Meless Siméon AKMEL
Université Alassane Ouattara, Côte d’Ivoire
melessovsky@yahoo.fr
Introduction
Cet article qui s’inscrit en santé environnementale s’intéresse essentiellement aux risques sanitaires liés à la fabrication du savon traditionnel « kabakrou », et aux thérapies envisagées par les populations du quartier de Dar-Es-Salam (Bouaké, Côte d’Ivoire). À partir des années 1970, la Côte d’Ivoire a connu une croissance surprenante, qui a essentiellement reposé sur les produits d’exportation, notamment le café et le cacao. Au milieu des années 1980, la chute brutale des prix de ces produits sur le marché mondial a mis fin au «miracle ivoirien», plongeant ainsi le pays dans une crise économique sans précédent. Les politiques d’ajustement structurel des années 1990 dont la dévaluation du franc CFA, imposées par les institutions financières de Breton Woods n’ont pu sortir la Côte d’Ivoire du marasme économique et social. Elles ont favorisé le chômage, qui s’est accéléré et accentué pendant la crise sociopolitique de 2002 à 2011, ayant défiguré la Côte d’Ivoire. Selon la Banque Mondiale, entre 1985 et 2008, l’ampleur et l’intensité de la pauvreté s’étaient considérablement accentuées, le taux de pauvreté passant de 10% à 49% environ. Aussi, l’enquête sur la mesure des niveaux de vie réalisée en 2015 a montré que l’incidence de la pauvreté avait reculé d’environ 51% en 2011 à 46% en 20151. Malgré ce tableau qui semble refléter une embellie économique du pays, il existe aujourd’hui une inadéquation, voire un décalage avec le vécu quotidien des populations. Le panier de la ménagère s’amenuise de jour en jour et le chômage s’étend. KRAMO atteste : « La croissance ivoirienne n’est pas assez inclusive. Aujourd’hui, près de la moitié de la population est en situation de pauvreté, c’est quasiment cinq fois plus qu’en 1985. Depuis 2012, la pauvreté baisse d’à peine 0,3 % pour chaque point de croissance gagné. C’est trop faible ! Tant que les fruits de la croissance ne seront pas partagés, les pauvres continueront à rester pauvres »2, ce qui contredit la thèse des spécialistes qui s’appuient sur les chiffres ci-dessus.
La ville de Bouaké n’est pas épargnée. En effet, le conflit ivoirien et son corollaire l’instabilité et la division du pays ont accentué les inégalités régionales. Ils ont mis à mal la croissance économique, dans la mesure où les entreprises ont fermé leurs portes. Certaines comme Mercedes, ADRAO, Trituraf ont été délocalisées. La quête de bien-être social a provoqué l’émergence du secteur informel, avec l’éclosion d’activités communément appelées «petits métiers», au nombre desquelles nous pouvons citer la fabrication du savon traditionnel kabakrou3, que l’on retrouve partout en Côte d’Ivoire. Si donc le chômage frappe de plein fouet les grosses agglomérations, les quartiers précaires, qui vivent au rythme des villes modernes n’y échappent pas. C’est ainsi que nous portons particulièrement notre regard sur Dar-Es-Salam, quartier fortement marqué par :
-un réel engouement pour la fabrication du savon traditionnel. En effet, cette activité procure des sommes d’argent, utilisées pour la satisfaction des besoins socioculturels.
-des risques sanitaires liés à la production du kabakrou. Certes, la fabrication du savon traditionnel a une valeur socio-économique. Toutefois, elle a engendré des risques sanitaires dont les acteurs, sans encadrement sont conscients, et une réponse face à la maladie. Mais les risques sanitaires sont récurrents.
De ces constats découle une série de problèmes que nous nous proposons d’élucider : Pourquoi les populations s’adonnent-elles à la fabrication du kabakrou ? Comment les producteurs perçoivent et gèrent-ils les risques sanitaires ? Pourquoi ces problèmes de santé sont-ils récurrents ?
Bref, l’objectif de cette étude est de comprendre les déterminants de la fabrication du kabakrou et les perceptions des maladies chez les producteurs, puis d’expliquer les itinéraires thérapeutiques et la persistance des maladies.
La thèse soutenue est la suivante : la production du savon traditionnel, activité essentielle a provoqué chez les producteurs délaissés, des maladies dont ils sont conscients, et qu’ils traitent selon leur vision du monde, mais qui sont récurrentes.
Notre zone d’enquête est Dar-Es-Salam, quartier précaire de Bouaké4. Le choix de cette localité est lié au nombre de sites de production du savon traditionnel. Parmi les critères qui ont guidé la sélection des enquêtés figurait le type d’activité exercée, ce qui a permis de choisir essentiellement les producteurs de kabakrou. À cela s’est ajoutée la disponibilité des acteurs : seuls les individus désireux de répondre aux questions sont retenus. L’expérience vécue a permis de choisir les personnes affectées par les maladies. Nous avons procédé à un choix raisonné, puisqu’il est question de cibler les personnes ressources à même de nous instruire davantage. Au total, 110 enquêtés, hommes et femmes sont concernés par l’étude. L’entretien semi-directif et le questionnaire ont été mobilisés pour recueillir les informations.
Le présent article s’articule en deux parties. Dans la première, nous décrivons les étapes et tentons de comprendre les déterminants de la fabrication du savon traditionnel. La seconde partie cherche à comprendre la perception des risques sanitaires chez les producteurs, analyse les itinéraires thérapeutiques et les causes liées à la récurrence des maladies.
1. Les logiques socio-Économiques de la fabrication du kabakrou
Ce chapitre vise à décrire les étapes de la production du savon et à comprendre les facteurs qui motivent le travail du kabakrou. Pour y arriver, nous nous sommes adressé aux enquêtés en ces termes :
«Comment fabriquez-vous le kabakrou»? «Pourquoi êtes-vous engagés dans la production» ? Voici quelques-unes des réponses obtenues :
« Pour faire kabakrou, on prend huile de coton, huile d’olive, huile d’arachide, huile de coco, huile de palme, beurre de karité que Trituraf, n’utilise plus. On prend aussi potasse (soude caustique) pour la fabrication du savon » (Femme 49 ans, Burkinabé ; femme 35 ans, Guinéenne).
