Delage, Aurélie. Giband, David. Mary, Kevin & Nafaa, Nora. (2023) Géographie de l’éducation. Concepts, enjeux et territoires. Collection Cursus. Paris : Armand Colin.
Aurélie Delage, David Giband, Kevin Mary et Nora Nafaa de l’Université de Perpignan Via Domitia[1] livrent un ouvrage de format compact qui constitue un manuel de géographie de l’éducation au sens qu’il rassemble des connaissances déjà publiées et une certaine actualité du sujet avec quelques analyses nouvelles sans pour autant constituer un volume de recherches inédites. A ma connaissance, c’est le premier manuel jamais publié en France sur cette thématique.
Les six grandes parties abordent : 1. La géographie pour penser l’éducation, l’éducation pour penser l’espace, 2. La recomposition des paysages éducatifs, 3. Education dans le monde et internationalisation, 4. Géopolitique d’un marché mondial, 5. Les territoires de l’école et leurs enjeux, 6. Aménager les territoires éducatifs. A chaque fois, les choses sont présentées clairement.
Au cours du texte, les liens entre scolarité des jeunes, villes et ruralités sont abordés de manière particulièrement intéressante. La mondialisation et la transformation de ce secteur sont bien expliquées. L’ouvrage développe notamment avec grande pertinence la croissance d’une offre privée au détriment des systèmes publics d’enseignement. Cette mondialisation du fait éducatif, la multiplication des formes de mobilités liées à l’éducation, son imbrication complexe dans l’économie contemporaine, la diversité des échelles et des espaces de l’éducation, le renouvellement des inégalités et ségrégations éducatives, la territorialisation des politiques publiques font de l’éducation un objet éminemment géographique que cet ouvrage pose bien. « En analysant la place de l’éducation dans l’organisation spatiale des sociétés », Aurélie Delage, David Giband, Kevin Mary et Nora Nafaa démontrent comment cette dernière permet de (re)lire les grands enjeux socio-spatiaux à différentes échelles et pour différents espaces.
Les études de cas portent sur différents territoires (en France, au Canada, aux Etats-Unis, au Chili, au Maroc mais aussi Emirats arabes unis) et différentes thématiques (réformes des territoires éducatifs, carte scolaire, décrochage scolaire, classement de Shanghai, fermetures d’écoles rurales, migrations étudiantes…). En tant que spécialiste des questions sportives, je ne peux regretter bien sûr qu’une place ne soit pas consacrée à la géographie de l’éducation physique qui a fait l’objet d’un certain nombre de réflexions dans le champ des STAPS en France[2], ou bien que le domaine universitaire ne fasse pas l’objet d’un second volume en tant que tel au regard à la fois de l’importance du sujet dans les questions urbaines et à la fois d’une problématique un peu différente entre éducation et formation[3].
Enfin, seul reproche que l’on peut vraiment faire à cet ouvrage : l’absence d’une longue et complète bibliographie empêchant de se référer systématiquement aux recherches originales. Cette limite, qui apparaît comme étant de la responsabilité de l’éditeur, est tout à fait regrettable « pour aller plus loin » scientifiquement.
André Suchet,
Maître de conférences en géographie et sociologie du sport,
Université de Bordeaux
Portron, Alain. (2023). L’institut universitaire de technologie du Havre : genèse d’un nouvelle forme d’enseignement supérieur. Presse universitaire de Rouen et du Havre.
Alain Portron est un économiste. Il a été directeur de l’IUT du Havre, puis de l’ISEL une école d’ingénieur spécialisée dans la logistique au Havre une ville portuaire. En 2017, on a fêté les 50 ans de l’IUT du Havre. Alain Portron souhaitait retracer l’histoire de l’IUT du Havre : une ville fortement liée aux Cahiers de sociologie économique et culturelle et à l’ISEC. Ses recherches l’ont amené à déborder du cadre initial pour aller vers une histoire de l’enseignement technique en France.
- Une brève histoire de l’enseignement technique en France.
