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L’apprentissage professionnel dans les entreprises familiales informelles. Le cas de l’Indonésie

Augendra BHUKUTH: Ièseg Management School, Paris-La Defense, France a.bhukuth@ieseg.fr

Jérôme BALLET : UMR : CNRS 5319 Passages, Université de Bordeaux, France, jerome.ballet@u-bordeaux.fr

Ani WULUNDANU : Université Narotama, Surabaya, Indonésie.

Introduction.

Les institutions internationales opposent généralement travail des enfants et éducation, comme si l’un et l’autre étaient antinomiques (Cunningham, 1991 ; Josefsson et Wall, 2020). Le travail des enfants se délimite par les activités dont la production est destinée au marché. Ainsi, les enfants exerçant une activité non rémunérée mais dont le produit est destiné au marché sont considérés comme des acteurs économiquement actifs (Bhukuth, 2009). Un enfant est donc économiquement actif tant au sein d’une entreprise familiale (travail non rémunéré) qu’en dehors, dès lors que le produit fabriqué est destiné au marché. En revanche, les enfants effectuant des activités domestiques au sein de la maison familiale ne sont pas des acteurs économiquement actifs (activité non marchande). Cette distinction n’est pas sans poser problème puisque la charge domestique qui pèse sur les enfants au sein du ménage est parfois bien supérieure à leur activité extérieure ; certains enfants pouvant exercer des petites activités d’appoint qui ne pénalisent pas leur scolarité (Biggeri et al., 2011). Au sein du travail des enfants, le Bureau international du travail, à travers la convention N°138 distingue entre les travaux légers et dangereux. Les travaux légers sont ceux qui ne sont pas dangereux pour l’enfant et qui ne nuisent pas à l’éducation de l’enfant ou à sa capacité de bénéficier d’une éducation[1]. Pour les travaux légers, l’âge minimum de référence au travail est de 15 ans, mais peut être descendu à 13 ans, voire 12 ans, pour les pays ayant un très faible niveau de développement. L’âge minimum légal du travail dans les activités dangereuses, c’est-à-dire les activités qui peuvent attenter au bon développement physique et mental des enfants, est fixé à 18 ans et cela quelle que soit la situation économique du pays. Entre les travaux légers et dangereux, existent les travaux normaux ou courant. Ainsi, le travail dangereux, comme les pires formes de travail des enfants (Convention N°182) doivent être abolis, tandis que le travail léger et normal sont autorisés. Les institutions internationales militent cependant pour faire baisser ces derniers. En Indonésie, en 2023, un peu moins de 3% des enfants sont considérés comme travailleurs[2].

Depuis le Forum mondial sur l’éducation qui s’est tenu à Dakar en 2000, le programme Éducation pour tous, lancé sous l’égide de l’UNESCO, a été l’outil de promotion internationale des politiques visant à rendre l’école gratuite, et par ricochet à réduire le travail des enfants (Brock-Utne, 2002 ; Tang et al., 2020 ; Kumar et al., 2021) selon l’idée sous-jacente que la pauvreté des familles ne leur permet pas d’envoyer leurs enfants à l’école. Elles préfèrent, de ce fait, les faire travailler pour compléter le revenu familial (Longford, 1995 ; Basu et Tzannatos, 2003 ; Edmonds et Schady, 2012 ; Fernandez et Abocejo, 2014). Une telle conception de la lutte contre le travail des enfants, de la part des institutions internationales, s’appuie sur une conception idéalisée et universaliste de l’enfance (Cunningham, 1991 ; Dahlén, 2007 ; Bourdillon et al., 2009) et minore le rôle de l’apprentissage professionnel, au sens de l’acquisition d’une compétence professionnelle par la mise en situation professionnelle, dans l’acquisition des compétences et l’éducation. Certes l’UNESCO accorde un intérêt particulier à l’apprentissage professionnel, mais dans le cadre d’un système éducatif formel. Il faut dire que l’apprentissage professionnel informel est souvent associé à des formes de violence et d’exploitation dans les pays en développement (Charmes, 1985 ; Simpson, 2006 ; Lancy, 2012)[3]. En Indonésie, le taux de scolarisation net en primaire est relativement élevé, et près d’un quart des enfants atteint l’enseignement supérieur. Un cinquième est dirigé vers l’enseignement et l’apprentissage professionnel[4].  Le gouvernement indonésien s’est en effet fixé comme objectif l’élimination du travail des enfants dans la lignée des institutions internationales. Toutefois, le nombre d’abandons avant la fin du cursus, dans le primaire et le secondaire, est assez élevé[5].

