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«Comment l’exemple historique des guerres nous amène à parler autrement d’économie ? »

Nous vivons un temps de catastrophes graves. La crise sanitaire étant loin d’être terminée, il faut faire avec la guerre en Ukraine et un réchauffement climatique devenu une évidence au quotidien. C’est donc l’actualité qui nous amène à nous intéresser au rapport entre guerre vue comme exemple même de la catastrophe et façon de faire ou de parler de l’économie. Lisant sur la guerre et l’économie, on est frappé par le foisonnement des mots : économie de guerre, guerre économique, économie mobilisée…  ce qui renvoie à différentes manières de penser le rapport de la guerre à l’économie et à autant de pistes de recherches possibles que Les Cahiers souhaitent explorer collectivement[1].

La guerre économique :

– La guerre tire son origine d’enjeux économiques. A Rome et au Moyen-Age…, elle est vue comme un moyen légitime de s’emparer du bien d’autrui. Pour ne pas avoir à travailler, le guerrier a recours à la force pour prendre ce dont il a besoin. Plus proche de nous, on trouve les thèses sur l’impérialisme de grands pays capitalistes de la fin du XIXe siècle et les écrits d’Hobson (1902), Luxembourg (1913), Lénine (1917), Hilferding (1923)… : les pays capitalistes ont besoin d’un empire colonial qui lui offre des ressources et des débouchés…

– Au XVIIe siècle et chez les mercantilistes (Colbert…), l’État / le souverain assoient leur puissance sur l’économie. Au XXe siècle, la thèse du complexe militaro industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement qui lui permettent en retour de peser dans les relations internationales (Galbraith, 1974). Plus récemment et dans le cadre de géoéconomie, Edward Luttwack [1990] constate que les affrontements directs entre les grandes puissances sont aujourd’hui interdits du fait de l’arme atomique. La guerre serait remplacée par une compétition entre les grandes entreprises pour la maîtrise des marchés, l’innovation technologique… : avons-nous affaire à une guerre qui ne dit pas son nom, sans morts et destructions où à autre chose ? Est-ce que le terme de guerre économique reste approprié ?

– La guerre économique désigne un ensemble de mesures économiques coercitives visant à infléchir la politique d’un État avec lequel un autre État a un contentieux. On pense au blocus (le blocus continental de Napoléon contre l’Angleterre…), à l’embargo (celui exercé par les États-Unis contre Cuba, l’Irak, l’Iran… à celui contre la Russie de Poutine), au boycott (contre les produits sud-africains au moment de l’apartheid…). Quelle est l’efficacité des sanctions ?

L’économie de guerre : les lois de l’économie, l’État et le marché.

– La guerre suspend le travail, la production, les achats, le transport … Elle  conduit à un mauvais fonctionnement, voire un arrêt de l’entreprise, des marchés. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi  (qui implique le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie de biens de consommation (et le recours aux ersatz) ; les réquisitions ; les prix plafonds ; le rationnement des quantités auquel répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages ; l’absence de limite en matière d’accroissement du déficit public…

Traiter de l’économie de guerre revient surtout à réfléchir aux solutions face au déséquilibre majeur entre des besoins nouveaux nés de la guerre qui viennent s’ajouter à ceux déjà existant face à des ressources qui viennent à manquer (la pénurie de matières premières du fait de l’arrêt du commerce, la main d’œuvre masculine partie à la guerre…). L’économie de guerre pose la question d’une rareté que le marché ne régule plus via les mouvements de prix puisqu’on ne peut augmenter l’offre. La guerre nous oblige à revoir ce que nous croyons savoir des lois de l’économie. Aux marchés, on substitue le plan. Se pose la question de la place respective à accorder au marché et à l’État dans le fonctionnement de nos économies et de l’efficacité de l’action de l’État. Une réflexion sur l’économie de guerre / l’économie de catastrophe (non réductible à la situation de guerre) peut être l’occasion de questionner 50 ans de contre-vérités assenés sur la supériorité du marché.

La guerre, le calcul économique et la morale :

Auteur du premier ouvrage sur l’économie de guerre, Otto Neurath [1910] aborde la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéresse la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Sauf que la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). L’URSS est sortie victorieuse de la seconde guerre mondiale au prix de 26 millions de mort.

La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. La seconde guerre mondiale l’illustre avec le projet d’Adolf Hitler d’éliminer une partie des races non aryennes et de réduire en esclavage le reste de l’humanité. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Aly, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas une part de calcul économique en la mettant en relation avec l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort.

Société de guerre versus société de paix ?

Si la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité, alors ceci nous oblige à dire que nous vivons dans des sociétés de guerre. La guerre est «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites» (Galbraith, 1967). La guerre a une fonction sociale. Reposant sur une décision discrétionnaire de la puissance publique, la dépense d’armement aurait un effet d’entrainement sur toute l’industrie. Elle est créatrice d’emplois. D’autres économistes considèrent que les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes sont des dépenses improductives auxquelles s’ajoutent les coût engendrés par les destructions. La guerre fait que l’économie s’engage alors dans ce que Nicolas Boukharine [1920] appelle un cycle de reproduction élargie négative. 

Sur le plan social, la guerre produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …). La guerre est aussi source de progrès des connaissances (cf. Ambroise Paré et les progrès de l’anatomie et de la chirurgie). Dans La part maudite, le philosophe Georges Bataille [1949] écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre : les dépenses de santé, d’éducation, le logement, la conquête spatiale, la lutte contre le réchauffement climatique… Quelle proposition dans le champ de l’irenologie ou science au service de la paix (Boulding, 1946, 1963, Economist for peace and security, 1995)?

Les cahiers de sociologie économique et culturelle ont une identité forte qui repose sur l’interdisciplinarité. L’étude du rapport entre la guerre et l’économie ne s’adresse pas qu’à des économistes. La question peut être traitée par des historiens, des spécialistes en relations internationales, des spécialistes en polémologie, des philosophes… porteurs d’autant de regards différents. Les propos théoriques doivent être largement illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 30 octobre 2022 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2023. Les Cahiers de sociologie économique et culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.

Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et culturelle

Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr


[1] ) Fondé par un vétéran de la première guerre mondiale Albert Miroglio, l’Institut de sociologie économique et culturelle avait comme projet initial une meilleure compréhension entre les peuples et donc une société de paix.

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