« On prend barrique coupée, fagot. On met l’huile au feu, on ajoute la potasse. Après, on mélange et puis on fait descendre et on fait savon en boule-boule » (Femme 30 ans, Guinéenne ; femme, 41 ans, Malienne).
« J’ai, pendant longtemps cherché travail, mais je n’ai pas eu. Travail là me permet d’avoir de l’argent. En tout cas, ça va » (Femme, 45 ans, Bukinabé).
« Y a pas sot métier. Y a l’argent dans travail là. J’ai gagné environ 165 000 francs dans ce mois, quand j’ai vendu kabakrou ». (Femme, 40 ans, Malienne).
« Avec kabakrou, je gagne ma vie, je suis content dèh. Je continue toujours. Depuis que je travaille ici, avec mes parents, on a acheté terrains pour construire maison. On a mis l’argent dans banque aussi ». (Femme, 52 ans, Guinéenne).
« Avec kabakrou, je paye scolarité école de mes cinq enfants ; je sens pas trop. J’envoie aussi l’argent au village dans mon pays. J’ai même fait mariage l’année passée. C’est avec l’argent de savon là que j’ai payé moto qui fait taxi. Chaque jour on me verse l’argent. J’ai acheté des pagnes et des bijoux. J’ai acheté chaussures aussi pour moi-même et pour les enfants pendant la fête de tabaski ». (Homme, 48 ans, Malien).
« Je me lève matin bonheur, je me rends là où on fait kabakrou. Vraiment, je me charge des dépenses de la maison. Je nourris ma famille, je paie habits, je paye maison. Je paye école. Je paye mouton pour cérémonie et pour tabaski. L’argent de kabakrou fait beaucoup de choses. Aujourd’hui, j’ai un apprenti qui m’aide. J’ai une boutique, une moto, un terrain pour construire maison ». (Homme, 59 ans, Malien).
Les résultats de notre enquête nous permettent de reconstituer les étapes de la fabrication du kabakrou, d’identifier ses producteurs, et de situer son importance économique et socio-culturelle pour ceux qui la pratiquent.
Les étapes de la fabrication
La fabrication du kabakrou met en jeu plusieurs étapes. La première consiste à recueillir la matière grasse, huile de coton usée déversée dans une rivière par l’usine5. Les femmes descendent dans le cours d’eau pour y puiser ce déchet liquide qui flotte sur l’eau, au travers d’une assiette. Remplis, les sceaux sont chargés par les mères et leurs enfants, puis transportés à leurs domiciles. Á la matière grasse est associée la potasse, soude caustique ou hydroxygène de sodium (NaOH). Présente généralement sous la forme de pastilles, de paillettes ou de billes blanches très solubles, la soude est précisément utilisée dans le processus de saponification6. Son rôle est de transformer la matière grasse en savon. La population a un accès facile à ce produit, puisqu’on le trouve partout sur le marché ivoirien au prix de 600 FCFA ou 700 FCFA/kg. La fabrication nécessite l’usage de barriques pour le mélange des ingrédients, un bois taillé servant à tourner la solution obtenue après le malaxage, du bois de chauffe pour activer le feu. Le premier stade du processus de fabrication consiste donc à porter à ébullition la matière grasse, à une très forte température, jusqu’à ce qu’elle devienne blanche.
La deuxième étape vise à faire le mélange de l’huile et de l’acide, en respectant des règles de proportionnalité établies par les producteurs eux-mêmes. Ainsi, pour 24 litres
d’acide caustique, les producteurs utilisent 24 litres de matière grasse. Il faut éviter une disproportion, parce qu’elle pourrait engendrer des conséquences chez les utilisateurs. Une fois le mélange terminé, l’on obtient une pâte jaunâtre ou blanchâtre.
Dans la troisième étape du processus, les acteurs protègent les mains par des gants en plastique pour donner des formes sphériques à la pâte obtenue. Au bout de quelques maniements et de nombreux lissages, le kabakrou est prêt.
La quatrième étape concerne la vente du produit. Le savon traditionnel est écoulé sur les marchés7. Les photographies suivantes résument les différents stades de la fabrication du produit :
Photo1 : Mélange (graisses-soude) porté à ébullition.

Source : enquête Akichi 20148
Photo 2 : Mélange en fonte.

Photo 3 : Modelage de la pâte (kabakrou).

Source : Enquête, Kangah 20109
La description du processus de fabrication montre que la production du kabakrou est un système où les éléments sont en interaction. Ainsi, depuis la conception (les hommes et les femmes) jusqu’au produit fini (kabakrou) en passant par les composantes (les huiles, la soude caustique, la barrique, les bois de chauffe, le feu), chaque élément joue nécessairement un rôle, remplit une fonction essentielle. Nous comprenons dès lors que les dosages doivent être minutieux afin d’éviter des conséquences sur les utilisateurs.
Qui sont les producteurs ?
La fabrication du savon traditionnel à Dar-Es-Salam est essentiellement exercée par des populations en provenance du Nord de la Côte d’Ivoire, ce qui est présenté dans ce graphique :

Source : Notre enquête, février 2014- juin 2015.
Parmi les catégories sociales impliquées dans la production du savon, pour ce qui est de l’étude figurent des hommes et des femmes, tous des allogènes venus faire fortune en Côte d’Ivoire. La cartographie des acteurs montre une forte présence de Maliens (60%), Burkinabés (25%) et Guinéens (15%). La situation trouve sa correspondance sur le plan national. En Côte d’Ivoire, un habitant sur quatre est étranger, soit plus de quatre millions de personnes dont 2,2 millions de Burkinabés et près de 800 000 Maliens. Cette population a répondu à une forte demande de main-d’œuvre remontant à la colonisation. Elle est peu alphabétisée, mais très active et occupée à 99%, soit dans l’agriculture, soit dans l’informel10. Certains sont d’anciens migrants, d’autres ont foulé pour la première fois le sol ivoirien à la faveur de la crise sociopolitique de 2002. Commerçants de tradition, ils ont très tôt compris qu’il n’y a pas de sots métiers, mais de petits métiers, qui peuvent aussi procurer des sommes d’argent aux acteurs, à l’instar de ceux exercés en entreprise. Ainsi, partout où ils se rendent, les allogènes ont pour principal objectif l’accumulation des richesses au travers de leur force de travail. Pendant que les Ivoiriens trient les emplois, en focalisant leurs énergies sur ceux de la fonction publique ou des entreprises privées, ces acteurs s’accrochent à tout ce qui peut leur permettre de réaliser les ambitions.