Par ailleurs, une bonne partie de l’emploi se trouve dans le secteur informel.  Il représente 76,62% des emplois en zones rurales et 47,47 % des emplois en zones urbaines[6]. Or l’apprentissage professionnel informel joue un rôle social et économique non négligeable dans le secteur informel (Walther et Filipiak, 2007 ; Sonneberg, 2012 ; Onokala et Banwo, 2015 ; Hofmann et al., 2022).

Dans un tel contexte, s’interroger sur la place de l’apprentissage professionnel informel dans la formation et l’acquisition des compétences est un enjeu majeur (Alla-Mensah et McGrath, 2023). Notre article se focalise sur cette forme d’apprentissage dans le secteur informel en Indonésie. Toutefois, notre article ne concerne pas toutes les entreprises du secteur informel, mais seulement des entreprises familiales. Dans ce secteur, les entreprises familiales ont généralement recours aux enfants pour assurer certaines tâches, mais l’investissement des enfants dans l’entreprise familiale se réalise également dans un but de transmission. Les tâches accomplies constituent un apprentissage professionnel pour les enfants qui prendront la succession de l’entreprise (Sharma et al., 1997). Si l’exploitation des enfants dans les entreprises familiales est documentée (Ballet et Bhukuth, 2019), il constitue aussi un support d’acquisition de compétences qui n’est pas opposé à la scolarisation formelle (Chirico, 2007 ; Le Breton-Miller et Miller, 2015 ; Kilenthong et Rueanthip, 2016).

Sur la base d’une étude empirique sur des entreprises familiales informelles en Indonésie, nous montrons en quoi l’investissement des jeunes de la famille dans l’activité familiale est perçu positivement comme un apprentissage complémentaire à l’école ou au contraire comme une simple activité économique de nécessité qui se substitue à l’école.

Dans une première section, nous précisons la méthodologie de la recherche. La deuxième section présente les résultats. Enfin, dans une troisième section, nous discutons ces résultats et concluons quant au rôle de l’apprentissage professionnel au sein des entreprises familiales informelles.

I Méthodologie de la recherche

    Notre recherche s’appuie sur une approche qualitative. Elle a consisté en entretiens semi-structurés avec les chefs d’entreprises, sur des thèmes variés tels que les contraintes et les opportunités de développement de leur activité, les relations avec leurs employés, y compris la main d’œuvre familiale, ainsi que les relations avec les fournisseurs et l’accès au crédit financier (formel et informel). Au total, nous avons enquêté 80 petites et moyennes entreprises (dont 30 moyennes et 50 petites entreprises). Toutes les entreprises enquêtées sont des entreprises familiales, et ce sont les chefs d’entreprises qui ont été interviewés. Elles correspondent à un ensemble d’activités variées (tableau 1).

    Tableau 1. Entreprises enquêtées par secteur d’activité et taille :

    SecteurProduitsMoyennePetite
    ManufacturierSculpture12
    Textile64
    Produits ferraillés1 
    Menuiserie1 
    AlimentationTempe1014
    Fruits de mer618
    Fruits secs512
    Total3050

    Nous nous sommes appuyés sur une méthodologie conçue pour faciliter les récits de vie. Ce type de processus est particulièrement adapté à la compréhension des interactions sociales complexes et de la culture des personnes interrogées (Fletcher et al., 2015 ; Priya, 2021). Le temps minimum consacré à l’interview était de 45 mn et le maximum était de 1h45mn. Cette variation s’explique par la disponibilité des chefs d’entreprises. Certains étaient très enthousiastes à parler de leur activité et ont consacré du temps à l’interview, alors que d’autres étaient occupés et y ont en conséquence consacré moins de temps.

    Les résultats présentés dans cet article portent exclusivement sur la place qu’occupe les enfants dans l’entreprise familiale, ainsi que l’avenir de leur activité. Nous analysons plus particulièrement le sentiment que les parents ont à l’égard de l’investissement de leurs enfants dans l’entreprise et la perspective qu’ils projettent sur ces derniers.

