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CECI N’EST PAS UNE THÉORIE

Christophe ANNOOT

Peintre graveur

Quelle que soit la nature d’une production, artistique ou non, on peut s’interroger sur le processus ayant donné lieu à celle-ci1.

Qu’il me soit permis de dire ici que les vignettes de couverture de la revue Cahiers de sociologie économique et culturelle que j’airéalisées depuis 1987 l’ont été parallèlement à des œuvres gravées, mon travail essentiel étant celui de la gravure. Puisqu’il m’est demandé ici d’expliciter un travail d’expression graphique traitant de questions ethno-sociologiques, travail qui était chaque fois la réponse à une commande, je dois d’abord dire que celui-ci ne peut pas, à mon sens et à proprement parler, donner lieu à une production de nature purement artistique. En effet, il semble que la production artistique se définisse d’abord par son caractère polysémique. Or il s’agit ici de produire, dans un exercice déterminé, de petits dessins de couverture sur un thème choisi, en se plaçant dans une perspective de communication visuelle ; c’est-à-dire de réaliser une figure la plus lisible possible, portant un sens spécifique.

Même s’il est sans doute évident que l’écart entre production artistique et création de communication visuelle à partir d’un thème particulier bien défini, se trouve travaillé – modifié, distendu, réduit, creusé, accentué, troublé,… – lors du travail de réalisation graphique, et que par ailleurs il est désormais historiquement entendu que toute réalisation plastique, quel que soit son statut, participe également au monde des images, le fonctionnement de ces deux types de création reste pour moi différent.

Ainsi, telle est la démarche : du thème donné qui fédère tout ou partie des articles composant un numéro de la revue, un mot ou une locution émerge qui, par sa potentialité d’évocation visuelle, permet une exploitation plastique. Cela donne lieu à une ébauche de figure où une structure générale se met en place. C’est un travail de construction où la forme qui est le fondement de l’image se réalise. Celle-ci est alors finalisée au cours d’un travail informatique où la dimension ludique apparaît comme essentielle : c’est un jeu de lignes, de formes et de contrastes…, qui permet de proche en proche d’arriver à la composition souhaitée, satisfaisante sur le plan visuel mais aussi signifiante et expressive. Ce qui est attendu alors serait une oeuvre claire, un organisme autonome et vivant dont l’inscription dans l’espace présenterait une certaine monumentalité et qui devrait être une évidence pour ce qui veut être dit.

On verra donc ici, à travers quelques exemples, comment une réflexion libre et ouverte peut donner intuitivement naissance à quelqu’image – et inversement.

Construire son identité

Représentation et mémoire de la période coloniale
(N°47-48, juin 2009)

Construire son identité, que ce soit individuellement ou collectivement, ne peut probablement se faire que par la confrontation à l’autre. Ainsi l’histoire coloniale d’un pays donne lieu à la rencontre entre des mondes étrangers, rencontre qui transforme en profondeur la réalité des peuples qu’ils soient colonisateurs ou colonisés. Mais aussi, elle participe à la constitution chez les protagonistes d’une nouvelle image de soi-même. Au-delà de la brutalité et de l’arbitraire reconnus des colonialismes qui ouvrent sur des perceptions diversement sensibles, et des jugements moraux et idéologiques, il faut admettre que dans un processus d’auto-identification chacune des parties opposées de ces histoires conflictuelles et violentes se sont nourries les unes des autres. Et si l’on reconnaît que les parts d’irrationnel, de subjectivité et de rouerie politique mêlées ne sont guère négligeables en ces affaires, on pourra dire que le miroir que se tendent à eux-mêmes les peuples n’est rien moins que déformant. La complexité, le polymorphisme, la mobilité de leur identité les écartent sans doute de ce qu’ils veulent (se) montrer ; et cet écart même, concerté ou non, prend sens en perspective avec leur Histoire. La prise en compte du contexte des différents temps de la construction de l’image d’un peuple est ainsi essentielle pour comprendre vers quelle forme idéale elle veut emporter l’imaginaire collectif.

Mais les peuples sont composés d’individus dont les aspirations s’opposent parfois à celles supposées ou présupposées de la société dans laquelle ils vivent. Construire une identité collective impliquerait alors la prise en compte des caractères individuels dans une définition commune d’éléments constitutifs hétérogènes, dans la mise en place d’un « lieu commun » où tous puissent se reconnaître. Cela peut-il se faire de façon non totalitaire ? En tous les cas, dans le rapprochement avec l’autre il ne peut y avoir qu’altération de la personne c’est-à-dire mutation de l’identité individuelle. Il y a sans doute là un enrichissement dans une forme de partage, quand le je et le tu se retrouvent dans le nous; en revanche d’un point de vue humaniste occidental, le danger existe du risque d’une fusion où le collectif prend le pas sur l’individuel jusqu’à le dissoudre. Que peut vouloir faire un quelconque pouvoir d’une certaine image d’un peuple qu’il a promue, voire créée ? Quelle réception ce peuple peut-il faire à cette image quand elle lui semble factice, idéologique, instrumentalisée, imposée ?

C’est ainsi que l’on pourrait avancer qu’une image identitaire, telle la nature profonde de ce qu’elle se doit de révéler fidèlement, devrait être construite élément par élément, brique après brique, progressivement, lentement, avec justesse ; et tant il est vrai que la vie naît de la souffrance, sans doute une identité qu’elle soit individuelle ou collective, se réalise ruine après ruine, dans un balancement dialectique entre destruction et construction, entre chaos et ordre, unité, solidité, clarté… Ce serait un mouvement vers d’ordre esthétique.

