sein desquels la pratique de ce sport serait possible à l’heure actuelle. Dans cette perspective, la fédération s’est dotée d’une commission en charge des équipements, composée d’élus de la fédération et pilotée par le salarié fédéral chargé du développement, qui y consacre la moitié de son temps. L’action publique formant « le produit des pratiques et représentations des agents qui y sont engagées, […] comprendre le produit implique donc de faire la sociologie de ses producteurs » (Dubois, 2009, p : 321). La commission est présidée par l’un des membres historiques de la fédération, ancien joueur professionnel et ancien référent en charge équipements de la Fédération Internationale de Hockey sur Glace (IIHF). Il se distingue, tout comme les quatre autres élus de la commission, par une importante technicité concernant la question des patinoires. Le salarié en charge du pilotage de cette commission est lui beaucoup plus jeune que les élus et se caractérise davantage par son statut de diplômé d’une formation en développement territorial et par sa vision stratégique que par sa connaissance de la discipline « hockey sur glace ». La stratégie analysée ci-après est donc le produit des ressources, représentations et intérêts de ces différents acteurs (Hassenteufel, 2011) ainsi que de leurs relations sociales et de pouvoir (Crozier et Friedberg, 1993) au sein de cette fédération. Il convient notamment d’insister sur le poids des stratégies mobilisées par le salarié fédéral en charge des équipements pour éclairer un certain nombre de situations en fonction de ses propres représentations, nécessairement moins stimulées par l’ambition d’ancrer cette discipline partout sur le territoire que celles des membres de la fédération issus de la « famille du hockey ». Ce mécanisme est fréquent dans les organisations fédérales (Zintz et Vailleau, 2008) au sein desquelles il convient donc de souligner le « pouvoir discrétionnaire d’agents auxquels est déléguée en pratique la responsabilité du traitement des cas constitutifs de la réalisation de l’action publique » (Dubois, 2009, p : 322-323).
Encadré 1 : La FFHG comme organisation

1.1.1. Un parc de patinoires insuffisant pour développer le hockey sur glace ?

Si le hockey-sur-glace a connu une forte croissance sur dix ans [2], le parc français de patinoires se limite aujourd’hui à environ cent-soixante-quinze équipements couverts [3] et peine à augmenter. En plus d’être peu étendu, ce dernier est vieillissant (deux tiers des patinoires ont plus de vingt-cinq ans et sont considérées comme vétustes) et inégalement réparti sur le territoire (50% du parc est situé en région Auvergne-Rhône-Alpes et certaines régions comme le sud-ouest de la France ou l’Île-de-France sont faiblement dotées, la majorité des équipements se trouve sur un territoire urbain ou dans les Alpes) [4]. Alors qu’ils se sont dotés de nouveaux instruments de visibilité -avec en 2017, l’ouverture de l’Aren’Ice, plus gros complexe de compétition français abritant notamment son siège, mais également avec la co-organisation des championnats du monde de hockey sur glace à Paris la même année- les dirigeants fédéraux craignent cependant de se retrouver face à un seuil en matière de développement de la pratique. Ils considèrent en effet que le nombre de patinoires en France, jugé trop faible, constitue l’un des freins principaux au développement du hockey sur glace. Les caractéristiques des équipements existants sont également perçues comme trop souvent inadaptées au développement de cette discipline en raison de la faible propension des porteurs de projets locaux à entreprendre les investissements nécessaires (dans des pistes dimensionnées pour le hockey, des filets de sécurité ou des rambardes de hauteur suffisante) pour sa pratique en compétition. La commission en charge des équipements s’est ainsi donné pour objectif l’augmentation du nombre de patinoires adaptées à la pratique compétitive du hockey sur glace en France en renforçant notamment ses relations avec les collectivités territoriales. Les projets de patinoire émanant quasi exclusivement de ces dernières [5], la fédération a identifié ces acteurs comme des interlocuteurs fondamentaux et entamé des réflexions sur les moyens optimaux d’engager avec eux un dialogue.

1.1.2. Déconstruire la « mauvaise image » des patinoires et du hockey sur glace

Les dirigeants de la fédération ont identifié l’ « image » de ces équipements comme l’un des principaux freins à l’impulsion de nouveaux projets de patinoires sur le territoire français. Ils déplorent que les collectivités aient fréquemment des « a priori négatifs » quant à la durabilité de ces équipements.

Le hockey sur glace, c’est compliqué parce que la patinoire est un équipement super-coûteux, avec des déficits d’exploitation chroniques sur lesquels on ne peut pas faire grand-chose même s’ils [les dirigeants fédéraux] y travaillent. Et sur les normes de compétition, ils sont très gourmands ! 

Responsable sportif d’une collectivité territoriale

Dans un contexte contraint pour les finances des collectivités territoriales, les responsables locaux cherchent en effet à s’assurer de la pérennité de leurs investissements dans des équipements sportifs sur les plans économique, social et environnemental (Bessy, 2008 ; Charrier et Lapeyronie, 2017). À cet égard, les patinoires seraient perçues comme peu rentables économiquement au regard des coûts qu’elles induisent en investissement et en fonctionnement. La construction d’une patinoire coûte généralement entre 8 et 15 millions d’euros, tandis que l’on estime que « les gestionnaires supportent des charges qui culminent […] en moyenne à 785 000 euros par an » (Acteurs du sport, 2017). Par ailleurs, les faiblesses de l’ancrage culturel du hockey sur glace et du niveau de son championnat professionnel en France (la première division -la ligue Magnus-, composée d’une douzaine de clubs, est une ligue mineure à l’échelle mondiale et même européenne) contribueraient à ce que les retombées économiques associées aux compétitions soient perçues comme limitées par les élus locaux. Cette dynamique est par ailleurs renforcée par l’importante consommation énergétique supposée d’une patinoire (notamment pour produire du froid), qui accentuerait pour ces mêmes élus les risques électoraux associés à des finances non maîtrisées ou à la faible considération d’enjeux écologiques qui occupent une place grandissante dans la vie politique locale.

C’est à partir de cet état de fait que les dirigeants de la FFHG ont orienté leur stratégie en matière d’équipement vers la construction d’un argumentaire visant à déconstruire ce qu’ils considèrent comme de « fausses évidences ». C’est ce que rappelle le président de la commission en charge des équipements : « [la fédération] doit convaincre les collectivités que [la patinoire] est un équipement structurant, socialement d’intérêt… mettre en valeur les avantages des patinoires face à leurs inconvénients, qui existent, comme dans toute activité humaine ». La fédération s’est par exemple associée dès 2014 à la Fédération française des Sports de Glace (FFSG) et au Syndicat National des Patinoires (SNP) pour travailler (en lien avec des architectes) sur un concept d’équipement baptisé « Patinoire d’Animation Territoriale » : « L’idée c’est de montrer aux collectivités que certes la patinoire a un coût, mais qu’on peut faire quelque chose de bien avec beaucoup moins que ce qu’elles pensent souvent. Et montrer que la fédération est là pour donner les informations techniques, et sera là pour animer l’équipement » (vice-président en charge des équipements de la Fédération française de hockey-sur-glace). Il s’agissait ainsi de proposer un concept d’équipement de bonne qualité environnementale et répondant aux normes de pratique du hockey sur glace en compétition [6] (la piste de 56 par 26 mètres répond en effet au minimum pour être homologuée) pour un investissement compris entre 5,5 et 6 millions d’euros hors taxes. Parmi les arguments visant à convaincre les collectivités d’investir dans ce type d’équipement, la fédération insiste notamment sur la maîtrise des coûts induite, sur la nécessité de rénover les patinoires existantes qui coûteraient cher en fonctionnement, ou encore sur la relativité du coût de l’équipement préconisé à comparer de celui d’une piscine. Surtout, elle insiste sur sa capacité d’accompagnement technique (conseil en matière de normes sportives et de sécurité, présentation du panel de solutions énergétiques envisageables, etc.) pour les territoires intéressés, en s’appuyant depuis 2017 sur l’exemple de la nouvelle patinoire de Nîmes [7]. Sur le plan social enfin, il s’agit pour la fédération de démontrer sa capacité d’animation de chaque équipement en faisant notamment le lien entre la collectivité qui porte le projet et le club local. Si l’exemple nîmois fait une nouvelle fois figure de bonne pratique en la matière, la fédération souffre plus largement de l’appétence des élus locaux pour des concepts de patinoire ludique -à des formats qui ne permettent pas toujours d’y adosser la pratique du hockey sur glace- visant en priorité une exploitation basée sur les entrées publiques tarifées, ce qui aurait à la fois l’avantage de répondre à la demande sociale et de limiter les déficits d’exploitation associés à l’équipement. Il en est de même concernant certaines solutions comme les pistes synthétiques, envisagées par certaines collectivités pour proposer des activités de glisse à un moindre coût.

Marseille et leur piste ronde, c’est une erreur fondamentale. Bien sûr que les adolescents peuvent patiner mais c’est une aberration parce qu’ils n’ont pas cette possibilité de passer d’une activité à l’autre. Grenoble, c’est un peu pareil, ils ne nous ont pas écoutés. Strasbourg aussi, ils ont fait une espèce de haricot, c’est complètement ridicule. 

Vice-président en charge des équipements à la FFHG.

L’histoire des rambardes, c’est un faux problème. Je me suis déjà rendu dans plein de patinoires partout dans le monde où ça ne posait pas problème […] pour le synthétique, tous les gens que je connais qui ont patiné sur de la glace synthétique me disent que ça n’a absolument rien à voir en termes de pratique. Ceux qui ont l’habitude de patiner sur de la vraie glace, quand ils se retrouveront sur la synthétique, ils s’en rendront compte et ne seront pas contents.

Dirigeant de la FFHG

À cet égard, les intérêts de la fédération sont donc essentiellement la traduction des représentations de ses dirigeants, dont l’ambition en matière de développement du hockey sur glace semble en décalage avec la réalité de l’intérêt des dirigeants politiques locaux pour cette discipline. L’un des enjeux pour la FFHG réside donc dans sa capacité à convaincre les collectivités de s’engager dans des projets ou de réaliser des investissements qu’elles ne perçoivent a priori pas comme étant nécessaires pour le développement de leur territoire.

1.2. Des techniques de lobbying à l’efficacité relative

Face à ces difficultés, la fédération cherche à « rassembler des données, établir des synthèses, publiciser [ses] analyses et les revendications qui en découlent [pour] mobiliser les acteurs politiques » (Lascoumes et Le Galès, 2014, p : 70). Il est ainsi possible de considérer que la fédération constitue un lobby sportif, en cela qu’elle mobilise des techniques de lobbying qui caractérisent l’action des organisations privées pour déployer un argumentaire allant dans le sens de ses intérêts. Dans cette perspective, elle bénéficie de leviers qu’elle peine cependant à activer, limitée notamment par la faiblesse de ses ressources.

1.2.1. Un lobby fédéral en faveur du développement des patinoires

Les organisations qui cherchent à influencer les politiques publiques mobilisent le plus souvent des techniques pour faire valoir leurs intérêts. Il peut par exemple s’agir d’activités de veille et d’intermédiation (se tenir au courant des activités publiques et chercher à rentrer en contact avec ceux qui ont un pouvoir de décision sur celles-ci), de communication ou encore de financement de la vie politique (Atarça, 1999). La FFHG utilise certaines de ces techniques de lobbying. Elle mène tout d’abord une activité de veille en cherchant à être mise au courant de chaque projet de patinoire afin de rentrer en contact avec les dirigeants du territoire concerné. Si le faible nombre de projets concrets permet à la fédération de facilement les identifier, l’enjeu réside davantage dans sa capacité à bénéficier d’informations plus informelles. Le discours politique d’un président de conseil régional indiquant vouloir investir dans des équipements sportifs structurants, ou encore la connaissance d’un projet de création d’un centre commercial sur un territoire donné peuvent par exemple donner lieu à une tentative d’intermédiation. Il s’agit généralement d’évaluer dans un premier temps l’intérêt des acteurs en question pour une patinoire, puis de convaincre et d’accompagner lorsqu’une fenêtre d’opportunité semble favoriser la concrétisation d’un projet. Poursuivant ce même objectif, la fédération mobilise des outils de communication pour faire connaître le concept de « Patinoire d’Animation Territoriale ». Cela se manifeste par la publication d’une brochure que la fédération distribue dès qu’elle en a l’opportunité (par exemple à l’occasion d’événements) aux responsables locaux et autres représentants des collectivités locales. Deux difficultés majeures se dressent cependant face à la fédération dans le cadre de ces activités.

1.2.2. Ressources et représentations fédérales

Tout d’abord, l’efficacité de la pratique de veille repose essentiellement sur le temps que les dirigeants fédéraux y consacrent, dans un contexte où leurs activités de gestion des dossiers du quotidien sont souvent perçues comme prioritaires. Si la relation aux collectivités est considérée comme fondamentale par le responsable du service développement, elle ne l’est pas autant pour certains dirigeants qui privilégient notamment, à travers des arbitrages stratégiques et budgétaires, d’autres domaines comme le haut-niveau ou la communication et le marketing : « Pour travailler sur l’homologation sportive des patinoires, il a d’abord fallu connaître le détail des équipements existants. J’ai réussi à convaincre la direction de me débloquer un budget pour partir deux semaines faire le tour des patinoires des Alpes et du sud de la France» (salarié en charge du développement territorial et des équipements). Par ailleurs, le faible développement du hockey sur glace en France comparé à celui d’autres sports impacte nécessairement les ressources matérielles (financières et humaines) et par voie de conséquence, l’expertise de la fédération en matière de lobbying : « Clairement, on a une collègue qui est passée par la fédération de hockey sur glace et elle nous a dit qu’en termes de moyens, c’est le jour et la nuit » (salarié en charge du développement territorial à la Fédération française de football). À titre de comparaison, la Fédération française de natation (FFN) a mis en place un système de « veille projet » assez onéreux, notamment financé par la publication biannuelle d’un ouvrage fédéral d’accompagnement à la conception des piscines : « Cela nous permet d’avoir une vue sur tout ce qui sort, en presse quotidienne régionale, presse internet, tout ce qui sort en termes d’appels d’offre côté collectivités… Cela nous permet aujourd’hui de plutôt bien connaitre l’ensemble du territoire […] pour nous l’idée, c’est de se positionner à côté des AMO. En aucun cas on ne se substitue à eux puisque nous on est sur une prestation gratuite » (responsable du service des équipements à la FFN). Ainsi, si les enjeux de développement des patinoires sont régulièrement mis en perspective avec ceux des piscines en raison de certaines similitudes de fonctionnement entre ces deux équipements, il convient de souligner que la FFN bénéficie d’un rapport de force plus favorable que la FFHG avec les collectivités. Cet avantage comparatif réside « dans un nombre de licenciés environ quinze fois supérieur à la FFN qu’à la FFHG, dans la médiatisation des champions et des compétitions de natation et surtout dans son apprentissage scolaire obligatoire, ce qui n’est pas le cas du hockey sur glace » (Lopez, 2020, p. 140).

1.2.3. Contextes locaux et effets structurels

D’autre part, les attributs structurels des organisations fédérales et territoriales fragilisent la concrétisation des projets. Les changements d’interlocuteurs induits par les élections et/ou les enjeux de concurrence politique entre fédérations (la FFHG a par exemple longtemps été en conflit avec la Fédération française des sports de glace autour de l’élaboration du règlement sportif des patinoires) et entre niveaux de collectivités (les patinoires étant des équipements qui nécessitent souvent des financements croisés) sont autant d’éléments pouvant refermer brutalement une fenêtre qui commençait à s’entrouvrir. La fédération doit ainsi composer avec des contextes locaux singuliers et évolutifs. C’est ce que rappelle le président de la commission en citant un exemple :

La Rochelle. Grande ville, avec des sports phares, et on a sur place quelqu’un originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon qui est fou de hockey et qui veut absolument une patinoire. Qu’est-ce qu’on fait ? Avec son aide on est allés voir l’élu aux Sports. Au début, la personne n’était absolument pas intéressée. Puis après on a parlé de l’intérêt par exemple de coupler une piscine avec une patinoire au niveau énergétique et économique. Et là tout d’un coup, elle s’est rappelé qu’il fallait refaire la piscine et elle a commencé à s’y intéresser. Bon, manque de chance, il y a eu des élections peu après et ça a changé de couleur politique. Alors après on a revu des gens mais ça n’était pas leur priorité.

 Ces éléments témoignent ainsi des difficultés que pose le déploiement vertical d’une politique nationale lorsque celle-ci dépend d’organisations autonomes sur les plans politique et financier. Si la capacité d’argumentation et les relations tissées par des dirigeants fédéraux avec des responsables territoriaux peuvent peser sur l’agenda public, cela dépend essentiellement des représentations et intérêts de leurs interlocuteurs dans les territoires. C’est en cela que la stratégie fédérale de mise à l’agenda politique local de projets de patinoires dépend en premier lieu des contextes locaux. Elle est par ailleurs fragilisée par la dimension politique de ces organisations où le turn-over peut freiner des processus de collaboration lorsque ceux-ci sont engagés.

Enfin, l’évolution du contexte associé aux collectivités pose également des difficultés à la fédération dans ses pratiques d’intermédiation et de communication. Ces difficultés ont été mises en évidence par l’exemple du projet Mondial 2017. De l’idée largement partagée par l’ensemble des membres de la fédération que l’organisation des championnats du monde de hockey sur glace à Paris en 2017 constituait un levier pour le développement de la pratique grâce à sa visibilité, la décision a été prise d’identifier un certain nombre de villes françaises et d’inviter leur maire à venir voir un match des mondiaux dans l’Espace VIP mis à disposition par la fédération internationale. L’objectif était de pouvoir entrer en contact avec les élus des territoires non dotés en patinoire pour les sensibiliser à l’intérêt qu’un projet d’équipement pourrait représenter pour leur collectivité. La fédération a ainsi invité les élus de chaque ville de plus de 30 000 habitants non dotée en patinoire. Seulement, dans un contexte où la loi NOTRe de 2016 [8] posait la question du transfert de la gestion des équipements structurants des communes vers les EPCI, des débats en interne ont abouti à ce que chaque président de l’EPCI au sein duquel se trouvaient les villes désignées soit également invité, dans un souci d’optimisation des chances de susciter l’intérêt d’un interlocuteur. Si le faible enthousiasme [9] des collectivités invitées peut s’expliquer par des éléments conjoncturels (sollicitation tardive en raison d’un important délai de validation du projet et de son budget, période d’élections législatives, etc.) elle met aussi en lumière les difficultés qui peuvent se dresser face à la fédération dans la mise en œuvre de sa stratégie d’influence. Celles-ci résident une nouvelle fois dans la relativité des ressources d’expertise de la fédération ainsi que dans la singularité des contextes politiques locaux.

L’analyse de la stratégie de la FFHG en matière d’équipement a donc permis de mettre en lumière certains des facteurs qui expliquent les difficultés que cette fédération rencontre dans sa relation avec les collectivités territoriales. Contrainte par un parc d’équipement qu’elle juge insuffisant, la FFHG se mue en lobby sportif pour redorer l’image des patinoires et du hockey sur glace auprès des collectivités locales, à travers la construction et la tentative de publicisation d’un argumentaire servant ses intérêts. Au-delà du faible attrait des collectivités territoriales pour les patinoires et le hockey sur glace, la fédération se heurte à la faiblesse de ses propres ressources, qui limitent -malgré l’utilisation de leviers d’action à sa disposition- sa capacité à influencer des agendas politiques locaux variables et évolutifs. Il est alors nécessaire de renverser notre angle d’étude et de nous interroger sur ce qui conduit réellement certaines collectivités à investir dans une patinoire et/ou dans le développement du hockey sur glace sur leur territoire.

2. Patinoires, hockey sur glace et intérêt local

Les difficultés rencontrées par la FFHG dans sa tentative de mise à l’agenda de projets de patinoire légitiment de s’interroger sur l’intérêt qu’ont les collectivités locales à s’engager dans de tels projets. La programmation sous forme de projet prend aujourd’hui une place centrale dans la structuration des territoires (Vannier, 2009). Les projets d’équipements sportifs y contribuent notamment, en cela qu’ils participent à leur « fonction culturelle, leur expression et leur représentation » (Suchet et Augustin, 2016, p. 434). C’est ce que rappelle le ministère des Sports : « Les équipements sportifs participent de plus en plus à la transformation, la réorganisation et la structuration de l’espace urbain non seulement du quartier où ils s’implantent mais aussi d’un territoire plus vaste (communauté d’agglomération, département, région). Ils suscitent des attentes singulières en termes de développement local, de rayonnement et prestige économique et touristique… et sont donc de plus en plus souvent intégrés dans les projets de rénovation et de redynamisation du territoire » [10]. Un aperçu du parc de patinoire français permet de rendre visibles les types de territoire sur lesquels ces dernières sont majoritairement implantées : des territoires urbains (dans des métropoles ou des villes disposant de la capacité d’investissement nécessaire pour se doter d’une patinoire et dont la centralité permet à l’équipement d’avoir une zone de chalandise relativement étendue) ainsi que des territoires de montagne, notamment dans les Alpes où les moyens des collectivités locales et l’ancrage historique de la discipline offrent un contexte favorable. Il s’agit alors d’interroger les effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur glace sur ces territoires à travers une analyse comparée (voir encadré 2). Les résultats témoignent de la singularité de ces effets sur chaque territoire en raison de la variété des contextes locaux (2.1.). Ils démontrent également en quoi ces effets sont en partie le résultat de décisions politiques des dirigeants locaux (2.2.).

Pour cette analyse comparée, onze cas ont été identifiés en respectant des critères d’équilibre liés à la taille de la patinoire et au niveau de l’équipe de hockey sur glace résidente. Les cas de patinoires implantées dans des métropoles se divisent par exemple entre deux patinoires abritant un club de haut-niveau (Rouen et Grenoble), deux patinoires localisées dans le sud de la France et bénéficiant d’une forte capacité d’accueil malgré l’absence de club de haut-niveau résident (Marseille et Montpellier), ainsi qu’une patinoire à capacité d’accueil moyenne et avec un club résident évoluant généralement entre la première et la deuxième division (Dijon). Pour chaque territoire, un entretien a été réalisé avec le responsable de la patinoire et/ou le directeur des sports de la collectivité locale propriétaire de l’équipement. Il convient enfin de souligner que certains territoires se caractérisent par leur appartenance à plusieurs de ces catégories, comme les villes de Grenoble et de Gap qui sont des territoires urbains situés dans les Alpes et bénéficient donc de leur proximité immédiate avec la montagne.
Encadré 2 : La comparaison de onze territoires
Métropole (5)Ville moyenne (3)Territoire de montagne (3)
Dijon
Grenoble
Marseille
Montpellier
Rouen
Gap
La Roche-sur-Yon
Roanne
Méribel
Vaujany
Villard-de-Lans
Tableau des études de cas

On trouvera dans les annexes 1,2 et 3, pages 89-91, une présentation détaillée des caractéristiques propres à chacun de ces territoires.

2.1. Des processus singuliers aux déterminants variés

L’étude comparée des effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur ces onze territoires permet de mettre en lumière un certain nombre de facteurs explicatifs. Ces derniers résident essentiellement dans les ressources, la géographie et dans l’histoire de ces territoires.

2.1.1. Le niveau de pratique : variable légitime mais insuffisante pour expliquer l’ancrage du hockey sur un territoire.

Si la quasi-totalité des métropoles et grandes villes de France sont aujourd’hui dotées d’une patinoire, elles contribuent cependant de manière variable à la structuration et à l’identité de leur territoire d’implantation. Cela peut s’expliquer en premier lieu par la différence de niveaux entre les clubs de hockey sur glace qui exploitent ces équipements, « dans un contexte où le sport professionnel est mobilisé par un grand nombre de représentants du milieu politique comme levier et catalyseur du développement culturel et économique des villes » (Valoi Nadeau, 2018, p. 82). Ainsi, les clubs évoluant en Ligue Magnus comme ceux de Grenoble, Rouen ou Gap contribuent nécessairement davantage à consacrer l’identité de leur territoire que ceux qui évoluent à un niveau inférieur. Dans des villes comme Rouen ou Gap, le club participe même à un processus de « hockeyisation » de la ville au même titre que certains clubs professionnels nord-américains (Valoi-Nadeau, 2018), à travers leurs activités de philanthropie (les Dragons de Rouen financent par exemple un dispositif associatif intitulé Les Dragons vous ramènent, qui propose certains soirs des services de taxi gratuits pour les habitants de Rouen et ses environs) ou la présence de boutiques ou affiches à l’effigie de ces clubs en centre-ville. Ce processus ne s’applique cependant pas à chaque club de hockey évoluant en Ligue Magnus, comme en témoigne la faible implantation du club de Dijon, notamment concurrencé par la présence d’une offre culturelle particulièrement dynamique ainsi que celle d’autres clubs professionnels (football et handball) dont les équipements sont localisés dans le même quartier. C’est cette même présence d’autres clubs professionnels dans des sports, le football et le rugby, culturellement plus populaires que le hockey sur glace en France, qui peut expliquer que la dynamique de hockeyisation de la ville de Grenoble soit moins visible que chez certains de ses homologues et ce alors même que l’équipe de hockey locale, les Brûleurs de Loup, jouit de l’un des palmarès les plus fournis en France. De la même manière, l’ancrage historique du basketball à Roanne peut notamment expliquer que son équipe de hockey, qui évolue pourtant quasiment au même niveau que celui de La Roche-sur-Yon dans une ville de taille comparable, bénéficie moins, de l’aveu même de son directeur des sports, à la valorisation de la ville que son homologue vendéen. À Marseille et à Montpellier enfin, les clubs de hockey sont plus jeunes et évoluent à de plus faibles niveaux, qui traduisent la faible implantation des sports de glace sur les territoires du littoral méditerranéen. Si ces patinoires ont avant tout été érigées à des fins ludico-commerciales et ciblant en priorité les entrées publiques, il est intéressant de constater que l’existence de ces équipements a permis la naissance puis le développement sportif de clubs de hockey sur glace, ce qui laisse percevoir une implantation embryonnaire de cette discipline sur des territoires qui ne sont a priori pas favorables à son développement.

2.1.2. Le cas spécifique des patinoires alpines.

Ainsi les effets induits par la présence d’une patinoire sur un territoire sont-ils déterminés par différentes variables. Ces dernières trouvent essentiellement leurs fondements dans les caractéristiques géographiques, historiques et économiques des territoires. Le cas des patinoires situées dans les Alpes est à cet égard exemplaire. Si la majorité des patinoires françaises y sont localisées, le développement du hockey sur glace sur chacun de ces territoires répond à des dynamiques différentes. La région a tout d’abord bénéficié de l’ancrage historique de cette discipline, l’équipe de Chamonix étant (avec quelques clubs franciliens) à l’origine du développement du hockey sur glace en France dans la première moitié du vingtième siècle. La hockeyisation de la région s’est accrue suite aux Jeux Olympiques de Grenoble de 1968 et a vu émerger des clubs constituant des bastions historiques du hockey sur glace français à Saint-Gervais, Gap, Briançon ou encore Villard-de-Lans. Cette dynamique s’est renforcée à travers le développement à la même période des stations de sport d’hiver alpines, qui, bénéficiant par la suite d’importantes retombées économiques liées au tourisme, ont investi dans des équipements haut-de-gamme dans un contexte fortement concurrentiel. L’organisation des Jeux Olympiques de 1992 à Albertville a ainsi renforcé ce modèle en permettant par exemple aux patinoires de Méribel, de Courchevel et de Pralognan d’accueillir des épreuves olympiques s’étant avérées structurantes pour l’identité de chacun de ces territoires, la première ayant organisé les épreuves de hockey, la seconde celles de patinage et la dernière ayant un temps été la seule patinoire française bénéficiant d’une piste de curling. Ainsi le modèle économique de certaines stations de ski a-t-il permis à des clubs de hockey sur glace de se développer en parallèle des activités touristiques hivernales. C’est le cas à Méribel où le club constitue un moyen alternatif d’animation du territoire, notamment hors-saison pour les quelques habitants permanents. De la même manière, c’est la présence d’installations hydroélectriques à Vaujany qui a permis à ce village d’accompagner la création d’un club de hockey sur glace dans lequel une partie des jeunes résidents de ce territoire sont licenciés. Enfin, des foyers historiques du hockey français comme Villard-de-Lans, longtemps portés par des dirigeants locaux passionnés et mécènes, souffrent à l’inverse des limites de ce modèle économique (le club des Ours de Villard a été rétrogradé dans des divisions inférieures pour des raisons économiques en 2013) et voient la capacité d’animation de leur club s’estomper malgré la persistance d’une culture- ou au moins d’une mémoire- associée au hockey sur glace sur le territoire.

Les effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur un territoire dépendent ainsi de différentes variables qui peuvent être sportives, géographiques ou encore sociohistoriques et socioculturelles. Leur compréhension trouve avant tout sa force explicative dans la singularité des contextes locaux (voir tableaux 1, 2 et 3 en annexe), par ailleurs évolutifs. Le niveau de l’équipe de hockey, le mode de gestion de la patinoire, son emplacement ou sa politique d’exploitation sont autant de critères qui peuvent influencer les retombées économiques et les effets sociaux que l’équipement génèrera sur le territoire. Il faut alors souligner que ces différentes variables sont déterminées par des choix politiques, eux-mêmes influencés par les représentations et les relations sociales qu’entretiennent les décideurs publics au sein de leur organisation (Dubois, 2010).

2.2. Des processus politiques de décision

L’étude comparée a permis de mettre en avant les différents effets des patinoires en fonction de variables comme leur mode de gestion. Contrairement aux patinoires de Rouen et de Grenoble qui sont gérées en régie par la collectivité (ville ou métropole selon les cas), ce sont des prestataires privés qui gèrent les patinoires de Montpellier et de Marseille. C’est pourtant bien la collectivité qui est en charge de définir le mode de gestion de son équipement (voir exemple 1). Ce choix est alors le résultat d’une réflexion relative aux objectifs liés à l’équipement. Ces objectifs, déterminés par les élus territoriaux à la lumière de l’éclairage que leur propose le salarié fédéral chargé du suivi de ce dossier, relèvent d’une décision politique matérialisée par l’écriture d’une délibération. Ils sont donc le résultat d’interactions entre différents acteurs influencés par leurs propres positions et représentations politiques et sociales (Hassenteufel, 2011). Il en est de même en ce qui concerne le choix de l’emplacement de la nouvelle patinoire que la ville de Gap a dû effectuer en 2013 (voir exemple 2). Là encore, la décision prise est à la fois le résultat d’une mise en perspective des différentes possibilités envisagées en fonction d’objectifs politiques liés au futur équipement.


Exemple 1 : Le choix de mode gestion pour la patinoire de Montpellier

L’exemple de la patinoire de Montpellier est, à cet égard, intéressant. La collectivité s’est posé la question du mode de gestion de l’équipement dès sa prise en charge par Montpellier Méditerranée Métropole. C’est le Conseil de Métropole qui a voté et les agents ont donc dû justifier du choix opéré de déléguer la gestion à l’entreprise Vert Marine. Ce choix est le résultat d’une analyse comparée entre les avantages et les inconvénients de la régie municipale et de la délégation de service public. Dans un premier temps, les objectifs de la métropole concernant cet équipement ont été fixés :

« Contribuer au développement du loisir sportif ;

Continuer l’action entreprise vers les scolaires pour favoriser l’apprentissage du patinage ;

Continuer à soutenir les clubs et les associations ;

Maintenir durablement la fréquentation de l’équipement au-dessus de 300 000 visiteurs ;

Maintenir l’équipement en parfait état d’entretien et de fonctionnement ;

Optimiser les performances financières pour diminuer la contribution versée par la Métropole ;

Développer l’attractivité touristique de la Métropole ;

Développer les synergies et les dynamiques internes au pôle ludique d’Odysseum ;

Contribuer au développement territorial local à l’échelle métropolitaine, régionale et nationale ; Mettre en conformité la stratégie de l’équipement avec les orientations stratégiques de la Métropole et notamment avec celles du sport, du tourisme, du développement économique et de l’emploi et de la politique jeunesse, en cours d’élaboration [11].

À partir de ces objectifs ont été déterminés des critères à appliquer aux deux modes de gestion potentiels. Pour chacun des deux cas, la Métropole a ainsi donné une note allant de un à quatre pour les sept critères suivants : « l’adaptabilité, le contrôle du service et la transparence, la qualité du service, la gestion du personnel, le coût du service, les risques et le respect maitrisé des engagements, et la contribution au développement du territoire [12]». Au total, le scénario de la DSP l’a emporté par vingt-cinq points contre dix-sept. Cela permettrait selon les décisionnaires de transférer le risque de la fréquentation et le risque financier sur le délégataire. C’est ce modèle-là qui a été proposé aux élus qui ont décidé de le voter. Ces objectifs font ainsi largement état de la volonté politique de prioriser l’aspect ludico-sportif de l’équipement en l’inscrivant dans le pôle Odysseum. Plus que d’y voir se développer le club local de hockey sur glace, la volonté des élus locaux est principalement de développer l’attractivité économique de l’équipement tout en l’intégrant dans le projet touristique de la métropole.


Exemple 2 : Le choix de l’emplacement de la nouvelle patinoire de Gap

L’exemple des choix politiques que la ville de Gap a dû effectuer au moment de construire une nouvelle patinoire en 2013 met en lumière le poids de certaines variables sur l’impact territorial de l’équipement ainsi que sur le rôle des considérations politiques dans de tels processus. Concernant la localisation de l’équipement, plusieurs alternatives s’offraient en effet aux élus de la ville :

Conserver l’emplacement de l’ancienne patinoire en centre-ville ;

choisir un site à proximité du stade nautique en proche périphérie ;

choisir un site plus éloigné en grande périphérie, dans un souci de réflexion à l’échelle de la communauté agglomération.

Un certain nombre de questionnements se sont ainsi posés aux décideurs publics autour des avantages et des inconvénients des différentes implantations possibles. Le projet en grande périphérie s’articulait de façon moins restrictive sur la glace, autour du concept de « fun center » associant d’autres pratiques de loisirs comme le cinéma et le bowling. Le projet n’a pas été retenu pour des raisons principalement liées au coût d’investissement. Le projet à proximité du stade nautique était d’autant plus intéressant qu’il permettait d’envisager des échanges énergétiques avec la piscine. Le choix final s’est finalement porté sur le foncier initial identifié en centre-ville avec comme argument principal une volonté des élus de conserver un équipement structurant à proximité du cœur de la ville. Le directeur des Sports de la ville explique alors que ce choix politique s’inscrit dans des problématiques propres aux villes moyennes : « l’implantation de la patinoire sur ce site historique de La Blache permet de maintenir proche du centre un équipement d’animation fort, capable de rayonner sur le centre-ville. Par exemple, les soirs de match dans les restaurants et bars alentours, cela est intéressant, même si d’autres problématiques se posent comme celle de l’absence de parking. C’est en tout cas cette considération qui a principalement motivé le choix ». Ces réflexions quant à la rénovation de la patinoire de Gap témoignent de l’importance fondamentale du club de hockey pour l’animation la ville. L’ancrage culturel de cette discipline est en effet identifié par les responsables locaux comme l’un des moyens mobilisables pour lutter contre la perte de dynamisme du centre-ville au détriment de sa périphérie.