La cartographie des acteurs montre également que l’activité mobilise plus de femmes que d’hommes. Pour comprendre cette réalité, il faut remonter à l’origine du kabakrou dans la localité. C’est au cours de ses nombreux voyages dans les villes de Côte d’Ivoire, notamment Abidjan, qu’une femme a découvert la fabrication de ce savon, utilisé dans son foyer, dont elle ignorait la provenance. La curiosité l’a poussée à se renseigner auprès des producteurs expérimentés. Après maintes hésitations et échecs, au prix de plusieurs efforts, elle a réussi à dompter le kabakrou. Les premières personnes sollicitées sont ses filles. Au fil du temps, des personnes extérieures (amies, voisines) âgées de 25 à 55 ans ont intégré l’activité. Analphabètes, elles se sont appropriées les techniques de production et, animé le travail. L’implication de cette catégorie sociale dans ladite activité est illustrée par ce graphique :

Source : Enquête, février 2014- juin 2015
Cette activité si «avilissante» soit-elle permet à la femme de s’émanciper et de devenir un maillon essentiel de sa communauté. C’est le sens de l’assertion de MUSITU11, qui insiste sur la précarité du travail féminin en opposition avec le rôle central qu’elle joue, en tant qu’actrice économique incontournable dans la survie ou la subsistance de beaucoup de ménages en milieu urbain.
Par effet de boule de neige (de bouche à oreille) les hommes ont compris la possibilité de s’affranchir aussi de la pauvreté, à l’instar des femmes, grâce aux revenus du kabakrou, ce qui explique leur présence, bien qu’en plus faible proportion.
La valeur économique
La production du savon traditionnel est devenue aujourd’hui une activité essentielle, donc importante, dans la mesure où elle est disséminée partout en Côte d’Ivoire. Ainsi, dans les bidonvilles situés dans la commune d’Attécoubé plusieurs jeunes fabriquent le savon kabakrou12. Abobo n’est pas épargnée, car au PK 18 derrière pont, une famille a fait de ce «cailloux» son business. Elle a créé une «usine de fabrication». Même si elle est prête à montrer quelques secrets de son «usine», elle tient à garder l’anonymat. C’est en janvier 2010 que la famille visitée s’est engagée dans la fabrication du kabakrou. Après plusieurs enquêtes menées par leur mère sur la fabrication de ce savon, les sœurs se sont lancées dans l’activité. Cette entreprise familiale, avec un nombre réduit de personnes, a dû recruter des ouvriers pour satisfaire la forte demande du savon «made in Abidjan» d’après KANGA13.
Les données du terrain montrent que la production du savon est quotidienne à Dar-Es-Salam. Chaque jour, dans une position assise ou debout, des hommes et des femmes mélangent la pâte obtenue des graisses et de la soude caustique portées à ébullition. Ils transvasent le contenu dans un ustensile et donnent des formes au kabakrou. Ainsi, des centaines de savons de couleurs blanchâtre ou jaunâtre sont disposés dans des récipients et empilés dans plusieurs sacs de 25 kg à 50 kg. Les acteurs fabriquent 500 boules en moyenne, trois fois la semaine14, environ 6000 savons le mois. La production annuelle est estimée à 72 000 boules. Les kabakrou sont écoulés sur les marchés locaux (Bouaké). Chaque semaine, le savon est transporté à Brobo, Botro, Béoumi, Sakassou où il est vendu. Mais le kabakrou suit un autre itinéraire, puisqu’il est destiné aux marchés de la sous région (Burkina Faso, Mali, Guinée, Niger). Empilé dans des sacs de 50 kg, il traverse la frontière ivoirienne pour satisfaire la demande des pays voisins. De ce fait, plusieurs centaines de kabakrou sont livrés sur différents sites extérieurs. Les prix oscillent entre 100 FCFA et 300 FCFA15. Le tableau suivant présente les revenus mensuels16 de 2015 :
| Mois | Revenus mensuels (en francs CFA) |
| Janvier | 600 000 |
| Février | 609 000 |
| Mars | 614 400 |
| Avril | 619 200 |
| Mai | 628 800 |
| Juin | 630 000 |
| Juillet | 634 800 |
| Août | 639 900 |
| Septembre | 649 200 |
| Octobre | 760 000 |
| Novembre | 789 600 |
| Décembre | 810 000 |
Ce tableau indique que de janvier à décembre, les revenus mensuels sont passés de 600 000 FCFA à 810 000 FCFA, soit un total annuel de 7 985 700 FCFA. La valeur économique du kabakrou chez les producteurs ivoiriens est aussi soulignée par KANGAH :
« L’entreprise de la famille TS vend soit au détail soit en gros à des prix variés, allant de 100 FCFA à 350 FCFA l’unité. Le prix des savons est fixé en fonction de leur forme. Les plus gros ont un prix qui varie de 250 FCFA à 350 FCFA, et les moins gros de 100 FCFA à 200 FCFA. Les productrices sont à leur début. Les prix ne sont pas extraordinaires, mais les ouvriers sont satisfaits. Avec le temps, les choses iront mieux. Les kabakrou dans certains cas s’arrachent comme de petits pains sur le marché. La majorité de la clientèle provient de l’intérieur, notamment de Bondoukou ; mais aussi des marchés des quartiers populaires d’Abidjan »17
De par son importance économique, la fabrication du kabakrou apparait comme une activité pourvoyeuse d’emplois. Ce secteur informel est une solution à l’épineux problème du chômage en Afrique. C’est la justification de la thèse de MALKWISHA18 selon laquelle cette réalité est une réponse populaire aux réalités du milieu, une adaptation aux réalités de l’environnement économique et social. Pour lui, les gens doivent prendre leur destin en main, en inventant les solutions appropriées aux problèmes du chômage et de la pauvreté. SHOMBA19 atteste également que l’activité informelle révèle une étonnante capacité de production de biens et services. Elle génère des revenus pour une grande partie de la population, offre de l’emploi au chômeur et contribue à atténuer la pauvreté. La Côte d’Ivoire est justement concernée, car la réalité du chômage sur le terrain est alarmante, contrairement aux discours et matraquages médiatiques. Les licenciements en masse, les congés d’ordre technique, les délocalisations des sociétés, des structures de recherche, des centres de santé, les fermetures d’entreprises, les pillages et destruction de biens publics et privés liés aux différentes crises ont augmenté le nombre des «sans emplois» déjà nombreux sur le marché du travail. Selon l’INS, le taux de chômage officiel est de 60% en mars 2012 contre 25% en juin 2011 et 18% en décembre 2010. La chambre de commerce et d’industrie révèle que 8000 emplois directs sont perdus suite aux mesures de restructuration des entreprises qui subissent les contrecoups de la crise post électorale et la pression fiscale20.