    II Résultats

    L’enquête a révélé une situation contrastée entre les petites et les moyennes entreprises. Notons que le secteur d’activité n’est pas une variable clé de notre interprétation des résultats puisque des entreprises moyennes comme petites sont représentées dans les différents secteurs. Dans les petites entreprises familiales, généralement, les enfants participent à l’activité, mais l’avenir de l’entreprise paraissant incertain les parents sont peu enclins à encourager leurs enfants à poursuivre cette activité. Ils préféreraient qu’ils fassent des études et trouvent un emploi ailleurs. Dans les entreprises familiales de taille moyenne, en revanche, les enfants et les parents voient dans l’entreprise une perspective plus positive. Le fait que l’entreprise ait atteint une taille moyenne atteste du succès et de la viabilité de celle-ci. C’est donc la taille de l’entreprise et par conséquent la réussite de celle-ci, et non pas le secteur d’activité, qui détermine le regard que les parents ont sur le rôle des enfants et de l’apprentissage professionnel en son sein.

    Par ailleurs, l’âge des enfants est très variable. Certains parents évoquent leurs enfants en âge d’être à l’école primaire (autour de 10 ans) tandis que d’autres parlent de leur adolescent en secondaire (collège et lycée). Notre enquête laisse entrevoir l’idée que les enfants les plus jeunes (en âge d’être au primaire) ne participent que très peu à l’activité. Ils sont plutôt des « observants » pour comprendre comment cela fonctionne. En revanche, à partir d’un certain âge, typiquement après le primaire, les enfants peuvent occuper progressivement une place plus importante dans l’activité, commençant par une aide ponctuelle et des tâches simples, pour ensuite, à partir du lycée, prendre en charge certaines fonctions de développement de l’entreprise comme le démarchage de nouveaux clients où les relations avec les clients « habitués ». L’investissement dans l’entreprise est ainsi très progressif. Ce résultat rejoint l’étude de cas de Bhukuth et Ballet (2019) sur le travail des enfants dans le secteur de la briqueterie en Inde. Les parents exigent un investissement de leurs enfants à hauteur des possibilités de ces derniers. Autrement dit, les enfants sont un complément à l’activité des parents et non un substitut ; et ce complément est « dosé » en fonction de l’âge des enfants. Ce résultat est cohérent avec l’évolution du taux net de scolarisation et l’abandon de la scolarité en Indonésie. Le taux net de scolarisation en primaire est très élevé (supérieur à 97%), mais décline dans le secondaire où les abandons commencent (BPS, 2020).

    1.Le cas des petites entreprises

    Dans les entreprises de petite taille, on trouve en fait quatre cas distincts. Le premier cas est celui où les enfants ne participent pas à l’activité familiale car l’activité est réduite et l’éducation formelle et scolaire est privilégiée. Un enquêté déclare ainsi que « mon fils est trop jeune pour qu’il m’aide dans mon travail. Je préfère qu’il aille à l’école et après on verra ». Le deuxième cas concerne des entreprises où les enfants participent à l’activité, mais dans lequel les parents jugent qu’il n’y a pas d’avenir dans l’activité. L’éducation formelle est privilégiée, mais la nécessité pour les parents de bénéficier de l’aide des enfants fait que les enfants sont impliqués. Une des personnes interviewées déclare que « c’est beaucoup d’effort pour peu de résultat. Mais enfin ce travail nous permet de vivre. Ce n’est pas ça que je veux pour mon fils ». Un autre enquêté répond « ce métier me permet de vivre mais ce n’est pas un métier d’avenir pour les enfants. S’ils poursuivent des études, ils peuvent faire un autre métier ». Le troisième cas correspond aux situations où les parents aimeraient que les enfants reprennent l’activité, mais dans lequel les enfants ne le souhaitent pas. Un enquêté nous dit « je préfèrerais que mon fils reprenne l’activité familiale mais il ne veut pas et je n’ai pas insisté ». Enfin, un quatrième et dernier cas correspond à celui où l’enfant veut reprendre l’activité. Ce cas est particulièrement intéressant dans la mesure où les parents sont plutôt hostiles à l’idée. Ils ne sont pas enthousiastes, car ils ne perçoivent pas de perspective d’avenir dans leur activité. Un enquêté nous dit que « Mon fils veut reprendre l’activité familiale. Il m’aide à trouver des clients. Mais ce n’est pas un métier pour lui. Il n’y a pas d’avenir dans ce métier. Il y a trop de monde sur le marché ». Un autre répond « mon fils veut reprendre le métier car il ne trouve pas de travail, il n’avait pas des bons résultats à l’école ». Autrement dit, reprendre l’activité familiale est un choix par défaut pour les parents. Il n’a de sens que parce que les enfants ne réussissent pas à l’école.