La rénovation de 2013 a par ailleurs conduit à une réflexion entamée autour de l’idée d’un passage de l’équipement du giron de la ville à celui de l’agglomération. La loi NOTRe a effectivement indiqué que les municipalités en charge d’équipements structurants avaient deux ans pour se positionner sur le transfert ou non de ce type d’équipement vers l’agglomération. La logique technique suggérait qu’au regard du rayonnement de l’équipement à l’échelle de l’agglomération, il serait logique de transférer sa compétence pour que ses charges ne soient pas supportées par la seule ville de Gap. Cependant, à cette logique s’opposait une logique plus politique. La ville n’était pas favorable à un transfert de l’équipement vers la communauté d’agglomération car les élus craignaient de perdre son pilotage et son contrôle. Cette question rappelle alors que « le décideur étant un acteur public, de fait, des enjeux sous-jacents de pouvoir sont également liés à l’intervention des EPCI dans le sport ; entre conceptions politiques, stratégies et opportunités » (Thoraval-Mazéo, 2015, p : 63). L’exemple gapençais démontre également l’ampleur des profits symboliques dont les élus locaux pensent bénéficier grâce à la présence d’un équipement structurant et/ou celle d’un club de haut-niveau sur leur territoire (Koebel, 2017).


Ainsi peut-on analyser l’investissement des collectivités locales dans les patinoires et le hockey sur glace à la lumière des cadres d’analyse que propose la sociologie politique de l’action publique. Il s’explique en premier lieu par les ressources économiques des territoires, les collectivités les plus riches s’engageant, au-delà de leur taille et des objectifs associés à l’équipement, plus facilement dans des projets d’équipement qui facilitent par ailleurs l’émergence d’un club de hockey sur glace. Les projets de patinoire trouvent également leur fondement dans les représentations des dirigeants, en fonction de l’utilité qu’ils perçoivent du projet pour le développement de leur territoire et/ou pour leurs intérêts personnels. Ces choix politiques s’inscrivent cependant dans des contextes singuliers qui trouvent leurs fondements dans les caractéristiques sociohistoriques de chaque territoire. Ils déterminent des variables (le mode de gestion, la localisation, le niveau de développement du club à travers l’accompagnement proposé, etc.) qui conditionnent les effets économiques et sociaux réels de chaque équipement et de chaque club de hockey sur glace sur le territoire en question.

Conclusion

Ce travail s’est attaché à questionner les logiques qui déterminent l’articulation entre les stratégies des fédérations sportives et les politiques sportives locales. Il s’agissait tout d’abord de mettre en lumière les difficultés rencontrées par la FFHG dans la mise en œuvre de sa stratégie de développement territorial. Dépendante des collectivités locales à ce sujet, la fédération cherche à influencer les politiques d’aménagement sportif local à travers la promotion des patinoires et du hockey sur glace. Cela passe par la mobilisation de procédés qui permettent de parler de lobby sportif fédéral pour caractériser l’action de la FFHG. L’efficacité de ces actions est cependant fragilisée par la faiblesse des ressources matérielles et de l’expertise de la fédération. Ses difficultés à profiter de certains leviers en témoignent, et cela bien qu’elle soit accompagnée par l’État au titre de sa délégation de service public. Aussi, plus que la conséquence visible de ces stratégies, les développements du parc de patinoire et du hockey sur glace en France doivent davantage être analysés à la lumière de la sociologie des politiques locales. À ce propos l’étude comparée de plusieurs territoires rend compte de la singularité des configurations territoriales lorsqu’il s’agit d’interroger les effets de la présence d’une patinoire sur le développement du hockey sur glace. Au-delà de la typologie des territoires étudiés, ce sont avant tout l’histoire politique et sportive des territoires qui permettent de rendre compte de ces logiques.

Les configurations mises en avant auront ainsi souligné la difficulté à envisager l’articulation entre les stratégies fédérales et les politiques sportives territoriales de manière globale. Ces organisations sont en effet soumises à des contextes locaux très différents (Charrier et Jourdan, 2015), liés à la singularité de leurs disciplines et de leurs territoires. Par ailleurs, la manière dont s’articulent les relations entre une fédération sportive et des collectivités locales dépend largement des objectifs politiques ainsi que des représentations et positions sociales des acteurs qui composent ces organisations. Cet aspect est tout aussi bien visible lorsqu’il s’agit d’étudier la fédération qu’à l’étude du processus de décision de politique publique qui s’opère sur chaque territoire.

Enfin, les limites de ce travail résident dans l’approche monographique des stratégies fédérales réalisée à travers un cas d’étude spécifique. Le prolongement de celle-ci proposera ainsi une analyse comparée des stratégies de différentes fédérations, dans le but d’étudier leur articulation avec les politiques sportives territoriales tout en questionnant les effets de la singularité de chaque discipline sportive. L’approche comparée des territoires témoignant également, à travers sa difficile modélisation, des limites de cette approche structurelle, il s’agira d’aborder l’articulation en entrant cette fois-ci par un territoire. L’étude de l’articulation entre la politique sportive d’une collectivité locale spécifique et les stratégies de l’ensemble des fédérations sportives présentes, via leurs organes déconcentrés, sur ce territoire, pourrait ainsi mettre en lumière des logiques sensiblement différentes.

Clément Lopez

Doctorant, Laboratoire C.I.A.M.S,
Université Paris Sud Orsay / Paris Saclay

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Notes

[]D’après le Ministère des Sports, 2017.

[2] +22% entre 2006 et 2016 pour environ 20 000 licenciés, selon l’Institut Régional de Développement du Sport

[3] Institut Régional de Développement du Sport, « Le hockey sur glace affute ses lames », 13 avril 2017.

[4] D’après une enquête réalisée en 2017 par Acteurs du sport : « les patinoires : un modèle économique à réinventer ? » : https://www.acteursdusport.fr/article/les-patinoires-cherchent-leur-modele-economique.10106

[5] Environ 95% des patinoires françaises sont la propriété des collectivités locales.

[] Excepté le niveau professionnel

Voir [7] https://www.banquedesterritoires.fr/nimes-la-nouvelle-patinoire-fait-fondre-les-couts

[8] La loi NOTRe de 2016 reconnaissaît en effet comme compétence intercommunale la « construction, [l’] entretien et [le] fonctionnement d’équipements culturels et sportifs et d’équipements de l’enseignement préélémentaire et élémentaire  » lorsque l’intérêt communautaire de ces équipements est reconnu par les communes membres de l’intercommunalité en question.

[9]Taux de réponse de 8% (7 retours sur 117 invitations).

[10] Ministère de la Santé et des Sports, Guide pratique pour la mise en œuvre d’un schéma des équipements sportifs. Méthodes et outils, avril 2010, p. 10.

[11] Extrait de la Délibération n°13677 de Montpellier Méditerranée Métropole, séance ordinaire du 24 février 2016, p. 3.

[12] Art. cit., p. 5.

Annexes

Numéros

L’ENGAGEMENT CORPOREL DANS L’ACTIVITÉ CANYONING ENTRE SPORT ET TOURISME : UN CAS D’INVERSION DU PRINCIPE DE DISTINCTION ?

André SUCHET

Donnant suite à un ensemble de travaux sur le recrutement social de l’activité descente de canyon en France (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011), cet article réinterroge l’approche socio-culturelle des pratiques sportives (Pociello, 1981), certains aspects d’un espace social du tourisme (Kowalski & Loisel, 1996) et surtout l’actualité du mécanisme de distinction (Bourdieu, 1979).

Dans le début des années 1980, en référence à l’espace des positions sociales (Bourdieu, 1979; Bourdieu & Saint-Martin de, 1976), Pociello et son équipe élaborent un espace des sports où les différentes activités physiques se positionnent dans la société française (Pociello, 1979, 1981). L’auteur détermine notamment deux grandes oppositions : d’une part les activités de force (haltérophilie, disciplines d’affrontement direct) contre les activités à dominante technologique ou informationnelle (vol libre, conduite d’engins) et, d’autre part, les modalités motorisées ou avec prélèvement dans l’environnement (rallyes, chasse, motonautisme) contre l’écologisation des pratiques de voile, de randonnée ou d’alpinisme (Pociello, 1995). Au fil de ses publications, cet auteur construit également le champ socio-culturel d’une activité en particulier : le rugby (Pociello, 1983). Au sein de cette activité, l’auteur montre que les caractéristiques de la pratique ne sont pas uniformes et que les différentes modalités de jeu se distribuent selon les caractéristiques sociales et professionnelles des joueurs. En utilisant la liste des métiers de 500 joueurs de rugby de première division (amateur au moment de l’étude), Pociello distingue ainsi : un rugby de tranchée (avec les avants qui poussent dans la mêlée et se caractérisent par une sur-représentation des ouvriers), un rugby de décision (avec les demis qui pilotent le jeu et dont la plupart sont techniciens supérieurs ou employés) et un rugby champagne (avec le jeu de vitesse et d’évitement des trois-quarts symbolisé par le nœud papillon rose que portent les futurs chefs d’entreprise d’une marque de vêtements dont ce sera le logo : Eden Park). Depuis, toute une littérature est consacrée à répéter ce modèle : dans les disciplines de combat (Clément, 1985), en canoë-kayak (Lapierre, 1981), en ski de fond (Chaze, 1986), sur la fréquentation des zones forestières (Kalaora, 1993)[1], dans l’espace restreint du Bassin d’Arcachon (Michot, 1998), chez les motards (Duret, 1985), concernant le vol libre (Jorand, 2000), la navigation (Falt, 1981; Jallat, 2003) puis le surf (Al Azzawi, 2009) ou encore au sujet de l’alpinisme (Lefèvre, 2002, 2004).

À chaque fois, les auteurs établissent différents idéaux-types de pratiquants, montrent l’influence du mécanisme de distinction dans l’activité et inversement les usages spécifiquement populaires de l’espace. Par exemple, dans le cas des pratiques de combat (Clément, 1985), la distance de garde semble restituer la hiérarchie sociale : les classes dominantes pratiquent l’aïkido, pendant que les classes populaires préfèrent le corps à corps de la lutte, tandis que les judokas se situent entre les deux. Cette étude illustre à la fois un rapport social à l’espace et l’importance du rapport au corps (Boltanski, 1971; Bourdieu, 1987). Autre situation, dans le cas des pratiques de nature, Kalaora (1993) étudie la fréquentation des zones forestières. Cet auteur découvre que plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les personnes pénètrent au cœur de la forêt alors que les classes populaires restent en périphérie, on pense au pique-nique à côté de la voiture sur une aire de stationnement. En mer, il en est de même avec la plaisance (Falt, 1981; Jallat, 2003) dont « la distribution spatiale est souvent synonyme de distribution sociale ». En haute montagne, à partir d’une enquête lourde auprès des usagers dans le massif du Mont-Blanc et des Aiguilles-Rouges, Lefèvre (2002, 2004) analyse la structuration sociale des pratiques sportives de nature en haute montagne. L’auteur détermine huit modalités de pratique et l’ensemble de ses résultats « confirme l’existence d’une structure géo-alpinistique avec un marquage territorial des pratiques […] déjà constatée dans d’autres espaces naturels comme la mer, où la distribution spatiale est souvent synonyme de distribution sociale au sens de Bourdieu » (Lefèvre, 2004, p. 71). Cet auteur détaille aussi l’effet de l’altitude : la moyenne montagne, espace d’évolution de la randonneuse (plus ou moins issue des classes populaires) s’oppose aux sommets himalayens que tente d’atteindre l’alpiniste haut-de-gamme (situé dans le haut de la hiérarchie sociale, et dont Pierre Mazeaud ou Maurice Herzog sont les archétypes historiques). Un graphique permet de visualiser l’ensemble de son travail.

1. Un problème de recherche

À la suite de ces auteurs, suivant la même approche, et afin de mieux connaitre une activité sur laquelle il n’existait aucune étude, une série de publications et de rapports de recherche a été effectuée sur la fréquentation des sites naturels de canyoning (Suchet & Jorand, 2009; Suchet, Jorand & Mao, 2008; Suchet & Félix-Faure, 2010; Suchet & Silvestri, 2011). Ces résultats, en accord avec la littérature précédemment citée sur beaucoup d’aspects, montraient toutefois une contradiction importante avec cette dernière. En résumé, selon Suchet & coll. (2009, 2011) le plus haut degré d’engagement et les réalisations les plus prestigieuses en canyoning sont à l’actif des couches populaires dites stabilisées ou des petites classes moyennes (notamment des professions techniques, retraités et des fonctionnaires de catégorie inférieure), tandis que les cadres supérieurs (majoritairement du privé) se contentent d’un après-midi « découverte » sous l’encadrement d’un moniteur pendant les vacances. Cet écart, dans une situation qui semble par ailleurs cohérente avec les résultats de la recherche en géographie et en sociologie des activités de nature (Corneloup, 2003, 2007; Soulé & Corneloup, 2007; Callède, Sabatier & Bouneau, 2014), mérite réflexion. Certaines hypothèses -sur lesquelles nous reviendrons plus longuement- avaient d’ailleurs été déjà formulées au moment de ces publications (notamment Suchet & Jorand, 2009). Le présent article discute ainsi les raisons théoriques et empiriques[2] [2] de cet écart entre les résultats des études menées en descente de canyon et ceux de la littérature de référence (notamment Jorand, 2000; Jallat, 2003; Créac’h, 2003 ; Lefèvre, 2002, 2004, dans le domaine des loisirs sportifs de nature). La notion d’engagement corporel (Routier & Soulé, 2012 ; Soulé & Corneloup, 2007) comprise à la fois comme un comportement possiblement déterminé et comme une décision permet d’envisager une certaine neutralité initiale dans cette réflexion. Ce travail permet notamment d’interroger l’actualité du mécanisme de distinction et du concept d’habitus tels que formulés par Bourdieu (1979) à propos de la société française du milieu du XXème siècle (Coulangeon & Duval, 2013) et de rediscuter la pluralité, dissonance ou singularité des individus dans la société (Corcuff, 1999; Frère, 2005).

La pratique du canyoning en France

Médiatisée notamment par les images de Nicolas Hulot au début des années 1990, la descente de canyon est une activité hybride de randonnée, d’escalade, de spéléologie et de nage en eau vive très ludique. Cette activité, née dans la mouvance des pratiques sportives apparues au tournant des années 1970 en France (Loret, 1995; Pociello, 1989; Dienot & Theiller, 1999), connaît, depuis le début des années quatre-vingt, un développement important à la fois touristique et sportif. Localement, des études indiquent 11 000 passages annuels pour 9 500 usagers dans le département des Pyrénées-Atlantiques et environ 30 000 passages annuels en Pyrénées-Orientales [3] ; 15 à 25 départements français ayant une offre développée en canyoning. Les études de Perrin & Mounet (2009, 2004) montrent parfaitement l’organisation de cette activité à l’échelle territoriale et la structuration plus ou moins forte de l’offre selon les massifs et les sites.

L’activité canyoning concerne 74% d’hommes, 26% de femmes et une moyenne d’âge de 28 ans (16% des personnes entre 8 et 18 ans, 60% entre 18 et 36 et 15% entre 36 à 54). Les pratiquants indépendants (dit aussi autonomes), ne représentent que 24% des utilisateurs interrogés, contre 67% de clients encadrés par un moniteur. Au-delà de cette présentation démographique de l’activité, les travaux de Suchet & Jorand (2009) permettent d’identifier quatre principaux groupes d’usagers : les touristes-clients, les adeptes hédonistes et les puristes passionnés, auxquels il faut ajouter les professionnels en situation de moniteurs de canyoning. Ces constructions en idéal-type, une fois re-catégorisées dans le logiciel de traitement de données, constituent respectivement 67%, 16% et8% de la fréquentation (le chiffre concernant les professionnels d’encadrement n’est pas significatif en raison de la taille de l’échantillon).

Les groupes de touristes clientsEncadrés par un professionnel de l’activité : ne choisissent ni le parcours ni ses caractéristiques, pas d’investissement continu dans l’activité (location du matériel…). Modalité qui accueille le plus de femmes au sein de l’activité (38%). Pour la majorité, c’est la première descente (73%) et moins de 13% ont déjà réalisé plus de cinq canyons. Ils se déclarent « débutants », « découvrir » et faire l’activité « pour voir ». Le taux de passage d’une pratique encadrée payante à une modalité autonome est inférieur à 5% (des pratiquants). Il s’agit pour eux d’une activité de vacances, d’un sport nature. Discours écologique relativement peu présent, et préférence pour l’aspect hédoniste ou ludique « on est venu pour les sensations, les sauts », « c’est sportif, amusant », un effet de mode est évoqué. Des vacances polyvalentes plutôt haut de gamme.
Si le contexte est familial, la pratique elle-même concerne les 28-45 ans, c’est-à-dire le couple parental (32%), ou les 15-25 ans (60%). Réussite familiale, professionnelle et scolaire, ces personnes déclarent une préférence pour le théâtre, la lecture, la musique mais aussi le bowling, le cinéma ou encore « faire les boutiques ». Orientation politique centre droite (40%), légère prédominance du capital économique sur le capital culturel légitime, une certaine culture de la compétitivité (plus ont fait de choses et plus les vacances sont réussies) avec une sous-représentation des enseignants au profit des cadres d’entreprise marquent ici les traces d’une « culture du privé » (Singly de & Thélot, 1989).
Les adeptes hédonistesPratiquants autonomes, parcourant de 4 à 40 canyons par saison en condition optimale. Techniquement, lorsqu’un saut est délicat ou un toboggan trop vertical, ils n’hésitent pas à descendre en rappel, voire à poser une corde débrayable. Résidant à moyenne distance des sites « l’essentiel [pour eux] est de se faire plaisir ». Ils considèrent le canyoning comme une « pratique sportive de nature » et comme étant « assez dangereux ». Il y a polyvalence entre les activités de montagne (la randonnée, l’escalade, l’alpinisme puis la spéléologie et le canoë-kayak) et les activités de mer non motorisées. Dans cette catégorie, se trouvent les bénévoles des structures associatives (CAF, FFME) avec leur groupe, et en relation avec des plaisirs tels que « apéro », « repas convivial ». Surreprésentation des enseignants (24%), des techniciens (environ 20%), mais aussi des employés (souvent dans les grandes entreprises françaises : EDF, La Poste…). L’orientation politique centre-gauche (53%) venant alors confirmer les traces d’une certaine « culture du public » (Singly de & Thélot, 1989).
Les puristes passionnésHommes âgés de 35 à 65, résidant à proximité des sites en zone rurale, les puristes, ou « passionnés », ainsi qu’ils se définissent, pratiquent toute l’année, c’est-à-dire aussi en conditions difficiles : canyons partiellement gelés l’hiver, encombrés après les crues au printemps ou à l’inverse complètement secs l’été. Les puristes passionnés totalisent le plus grand nombre de sorties (de 40 à 100 sorties par année), à des horaires parfois particuliers (le soir « après le travail », la nuit…). Issus des activités de montagne (escalade, alpinisme), sinon de la spéléologie. Pour eux « en canyon, on ne rigole pas ». Ouvreurs et premiers équipeurs de parcours, réalisent des voyages consacrés à l’activité (Sierra de Guara, Tessin, Andalousie…), forte connaissance du milieu. Techniquement, ils préfèrent les franchissements en libre (sauts à 18-20 mètres, toboggans difficiles, désescalades exposées…). Absence de structure familiale (divorce, séparation…). Retraités, sans emploi, techniciens ou employés. Parfois au CAF ou à la FFS, ils refusent l’engagement administratif, critiquent les « excès de réglementation », les « groupes » et « les évolutions de société » au prisme d’opinions environnementales et politiques tranchées.
Les moniteurs de canyoningTous de sexe masculin, de 30 à 50 ans, « une population vieillissante, il y a peu de jeunes qui s’engagent ». Le plus souvent issus du milieu commerçant local, où ils ont appris à « rentabiliser leur passion », ils dirigent une entreprise unipersonnelle sur deux activités (le canyoning plus leur discipline d’origine : randonnée, escalade…) ou bien travaillent, hors saison, dans un magasin de sport. Sans bagage scolaire, ni références culturelles importantes, leur niveau financier reste modeste en raison de la saisonnalité du métier. Une assez grande permissivité sur les débats internes au milieu pratiquant les oppose alors aux puristes qu’ils rejoignent pourtant par d’autres aspects.
Tableau 1. Résultats de l’analyse socio-culturelle des usagers de l’espace en canyoning (adapté de Suchet § Jorand, 2009 ; Suchet § Félix-Faure, 2010)
Figure 1. L’espace socio-culturel des usagers en canyoning
(Suchet § Jorand, 2009).

III. Mécanisme de distinction versus principes de rapport au corps

Si le positionnement des professionnels de l’activité correspond bien à ce que met en évidence Lefèvre (2004) pour le cas de la montagne, le traitement des données révèle un investissement dans l’activité inversement proportionnel au volume de capital économique et culturel des usagers. Les puristes passionnés, qui représentent le haut de la hiérarchie dans l’activité s’inscrivent socialement dans les classes populaires ou petites classes moyennes.

Sachant les apports des nouvelles approches dispositionnalistes, il semblerait possible d’attribuer ces résultats à une « dissonance de consommation culturelle » (Lahire, 2004). L’hypothèse est d’ailleurs alimentée par le constat d’itinéraires biographiques complexes. Un certain nombre de ces puristes ont en effet multiplié les expériences sociales et les situations professionnelles comme autant de sources d’influence. Certains d’entre eux vivent un déclassement social ou une bifurcation de vie (divorce, séparation, perte d’emploi…) au moment de l’intensification de leur pratique du canyoning.

À partir d’une enquête de terrain ethnographique (réalisée deux ans après l’approche quantitative par questionnaire déjà citée), il apparait plutôt l’hypothèse d’une correspondance entre modalités de pratique et positions de classe en mobilisant les principes du rapport au corps socialement acquis par les individus. En effet, outre le prestige, la distinction qu’apporte un haut degré de pratique (au sens de Bourdieu, 1979) en canyoning se traduit dans les faits par une mise en difficulté du corps : endurance, progression en eau froide, remontées dans des éboulis, matériel d’équipement lourd [4]. Il faut dire que la descente de canyon hors saison et la découverte de nouveaux sites obligent parfois des passages dans la boue, le débroussaillage du parcours envahi de ronces, la traversée de vasques d’eau croupissante. Les personnes que nous avons rencontrées portent des vêtements de terrain usagés, ne se coiffent pas et certains d’entre eux traduisent par leurs mains une pratique intensive de la nature. Le cliquetis du matériel technique complètement usé, décoloré par le soleil, apporte une touche de poésie. Bref, la figure du « baroudeur » semble adaptée pour décrire leur hexis corporelle (Bourdieu, 1979, 1987). Plusieurs entretiens révèlent que les ouvreurs de canyon rencontrent parfois un animal mort coincé ou noyé… autant d’éléments qui correspondent finalement davantage à un habitus de classe populaire qu’à celui des fractions socialement dominantes (Boltanski, 1971; Bourdieu, 1979). Cette première explication est particulière sur un plan théorique puisqu’elle met à jour une sorte de contradiction dans le dispositif même de Bourdieu appliqué aux activités physiques et sportives de nature. Les principes du rapport au corps sociologiquement définis par le structuralisme génétique viennent ici contrarier le mécanisme de distinction.

Le raisonnement est d’autant plus séduisant qu’il donne à voir un cas de choix, par l’individu, entre plusieurs déterminismes, cet « homme pluriel » (Lahire, 1998, 2004) sans pour autant sous-diviser la personne (ce que Frère, 2005, reproche à Lahire). L’agent devient acteur, et les perspectives théoriques se multiplient.

Dans ces conditions, les groupes de touristes-clients, qui s’inscrivent dans la culture des vacances polyvalentes, apportent matière à ceux qui pensent que « le style de vie des classes supérieures se caractérise aujourd’hui moins par la légitimité culturelle des préférences et des habitudes que par l’éclectisme des goûts et des pratiques » (Coulangeon, 2004, p. 60), c’est-à-dire à la thèse d’un individu omnivore ou univore dans ses consommations, défendue par le sociologue américain Peterson (1992) et déjà mise en œuvre dans le champ sportif par Lefevre & Ohl (2012).

Néanmoins, cette réponse est encore largement insuffisante au regard de la littérature en sciences du sport qui montre l’engagement des classes favorisées en spéléologie, en alpinisme ou en course de longue durée, c’est-à-dire dans la boue, dans le froid et en condition d’effort physique extrême.

IV. De la dimension compétitive de l’effort (réflexion À partir des raids, des trails et des marathons)

Au milieu des années 1980, Faure (1987, pp. 38-39) relevait clairement une sur-représentation des catégories supérieures (professions libérales et cadres et dirigeants d’entreprise) dans une pratique fréquente du marathon. Pourtant, les multiples extraits d’entretiens qu’il rapporte, « se lever à 6 heures du matin », courir dans Paris « sous la pluie, dans le froid »… correspondent bien à ce qu’il nomme une « pratique ascétique ». Cet auteur remarque aussi l’insistance des personnes à définir leur engagement comme une activité de compétition et démontre que « la sur-représentation des catégories supérieures (dirigeants, professions libérales et cadres) s’accompagne d’une pratique fréquente et intense, avec un investissement compétitif marqué, tandis que la représentation populaire (employés, ouvriers) s’accommode d’une pratique plus irrégulière, sans grand souci de performance, tendance nettement accentuée dans le cas des ouvriers » (Faure, 1987, p. 37). Les chiffres obtenus par Lapeyronie (2007) à partir d’un échantillon de 1 000 marathoniens, sur 14 courses françaises[5], selon la méthode des quotas, corroborent et actualisent ces résultats. Il reconnait ainsi que « la comparaison avec les autres études […] ne montre pas de différence significative, bien que certaines données datent de plus de 20 ans », puis explique que « le paysage marathonien se caractérise par une évolution diversifiée de l’offre […] et une demande dont le profil sociologique reste semblable ». Cet auteur conforte « l’hypothèse d’une pratique de classe » et l’absence de démocratisation sociale proportionnelle du recrutement des coureurs de marathon. « Le marathon, témoin phare de la course à pied libre, attire quantitativement toujours plus de néophytes et d’anciens sportifs ; mais la structure sociale ne semble pas avoir changé. Sa composition en fonction des capitaux sociaux, culturels et économiques confirme la reproduction sociale » (Lapeyronie, 2007, pp. 206-207).

Les études relatives au raid, au trail ou à différentes formes d’ultra-fond confirment la donne et le déterminisme social perdure ou même s’amplifie dans les formes d’engagement les plus extrêmes. Dans son étude exploratoire auprès des raideurs principalement domiciliés en région parisienne, Guyot (2004) relève une majorité de diplômés et de cadres supérieurs. Plus encore, l’étude menée par Bessy (2012) à propos de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (donnant suite à son étude sur le Grand raid de la Réunion), montre un certain élargissement du recrutement social de ces épreuves sportives médiatisées, tout en confirmant « une sur-représentation très nette des professions et catégories sociales favorisées et une sous-représentation significative des professions et catégories sociales intermédiaires ou populaires ». Ces deux auteurs, pourtant proches de Ehrenberg et Le Breton, citent néanmoins respectivement Pociello et Bourdieu afin de justifier ces chiffres. On peut citer dans le même sens, les résultats des recherches de Barthélémy (1999) et Knobé (2006) sur le Marathon des sables, une épreuve emblématique de l’extrême organisée depuis 1986.

Premièrement, il semble que les raids internationaux liés à de grandes organisations commerciales favorisent les cadres du privé (Barthélémy, 1999; Kay & Laberge, 2002), tandis que les courses sur route associatives et festives dont l’organisation reste plus légère, favorisent les cadres du public et les professions intellectuelles supérieures (Bessy, 1994; Lapeyronie, 2007). Deuxièmement, Knobé (2006, p. 416) révèle comment la participation à de telles épreuves implique « des stratégies de contournement et de reconversion (au sens de Bourdieu) visant à éviter le marché très concurrentiel de la course à pied compétitive fédérale pour investir un marché plus réservé assurant une valorisation symbolique très forte » à des personnes qui n’ont pas ou n’ont plus les capacités physiques suffisantes pour remporter un championnat de France ou une Coupe du monde [6], mais disposant de ressources financières, sociales et culturelles importantes.

Autrement dit, ce n’est pas l’eau froide, la longueur des marches d’approche vers le canyon et plus généralement l’effort physique d’endurance durant la descente qui éloignent les catégories socio-professionnelles élevées d’un investissement important au sein de l’activité canyoning, mais plutôt les conditions sociales de cet effort. Raids, marathons, aventures organisées, à chaque fois il s’agit d’une compétition où réside une part d’esprit d’entreprise. Kay & Laberge (2002) en arrivent même à montrer la formation d’un habitus commun entre celui de chef d’entreprise dans un marché concurrentiel et celui de participant au Discovery Channel Eco-Challenge qu’elles étudient. Or ce n’est pas le cas en canyoning, il ne se trouve pas la moindre logique de compétition et d’organisation managériale entre les personnes que nous avons pu observer pendant la descente de canyon en France.

De plus, il est certain que les courses d’endurance (a minima un jogging le long des routes), participent à un besoin de remise en forme des classes sociales favorisées surexposées au risque de sédentarité. Le succès des salles de remise en forme au cours de cette période correspond à cette même tendance et à ce même besoin d’activité en milieu urbain (Bessy, 1990). Ce n’est pas non plus directement le cas de l’activité canyoning.

V. Du potentiel symbolique de la pratique (réflexion à partir des pratiques de haute montagne)


Les explications précédentes permettent de satisfaire une comparaison avec la course d’endurance et autre raid, néanmoins le cas des pratiques alpines reste un contre-exemple. Effectivement, après la fin des rivalités géopolitiques pour la conquête des plus hauts sommets du monde (Raspaud, 2003) et à l’exception du ski-alpinisme et de l’escalade en cascade de glace (pour lesquels il existe des championnats homologués en France et à l’étranger), on peut difficilement relier les pratiques ascensionnistes à une logique de compétition qui justifierait cette distribution sociale. En fait, c’est que l’alpinisme est historiquement porteur d’un capital symbolique considérable. Invention de la bourgeoisie, plus particulièrement de la petite bourgeoisie britannique montante qui n’était pas en fonction dans les colonies au milieu de l’Ère victorienne (Hansen, 2000; Hoibian, 2008), l’alpinisme semble intégré à l’habitus des classes dirigeantes en Europe, ce qui n’est pas le cas des pratiques de canyoning. La carrière de Maurice Herzog après son expédition à l’Annapurna en 1950 et celle de Pierre Mazeaud, premier français au sommet de l’Everest avec Jean Afanassieff en 1978, ou encore la réussite en affaires du guide et directeur technique de l’ENS/ENA-ENSA Édouard Frendo, illustrent bien les possibilités historiques de transfert du capital symbolique généré par l’excellence alpine (Hoibian, 2000) dans le champ politique, économique et social. Dans le grand public, y compris au quotidien, atteindre le sommet du mont Blanc, réaliser une face nord dans ce même massif, ou tenter un itinéraire en Himalaya apporte une reconnaissance sociale plus importante qu’une traversée du Trou de Fer à La Réunion, la descente en rappel du cirque du Bournillon dans les Alpes du Nord ou de la grande cascade de Gavarnie dans les Pyrénées. Au contraire, le canyoning tendrait à se dévaluer en loisir de vacances, sorte de récréation agréable mais pas sérieuse ni vraiment difficile. Beaucoup de personnes ne considèrent pas de la même manière la prise de risque dans ces deux activités : en ascensionnisme, elle serait œuvre de « courage » de la part « d’alpinistes expérimentés » ou « chevronnés », en canyoning, elle serait la preuve d’une « inconscience » de la « jeunesse …en mal de sensations fortes » [7].

En l’occurrence, le principe d’opposition « anciennes/nouvelles (pratiques) » (Pociello, 1981, pp. 220-224) générateur de distinction en faveur des secondes n’opère que peu ou pas. En dépit du renouveau très médiatisé que représentent ces activités initialement dites fun (Loret, 1995) ou « californiennes » (Pociello, 1981) apparues depuis une trentaine d’années en France et auquel participe le canyoning en montagne, l’alpinisme semble conserver une position plus élevée dans le système des sports (Pociello, 1995). Bref, le canyoning n’est pas (encore) une pratique de classe ou du moins une pratique classante !En l’occurrence, le principe d’opposition « anciennes/nouvelles (pratiques) » (Pociello, 1981, pp. 220-224) générateur de distinction en faveur des secondes n’opère que peu ou pas. En dépit du renouveau très médiatisé que représentent ces activités initialement dites fun (Loret, 1995) ou « californiennes » (Pociello, 1981) apparues depuis une trentaine d’années en France et auquel participe le canyoning en montagne, l’alpinisme semble conserver une position plus élevée dans le système des sports (Pociello, 1995). Bref, le canyoning n’est pas (encore) une pratique de classe ou du moins une pratique classante !

VI. Une affaire d’argent ? (réflexion à partir de la plaisance)

Penser que l’argent peut déterminer une pratique sociale peut sembler suspect dans le cadre d’une étude socio-culturelle, structuraliste et constructiviste. Pourtant, Bourdieu (1979, 1987) ne sous-estime pas les aspects financiers dans le volume de capital en présence. Le capital économique constitue l’une des deux grandes formes de capital opérant (devant le capital social et le capital symbolique, sans compter les différentes formes de capitaux spécifiques). Les nombreuses études réalisées sur les pratiques nautiques mettent en évidence le poids de ce capital économique (Falt, 1981; Sardou, 1995; Jallat, 2001, 2003; Créac’h, 2003). Falt (1981) dévoile en effet un système d’opposition entre les équipages de voilier (essentiellement dotés en capital culturel) et ceux des embarcations à moteur (inversement dotés en capital financier), mais démontre aussi le tonnage du bateau quasiment proportionnel au volume de capital de son propriétaire. Il est certain que le coût d’un voilier de croisière comme d’un motor yacht écarte financièrement un certain nombre de personnes. L’achat du navire, de l’accastillage et des équipements est assurément coûteux, mais aussi l’apprentissage de ce savoir-naviguer et les étapes de socialisation propres à ces activités… Autant d’éléments toujours déterminants et déterminés comme en atteste Créac’h (2003) dans une étude approfondie de l’habitus des navigateurs, confirmée depuis par Michot (2005).

Il est possible de revenir à ce sujet sur le cas de certaines courses prestigieuses déjà citées. Étudiant le Marathon des sables, Knobé (2006) souligne en effet que « le coût financier d’une participation assure à cette épreuve un recrutement social parmi les membres des classes moyennes ou supérieures » car même lorsque les ressources économiques font défaut « un volume important de capital culturel [et de capital social ou de capital symbolique] (Bourdieu, 1979) permet de mettre en œuvre des stratégies capables d’aboutir à une prise en charge financière partielle ou totale de la participation (sponsoring privé ou même public) ». Les déterminants économiques ne sont donc pas seulement propres à la navigation et nombreuses sont les activités économiquement déterminées, ce qui n’est pas le cas d’une descente de canyon : une combinaison néoprène Décathlon ou d’occasion, une dizaine de mousquetons et un baudrier auxquels ne s’ajoute que l’achat d’une corde et d’un sac, représentent en fait un investissement suffisant. Dans les régions de montagne en France, en Espagne ou en Italie, aucune adhésion ni droit de passage ne peut empêcher une pratique locale autonome.

Ainsi, une dernière hypothèse -validée que très partiellement notamment en raison des limites de nos possibilités d’étude- serait la fuite des pratiquants de condition économique et sociale très élevée vers les destinations exotiques (la descente de canyon se développe au Brésil, en Inde, en Asie du Sud-Est) et la participation à des rassemblements internationaux. Une enquête exploratoire que nous avons menée indirectement auprès de la fréquentation du Meeting International des Açores CIMA dans l’île de São Jorge en septembre 2015 [8], du Rendez-vous international de Canyon/Meeting International des Açores CIMA dans l’île de Flores en septembre 2016 (figures 2 et 3) [9] et auprès de certains membres de l’Himalayan Canyon Team de retour d’expédition en juin 2012 et juillet 2014 [10] ainsi que différentes sources documentaires [11] alimentent cette idée. Si les ouvertures de parcours en France dans les zones rurales restent la chasse gardée de quelques locaux, les grandes opérations menées pour ouvrir des itinéraires au Népal, au Brésil ou en Asie deviendraient progressivement l’affaire de pratiquants plus élevés dans la hiérarchie sociale. Des résultats qui mettent en évidence une sorte de division sociale de l’engagement dans l’activité entre la France rurale et montagnarde et les destinations étrangères plus ou moins exotiques. Il faut dire que les compétences qui deviennent nécessaires dépassent largement une simple connaissance empirique du terrain : logistique internationale, conditions météorologiques extra-européennes, location ou pilotage d’embarcations motorisées, reportage vidéo et photographique, animation d’un blog, liaison satellite, dossiers de financement public et recherche de sponsors, conférence de restitution, compte-rendu dans la presse… (Voir notamment les éléments visibles sur les figures 3 et 4). Une série d’entretiens [12] avec des pratiquants qualifiables localement de puristes passionnés, non participants de ces rassemblements internationaux confirme ces multiples freins : « c’est très cher, c’est tous des profs, des médecins, qui se payent ça ! » et « puis faut aimer organiser, moi je ne vais pas réserver des voitures, louer des gîtes avec des autorisations et cætera, ça ne m’intéresse pas ».