Hier essentiellement réservée aux étrangers (allogènes), avec le chômage galopant et inquiétant que connait le pays, la fabrication du kabakrou est aujourd’hui devenue pour des ivoiriens une source de revenus potentiels. Du Nord au Sud en passant par le Centre, d’Est en Ouest, la production du savon traditionnel n’est plus un sot métier, mais un emploi stable. Ainsi des lieux de production pullulent dans les quartiers précaires des communes et les zones rurales. Sur la question, SUY21 montre que la précarité de l’emploi n’a que trop duré, surtout face aux difficultés de la vie quotidienne liées à la crise. Il affirme que les Ivoiriens ont changé de mentalité, car ce qu’ils croyaient être un travail pour les étrangers attirent leur attention maintenant ; pourvu que le petit métier, qu’ils exercent leur permette de changer de condition de vie. KOUASSI22 abonde dans le même sens. Pour lui, les facteurs positifs des petits métiers à savoir le savon artisanal se développent comme la réponse pour le grand nombre de diplômés au chômage. La fabrication du kabakrou est devenue une activité noble qui nourrit son homme.
Bref, les politiques menées par les pays en développement au cours des années soixante-dix, ont conduit à un fort endettement du Trésor auprès de la Banque centrale, et creusé en plus du déficit budgétaire, celui des entreprises publiques. Celles des années quatre-vingt, marquées par un assainissement lié à la libéralisation financière n’ont pu résorber l’ensemble des déséquilibres financiers. De cette façon, au début des années quatre-vingt-dix, le système bancaire de la majorité des pays en développement s’est trouvé très affaibli. Dans ce contexte, une grande partie de la population, aussi bien urbaine que rurale, s’est tournée vers le secteur financier informel, car elle est exclue des réseaux institutionnels classiques23. Sur la dimension économique liée à la fabrication du kabakrou à Dar-Es-Salam susmentionnée, s’est greffé un autre aspect.
La valeur socioculturelle
CUONZO24démontre que les activités du secteur informel permettent d’acquérir une autosuffisance économique, et donnent naissance à un développement soutenable de l’Afrique. Ainsi, le secteur informel est incontournable à l’évolution de la ville africaine.
Cette thèse, à l’instar de l’analyse antérieure confirme que l’activité est pourvoyeuse d’emploi et procure d’importantes sommes d’argent aux producteurs. Autrement dit, la fabrication du kabakrou, qui remplit une fonction économique est source de richesse pour les producteurs, ce qui est justifié par le graphique ci-dessus. Ainsi, partis de rien, hier personnes assistées, marginalisées ou stigmatisées, les acteurs sont aujourd’hui financièrement autonomes, car les revenus issus de la vente du savon sont réinvestis ou injectés dans des projets à but lucratif. Nombreux sont les producteurs devenus propriétaires de maisons, de magasins, de motos taxis. De ce fait, ils ont connu une ascension, voire une mobilité sociale verticale ascendante. Les revenus de la production ont favorisé l’esprit de créativité chez les acteurs, qui se sont regroupés en associations rotatives d’épargne et de crédit dénommées ‘‘tontines’’.Caractérisées par un vaste réseau de relations entre les membres, elles ont permis aux acteurs de prendre conscience et de comprendre que l’union fait la force d’une part, et que l’on peut participer au développement de la société quelque soit sa position sociale d’autre part. Travaillant ensembles, ils ont su développer des rapports fraternels et solidaires qui ont facilité leur autonomie financière. Cette situation montre qu’il est possible de réussir par la volonté et la cohésion sociale. Face au chômage, à la rareté de l’emploi, les acteurs ont trouvé des stratégies pour contourner la paupérisation dont ils sont victimes. Autrement dit, l’économie informelle traduit les capacités de résilience de sociétés à faible productivité face aux chocs extérieurs25. Si les revenus de la production ont permis aux acteurs de s’organiser, ils sont aussi destinés aux besoins sociaux pour paraphraser MASLOW26. Il s’agit entre autres du paiement des factures d’électricité, d’eau, des ordonnances médicales. La valeur sociale de l’activité est confirmée par l’OCDE : « Qualifiée d’économie populaire, l’économie informelle constitue un mode de vie, voire de survie, de la population urbaine, pour laquelle elle permet la satisfaction de besoins fondamentaux : se nourrir, se loger, se vêtir, se former, se soigner, se déplacer »27.
L’autonomie financière est plus perceptible chez les femmes, qui longtemps se sont impliquées dans le travail. La situation de cette catégorie sociale nous rappelle celle des Odjukru28. Chez eux, comme dans nombre de sociétés traditionnelles, la femme est confinée dans son rôle de ménagère et exclue de la vie politique, parce qu’elle pourrait divulguer les secrets29. Mais elle a compris que par le travail, elle aura une autonomie financière et pourra influencer certaines décisions politiques. La femme s’est d’abord engagée dans le commerce de l’huile de palme, puis dans la fabrication de l’attiéké. Forte de cette position sociale, elle est constamment consultée pour des décisions importantes concernant la vie de la communauté. Cette disposition est rendue possible grâce à sa capacité financière, résultat de l’implication effrénée dans ladite activité. Á l’instar de la femme odjukru, les productrices de kabakrou, hier marginalisées, considérées comme simples procréatrices sont aujourd’hui valorisées, puisqu’elles prennent une part active aux dépenses et aux décisions du ménage.