Chapitre 1 : du programme du conseil national de la résistance, on ne retient généralement que la création de la sécurité sociale, la planification, les nationalisations… Sur le versant politique d’éducation, le plan Wallon / Langevin en est une composante oubliée. Pour la plupart des enfants de l’après-guerre, les études se terminaient avec le certificat d’étude. On passait un concours pour entrer en sixième. Il y a alors peu de lycée en France (un par grande ville). L’entrée en lycée se faisait aussi sur concours. Dans les cercles de réflexion, deux options sont envisagées : i) La méritocratie républicaine dans sa version malthusienne. Il s’agissait de donner aux plus méritants la possibilité d’accéder à l’enseignement supérieur indépendamment de leur origine sociale (attribuer des Bourses… comme si les inégalités n’étaient qu’économiques. Il faudra attendre les travaux de Pierre Bourdieu dans les années 1970 pour comprendre ce qu’est le capital culturel[4]) ; ii) les élus proches du parti communiste prônaient d’élever le niveau d’instruction de l’ensemble de la population. Aujourd’hui on parlerait de massification.
Chapitre 2 : A la fin de la guerre, il faut tout reconstruire. Les décideurs publics perçoivent la nécessité de moderniser l’économie française en rattrapant le géant américain. L’investissement en capital humain impacte la croissance. Plus prosaïquement, les entreprises ont besoin de personnels qualifiés. On se souvient du mot du Général De Gaulle qui faisait du plan une ardente obligation. Le premier plan se fixe comme objectif de former des ouvriers qualifiés dans un contexte de classe creuse. Le deuxième plan donne la priorité à la formation des ingénieurs. Les troisième et quatrième plans mettent en avant le besoin en techniciens.
Chapitre 3 / En France, l’enseignement technique est un millefeuille avec empilement de couches successives sans logique d’ensemble. Divers niveaux de diplôme coexistent : le CAP créé en 1911, les écoles d’ingénieurs (les arts et métier créés en 1780…), les BTS mis en place en 1962… L’enseignement technique doit-il être géré par le ministère de l’éducation nationale ou par le ministère du commerce et de l’industrie ? Faut-il proposer des enseignements exclusivement techniques (une demande du patronat). Faut-il introduire des enseignements de culture générale et permettre aux travailleurs d’avoir le recul nécessaire pour évoluer au cours de leur vie active, et puis en faire des citoyens. Faut-il demander aux entreprises de financer les écoles qui forment les techniciens dont elles ont besoin ? De 1925, date la création de la taxe d’apprentissage. Il s’agissait d’éviter un effet d’aubaine avec des entreprises qui profitaient d’une main d’œuvre formée sans payer. Comme à chaque fois qu’il est question de taxer, le patronat renâcle. Alain Portron note l’absence d’unanimité du patronat pointant la position originale de l’UIMN (la branche de la métallurgie) qui demande la possibilité de fléchage de la taxe d’apprentissage en versant directement à l’organisme formateur qui répond à ses besoins.
Chapitre 8 / En 1967, les IUT sont créés. A partir des années 60, plus d’élèves ont accès à l’enseignement secondaire avec comme point d’aboutissement la réforme Haby et le collège unique pour tous (1975). Il faut accueillir ces jeunes dans l’enseignement supérieur. Le public est nouveau. On constate un fort taux d’échec dans les cursus universitaires classiques. Ceci ne constitue pas un problème compte tenu du faible taux de chômage dans les années 60 qui permet de trouver facilement un emploi et de faire carrière sans diplôme (cf. Boudon 1973[5]). L’Etat (le financeur) impose que l’université se préoccupe des besoins du marché du travail et aille vers plus de correspondance entres les emplois offerts et les enseignements dispensés. Les IUT ont pour vocation de répondre aux besoins des entreprises de formation de techniciens supérieurs.
Chapitre 7 : Les IUT français ont des équivalents internationaux. Aux USA, les Community College existent depuis la fin du XIXe siècle. Il y a là aussi débat. Faut-il y voir un approfondissement de l’enseignement du second degré ou une porte d’entrée dans l’enseignement universitaire quand on a raté Harvard ou le MIT ? En France, les BTS sont rattachés aux lycées et les IUT à l’université. L’objectif est l’insertion rapide sur le marché du travail, mais avec une possibilité de poursuite d’étude pour les meilleurs étudiants.
Les Community College attirent des enfants de personnes à revenu modeste issus des minorités ethniques. Ils jouent donc un rôle dans l’ascenseur social. La création d’un Community College s’opère au niveau local en associant dans la discussion les parents, les entreprises, la municipalité… En comparaison, l’originalité française réside dans le fait que la décision de créer un IUT relève de l’Etat qui finance. Les programmes sont nationaux (avec des adaptations locales). Les IUT sont rattachés à l’université, mais ils fonctionnent avec un statut dérogatoire incluant des instances de gouvernance spécifiques (un conseil d’administration incluant les représentants des entreprises et les élus locaux).