Figure 2. Annonce du Rendez-vous international de Canyon/Meeting
International des Açores CIMA 2016, île de Flores, septembre 2016 (source :
CIMA, 2015).

Figure 3. Conférence dans le cadre du Rendez-vous international de
Canyon/Meeting International des Açores CIMA 2016, île de Flores,
septembre 2016 (source : CIMA, 2016).

Activité hybride de randonnée, d’escalade, de spéléologie et de nage en eau vive, le canyoning se prête bien au cadre d’analyse socio-culturel (Pociello, 1981, 1979) élaboré en référence au dispositif théorique de Bourdieu (1979, 1987). Les résultats déjà publiés permettent d’identifier trois principaux groupes d’usagers : les touristes-clients qui utilisent les services d’un moniteur, le plus souvent « pendant les vacances », les adeptes hédonistes, qui sont la moyenne des pratiquants autonomes et les puristes passionnés, issus des classes populaires et des petites classes moyennes, caractérisés par leur haut degré d’engagement dans l’activité (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011) à l’inverse des résultats obtenus dans d’autres activités (alpinisme, voile, motonautisme, raids, courses et trails). Cet article tentait de répondre à ce problème de recherche à travers plusieurs éléments, plusieurs hypothèses de travail. Subséquemment à cet effeuillage d’hypothèses, qui apportent toutes une certaine part d’explication mais sans parvenir à une résolution théorique ou empirique du problème en lui-même, il faut s’écarter du sujet pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une population sociale sur le même niveau. Cet écart résulte en fait surtout d’une superposition de plusieurs espaces des positions sociales. Les adeptes hédonistes et les puristes passionnés qui pratiquent régulièrement la descente de canyon en autonomie et les touristes-clients pour lesquels un après-midi de canyoning correspond à une animation de vacances, ne s’inscrivent pas dans le même engagement. Plus exactement, la fréquentation des sites naturels de canyoning en France se partage entre un positionnement dans l’espace des sports (de Pociello, 1979, 1981) et une inscription dans l’espace des loisirs de vacances, tel que partiellement dessiné par Kowalski & Loisel (1996). En effet, leur travail, notamment sur les destinations adoptées « entre mer, montagne et campagne » entre « vacances actives » et « séjour plus sédentaire » (figure 4) auquel il faudrait ajouter les recherches qualitatives de Périer (2000) puis Réau (2009, 2011), permettent d’imaginer cet espace social du tourisme qui n’est pas celui des pratiques sportives. Cet espace des positions sociales du tourisme admet des paramètres déterminants différents comme le nombre d’enfants, les déplacements professionnels ou la zone d’habitation dont les effets sont relativement moins présents dans une activité sportive à la demi-journée.

Figure 4. L’espace des estivants fidèles à une destination de vacances
(Kowalski § Loisel, 1996)

Au final, ce travail est à la fois une réponse au problème de recherche identifié dans l’étude des pratiques de descente de canyon et plus largement une démonstration de la pertinence de ce cadre dans l’étude des activités entre sport et tourisme.

André Suchet

Maître de Conférences HDR
LACES-MSHA, Université de Bordeaux


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Notes

[1] Si l’auteur mobilise Bourdieu, il se réfère autant à Veblen (1970), démontrant par là une proximité que l’on manque trop souvent de souligner entre ces deux auteurs.

[2] Notamment trois réflexions sont proposées par une confrontation des éléments de la littérature à partir d’un raisonnement complété par un ensemble d’observations ethnographiques participantes et non-participantes réalisées entre 2007 et 2017, huit entretiens d’étude indirecte et neuf entretiens semi-directifs, un recueil et traitement de sources en ligne (notamment le blog Himalayan canyon team, les pages web des cinq derniers rassemblements internationaux de l’activité, les pages web FFME, FFS et FFCAM sur l’activité à l’étranger), les forums du site de référence Descente-Canyon.com et de sources documentaires (archives FFS et privées, presse).

[3] Sources : DRDJS Aquitaine-Gironde, 2006, et DDJS Pyrénées-Orientales, 2008.

[4] L’équipement fixe des parcours avec un perforateur sur batterie transporté en sac étanche ou un ensemble marteau et tamponnoir, des cordes supplémentaires, des sangles et des maillons métalliques qui, une fois dans l’eau, peuvent devenir un fardeau extrêmement lourd.

[5] Dont les plus connues : le marathon de Paris, le marathon des châteaux du Médoc et des Graves, le marathon de la Rochelle…

[6]La Coupe du monde de marathon se déroule dans le cadre des Championnats du monde d’athlétisme.

[7] Éléments de prise de note ethnographique du vocabulaire associé à l’activité en contextes divers entre 2007 et 2017 et recherche effectuée sur Factiva (base de presse française et internationale en texte intégral produite par Dow Jones et Reuters) http://global.factiva.com/sb/default.aspx?lnep=hp par le portail du SICD2 de Grenoble. Requête : canyoning, canyonisme, descente de canyon. Date : toutes les dates.

[8] Double entretien semi-directif (avant le départ et au retour à Toulouse) avec deux des participants. Thèmes de l’entretien : organisation du voyage, niveau socio-économique des autres participants, dépenses, préférences culturelles et activités collectives durant le séjour aux Açores.

[9] Double entretien semi-directif (avant le départ et au retour à Toulouse et à Grenoble) avec trois des participants. Mêmes thèmes d’entretien.

[10] Double entretien semi-directif avec trois des participants dans les mêmes conditions que précédemment (Grenoble et Perpignan), entretien semi-directif long avec Maurice Duchêne, International Centre for the Exploration of the Himalayas, Exploitation du blog http://himalayan-canyon-team.blogspot.fr/

[11] Archives de la FFS (partie non-classée), Lyon ; plusieurs documents font référence au prix élevé des participations au Rassemblement international organisé au Mexique en 2004 et en Utah, USA, en 2007. Certains documents donnent notamment l’ensemble des sommes dépensées pendant le séjour et le prix du trajet.

[12] Sept entretiens semi-directifs réalisés à Grenoble, avril 2015 et juillet 2016.

Numéros

Numéro 64

Pratiques sportives et identités sociales

André SUCHET et Pauline SOULIER

Les premières distinctions identitaires se forgent sur des constats biologiques : homme/femme et pseudo-biologiques : la couleur de peau (Geary, 2011). De ces distinctions factuelles pouvant se combiner, découlent le statut social et les droits des individus : libre/esclave, dominant/dominé, citoyen/non citoyen… Avec les Lumières, le désenchantement du monde (Weber, 1917) et les progrès techniques et scientifiques, apparaissent de nouvelles catégories de partitions se superposant aux anciennes ou les remplaçant. Elles créent de facto de nouvelles identités. L’une des plus connues en Europe occidentale est sûrement prolétaire/bourgeois.

La question de l’identité, ou des identités, est progressivement devenue centrale depuis les révolutions nationales des 18ème et 19ème siècles en Europe occidentale et en Amérique du nord. Elle englobe des dynamiques tant convergentes que contradictoires et inonde tous les champs sociaux. Elle concerne à la fois les groupes humains et les individus.

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« Parce que là-haut, je suis belle et forte »
Une Étude de la pratique récréative de la
Pole Dance en France

Marie POTVAIN

Cet article vise à étudier une activité qui se développe surtout depuis les années 2010 en France : la pole dance. Depuis sa sortie des bars, cette activité envahit progressivement le domaine du loisir et du sport et pose question. Elle semble réactiver des stéréotypes de genre. Elle est pratiquée par une large majorité de femmes qui se reconnaissent pleinement dans cette catégorie et vont parfois en revendiquer l’appartenance, en s’identifiant selon des critères appartenant traditionnellement au féminin (Galibert, 2018; Welzer-Lang, 2017). Elles recombinent cet être au féminin, en travaillant parallèlement des attributs, souvent définis comme masculins tels la force, la détermination, la recherche de sensations fortes, le potentiel sexuel (Cogérino & Mansey, 2010).

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L’engagement corporel dans l’activité canyoning entre sport et tourisme : un cas d’inversion du principe de distinction ?

André SUCHET

Donnant suite à un ensemble de travaux sur le recrutement social de l’activité descente de canyon en France (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011), cet article réinterroge l’approche socio-culturelle des pratiques sportives (Pociello, 1981), certains aspects d’un espace social du tourisme (Kowalski & Loisel, 1996) et surtout l’actualité du mécanisme de distinction (Bourdieu, 1979). Dans le début des années 1980, en référence à l’espace des positions sociales (Bourdieu, 1979; Bourdieu & Saint-Martin de, 1976), Pociello et son équipe élaborent un espace des sports où les différentes activités physiques se positionnent dans la société française (Pociello, 1979, 1981). L’auteur détermine notamment deux grandes oppositions : d’une part les activités de force (haltérophilie, disciplines d’affrontement direct) contre les activités à dominante technologique ou informationnelle (vol libre, conduite d’engins) et, d’autre part, les modalités motorisées ou avec prélèvement dans l’environnement (rallyes, chasse, motonautisme) contre l’écologisation des pratiques de voile, de randonnée ou d’alpinisme (Pociello, 1995). Au fil de ses publications, cet auteur construit également le champ socio-culturel d’une activité en particulier : le rugby (Pociello, 1983). Au sein de cette activité, l’auteur montre que les caractéristiques de la pratique ne sont pas uniformes et que les différentes modalités de jeu se distribuent selon les caractéristiques sociales et professionnelles des joueurs. En utilisant la liste des métiers de 500 joueurs de rugby de première division (amateur au moment de l’étude), Pociello distingue ainsi : un rugby de tranchée (avec les avants qui poussent dans la mêlée et se caractérisent par une sur-représentation des ouvriers), un rugby de décision (avec les demis qui pilotent le jeu et dont la plupart sont techniciens supérieurs ou employés) et un rugby champagne (avec le jeu de vitesse et d’évitement des trois-quarts symbolisé par le nœud papillon rose que portent les futurs chefs d’entreprise d’une marque de vêtements dont ce sera le logo : Eden Park).

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Les stratégies fédérales face aux politiques locales le cas de la fédération française de hockey sur glace et des patinoires.

Clément LOPEZ

Les fédérations sportives ont pour objet l’organisation et le développement « d’une ou plusieurs disciplines sportives, dont elles gèrent la pratique, de l’activité de loisir au sport de haut-niveau ». Ces organisations se caractérisent notamment par leur importante verticalité (Bayle, 2010) puisque leurs politiques sont principalement élaborées depuis les sièges fédéraux nationaux, dont la très large majorité se trouve en région parisienne. Ainsi, face à la question du déploiement efficace et équilibré de leurs stratégies de développement sur l’ensemble du territoire national, de nombreuses fédérations sportives se sont dotées de services portés vers le développement territorial. Cela les a amenées à interagir avec des collectivités locales qui se caractérisent à l’inverse par une structuration beaucoup plus horizontale. Ces structures administratives distinctes de l’État bénéficient en effet d’une légitimité politique et doivent prendre en charge les intérêts des populations de territoires précis dans les domaines relevant de leur compétence. Le sport faisant partie des secteurs dits de compétence partagée, chaque collectivité territoriale peut s’en saisir ou non pour mener une politique sportive.

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Numéros

« PARCE QUE LA-HAUT, JE SUIS BELLE ET FORTE » UNE ETUDE DE LA PRATIQUE RECREATIVE DE LA POLE DANCE EN FRANCE.

Marie POTVAIN

Cet article vise à étudier une activité qui se développe surtout depuis les années 2010 en France : la pole dance. Depuis sa sortie des bars, cette activité envahit progressivement le domaine du loisir et du sport et pose question. Elle semble réactiver des stéréotypes de genre. Elle est pratiquée par une large majorité de femmes qui se reconnaissent pleinement dans cette catégorie et vont parfois en revendiquer l’appartenance, en s’identifiant selon des critères appartenant traditionnellement au féminin (Galibert, 2018; Welzer-Lang, 2017). Elles recombinent cet être au féminin, en travaillant parallèlement des attributs, souvent définis comme masculins tels la force, la détermination, la recherche de sensations fortes, le potentiel sexuel (Cogérino & Mansey, 2010). Dans l’environnement sociétal actuel, empreint de revendications féministes [1] et paradoxalement de retours en arrière sur certains acquis des femmes [2],la transformation en loisir et sport de cette activité est controversée. Réification ou prise de pouvoir, des questions planent autour de l’utilisation de cette barre, mais surtout du corps. Les polers [3] progressent dans cet entre-deux. Faut-il purger la pratique de son versant dit « sexy » en la transformant en activité physique « pure » ? Nonobstant, son aspect atypique attire : entre interdit et discrédit, ces femmes et ces hommes s’engagent dans une pratique qui leur permet de jouer avec les marges sociales. L’aspect sensuel fait l’objet d’un choix (Acéti, 2018) par exemple à travers la participation à des cours dédiés comme l’exotic pole dance. Mais parfois, il semble s’imposer de lui-même via l’interprétation des images diffusées auprès du public, notamment par l’intermédiaire des médias et du cinéma (Lewkowicz, 2020; Scafaria, 2019). Outre ces problématiques s’ajoute un ancrage dans une dynamique réactivant des débats sur les inégalités sociales et des débats féministes sur la réification des corps. Le développement de la pole dance en tant que loisir et sport sera ici étudié selon l’hypothèse d’un révélateur de problématiques portant sur le vécu contemporain du genre féminin dans la société occidentale. Sans se laisser emporter dans des formes d’essentialismes, nous nous appuierons sur les notions de masculinité hégémonique (Connell, 1995) et de fémininité hégémonique (Schippers, 2007). Chacune de ces places est déterminée par des caractéristiques propres : des comportements, des valeurs, des attributs et des rôles, socialement valorisés en fonction de l’adéquation avec l’un des deux sexes (Cogérino & Mansey, 2010) et qui définissent un idéal de genre. Masculinité et féminité hégémoniques vont être ici utilisés comme des outils analytiques, en gardant à l’esprit leurs formes non homogènes et plurielles, tendant à se recombiner au fil du temps.

Cet article présente les résultats d’une enquête réalisée en 2019, majoritairement au sein d’une école de pole dance des Hauts-de-France mais aussi au sein de deux écoles de la région parisienne (Potvain, 2019). Cette étude se poursuit à ce jour. Elle s’appuie sur la base de quatorze entretiens réalisés auprès de poleuses aux profils divers. Les entretiens étaient de type semi-directif ou libre. À cette étude intensive est venue s’adjoindre une étude extensive par questionnaire appelée Pole Dance – Recueil d’Informations. Cette enquête visait à renseigner le statut sociologique des pratiquantes mais aussi leurs motivations à pratiquer la pole dance. Le questionnaire a été diffusé via les réseaux sociaux pour une plus large visibilité, du fait de la présence massive des polers sur ces plateformes en ligne, notamment Facebook et Instagram et de leur intense activité. Cette enquête a permis de me forger une idée précise de la population pratiquant la pole dance en France. Elle a été réalisée en complément d’un travail d’observation participante, mais surtout de participation observante, demandant ma propre implication corporelle dans l’activité. Cet investissement a eu nécessairement un impact sur mon approche du terrain et sa compréhension. Les résultats sont ici présentés sous la forme de graphiques et sont calculés sur la base d’un panel de 696 répondants, tous des polers français dont 98.8% se déterminaient comme appartenant au genre féminin et 1.2% comme appartenant au genre masculin [4] Je parlerai donc majoritairement en termes féminins.

I. La pole dance, des clubs de striptease à la salle de fitness.

En 1994, Fawnia Mondey Dietrich, une danseuse exotique canadienne [5], devient la pionnière de la démocratisation de la pratique de la pole dance, en ouvrant la première école : l’Exotic Dance Academy. Elle réutilise les méthodes apprises en tant que poleuse-stripteaseuse et les enseigne au grand public. La pole dance commence ainsi à sortir des bars. Des écoles prônant son aspect ludique et ses propriétés sportives s’ouvrent à travers le Canada, les États-Unis, l’Australie puis le monde entier [6], Cette pratique est dite récréative car elle incarne une forme de divertissement pour les participantes. En France, la première école naît en 2007 sous l’impulsion de Marianna Baum, qui elle aussi venait du domaine du striptease et du cabaret et s’est formée à la pole dance en Angleterre. Cette pratique se démocratise notamment en s’appuyant sur les bienfaits physiques qu’elle procure (tonifier et sculpter le corps), mais elle ne s’y limite pas, permettant également aux pratiquantes de cultiver leur sensualité. C’est à travers ce jeu d’attraction/répulsion, entre activité sportive et lascive, qu’évoluent les poleuses. Samantha Holland, dans son ouvrage sur le sujet propose de différencier deux façons de pratiquer la pole dance récréative. L’une s’inscrit dans le courant dominant. Plébiscitée, elle est considérée légitime car elle s’approche d’une forme de fitness. C’est la pratique la plus répandue et la plus sportive, faite de l’apprentissage de figures gymniques à la barre. L’autre est une forme en marge, controversée car elle serait plus proche de la pratique des clubs de striptease. Il s’agit de l’exotic (ou exotic pole dance) [7], plus chorégraphiée et moins acrobatique, elle joue sur un l’aspect érotique de la danse. Il existe, aujourd’hui des tensions au sein même de la communauté des polers entre ces deux types de pratiques, parfois considérées antagonistes. Pourtant, nombreux sont ceux qui font de la pole sous ses multiples formes, s’inspirant incessamment de divers styles de danses, de gymnastiques, dans un syncrétisme, permettant la création d’une discipline nouvelle, ou du moins renouvelée.

En France, la pole dance demeure fortement connotée et joue avec les frontières de la décence, laissant planer une aura de suspicion. Lorsque les corps évoluent sur la barre, il semble que la séparation entre le physique et le sensuel devienne presque impossible. La barre se suffirait à elle-même pour rappeler les espaces clos et capiteux aux effluves d’alcool et aux lumières stroboscopiques des clubs de stripteases ? Élément métonymique, elle enferme les corps dans une féminité performée, supputée [8] Nonobstant, elle revêt une dimension plus ludique, plus sportive. Elle gagne au fil du temps son statut d’activité physique (Acéti, 2018; Holland, 2010). Force, gainage, souplesse, elle permet un travail complet du corps. Les mouvements sont dansés, acrobatiques, sur et autour d’une barre en métal qui peut tourner sur son axe ou rester fixe. Le jeu avec l’apesanteur lui donne un côté aérien, esthétique et même artistique. Tantôt proche de la danse, tantôt proche de la gymnastique, la pole dance se reconfigure en réutilisant les codes de diverses pratiques [9]. Elle s’institutionnalise par le biais de fédérations comme la FFD (Fédération Française de Danse) et à l’international par l’IPSF (International Pole Sport Federation) ou la POSA (Pole Sport and Art World Federation) qui coordonnent l’organisation de compétitions. Leur but est la reconnaissance et la diffusion de la discipline, son institutionnalisation et l’uniformisation des pratiques. Les fédérations œuvrent pour sa légitimation. Il est intéressant de pointer qu’afin de prétendre à une meilleure reconnaissance sociale, la pole dance, en sortant des bars et en devenant une activité initialement dédiée à la pratique de loisir pour les femmes, doive finalement se parer d’une forme sportive. Ceci participe d’une masculinisation partielle, le sport demeurant un fief de la virilité (Bohuon & Quin, 2012). Le féminin échouerait-il à se légitimer par lui-même ? Comme nous allons le voir, ce n’est pas nécessairement le cas. Il s’agirait plus d’une adjonction de caractères que d’appropriation par exclusion.

II. Qui sont les polers ?

Je vais vous présenter ici plus amplement les résultats de l’enquête quantitative réalisée en 2019 afin de donner un paysage sociologique plus précis de la pratique et de comprendre qui s’y adonne.

Graphique 1 : Age des pratiquants de la pole dance (Questionnaire Pole Dance
– Recueil d’informations, M. Potvain – 2019)

L’âge moyen des pratiquantes se situe entre 20 et 35 ans, représentant en effectifs cumulés 71% des enquêtées. Il est à noter que la poleuse la plus jeune de cette étude avait 16 ans et la plus âgée : 59 ans. La pole dance est une activité qui attire aussi les plus jeunes. Des cours spécifiques sont mis en place pour les adolescents mais ils s’axent plus précisément sur son versant sportif. Il n’existe pas, à ce jour, de cours d’exotic pole dance pour enfants. Comme en témoigne Iso, professeure de pole dance : « ça paraîtrait inapproprié pour les enfants de faire de l’exotic, mais de la pole, ce n’est pas choquant, au contraire. ». Cette ouverture aux générations plus jeunes témoigne de la volonté d’identifier la pole dance à d’autres pratiques comme la gymnastique dont la performance est favorisée par une formation dès le plus jeune âge. Bien que la pratique par les enfants reste marginale, cette activité réunit une large gamme d’individus en termes d’âge, notamment chez les plus de 40 ans.

Graphique 2 : situation maritale des pratiquants de la pole dance
(Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019)

Pour ce qui est du statut marital, la répartition entre les catégories « En Concubinage », « Célibataire » et « Marié(e)/Pacsé(e) » est assez homogène. Chacun représente environ 30% des pratiquantes. Donc, 60% sont en couple, ce qui entre en adéquation avec la tranche d’âge majeure d’implication dans la pratique. Je ne ferais pas de parallèle avec l’aspect érotique que peut revêtir la pole dance et le lien que certains auteurs ont fait avec la vie de couple et la sexualité (Beauchamp, 2013; Hanna, 2010; Pedersen et al., 2015; Pellizzer et al., 2016) car dans mon étude, cet aspect est ressorti de façon hétérogène et sporadique dans le discours des participantes et n’a pas encore fait l’objet d’une étude approfondie. Cependant, à ce sujet, l’étude réalisée par Mia Pellizzer, Marika Tiggermann et Levina Clark Enjoyment of Sexualisation and Positive Body Image in Recreational Pole Dancers and University Students, apporte des éléments de réponses fort intéressants.

Graphique 3 : nombre d’enfants des pratiquants de la pole dance
(Questionnaire pole dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

La majorité des poleuses enquêtées sont sans enfant, au total 67,7%. Un peu plus d’un quart de la population a un ou deux enfants soit 28,4% de la population. Seulement 4% ont trois enfants ou plus. Plusieurs hypothèses peuvent ici être avancées en ce qui concerne cet état de fait. Nous pouvons supposer tout d’abord que pour les femmes, l’identité maternelle et l’identité de poleuse n’entrent pas toujours en adéquation. En effet, la recherche de sensualité, souvent rattachée à la pole dance, entrerait en conflit avec la féminité construite sur l’image maternelle, ramenant à la dualité « maternité/sexualité » (Beauchamp 2013, p. 109). Mais pour la plupart des pratiquantes que j’ai interrogées, il n’existe pas d’incompatibilité entre ces deux identités féminines, comme l’explique Laurence, 39 ans : « Être maman, ça n’empêche en rien de vouloir être jolie et sexy parfois », à l’instar de Chloé 41 ans : « Être une maman poleuse ça me plaît ! Le seul problème… ça demande juste de l’organisation avec les enfants, comme quand je fais mon jogging, parfois mon mari les garde, parfois ma mère… on essaie de trouver un moyen ». L’organisation spécifique que requiert le fait de s’octroyer une plage horaire pour ses loisirs en étant mère est souvent un frein à tout type d’activité. De plus, cela peut entraîner un double investissement financier : la garde des enfants et le cours de sport (dont le coût est assez élevé). Un autre élément à prendre en compte est le statut socio-professionnel des familles.

Graphique 4 : Statut socioprofessionnel des pratiquants de la pole dance
(Questionnaire Pole Dance – Recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

Nous voyons se dégager de ce graphique une majorité de professions intermédiaires (40,3%) et de cadres et professions intellectuelles supérieures (27,1%), soit des personnes ayant au minimum un Bac+3. De plus, l’enquête « Pratique Physique et Sportive 2010 » menée par Brice Lefevre et Patrick Thiery (Dujol, 2016), révèle que la pratique d’une activité physique ou sportive est fortement corrélée au profil social. En effet, « Les cadres et professions intermédiaires, les personnes ayant un niveau de diplôme équivalent au bac ou plus et les personnes aux revenus les plus élevés avaient des taux de pratique (pourcentage de personnes qui déclarent pratiquer une activité physique) plus élevés que les personnes à revenus plus faibles. » (Vuillemin, 2012). La pratique de la pole dance s’ancre dans ce même type de logique et met en évidence les inégalités sociales qui s’ancrent dans les pratiques d’activités de loisirs. Mais comme nous allons le voir, l’aspect financier [10] est loin d’être le seul élément expliquant que la pole dance soit peu pratiquée par les classes populaires.

III. Stéréotypes sociaux, Stéréotypes de genre et appropriation de la pratique.

« Un sport a d’autant plus de chance d’être adopté par les membres d’une classe sociale qu’il ne contredit pas le rapport au corps dans ce qu’il a de plus profond et de plus profondément inconscient, c’est à dire le schéma corporel en tant que dépositaire de toute une vision du monde social, de toute une philosophie de la personne et du corps propre » (Bourdieu, 1979). Comme nous l’avons vu précédemment, les pratiquantes de la pole dance sont majoritairement des femmes entre 20 et 35 ans, issues d’un milieu social moyen à aisé et d’après les observations réalisées par certains auteurs, majoritairement issues de la population blanche (Bahri, 2012; Beauchamp, 2013; Holland, 2010). Pour les poleuses que j’ai interrogées, la pratique de ce sport n’entre pas en contradiction avec une identité féminine respectable qu’elles assument et développent, à travers le travail du corps. Pourtant, nous pourrions penser que la pole dance, toujours rattachée au striptease, représentée comme une activité de subsistance et réservée aux classes défavorisées, entrerait en contradiction avec le rapport au corps qu’entretiennent les femmes de milieux favorisés. Or, il n’en est rien. Ces dernières réinvestissent une pratique issue des bars de striptease et, pour échapper aux accusations de vulgarité, vont construire leur pratique à travers l’utilisation respectable de leurs corps et des attributs féminins. La notion de contrôle va ici avoir un rôle primordial. Il y a donc une différenciation qui se met en place entre la pole dance récréative et la pole dance des bars, à travers un processus de distinction des classes supérieures qui s’appuient sur la mise en exergue d’une sexualisation du corps contrôlée, voire niée (Featherstone 2006, p. 171). Il est à se demander, d’ailleurs, si la pratique considérée plus respectable des poleuses sportives permet d’éviter de percevoir le corps des femmes comme vulgaire ou si le corps, considéré plus respectable, de ces femmes permet d’éviter de percevoir la pratique comme vulgaire. Toujours est-il que le contrôle, considéré comme le propre des classes supérieures, permet de faire d’une activité emblématique de l’immoralité des classes inférieures, une pratique légitime, dès lors qu’elle est adoptée par les individus considérés comme ayant la capacité de s’autoréguler : « What was projected onto one group (the working-class) as the site of the immoral and dangerous is now re-valued when it become[s] attached to another group (the middle-class) as exciting, new and interesting » (Skeggs 2013, p. 105).

Les femmes peuvent donc se permettre de pratiquer cette activité sans crainte pour leur réputation car elle est reconfigurée en pratique permettant un apprentissage du contrôle du corps et de son pouvoir d’attraction. En effet, pour certaines poleuses, la pole dance permet aussi de parfaire leurs aptitudes de séduction, activité dans laquelle elles se revendiquent, aujourd’hui, actives et non plus passives, dans un mouvement de résistance aux schèmes patriarcaux. Elles bénéficient donc d’un « empowerment » au sens d’autonomisation, d’ « encapacitation » et de capacité d’auto-détermination (Braizaz & Couvry, 2019; Holland, 2010). L’empowerment suppose l’acquisition d’un « pouvoir d’agir » (Bacqué & Biewener, 2013) qui se manifeste ici via l’instillation de la dimension de respectabilité dans la pole dance, par le contrôle de sa dimension sexyet la définition de ces femmes en tant que séductrices actives. À contrario, les travailleuses du sexe demeureraient ancrées dans la vulgarité et la passivité. Pourquoi les danseuses des bars ne sont-elles pas considérées comme prenant part à cet empowerment ? Tout d’abord parce qu’il est considéré que leurs prestations visent à satisfaire les plaisirs masculins, là où les poleuses de loisir désirent évacuer la présence des hommes, revendiquant pratiquer pour elles-mêmes, leur propre plaisir, dans des entre-soi féminins. Ceci est aussi lié au sens de la transaction économique. Payer/être payé, définit une forme d’être passive. Là où les poleuses de loisir payent pour pratiquer, les stripteaseuses sont payées et dans une société capitaliste, le pouvoir appartient à celui qui domine la transaction financière (Bahri, 2012). En réalité, il s’agit d’une vision étriquée et dichotomique fallacieuse, qui ne fait que majorer la stigmatisation des travailleuses de la nuit, tout en laissant planer le doute sur l’identité de ces femmes « respectables » qui s’acoquineraient grâce à une pratique encore mal vue et mal connue. Les poleuses ont conscience de l’aura de suspicion qui pèse sur elles, mais elles s’octroient le droit de s’adonner à la pole dance dans un environnement clos, sécuritaires et très majoritairement féminin où la séduction se fait plutôt dans une homo- voire, auto-sexualité. Les hommes en sont partiellement exclus de façon relativement inconsciente [11] et là, dans cet espace, les femmes cherchent à renouer avec leurs corps, à se faire plaisir, à se plaire. Il demeure cependant que cet empowerment qui a cours par la transgression de normes patriarcales (par l’exclusion des hommes dans le processus de sexualisation et la construction de femmes actives), ne semble s’axer que sur le travail du corps dans une vision hétérosexuellement normée. Selon certains auteurs, la pole dance serait un moyen privilégié de majoration du contrôle social qui s’opèrerait par l’intériorisation des normes patriarcales, s’inscrivant dans le corps et menant à l’auto-objectivation sexuelle (Gill, 2008; Levy, 2007; Whitehead & Kurz, 2009). Mais il faut porter notre attention sur un élément souvent oublié dans les études déjà menées sur la pole dance : il ne s’agit pas d’une population homogène dans le sens où tous ne poussent pas les portes des studios pour les mêmes raisons. N’oublions pas que nous avons défini une population majoritaire mais pas exclusive. Le risque est ici de créer des clivages en ne considérant pas l’hétérogénéité des polers. Il faudrait prendre en compte les implications particulières de la pratique de la pole dance pour les hommes, pour les femmes des classes défavorisée ou encore des minorités ethniques et sexuelles, notamment homosexuelles [12], pour qui le poids socioculturel peut avoir un impact important. Pour cela d’autres études doivent être menées.

IV. Pourquoi faire de la pole dance ?

Quelles sont les motivations des poleuses ? Il s’agissait de l’une des questions de l’enquête quantitative par questionnaire. Cette interrogation permet de mieux comprendre la façon dont la pole dance récréative se construit.

Graphique 5 : Motivation des polers dans le choix de cette activité
(Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

Trois éléments ressortent de façon quasi-paritaire : le côté esthétique de la pole, le mélange des genres permis par l’utilisation d’aptitudes physiques et artistiques aussi rattachées à des propriétés masculines (la force) et féminines (la grâce) par les participantes. Il y a enfin l’attrait de la nouveauté, de l’atypique. L’aspect de défi que représente la pratique apparaît en cinquième position. Ce défi est à la fois physique (réaliser des mouvements impressionnants et athlétiques) et psychologique : dépasser ses peurs, ses appréhensions. Le fait qu’il s’agisse d’un sport considéré complet, c’est-à-dire faisant travailler l’ensemble des muscles du corps tout en conservant et travaillant la souplesse est un élément essentiel, souvent abordé lors des entretiens. Il est important de noter que les motivations premières ne sont pas forcément sportives. En revanche, lorsque nous questionnons les poleuses sur les points positifs inhérents à la pole dance, c’est son aspect sportif et les améliorations physiques permises par la pratique qui ressortent en majorité absolue.

Graphique 6 : Points positifs inhérents à la pratique de la pole dance
(Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

Ces améliorations physiques sont, dans les discours des poleuses interrogées, directement corrélées aux bénéfices psychologiques, avec l’amélioration de l’image de soi et un gain de confiance en soi. L’aspect social est le troisième élément positif ressortant. Les poleuses parlent de la bonne ambiance des cours, du sentiment d’appartenance à une communauté, d’une atmosphère de non-jugement. Une sorte de triade positive se dégage ici par le renforcement physique, psychologique et social. L’un des éléments également plébiscités par les poleuses est l’aspect féminin de la pratique (13,8%) qui prime sur son aspect artistique et ludique. Elles y voient un sens esthétique, un moyen d’exprimer ou d’apprendre la grâce et la sensualité, de réapprendre ce qu’elles définissent comme « féminin ». En revanche, lorsque la question est posée différemment, en s’axant sur ce que peut apporter la pratique de la pole dance, nous voyons les résultats se différencier.

Graphique 7 : Apports de la pratique de la pole dance (Questionnaire Pole
Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

Nous voyons ici le parallèle s’établir entre les progrès physiques et la majoration de la confiance en soi. En revanche, l’aspect féminin de la pratique est relégué au second plan, faisant figure de bénéfice secondaire. L’aspect esthétique, très important dans les motivations initiales est presque passé sous silence. Il semblerait donc que contrairement à ce que nous avons vu précédemment, l’empowerment des femmes ne passe pas que par des considérations physiques corporelles mais aussi par le renforcement social et psychologique inhérent au groupe lui-même. Ainsi, lors des cours, la bienveillance ostentatoire des professeures et des autres élèves permet un renforcement positif favorisant la prise de confiance en soi, non pas par les seuls progrès physiques mais aussi par le partage, l’aspect sécuritaire du milieu et la reconnaissance en tant que membre d’un groupe et la valorisation personnelle. En effet, les poleuses expliquent que l’espace du studio est propice aux confidences. Elles se livrent sur leurs réussites, leurs échecs, les difficultés rencontrées au quotidien. Elles s’autorisent à parler librement dans cet espace hors normes, presque extra-ordinaire, un espace non pas domestique mais domestiqué. Il était aussi nécessaire de questionner les points négatifs de la pratique.

Graphique 8 : Points négatifs de la pratique de la pole dance (Questionnaire
pole dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).