Á cette dimension sociale s’est greffée la valeur culturelle. En effet, les revenus que procure le travail du savon traditionnel sont investis dans l’achat de pagnes, de parures destinés au mariage.Pendant les fêtes musulmanes (Tabaski, Ramadan), les producteurs investissent des sommes d’argent dans l’achat de volaille, d’ovins, de bovins destinés aux festivités et aux sacrifices, qui oscillent entre 900 000 FCFA et 1 700 000 FCFA. Au travers de cette pratique, Dieu occupe une place de choix. Il est invoqué et honoré, parce qu’il a mis à leur disposition des moyens financiers. Ici, l’Afrique des grandes religions révélées intervient dans le procès du travail, car au travers de l’immolation du mouton, l’Etre suprême (Allah) est convoqué et magnifié. Aussi, des cérémonies du septième jour sont organisées, grâce aux revenus, pour le repos de l’âme des défunts. Dans la cosmogonie des producteurs, les ancêtres, les disparus ou les gens de l’au-delà veillent sur les vivants et leurs richesses. C’est à juste titre que DIOP affirme : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire, et dans l’ombre qui s’épaissit. Les morts ne sont pas sous la terre. Ils sont dans l’arbre qui frémit. Ils sont dans le bois qui gémit. Ils sont dans l’eau qui coule. Ils sont dans la case, ils sont dans la foule. Les morts ne sont pas morts »30.
L’Afrique magico-religieuse fait son apparition dans l’activité. Il s’agit de l’Afrique de l’homme, qui assis sur un tabouret scrute l’horizon et demande à la nature métaphysique), des ressources indispensables à sa survie. Ici, c’est la protection, la fécondité, le bonheur, la prospérité qui sont sollicités auprès des ancêtres ou des disparus, supposés omniprésents dans la vie quotidienne des producteurs. Malgré cette importance sur le plan économique et socioculturel, la fabrication du kabakrou a occasionné des situations de risque sanitaire.
2. Les risques sanitaires
Ce chapitre identifie les problèmes de santé et explique les itinéraires thérapeutiques auxquels les producteurs ont recours lorsqu’ils sont malades. Il tente aussi de comprendre les facteurs liés à persistance des risques sanitaires dans le travail. Pour y arriver, nous avons interrogé les enquêtés en ces termes : «Quels sont les problèmes de santé dont vous souffrez»? « Comment les traitez-vous» ? «Pourquoi sont-ils récurrents » ? Voici un échantillon de leurs propos :
« Travail de kabakrou, c’est trop dangereux, mais on va faire comment ? Gales sur le corps et qui vous démangent, odeurs bizarres qui rentrent dans votre tête et vous avez mal à la tête » (Homme, 33 ans, Burkinabé).
« Je me grattais pendant des semaines, et puis des boutons sortaient sur mon corps » (Femme, 53 ans, Malienne).
« Souvent ma tête tourne et j’ai des vertiges après la préparation de l’huile. Plusieurs fois, j’ai senti des brûlures sur mes pieds et mes mains, quand j’ai recueilli l’huile » (Femme, 42 ans, Malienne).
« La potasse, c’est pas bon dès. Quand ça tombe sur ta main, ça bouffe l’endroit où c’est tombé. Puis, ça fait mal comme cela » (Homme, 49 ans, Guinéen).
« Préparer kabakrou là fait que tu tousses jusqu’en, ta poitrine te brûle, ta gorge aussi » (Homme, 40 ans, Burkinabé).
« Mes yeux me piquent piquent et ça coule des larmes » (Femme, 37 ans, Guinéenne).
« Tout mon corps, mon dos, mes reins me font mal. Je sens des douleurs dedans » (Homme, 58 ans, Burkinabé).
« Quand je tousse, je prends bonnet rouge pour boire. Ou bien, je mets miel dans citron ou oignon pour laper. Si j’ai mal aux yeux, je vais acheter des feuilles au marché, je presse et je les mets dans les yeux » (Femme, 39 ans, Malienne).
« On travaille. On sait qu’il y a maladie dans travail là, mais on fait quand même. On ne s’occupe pas de nous. Nous aussi on s’occupe pas de quelqu’un. On est malade o, on n’est pas malade o, personne ne vient à notre secours » (Femme, 44 ans, Burkinabé).
« Quand on travaille, on porte pagne, on porte robe, on porte chemise, on porte botte pour prendre huile sur l’eau. Pour faire boule de kabakrou, on prend sachet 10 francs qu’on a payé à la boutique. On met dans mains là et puis on travaille. C’est tout habit de travail là ça. Y a pas quelqu’un pour nous aider, pour nous soutenir ; ça fait que maladie finit pas » (Homme, 50 ans, Guinéen).