    Pour résumer, dans les petites entreprises familiales, la participation des enfants à l’activité n’est pas perçue comme un apprentissage de compétences pour le futur de l’activité. L’école est toujours privilégiée par les parents et, quand les enfants s’investissent dans l’activité, c’est parce qu’ils ne réussissent pas dans leur scolarité. C’est un choix par défaut. L’apprentissage n’est pas mis en avant et l’implication des jeunes dans l’activité est perçue comme une simple nécessité économique. Par ailleurs, les activités exercées par les jeunes, du fait de la petite taille des entreprises, sont orientées vers la production. Ils apprennent des tâches spécifiques de production qui ne sont pas transférables dans d’autres secteurs. 

    2. Les entreprises de taille moyenne

    Dans les entreprises de taille moyenne, par contre, un consensus semble apparaître sur l’implication dans l’activité des jeunes qui est perçue comme un apprentissage au métier. Les enfants sont eux-mêmes plutôt favorables à l’idée de poursuivre l’activité familiale. Un enquêté déclare « Mes enfants veulent reprendre l’activité familiale. Ils m’aident dans mon travail et l’activité est rentable. Il y a de l’avenir dans ce secteur ». Cela ne signifie pas que la scolarisation classique est délaissée. Un autre parent répond ainsi « L’éducation est importante pour apprendre des nouvelles connaissances. Apprendre le métier est important mais l’éducation est important pour le développement de l’entreprise ». Les parents perçoivent que la formation à l’école aidera les enfants à développer l’activité. Les connaissances acquises dans le cadre formel de la scolarisation les aideront à comprendre l’évolution du marché, à bien gérer l’entreprise, etc.

    Dans les entreprises de taille moyenne, l’éducation est certes valorisée, mais l’activité au sein de l’entreprise familiale fournit un apprentissage des compétences pratiques nécessaires à l’exercice du métier. Il y a complémentarité entre l’apprentissage et la scolarisation. La connaissance du milieu de l’entreprise permet d’acquérir les « ficelles du métier ». Là où dans les petites entreprises, l’activité n’est pas conçue pour les jeunes comme un apprentissage et s’oppose à la scolarisation formelle, dans les entreprises de taille moyenne, au contraire, participer à l’activité familiale, pour les jeunes, est perçu par les parents comme un complément à la scolarisation. Un chef d’entreprise d’une entreprise de taille moyenne devenue leader dans le secteur des fruits séchés insiste sur le fait qu’il faut que les enfants connaissent le métier. Selon ce parent : « Connaître le métier c’est être indépendant des autres. Cela permet de mieux contrôler les travailleurs et de ne pas se faire trahir par eux ». En d’autres mots, il affirme que la connaissance du métier permet de réduire l’asymétrie d’information qui peut exister entre les travailleurs et le dirigeant de l’entreprise. Il insiste sur le fait qu’il implique ses enfants dans le processus de production et discute avec eux du métier. Un autre chef d’entreprise bien implanté dans le secteur de la production de produits en fer nous explique que « J’emmène souvent mes enfants qui sont en cycle primaire à l’entreprise pour qu’ils connaissent le métier. Ils sont encore petits pour apprendre le métier mais ils doivent s’habituer à l’environnement de travail ». En conclusion, les parents dont l’entreprise connaît un certain succès sur le marché cherchent à impliquer leurs enfants dans la connaissance du métier et voient l’apprentissage au sein de l’entreprise comme un complément indispensable à la scolarisation. Les connaissances acquises dans l’entreprise ne sont pas seulement des connaissances spécifiques au secteur d’activité, mais plutôt relatives au marché, aux relations avec les clients, à la gestion des employés, etc., donc des connaissances plus générales et transférables à d’autres secteurs. En effet, dans les entreprises de taille moyenne, les tâches spécifiques de production associées au métier peuvent être effectuées par les employées. Les connaissances acquises par les jeunes de la famille concernent plutôt les savoirs généraux de gestion et de développement de l’entreprise. De ce point de vue, l’école est perçue comme une alliée parce qu’elle permet d’assoir ces connaissances du métier sur des bases plus solides. Les parents y voient une complémentarité qui aidera leurs enfants dans la poursuite de l’activité.

    III Discussion et conclusion.