L’inconvénient le plus cité par les enquêtées est la fréquence des bleus et des blessures (37,2%). En effet, l’usage d’une pole en métal entraîne des frictions avec la peau, ce qui engendre des brûlures et des hématomes parfois importants. Ceci s’accompagne souvent de douleurs, citées dans 16,5% des cas. Mais le contact de la peau et du métal est ce qui permet au corps de tenir en apesanteur (c’est l’une des raisons expliquant que les pratiquantes soient peu vêtues) et ces douleurs sont inévitables. Elles vont donc être parfois endurées avec fierté, et les bleus arborés comme des preuves de combativité, de transcendance par le dépassement de la douleur. La marque devient alors un trophée (Holland, 2010; Yunjung & Sun-Yong, 2019). Le deuxième point négatif le plus cité est la mauvaise image de la pole dance. En effet, l’amalgame entre poleuse et stripteaseuse est encore prégnant dans la société et les réactions sont diverses. Certaines poleuses souffrent de ces clichés, lorsque d’autres y voient une occasion d’échanger et de faire connaître la discipline. Les réactions véhémentes ne proviennent pas que de l’extérieur de la communauté des polers. Dans un profond désir de rendre cette pratique acceptable et de la transformer en un sport légitime, certaines refusent la multitude de formes que peut prendre cette activité. L’aspect exotic est parfois déprécié, désavoué. Les discours concernant les poleuses des bars se durcissent aussi, et toute éventualité d’un rapprochement est automatiquement rejetée, construisant la pole dance sportive comme essentiellement différente. Cependant, comme le remarque Joanna C. Nicholas dans son étude sur les motivations des poleuses australiennes (Nicholas et al., 2018), la construction en opposition au monde du striptease et les stigmatisations inhérentes à cette parenté tendent à renforcer le groupe. Un autre élément négatif cité est la transformation du corps. Le développement conséquent du haut du corps est déploré, en lien avec des représentions d’un corps féminin devant demeurer frêle. Avec la pole dance, les épaules s’élargissent et les bras se musclent, ce qui renvoie souvent à une image du corps masculine, virile (Louveau, 2004). Cependant, certaines poleuses en sont fières, constituant ces métamorphoses en preuves de leur force physique, de leur évolution, de leur empowerment.

Les transformations corporelles font aussi partie des éléments considérés positifs. Le travail physique et son impact sur le corps, tout comme le fait de se sentir belle, se sentir bien avec son corps, est un réel enjeu de la pole dance. Cette activité a d’ailleurs un impact important sur la façon dont les pratiquantes considèrent leur corps.

Graphique 9 : Comparaison en auto-évaluation de l’image que les pratiquantes
ont de leur corps avant et après avoir débuté la pole dance (Questionnaire Pole
Dance – recueil d’informations et INSEE, M. Potvain – 2019).

En effet, le sentiment de réussite éprouvé après chaque figure maîtrisée, la reconnaissance de l’exigence physique de la discipline, tout comme la transcendance de la douleur et le fait de se voir évoluer, leur permet de grandir avec leurs corps, en l’accompagnant et surtout en le considérant pleinement, alors que depuis quelques années, il était oublié, mis de côté.

Vu comme le premier lieu de soumission des femmes, elles ont évolué dans une forme de désincarnation avec les mouvements féministes de la deuxième vague (Froidevaux-Metterie, 2015). Aujourd’hui, elles se le réapproprient par différents biais et la pole dance en est un. En réalité les points négatifs majeurs touchent au corps et à l’image de la personne, replaçant l’être incorporé au centre de la problématique de la pole dance. Les blessures s’apparentent à une perte d’intégrité corporelle, comme l’image négative parfois vécue comme une atteinte à l’identité, une perte d’intégrité sociale. Cette activité a un impact direct sur la façon dont les poleuses se voient, se conçoivent, se placent au sein du groupe, mais aussi de la société.

« Avant de faire de la pole, je me sentais mal… je parlais pas bien français, je me sentais grosse et je ne connaissais personne ici… je ne portais jamais de jupes avant, ni de legging. Et puis maintenant je m’en fiche… aujourd’hui mon corps est mon allié, il me permet de faire des choses incroyables sur la pole et puis j’ai des amis et en plus un travail avec les cours. » (Laurène, 37 ans, professeure de pole dance depuis cinq ans).

La pole dance semble avoir un effet encapacitant, redonnant la possibilité d’être, de sentir, de ressentir. Elle permet de favoriser de nouvelles relations sociales et des opportunités professionnelles. Souvent attirées par son aspect atypique, esthétique et impressionnant, une multitude de bénéfices secondaires semblent s’amonceler pour en faire un lieu de partage où les poleuses se sentent femmes et légitimes.

V. Un reflet des possibles féminins dans la société occidentale contemporaine

Comme nous l’avons vu, la pole dance est en cours d’institutionnalisation mais des résistances persistent. Le principal risque demeure qu’une trop grande rigidité dans les formes de pratique évacue son aspect ludique mais surtout subversif et revendicateur [13]. La pole dance serait inconvenante. Mais rappelons qu’initialement, tous les sports étaient inconvenants pour les femmes pour des raisons d’esthétique et de pudeur (Terret, 2016). Aujourd’hui quelques sports sont encore considérés inconvenants pour les femmes, notamment ceux qui forment un corps masculinisé (rugby, bodybuilding…). La pole dance n’ancre pas vraiment les femmes dans ce modèle viril. Elle les inscrit plutôt dans un modèle considéré socialement positif de « femme bel-objet » (Louveau, 2004). Mais là encore, le corps est trop dénudé ou trop érotisé. En vérité, la nudité est une fausse excuse, lorsque nous voyons les tenues de natation synchronisée, de gymnastique rythmique, ou encore d’athlétisme qui laissent nues les jambes et la taille. Aussi, nul ne s’offusque de voir dans les rues des publicités mettant en scène des femmes en maillot de bains. Ce qui pose problème serait la barre, celle qui rappelle les clubs de striptease, l’entre-soi masculin. La pole dance fait entrer sur la scène sociale à la fois les corps des femmes autrefois relégués au domaine privé familial et les milieux privés masculins. Pendant les cours de pole dance, les femmes utilisent certains codes de ces lieux de jouissance masculine pour leur propre jouissance. Les femmes envahissent tous les espaces : domestique, privé, public, mais aussi les lieux autrefois réservés aux hommes. Le sport peut permettre de catalyser des revendications protestataires. Ce que ces femmes revendiquent ? Ne plus être exclues d’aucun espace à cause de leur sexe. Il semblerait que pole dance et féminisme ne soient pas totalement incompatibles. Comme l’exprime Laurence, une poleuse de 39 ans : « Je veux simplement exactement la même chose que ce qu’eux acquièrent en étant nés avec un pénis. Je ne vois pas en quoi faire de la pole ne pourrait pas aller dans ce sens ».

La pole dance est une activité en soi mais aussi pour soi. Égoïste, elle semble ancrer les femmes dans un hédonisme non partagé où elles apprendraient à jouir de leurs corps, de leurs nouvelles capacités physiques. En apprenant à comprendre leurs corps, la pole dance leur permettrait de ressentir de la satisfaction personnelle. Les femmes se libèreraient ainsi de leur carcan corporel. Prison physique, prison psychologique mais aussi sociale, elles dépasseraient l’incompétence et la honte pour assumer leurs corps. Certes, souvent, les miroirs renvoient encore l’image imparfaite de cette enveloppe, mais en suspension, tournant autour de la barre, la chair ne se voit plus, elle se ressent. Une nouvelle corporéité pourrait se mettre en place. Le corps pourrait se vivre de l’intérieur, mais ceci demande un apprentissage parfois long et difficile. Un sentiment de fierté semble accompagner cette nouvelle éducation corporelle à laquelle pourrait s’adjoindre une redéfinition de soi. Certaines poleuses interrogées parlent de la pole dance comme une danse de couple mais dépourvue d’homme. En leur absence, elles apprendraient à ne plus se définir comme le sexe faible mais à s’auto-définir, presque indépendamment. En effet, la procréation médicalement assistée permet de fonder une famille sans hommes ou sans femmes. L’égalité entre les sexes vise à la déconstruction des rôles genrés. Les femmes sont des Hommes comme les autres. Aujourd’hui elles ont la possibilité non pas d’être seulement l’égal des hommes, mais de jouir des mêmes droits et devoirs tout en s’éprouvant femmes, en développant cette part de leur personnalité, sans pâtir d’une dépréciation, de sous-estimation, d’opprobre. La pole dance serait un moyen pour certaines de se sentir femmes et fortes à la fois, mais surtout de pouvoir développer des attributs dits féminins et demeurer respectées, se déshabiller et rester estimées. Certes la pole dance peut réactiver l’image de femmes considérées seulement pour leurs corps. Nous devrions même dire que le souci des femmes pour leur corps apparaît renforcé dans la pratique de la pole dance car elle permet en plus une maîtrise et une conscience de leurs charmes. Il est à dire malgré tout que les poleuses semble se construire en s’appuyant principalement sur leur corps, mais il devient ressource, et même ressort de leur identité. Il pourrait s’agir ici d’une manœuvre d’auto-détermination, d’une recherche de soi, pour soi. Dans le cadre de la pratique récréative de la pole dance, nous pouvons supposer que les femmes ne sont plus seulement considérées pour leur corps mais elles se considèrent par leur corps. Oui, la pole dance risque de majorer la réification des femmes, mais aux vues des premières enquêtes réalisées, elles semblent en avoir tout à fait conscience, leur permettant d’y imposer des limites, notamment par leurs discours. Il n’apparaît pas pertinent de penser que les poleuses cherchent, par cette activité, à plaire ou à déplaire. Elles semblent surtout désirer s’émanciper, s’opposant au processus de désincarnation qui ne leur permettrait qu’un accès restreint à leur potentiel. Longtemps considérées seulement par leur enveloppe charnelle, les femmes s’investissent dans un mouvement de réconciliation entre ce corps et leur esprit. En se réappropriant leur corps et en le liant intimement à leur esprit, il n’est plus à disposition, il n’est plus aliéné, il est vécu, reconsidéré.

La pole dance est une pratique corporelle esthétique et sportive qui, par la réactivation de certains éléments relevant du stéréotype permet de questionner aujourd’hui la société occidentale moderne. Elle pose la question de la place des femmes dans une société qui se reconfigure à la fois en termes d’égalité entre les sexes mais aussi de nouvelles conceptions des notions de genre. Par la cultivation de son aspect sportif masculinisé, la pole dance tente de s’affranchir des limites imposées par son aspect érotique féminisé. Cependant, loin d’enfermer le féminin moderne dans une éternelle impuissance, elle semble tenter de lui apporter de nouvelles formes. Plus performante, elle repousse les capacités du corps à l’effort mais aussi du corps comme outils de représentation. La pole dance ouvre sur les questions de performance physique mais aussi de performance de genre, de soi. Les femmes sont particulièrement soumises à ce caractère de représentation, leur corps faisant sans cesse l’objet d’évaluation. Certes, la vue d’un corps à demi nu sur la barre va renforcer cette soumission au regard, mais à travers cette pratique, le regard est appelé, interpelé. C’est une injonction à la visibilité. Le corps est présenté, projeté, il s’élance, enlace la barre et se contorsionne. La pole dance peut donc aussi questionner cette forme de mise en scène de soi comme un acte de performance au sens théâtral (Féral, 2013). Que signifie finalement faire de la pole dance ? Ce n’est ni rentrer ni sortir du rang. La pole dance peut être envisagée comme un témoin de la réorganisation des rapports de et au genre. Elle s’ancre dans une vision stéréotypée et réutilise les critères de masculinité et de féminité hégémoniques communs à chacun, pour finalement recréer quelque chose d’autre. A la manière de Mimi Schippers, nous pourrions parler d’une reformation par syncrétisme de féminités paria, indésirées mais malgré tout désirables. Des féminités qui empruntent des traits à la masculinité sans pour autant renier leurs atouts féminins, voire en les surexploitant. Cela peut-il permettre de soustraire les femmes aux présupposés affublant leurs corps ? Cela peut-il les faire quitter une gestuelle empêchée et limitée (Young, 1990) pour embrasser de nouvelles capacités ? Il semblerait que oui, à l’instar de toute activité physique. La pole dance a néanmoins ceci de spécial : elle ne néglige pas la capacité du féminin en y superposant du masculin. Elle permet, par sa nouveauté de recréer du mouvement et par là même de dresser le corps selon une éthique nouvelle moins dichotomique qu’adjuvante. Traits masculins et traits féminins vont se mêler dans des corps en mouvements : « Je ne suis ni homme ni femme quand je fais de la barre », disait Nicolas Casanova, un poleur de renom, à la philosophe Aude-Emmanuelle Hoareau (2017). La pratique de la pole dance va donc avoir cette double action paradoxale de rigidifier des groupes dans des appréhensions genrées prédéfinies fortes, tout en permettant, par de l’expérimentation individuelle d’explorer des manières de les entremêler pour en sortir une pratique hybride, personnelle. Elle permet de façonner ou refaçonner des identités.

Grâce à l’approche globalisante de l’enquête quantitative et aux nuances apportées à la fois par les discours des polers et l’expérience de terrain, il devient plus aisé de discerner que les polers, bien que revendiquant former une communauté, se définissent encore aujourd’hui de façon hétérogène. Sport, art du spectacle, érotisme, danse, outils d’expression, la pole dance met en avant finalement ce à quoi aspirent les hommes et les femmes qui cherchent de nouvelles activités. A l’instar des sports de glisses, la pole dance vient proposer une nouvelle offre, un loisir qui permet l’expérimentation de ses limites corporelles, personnelles et sociales. Elle crée un nouveau réseau et figure un espace permissif. Le choix est donné par la façon de pratiquer. Il est possible de décider ce que chacun veut cultiver et montrer. La pole dance permet de créer des groupes, aux normes et valeurs partagées. Elle est marquée du sceau de la transgression presque malgré elle mais les pratiquantes, tout en tentant de s’en défaire en jouent, apprennent à l’utiliser afin de se (re)définir. La pratique de la pole dance peut donc marquer une étape dans la quête identitaire de chacun, permettant de questionner ses propres capacités mais aussi le rapport à soi-même, aux autres et au genre.

Marie Potvain

Centre d’Anthropologie culturelle et sociale (CANTHEL)
Université Paris Descartes

Bibliographie

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Vidéo et enregistrements

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Notes

[1] À la fois en termes d’égalité salariale, de lutte contre le sexisme et le harcèlement sexuel ou encore de libre disposition du corps.

[2]En Alabama, une loi interdisant l’avortement a été votée le 15 mai 2019, et seize États américains ont réformé leur législation en vue de la restriction des interruptions volontaires de grossesse.

[3]Par convention et selon l’usage dans les écoles de pole dance en France, les femmes pratiquant la pole dance seront ici désignées par le terme poleuse(s), les hommes poleur(s) et lorsqu’il s’agit d’inclure les deux sexes de façon indéterminée, nous utiliserons le terme anglais polers.

[4]La case « autre » ne fut pas cochée, les participants tendent à se définir selon les catégories binaires de genre. D’où leur utilisation comme outils analytiques.

[5]Elle se décrit elle-même comme une ancienne « exotic dancer » .

[6]La pole dance est très présente en Europe, en Asie, en Océanie, en Amérique du Sud. D’après la fédération IPSF, la pole dance se pratique en tant qu’activité sportive dans plus de soixante pays. [Source : http://www.polesports.org/federation-members/who-does-pole-sports/]le 02/07/2019.

[7]Il y a peu de figures sur la barre mais beaucoup de danse au sol ou autour, les mouvements sont plus sensuels et elle se pratique notamment avec des talons hauts à plateforme appelés « Stiletto », « Pleasers » ou « Stripper shoes » (Dale 2013, p. 387).

[8]Pour les hommes pratiquant la pole dance, le rapport à l’effémination est prégnant, allant jusqu’à la suspicion sur l’orientation sexuelle des poleurs, comme le souligne Samantha Hollande (2010) dans son étude. Dès lors que nous parlons de pratique de la pole dance par des hommes à des non pratiquants, la question d’une potentielle homosexualité est soulevée très souvent et cette fréquence se majore lorsque la durée de l’entretien augmente.

[9]La pole dance mêle le travail de la force, de la souplesse, de l’équilibre, la fluidité du mouvement, l’enchaînement de figures acrobatiques sur la barre mais aussi au sol, souvent dans une chorégraphie en musique et mise en scène. Les participants apprennent aussi la réalisation d’équilibres, sauts et saltos.

[10]Défini comme un point négatif de la pratique pour 16% de la population.

[11]Les hommes en tant que sexe opposé sont peu représentés. Beaucoup de polers décrivent une forme de désexualisation des rôles lors des cours, d’homogénéisation par assimilation en tant que pair et non homme ou femme. Pour ce faire, les hommes sont d’abord supposés homosexuels par les participantes. Cependant, s’il est fait preuve de leur hétérosexualité, des mécanismes de séduction ou inversement de retenue par pudeur se développent d’après l’expérience des polers interrogés.

[12]En cela, la surexposition du caractère potentiellement gay des poleurs mais l’invisibilisation complète du lesbianisme chez les poleuses est assez parlant.

[13]Au même titre que pour la plupart des sports de glisse érigés dans un esprit de « fun » et de contradiction des normes par leur auto-régulation et auto-organisation. (Collinet, 2002).

Numéros

PRATIQUE SPORTIVE ET IDENTITES SOCIALES INTRODUCTION

André SUCHET et Pauline SOULIER

Les premières distinctions identitaires se forgent sur des constats biologiques : homme/femme et pseudo-biologiques : la couleur de peau (Geary, 2011). De ces distinctions factuelles pouvant se combiner, découlent le statut social et les droits des individus : libre/esclave, dominant/dominé, citoyen/non citoyen… Avec les Lumières, le désenchantement du monde (Weber, 1917) et les progrès techniques et scientifiques, apparaissent de nouvelles catégories de partitions se superposant aux anciennes ou les remplaçant. Elles créent de facto de nouvelles identités. L’une des plus connues en Europe occidentale est sûrement prolétaire/bourgeois.

La question de l’identité, ou des identités, est progressivement devenue centrale depuis les révolutions nationales des 18ème et 19ème siècles en Europe occidentale et en Amérique du nord. Elle englobe des dynamiques tant convergentes que contradictoires et inonde tous les champs sociaux. Elle concerne à la fois les groupes humains et les individus.

L’une des premières manifestations identitaires est d’ordre collectif. Il s’agit du nationalisme et de la fondation des États-nation. Les individus revendiquent une identité commune qu’ils « n’entendent pas à d’autres » (Mill, 1861 : 309) pour constituer un groupement indépendant et original (Hermet, 1996 : 11). Dès le début du 20ème siècle, un nouveau mouvement identitaire naît : le féminisme. Ce dernier est un pas important dans le refus de la distinction entre les humains sur des bases biologiques pour privilégier une étude des rapports sociaux. Cette tendance se traduit par la création d’un nouveau concept devenu incontournable : le genre (Scott & Varikas, 1988).

Les succès enregistrés par les mouvements féministes notamment à partir des années 1960-1970 encouragent de nouveaux mouvements identitaires. Ici des groupes et des individus restés dans l’ombre car non conformes au modèle sociétal dominant revendiquent l’octroi de droits de première génération. Ils demandent à être considérés comme des Hommes ou des communautés d’Hommes à part entière, reconnus et protégés par l’État. Chaque individu entend pouvoir affirmer sa propre identité sans se la voir imposer par une autorité, même dépositaire de la « violence physique légitime » (Weber, 1919). Dès lors, les individus, tout comme les communautés concilient leur identité propre et les identités imposées.

En résumé, aujourd’hui, une personne qu’elle soit physique ou morale est frappée de schizophrénie et de paranoïa. Elle est schizophrène puisqu’elle doit jongler entre des identités privées et publiques qui s’ajustent selon le milieu dans lequel elle évolue. Elle est paranoïaque car les revendications identitaires sont concurrentes : chacune a peur qu’une autre l’anéantisse. Cette multiplicité complexe des identités se traduit par exemple dans les oppositions : national/européen, laïque/religieux, mariage pour tous/manif pour tous, corse/métropolitain, provincial/parisien, OM/PSG, chocolatine/pain au chocolat…

Le domaine sportif n’échappe pas à ces pluralités identitaires. Le sportif demeure un individu, il évolue au sein de groupes l’obligeant à moduler son identité pour s’intégrer [1]. Il navigue entre ce qu’il est, ce qu’il pense être, ce qu’il représente et ce qu’il veut représenter. Il est tel un Hamlet méditant sur le crâne de Yorick « être ou ne pas être ». Telle est la question ou plus précisément « qui être et comment l’être ? ». Le présent numéro n’a pas pour ambition de répondre à une interrogation aussi philosophique. Il est l’occasion de donner un aperçu de la diversité des identités dans le domaine du sport. Les contributions proposées abordent une variété d’échelles identitaires allant de l’individu à la nation.

Les relations entre sport et identités sont au centre d’un grand nombre de recherches en sociologie, anthropologie ou géographie politique. Les approches, les définitions adoptées et les formes de raisonnement sont multiples. Il n’existe ni courant d’étude ni cadre d’analyse propres à ce sujet.

Chronologiquement, les premières études sociologiques observent les identités sociales par le prisme de la classe –pas uniquement dans le sens marxiste ou celui donné par Bourdieu. Les travaux de Léziart (Léziart, 1989) et ceux de Le Pogam (Le Pogam, 1981) font date dans ce domaine.

Dans un sens différent, les études relatives à l’éducation corporelle contribuent à la construction des « identités collectives » tant en France qu’à l’international (Ottogalli-Mazzacavallo & Liotard ; 2012 Loudcher, 2011, Sabatier, 2011). Plus tard, d’autres chercheurs optent pour une approche culturelle, ainsi les pratiques sportives participent d’une appartenance commune fondée sur des particularités, des traditions, des modes. Les recherches sur les liens entre le sport et le genre s’inscrivent souvent dans cette approche (Louveau, 1996, 2002 ; Guerandel, 2016). Dans une dimension parfois plus régionale, les textes rassemblés par Fauché & coll. (Fauché, Callède, Gay-Lescot & Laplagne, 2000) et par Stumpp & Jallat (Stumpp & Jallat, 2013) montrent la diversité des approches historiographiques à ce sujet. Enfin, les pratiques sportives forgent des identités sociales localisées multiples nommées parfois identités locales ou territoriales. Plusieurs études d’envergure font référence en la matière : d’une part les travaux menés depuis plusieurs décennies par la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA) et le programme « Pratiques sportives et identités locales » porté entre Lyon et Strasbourg par Terret & Michon (Terret & Michon, 2004) ; et d’autre part, celles de Bourdeau (Bourdeau, 1991) croisant les notions d’identités professionnelle, territoriale et sociale.

Pour chacune de ces approches des dizaines d’auteurs, d’ouvrages, de thèses et d’articles existent. Dans ce champ de confrontation théorique, épistémologique et parfois tout simplement méthodologique, ce numéro thématique des Cahiers de sociologie économique et culturelle souhaite apporter une série de contributions inédites.

Projet formulé en marge du 10e Congrès de la Société de sociologie du sport en langue française (3SLF) organisé par la Faculté des STAPS et la MSHA dans le cadre du LACES à Bordeaux en mai 2019, indépendamment des actes de cette rencontre qui devraient paraitre prochainement [2] ce numéro des Cahiers de sociologie économique et culturelle souhaite multiplier les mises en relation thématiques et démontrer l’intensité des initiatives de recherches entre « Pratiques sportives et identités sociales » en faisant abstraction des domaines de recherche constitués ou des appartenances disciplinaires et institutionnelles.

Les quatre premiers textes de ce numéro spécial se concentrent sur la France. Marie Potvain met en lumière les impacts sociaux et de genre du développement de la pole dance comme sport. André Suchet s’interroge sur la pratique du canyoning et sur son engagement corporel. À travers l’exemple de la Fédération de hockey sur glace et des patinoires, Clément Lopez montre les relations entre fédérations nationales et politiques locales. Jean-Pierre Augustin explique ce que le Mondial de football de 2018 raconte de la société française. Les deux textes suivants nous transportent en Europe de l’Est post-communiste. Loïc Trégourès dresse une grammaire des tribunes de football en ex-Yougoslavie et Pauline Soulier s’appuie sur le mouvement olympique biélorussien pour illustrer l’échec de la construction d’un nationalisme sportif dans cet État.

André Suchet

Maître de conférences HDR
Université de Bordeaux, EA LACES,
Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine
andre.suchet@u-bordeaux.fr

Pauline Soulier

ATER, docteur en science politique
Université de Bordeaux, EA LACES, EA IRM-CMRP
Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine
psoulier87@gmail.com

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Notes

[1] Voir par exemple, Leblanc, Roger G. (2007). « A corps perdus : la gestion des identités sportives, sociales et sexuelles des rugbymen gays », Corps, 1 (2), p. 47-53.

[2] Numéro « Pratiques sportives, logiques sociales et enjeux territoriaux » de la revue Sciences sociales et sport et numéro « Les activités sportives dans l’espace littoral. Dynamiques sociales et culturelles » de la revue Norois.

Numéros

L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE EN KABYLIE. UN MODÈLE D’AUTOGESTION PAR L’ENTREPRENEUR DU DON

Mohamed-Amokrane ZORELI

INTRODUCTION

Pendant les périodes de sa colonisation, nonobstant les efforts déployés et les moyens employés par les pouvoirs coloniaux pour y remplacer les institutions locales en vue d’en faire une société culturellement assimilable [1], la société Kabyle [2] est restée fidèle à sa personnalité propre caractérisée par les valeurs associatives ayant fait d’elle une société « des plus humaine en ce monde [qui] imposait à chacun sa solidarité » (Camus, 2011, p. 60 et 74). Durant la période postcoloniale, les logiques du socialisme et du capitalisme, appliquées successivement, ont fini par affaiblir les structures associatives locales. Dans le contexte actuel de globalisation où « la dynamique libérale se montre incapable de générer de l’intégration, la politisation de la société civile, l’organisation en association et en coopérative […] montrent qu’il existe actuellement un terrain propice pour l’économie solidaire » (Girard et Nunes, 2007, p. 397).

En Kabylie, les crises économiques et politiques qui se sont succédé durant la période postcoloniale ont laissé s’installer un état de déstructuration sociale. Du fait que la société essaie, depuis au moins deux décennies, de sortir de cette situation et de reprendre son destin en main, la Kabylie est devenue véritablement un terreau d’éclosion et un laboratoire d’expérimentation de formes associatives diverses.

Partant du postulat que pour la Kabylie, le défi est d’enfanter de nouvelles structures associatives vigoureuses, nous avons posé la problématique du comment, dans ce site de vie, « (re)trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous reste aussi libre qu’auparavant » (Rousseau, 1996, p. 28). Notre thèse est que dans le contexte kabyle, pour faire de l’économie solidaire une réalité qui puisse faire revivre ce que Camps qualifie de « République villageoise » (2007, p. 297), il suffit de donner les moyens d’agir à l’ « entrepreneur du don » (Caillé, 2004, p. 154) qui déterre, dépoussière et modernise les héritages locaux pour et par lesquels il réalise des innovations sociales. Lui donner les moyens en comprenant que, dans la logique de l’économie sociale et solidaire, « ce sont les acteurs qui, parce qu’ils sont toujours en train de réfléchir à leur propre pratique et de mettre en œuvre les leçons qu’ils tirent de leur propre pratique » (Drapri, 2015), sont seuls capables de définir les principes, la théorie de leur propre pratique.

Nous citons ici deux travaux ayant porté sur notre sujet pour préciser notre démarche méthodologique. Les auteurs de ces travaux, (Perret et Abrika, 2016 ; Peret et Achir, 2014), en abordant la réalité avec entre les mains des clés conceptuelles, n’ont à aucun moment signalé la présence du don en tant que mobile d’action ou en tant qu’action, alors que dans ce contexte, le don coule dans toutes les veines de la société (Zoreli, 2016). Ces travaux illustrent parfaitement cette situation où le « concret […] fait éclater de partout les catégories que nous lançons sur lui comme autant de filets voués à manquer […] leurs proies » (Caillé, 2004, p. 143). Nous ajoutons que notre vision, pour donner plus de consistance à l’idée de Charles Gide [3], est qu’une expérience réussie a plus d’importance que la plus séduisante des théories. Cette expérience contient les ingrédients à manipuler et les éléments à transformer pour la perfectionner à l’avantage de son territoire d’émergence, et montre concrètement le meilleur chemin à suivre aux territoires culturellement similaires à ce territoire d’émergence (logique de diffusion par imitation). Sur le plan méthodologique donc, nous allons procéder à la façon de Mauss, choisir de ne pas choisir de paradigme tout fait et faisant tout, « ne procéder d’aucun a priori spéculatif et se reposer sur ce qui se présente comme une découverte empirique » (Caillé, 2004, p. 163). Et notre découverte empirique est que l’économie solidaire de Kabylie est une « économie de l’union et de la fraternité qui [a des] mobiles propres de formation d’acteurs collectifs en projet de développement de soi : la fraternité, l’union et l’entraide à base de proximité plurielle, l’attachement solide à la famille, au clan et au pays, […] et les tensions conflictuelles stimulantes » (Zoreli, 2014).

Pour le traitement de cette problématique, nous avons opté pour l’analyse d’une expérience villageoise [4] de développement par l’action associative, celle du village d’Iguersafène [5], qui constitue, pour nous, l’expérience la plus accomplie de développement autogéré d’un village de Kabylie par le déploiement d’actions de solidarité associatives [6]. L’étude compréhensive et explicative de l’expérience du village d’Iguersafène nécessite un cheminement en trois temps. Dans un premier temps, nous allons tenter de présenter succinctement les principales caractéristiques du contexte où a germé l’expérience, pour caractériser les conditions de son émergence. Dans un deuxième temps, nous tenterons de synthétiser les principales réalisations qui montrent toutes les possibilités de développement par l’autogestion solidaire que l’expérience peut permettre. Dans un troisième temps, nous exposerons les éléments substantiels, les matériaux, que mobilisent les acteurs locaux en situation pour penser et concrétiser leurs projets associatifs, éléments qui font que l’expérience soit singulière à la fois par ce qui l’a rendue possible, par ce qui lui a fait obstacle, et par ses potentialités.

LES CARACTÉRISTIQUES CONTEXTUELLES

Il s’agira ici de présenter les caractéristiques générales du contexte ordinaire d’émergence de l’expérience de développement autogéré par l’économie sociale et solidaire dans le village d’Iguersafène. Nous présenterons successivement les caractéristiques territoriales puis les caractéristiques organisationnelles qui ont fait que l’expérience naisse ici, à tel moment et de telle façon.

Les caractéristiques territoriales

Nous nous limiterons à deux dimensions qui nous paraissent avoir un lien direct avec l’émergence de l’expérience du village d’Iguersafène : la dimension politico-juridique et la dimension historique.

Sur le plan politico-juridique, la Kabylie traditionnelle s’est donné une « organisation sociale comme si […] l’homme n’avait pas d’autres recours que de développer l’association avec les autres hommes dans la luxuriance des rapports humains » (Bourdieu, 2015/1958 : p. 12). Cette organisation se présente comme une « série d’emboitements successifs […] [permettant] l’unité de la société totale […] (:) l’unité politique est le clan, fixé sous forme de village (djemmaa ou thaddarth) ; plusieurs djemmaa forment une tribu (arch’), et plusieurs tribus forment la confédération ( thak’vilt), la plus haute société politique connue des Kabyles » (Durkheim, 1893/2002 : p. 164-165) ; elle a déterminé la vie des Kabyles, individuellement ou en groupe, jusqu’à la fin de la colonisation française. Durant la période postcoloniale, pour asseoir partout le pouvoir hégémonique de l’Etat et contraindre les membres de la société à s’y conformer, ont été introduites des mesures juridiques de contrôle des associations, mesures régissant les conditions de constitution, les principes de fonctionnement et les formes d’accompagnement de ces associations. Pendant cette période, deux contextes polico-juridiques ont influencé successivement et différemment le mouvement associatif en Kabylie : le contexte du socialisme et celui du libéralisme. Le premier, allant de 1962 à 1990, se caractérise par l’inhibition du droit d’association au profit de la logique de l’unicité des centres de décision. Durant cette période, la thajmaâth (djemâa) était assujettie à la cellule politique locale du Parti-Etat. Concernant les associations au sens moderne, la règle du double agrément apportée par l’ordonnance de 1971, qui concevait l’association comme une convention, permettait de les trier sur le volet, au profit d’un régime qui ne tolérait que les associations qui cadraient avec les orientations globales du parti-Etat. Cette loi a permis surtout la création d’associations religieuses et sportives. Il a fallu attendre l’année 1987 pour voir la législation algérienne autoriser la création d’associations, avec la loi nº 87-15 de juillet 1987, qui conçoit l’association comme un regroupement de personnes. Étant donné le contexte global caractérisé par l’inhibition des nouveautés, cette ouverture, faite pour repérer, structurer et mieux maîtriser, n’a pas permis une floraison associative en dehors de quelques domaines, comme les droits de l’homme.

Le deuxième contexte va de la fin des années 1980 jusqu’à nos jours. Durant cette phase, le droit d’association a été institué avec la promulgation de la loi 90-31 du 4 décembre 1990, suite à la crise économique aggravée par la révolte populaire de 1988 ; cette loi autorise « l’association apolitique à but non lucratif […] (qui) consiste en regroupement des connaissances et des moyens ». Les principales restrictions contraignantes de cette loi sont l’interdiction de la diversification des domaines d’activité et de la lucrativité des activités. La loi 12-06 du 12 janvier 2012 a apporté de nouvelles restrictions contraignantes [7], que d’ailleurs la société civile dénonce (Mehdi, 2014, p. 2). Mais malgré toutes ces restrictions, un nombre impressionnant d’associations a vu le jour durant cette période, notamment des associations socioculturelles durant les deux premières décennies, et des associations environnementales, scientifiques et de prise en charge de personnes handicapées durant la dernière décennie[8].

Venons-en à la dimension historique. Iguersafène, étymologiquement « le champ d’entre les rivières », est un village de près de 5 000 habitants, situé à près de 70 km au sud-est de la wilaya de Tizi Ouzou. Détruit dans sa quasi-totalité durant la guerre de libération, en 1957, après que « des dizaines de ses citoyens eurent rejoint le maquis », le village, racontent ses citoyens, à été reconstruit par ses enfants à la veille de l’indépendance en 1962. « La plupart des analystes observent nos réalisations pour saisir les secrets de notre réussite, et laissent ainsi leur échapper cet essentiel, que le village a été à l’indépendance intégralement reconstruit par ces propres citoyens », dit Rafik. « C’est cela qui a impulsé la dynamique d’autogestion actuelle dans notre village ». D’ailleurs, précise Hocine, un groupe de maisons individuelles, situé au bas du village, a été réalisé par des Hollandais juste après l’indépendance dans le cadre d’actions humanitaires, pour reloger les villageois, mais aucun villageois n’a accepté d’y résider, au mieux les utilise-t-on pour y mettre du foin »[9]. La rigueur climatique et la nature accidentée des terres aidant, la période postcoloniale a ouvert de nouvelles perspectives pour la réussite sociale aux villageois : l’entrepreneuriat, l’émigration et les études. Et ces perspectives ont fait justement que les émigrés, les universitaires et les entrepreneurs du village vont jouer un rôle important dans ce qui constitue aujourd’hui l’expérience de développement autogéré du village d’Iguersafène. Ainsi, en 2013, le village d’Iguersafène initie, par ses propres moyens, le premier projet de tri sélectif en Algérie. La réussite de ce projet va aider grandement le village à obtenir en 2014, le prix du village le plus propre, dans le cadre du concours organisée par l’Assemblée Populaire de la Wilaya de Tizi-Ouzou. En 2015, le village d’Iguersafène a accueilli le festival Raconte-Art, réussissant la meilleure version de l’événement.

Les structures d’action d’un site d’existence solidaire en réalisation

Il y a huit structures d’action solidaire qui combinent des ressources pour faire jaillir une vie par la solidarité dans le village d’Iguersafène.

Thajmaâth ou le comité du village

Fonctionnant essentiellement à base de lois ancestrales, thajmaâth statue sur toutes les questions qui engagent l’intérêt de la communauté. Ces principes de fonctionnement hérités du passé sont sans doute le principal facteur explicatif de son rayonnement. « Notre village compte près de 5000 habitants, dont 1400 participent aux assemblées générales » de la thajmaâth, nous indique le président de ce comité. Des transformations selon les mutations de l’environnement socioculturel et politique n’ont pas manqué de s’introduire utilement dans le fonctionnement de cette assemblée : par le passé, « notre comité du village était présidé par un des plus âgés jouissant de sagesse et d’expérience avérées, alors qu’aujourd’hui, le président est juste à la quarantaine », souligne un villageois.