Construction des identités collectives (N°52, décembre 2011)

Cette esthétique de la variabilité, de l’évolution positive, de l’élaboration dynamique heureuse de l’avenir est une forme d’espoir. C’est ainsi qu’est dit un désir, souvent une ambition, quelquefois une volonté, sans doute une illusion : être ce que l’on voudrait être…

Limites, interfaces et territoires – processus de construction
des identités (N°53-54,juin-décembre 2012)

Donc, tout cela est une question de regard. Regard sur l’autre et regard sur soi-même, qui jouent l’un avec l’autre et se modifient l’un l’autre. La métaphore du moucharabieh peut alors nous éclairer.

Le moucharabieh est ce qui cache et simultanément révèle : cette fenêtre du harem traditionnel est un index de la féminité qu’elle dissimule. Il concrétise dans l’imaginaire occidental le charme et le mystère oriental. Au-delà du scandale qu’il est susceptible de constituer pour la pensée féministe en tant que symbole de l’enfermement et de l’aliénation, c’est une figure érotique au graphisme complexe et harmonieux qui correspond à une conception idéale du raffinement d’un univers culturel exotique, mais surtout qui implique une relation spécifique regardant/regardé. Aussi bien celle qui regarde derrière le moucharabieh que celui qui la/le regarde, sont dans une position de voyeur. L’identité de chaque protagoniste de cette relation est alors définie par une façon de voir/de ne pas voir et d’être vu/de ne pas être vu. Prendre conscience de son identité est alors sans doute comprendre comment on est perçu et mesurer par rapport à cela la distance qu’il existe avec ce qui paraît nous définir authentiquement, puis l’accepter ou le rejeter (se révolter ?).

Moucharabieh (construction identitaire)

Se construire grâce au regard de l’autre demanderait ainsi de développer une certaine connaissance de soi-même appelant à l’autonomie, au delà d’une relation aliénante à cet autre.

Citoyenneté, intégration-exclusion (N°57, juin 2014)

Tout devrait bien se passer mais tout se joue sur les oppositions (en/hors, haut/bas, horizontal/vertical, contrastes…). Il y a une âpre lutte interne à l’intérieur de cet espace qui doit fonctionner, ne pas exploser. Tolérer l’intolérable altérité, accepter dans un cadre donné l’ombre et la lumière – même en préférant la lumière – si elles sont convenablement réparties.

Les violences rentrées, post-digérées, qui sont la trame même de nos sociétés, déterminent sans doute la nature humaine. De fait il semble que deux mouvements simultanés, intégration et exclusion, qui se développent pour se conforter et s’opposer l’un l’autre, déterminent un champ social conflictuel qui se définit en tant que tel.

Evolution, parents/enfants
(N°54, décembre 2014)

Entre formes molles et formes dures, il faut espérer que ce que l’on voit maintenant soit en voie d’évolution positive. Car l’enfant est voué à être autre. Souhaitons qu’il se déforme pour se reformer, se réformer, ailleurs et autrement. Physiquement, cognitivement, parfois culturellement, socialement, c’est en devenant autre que l’enfant gagne son autonomie d’adulte. Il s’agit pour nous de vouloir que nos enfants soient différents de nous, de ce que l’on désire, qu’ils soient peut-être moins conformes à ce que l’on attendrait. Mais sommes-nous nous-mêmes nous-mêmes et, si cela était, à quel prix ?

Money-money (N°59-60, juin-décembre 2015)

Notre vision du réel est trouble, particulièrement en ce qui concerne le monde économique. Mais il ne faut sans doute pas laisser la pensée sur l’Argent être confisquée par un quelconque expert. Or, concernant cette question, beaucoup d’entre nous sont démunis. Il n’empêche que s’y atteler, y consacrer un peu de temps – par exemple dans le cadre d’une réflexion macro économique – présente un certain intérêt. Mécanismes, mécanique : il y a dans ces domaines des fonctionnements implacables mais qui recèlent quelques espoirs si l’on pense que la maîtrise humaine est encore envisageable pour résoudre les problèmes premiers des peuples.

Mais la misère, celle qu’on disait noire, la voit-on vraiment encore ici ? Elle se cache, sans doute, de honte ; et après tout la souffrance a toujours été, et toujours acceptée comme fatalité naturelle…

Ainsi il apparaît que d’incertaines considérations errantes, informelles et illégitimes ont pu donner naissance à des productions graphiques réalisées de façon ludique. Ces images sont donc à envisager comme des exercices de pensée libre clandestine plutôt que comme le fruit d’une réflexion approfondie sur la nature de l’oeuvre d’art – mise en cause tout de même là où, à l’évidence, l’organisation spatiale de la figure prend un sens important dans la perspective d’une nécessité fonctionnelle – ou sur tout autre chose.

Alors l’objet de ce(s) petit(s) texte(s) n’est donc évidemment pas de mettre en place une théorie générale originale de la création artistique et d’en faire état, ou d’élaborer scientifiquement une étude ethno-sociologique complexe et avertie. Ce n’est ni le temps ni le lieu. Nous avancerons cependant, s’il est vrai que celui qui écrit nourrit sa pensée de mots pour la concrétiser en l’exprimant et que celui qui produit une forme visuelle crée en elle et autour d’elle le silence fécond où germe le questionnement, que tout en estimant le verbe essentiel et indispensable (premier ?), c’est l’action, dynamique, structurelle et structurante, fondatrice de l’image signifiante, qui serait à privilégier.

  1. NdE. Ce texte a pour origine une demande de la rédaction, celle-ci ayant proposé à l’auteur des vignettes qui depuis une trentaine d’années ornent la page de couverture des Cahiers, d’expliquer sa démarche de création graphique. C’est pour nous l’occasion de le remercier, pour l’une comme pour l’autre de ses contributions. ↩︎

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