    Le travail des enfants au sein des entreprises familiales du secteur informel en Indonésie présente des caractéristiques contrastées selon la taille de l’entreprise. Dans les petites entreprises, il est une nécessité pour les ménages dont les revenus sont insuffisants. Dans les entreprises de taille moyenne, entreprises qui ont par conséquent réussi à percer sur le marché, il est un véritable apprentissage des compétences professionnelles nécessaires à la poursuite du métier.  Ce résultat nous amène à quatre points de discussion.

    Tout d’abord, la relation entre l’école et l’apprentissage professionnel au sein de l’entreprise familiale est perçue différemment selon la taille de l’entreprise, et le revenu du ménage. Dans les entreprises de petite taille, l’implication des jeunes dans l’entreprise familiale est perçue comme une nécessité vitale pour compléter le revenu familial. Le travail des jeunes y est indispensable (Weber et Abbasi, 2023). Mais dans ce cas, il ne relève pas de l’apprentissage pour les protagonistes. Il est une simple activité économique pour la survie du ménage. Il peut même être opposé à la scolarisation formelle. Même s’il peut constituer une voie de sortie pour les jeunes qui ne réussissent pas à l’école ; ce qu’atteste le nombre élevé des abandons de scolarité à partir du secondaire (BPS, 2020). Dans les entreprises de taille moyenne, qui ont réussi à s’implanter sur le marché, l’implication des jeunes est conçue comme un apprentissage des compétences professionnelles complémentaire à la scolarisation formelle. L’école et l’investissement des jeunes dans l’entreprises sont perçus comme des mécanismes complémentaires d’acquisition de connaissances. Si dans les entreprises de petite taille, l’investissement progressif des enfants dans l’activité familiale peut pousser certains à quitter l’école ; dans les entreprises de taille moyenne, l’école est un atout complémentaire à l’investissement dans l’entreprise. Les compétences se renforcent mutuellement par cette double acquisition des connaissances et la poursuite des études formelles est plutôt valorisée pour améliorer les compétences acquises sur le tas.

    Ensuite, la taille de l’entreprise semble impliquer une acquisition de compétences différentes. Dans les entreprises de petite taille, les enfants participent avec les parents aux activités de production. Ils acquièrent donc des compétences spécifiques au métier ; compétences difficilement transférables dans un autre secteur d’activité. Dans les entreprises de taille moyenne, en revanche, l’apprentissage porte plutôt sur des compétences générales de gestion et de développement de l’entreprise (connaissance des marchés, relations avec les clients, gestion des employés, etc.). La différence entre les entreprises selon la taille est aussi une différence de transmission de compétences, spécifiques dans les petites entreprises versus générales et transférables dans les entreprises de taille moyenne.

    Par ailleurs, l’opposition marquée entre éducation et travail des enfants est à relativisée. Une des hypothèses sous-jacentes à la pensée dichotomique entre éducation et travail des enfants est que ce dernier est, du point de vue de l’employeur, substituable au travail des adultes. Les enfants ne sont généralement pas rémunérés ou moins rémunérés que les adultes, et présentent un avantage coût pour les entreprises. Si cet argument peut, dans une certaine limite, avoir un sens dans les secteurs industriels des pays en développement comme le textile, le secteur des articles de sport, etc. (Diamond et Fayed, 1998 ; Dinopoulos et Zhao, 2007), il perd en grande partie sa validité dès lors que les enfants et les jeunes travaillent dans l’entreprise familiale ou avec les parents. Dans ce cas, il est plutôt complémentaire au travail des adultes de la famille (Bhukuth et Ballet, 2006) ou sert ponctuellement quand un des adultes tombe malade (Nepal et Nepal, 2012). Nos résultats soulignent ce constat. L’implication des jeunes dans les entreprises familiales n’a pas pour objet de remplacer une main d’œuvre adulte plus chère par une main d’œuvre jeune moins chère. Elle constitue une aide indispensable à l’activité des parents dans les entreprises de petite taille, dans lesquelles les ménages obtiennent de faibles revenus, sans se substituer pour autant au travail des parents ; et un mécanisme d’apprentissage de compétences professionnelles dans les entreprises de taille moyenne. Dans ce dernier cas, le travail des enfants est non seulement un complément à la scolarité qui reste valorisée, mais aussi une forme d’investissement dans l’avenir.