Ces données attestent de l’existence réelle des risques sanitaires dans la production du kabakrou. Nous distinguons plusieurs problèmes de santé dont : les affections pulmonaires caractérisées par la toux, les affections oculaires (conjonctivite), les problèmes dermiques (brûlure, gale). Á cela se sont ajoutées les affections articulaires (arthrose), le paludisme. Plusieurs causes expliquent ces risques sanitaires :
La toxicité des produits
La production du kabakrou nécessite l’usage de produits chimiques (soude caustique). En milieu professionnel, la contamination cutanée entraîne localement des brûlures dont la gravité est fonction de la concentration de la solution, de l’importance de la contamination et de la durée du contact. Au niveau oculaire, la symptomatologie associe une douleur immédiate, un larmoiement, une hyperhémie conjonctivale, dans les cas extrêmes la cécité. L’exposition par inhalation à des vapeurs d’hydroxyde de sodium provoque immédiatement des signes d’irritation des voies respiratoires, éternuements, toux, sensation de brûlure nasale, douleur thoracique31. Or, pendant la fabrication du savon traditionnel, le producteur mélange les graisses (huiles) et la soude caustique portées à ébullition. La vapeur et les gaz qui s’échappent en quantité de la transformation des produits envahissent le visage, la peau et pénètrent les yeux. Substances étrangères, elles ont provoqué chez les acteurs la conjonctivite, les brûlures, la toux, les céphalées, le paludisme…. Ces maladies sont également rencontrées dans l’exploitation du manioc chez les Odjukru32. L’implication des gaz et des vapeurs dans les affections oculaires pendant les activités professionnelles (attiéké, kabakrou) est une réalité : « Ces gaz (fumée, vapeur d’eau), provoquent également la conjonctivite. Corps étrangers toxiques, en pénétrant dans les yeux, ils irritent le cristallin, les membranes, la cornée, ce qui provoque une réaction électro-visuelle, caractérisée par des larmoiements ou écoulements en abondance de larmes. La fumée, la vapeur d’eau, la poussière sont des éléments extérieurs, qui en s’introduisant dans les yeux entraînent des irritations, des larmoiements »33. Aux gaz s’ajoutent :
Les postures
Pendant le travail, le torse légèrement incliné vers l’avant, le producteur effectue des mouvements répétitifs de flexion d’avant en arrière des heures durant, pour mélanger le produit. Il doit s’assurer que la pâte est homogène, ce qui lui permet de procéder au modelage. Mais la récurrence des gestes a occasionné l’arthrose dont parle SANGARE : « Les vertèbres lombaires, à l’instar des vertèbres cervicales, sont reliées les unes aux autres, verticalement par des ligaments vertébraux postérieurs et antérieurs, puis horizontalement par le disque cérébral, entouré de cartilages articulaires. Lorsque les vertèbres sont sollicitées, ou quand elles entrent en action pendant les activités, les mouvements de flexion en avant répétés entraînent la contraction des ligaments antérieurs, et le relâchement des ligaments postérieurs. La répétition des gestes provoque la fuite du disque de sa zone, vers les ligaments non sollicités. Quittant sa cavité, le disque ne joue plus son rôle d’amortisseur de choc et d’orientation des mouvements. Il ne facilite plus les mouvements. De cette façon, les cartilages articulaires entrent directement en contact, ce qui est à éviter. En se frottant, ils provoquent des lésions au niveau des os, engendrant ainsi la lombalgie, la dorsalgie, la cervicalgie » (SANGARE, Sory, traumatologue, 2000, CHU de Bouaké).
L’insalubrité
L’activité du kabakrou est exercée dans des domiciles exigus. Ces endroits qui abritent la préparation et le mélange des produits (graisses, soude caustique) nécessaires au modelage du savon, ne sont pas désinfectés. La transformation des habitations en lieux de travail insalubres occasionne la prolifération des moustiques et partant le paludisme, à cause des eaux sales (usées) et des résidus de savon qui jonchent le sol. N’DJOUNGUEP abonde dans ce sens : « Les populations participent par leurs diverses actions à leur exposition aux agents vecteurs du paludisme. Ces actions sont l’insalubrité, le rejet des objets contenant des eaux autour des maisons. Cette situation ne s’observe pas seulement dans les quartiers où les bas-fonds sont fortement anthropisés, mais elle y est plus accentuée »34.
Face à la maladie, les producteurs ont réagi par différents types de soins.
Les itinéraires thérapeutiques
Les acteurs ont utilisé diverses voies thérapeutiques. Ainsi, lorsqu’il constate son état de santé faiblir, la première réaction du malade est de questionner la nature. Cet enquêté atteste :
« Quand je tousse, je prends bonnet rouge pour boire. Ou bien, je mets miel dans citron ou oignon pour laper. Si j’ai mal aux yeux je vais acheter des feuilles au marché, je presse et je les mets dans les yeux » (Femme, 39 ans, Malienne).
En ce qui concerne la conjonctivite, les feuilles de Manotes longiflora sont broyées entre les paumes, celles de Spondias mombin35, sont légèrement passées sur les flammes et écrasées. Le liquide obtenu est instillé dans la partie atteinte matin et soir (posologie). Pour traiter le paludisme, Vernonia amygdalina36 intervient dans le soin. Les feuilles sèches sont utilisées en bouillon. La substance verdâtre obtenue est absorbée par voie buccale. Ecrasées sur une pierre, elles servent aux traitements des douleurs articulaires. Les feuilles de Morinda longiflora utilisées en bain de vapeur soignent également le paludisme. Les espèces Xylopia aethiopica, Monodora myristica et Aframomum melegueta, quelquefois accompagnés de piments, grillés, puis écrasés soignent les douleurs articulaires et le paludisme. Le mélange est administré par voie rectale (lavement37ou suppositoire).38La photographie suivante montre des espèces végétales utilisées dans le traitement des maladies.
Photo n°4 : Xylopia aethiopica (haut) ; Monodora myristica (bas) ; Aframomum melegueta (droite)

Source : Notre enquête, Akmel 200139.
Bref, le malade, en s’orientant vers la médecine traditionnelle, a recours aux éléments de sa culture pour obtenir la guérison. Ce choix trouve son explication dans la valeur curative des plantes. En effet, cette médecine a la capacité de traiter les pathologies de façon holistique, voire globale, en intégrant dans la thérapie, aussi bien la dimension matérielle (phytothérapie), que celle magico-religieuse40. L’aspect invisible de la guérison échappe à la médecine moderne. Nous en voulons pour preuve le traitement des maladies liées à la malédiction ou à l’envoûtement par la médecine traditionnelle, ce qui est méconnu de la médecine moderne.
Quand l’état valétudinaire ne s’améliore pas, on fait appel à la biomédecine :
« J’ai lapé miel, mais je tousse encore. Hôpital là, on a donné comprimé, sirop pour boire. On a aussi donné médicament pour mettre dans les yeux » ( Homme, 45 ans, Burkinabé).
Ici, l’Afrique moderne et des institutions républicaines41 sont sollicitées. Il s’agit de l’Afrique de l’homme qui, mallette à la main, a le regard tourné et la main tendue vers l’Europe, et attend d’elle les éléments indispensables au rétablissement de sa santé. Le malade qui a d’abord interrogé sa culture sort de son milieu (local) pour s’orienter vers les produits d’autres cultures. Il s’agit des pilules, des ampoules buvables, des collyres… Cette stratégie doit interpeler tous les acteurs de la santé sur la nécessité d’une collaboration entre médecine traditionnelle et biomédecine. Malgré ces voies thérapeutiques, les risques sanitaires perdurent, ce qui constitue une préoccupation majeure.