L’association environnementale Alma-Vert d’Iguersafène

L’association Alma-Vert a été constituée par les citoyens d’Iguersafène en vue de prendre en charge les questions environnementales de son territoire. Tenue par les règles de la loi régissant le domaine associatif de ne pas déborder son champ d’activité, l’association Alma-Vert prend en charge exclusivement les activités ayant trait à l’environnement écologique.

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène a comme objectif l’organisation d’activités et la réalisation de projets relevant de domaines culturels variés, comme le théâtre, la musique et le patrimoine. Outre qu’elle donne une vie culturelle au village et à ses citoyens, cette association a le mérite d’impliquer la frange féminine et celle des enfants dans la dynamique associative.

L’association Village du monde d’Iguersafène

Créée en 2016 par un jeune licencié avec un groupe de citoyens du village, l’association « Village du monde d’Iguersafène » a comme objectif l’impulsion et la promotion du tourisme de montagne. Cette association a déjà jeté les bases de la préparation d’un terrain favorable au tourisme solidaire en organisant une vingtaine de randonnées pédestres, en élaborant un premier fascicule de présentation du village d’Iguersafène et en éditant un livre contenant le patrimoine de chants féminins anciens du village d’Iguersafène.

Le Groupe Randonnée Messaoudène

Constitué en 2008 et réalisant en moyenne une randonnée par semaine, le groupe Randonnée Messaoudène est une structure informelle qui vise plusieurs objectifs : découverte de la nature, épanouissement, rencontre de l’autre, thérapie, épanouissement par l’activité sportive et échanges avec d’autres groupes de randonneurs.

La chorale Thagarsafth des femmes d’Iguersafène

Créée en 2006, Thagarsafth, chorale des femmes d’Iguersafène, est spécialisée dans les chants féminins anciens, chants mortuaires et chants de fête, et la poésie féminine ancienne. Outre la préservation et l’enrichissement de ce patrimoine immatériel, la chorale des femmes d’Iguersafène participe systématiquement à l’animation territoriale lors d’événements culturels importants du village.

L’association culturelle Thasoutha Inazouren

Lancée en fin 2017 par un groupe de jeunes du village d’Iguersafène, l’association culturelle Thasoutha Inazouren, vise globalement à créer une vie culturelle au niveau du village et précisément à créer une animation artistique. Lors d’une réunion du comité du village, la création de cette association a été autorisée « à condition qu’elle ne fasse pas les mêmes activités culturelles que l’association culturelle Alma », explique Dda Ali.

Les comités de citoyens en émigration

Les citoyens d’Iguersafène en émigration ont constitué trois comités de citoyens selon la proximité et la densité à l’étranger : à Paris, à Marseille et au Canada.Sachant que le village d’origine a des besoins plus importants et plus réguliers en matière de soutien financier, ces comités se chargent de réunir des cotisations mensuelles obligatoires qu’ils envoient à la caisse du comité de leur village d’origine.

LES RÉALISATIONS LES PLUS IMPORTANTES PAR LA SOLIDARITÉ AGISSANTE

Comme dans la plupart des villages de Kabylie où, par le fait de la nécessité de prendre en main son propre destin, la vie associative coule dans le fleuve de la société d’une façon permanente, ce village a capitalisé jusqu’ici une multitude de réalisations par la solidarité agissante. Dans ce qui suit, nous allons nous focaliser sur ce qui constitue une vitalité créatrice de transformations sociales.

Eau de source : du captage au partage

En exploitant l’avantage naturel d’être dans un territoire situé dans un secteur de hautes montagnes, les citoyens ont trouvé la solution au problème de manque d’eau potable. Ils vont en 1992, par leurs propres moyens, réaliser un grand chantier de captage, d’adduction et de distribution d’eau potable à partir de sources situées à 6 km dans les monts de l’Akfadou surplombant leur village. En 2010, le réseau d’alimentation en eau potable a été réalisé en tubes de polyéthylène haute densité par les citoyens de ce village.

Grâce à ce projet, tous les foyers du village sont alimentés gratuitement et continuellement [10]. Il est utile de souligner que les villageois versent à la caisse commune la somme de 25 DA par mois et par foyer comme contribution pour la reconstitution du budget nécessaire au fonctionnement et à l’entretien du réseau de distribution d’eau. Par ailleurs, durant la période allant du mois de juin au mois d’octobre, la nécessité d’un rationnement dans la consommation oblige le comité du village à fixer un niveau maximal de consommation de 80 litres par jour pour chaque personne. L’excédent de consommation est tarifé à 0,50 DA le litre, à verser à la caisse du comité du village. Un autre point important à signaler ici réside dans le fait que, pour installer et entretenir le réseau de canalisation des eaux pluviales, le comité du village a trouvé une formule originale. « Les villageois se constituent en petits collectifs qui réalisent le travail à tour de rôle. Et comme les villageois ne peuvent pas toujours assumer leur obligation, le comité du village a demandé aux jeunes chômeurs du village de s’inscrire dans un registre spécial, et « dès qu’il y a quelqu’un qui ne peut pas assumer son rôle et qui ne s’est pas lui-même fait remplacer, le comité du village engage à la charge de cette personne le chômeur qui est le premier inscrit sur sa liste », explique Fahim.

Les déchets ménagers : du ramassage à la valorisation

Un problème des plus pesants, face auquel les autorités sont impuissantes en Kabylie est celui des déchets ménagers. En effet, en 2011, Iguersafène était encore un des villages qui souffrait le plus du problème des déchets ménagers, « c’était », dit Souhila, « le point noir du village qui avait exactement 17 décharges sauvages ».

Après une étude sommaire réalisée au niveau d’une décharge, « nous avons constaté », explique Mourad, « que plus de 70% des déchets sont biodégradables, et nous nous sommes dit qu’il faut réaliser un projet de tri sélectif et de compostage ». Pour passer à la concrétisation, « la commune ne pouvait pas financer ce genre de projets, car il ne figure pas dans la nomenclature des projets prévus par la réglementation. Il y a comme un vide juridique », explique un des membres de l’Assemblée Populaire Communale. C’est pourquoi, en 2013 les membres de l’association Alma-Vert et du comité du village ont décidé de mobiliser les moyens du village pour la mise en œuvre de ce projet.

Le comité du village à mis des bacs à proximité de tous les cadres de vie susceptibles de générer des déchets. Un camion acquis par ce comité passe tous les matins pour vider les bacs et transporter les déchets vers un espace clôturé et aménagé pour le tri des déchets.

Pour le tri et la transformation des déchets recyclables, ce village a réalisé une grande avancée relativement aux autres espaces de vie du pays. Le travail de tri des déchets ménagers s’y fait en deux étapes. D’abord au niveau des foyers générateurs qui font la première séparation entre les déchets biodégradables, les déchets en plastique, les déchets en papier, etc. Ces déchets sont mis ensuite dans des sacs distincts par les villageois. Après vient l’opération de ramassage et de transfert des déchets vers un centre de tri où les sacs sont vidés par les membres de l’association Alma-Vert et les citoyens du village qui font des lots distincts de déchets. Enfin, les déchets sont remis dans des sacs regroupés par catégories.

Les déchets biodégradables sont mis par les villageois dans des bacs de compostage aménagés et disposés spécialement, près d’une dizaine de silos en bois d’environ un mètre cube qui sont répartis dans l’agglomération villageoise. Après fermentation et transformation, un processus qui dure près de six mois, le compost est récupéré par les villageois pour être utilisé pour la fertilisation de leurs terres agricoles.

Après avoir réalisé le tri et le compactage des déchets [11], l’association propose leur vente à des récupérateurs de matières recyclables qui font des tournées régulières. Une grande partie de ces déchets est récupérée par l’entreprise REVAPLAST de recyclage de déchets en plastique et aluminium avec laquelle l’association Alma-Vert a une convention de partenariat depuis 2017, et « lorsque nous constatons une quantité importante de déchets entassés, nous appelons la Direction régionale de l’environnement qui contacte pour nous un acheteur », précise Hocine. A noter que les déchets en papier sont détruits sur les lieux du triage, car « il n’y a pas encore de recycleurs qui viennent les récupérer. Nous continuons de prospecter le marché pour trouver un acheteur », dit Lynda.

L’argent obtenu par la commercialisation des déchets recyclables [12] est utilisé pour réaliser des projets de développement durable et d’utilité collective. C’est ainsi qu’à titre d’exemple, « en 2014, on a, dit Mourad, acheté pour 25 millions des centaines d’arbustes plantés à travers le village et en bordure des routes ».

Un cybercafé et des services informatiques

Comme tous les citoyens du monde, les villageois d’Iguersafène ont été affectés par l’introduction des technologies de l’information et de la communication dans la vie quotidienne des personnes. C’est ainsi qu’en pensant à cette question, les membres de l’association ont identifié deux grands problèmes. D’abord que très souvent, les citoyens du village se trouvent contraints de faire des déplacements vers des centres urbains pour pouvoir transmettre un message ou un dossier par internet, imprimer ou saisir un document, etc., déplacements qui créent un vide, une dévitalisation du village. Ensuite, une partie des villageois, notamment les femmes, ont, de plus, le problème de la non maitrise de l’outil informatique. Il est donc, ont-ils conclu, utile de créer un cybercafé multi-services dans le village. C’est ainsi qu’une équipe projet a été constituée et un partenariat avec le comité du village a été engagé : le comité du village a mis à la disposition de l’association un local adapté aux exigences de l’activité et l’association Alma a acheté dix micro-ordinateurs.

Le projet, concrétisé en 2014, a permis au village de créer deux postes d’emplois permanents et à plusieurs dizaines de citoyens du village de mieux maîtriser des technologies de l’information et de la communication. Il a permis également à l’association d’avoir des ressources supplémentaires, puisque ce qui reste après la rémunération des deux salariés est versé à la caisse de l’association. Il a permis enfin et surtout aux citoyens d’avoir accès aux services informatiques au niveau de leur village et à moindre prix (à titre d’exemple, la connexion internet est à 40 DA l’heure, alors que dans le privé, elle est à 60 DA) ; ce qui participe de l’animation et de la vitalisation territoriale, puisque les villageois restent ainsi dans leur village.

Les ateliers de couture et de préparation de gâteaux

Ayant constaté un nombre important de femmes sans activité, les membres de l’association Alma ont pensé à créer un atelier de formation à la couture et à la préparation de gâteaux.

Pour concrétiser ce projet, trois partenariats ont été établis par l’association, avec le comité du village, la direction locale de l’éducation et le Centre de Formation Professionnelle et d’Apprentissage d’Azazga. Le comité du village a contribué en achetant un four, un pétrin et d’autres accessoires de préparation et de cuisson de gâteaux, pour près de 120 000 DA, le CFPA a offert 17 machines à coudre et le directeur de l’éducation à cédé un local non exploité situé dans l’enceinte de l’école primaire du village. L’association culturelle, pour sa part, fournit des matières premières et les salaires des formatrices, en plus de s’occuper de la gestion courante de l’atelier.

Les gâteaux produits dans l’atelier servent à deux usages. Une partie est écoulée au niveau d’expositions-ventes lors d’événements culturels auxquels participe l’association. La partie restante est donnée gratuitement à l’école primaire pour sa consommation par les élèves.

Le projet a permis de créer deux postes d’emploi permanents et de former jusqu’ici près de 270 femmes dont 30 venues des villages voisins du village d’Iguersafène ; parmi elles, « quelques unes, dit Dda Ali, ont ouvert un atelier personnel et d’autres ont été recrutées par des entreprises privées ».

Un village en projet permanent de réalisation de soi 

Les projets des collectifs de villageois permettent de faire surgir de nouvelles idées qui se transforment en nouveaux projets collectifs. En achetant des arbustes plantés dans le village, les villageois ont eu l’idée de se donner la possibilité d’instaurer dans le village la culture de plantation régulière d’arbustes. C’est ainsi que, souligne un membre de l’association environnement, « nous avons conçu un projet, en phase de lancement, de réalisation d’une pépinière pour cultiver des plantes et des arbrisseaux au profit des villageois ». Par ailleurs les sachets en plastique, non recyclables, ayant constitué un véritable casse-tête pour les villageois, ont inspiré une solution originale en projet pour l’association environnement. Il s’agit de « la suppression des sachets en plastique en dotant tous les ménages de paniers non jetables, frappés du sigle de l’association. Une sorte de retour au couffin d’antan », dit un membre de l’association. Dans le cas de l’alimentation en eau potable, avec l’augmentation de la population, la satisfaction des besoins actuels des villageois nécessite un débit supplémentaire, « surtout que, nous dit un des villageois, en été, le débit devient de plus en plus faible ». A cet effet, Un nouveau projet de captage et de canalisation d’eau de quatre sources est en phase de travaux réalisée à près de 50%. Sachant l’importance des moyens nécessaires pour l’activité associative et la vie socioculturelle, un projet est lancé pour une salle polyvalente qui va, selon les dires du président du comité, « contenir les bureaux des associations et du comité du village, une crèche, une salle des fêtes, une salle de sports, une médiathèque et des salles pour le transfert des ateliers de formation au tissage et à la préparation de gâteaux». Le coût de cette infrastructure à trois niveaux, dont le degré de construction est de 95%, est estimé à 3,7 milliards de centimes.

LES BONS INGRÉDIENTS D’UN TYPE DE SOLIDARISME BRILLANT

La vie par la solidarité active dans le village d’Iguersafène s’explique par des facteurs immanents. Pour saisir ces facteurs, nous avons choisi de laisser parler les auteurs de la pratique. La méthode choisie ici est de créer une atmosphère de débat détendue en étant prêt à saisir au vol d’utiles entendus et sous-entendus, débat à bâtons rompus au cours duquel nous introduisons des commentaires, des questionnements et des idées pour orienter la discussion selon nos attentes. Nous avons ainsi pu faire ressortir les facteurs suivants qui paraissent être déterminants.

Des solutions débrouillées sur le tas pour pallier l’absence de l’Etat

Dans ce village, la main de l’Etat régulateur n’a rien façonné qui puisse être mentionné dans tout ce qui fait la réussite globale du village : « Mis à part le goudron, dit un citoyen fièrement, tout ce que vous verrez dans notre village, nous l’avons réalisé nous-mêmes». Cette assertion exprime un sentiment global, sinon d’absence, du moins de défaillance de l’Etat. En vérité, l’Etat n’a pas fait que le goudron, « il a réalisé également d’autres infrastructures, comme une école primaire, une maison de jeunes, etc. », témoigne Kamal. Iguersafène, explique-t-il, « est comme tous les autres villages de Kabylie, où l’Etat fait le rudimentaire, sans études préalables, sans suivi et sans travail d’entretien. Ce par quoi notre village fait la différence, c’est l’organisation et l’action associatives ». Organisation et action qui ont fait que les structures associatives du village parviennent à suppléer l’Etat en matière de projets d’aménagement. En effet, « le village, déclare Hocine, a réalisé plusieurs projets à la place des collectivités locales et de l’Etat : une aire de jeux aménagée pour enfants, une maison des associations à quatre étages, une dizaine de fontaines publiques, des caniveaux pour les rues et ruelles et le dallage en béton armé de pistes, etc. ». Le plus grand problème qui se pose avec les pouvoirs publics dans le cas de ce village est que les possibilités de partenariat sont limitées et limitatives. A titre illustratif, Kamal cite le projet de cybercafé qui a « deux salariés qui ne sont pas affiliés à la caisse d’assurance, parce que le service administratif concerné dit qu’il n’y a pas de formule prévue par la loi pour affilier des personnes employées dans le cadre de projets associatifs. Le Centre de Formation Professionnel, au départ, avait pris l’engagement de prendre en charge près de 30 % de leurs salaires. Par la suite, il s’est rétracté, et la raison invoquée est l’absence de formule adaptée ». Hocine considère qu’il ne s’agit pas seulement de contraintes administratives, « pour moi, dit-il, c’est carrément des blocages administratifs ».

Diverses sources de financement locales

Il y a quatre sources principales de financement des projets réalisés dans ce village. La première est la communauté d’émigrés, un tableau des cotisations en euros est affiché dans le bureau local. Cette disposition inscrite dans le règlement est applicable aux émigrés et anciens émigrés à la retraite. Les résidents à l’étranger cotisent dès lors qu’ils ne participent pas aux travaux. Ils s’acquittent alors de leur contribution, entre 1,25 et 5 euros par mois, auprès des trois comités constitués à Paris, à Marseille et au Canada. La deuxième est constituée de la catégorie de citoyens du village ayant, par leur fonction (entrepreneurs, commerçants, cadres), la possibilité de réaliser une importante contribution au financement de projets collectifs. La troisième source est un ensemble de subventions aux associations, attribuées par les différentes institutions publiques locales. La dernière est constituée de rentrées exceptionnelles (dons et prix).

Sensibilisation-adhésion-formation

Dans le village d’Iguersafène, la gestion des projets est basée sur un travail de sensibilisation par rapport à l’attitude à adopter pour la réussite de chaque projet, en s’appuyant sur un travail de formation. Dans le cas de la prise en charge des déchets par la communauté villageoise, par exemple, « ça a commencé », dit Mourad, « avec une discussion de l’idée dans un petit groupe de citoyens, dans le café du village, et nous étions loin de penser que ça allait vraiment marcher ; nous nous sommes mis à en parler aux autres villageois, et au fil des rencontres, nous avons remarqué que les gens exprimaient leur adhésion à l’idée rapidement, et c’est ce qui nous a incités à passer d’une idée vague à l’élaboration du projet de tri sélectif et de compostage ». Par la suite, « le travail de sensibilisation », dit le président de l’association écologique, « s’est concentré sur les femmes du village, parce que nous savions qu’elles constituent l’élément fondamental dans le projet. On les a donc instruites sur le processus global ». A la fin, la sensibilisation se fait, enchaîne-t-il, avec « tous les autres membres de la société villageoise », notamment les membres de l’association écologique. L’implication des citoyens est effectivement totale, comme l’attestent ces propos d’un jeune du village, tenus au niveau du centre de tri des déchets : « Nous passons tous les week-ends ici à faire du tri, pour être toujours bien propres ».

La culture cultivée cultive la culture vécue

Les universitaires du village ont joué un rôle déterminant dans la conception et la mise en œuvre des projets. FeuMohand Messaoudène, qui était un enseignant-chercheur en biologie, a été « derrière la création de l’association environnementale. Il fut (également) président du comité du village d’Iguersafène de 1997 à 1999. Il a concrétisé avec les villageois le projet d’adduction d’eau potable, (et) par son travail et son expérience, il a conduit le village, en 2014, au premier prix du concours Village le plus propre », et, atteste Mourad, « il a même participé au ramassage et au tri des déchets ». L’implication de l’universitaire ici est totale. L’implication d’universitaires se fait aussi par des orientations et des formations in situ, comme le précise Mourad : « Monsieur Hamoum, un autre enseignant universitaire biologiste, nous a beaucoup aidés au départ dans le compostage ».

Il y a également le travail de conscientisation des villageois par des universitaires, « à chaque événement marquant, comme le huit mars, nous invitons un spécialiste pour que l’événement soit pour nous une fête et en même temps un moment d’apprentissage et d’éclairage », dit Kamel. Ce mode d’implication des connaissances et des connaisseurs permet une implication collective consciente. Consciente des enjeux comme l’atteste Souhila, ex présidente de l’association Alma-Vert, qui explique que « l’incinération du plastique émet des dioxines dans l’atmosphère, qui apportent des maladies, donc il faut vraiment trier, valoriser et vendre les déchets ». Consciente également des limites comme le montre Kamal en disant que « le projet de cybercafé réalisé par l’association culturelle Alma, qui a aujourd’hui perdu sa pertinence avec l’accessibilité des Smartphones, doit être transformé ». Consciente enfin qu’il faut de l’imagination pour relever de nouveaux défis, défis « de créer des projets structurants comme des coopératives », souligne Mourad.

Cette dimension permet enfin de faire vivre autrement le lien entre ceux d’ici qui assument la mission de développer leur village et ceux de là-bas qui aujourd’hui, à la différence des anciens qui se contentaient d’envois de fonds, essaient de participer aussi avec des idées : Fahim, écrivain vivant en France, « est régulièrement consulté sur nos projets et nous aide énormément même de l’extérieur », témoigne Rafik ; « même d’ici, j’essaye de les aider de mon mieux ; la dernière fois je leur ai fait un affichage d’annonce d’un événement culturel », atteste Fahim.

Le management participatif

Dans le bureau du comité du village, où est assurée une permanence continue, « un registre des doléances, dit le président du comité, est mis à la disposition des citoyens du village pour y porter leurs remarques, suggestions et réclamations ». Ainsi les responsables du village, sont informés en temps utile des nouvelles données dont il faudrait tenir compte. Par ailleurs, chaque président d’association du village se retrouve systématiquement membre des autres associations du village. Lors de la création de « l’association Village du monde », à titre d’exemple, « j’ai choisi, dit Rafik, porteur du projet, d’impliquer tous les autres présidents de nos associations, en insistant à ce qu’ils soient dans le bureau. Ainsi, tout le monde va se sentir responsable des résultats de l’association ». Cette méthode fait que tous les acteurs associatifs se sentent responsables de tous les résultats, comme elle permet la mutualisation des ressources et le partage des expériences. Cette organisation, qui a comme but ultime de consacrer « l’union de tous les villageois pour un seul objectif : tisser la fraternité » , disait Fahim, et de permettre de dire comme Lahnène, « nous n’avons pas de pauvre ici, c’est tout le monde qui est à peu près égal à tout le monde, grâce à une organisation d’entraide ». Comme le disait un autre citoyen, « les travaux collectifs se font par tous les citoyens du village, instruits et non instruits, femmes et hommes, les personnes âgées et les petits enfants qui aiment prendre exemple des grands ». Cette organisation n’est pas une adaptation d’un modèle extérieur : « Notre organisation, c’est la continuation du comité de village qu’on a hérité des ancêtres », explique Ali. Cette continuation-adaptation permet à la fois de rester, comme le dit Ali, « dans la voie de nos ancêtres », et en même temps de planifier et organiser le changement en élaborant « toujours au début de l’année un programme d’action annuel », souligne Kamal.

Le volontariat et le don de soi

Les citoyens d’Iguersafène viennent à bout de leurs problèmes communs grâce au volontariat et au don de soi. En effet, pour la réalisation des travaux, le comité du village, nous dit son président, « a à sa disposition près de vingt camions et sept autres appareils de travaux publics que leurs propriétaires, citoyens du village et entrepreneurs, mettent à notre disposition lorsque le besoin est manifeste ». Ces mêmes citoyens-entrepreneurs, dit encore ce président, « mettent aussi au bénéfice du village leurs compétences dans la gestion de projets, en passant de leurs chantiers privés aux chantiers du comité du village avec l’engagement, le sérieux et la disponibilité irréprochables ». Les autres citoyens du village se portent volontaires pour les travaux d’exécution. Le don se fait également en argent et autres formes : lorsque le village d’Iguersafène a abrité en 2015 le festival Raconte-Art, « les villageois ont assuré la sécurité, l’hébergement et la restauration des festivaliers, souligne Mourad. Le village devait juste héberger le festival, mais à la fin, nous nous sommes retrouvés avec une somme de 200 000 DA dépensée par les villageois pour assurer la réussite de l’événement », précise-t-il. Les femmes contribuent, comme par le passé, à ce cycle de dons : « Lors d’événements culturels importants qui s’organisent au sein du village, les repas des présents, ce sont les femmes du village qui en font don », précise Mourad.

La coordination par un quasi contrat social

Les structures d’activités solidaires et les citoyens d’Iguersafène coordonnent leurs actions de sorte qu’il y ait une complémentarité pour rendre vivable leur cadre de vie partagé : les projets d’intérêt commun concrétisés dans la localité ont été réalisés conjointement par les différentes structures d’action communautaire. C’est un système de valeurs, un ensemble de lois tacites, qui permet à cette coordination de se réaliser. Interrogé sur le fonctionnement du système de traitement des déchets dans le village, Kamal, a osé quelques mots explicatifs puis s’est excusé : « Je n’ai pas le droit de dire plus que ça, explique-t-il, ceci relève des prérogatives du président de notre comité du village ». En effet, dans le village d’Iguersafène, dit Dda Ali, « rien ne peut se faire sans l’accord du comité du village ». Ce quasi contrat social fait que personne ne peut s’accaparer les prérogatives d’une autre partie, ne peut fuir son devoir d’honorer sa dette envers la collectivité sans qu’il subisse une condamnation morale.

L’implication et l’émancipation de la femme

La femme joue un rôle actif dans les activités associatives du village Iguersafène. A titre illustratif, Zahia est dans toutes les associations du village et même elle représente le village à l’extérieur, « je participe », dit-elle, « à toutes les activités, mêmes les randonnées pédestres, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le travail de terrain ». L’autre exemple d’implication active des femmes est donné par Souhila qui a assumé la présidence de l’association Alma-Vert pendant un mandat. Les femmes d’Iguersafène jouent également un rôle participatif avec la contribution des femmes à la réussite de toutes les activités associatives du village, en réalisant des activités particulières, comme l’animation par la troupe des femmes. Par ailleurs, à travers plusieurs projets, comme l’atelier de couture et de préparation de gâteaux, les femmes font objet d’un travail progressif d’émancipation par le travail et la formation.

La prise de distance par rapport aux pratiques

D’une façon cyclique, les acteurs villageois se détachent et sortent de leur expérience pour l’observer, l’interroger. Il y a alors un dialogue qui s’installe entre les acteurs sur le décalage existant entre les structures existantes avec leurs réalisations et les attentes des villageois ou des porteurs des projets. C’est ainsi qu’un acteur associatif du village, lors d’une réunion d’évaluation de l’activité d’organisation d’un séminaire sur l’économie solidaire, organisé conjointement par les différentes structures associatives du village en avril 2018, « a demandé à ces organisateurs de dire quel est l’apport de ce séminaire au village », dit Mourad. Parfois, les villageois vont jusqu’à interroger les normes et les règles de leurs structures, comme c’est le cas avec le règlement du comité du village : « Il est soumis actuellement à débat, car les villageois veulent l’amender », disait un villageois. « Il faut l’adapter à notre époque, car le village et les mentalités ont évolué », expliquait-il. Le dialogue s’installe aussi entre les porteurs de projets, leurs réalisations et leurs façons de procéder. C’est le cas, par exemple de Mohand qui parle à chaud lors d’une randonnée organisée en 2015 : « Il y a beaucoup de participants, mais c’est un peu décevant parce qu’on n’a pas vraiment atteint l’objectif. Au moment où il doit y avoir de la curiosité, les gens préfèrent la guitare…, il y a une forêt, beaucoup d’espèces végétales et animales, logiquement, surtout les universitaires, parce qu’il y a beaucoup d’universitaires, beaucoup d’enseignants, les gens devraient avoir le sens de découvrir, parce que nous organisons une randonnée de découvertes, découvertes sur le milieu, mais aussi découverte de l’autre, pour se connaître. Peut-être qu’il faudrait d’abord expliquer au gens ce que est une randonnée ? », se demande-t-il.

Il suffit de détacher le regard des dogmes et des théories et de les porter sur la vie globale et concrète des villages de Kabylie, pour savoir que, pour ces villages, le développement autogéré et autorégulé par des activités solidaires n’est pas un simple idéal, c’est une réalité qui y est parfois la seule fonctionnelle. C’est le cas notamment du village d’Iguersafène, dont l’expérience a fait l’objet de cette étude, qui nous renseigne sur toutes les capacités et les caractéristiques spécifiques de cette expérience singulière.

Pour les capacités, nous avons vu cette économie solidaire, encore fragile et fragilisée par des blocages institutionnels et contraintes juridiques, se déployer d’ores et déjà avec efficacité dans tous les domaines : aménagement, prise en charge des personnes en difficulté, éducation au développement durable, alimentation en eau potable, tri sélectif des déchets, formation, création d’emplois, animation territoriale, tourisme et valorisation des patrimoine.

Concernant les spécificités, le cas étudié nous enseigne que l’économie solidaire actuelle en Kabylie se réalise grâce à un phénomène de résilience systémique, c’est-à-dire par des pratiques renouvelées, par la reproduction d’une partie du capital culturel ancien et l’intériorisation adaptative des éléments substantiels des pratiques solidaires relevant de la modernité. Ces mutations se font d’une façon douce, presque invisible, en réponse à des chocs positifs provoqués par la mondialisation (évolution des besoins) et des chocs négatifs provoqués par des pouvoirs publics (pratiques discriminantes travaillant le nivellement des spécificités locales et l’étranglement de l’autonomie décisionnelle). La réussite des projets est rendue possible par plusieurs facteurs convergents.

Il y a d’abord l’attitude, devenue habitude, de se prendre en charge sans attendre l’intervention de l’Etat et d’aller au-delà de ces solutions étatiques, en renouvelant la promesse de rester fidèles aux ancêtres qui s’en sortaient grâce aux structures associatives et valeurs de solidarité qu’ils ont construites, valeurs et structures qu’on n’hésite pas d’adapter selon les exigences de l’heure. Le savoir théorique acquis grâce à une instruction, les moyens financiers et le savoir être acquis grâce à l’émigration et le capital argent et le capital savoir faire acquis grâce à une expérience entrepreneuriale, tout devient un instrument, un moyen, au service de l’autogestion du développement du village ; ils constituent un autre apport en don qui s’ajoute aux formes anciennes – participation active aux réunions et aux travaux. En quelque sorte, on se fait animal économique, on émigre ou on s’instruit pour acquérir des capitaux à faire couler dans les circuits de don du village, et ainsi avoir en contre partie la reconnaissance et le prestige sociaux.

Il y a ensuite, à la fois une spécialisation qui apparaît dans la diversité des formes associatives permettant de couvrir par la diversification des projets une diversité de domaines de la vie villageoise, et une complémentarité englobante qui se matérialise par une coopération des différentes associations pour la mise en œuvre de projets d’intérêt collectif et pour l’entretien de biens communs. Les tensions conflictuelles bloquantes ici sont transformées en tensions conflictuelles stimulantes par un management participatif des projets, la valorisation symbolique de ceux qui font toujours mieux et l’implication de concurrents potentiels dans les mêmes projets pour mutualiser la responsabilité sur les résultats, le tout étant encadré par un quasi-contrat social faisant que chacun soit égal à tout le monde en matière de droits et de devoirs.

Le village d’Iguersafène a pu réaliser son idéal grâce aussi à l’implication féconde des universitaires qui aident à prendre de la distance par rapport à sa propre expérience pour l’interroger et penser son perfectionnement, à l’émancipation plurielle de ses femmes qui participent à la prise de décision, à la mise en œuvre des projets et à l’animation territoriale et au travail de sensibilisation et de formation des villageois dans et pour l’action associative.

D’autres villages de Kabylie se servent de l’expérience du village d’Iguerfène comme terrain d’apprentissage pour relancer ou consolider leur dynamique de développement autogéré par l’action associative, mais ce sont des fragments de cette expérience qui font objet d’apprentissage et de diffusion. Peut-être faute d’avoir un retour réflexif qui puisse les aider à saisir la totalité de l’expérience ? C’est ce qui fait l’utilité de ce travail.

Mohamed-Amokrane ZORELI

Enseignant-chercheur en sciences économiques
Faculté SEGSC Université de Bejaia 06000 (Algérie).
Adresse électronique : Zoreli.univbejaia@gmail.com

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Notes de bas de page

[1] Ce travail est une version révisée d’un travail présenté sous la forme d’une communication au colloque international « Economie sociale et Solidaire dans un contexte de multicuturalité, diversité et développement territorial », qui s’est déroulé les 15, 16 et 17 Un effort de déculturation a été subi notamment durant l’invasion arabe, la colonisation française et, à un degré moindre, la colonisation turque, d’après Gaid M. A ce sujet cf. l’un des ouvrages de cet auteur : (1991). Avril 2015 à Mendoza (Argentine).

[2] Région contenant la population autochtone d’Algérie parlant le Kabyle, la Kabylie est difficile à délimiter géographiquement avec exactitude, étant donné que les subdivisions administratives ne correspondent pas aux réalités socioculturelles. Cependant, nous souscrivons à cette présentation de Camille Lacoste-Dujardin : « Les Kabyles sont d’abord des imesdourar « montagnards », ce dont ils sont fiers. Tamourt leqbayl, le « pays des Kabyles » ou la « patrie kabyle » et la « terre kabyle » tout à la fois, à laquelle ses habitants sont très attachés, est en effet un ensemble montagneux, la Grande Kabylie, très densément peuplé (en moyenne 200 hab./km2) qui, à une cinquantaine de kilomètres à peine à l’est d’Alger, s’étend sur un peu plus de 200 km d’ouest en est et une centaine du nord au sud. Je distingue ici de cette Grande Kabylie les « Petites Kabylies » qui lui font suite et comprennent, vers l’est, les massifs de Jijel, des Babors et, vers le sud, la région de Bordj Bou Arreridj, plus arabisés. Et je considère que la région à l’ouest de Béjaïa fait partie de la Grande Kabylie. Bordées au nord par la Méditerranée, les montagnes de la Grande Kabylie surplombent vers le sud, par la haute sierra calcaire du Djurdjura, la large vallée de l’oued Sahel-Soummam, qui rejoint, au nord, la côte méditerranéenne au port de Béjaïa ». (Lacoste-Dujardin, 2001, p. 58-59).

[3] D’après Pénin, Gide aurait répété plus de cent fois « l’affirmation […] selon laquelle une expérience sociale qui réussit a plus de signification que cent qui échouent » (p. 68)

[4] Dans un premier temps, en 2014, nous avons administré un questionnaire aux responsables associatifs du village, contenant des questions directes liées aux caractéristiques du village, à ses structures associations et aux projets concrétisés et leur mode de réalisation. Nous avons également exploité des témoignages à chaud des villageois sur leurs activités associatives. Dans un deuxième temps, entre le mois de février 2017 et le mois de juin 2018, nous avons réalisé une série d’entretiens avec les acteurs associatifs du village sous forme de recherche participative dans le cadre de la conception, la préparation et la mise en œuvre d’un projet de séminaire sur l’économie solidaire. Des précisions supplémentaires ont été demandées aux acteurs associatifs du village durant le mois de novembre 2018.

[5] Sachant qu’il y a en Kabylie une constellation de cas de réussite du travail associatif, nous considérons que le cas de ce village y constitue l’idéal possible de toute la société kabyle par l’importance de ses projets, la diversité de ses acteurs et le degré d’autonomie de financement et de décision de ses activités.

[6] L’expérience de tri sélectif, de compostage et de valorisation des déchets du village d’Iguersafène, la première en Kabylie, s’est diffusée dans plusieurs localités. Le village a servi de terrain d’apprentissage et les acteurs du village se sont faits formateurs bénévoles pour plusieurs autres villages, comme ceux des communes de Bouzeguène et de Yakourène de la wilaya de Tizi-Ouzou et des communes d’Aith Maouche et de Barbacha de la wilaya de Bejaia. Il y a quelques villages qui ont bien réussi leur apprentissage, puisque, dit Mourad, « ils sont venus à Iguersafène pour apprendre et maintenant ils ont dépassé l’expérience d’Iguersafène en la perfectionnant ».

[7] Cette loi fixe les membres fondateurs au nombre de dix pour les associations communales et les comités de village et de quartiers, quinze pour les associations wilayales, issues de deux communes au moins, vingt et un pour les associations inter-wilayales, issues de trois wilayas au moins, vingt cinq pour les associations nationales, issues de douze wilayas au moins. Un dossier constitutif à déposer auprès d’administrations compétentes est nécessaire et un partenariat avec une association, ONG, institution ou fondation étrangères sans l’autorisation des autorités compétentes est interdit.