    Enfin, l’implication des jeunes dans l’activité familiale peut participer à la dynamique du secteur informel et pourrait contribuer à la formalisation progressive des entreprises informelles en entreprises formelles, notamment du fait de la combinaison entre éducation formelle des jeunes et apprentissage professionnel au sein de l’entreprise familiale. Ado (2022) et Ado et Soparnot (2022) soulignent en effet que la formalisation des entreprises informelles ne doit pas être conçue de manière binaire entre formalisation administrative ou non. Elle est un processus durant lequel la formalisation managériale, qui consiste à mettre en place des mécanismes de gestion de la main d’œuvre quand l’activité se développe, et la formalisation opérationnelle, relevant des mécanismes de gestion perfectionnés, sont des étapes importantes de ce processus. Les entrepreneurs du secteur informel interrogés dans ces travaux ne viennent, pour une part d’entre eux, à la formalisation administrative que quand les autres étapes sont bien enclenchées. La scolarisation des enfants couplée avec l’investissement des jeunes dans l’entreprise familiale pourrait participer à ce processus de formalisation des entreprises grâce au niveau d’éducation plus élevé que les jeunes possèdent par rapport à leurs parents.

    Au total, le travail des jeunes dans l’activité familiale est perçu de différentes manières selon la taille de l’entreprise, et en conséquence, son succès et sa viabilité. Il est d’un côté une activité nécessaire pour la survie du ménage dans les entreprises de petite taille et s’oppose partiellement à l’éducation formelle à l’école. Il est d’un autre côté une source de connaissance, d’apprentissage, pour les jeunes destinés à reprendre l’activité dans les entreprises de taille moyenne. Il vient compléter la scolarisation formelle. Cette vision complémentaire se base sur un apprentissage des compétences générales et transférables au sein de l’entreprise (compréhension des marchés, connaissances des relations clients, etc.) et non sur l’acquisition de compétences spécifiques au métier dans la production. Dans les entreprises de taille moyenne, les compétences spécifiques au métier liée à la production sont dévolues aux employés et non aux membres de la famille.

    Présentation des auteurs

    Augendra Bhukuth est professeur à l’IESEG et FACO PARIS. Il a auparavant travaillé en Inde et à l’île Maurice. Il a publié de nombreux articles sur le travail des enfants, les enfants des rues, et sur la pauvreté des enfants en général. Il a édité l’ouvrage Child exploitation in the global South en 2019 chez Palgrave Macmillan.

    Jérôme Ballet est enseignant-chercheur à l’université de Bordeaux. Ses recherches portent sur les questions d’éthique appliquée à l’économie, dont le travail et la pauvreté des enfants. Il a publié ou édité plus d’une vingtaine d’ouvrages, dont Freedom, responsibility and economics of the person (Routledge), et L’économie à l’épreuve de l’éthique (De Boeck supérieur).

    Ani Wulandari est professeur associée à l’université Narotama, Surabaya, Indonésie. Elle est directrice des relations internationales de cette université et enseigne l’économie et le management stratégique. Ces recherches croisent économie et management.

    Références

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    [1] file:///C:/Coup%20d’oeil%20sur%20la%20convention%20n%C2%B0%20182.pdf

    [2] https://www.bps.go.id/indicator/6/2009/2/percentage-of-child-workers-aged-10-17-years-by-gender.html

    [3] Il faut bien sûr distinguer l’éducation formelle, non-formelle et informelle. L’éducation formelle est celle qui se déroule dans la cadre du système scolaire. L’éducation non-formelle est une forme d’éducation dans laquelle les objectifs des activités ne sont pas planifiés explicitement et ne sont pas validés par un certificat, mais dans laquelle l’intention de l’apprenant est considérée comme présente. L’éducation informelle renvoie, quant-à-elle, à une forme d’éducation dans la famille, le travail, etc., hors d’un cadre prévu à cet effet, et où l’intentionnalité de l’apprenant n’est pas explicite. Voir Garnier (2018) pour un regard historique sur ces différences.

    [4] https://gpseducation.oecd.org/CountryProfile?primaryCountry=IDN&treshold=10&topic=EO

    [5] http://data.uis.unesco.org/index.aspx?queryid=3813

    [6]BPS. 2020. Penduduk Bekerja di kegiatan formal/informal. https://jabar.bps.go.id/backend/images/Pekerja-formal-Informal-ind.jpg

    1 réflexion au sujet de “L’apprentissage professionnel dans les entreprises familiales informelles. Le cas de l’Indonésie”

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