La récurrence des problèmes de santé
Les lieux de travail visités sont exigus et manquent d’aération. Les matériels de travail sont disposés pêle-mêle. Les produits utilisés pour la fabrication du kabakrou ne sont pas entreposés dans des endroits sécurisés. Sur le terrain, les producteurs engagés dans l’activité sont conscients des dangers liés à la production du savon. Ils savent qu’ils ne sont pas suffisamment protégés. En effet, hormis l’utilisation de bottes servant à recueillir la graisse et les plastiques utilisés dans le modelage du kabakrou, leur corps est constamment exposé aux graisses et à la soude caustique. Nous comprenons dès lors qu’ils se plaignent de démangeaisons et de brûlures. Sur la question, voici la position d’un enquêté :
« La plupart des producteurs ne sont pas protégés comme il se doit. Aussi les conditions de travail n’étant pas saines, ils sont exposés à de sévères irritations de la peau, suite à l’apparition de boutons, particulièrement des gales sur les mains, les pieds, la tête, parfois les parties intimes, pour les personnes que nous avons examinées et enregistrées. Á cela s’ajoutent les brûlures dues à l’hydroxygène de sodium (soude caustique) » (Homme, 35 ans, Agent de santé).
L’analyse montre que la persistance des risques sanitaires est liée à l’état de pauvreté des producteurs, qui est la conséquence de la situation économique morose que connaît le pays. Nous avons mentionné plus haut que le chômage est en hausse et que les pauvres s’appauvrissent davantage. De cette façon, aucun choix ne leur est laissé pour un emploi à faible risque. Pour survivre, la seule option est de s’engager dans ladite activité. Autrement dit, l’incapacité de la société à gérer au mieux la question du chômage, c’est-à-dire répartir convenablement les ressources ou les richesses est un facteur justificatif de la récurrence des problèmes de santé. Il y a également l’absence d’encadrement. Contrairement à certaines réalités (VIH/SIDA, paludisme, traite des enfants) qui ont bénéficié de programmes de sensibilisation, en ce qui concerne la fabrication du kabakrou, les producteurs sont laissés pour compte. De ce fait, un recensement du secteur d’activité est indispensable, parce qu’il soutient aussi l’économie ivoirienne. Il permettra d’organiser et de trouver des solutions à d’éventuels problèmes. Une formation et une sensibilisation des acteurs sur les risques liés aux activités professionnelles sont indispensables pour éradiquer, à défaut minimiser les problèmes.
Conclusion
Au terme de cette étude, il convient de retenir que la paupérisation croissante a contraint les populations de Dar-Es-Salam, quartier précaire de Bouaké, à user d’ingéniosité pour sortir de la misère. La fabrication du kabakrou est devenue une activité essentielle, puisqu’elle représente pour les acteurs une source de revenus substantiels et leur permet dans le même temps de satisfaire des besoins socioculturels. De ce fait, la production du savon traditionnel remplit une fonction manifeste (source de richesse, amélioration des conditions de vie) et une fonction latente (offrandes, prières, sacrifices). Au-delà des valeurs économique et socioculturelle, cette activité inquiète, parce qu’elle a occasionné des problèmes de santé que les populations traitent selon leur vision du monde, mais qui sont récurrents. Bref, si la fabrication du kabakrou est une richesse et qu’elle affecte aussi la santé des producteurs (brûlures, conjonctivite, arthrose), l’activité nécessite une relecture au niveau de l’organisation spatiale et humaine pour adapter le travail au producteur.
Références bibliographiques
AKE, Assi Laurent ; ADJANOHOUN, Edouard, 1979, Contribution au recensement des plantes médicinales de Côte d’Ivoire, Abidjan, CIRES.
AKICHI, Logbochi Marie Paule ; ALLAH, Pacôme, 2014, Impact de la fabrication du kabakrou à Gbintou, Mémoire de Licence, Bouaké, Université Alassane Ouattara.
AKMEL, Meless Siméon, 2005, Impact socio-sanitaire de l’exploitation du manioc (Manihot esculenta Crantz) sur les populations paysannes en pays odjukru dans la région de Dabou, Thèse, Bouaké, CMS.
BAIN, Olivier, « L’oubli », http://afriquepluriel.ruwenzori.net/economie-informelle.htm
BOUQUET, Christian, 2003, « Le poids des étrangers en Côte d’Ivoire », in Annales de Géographie, n° 630, vol.112, Paris, Armand Colin.
CUONZO, Teresa Maria, 2003, Les petits métiers: le secteur de l’économie informelle en Afrique, Università Degli Studi Mediterranei, Italie.
DIOP, Birago, 1960, Le souffle des ancêtres, leurres et lueurs, Présence Africaine.
KANGAH, Donatien, 2010, « Appelez-le cabakrou, le savon d’Abidjan », in http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire
KOFFI, Christophe ; NOUBOUZAN, Hermann et al., « Côte d’Ivoire. Le Kabakrou : un savon traditionnel », https://vimeo.com/46611266
KOUASSI, Bruno, 2012, La Médiane, Abidjan.
KRAMO, Germain, 2016, « Le principal défi de la Côte d’Ivoire est d’assurer un emploi de qualité pour tous », Le Monde Afrique, 2 mai, Abidjan.
MALKWISHA, Meni, 2000, « L’importance du secteur informel en RDC », in Le Bulletin de l’ANSD, vol. 1, ANSD, Kinshasa.
MASLOW, Abraham, 1943, “A Theory of Human Motivation”, Psychological Review, n°50, pp. 370-396.
MEMEL, Fotê Harris, 1980, Le système politique de Lodjukru : une société lignagère à classes d’âge, Paris, Présence Africaine.
MOUSTAPHA, Diabaté, 1999, L’indicamétrie capacitaire, Bouaké, CUMERFI.
MUSITU, Willy Lufungula, 2006, La femme Congolaise pilier de l’économie informelle en milieu urbain, Berlin, Humboldt.
N’DJOUNGUEP, Juscar ; ABOSSOLO, Samuel et al., 2016, « Population, et vulnérabilité au paludisme à Yaoundé III (Cameroun) : cas des quartiers N’Goa-Ekéllé et Nsimeyong », Kaliao, Revue pluridisciplinaire de l’Ecole Normale Supérieure, Maroua, vol 7, n°14.
OCDE, 2008, Rapport Afrique de l’Ouest.
PAVAGEAU, Nikova, 2012, Hydroxyde de sodium et solution aqueuse, Paris, INRS.
SHOMBA, Lomani, 2003, La Promotion de l’économie informelle en droit Congolais : quelle option lever entre sa reforme et sa formalisation ? Mémoire de Licence en Droit, Congo, Université de Kinshasa.