[8] A titre illustratif, en 2014, dans la wilaya de Tizi-Ouzou (équivalent d’un département français), qui compte près de 1 142 991 habitants, 67 communes et 500 villages, il y a 5178 associations tous caractères confondus, d’après le chef de service de la réglementation générale (DRAG) de la wilaya,1394 comités de villages et de quartiers, 860 association à caractère culturel, 678 associations sportives, 759 associations religieuses, 322 associations de prise en charge des handicapés, 136 associations de la jeunesse et de l’enfance, 116 associations scientifiques et 50 associations environnementales ; « au premier trimestre 2014, précise ce responsable, près de 25 nouvelles associations ont eu leur agrément ».

[9] Un intrépide qui, pour échapper à l’exigüité de la maison familiale, avait osé dire qu’il allait y déménager, « il s’est vite rétracté, parce que, raconte Rafik, son frère ainé l’a interpellé, lui demandant comment pouvait-il penser à déshonorer la famille » ; ne pas habiter dans la maison familiale, construire dans la propriété des ancêtres était en effet, dévalorisant pour toute la famille.

[10] Pour montrer l’importance de ce projet, soulignons que les villages qui comptent sur l’Etat sont alimentés en moyenne pendant trois heures tous les quinze jours.

[11] L’association Alma-Vert a acquis un compacteur à 400 000 DA en 2016. Pour payer le prix, « le comité du village a prêté l’argent nécessaire à l’association, par la suite on lui a remboursé la somme, précise Mourad ».

[12] Les déchets en plastique type PE sont cédés à 30 DA le Kg, type PET à 20 DA le Kg et les déchets en aluminium à 15 DA le Kg.

Numéros

L’OUTSIDER OU L'HISTOIRE DE JÉROME KERVIEL : UN EXEMPLE D'APPORT DU CINÉMA À UNE ANTHROPOLOGIE DES MARCHÉ FINANCIERS

Thierry SUCHÈRE

INTRODUCTION

Auteur de Virtue, fortune and faith: a genealogy of finance [2005], l’anthropologue M de Goede propose une histoire intellectuelle des marchés financiers dans les pays occidentaux. Elle rappelle qu’il a pu exister une conception ancienne ancrée tant dans l’opinion publique que dans le monde de la culture qui voit dans la finance une activité passablement irresponsable. Les marchés de capitaux n’existent pas à l’état de nature. Au XIXe siècle, nos sociétés débattent pour savoir s’il faut autoriser ou non ces nouvelles institutions. En France, ce débat a son prolongement dans le roman de Bourse du XIXe siècle. On pense à des romans, nouvelles… tirés des œuvres d’Honoré de Balzac, Émile Zola, Alexandre Dumas fils, Guy de Maupassant… (cf. Relfait C. [2007], Suchère T. [2017], [2016]). Les Bourses de valeurs sont appréhendées sous l’angle de la morale moyennant un rapprochement entre le jeu d’argent et la spéculation. Réaliser une bonne opération boursière est une affaire de chance ou le résultat d’un puff (une arnaque) mené par des spéculateurs filous au détriment de l’épargnant moyen.

En France, le dernier des grands romans de Bourse est probablement L’Argent [1891] d’Émile Zola. Dans sa thèse intitulée Les scandales financiers, naissance et déclin d’une forme politique [2003], le sociologue Damien de Blic défend l’idée d’un déclin des approches critiques portant sur la finance, symptôme d’un rapport entre la société à l’argent qui tend à se normaliser. Dans sa conclusion, il cite le critique littéraire André Wurmser « On ne parle plus d’argent. L’argent a perdu toute valeur, littéraire s’entend, tout pouvoir d’inspiration. Le romancier contemporain qui prendrait la Bourse pour cadre aurait sont petit succès de curiosité… mais qui romance le pouvoir de l’argent ? Qui fait de l’argent l’armature de son œuvre ? Quel argent ? » (De Blic D. [2003], p. 624). Des romans et des bandes dessinées de parution récente traitent de la finance, mais ils sont loin de marquer leur époque du fait de leur faible qualité littéraire (cf. les romans de Paul-Lou Sulitzer Money [1980], Cash [1981], Fortune [1982] ou la bande dessinée Largo Winch [1990] du scénariste Jean Van Hamme et du dessinateur Philippe Frank…).

A l’opposé, nous défendons l’idée que le regard critique porté par les arts, la culture… sur le monde de la finance, de l’argent n’a pas disparu. Le grand public passe simplement plus de temps à regarder les écrans de cinéma, télévision, ordinateur… Contemporain de l’émergence du capitalisme actionnarial, le film Wall-Street [1987] d’Oliver Stone est le premier d’une longue liste de films récents qui traitent de la Bourse, ses acteurs et leurs pratiques. Parmi les plus connus, on peut citer Le loup de Wall Street [2013] de Martin Scorsese, The Big Short : le casse du siècle [2015] d’Adam McKay ou encore Money Monster [2017] de Jodie Foster… Ces films du XXIe siècle sont les héritiers du roman de Bourse du XIXe siècle. Ici, nous analyserons L’outsider du réalisateur Christophe Barratier paru sur nos écrans en 2016. Notre choix se justifie par le fait qu’il traite d’un fait divers récent dont les Français ont beaucoup entendu parler sans pour autant avoir les moyens d’approfondir parce qu’il s’agit de quelque chose de complexe ou rendu volontairement complexe par un monde de la finance qui ne souhaite pas nécessairement qu’on y regarde de trop près. Avec ce papier, on se propose de montrer qu’avec ce film, nous disposons là d’une illustration pertinente à destination du grand public du système des relations professionnelles caractéristiques de l’univers de la finance.

LE RÉSUMÉ DU FILM

Le film L’outsider résume la période qui va de l’embauche de Jérôme Kerviel par la Société Générale jusqu’à sa mise à pied suite à la découverte de ses écarts de conduite. Il parle des origines modestes de Jérôme Kerviel. En 2000 et après un parcours universitaire classique en sciences économiques, Kerviel entre à la Société Générale par la petite porte. Il est affecté au middle office. Il automatise des calculs à réaliser quotidiennement (des macros sur Excel) et dont la salle de marché a besoin pour connaitre sa position au jour le jour. Il est repéré par un responsable de desk[1] : Fabien Keller (Alain Declerck). En 2002, il est promu assistant trader. S’ensuit une période probatoire de trois ans au cours de laquelle il apprend le métier et gagne la confiance de l’équipe de trading. En 2005, il obtient sa licence de trading.

En janvier 2008, la Société Générale est prise dans la crise des subprimes et perd 2,1 milliards d’euros. La banque centrale (l’autorité de régulation) demande aux banques françaises un rapport sur leur situation financière, leurs engagements sur les marchés… Un contrôle interne révèle que la banque aurait été victime des agissements d’un de ses salariés. Trader vedette, Jérôme Kerviel a dépassé les limites d’engagements qui lui étaient imparties. Il a masqué des prises de risque par ailleurs très rémunératrices en passant des écritures portant sur des opérations fictives dans la base de données de la Société Générale. La banque sait que le rapport qu’elle doit remettre va être commenté par les médias et scruté par les marchés. Elle prend peur. Le lundi 21 janvier 2008, Jérôme Kerviel est mis à pied. La banque décide de solder toutes les positions de Jérôme Kerviel alors que les conditions de marché ne lui sont pas favorables. Le lundi 21 janvier correspond à un jour férié aux États-Unis. Les investisseurs américains manquent à l’appel. La décision de la Société Générale fait anormalement gonfler l’offre de titres face à une demande atone. La banque perd 5 milliards d’euros (6,5 milliards d’euros dus au débouclage précipité – 1,5 milliards d’euros de bénéfice réalisé par Jérôme Kerviel en 2007 reportés moyennant des opérations fictives sur l’année 2008).

ÉPISTÉMOLOGIE D’UNE ŒUVRE DE FICTION ÉCONOMIQUE.

L’outsider est un divertissement destiné au grand public. Le divertissement porte sur un objet sérieux, le trading, et sur un fait tiré de l’actualité judiciaire : l’affaire Kerviel. Est-ce qu’il est susceptible de nous apprendre quelque chose sur l’économie, l’argent, le monde de la finance… ? Écrire en universitaire sur un film de fiction qui a pour sujet la Bourse suppose de se positionner au moins du point de vue de l’épistémologie. Parmi tous les discours qui ont pour objet les marchés de capitaux (l’article rédigé par un économiste ou un sociologue… mais aussi les fictions que sont le roman, le film…), il faut faire le tri entre le vrai et le faux… Ceci suppose de s’interroger sur le travail d’exploration préalable au tournage du film, les sources mobilisées pour l’écriture du scénario, les précautions prises par le réalisateur au moment du tournage pour rester au plus proche de la réalité.

Sur le plan des sources, le réalisateur Christophe Barratier dit avoir lu tout ce qui a été publié sur l’affaire Kerviel y compris les livres à charge. Pour le scénario, il s’est appuyé sur la première partie du livre de Jérôme Kerviel L’engrenage : mémoire d’un trader [2010]. L’histoire est donc racontée du point de vue forcément subjectif de Jérôme Kerviel. Le réalisateur admet avoir pris quelque libertés pour les besoins de la fiction. Il lui fallait trouver un rythme susceptible de retenir l’attention du spectateur. Aucun des autres protagonistes de l’affaire Kerviel (notamment ses anciens collègues de l’équipe de trading …), n’a souhaité répondre aux questions du réalisateur au moment de l’écriture du scénario afin d’éviter d’avoir à se retrouver en porte à faux vis-à-vis du monde de la finance dans lequel ils travaillent encore, et suite à un accord écrit passé avec leur ancien employeur la Société Générale dans le cadre d’une procédure de licenciement. Christophe Barratier dit avoir également beaucoup lu sur le trading pour préparer son film. Une équipe de consultants spécialisée dans le trading (Krechendo Trading) est intervenue au moment du tournage afin que les acteurs sonnent juste lorsqu’ils jouent le quotidien d’une salle de marché. Le réalisateur dit avoir rencontré deux difficultés majeures. Il lui fallait ne pas prendre le risque d’un procès en diffamation venant de la Société Générale. Il lui fallait également ne pas nuire à Jérôme Kerviel en attente de son procès en appel.

Au final, nous avons là un film qui pourrait être qualifié de réaliste et de naturaliste s’il s’agissait d’un roman. Il est réaliste, le réalisateur s’attachant de près à un travail de décryptage de caractères qu’il n’enjolive pas. De l’avis de Jérôme Kerviel le film « est fidèle d’un point de vue psychologique, tant factuel que psychologique. C’est fidèle à ce qui s’est passé et au personnage, dans sa complexité aussi, que j’ai pu être à l’époque dans le cadre de ce métier. Je trouve que cela reflète bien ce qui s’est passé. Cela reflète bien la psychologie qui était la mienne à l’époque » (cf. le supplément au DVD avec un dialogue entre Jérôme Kerviel et Christophe Barratier, 22mn30 – 22mn45). Il est d’inspiration naturaliste empruntant à la méthodologie anciennement décrite par Émile Zola dans Le roman expérimental (1880) reposant sur un long travail d’exploration préalable de l’univers dans lequel évoluent les personnages de sorte que sont bien rendus par le film les us et coutumes qui gouvernent les salles de marché.

LE PLAN DU PROPOS

Dans une première partie, on montrera que le film recoupe une importante étude faite en sociologie des marchés financiers sur le mode de l’observation participante (Godechot, O [2009], [2001]). Seront notamment mis en évidence : (i) la hiérarchie entre les activités de marché qui rapportent de l’argent et des activités de support qui en coûtent; (ii) le recours à des méthodes d’aide à la décision controversées telles que l’analyse chartiste ; (iii) une équipe de traders qui vit repliée sur elle-même et cultive sa marginalité ; (iv) une intelligence individuelle du marché et des comportements puérils du groupe des traders ; (v) des conflits entre traders et le responsable d’équipe à propos des objectifs à atteindre et de la répartition du bonus. La seconde partie du papier permet d’envisager deux explications à la fois complémentaires et contradictoires aux dérapages de Jérôme Kerviel. En premier lieu, la sociologie (cf. Howard Becker [1963]) voit la déviance comme une activité de groupe. Les traders répondent tant bien que mal à un système d’injonctions contradictoires. Il leur faut respecter les règles fixées par leur employeur qui leur demande de ne pas spéculer versus leur hiérarchie qui leur assigne des objectifs qui ne peuvent être atteints qu’en commettant des actes délictueux au regard des règles qui gouvernent la profession.

La hiérarchie se fait complice si elle fait semblant de ne rien voir parce que cela sert ses intérêts. En second lieu, la psychologie des addictions (cf. Marc Valleur et Christian Bucher [2006], [1997]) voit le trader comme un joueur professionnel qui gagne sa vie en pariant de l’argent et mobilise pour ce faire des savoirs. Chez tous les traders, il existerait un risque de basculement vers une forme de jeu pathologique avec en bout de course le dérapage et la ruine inconsciemment souhaitée signe que la pulsion de mort est bien à l’œuvre.

LA HIÉRARCHIE ENTRE SALARIÉS ŒUVRANT SUR LES MARCHÉS DE CAPITAUX DANS LE CADRE D’UNE BANQUE D’AFFAIRES ET D’INVESTISSEMENT

L’activité bancaire repose sur deux gros segments : la banque de dépôts et la banque d’affaires et d’investissement. La banque de dépôt gère les comptes des particuliers et des petites et moyennes entreprises et les opérations qui y sont liées (la mise à disposition de moyens de paiement, l’obtention et le remboursement de crédit…). La banque d’affaires et d’investissement conseille les grandes entreprises sur le financement de leur croissance, faciliten les restructurations industrielles via les opérations de fusion /acquisition… Elle inclut un pôle d’activités sur les marchés financiers dans lequel œuvrent un back, un middle et un front office (cf. Godechot O. [2001], p. 97-102). Au front office, se trouvent les personnels qui négocient des titres sur les marchés financiers, placent l’argent de la banque et des clients… Le middle et le back office sont sur des activités de support moins prestigieuses. Le middle office regarde si les limites d’engagement prévues dans le contrat que le client (la contrepartie) signe sont respectées, si sont respectées les limites d’engagement de chaque trader, demande confirmation portant sur les opérations réalisées aux nom du client, effectue le rapprochement entre la confirmation signée par le client et les mouvements de fonds et de titres, mesure en fin de journée les profits et des pertes dus à l’activité des traders sous la forme d’un calcul dit de valorisation. Le back office est vu comme le dernier maillon de la chaîne. Il recouvre des actes administratifs et techniques : l’informatique, la comptabilisation des opérations avec les clients, la facturation, les encaissements et les décaissements…

Entre ces trois composantes, prévaut une hiérarchie qui s’explique à un premier niveau par le fait que le middle et le back viennent en appui / renfort du front office. Le front office est un client important qu’il faut servir avec célérité. Aux personnels du middle et back office, on ne demande pas de comprendre la stratégie du trader. «Kerviel affecté au middle office : Voilà le travail. Les cours sont à jour. Les traders sont contents et trader content égale trader pas chiant. Une collègue du middle office : Jérôme, il y a ton pote Keller du trading qui vient d’appeler. Il a l’air bien énervé. Kerviel : Ok, bien je le rappelle. La collègue : Non, non, il veut te voir en salle. Kerviel : En salle ? Mais qu’est-ce qu’il a encore ? La collègue : Tu crois qu’il a pris le temps de m’expliquer » (Barratier C. [2016], 5mn07 / 5mn17). La hiérarchie s’explique par le découpage qui résulte d’une vision de l’entreprise propre au contrôle de gestion en termes de centre de profit et centre de coût. Les traders rapportent de l’argent à la banque alors que le middle et le back office en coûtent. On peut penser qu’il y a là une contradiction génératrice de dysfonctionnements pour la Société Générale qui vante les mérites de son système de contrôle comme étant l’un des plus performants au monde et le traite parallèlement comme source de dépenses improductives.

La hiérarchie entre salariés se perçoit dans la façon qu’a chacun d’occuper l’espace de travail. Au cours des années 2000, la Société Générale occupe deux tours du quartier de La Défense qui comportent respectivement 36 et 37 étages. La salle des marchés est située au 21ème étage. Les demi-dieux de la finance tutoient les sommets de l’Olympe. Le middle / back office sont localisés aux étages inférieurs. La hiérarchie est perceptible dans la façon dont les traders s’adressent aux personnels du middle / back office. Elle est empreinte au mieux d’une forme de condescendance. Au pire, les insultes fusent. « Un trader : C’est toi que je viens d’avoir au téléphone ? Kerviel : Pourquoi ? Le trader : Je ne sais pas qui est l’abruti qui t’a recruté, mais écoute-moi bien : Nous, on rapporte du fric. Vous, vous en coûtez. Alors tu fais ce que je te demande comme je te le demande. Kerviel : Écoute, tu le prends comme tu veux, mais moi je sais qu’ils sont bons mes chiffres. Le trader : Et moi je te dis que c’est de la merde. Alors tu te retires les doigts du cul que j’entende le plop. Kerviel : Eh, mais trader ou pas trader, personne ne me parle comme ça. Le trader : Ah bon. Eh bien, c’est pourtant ce que je viens de faire » (Barratier C. [2016], 9mn25 / 9mn46).

LES MÉTHODES UTILISÉES PAR LES TRADERS POUR LES AIDER DANS LA PRISE DE DÉCISION

Dans son livre, Olivier Godechot fait le tour des savoirs et techniques mis en œuvre par les traders pour prendre position sur les marchés financiers (cf. Godechot O. [2001], p. 189-241) : la modélisation mathématique, l’analyse de l’information économique et le chartisme (ou analyse de graphe)… Il utilise l’expression de « bazar de la rationalité » pour évoquer l’image d’une caisse à outils dans laquelle chaque trader est libre de puiser la technique qui lui convient le mieux, celle qu’il maîtrise, celle en laquelle il croit… pour l’aider dans sa prise de décision. Le chartiste est celui qui a le regard exclusivement tourné vers le marché. Il suit des courbes qui reflètent comment la foule qui fait le marché réagit aux événements. Face à des événements similaires, la foule réagit souvent de la même façon. On gagnera contre le marché si l’on est en mesure de deviner un temps avant les autres les points de retournement des courbes qui correspondent à des revirements de l’opinion quant à la valeur d’un ou plusieurs titres : vendre avant que le cours ne chute / acheter avant qu’il ne remonte. Le chartiste déduit les cours futurs de graphiques portant sur les cours passés. On peut lui opposer l’attitude fondamentaliste pour qui le cours des titres reflète ce qui se passe au niveau des entreprises et qui implique de s’intéresser à la comptabilité, au reporting financier… Pour la théorie économique standard, les agents sont rationnels. Ils exploitent toute l’information disponible. Les variations du cours s’expliquent sur la base de ce qui se passe à l’état présent sous la forme d’informations nouvelles portant sur les entreprises, l’état de l’économie… Dans ces conditions, le cours des titres suit une marche dite au hasard au sens d’imprévisible. Personne ne peut prétendre gagner durablement contre le marché parce qu’on ne sait pas comment va évoluer le marché et partant du principe que tous les acteurs ont le même degré de rationalité et exploitent instantanément l’information présente. Pour l’économiste mainstream, le chartisme est une escroquerie qui ne repose sur aucune base scientifique. Pour autant, on va voir que la technique n’interdit pas de gagner beaucoup d’argent pour ce que l’économiste estime être des raisons fortuites.

Dans L’outsider, Jérôme Kerviel nous est donné à voir comme un chartiste : s’aidant de graphiques, il suit l’évolution des cours et le volume des transactions et repère des séquences qui se répètent au cours du temps. Dans le cas des assurances Allianz, il remarque des similitudes entre l’évolution des cours avant le 11 septembre 2001 et ce qu’il observe en août 2005 [2]. Il s’appuie sur cette observation pour fonder une anticipation de prochaine chute des cours des sociétés d’assurance. « Kerviel : Moi je te dis que le marché va gerber (sous-entendu : chuter). Le trader expérimenté : Parce qu’en plus tu te prends pour Mme Irma. Kerviel : Non, non, non. Écoute, j’ai remarqué des fluctuations bizarres sur le cours d’Allianz. Le trader expérimenté : L’assureur ? Kerviel : Ouais. Du coup, j’ai épluché les historiques et puis aussi ceux de grands groupes d’assurance. Le trader expérimenté : Et ? Kerviel : Eh bien, il se trouve que les cours d’aujourd’hui sont presque les mêmes que ceux de certaines semaines de 2001. Le trader expérimenté : Lesquelles semaines ? Kerviel : Celles qui précèdent le 11 septembre. Tu connais la suite. Le trader expérimenté : D’accord. Je ne sais pas ce que tu prends comme drogue, mais il faut que tu arrêtes très vite. Sérieux » (Barratier C. [2016], 33mn16 / 33mn44). Jérôme Kerviel est vendeur à terme à un prix défini à l’avance de titres Allianz Assurances. Il est short puisqu’il ne possède pas le titre qu’il se propose de vendre à l’échéance. Il parie sur une chute du cours du titre Allianz Insurances. Au moment du dénouement de la transaction, Jérôme Kerviel devra se procurer ce titre au cours du jour. L’opération est gagnante si le prix a baissé. En août 2005 ont lieu quatre attentats dans les transports publics de la ville de Londres qui plombent les comptes des sociétés d’assurance. Jérôme Kerviel réalise un premier gros coup engrangeant 500 000 euros de bénéfice là ou tous les autres traders de la salle des marchés perdent de l’argent.

Le film L’outsider montre qu’intervient, en plus de l’analyse de graphe et dans la décision du trader, du feeling. Au cours d’une séquence du film, Jérôme Kerviel discute avec les responsables de desk de ses objectifs futurs et de son bonus pour l’année en cours : «Un responsable : D’où cela t’es venue cette idée de jouer sur le photovoltaïque ? Fabien Keller : Il a un flair de labrador. Si tu le vois renifler un navet, tu peux être sûr que le cours du navet va flamber » (Barratier C. [2016], 54mn39). Pour gagner de l’argent à la Bourse, il suffit donc de vendre au plus haut et d’acheter au plus bas. Tout le problème est ensuite de déterminer ce qu’on entend par le plus haut versus le plus bas. Dans son livre, Olivier Godechot considère que le flair ou le feeling sont l’apanage des traders avec beaucoup d’ancienneté. Avec le temps, ils ont acquis des réflexes, disposent dans leur tête d’ordres de grandeurs qui leur disent quoi faire et à quel moment. On pense à l’image du vieux viticulteur qui sait exactement quand il faut récolter le raisin ou tailler la vigne.

UN GROUPE DE TRADERS QUI CULTIVE L’ISOLEMENT ET SE COMPLAIT DANS UNE FORME DE MARGINALITÉ

Dans l’univers de la finance, l’informatique a mis fin au marché à la criée. Autrefois, y intervenaient des agents de change qui travaillaient pour des agences de courtage concurrentes. Ils se rencontraient quotidiennement, se connaissaient, formaient une petite communauté (cf. Godechot O. [2001], p. 41-75). Dorénavant, le marché est présent devant le trader sous la forme de chiffres qui défilent sur son ordinateur. Derrière ses chiffres, on devine d’autres traders employés par d’autres banques qui passent des ordres d’achat et de vente. Ils n’ont ni identité, ni visage et le trader ne les rencontrera peut-être jamais (sauf à changer d’employeur). Les économistes hétérodoxes (cf. Keynes JM. [1936], Orléans A. [1999]) considèrent une rationalité qui se décline d’abord sous une forme stratégique : le trader s’intéresse à ce que les autres acteurs du marché pensent être la valeur du titre. Tous les traders sont dotés du même degré de rationalité. A un niveau supérieur, le trader anticipe ce que les autres traders anticipent. La récursivité infinie des anticipations implique une rationalité autoréférentielle. Le regard du trader se focalise non pas sur la situation des entreprises mais sur ce qu’en dit le marché. Placé devant son écran, le trader parie contre ou dans le même sens que le marché vu comme un agent représentatif. Il lui prête des intentions, des désirs, des pensées.

Le trader parle à son ordinateur comme à un être vivant (cf. Godechot O. [2001], p. 114-118). Dans L’Outsider, Jérôme Kerviel parie donc à l’inverse du marché sur la chute du cours du titre de la société d’assurance Allianz. Jérôme Kerviel se ronge les ongles, croise les doigts pour conjurer le sort et adresse une prière à l’ordinateur : « Vas-y, s’il te plaît » (Barratier C. [2016], 32mn40). La séance de Bourse suivante le voit se lancer, les larmes aux yeux, dans une série d’incantations face à son écran : « Casse-toi la gueule. Descends, descends. Casse-toi la gueule, putain » (Barratier C. [2016], 34mn12). Il triomphe lorsqu’ont lieu les attentats de Londres entraînant la chute des cours de titres de la société d’assurance. « Kerviel parlant à l’ordinateur / au marché : Voilà, voilà. Je le savais. Prends ça dans ta gueule. C’est bon ça. Casse bien la gueule ma chérie. Voilà. Gerbe tout ce que tu veux ma belle. Gerbe, gerbe, gerbePutain, j’adore ça » (Barratier C. [2016], 37mn46 / 38mn13).

Au travail, Jérôme Kerviel n’entretient des relations avec des êtres humains, qu’avec ses collègues de la salle de marchés de la Société Générale. Il y a bien sûr les gens qui travaillent au middle et au back office sauf qu’il ne les rencontre physiquement qu’occasionnellement. Les demandes du front office se font presque toujours par téléphone, mail… Les personnels du middle et back office ont peu l’occasion d’entrer dans la salle des marchés. «Keller : Bon, tu voulais quoi toi ? Kerviel : Je suis Jérôme du middle. Keller : Qu’est-ce que tu fous là si tu es du middle ? Kerviel : Bah, je ne sais pas. Tu m’as appelé alors moi je suis là. Je… Keller : Ah oui, oui, viens voir. C’est toi qui as fait cela ? Kerviel : Il y a un problème ? Keller : Non, au contraire, pour une fois qu’un type du middle nous fait gagner du temps, je voulais le rencontrer. Tu ressembles à rien, mais tu as l’air serviable toi » (Barratier C. [2016], 6mn34 / 6mn47). Confiné à la salle des marchés et restant entre soi, le groupe des traders évolue dans une forme d’isolement / marginalité par rapport au reste de la banque et au monde.

DES COMPORTEMENTS DU GROUPES DES TRADERS QUI CONFINENT A L’IMMATURITÉ

Alors que les traders sont censés incarner la rationalité économique, ils font preuve dans le quotidien d’une certaine forme d’immaturité. Dans son livre, Olivier Godechot parle du relâchement qui prévaut dans la salle de marché. L’outsider donne à voir des traders qui entre deux séances de Bourse jouent au ballon. Les conversations sont parfois vulgaires voire sombrent dans le scatologique. « Keller en pause et qui arpente la salle des marchés : Tout ce pognon qui rentre chaque jour, c’est presque lassant. Keller à un autre trader : Je te pique l’Équipe, je vais aller le lire aux chiottes. Je vais faire caca lentement, très lentement. L’autre trader : Arrête ! Un second trader : Tu sais pourquoi les Belges prennent toujours un fusil quand ils vont aux chiottes ? » (Barratier C. [2016], 35mn21). La familiarité et le relâchement s’expliquent par le fait qu’on est entre soi sous-entendu entre traders sortant des mêmes grandes écoles, naviguant dans le même milieu social et membres d’une même équipe au contour restreint… Une séquence laisse à voir un trader qui se voit imposer par les membres de son équipe un gage pour avoir essuyé une perte boursière : avaler les yeux bandés ce qu’on lui met dans la bouche qui se révèle être un poisson rouge vivant. On pense aux séances de bizutage qui avaient autrefois cours dans les grandes écoles et qui avaient pour objectif déclaré de cimenter le groupe.

Le trading est un milieu très masculinisé [3]. Fatalement, les conversations tournent autour des prouesses sexuelles imaginaires des uns et des autres comme chez les adolescents, les militaires en permission… La femme est vue uniquement comme un objet sexuel. Une séquence du film montre Jérôme Kerviel assis en fin de journée à la terrasse d’un café. Il remarque une collègue travaillant au back office à la Société Générale. La discussion s’engage avec ses collègues masculins. « Kerviel : L’autre fois, je l’ai vue avec Keller. Tu crois qu’il se l’est tapée ? Un trader : C’est un blague ou quoi ? La moitié de la salle lui est passée dessus. Kerviel : Sans déconner. Un autre trader : Ah ouais. C’est la plus grosse nympho de la Sogé mec. Kerviel : Putain, c’est dingue. On ne croirait pas. Je ne la voyais pas du tout comme cela. Un trader : Au dernier séminaire à Djerba, je l’ai démontée. Un autre trader : A la dernière soirée chez Ben, un carnage, elle était insatiable. Kerviel : Elle me mate, elle me mate… Le trader : Jérôme, t’es con ou quoi ? Bien sûr qu’elle te mate … Le trader : Mais t’es con ou t’es con. Je te dis que les traders, elle adore ça. Elle attend que çà. Kerviel : Genre là, j’y vais. Le trader : Tu as tapis rouge là. Fonce… Kerviel part tenter sa chance. Le trader à un de ses collègues : Regardez, regardez. Je l’ai chauffé sur Sofia. Je lui ai fait croire que c’était une pute. Kerviel revient après avoir pris le contenu d’un verre de bière en pleine figure : Ah, les gros bâtards. Putain, vous êtes vraiment trop cons » (Barratier C. [2016], 41mn10-43mn24).

Plusieurs séquences de film tournent autour de sorties hebdomadaires qui s’imposent aux membres de l’équipe de trading. Les traders se retrouvent dans un bar topless à boire du champagne millésimé (et donc pas n’importe quel alcool) entourés de danseuses aux seins nus. Sexualité et alcool font bon ménage. Le responsable de desk Adrien Keller y voit là un moyen de faire retomber la pression qui entoure le trader dans l’exercice de son métier. Les traders sont en compétition sur la répartition du bonus et dans le même temps, ils sont censés travailler ensemble et être solidaires du résultat de la salle des marchés. Il faut bien trouver un moyen pour ressouder l’équipe et un exutoire. Une seule séquence laisse entrevoir un courtier indépendant qui ingurgite de la cocaïne, façon pour le réalisateur de montrer une des réalités de la profession.

CONFLITS ET NÉGOCIATIONS ENTRE TRADERS ET RESPONSABLE DE DESK SUR LES OBJECTIFS A RÉALISER ET LE BONUS INDIVIDUEL

Dans son livre, Olivier Godechot parle de la gouvernance de la salle des marchés (cf. Godechot O. [2001], p. 152-167). L’auteur décrit des négociations annuelles imbriquées les unes dans les autres. Le responsable de la salle des marchés négocie d’abord avec les dirigeants de la banque le profit à réaliser par la salle des marchés pour l’année en cours et la part du profit qui servira à rétribuer la salle des marchés. Le responsable de la salle des marchés négocie ensuite avec chaque responsable l’objectif du desk. Sont pris en compte les types de produits dont sont porteurs les desks, lesquels sont plus ou moins complexes, le caractère plus ou moins concurrentiel des marchés sur lesquels évoluent les desks… toutes ces choses qui rendent l’atteinte de l’objectif plus ou moins facile. L’objectif du desk est ensuite divisé en sous-objectifs que devra chercher à atteindre chacune des personnes travaillant pour le desk. Concernant le bonus, chaque chef de desk a une enveloppe qu’il répartit entre les membres de son équipe en tenant compte de ce qu’il estime être le mérite de chacun d’eux. Il se rémunère sur la partie restante.

Le film L’outsider relate la première négociation entre Jérôme Kerviel et son chef de desk. En 2006, Kerviel réalise 12 millions de résultat pour un objectif de 5 millions d’euros. Il en sera quitte pour faire 12 millions de résultat au cours de l’année 2007. Intervient ensuite la négociation sur le bonus qui se conclut sur 60 000 euros qui constituent la part variable de la rémunération de Jérôme Kerviel : 0,5% du total des profits que Jérôme Kerviel a réalisés pour le compte de la Société Générale. L’échange est inégal. Les traders n’ont pas connaissance du montant de l’enveloppe mise à disposition du chef de desk. A la Société Générale, les traders ne sont d’ailleurs pas autorisés à communiquer sur leur bonus respectif. Il s’agit là d’une faute professionnelle qui peut leur valoir le licenciement. Olivier Godechot note que : « La situation de chef de desk est très stratégique dans la chaîne de distribution du bonus. Car celui-ci peut, par diverses manières, à la fois gagner une part importante de bonus en négociant avec son chef de salle plus habilement que les autres chefs de desk la fixation des objectifs, mais aussi parce que ce dernier peut s’approprier de multiples façons les profits engendrés et dévolus à ses opérateurs» (cf. Godechot O. [2001], p. 157). De fait, tout ce qui n’est pas distribué aux traders est pris par le chef de desk. La part de Kerviel est donc minorée pour permettre à son chef de desk de gagner plus.

Intervient l’année suivante une seconde négociation entre Jérôme Kerviel et son chef de desk. Jérôme Kerviel annonce 55 millions de résultat pour un objectif de 12 millions d’euros. Parallèlement, il a une proposition pour aller travailler à Wall-Street. Pour le chef de desk, il s’agit d’éviter de le laisser filer chez un concurrent. «Un des responsables hiérarchiques de Kerviel : Tes résultats sont 10 fois supérieurs à ceux de tes petits camarades. Alors laisser partir un type qui fait 55 millions de chiffre par an, c’est limite une faute professionnelle » (Barratier C. [2016], 1h21mn). Jérôme Kerviel demande 600 000 euros de bonus. Sa direction ne lui accorde que 300 000 euros. Parallèlement, on lui propose de devenir chef de desk. On est tenté de voir le verre à moitié plein avec 400% d’augmentation de la part variable versus le verre à moitié vide avec une part du bénéfice attribué à Jérôme Kerviel qui reste stable (0,5%). De l’avis du trader expert qu’est Fabien Keller « 300 000 euros pour un résultat de 55 millions, c’est une blague. C’est un bonus de millions au bas mot. Tu te rends compte combien eux, ils vont se goinfrer sur ta gueule ? » (Barratier C. [2016], 1h22mn). Dans son livre, Jérôme Kerviel explique qu’au cours de cette même année 2007, son responsable direct a touché un bonus de 700 000 euros alors que le responsable de l’ensemble de la salle des marchés engrangeait un bonus de plus de 2 millions d’euros. Conclusion que nous empruntons à Olivier Godechot qui fait parler un trader dans le cadre de son enquête de terrain : « Les gens sont là pour l’argent et ils sont pas là pour… Ils donnent jusque ce qu’il faut pour que tu sois content et que tu ne sautes pas non plus au plafond, mais ils donnent aussi juste ce qu’il faut pour pas avoir de problèmes » (cf. Godechot O. [2001], p. 157).

