Trois études de cas, qui se situent pour deux d’entre elles en Côte d’Ivoire (l’une en milieu rural, l’autre en milieu urbain) et pour la troisième en Kabylie, sont présentées dans ce dossier. Chacune de ces études fait ressortir la manière dont, dans chaque contexte, les acteurs économiques et sociaux réinventent des traditions pour y encastrer, avec succès ou non, d’une façon qui comporte des doses très variables d’innovation, leurs propres pratiques individuelles et collectives.
Les cultivateurs d’hévéas en Côte d’Ivoire, auprès desquels Adolin Paul EGNANKOU a mené ses enquêtes, persistent dans leur spéculation en dépit de la chute des cours mondiaux du caoutchouc, parce que cette culture pérenne est à la fois le support et le signe de leur statut éminent dans la hiérarchie sociale (notamment vis-à-vis des femmes), de leur représentation du temps et du rapport entre les générations, et parce qu’elle fonctionne comme un repère identitaire (celui des « natifs » vis-à-vis des diverses catégories d’« étrangers »). Fût-ce au détriment de l’auto-suffisance alimentaire.
Si la dimension innovante n’est guère apparente dans ce premier cas, elle l’est davantage dans l’étude de Meless Siméon AKMEL sur les petits producteurs artisanaux de savon « kabakrou » à Bouaké. Face au chômage généralisé et à la pauvreté que subit la population de la Côte d’Ivoire, les habitants du quartier de Dar-Es-Salam se saisissent d’une production traditionnelle, et la reconfigurent, en utilisant comme matière première les rejets de résidus gras de l’industrie locale. D’abord initiée par des populations immigrées en provenance du Nord du pays, cette production « informelle » est largement adoptée, et constitue une source de promotion économique et sociale, particulièrement pour les femmes. Toutefois, l’habileté des producteurs de savon à surmonter les difficultés techniques de la fabrication et de la commercialisation ne les protège pas des risques sanitaires multiples, contre lesquels le recours à des moyens thérapeutiques artisanaux puisés dans la tradition semble bien insuffisant.
Mohamed-Amokrane ZORELI fait part du résultat de ses enquêtes participantes auprès de trois villages de Kabylie. Qu’il s’agisse de projets d’assainissement, de collecte des ordures, d’adduction d’eau, de construction de centres culturels ou de salles des fêtes, de restauration du patrimoine architectural des villages et de développement d’un tourisme solidaire, de mise en œuvre de nouvelles formes de financement, de coordination ou de procédures de décision, une économie sociale et solidaire moderne et originale semble prendre forme localement, face aux défaillances des services de l’Etat et aux inaptitudes du marché, en prenant appui sur une réactivation des traditions de don, de réciprocité et d’entraide qui caractérisent la société kabyle.