SUY, Kahofi, 2011, « Jeunesse Ivoirienne : quand les difficultés font évoluer les mentalités », Côte d’Ivoire Société, Abidjan.
- Banque Mondiale, 2016, Côte d’Ivoire : Présentation, Abidjan, BIRD. ↩︎
- KRAMO, Germain, 2016, « Le principal défi de la Côte
d’Ivoire est d’assurer un emploi de qualité pour tous », Le Monde Afrique, 2 mai, Abidjan. ↩︎ - Le terme kabakrou, dérivé du bambara, langue malinké, signifie «cailloux». C’est un savon traditionnel à base d’huile de palme et de soude caustique. Il se présente sous la forme solide, en poudre, en pâte. ↩︎
- Périodes d’enquête : 16-23 février 2014 ; 13-21 janvier 2015 ; 11- 19 décembre 2015. ↩︎
- Trituraf, aujourd’hui Olhéol. ↩︎
- La saponification désigne l’opération qui consiste à fabriquer du savon par action d’un alcalin caustique (soude ou potasse) sur un corps gras. ↩︎
- http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
- AKICHI, Logbochi Marie Paule ; ALLAH, Pacôme, al, 2014, Impact de la fabrication du kabakrou à Gbintou, Mémoire de Licence, Bouaké, Université Alassane Ouattara. ↩︎
- KANGAH, Donatien, 2010, « Appelez-le cabakrou, le savon d’Abidjan », in http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
- BOUQUET, Christian, 2003, « Le poids des étrangers en Côte d’Ivoire », Annales de Géographie, n°630, vol.112, Paris, Armand Colin. ↩︎
- MUSITU, Willy Lufungula, 2006, La femme Congolaise pilier de l’économie informelle en milieu urbain, Berlin, Humboldt. ↩︎
- KOFFI, Christophe ; NOUBOUZAN, Hermann et al., « Côte d’Ivoire. Le Kabakrou : un savon traditionnel », https://vimeo.com/46611266. ↩︎
- KANGA, Donatien, 2010, « Appelez-le cabakrou, le savon d’Abidjan », http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
- Lundi, Mardi, Mercredi (production) ; jeudi, samedi (vente). ↩︎
- Concernant l’étude, le prix unitaire est estimé à 100 FCFA. ↩︎
- Ce sont les revenus mensuels des personnes interrogées (110). Pour y arriver, nous avons multiplié la production hebdomadaire de savons (500 boules) par la fréquence de production (3 jours la semaine) et le prix unitaire (100 FCFA). Ainsi, pour le mois de janvier nous avons : 500 (savons) x 3 (jours) x 4 (semaines) x100 (francs), ce qui donne le revenu mensuel de 600 000 FCFA. ↩︎
- KANGAH, Donatien, op.cit. ↩︎
- MALKWISHA, Meni, 2000, « L’importance du secteur informel en RDC », Bulletin de l’ANSD, Volume 1, Décembre, Congo, Université de Kinshasa, pp. 21-40. ↩︎
- SHOMBA, Lomani, 2003, La Promotion de l’économie informelle en droit Congolais: quelle option lever entre sa reforme et sa formalisation ? Mémoire de Licence en Droit, Congo, Université de Kinshasa. ↩︎
- http://www.ladepechedabidjan.info/Pretendue-reduction-taux-de-chomage-Le-gros-mensonge-_a11848.html ↩︎
- SUY, Kahofi, 2011, « Jeunesse Ivoirienne : quand les difficultés font évoluer les mentalités », Côte- d’ivoireSociété, Abidjan. ↩︎
- KOUASSI, Bruno, 2012, La Médiane, Abidjan. ↩︎
- BAIN, Olivier, « L’oubli», http://afriquepluriel.ruwenzori.net/economie-informelle.htm. ↩︎
- CUONZO, Teresa Maria, 2003, Les petits métiers: le secteur de l’économie informelle en Afrique, Italie, Università Degli Studi Mediterranei. ↩︎
- OCDE, 2008, Rapport Afrique de l’Ouest, p.169. ↩︎
- MASLOW, Abraham, 1943, “A Theory of Human Motivation”, Psychological Review, n°50, pp. 370-396. ↩︎
- OCDE, op.cit. ↩︎
- Ethnie de la région de Dabou (basse Côte d’Ivoire). ↩︎
- MEMEL, Fotê Harris, 1980, Le système politique de Lodjukru : une société lignagère à classes d’âge, Paris, Présence Africaine. ↩︎
- DIOP, Birago, 1960, Le souffle des ancêtres, leurres et lueurs, Paris, Présence Africaine. ↩︎
- PAVAGEAU, Nikova, 2012, Hydroxyde de sodium et solution aqueuse, Paris, INRS. ↩︎
- Région de Dabou (Côte d’ivoire) ↩︎
- AKMEL, Meless Siméon, 2005, Impact socio-sanitaire de l’exploitation du manioc (Manihot esculenta Crantz) sur les populations paysannes en pays odjukru dans la région de Dabou, Bouaké, CMS. ↩︎
- N’DJOUNGUEP, Juscar ; ABOSSOLO, Samuel et al, 2016, « Population, et vulnérabilité au paludisme à Yaoundé III (Cameroun) : cas des quartiers N’Goa-Ekéllé et Nsimeyong », in Kaliao, Revue pluridisciplinaire de l’Ecole Normale Supérieure, Maroua, vol 7, n°14. ↩︎
- AKE, Assi Laurent ; ADJANOHOUN, Edouard, 1979, Contribution au recensement des plantes médicinales de Côte d’Ivoire, Abidjan, CIRES. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- C’est l’injection d’un liquide dans le gros intestin à l’aide d’une poire. ↩︎
- C’est une préparation médicamenteuse en forme de cône, que l’on introduit dans le rectum pour évacuer les excréments. ↩︎
- Enquête effectuée en 2001 par AKMEL Meless Siméon, avant la soutenance de sa thèse, op.cit. ↩︎
- Même si les enquêtes de terrain ne mentionnent pas cette dimension. ↩︎
- MOUSTAPHA, Diabaté, 1999, L’indicamétrie capacitaire, Bouaké, CUMERFI. ↩︎