L’APPORT DE LA SOCIOLOGIE : LA DÉVIANCE VUE COMME UN PROCESSUS OU COMMENT ENTAMER, PUIS PROLONGER UNE CARRIÈRE D’OUTSIDER (les travaux de Howard Becker [1963])

Le titre du film comprend une référence implicite au titre du livre d’Howard Becker Outsiders : étude de sociologie de la déviance [1963] sans que l’on sache si le réalisateur Christophe Barratier l’a lu et s’en est inspiré. Pour Howard Becker, la déviance intervient lorsque l’individu transgresse une norme, une règle, une loi… qui régule les comportements du groupe social dont il fait partie. Howard Becker voit la déviance comme un processus. L’individu est initié à la transgression par plus expérimentés que lui. A supposer que la personne en retire un bénéfice… intervient éventuellement une seconde phase qui voit l’individu faire de la déviance un trait régulier de comportement. Il apprend notamment à gérer les ennuis que pourrait lui valoir sa déviance, à les éviter… La sociologie d’Howard Becker se veut interactionniste étudiant « toutes les parties engagées dans une situation ainsi que leurs relations ». Howard Becker nous demande de nous intéresser au travail de construction de la règle… et donc aux prescripteurs qu’il appelle les entrepreneurs de morale. Il nous demande de regarder la façon dont le groupe se comporte quand il prend conscience qu’une règle est violée par un de ses membres. Plusieurs configurations sont envisageables : (i) L’individu peut suivre la règle ; (ii) Il peut la transgresser ; (iii) Il peut suivre la règle et être accusé à tort d’avoir violé la règle ; (iv) Il peut la transgresser et ne pas être pris ; (v) Il peut transgresser et être pris la main dans le sac. L’absence de réaction s’explique par le fait que la transgression sert objectivement les intérêts du groupe. Dans Outsiders, Howard Becker parle d’étiquetage de la déviance. Toutes les transgressions ne sont pas forcément découvertes. Le groupe ne réagit pas systématiquement à toutes les formes de déviance. Tous les écarts de conduite ne sont pas rapportés à l’opinion publique. Pour qu’une personne soit considérée comme déviante aux yeux du grand public, il faut que quelqu’un s’en aperçoive et ait intérêt à crier au voleur. La personne devient ensuite stigmatisée : elle ne pourra plus reprendre son activité à la même place et dans des conditions normales.

UNE EXPLICATION DE MALVERSATIONS DE JÉRÔME KERVIEL PAR LA SOCIOLOGIE DE LA DÉVIANCE.

L’initiation de Jérôme Kerviel à la déviance s’opère par contact avec un trader plus expérimentés : son supérieur hiérarchique. Dans sa communication à destination des clients, la Société Générale se défend de spéculer sur les marchés de capitaux et encore moins avec son propre argent. Elle réalise des opérations à la demande des clients plaçant leur argent. Toutefois et en interne, la banque tolère que ses propres traders spéculent a minima avec l’idée de se refaire lorsqu’ils se font arbitrer. Une séquence montre Fabien Keller initiant Jérôme Kerviel à la spéculation en compte propre violant de façon parfaitement consciente les règles que la banque demande pourtant à ces traders de respecter : « Kerviel : Je me suis fait arbitrer. Il y a 100 000 en fumée. Keller : Bon, tu te calmes, tu respires…. Kerviel : Ah je respire, t’es marrant et on fait quoi après ? J’ai respiré là. Keller : Après tu rembourses. Kerviel : Comment ça, je te rembourse ?… Kerviel : T’as pris 1000 euros stocks. C’est qui le client en face ? Keller : Il n’y a pas de client en face… Kerviel : Attends, comment ça, il n’y a pas de client en face ? Tu le sors d’où le fric ? Keller : Des caisses de la banque. Assis-toi, tu vas comprendre. Je spécule sur la hausse ou la baisse du marché. Si je pense qu’il va monter, j’achète. Si je pense qu’il part à la cave, je vends. Ça s’appelle un spiel (le jeu en allemand).Kerviel : Attends, tu es sûr de ton truc ? Keller : Non, c’est à qui est bon. Allez. Plus ça monte, plus je les revends cher et plus je me fais du fric. Kerviel : Oh la vache, ça monte là. Attends, tu as eu une info ? Keller : Non, juste du feeling …. Keller : Eh bien voilà, tu viens de faire ton premier spiel. Kerviel : Ouah, c’est bonnard ton truc là. 100 000 balles en moins de 10 minutes. Keller : Ouais, tu pouvais aussi les perdre en moins de 10 minutes. Kerviel : En tous cas, merci, je t’en dois une. Keller : Non, non, de rien, dans la catégorie, faut pas la faire, mais on le fait quand même, c’est un grand classique. Kerviel : T’en as d’autres des comme ça ? Dans ta catégorie là… ? Pff (soupir d’aise de l’acteur)… 100 000 balles ! » (Barratier C. [2016], 28mn34 / 30mn14).

La déviance suppose une défaillance des organes de contrôle de la banque dont on ne sait pas si elle est voulue ou au contraire involontaire. La banque entend maîtriser les prises de position de ses traders quand ils spéculent. Elle prescrit une limite d’engagement qui s’applique à chaque desk. En 2006-2007, elle était de 125 millions d’euro. La limite porte sur le volume de placements réalisés par le desk sur les marchés et non sur un volume des pertes potentielles lequel est nécessairement inférieur. La limite du desk se décline ensuite sous la forme d’une limite qui incombe à chaque trader et qui tient compte de son expérience, de ses résultats… En 2006, Jérôme Kerviel avait le droit de placer 1 million d’euros. Enfin, les engagements de traders sont dits intradays. A la fin de la journée, il faut que les engagements d’achat ou de vente soient dénoués par une opération en sens contraire de façon à sortir le risque du bilan de la banque. Dans son livre L’engrenage, Jérôme Kerviel explique que tous les chefs de desk ont connaissance en temps réel de qui a dépassé ses limites d’engagement et de l’ampleur de ce dépassement. L’information apparaît directement sur leur écran d’ordinateur. Le chef de desk peut décider de tout bloquer sur le modèle du distributeur automatique de billets face à un client au compte non-approvisionné et qui a dépassé le découvert autorisé.

Une maîtrise par Jérôme Kerviel des systèmes d’information qui lui permet de masquer ses prises de positions illégales[4]. La déviance entraînant si elle est découverte au minimum la réprobation et éventuellement une sanction, il faut être en mesure de cultiver le secret si on la pratique. Jérôme Kerviel a commencé sa carrière à la Société Générale en se voyant affecté au middle office. Promu au front office, il dispose d’une connaissance des systèmes de contrôle de la banque : une disposition qui va le servir lorsqu’il s’agira pour lui d’enfreindre la règle sans se faire prendre. La vision du film L’outsider et la lecture du livre L’engrenage permet par recoupement d’informations la construction d’un tableau qui fait le point année après année sur les objectifs assignés à Jérôme Kerviel par sa hiérarchie, ses résultats déclarés et effectifs, ses limites d’engagement et les niveaux d’engagement qu’il lui a fallu déployer pour parvenir à dépasser les objectifs.

DateLimite
d’engagement
Volume
d’engagement
ObjectifsRésultat
réel
Résultat
déclaré à sa
hiérarchie
20051 million15 millions3 millions5 millions5 millions
20063 millions45 millions5 millions20 millions12 millions
20073 millionsAu minimum deux fois 30 milliards 12 millions1,5 milliards55 millions
20083 millions50 milliards

Pourquoi Jérôme Kerviel ne déclare-t-il à sa hiérarchie que 55 millions d’euros de gains pour l’année 2007 alors qu’il a réalisé 1,5 milliards de résultat ? Jérôme Kerviel est pris dans un tissu de contradictions. S’il déclare la totalité de ses gains, il percevra un bonus plus conséquent. Dans le même temps, il verra ses objectifs pour l’année suivante rehaussés par sa hiérarchie. Il devra renouveler l’exploit. Par le biais de quel mécanisme Jérôme Kerviel parvient-il à masquer une partie de son résultat à sa hiérarchie ? Au quotidien, Jérôme Kerviel entre ses transactions dans la base de données. Pour masquer son résultat, il lui suffit d’entrer de fausses informations dans la base de données à laquelle il a accès. Fin 2007, Jérôme Kerviel a gagné 1,5 milliards d’euro. Dans la base de données, il enregistre 1,45 milliards d’euros d’endettement de la Société Générale auprès d’une contrepartie fictive ou mal renseignée. En 2007, son compte de trader indique un solde positif de 55 millions d’euros. Une contrepartie mal renseignée ou qui n’existe pas signifie que la transaction reste en attente de traitement dans la base de données pendant quelques semaines. Au bout de trois semaines, l’ordinateur conclut à une erreur de saisie.

La transaction fictive est effacée automatiquement. En 2008, son objectif annuel aurait dû être logiquement de 55 millions d’euros. Ayant mis de côté 1,45 milliards d’euros qui réapparaissent en 2008, il sait qu’il a déjà réalisé son objectif avant même que l’année ne commence. « Keller : astuce numéro 2 : Le carpet. Une noisette là, c’est 1 million d’euros. Imagine qu’on te demande d’en gagner cinq sur l’année. Tu cartonnes et en octobre, tu as déjà fait tes cinq barres. Ok ? Objectif rempli. Tout ce que tu vas gagner en plus. Mettons trois. Si tu les déclares, c’est pas cinq qu’on va te demander l’année d’après. C’est huit. Si tu veux être peinard, ces trois-là, tu les mets en réserve sous le tapis. Kerviel : Oh, ok j’ai compris le carpet. Keller : Et tu démarres l’année d’après tranquille avec trois millions d’avance » (Barratier C. [2016], 30mn33 / 31mn13). Enfin comment est-il possible pour un trader de s’engager sur les marchés de capitaux pour 50 milliards d’euros en 2008 alors qu’il n’est autorisé à le faire par son employeur que pour 3 millions d’euros ? Lorsqu’un trader investit 50 milliards d’euros sur les marchés de capitaux, cela ne signifie pas que 50 milliards d’euros sortent des caisses de la banque. Il n’y a de sortie d’argent que pour un montant qui correspond au dépôt de garantie et sur les appels de marge qui découlent de la nécessité pour un investisseur de provisionner lorsqu’il subit une perte journalière. Jérôme Kerviel plaçant 50 milliards d’euro sur les marchés, il estime au préalable le montant des pertes potentielles qu’il encourt avec ce type de placement. Les modèles mathématiques lui prédisent un maximum de 3% de perte en capital : 1,5 milliards d’euros qui correspondent au résultat réalisé en 2007 qu’il a mis de côté après avoir sciemment omis de le déclarer auprès de sa hiérarchie. Au pire, il se retrouvera donc en position équilibrée. Supposons que ces 50 milliards d’euros aient servi à acheter des titres. Dans la base de données, il lui faut rentrer une transaction fictive en sens contraire qui porte sur la vente de titres pour 50 milliards d’euros. Le solde du compte de Jérôme Kerviel apparaît comme étant nul.

La banque préfère fermer les yeux sur les agissements de ses traders tant que ceux-ci lui rapportent de l’argent. Entrant à la Société Générale, Jérôme Kerviel assiste comme tous les nouveaux salariés embauchés au discours de bienvenue de l’as du trading Jean-Pierre Kaplan (Jean-Pierre Mustier responsable du compartiment marché à la Société Générale et qui aurait dû remplacer Daniel Bouton à la tête de la banque s’il n’y avait pas eu l’affaire Kerviel). « La Société Générale est devenue le numéro 1 mondial des activités de marché. Vous avez été engagés pour votre capacité à être performants ensemble… Entrer à la Société Générale, c’est rejoindre les meilleurs parmi les meilleurs… Car nous devons devenir encore plus numéro 1 que numéro 1… Nous devons viser plus haut, toujours plus haut. Nous vous souhaitons la bienvenue mes chers collègues avec une dernière recommandation : sortez des sentiers battus. Comptez sur moi. J’y veillerai » (Barratier C. [2016], 2mn48 / 3mn38). La dernière phrase vaut comme une invitation implicite à désobéir aux règles de bonne conduite qui encadrent les marchés financiers. Dans son livre, Jérôme Kerviel avance l’idée que la hiérarchie est complice au travers du système de management qu’elle instauré et qui pousse les traders à la faute. « La vérité… tenait en une formule : l’existence de zone grise à l’intérieur d’une salle des marchés, à savoir, la connaissance de certaines pratiques par la chaîne hiérarchique qui sans les valider, ni les interdire, laisse par un accord tacite les subalternes agir hors des limites habituelles » (Kerviel J. [2010], p. 158).

Chez les traders, le bonus est la composante principale de la rémunération devant le salaire. Son montant dépend de la capacité du trader à dépasser l’objectif imparti par son chef de desk. Lorsque le trader améliore sa performance, il voit automatiquement ses objectifs (et donc sa prise de risque) rehaussés d’une année sur l’autre. « Le responsable du desk : Jérôme, c’était quoi son objectif pour 2006 ? Son adjoint : 5 millions. Le responsable du desk : Combien il a gagné ? Son adjoint : Un peu plus de 12. Le responsable du desk : Une vraie cash machine (comprendre un distributeur de billets)… Bon, tu connais la règle. Tu as fait 12 millions en 2006. Combien tu dois faire en 2007 ? Combien ? Kerviel : Bah, 12 millions. Le responsable du desk : J’aime les gens qui comprennent vite. Kerviel : Attendez, Attendez, vous connaissez les risques que j’ai pris avec les spiels pour faire les 12 barres… Le responsable du desk : Ca, ce n’est pas MP, c’est TP. Kerviel : Quoi ? Le responsable du desk : Ce n’est pas Mon Problème. C’est Ton Problème. Tu n’avais qu’à être moins bon. Maintenant, il faut reproduire » (Barratier C. [2016], 55mn51/ 56mn11). Le chef de desk met l’accent sur les résultats. Il feint d’ignorer les moyens employés par le trader pour y parvenir. Cherchant à faire gagner de l’argent à son employeur, le trader est sur une ligne de crête qui marque la frontière entre ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas… Du côté de la hiérarchie, le meilleur moyen de ne pas savoir, c’est encore de ne pas s’interroger sur l’origine de gains inatteignables en temps normal au regard des limites d’engagement dévolues à chaque trader. Tant que Jérôme Kerviel fait gagner beaucoup d’argent à son employeur, on le félicite, l’encourage, le cite en exemple. Il est valorisé dans la course à la performance. On parle même « d’industrialiser sa stratégie » : en faire un modèle et demander aux autres traders de s’inspirer de cette façon de faire. Sa hiérarchie revoit à la hausse ses objectifs. Au-dessus de la performance, il y a l’exploit. Comme dans le cyclisme professionnel, l’exploit n’est possible et renouvelable qu’en enfreignant les règles et en s’enfonçant dans le mensonge institutionnalisé.

UNE EXPLICATION DES MALVERSATIONS DE JÉRÔME KERVIEL PAR LA PSYCHOLOGIE DES ADDICTIONS

Avec ce paragraphe, il s’agit de prendre au sérieux l’expression passée dans le langage courant « Jouer à la Bourse » (cf. Suchère T. [2014]) : appréhender les traders pour ce qu’ils sont… des joueurs professionnels pris au sens de personnes qui gagne leur vie en pariant de l’argent avec un risque toujours présent de basculement dans la peau d’un joueur à problème ou dit compulsif. Dans le film, les traders ne parlent d’ailleurs pas de spéculation. Au mot de spéculation, ils préfèrent celui de spielqui désigne le jeu en allemand. Jérôme Kerviel s’est toujours défendu d’avoir confondu la spéculation sur les marchés financiers avec le jeu d’argent. « Non je ne faisais pas ce travail parce que j’étais un joueur dans l’âme, âpre aux gains et dérangé intellectuellement » (Kerviel J. [2010], p. 155). Dans le même temps, le vocabulaire qu’on trouve aussi bien dans le livre que dans le film et les expériences qu’ils relatent sont autant d’indices, de symptômes que l’activité du trader relève parfois des jeux d’argent sous sa forme pathologique quand bien même il ne se l’avouerait pas.

Chez le joueur pathologique, le jeu forme le cœur de l’existence. Trader, Jérôme Kerviel donne tout son temps à la Société Générale, travaillant de 12 à 15 heures par jour. Dans le film L’outsider, on le voit arriver tôt le matin vers 7 heures dans un quartier de La Défense encore désert. Il lit la presse et paramètre son ordinateur. A 9h00, s’ouvre la séance à la Bourse de Paris et qui se clôt vers 17h30. Jérôme Kerviel ne prend pas le temps de déjeuner : un sandwich fait l’affaire. La Bourse de Paris fermant ses portes, sa journée n’est pas finie. Wall-Street prend le relais. La journée se termine vers 22 heures. L’enquête policière a montré que Jérôme Kerviel n’avait pris que 4 jours de congés au cours de l’année 2007. Dans son livre L’Engrenage, Kerviel recourt au terme d’addiction. Il parle de la salle de trading comme le toxicomane parle de sa drogue : un enfer dans lequel il est tombé et que paradoxalement il aime. Avec le temps, Jérôme Kerviel est devenu accro. Il en résulte une incapacité de s’extraire / sortir de cet enfer. Suite à la découverte de ses malversations, sa direction lui signifie donc son renvoi. « Kaplan : Bon bah, c’est fini Jérôme tu peux rentrer chez toi. Ne reviens pas demain. On te tiendra au courant. Et surtout, ne parle à personne de ce que tu sais. Kerviel : Si lundi, le marché remonte de deux points, cela me remet à zéro. S’il remonte de quatre, juste de quatre, je gagne 1 milliard. Kaplan : Arrête. Kerviel : Vu la volatilité en ce moment, faut surtout pas déboucler. Kaplan : Jérôme, arrête. Kerviel les yeux hallucinés : J’ai jamais débouclé perdant, jamais. Allez, je reviens demain. Je reviens demain ? » (Barratier C. [2016], 1h46mn44 / 1h47mn14).

Chez le joueur pathologique, gagner de l’argent n’est pas une fin en soi. La Société Générale n’a jamais pu prouver que les malversations de Jérôme Kerviel lui avaient permis de s’enrichir. Chez le joueur pathologique, la situation de jeu génère une gamme élargie de sensations fortes qui passe avant l’argent et qu’il va chercher à éprouver encore et encore en rejouant plus que de raison : le plaisir, le grand frisson, le sentiment de toute puissance… A la Société Générale, la hiérarchie parlait de Jérôme Kerviel comme d’une bonne gagneuse : un vocabulaire qui relève de l’univers de la prostitution. Mais à l’inverse de ce que disent les prostitués, Jérôme Kerviel prend du plaisir dans l’exercice de son métier. Dans l’œuvre de Freud, on trouve un texte sur le roman de Dostoïevski [1867] Le joueur. Le jeu pathologique y est décrit comme substitut à la masturbation. Parmi les principes autour desquels s’organisent les jeux, le sociologue Roger Caillois [1958] évoque l’ilinx ou sensation de vertige que l’on éprouve dans les sports de glisse, en escalade…. Le vertige ou frisson est celui provoqué par la vue de sommes astronomiques que le joueur parie dans les casinos. Dans le film L’outsider, on parle des résultats de Jérôme Kerviel comme ayant atteint en 2007 un « niveau stratosphérique » : il a réussi à dépasser de 150 fois l’objectif qui lui était imparti par sa hiérarchie. « Un trader : Sur le plateau, on t’appelle tous le messie. Kerviel : Eh, tu veux pas être mon apôtre ? Un trader : Ca dépend si toi tu continues à multiplier les bonus… Kerviel : Ça va, j’ai fait mon année. Un trader : J’ai fait mon année, tu me fais rire. Il y en a qui mettent 10 ans à faire ton année » (Barratier C. [2016], 1h14mn). Chez le joueur pathologique, il y a quelque chose qui renvoie au désir / fantasme infantile de toute puissance. « Kerviel : Moi, j’ai envie de tenter un truc. Le courtier indépendant : Quoi ? Kerviel : J’ai envie de taper le milliard. Pourquoi tu rigoles ? Pourquoi tu rigoles ? Le courtier indépendant : Le milliard, t’es sérieux ? Kerviel : J’ai déjà fait 500 barres. Il suffit de refaire le même coup. Le courtier indépendant : Ouais, avec les mêmes risques ? Ça, tu n’y as pas pensé par contre. Kerviel : Ça te fait peur ? Le courtier indépendant : Non. Non, non, ça ne me fait pas peur. Au contraire, cela me fait bander. Tu sais pourquoi. Parce que cela va leur montrer la puissance Kerviel. Kerviel : Ou l’inconscience ?» (Barratier C. [2016], 1h16mn).

Chez le joueur pathologique, il y a un désir largement inconscient et mortifère d’être sévèrement puni en perdant tout ce qu’il a gagné. Aux États-Unis, le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) insiste sur l’idée d’une ruine probable du joueur pathologique. Dans la salle de trading, le spiel est là pour permettre au trader de regagner ce qu’il a perdu dans le cadre de ses activités officielles comme si le fait de rejouer pouvait aider à sortir des difficultés nées du jeu. Le joueur joue des sommes croissantes avec l’idée de se refaire. On reconnait là le principe de la martingale. Le fait de devoir augmenter la mise peut aussi s’expliquer parce que telle est la condition pour que le joueur pathologique devenu un addict en vienne à éprouver le même niveau de plaisir. Dans le cas de Jérôme Kerviel, on voit ses niveaux d’engagement et donc ses niveaux de risque sur les marchés financiers grimper et exploser de 15 millions d’euros à 50 milliards d’euros en moins de 4 ans. Devant les difficultés nées du jeu, le joueur pathologique est tenté d’enfreindre les règles, la loi… pour s’en sortir. Il se fait délinquant. Jérôme Kerviel dépasse ses limites d’engagement sans autorisation préalable de sa hiérarchie et introduit de fausses informations dans la base de données de la Société Générale pour masquer ses prises de risque. Enfin, vient le moment inéluctable de la découverte des malversations. Pris par sa passion, le joueur pathologique n’hésite pas à risquer sa situation professionnelle, sa vie familiale…

Dans leurs écrits, les psychiatres Marc Valleur et Christian Bucher [2006] [1997] évoquent l’hypothèse ordalique pour expliquer ce qui se trame dans le jeu dit pathologique. Au Moyen Âge, l’ordalie désigne le jugement de Dieu au cours duquel une personne demande à Dieu la preuve de son innocence face à un crime en se soumettant à une épreuve dangereuse pour son intégrité physique : marcher sur des charbons ardents, tremper sa main dans de l’huile bouillante… Dans nos sociétés contemporaines, l’hypothèse ordalique permet de comprendre que des individus adoptent des conduites dangereuses à répétition. L’épreuve est là pour répondre à une question : le droit ou non de vivre. On est proche du suicide et dans le même temps, on s’en écarte dans la mesure ou l’individu s’en remet pour répondre à cette question au destin ou au hasard qui peut lui être favorable. Lorsque le scandale éclate, Jérôme Kerviel choisit de se cacher pour échapper au cirque médiatique. Pendant un temps, la presse laisse planer l’idée qu’il se serait suicidé comme si cela allait de soi. Luigi Casu (Lulu dans le film) travaillait dans la même salle de trading que Jérôme Kerviel. En 2007, le service de contrôle de la Société Générale découvre qu’il a subi des pertes (20 millions d’euros) et dépassé ses limites d’engagement (9 millions d’euros). Les pratiques sont similaires, mais on est loin de scores recensés dans le cas de Jérôme Kerviel. Luigi Casu est licencié. L’affaire se termine par son suicide. Luigi Casu s’est jeté dans le vide depuis une passerelle pas loin du siège de la Société Générale laissant derrière lui une femme et deux enfants. En Droit français, il existe un principe d’exception de jeu qui veut qu’on ne puisse faire appel à la justice pour le paiement d’une dette de jeu. Les dettes de jeu sont réputées être des dettes d’honneurs : elles reposent sur le respect de la parole donnée. Luigi Casu a choisi de laver son honneur en se donnant la mort, faisant écho à la citation de Shakespeare « Celui qui meurt paie toutes ses dettes » (in W. Shakespeare [1611] La Tempête cité par Christophe Barratier dans L’outsider et dans lequel il est dit abusivement qu’il s’agit d’un passage de la Bible).

CONCLUSION : QUEL EST LE POIDS DE LA FICTION ÉCONOMIQUE DANS LE DÉBAT PUBLIC SUR LA FINANCE ET LES SCANDALES FINANCIERS ?

Le film de Bourse véhicule des idées sur la finance. Il aide le grand public à penser son rapport à l’univers du trading, aux banques, au monde de l’argent. Nous pensons qu’il y contribue beaucoup plus efficacement que les articles publiés dans les revues universitaires et portant sur le même sujet (ceux des économistes, sociologues…) pour au moins deux raisons : (i) le film bénéficie d’une diffusion massive sur grand et petit écran à l’inverse des articles scientifiques dont le destin est de n’être lus que par quelques spécialistes ou happy few. Il n’y a que le journaliste spécialisé sur les questions économiques et qui travaille aux actualités télévisés à une heure de grande écoute qui puisse lui être comparable en termes d’impact ; (ii) Le film suscite, en plus de la réflexion (on pense à la discussion en famille ou entre amis qui suit la projection), des affects qui renforcent la prégnance du message qu’il est censé véhiculer. Restent quelques questions générales indécidables dans le cadre de la conclusion de cet article. Un film ne rencontre son public que par l’intermédiaire d’une critique qui fait qu’il est vu ou pas. Tous les films de Bourse comportent une charge fortement critique. A leur manière, ils participent d’un débat public avec pour enjeu ce qu’il convient de faire avec la finance : laisser-faire / tenter de réguler / interdire la spéculation et donc fermer les portes des Bourses de valeurs. Mais qu’une idée s’impose dans l’opinion de façon majoritaire ne suffit pas nécessairement pour que des décisions soient prises par les pouvoirs politiques et économiques qui ont beau jeu de faire valoir l’immaturité de l’opinion, son absence de qualification sur des questions complexes qu’il convient de laisser aux seuls spécialistes.

L’outsider est un exemple de film de Bourse parmi d’autres. Ce filmparticipe d’un débat public sur la finance et ses pratiques. Notre article fait ressortir le sérieux du film qui entre ainsi dans la catégorie des savoirs (distincte d’une science) : une manière de prendre position sur un objet (la finance) qui mérite qu’on s’y arrête du point de vue de la connaissance qu’elle nous apporte. Il offre une bonne illustration d’observations faites ailleurs en sociologie des marchés financiers. La banque qu’il nous donne à voir pourrait être n’importe quelle grande banque. Il offre un plus par rapport aux films déjà existants. Le réalisateur, les acteurs… sontfrançais. L’outsider sort après une série de films venant des États-Unis (cf. Wall-Street (1987), Margin Call (2011), Le loup de Wall Street (2013), The Big Short (2015)..). Le spectateur n’est plus renvoyé à l’exotisme, à une réalité lointaine… Il montre que la finance de marché a conquis le monde et qu’il ne reste plus à la marge que quelques rares particularités locales. Jérôme Kerviel ressemble à ses confrères américains, l’enrichissement personnel et le côté démonstratif en moins. Le film nous le montre propriétaire d’un deux pièces payé 200 000 euros, venant au travail en transport en commun… !

Est-ce que L’outsider relance cet autre débat sur l’affaire Kerviel ? En 2007, la Société Générale perd plus de 2 milliards d’euros dans la crise des subprimes. Une enquête interne révèle des dépassements de sa limite d’engagement par Jérôme Kerviel qui a fait gagner à son employeur 1,5 milliards d’euros. Pour la direction de la banque, il s’agit d’une bonne nouvelle au milieu de catastrophes. Les responsables de la banque font savoir à Jérôme Kerviel qu’ils ne peuvent pas faire autrement que de le licencier. Compte tenu de ses résultats, il n’aura pas de mal à être recruté par une autre banque. L’histoire de Jérôme Kerviel aurait pu rester du domaine privé. Sauf que dans ce contexte de crise financière, le gouverneur de la banque de France demande aux banques françaises un rapport sur leurs engagements. Dans le cas de la Société Générale, le rapport fait apparaitre une violation des règles de prudence : le fait qu’un de ses traders ait pu engager 50 milliards d’euro ou deux fois le montant des fonds propres de la banque. Une fois communiquée, cette information est de nature à faire réagir fortement les marchés financiers. Commence alors véritablement l’affaire Kerviel qui change d’ampleur. De privé, elle devient publique. Gérant sa communication, la direction de la banque décide de servir un coupable aux médias en mal de faits divers susceptibles de faire vendre du papier. Le 24 janvier 2008, La Société Générale fait un communiqué dans lequel elle annonce avoir été victime d’une escroquerie, qu’il s’agit là d’un fait exceptionnel et isolé puisqu’on a pu identifier le fautif. Ce dernier a reconnu les faits. Il a été licencié. Le lendemain, la banque donne un nom. Le sujet du film a donc déjà été largement exposé dans d’autres médias. On est dans un scandale financier : quelque chose avec une large ampleur de type national et qui aurait pu autrefois mobiliser l’opinion publique, voire faire vaciller des gouvernements (les précédents que constituent l’affaire du canal de Panama, l’affaire Stavisky…) (cf. De Blic D. [2003]). Or dans sa thèse, le sociologue Damien de Blic montre que le scandale financier ne mobilise plus aujourd’hui les foules parce qu’on sait que l’État va venir au secours de la banque pour éviter un risque de contagion systémique et parce que la note sera in fine payée par le contribuable de sorte qu’il devient difficile d’identifier un perdant qui n’est plus l’épargnant et qu’elle est rendue presque indolore. Lorsqu’une entreprise est victime d’une escroquerie, elle bénéficie d’une remise d’impôts. En 2008, la Société Générale s’est vu accorder 2 milliards de crédit d’impôt. Le crédit d’impôt intervient avant même qu’ait eu lieu le procès qui vise à mesurer la responsabilité des parties-prenantes de l’affaire.

Le film L’outsider parait sur nos écrans au moment ou s’ouvre le troisième jugement en appel opposant Jérôme Kerviel à la Société Générale sur la question du montant des dommages et intérêts. La direction de la banque sait l’impact que ce film peut avoir sur l’issue de la procédure. Elle se fend donc d’un communiqué de presse rédigé par son PDG de l’époque Daniel Oudéa (Le Figaro du 16/06/2016). La lettre fait référence à des manières de voir éloignées à la fois de la réalité et de ce qu’aurait montré le premier procès. Le PDG Frédéric Oudéa parle de personnes (réalisateur, scénariste…) qui méconnaissent à la fois les métiers et l’univers de la banque et donc qui ne seraient pas qualifiées / habilitées à en parler. La lettre fait également référence au travail des services juridiques et de communication chargés de protéger l’image de la banque. Le PDG constate qu’il n’a malheureusement pas les moyens juridiques de s’opposer à la diffusion de ce film. L’outsider évite malheureusement le sujet qu’il est censé porter. Dans le film, Fabien Keller est le mentor de Jérôme Kerviel et ancien chef de desk dans la salle des marchés de la Société Générale. Il est interrogé par une commission d’enquête interne ce qui donne lieu au dialogue suivant : « Fabien Keller : Un résultat de 1 milliards et demi, c’est stratosphérique. Pour gagner cela, il a du dépasser des centaines de fois les limites du desk. Un membre de la commission : Et comment s’expliquer que personne ne s’en soit aperçu ? Fabien Keller : sincèrement… je ne l’explique pas » (Barratier C. [2016], 1h22mn), ce qui est une manière pour le réalisateur de ne pas prendre de position. Le réalisateur a choisi de traiter de l’histoire de Jérôme Kerviel trader à la Société Générale et de ne pas parler de l’affaire Kerviel. Ne sont pas abordés dans le film l’enquête de police et les multiples procès : autant de manière pour le réalisateur de ne pas prendre parti dans la question de la responsabilité des dysfonctionnements et autres malversations ? Faut-il y voir l’effet du risque de procès que la Société Générale n’a pas manqué de faire planer sur le film ? Faut-il y voir la volonté du réalisateur de laisser le spectateur se faire une opinion par lui-même ?

Thierry SUCHÈRE

Maître de conférences en économie
Directeur adjoint du laboratoire EDEHN
(Equipe d’Economie Le Havre Normandie), Université du Havre
thierry.suchere@univ-lehavre.fr

Filmographie

Barratier C. [2016], L’outsider : on peut tricher pour gagner, pas pour perdre, Le Pacte, France

Bibliographie

  • Assouly J. et De Blic D [2013], « Les traders peuvent-ils provoquer des krachs ? L’affaire Kerviel et les difficultés à imputer des responsabilités dans les crises financières », Champ pénal / Penal field, volume X.
  • Becker H [1963], Outsiders : étude de sociologie de la déviance, éditions Métaillé.
  • Caillois R. [1958], Des jeux et des hommes : le masque et le vertige, éditions Gallimard.
  • De Blic D. et Lazarus J. [2007], Sociologie de l’argent, collection Repères, éditions La Découverte.
  • De Blic D. [2003], Les scandales financiers, naissance et déclin d’une forme politique : de Panama au Crédit Lyonnais, Thèse EHESS.
  • De Goede M [2005 a], “Resocialising and repolitising financial market: contours of social studies of finance”, Economic sociology european electronic newsletter, p. 19-28.
  • De Goede M. [2005 b], Virtue, fortune and faith: a genealogy of finance, University of Minnesota Press.
  • Godechot O. [2009], «Concurrence et coopération sur les marchés financiers. Les apports des études sociales de la finance» in Steiner P. et Vatin F. [2009], Traité de sociologie économique, collection Quadrige, éditions PUF, p. 609-645.
  • Godechot O. [2001], Les traders : essai de sociologie des marchés financiers, éditions la Découverte.
  • INSERM [2008], Jeux de hasard et d’argent : contextes et addictions, disponible à la page http://www.inserm.fr/content/download/9923/74633/version/1/file/cp_ec_jeux22juil08.pdf.
  • Kerviel J. [2010], L’engrenage : mémoire d’un trader, éditions J’ai lu.
  • Keynes JM. [1936], «L’état de la prévision à long terme» in Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, éditions Payot.
  • Lardic S. et Mignon V. [2006], L’efficience informationnelle des marchés financiers, collection Repères, n°461, éditions la Découverte.
  • Lordon F. [2011], D’un retournement l’autre : comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes et en alexandrins, éditions du Seuil.
  • Lordon F. [2003], Et la vertu sauvera le monde : après la débâcle, le salut par l’éthique ? Éditions Raisons d’Agir.
  • Orléan A. [1999], Le pouvoir de la finance, éditions Odile Jacob.
  • Relfait C. [2007], La bourse dans le roman du second XIXe siècle : discours romanesque et imaginaire social de la spéculation, éditions Honoré Champion
  • Suchère T. [2017], « Le jeu d’argent et la spéculation : quelques enseignement à tirer de l’œuvre de Balzac dans le cadre d’une anthropologie des marchés financiers », Ethique et économique, volume 15, n°1, décembre.
  • Suchère T. [2016], « L’argent d’Émile Zola (1891) : la comparaison entre les marchés de capitaux, les aires de jeux et ses implications éthiques », Les cahiers de sociologie économique et culturelle, n° 59-60, juin / décembre.
  • Suchère T. [2014], «Examen d’une hypothèse anthropologique : l’emprise du ludique sur les conduites humaines» in Mahieu F.-R. et Suchère T. (coordination), Autour de l’anthropologie économique : actualité des écrits du professeur André Nicolaï, éditions l’Harmattan, p. 83-99.
  • Valeur M. et Bucher C. [2006], Le jeu pathologique, éditions Armand Colin.
  • Valeur M. et Bucher C. [1997], Le jeu pathologique, collection «Que-Sais-Je ?» éditions PUF.

Notes de bas de page

[1] Au sein de la salle des marchés, la division du travail prend la forme d’ensembles distincts de bureaux collés les uns aux autres et sur lesquels sont placés des traders : on parle de desk (cf. Godechot O. [2001], p. 91-97). Chaque desk est spécialisé sur un type de produit. Au sein d’un desk, il existe des règles de partage des clients entre traders qui ne sont donc pas en compétition entre eux. Les membres d’un desk travaillent ensemble. Le desk est placé sous l’autorité d’un chef de desk. Dans le film L’outsider, Fabien Keller est à la fois chef de desk et réalise des transactions. Lorsque Fabien Keller part travailler pour HSBC aux États-Unis, il est remplacé par Benoît Froger (Éric Cordelle) qui doit gérer cet autre desk en plus du sien. Ce dernier n’a pas le temps de réaliser lui-même des transactions. On dit qu’il s’éloigne du marché. Son travail consiste à placer les bonnes personnes à la bonne place, à les motiver en leur assignant des objectifs à atteindre et moyennant la distribution de bonus en cas de dépassement de l’objectif. Il est risk manager. Le trader prend des risques en achetant ou vendant des produits sur le marché. Le risk manager assume le fait que si son équipe perd de l’argent, c’est parce qu’il n’a pas choisi les bonnes personnes, voire n’a pas su motiver l’équipe.

[2] Le livre L’engrenage montre que Jérôme Kerviel avait perçu des similitudes entre l’évolution des cours de Bourse des principales compagnies aériennes un peu avant le 11 septembre 2001 et ce qu’il s’observait dans le cas de la société Allianz un peu avant août 2005. Le cours des titres des principales compagnies aériennes s’est écroulé peu de temps avant le 11 septembre 2001 dans une proportion impossible sans des volumes importants de transaction. L’information laisse à penser à un possible délit d’initiés : certains acteurs du marché boursier auraient donc été au courant des attentats contre le World Trade Center avant qu’ils ne se produisent.

[3] Dans “Resocialising and repolitising financial markets: contours of social studies of finance”, l’anthropologue M de Goede [2005 b] parle de la finance comme d’un terrain pour des études de genre. Comme dans la marine, on y trouve assez peu de femmes. Ceci est affaire de superstition. M de Goede rappelle qui était Hetty Green : la première femme à spéculer sur la place de Wall-Street. Elle était habillée tout en noir. L’opinion publique la surnommait la « Sorcière de Wall-Street ». Sous-entendu, ses gains à la Bourse s’expliquaient par des pratiques douteuses, magiques… En France, il faut attendre 1967 pour que les femmes soient admises à la corbeille. Le pendant français d’Hetty Green est Marthe Hanau connue sous le nom de « Walkyrie du hors cote ». On raconte qu’il lui arrivait d’assister aux séances de cotation à la Bourse de Paris habillée en homme et affublée d’une barbe postiche. Dans les années 20, Marthe Hanau proposait aux épargnants français des placements rémunérés à 8%. L’ensemble reposait une mécanique de type pyramide de Ponzi : utiliser l’argent des derniers souscripteurs pour servir les intérêts des premiers souscripteurs. Marthe Hanau a été arrêtée, jugée et condamnée à trois ans de prison. Elle s’est suicidée en prison. Un film s’inspire de la vie de Marthe Hanau : La banquière (1980) de Francis Girod avec Romy Schneider dans le rôle principal.

[4] Cf. la chaine tv internet Heure?ka et l’épisode intitulé « L’affaire Kerviel (2/2) – Wall Street Stories #2 », qui analyse de façon exhaustive les mécanismes qui ont permis à Jérôme Kerviel de dépasser ses limites d’engagement et de masquer ses prises de risque. Nous nous en inspirerons au cours de ce paragraphe.

Numéros

LES STRATÉGIES D’INSERTION ET DE MAINTIEN DANS LES ACTIVITÉS ÉCONOMIQUES INFORMELLES MONOPOLISÉES LE CAS DES « JEUNES IVOIRIENS » VENDEURS DE GARBA

Jean-Louis-Lognon

INTRODUCTION

D’un point de vue historique, le secteur informel en Côte d’Ivoire a été et est encore dominé par des acteurs issus de l’immigration. La main d’œuvre immigrée exerce à 91% dans le secteur informel (OCDE, 2018). Cette présence hégémonique des immigrés ou descendants d’immigrés se traduit par la monopolisation de certains segments de l’économie informelle par ces derniers. Ils sont même identifiés à certaines activités. C’est par exemple le cas de la vente de pièces détachées et de friperies dominée par les Nigérians, la vente de poulets dominée par les Burkinabés. Toutefois, depuis environ deux décennies, on observe la présence de plus en plus fréquente « d’Ivoiriens » et plus particulièrement de « jeunes Ivoiriens » dans des activités naguère monopolisées par des immigrés. Dans des cas « extrêmes » cela se traduit par des changements au sein du monopole, voire par l’éviction des immigrés des activités dont ils détenaient le monopole [1]. C’est notamment le cas de la vente d’attiéké garba [2], représentative du premier cas de figure. Cette activité économique était totalement monopolisée par les « Nigériens » d’ethnie « ahoussa ». Plusieurs « jeunes Ivoiriens » sont aujourd’hui présents dans cette activité.

La situation de l’activité de vente de garba met en évidence deux caractéristiques-contradictoires de l’économie informelle en général. Premièrement, l’économie informelle est, selon l’approche néo-classique, l’expression même de la concurrence (un secteur fortement concurrentiel). Deuxièmement, l’économie informelle est caractérisée par l’existence de barrières à l’entrée (Lautier, 2004). Au regard de ces propriétés de l’économie informelle, il apparaît que l’insertion et le maintien des « jeunes Ivoiriens » dans ce segment de l’économie informelle abidjanaise se sont réalisés au moyen de stratégies visant à contourner ou à briser les barrières ayant prévalu dans la situation de quasi-monopole antérieure. Quelles sont donc les stratégies mobilisées par ces « jeunes » pour s’insérer malgré les barrières à l’entrée et se maintenir dans l’activité de vente de garba à Abidjan, une activité concurrentielle ?

Plusieurs études ont analysé les barrières à l’entrée et la construction sociale des monopoles dans l’économie informelle. Il s’agit notamment des travaux de Lautier (2004), Morice (1981), Heuzé (1992), Akindes (1990), Antoine (1991), Fall et Mboup (1995), Margolis (2004), Sow (2001), Lognon et Gnabéli, (2010). Plusieurs barrières et ressources de monopolisation ont notamment été mises en évidence par ces études. Il s’agit notamment de l’existence des castes, de l’ethnie, de la religion, des idéologies, des mythes et des réseaux sociaux. Toutefois, il existe très peu voire pas de travaux sur les stratégies de contournement des ces barrières par des acteurs sociaux n’appartenant pas aux catégories ou groupes sociaux détenteurs du monopole aux fins d’une insertion durable dans ces activités.

L’objectif de cet article est donc d’analyser les stratégies d’insertion et de maintien de « jeunes Ivoiriens » dans l’activité de vente de garba dominée par les « Nigériens ». Il s’agit spécifiquement, premièrement de décrire le profil sociodémographique des « jeunes Ivoiriens » vendeurs de garba. Deuxièmement, l’article décrit les différentes barrières à l’entrée et les ressources idéologiques, relationnelles et comportementales de contournement ou de rupture de ces barrières. Enfin, troisièmement, l’étude analyse les formes de mobilisation et d’investissement de ces ressources. Les ressources idéologiques concernent les représentations sociales de l’activité, les imaginaires sociaux, les représentations sociales du travail, les valeurs et croyances de légitimation de la pratique de cette activité. Les ressources structurelles quant à elles sont relatives aux relations sociales et réseaux sociaux de production et d’insertion dans cette activité. Enfin les ressources comportementales se rapportent à la manière dont l’activité est pratiquée.

Avant la présentation de la méthodologie et des principaux résultats, les concepts clés de l’étude sont définis ci-après :

Par « insertion », il faut entendre le processus social par lequel un individu ou un groupe d’individus trouve sa place au sein d’une sphère sociale, notamment professionnelle. Il s’agit d’un processus de construction de relations sociales (Adjerad et Ballet, 2004). Les stratégies d’insertion renvoient donc à la mobilisation et à l’investissement des diverses ressources sociales aux fins de s’insérer dans une sphère sociale et professionnelle donnée.

Quant au monopole, en tant que concept classique de la science économique, sa définition la plus répandue est économique. D’un point de vue économique, le monopole est une situation de marché dans laquelle un seul producteur fait face à une multitude d’acheteurs. Il correspond à une situation dans laquelle le bien ou le service offert ne comporte pas de substituts proches. Les monopoles se maintiennent grâce aux barrières à l’entrée d’où il résulte l’impossibilité pour d’autres entreprises de pénétrer le marché (Mankiw et Taylor, 2013). Les économistes définissent quatre principaux déterminants des barrières à l’entrée dans le cas des monopoles. Premièrement, une ressource spécifique est détenue par une seule firme. Deuxièmement, l’Etat donne à une seule firme le droit exclusif de produire un bien ou un service. Troisièmement, les coûts de production font qu’un seul producteur est plus efficace que plusieurs producteurs. Quatrièmement, un monopole peut mettre en œuvre des stratégies de marché pour empêcher l’arrivée de nouvelles entreprises. Qu’elles soient légales, financières, « naturelles » ou de propriété, les barrières à l’entrée sur le marché sont constituées par des ressources sociales (donc socialement construites). Sous ce rapport, dans le cadre de cette étude, l’on définit le monopole comme une configuration du marché dans laquelle un acteur social ou groupe d’acteurs détiennent ou s’appuient sur un ensemble de ressources sociales à savoir des ressources normatives (lois, concessions, brevets etc.), financières, relationnelles (réseaux sociaux), et comportementales et cognitives (savoirs, savoir-faire et savoir-être) qui le positionnent comme seul offreur ou offreur dominant d’un bien ou d’un service.

METHODOLOGIE

L’article s’appuie sur les résultats d’enquêtes sur la construction des monopoles dans l’économie informelle à Abidjan en 2010 et 2011. L’enquête relative à la vente de « garba » s’est déroulée dans deux quartiers de la ville d’Abidjan à savoir Abobo-BC dans la commune d’Abobo et aux alentours de la résidence universitaire de Port-Bouet dans la commune de Port-Bouet. La collecte des données s’est faite auprès d’une douzaine de jeunes Ivoiriens vendeurs de « garba ». Cet effectif a été obtenu à partir d’un recensement systématique des vendeurs de « garba » dans les quartiers susmentionnés et d’une typologie construite sur la base du critère de la « nationalité ». A Abobo-Belle Cité, dix-sept (17) points de vente ont été répertoriés dont six (6) détenus par des « jeunes Ivoiriens ». A la cité universitaire de Port-bouet 3, dix (10) vendeurs ont été recensés dont six (6) « Ivoiriens ».

Les informations ont été collectées et traitées au moyen d’instruments de collecte et de traitement des données adaptés à la perspective qualitative de l’étude. Il s’agit du guide d’entretien semi-directif, de l’observation au moyen d’une grille d’observation et de l’analyse de contenu thématique des données. Les entretiens semi-directifs avec les propriétaires des points de vente ont porté sur les conditions d’insertion dans l’activité, les rapports sociaux de production et les représentations sociales de l’activité. La grille d’observation a permis de saisir, par notre présence sur les lieux de vente, les pratiques sociales ayant cours dans l’activité. L’analyse de contenu thématique a servi à dégager des catégories analytiques relatives aux références idéologiques de légitimation de l’insertion, les réseaux sociaux de production et les stratégies d’intégration de ces réseaux.

PROFIL SOCIODÉMOGRAPHIQUE DES « JEUNE IVORIENS » INSÉRÉS DANS LA VENTE DE GARBA : MASCULINTITÉ ET PRÉCARITÉ SOCIO-ÉCONOMIQUE

Les caractéristiques sociodémographiques des « vendeurs Ivoiriens » laissent apparaitre deux constats majeurs. Premièrement, la vente de garba apparaît comme une activité masculine, quasiment dominée par les hommes. La quasi-totalité des « jeunes Ivoiriens » présents dans l’activité sont de sexe masculin (Tableau 1).

Tableau 1. Distribution des enquêtés selon l’âge et le sexe

Distribution selon le sexeDistribution selon l’âge
SexeeffectifGroupe d’âgeeffectif%
Masculin12100%[20 – 25[216,67%
Féminin00%[25 – 30[650%
Total12100%[30 – 35[433,33%
Total12100%
Tableau 1. Distribution des enquêtés selon l’âge et le sexe

Deuxièmement, les « jeunes Ivoiriens » présents dans l’activité sont soit des déscolarisés avec un niveau d’étude secondaire, soit des diplômés de l’enseignement supérieur professionnel ou universitaire en quête d’emploi, soit des étudiants (Tableau 2).

Niveau d’instructionEffectif%
Primaire18,34
Secondaire 433,33
Supérieur758,33
Total12100
Tableau 2. Distribution des enquêtés selon le niveau d’études.

De plus, une autre caractéristique que partagent ces acteurs est leur origine sociale. Ils sont tous issus de familles modestes.

En somme, le profil des « jeunes Ivoiriens » met en évidence la logique sociale qui sous-tend leurs stratégies d’insertion dans la vente de garba. Il s’agit d’une double logique de résilience face à la crise économique avec son corollaire le chômage. La tranche d’âge des jeunes enquêtés, est d’ailleurs en Côte d’Ivoire celle qui est la plus touchée par le chômage. Selon les statistiques officielles, le chômage des jeunes de 15-24 ans est de 24,2% en 2008 et celui des 25-34 ans est de 17,5% [3]. L’insertion dans les activités économiques du secteur informel, naguère laissées aux non-nationaux et jugées dégradantes, en tant que stratégie de résilience face à la crise et au chômage, a été analysée par Kponhassia (1998). Il décrit notamment la trajectoire sociale et la reconversion dans l’économie informelle d’anciens jeunes fonctionnaires licenciés à la faveur de la crise économique des années 80 et 90 en Côte d’Ivoire. Leur reconversion se fait par la déconstruction d’une barrière idéologique liée à une idéologie du travail dominante jusqu’à une période récente en Côte d’Ivoire. Cette idéologie valorise le travail salarié dans le secteur formel privé ou public et porte un regard dépréciatif sur le secteur informel abandonné aux « étrangers ».

LES BARRIÈRES A L’ENTRÉE ET A L’INSERTION DURABLE DANS L’ACTIVITÉ 

La présence hégémonique des « Ahoussa » dans l’activité de vente de garba résulte d’un monopole historiquement construit et fondé sur des barrières idéologiques et structurelles (réticulaires/réseaux sociaux), sur un savoir-faire et un savoir-être.

La présence hégémonique des « Ahoussa » dans la vente de garba : un monopole favorisé par une représentation sociale dépréciative des « petits métiers »

La présence hégémonique des « Nigériens Ahoussa » dans la vente de garba, à l’instar de l’économie informelle ivoirienne, s’est construite dans le temps. Les premiers monopoleurs ont bénéficié d’une conjoncture socio-économique favorable marquée par une certaine représentation sociale du travail dominante chez les « nationaux » en Côte d’Ivoire à cette époque. En effet, la période qui va de l’indépendance en 1960 au début des années 1980 est considérée comme relativement faste. Ce contexte socio-économique a favorisé chez les « Ivoiriens » la diffusion de, et l’adhésion à une représentation sociale du travail qui valorisait le travail salarié dans le secteur public ou privé et considérait comme dégradants les « petits métiers » du secteur informel. Les activités du secteur informel ont donc été délaissées par les « nationaux » au profit des « étrangers » qui y ont construit un monopole de fait. Cette dynamique de la représentation sociale du travail en Côte d’Ivoire avant et en période de crise économique a notamment été analysée par Bazin et Yao Gnabéli (1997). Kponhassia (1998) a également mis en évidence que l’une des stratégies des Ivoiriens face à la crise des années 1980 a été de se reconvertir dans les activités du secteur informel naguère délaissées durant la période de conjoncture économique favorable .

La compétence de l’Ahoussa comme fondement idéologique d’un « monopole naturel »

La principale barrière idéologique à laquelle sont confrontés les « jeunes Ivoiriens » au cours du processus d’insertion concerne les imaginaires sociaux relatifs à la compétence. Ces imaginaires et les discours mobilisés par les vendeurs « ahoussa » et repris par la clientèle tendent à présenter les vendeurs « Nigériens » comme des « experts » détenteurs du savoir faire culinaire en matière de préparation du garba. Cette compétence sociale idéologiquement produite est légitimée par ce qu’on sait de la genèse de l’activité. Historiquement, les membres de cette communauté seraient les premiers à avoir pratiqué cette activité. Le mot « garba » est d’ailleurs un patronyme de l’ethnie « ahoussa » du Niger et serait celui de la première personne à en avoir fabriqué. Cette ancienneté dans l’activité leur conférerait selon eux et dans l’imaginaire populaire une maîtrise des savoir-faire et savoir-être en matière de production et de vente de garba. Les générations actuelles d’immigrés pensent même l’acquisition des compétences comme faisant partie d’un transfert de patrimoine familial. Cette idéologie de la compétence fonctionne en tant que barrière en ce sens qu’elle confère aux « Ahoussa » un avantage comparatif dans le cadre de la concurrence avec des acteurs d’autres origines présents ou susceptibles de s’insérer dans l’activité. Ces imaginaires sociaux leur confèrent une part importante du marché en disqualifiant les vendeurs n’appartenant pas à ce groupe ethnique. Ceci constitue un facteur d’éviction de ces derniers. Les discours des clients sont éloquents à ce propos « le garba des Ahoussa est trop doux, il est spécial », « quand on parle de garba, c’est les Nigériens Ahoussa ».

Ces discours et imaginaires sociaux sont renforcés par un ensemble de traits de personnalité également perçus comme propres à l’Ahoussa. Les vendeurs ahoussa font preuve d’ardeur au travail. Ils travaillent tous les jours de la semaine. De plus, ils font preuve d’une tempérance et supportent sans répliquer les exigences voire les écarts de langage des clients. En témoignent les propos d’un vendeur ahoussa « Je suis ici dans le but de chercher et de gagner de l’argent, le reste (écarts de comportements) ne m’intéresse pas ».

L’encastrement social de l’approvisionnement dans les réseaux sociaux comme barrière à l’entrée dans l’activité de vente de garba

Plusieurs jeunes Ivoiriens sans emploi (diplômés ou déscolarisés) ont tenté d’exercer cette activité mais ne sont pas pour la plupart parvenus à s’y maintenir dans la durée. La précarité de leur insertion dans cette activité économique est principalement due à la non maîtrise des réseaux d’approvisionnement. Dans cette activité, les vendeurs ahoussa s’approvisionnent en attiéké chez des productrices ébrié [4], en poisson thon au port d’Abidjan et en huile auprès de détaillants et semi-grossistes.

Pour l’approvisionnement en attiéké, les vendeurs nigériens ont, du fait de leur ancienneté dans l’activité, acquis une notoriété qui cimente leurs rapports avec les femmes productrices d’attiéké. Cette notoriété construit une relation de confiance dans les échanges marchands. Les transactions commerciales sont ainsi induites par la confiance qui caractérise tout réseau (Granovetter, 1985). Ils bénéficient de ce fait du privilège de s’approvisionner à crédit. Ce qui n’est pas le cas pour les jeunes Ivoiriens insérés nouvellement dans l’activité. Cela constitue une difficulté pour se maintenir dans l’activité étant donné l’irrégularité des revenus qui contraint les vendeurs à s’approvisionner à crédit. Les Nigériens sont décrits par ces femmes comme de « bon clients ». Au port d’Abidjan, le réseau d’approvisionnement en poisson thon est monopolisé par les Nigériens. La quasi-totalité des grossistes auprès de qui les vendeurs d’«attiéké garba » s’approvisionnent sont d’origine nigérienne ou étrangère. Cet état de fait permet aux vendeurs ahoussa de détenir la plus grande part de marché. Ils bénéficient de remises de la part des grossistes de la même appartenance nationale et ethnique. Cela constitue un véritable avantage comparatif. Les morceaux de poisson d’un vendeur ahoussa , à prix égal, sont nettement plus gros que ceux d’un vendeur « ivoirien » ce qui lui permet d’attirer une clientèle plus importante. Ensuite, en cas de pénurie, ils sont les seuls à pouvoir se procurer du poisson thon.

L’approvisionnement en huile fonctionne selon le même mécanisme. Cette solidarité entre immigrés est semblable à celle qui a été analysée par Sow (2001) entre immigrés africains et asiatiques dans l’économie informelle à Marseille. En effet, les barrières institutionnelles et sociales (difficulté voire impossibilité d’avoir un travail dans le secteur formel) créent chez ces derniers un réflexe de solidarité qui se traduit par une division du travail entre communautés étrangères dans le secteur informel. Les relations marchandes dans le cadre de l’approvisionnement sont ainsi encastrées dans des réseaux ethniques, de nationalité, d’affinité et d’amitié. Cet encastrement constitue des barrières à la fois sociales et économiques.

Ces barrières sociales et économiques contribuent ainsi à construire une sorte de monopole lié aux coûts sociaux et économiques élevés pour qui veut entrer sur le marché. C’est-à-dire un monopole dû à un capital d’investissement initial élevé et/ou à la réputation très bien établie de l’offreur déjà sur le marché.

« Au début, c’est très difficile. Tu acceptes de vendre à perte. Tu es obligé de faire le plat un peu volumineux pour attirer les clients. Un poisson qui coûte 200 Frs CFA tu le vends 150 Frs CFA. Et très souvent tu n’arrives pas à tout vendre au cours de la journée ».

En dépit de ces barrières qui contribuent à construire la présence hégémonique des « Ahoussa » dans l’activité, de plus en plus de « jeunes Ivoiriens » s’insèrent dans la vente de garba.

LES STRATÉGIES DE CONTOURNEMENT DES BARRIÈRES ET D’INSERTION DURABLE DANS L’ACTIVITÉ DE VENTE DE GARBA

L’innovation et la réinvention idéologique de l’activité comme stratégie d’insertion

Face aux imaginaires sociaux enracinés relatifs à la compétence culinaire du vendeur de garba ahoussa, les « jeunes Ivoiriens » qui s’insèrent dans la vente de garba produisent et diffusent des discours et imaginaires sociaux aux relents de « nationalisation » de l’activité et de réinvention symbolique de la pratique de l’activité. En effet, les jeunes Ivoiriens qui s’insèrent dans l’activité sont confrontés à une concurrence et à un problème de part de marché dû essentiellement à une idéologie de la compétence. Cette idéologie construit les ahoussa comme « experts » et détenteurs monopolistiques du savoir faire culinaire en matière de garba. Face à cette barrière, les « jeunes Ivoiriens » s’emploient à une réinvention idéologique de l’activité de vente de garba.

La première ressource idéologique mobilisée est l’idéologie nationaliste. En effet, le contexte socio-politique ivoirien de l’entrée de ces jeunes dans l’activité est marqué par un regain du sentiment nationaliste et patriotique. Pour conquérir une part de marché, ces acteurs réinvestissent cette idéologie dominante dans leurs relations concurrentielles avec les vendeurs ahoussa. Ils tendent ainsi à offrir un « autre garba », un « garba ivoirien » différent du « garba étranger » des Ahoussa. La mobilisation de ce système d’idées se décline dans l’aménagement des lieux de vente, dans la manière de pratiquer l’activité voire dans la composition du plat de garba. Par exemple, on peut lire sur les enseignes des « garbadromes » [5] des expressions telles que « Garba OBV »[6] « Garba ivoirien », « garba patriote ». En ce qui concerne la pratique de l’activité, le processus de réinvention de l’activité par la mobilisation de l’idéologie nationaliste est accompagnée de la production et de la promotion d’un label qualité fondé sur l’hygiène, le confort, la composition du plat. Dans les « garbadromes ivoiriens », il est mis à la disposition des clients plusieurs serviettes de table propres en lieu et place d’une seule généralement pas très hygiénique dans les « garbadromes ahoussa ».

Les « vendeurs ivoiriens » perçoivent l’argent avec une main différente de celle qui sert l’attiéké. Cette pratique est perçue comme hygiénique mais n’est pas une habitude des vendeurs ahoussa. De plus, pour attirer une clientèle majoritairement jeune, les « garbadromes ivoiriens » sont souvent équipés de postes radio distillant la musique urbaine locale en vogue (le « coupé-décalé ») ou des émissions radio à forte audience. Il s’agit ici de présenter ces points de vente comme des lieux de jeunes « branchés » et confortables. Ainsi, on peut lire sur des enseignes, « garba choco»[7]. Une autre ressource principale de la stratégie visant à réinventer la pratique de la vente de garba est la composition du plat. Les « garbaman »[8] ivoiriens ajoutent des ingrédients supplémentaires gratuitement : en plus du piment haché, de l’oignon et des concombres. De l’eau glacée (vendue en sachets par des jeunes filles aux alentours des « garbadromes » ahoussa), est offerte aux clients dans des carafes propres. La tomate fraîche est également proposée aux clients. Ceci pour donner l’image avec le piment haché vert et l’attiéké blanchâtre, des couleurs du drapeau national (Orange, Blanc, Vert) et donc d’un « garba ivoirien ».

Cependant, en tant que monopole d’innovation, la stratégie des « jeunes Ivoiriens » est limitée et temporaire. Car attirés par le profit, les autres vendeurs ahoussa proposent aussi de plus en plus les mêmes ingrédients et font des efforts pour accroître le niveau d’hygiène de leur activité. Le caractère limité de cette stratégie explique la mobilisation de ressources structurelles (relationnelles) à savoir des stratégies d’insertion et de maîtrise des réseaux sociaux d’approvisionnement.

L’insertion et la maitrise des réseaux d’approvisionnement : stratégies d’encastrement des transactions marchandes d’approvisionnement.

Cherchant à réduire leur désavantage comparatif lié aux réseaux d’approvisionnement des vendeurs ahoussa, les « vendeurs ivoiriens » adoptent une stratégie qui vise à la construction de capital social. Ils exploitent à cet effet, la concurrence entre les fournisseurs. Les vendeurs « ivoiriens » achètent chaque ingrédient chez le même fournisseur de poisson, d’attiéké, d’huile et de poisson thon. Par cette fidélisation, ils parviennent à se construire un capital social (Bourdieu, 1980) et à intégrer durablement les réseaux d’approvisionnement. Il s’agit en fait d’une stratégie intentionnelle d’encastrement social des transactions marchandes. Cette stratégie vise donc à déconstruire des relations marchandes « impersonnelles » basées sur l’ignorance en vue de reconstruire des relations personnelles et d’interconnaissances porteuses de confiance (Ferrary, 2010). C’est-à-dire des relations continues, stables et affectives (Granovetter,1985). Cette confiance est ensuite réinvestie lors de transactions futures afin de pouvoir acheter la marchandise à crédit comme les vendeurs ahoussa, ou bénéficier de remises.

« Au début, pendant une certaine période pour que les vendeurs d’attiéké, de l’huile aient confiance en toi, tu achètes chez un même vendeur pendant 3 ou 4 mois. Tu fais tout pour qu’il te considère comme un client fidèle. Après, il pourra te donner la marchandise à crédit ou te donner cadeau ».

Toutefois, cette stratégie ne garantit pas toujours une insertion durable. Car le processus d’encastrement social constitue un coût pour les agents en termes monétaires et en temps passé à construire et à entretenir le lien social (Bourdieu, 1989). Par exemple, il faut en moyenne 3 à 4 mois pour construire la confiance avec les productrices d’attiéké et entre 5 et 8 anspour la confiance avec les fournisseurs de thon, le réseau d’approvisionnement en thon étant le plus fermé parce que quasiment monopolisé par les Nigériens ahoussa. Avant ces échéances, les jeunes vendeurs ivoiriens se font concurrence et plusieurs d’entre eux sortent de l’activité.

Ainsi, les stratégies de réinvention idéologique de l’activité et celles d’encastrement social des relations marchandes d’approvisionnement sont-elles associées à une stratégie basée sur l’occupation de l’espace, la localisation.

La localisation comme stratégie d’insertion durable dans la vente de garba

Les nouveaux entrants dans la vente de garba installent leurs points de vente dans des lieux situés à environs 200 à 400 mètres de rayon d’un « garbadrome ahoussa ».

« Quand tu es nouveau, pour t’installer, tu cherches un endroit qui est situé loin d’un garbadrome d’un Ahoussa. Ainsi tu peux avoir des clients. C’est-à-dire les clients qui n’acceptent pas de parcourir une longue distance pour aller acheter du garba. Ils préfèrent acheter près de chez eux ».

La localisation est ici appréhendée comme un mouvement concurrentiel traduisant une stratégie d’évitement. Cette stratégie qui consiste à ne pas se positionner à proximité du concurrent est appelée « stratégie de focalisation » (Liarte (2004 :171). Les vendeurs ivoiriens, du fait de leur entrée récente dans l’activité sont relativement fragiles en raison des coûts engagés et ne peuvent prendre le risque d’affronter les vendeurs ahoussa déjà établis et bénéficiant d’une véritable notoriété. Cette stratégie spatiale répond à une double logique. La focalisation permet en effet de se différencier et de limiter les réactions concurrentielles. D’abord, le fait de localiser un point de vente sur une zone particulière le différencie de ceux qui sont situés sur d’autres aires géographiques (Liarte, 2004 :172). Ensuite, selon le même auteur, entrer sur le marché en utilisant une stratégie de focalisation réduit les coûts d’entrée mais également les risques de « représailles » des entreprises déjà présentes.

CONCLUSION

L’économie informelle est présentée selon la conception néoclassique -reprise et partagée par les décideurs- comme ouverte, sans barrières à l’entrée. Toutefois, les monopoles ou la présence hégémonique de groupes sociaux spécifiques dans des segments entiers de cette économie vont à l’encontre d’une telle conception. En d’autres termes, diverses barrières existent à l’entrée dans l’économie informelle. L’existence de ces barrières sociales suppose et implique des ressources et des stratégies particulières d’insertion de façon à construire des situations de monopole. Dans le cas de la vente de garba, la présence hégémonique des « Nigériens Ahoussa »s’est construite dans un contexte social marqué par une représentation sociale dépréciative du secteur informel par les « nationaux ». Elle est également sous-tendue par l’idéologie de la compétence culinaire de l’Ahoussa et l’encastrement de l’approvisionnement dans des réseaux ethniques ou basés sur la nationalité.

La présence dans cette activité de quelques « jeunes Ivoiriens » sans emploi -diplômés ou déscolarisés- repose sur la mobilisation des ressources sociales dans le cadre de stratégies d’insertion professionnelle. Premièrement, ces stratégies consistent en la réinvention idéologique et symbolique de l’activité par sa « nationalisation », son « ivoirisation » à travers la production d’un discours sur l’hygiène, le confort et la composition du plat de garba. Deuxièmement, les « jeunes Ivoiriens » intègrent les réseaux d’approvisionnement par l’encastrement social stratégique des relations marchandes avec les fournisseurs à travers la fidélisation. Troisièmement, enfin, la localisation en tant que stratégie concurrentielle d’évitement est également mobilisée pour une insertion durable par les « jeunes Ivoiriens »;

Jean-Louis LOGNON

Institut d’Ethnosociologie, Université Félix Houphouët Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire)

Email : jeanlouis.lognon@laasse-socio.org / jeanlouis.lognon78@gmail.com

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Notes de bas de page

[1] C’est par exemple le cas de la coiffure hommes anciennement dominée par les Nigérians, la restauration populaire détenue par les Béninoises et les Sénégalaises.

[2] Un plat typiquement ivoirien fait de semoule de manioc accompagnée de morceaux de thon frits à l’huile de palme.

[3] Document Stratégique de Réduction de la Pauvreté, Côte d’Ivoire, 2009.

[4] Ethnie du Groupe ethnolinguistique Akan, localisé à Abidjan et sa banlieue, pour qui l’attiéké est le plat local.

[5] Terme désignant, le lieu de vente de garba.

[6] Abréviation des couleurs du drapeau ivoirien : Orange Blanc Vert (OBV).

[7] Terme de l’argot ivoirien qui signifie beau, élégant, branché, à la page.

[8] Terme employé pour désigner le vendeur de garba.

Numéros

Numéro 63

Jean-Louis LOGNON, Les vendeurs de Garba à Abidjan

Dans un contexte de crise économique et de chômage, de jeunes Ivoiriens d’Abidjan, étudiants ou chômeurs, tentent de s’insérer dans le marché informel de garba, un plat cuisiné à base d’attiéké, marché dont les immigrés de l’ethnie ahoussa détiennent traditionnellement le quasi monopole. L’article étudie les stratégies développées par ces jeunes Ivoiriens pour contourner les barrières à l’entrée que constituent le capital social et le capital symbolique détenus par les immigrés, ainsi que les limites de ces stratégies, et met en évidence les diverses formes de l’encastrement social et symbolique des marchés dits informels.

Garba sellers in Abidjan

In a context of economic crisis and pervading unemployment, young Ivorians, students or unemployed, try to penetrate the informal market of garba –an attiéké-based dish, over which Nigerian immigrants of the ahoussa ethnic group hold traditionally a quasi monopoly in Abidjan. The article studies the strategies which are being developed by these Ivorian youth in order to bypass the barriers to entry, built upon the social and symbolic capital controlled by the immigrants, as well as the limits of these strategies, and highlights the various forms of the social and symbolic embeddedness of the so-called informal markets.

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Thierry SUCHERE L’Outsider ou l’histoire de Jérôme Kerviel : Un exemple d’apport du cinéma a une anthropologie des marchés financiers.

Contemporain du capitalisme actionnarial, le film Wall-Street [1987] d’Oliver Stone inaugure une longue liste de films récents porteurs d’un regard critique sur la finance. En France, L’Outsider [2016] traite d’une histoire amplement relayée par les médias : celle de Jérôme Kerviel ex trader de la Société Générale. Analysant ce film, on montrera que nous disposons là d’une bonne illustration de ce qui fait le travail des traders dans l’univers de la finance avec plusieurs enseignements. En premier lieu, le film conteste le discours des économistes mainstream sur la rationalité des acteurs. A l’extrême, on comprend que le trading comporte un risque non-nul de basculement vers des comportements pathologiques du type de ceux qui s’observent chez les addicts aux jeux d’argent. A un second niveau, le film parle de la violation des règles de bonne conduite, d’écart de comportement courant chez les traders toujours obligés de se surpasser… Les sociologues voient dans la déviance une activité collective ce qui nous amène à examiner les systèmes de management mis en place par la banque pour pousser les traders à la performance, qui sont aussi coupables que les traders eux-mêmes.

The movie L’outsider and the story of Jérôme Kerviel: An example of The contribution of cinema to an anthropology of financial markets.

Contemporary of shareholder capitalism, the movie Wall-Street [1987] by Oliver Stone inaugurates a long series of recent movies which propose a critical perspective on the world of finance. In France, L’Outsider [2016] deals with a story largely told by the media: that of Jérôme Kerviel, an ex trader and a former employee of La Société Générale. Analyzing this movie, we show that it contains a good illustration of a trader’s work in the world of finance, with several teachings. First of all, the movie questions speeches on the rationality of the actors. We understand that there is a high risk for traders of falling into the sort of pathological behavior which is observed in the case of gambling addicts. At a second level, the film speaks of a violation of the rules of good practices, a deviant behavior common among traders, who use illegal means to make more money…. Deviance is approached as a sociological theme, as a collective activity, leading us to examine the management systems implemented by the bank to push the traders to the highest performance, and to deem them at least as guilty as the traders themselves.

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Mohamed Amodrane ZORELI, L’Économie solidaire en Kabylie. Un modèle d’autogestion par l’entrepreneur du don

Cette contribution analyse une expérience de développement autogéré par des activités associatives et solidaires d’un village de la Kabylie en Algérie, en vue de saisir toutes les potentialités et spécificités de cette économie solidaire singulière. Réalisé sans a priori théoriques dans le cadre d’une recherche participative, ce travail nous a permis de voir que l’économie solidaire autogérée se déploie efficacement grâce à l’entrepreneur du don, à l’émancipation de la femme, à l’héritage institutionnel ancestral, à l’autofinancement solidaire, au potentiel associatif et au mouvement parallèle de réflexion et d’action des acteurs associatifs.

Mots clés: Kabylie, associations, activités solidaires, développement autogéré.

A solidarity-based Economy in Kabylia. A model of Self-Government by the « Entrepreneur du Don ».

The author presents an analysis of an experiment of self-governed development through activities resting on cooperation and solidarity, in a village in Kabylia, Algeria, and highlights the potentialities and the specificity of this solidarity-based economy. This participative field inquiry, realized without theoretical a priori, reveals that the successful development of this self-governed, solidarity-based economy rests upon the “entrepreneur du don”, the emancipation of women, the ancestral institutional heritage, the solidary self-financing, the strength of cooperative ties, and the dynamic link between thought and action among the actors.

Keywords: Kabylia, associations, solidarity-based activities, self-governed development.

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Edith WEBER, Chronique Musicale