2.Une histoire de l’IUT du Havre
Chapitre 4, 5 et 6 / En 1958, le ministère de l’éducation nationale (en accord avec la municipalité) envisage la création une école d’ingénieur arts et métier havraise. Il se heurte à la résistance des anciens élèves avec l’idée que créer plus de places conduit à un nivellement par le bas et à une dévalorisation du titre d’ingénieur. En limitant le nombre d’élèves sorties de cette école, on crée une rareté artificielle de l’offre d’ingénieurs avec un impact sur le revenu auquel on peut prétendre. En 1959, le ministère (toujours avec le soutien de la municipalité) envisage la création d’une école d’ingénieur et de technicien au Havre. Elle repose sur une première année commune après le baccalauréat et une sélection à l’issu : les meilleurs suivant le cursus plus long pour devenir ingénieur. Il y a le risque d’un mauvais signal dans le sens d’une dévalorisation de l’image des techniciens : les plus mauvais de la filière. Plusieurs villes sont candidates. On manque d’argent et Le Havre est sacrifié (la municipalité est de gauche et le gouvernement gaulliste). Le Havre souffre entre autre d’un refus de participation financière du patronat local…ce qui signifie pas de volonté des chefs d’entreprises de faire avancer le projet. En 1967, le projet d’une école d’ingénieur est remplacé par celui d’un IUT.
Chapitre 9 / L’IUT du Havre ouvre donc avec un premier département de génie électrique, suivi par un département de technique de commercialisation. Alain Portron avance des statistiques. Les étudiants sont alors majoritairement issus de milieu ouvrier (35%). On y trouve beaucoup de Boursier (42%), une très forte proportion de baccalauréat technologique (30%). Pour beaucoup, l’IUT constitue une seconde chance après un échec initial dans l’enseignement supérieur. L’ensemble va dans le sens d’une démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur.
Conclusion. L’IUT est une institution qui compte aujourd’hui au Havre. La plupart des nouveaux bachelier havrais (et de la région) ont parmi leur choix sur Parcoursup au moins un vœux qui concerne l’IUT. Signe du succès, Alain Portron fait ressortir qu’il y a aujourd’hui parmi les étudiants autant dont les parents sont des cadres supérieurs que d’étudiants dont les parents sont ouvriers. A l’heure actuelle, toutes les formations universitaires incluent des passages de l’étudiant en entreprise via des stages, de l’alternance, de l’apprentissage… L’enseignement supérieur classique a donc été obligé (parfois contre son gré) d’opter pour des maquettes de formation en tentant compte des possibles débouchés sur le marché du travail. « La situation sur le marché de l’emploi et de l’économie détermine de plus en plus fortement le contenu des formations ». Fin connaisseur de l’enseignement technique, Alain Portron demande de faire attention à garder un équilibre et conserver la place des humanités, et donc la formation à l’esprit critique et à la citoyenneté. Voilà un livre qui m’aura passionné parce qu’écrit par un économiste qui n’oublie pas de faire de l’histoire, un peu de droit administratif, sans oublier d’analyser les rapports de force dans le champ politique : une étude de cas qui relève du programme de recherche de l’école de la régulation tel que le définissait Robert Boyer[6].
Thierry Suchère
Maître de conférences en économie
rédacteur en chef des Cahiers de sociologie économique et culturelle.
IUT du Havre
[1] La dernière de ces quatre auteurs occupe depuis la parution un poste de Chargée de recherches CNRS à l’UMR TELEMMe de l’Université d’Aix-Marseille. Les trois premiers étant membre de l’UMR ART-Dev.
[2] Je peux citer mes propres recherches et celles de : Loudcher, J.-F. (Ed.). (2011). Education physique et sport dans le monde contemporain. Montpellier, AFRAPS. Bolz, D., Machemehl, C. & Pécout, C. (Eds.). (2023). Les espaces de l’éducation physique. XIXe-XXe siècle. Numéro de Sciences sociales et sport, 22.
[3] Parmi d’autres ouvrages, on peut citer à Bordeaux : Hudon, R. & Augustin, J.-P. (Eds.). (2002). Villes, régions et universités. Pessac/Sainte-Foy: Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine/Presses de l’Université Laval. Lafon, S. (2017). L’Université dans la métropole : la Communauté Urbaine et l’Université de Bordeaux. Thèse de doctorat, Université de Bordeaux. Mansion-Prud’homme, N. & Schoonbaert, S. (Eds.). (2024). Villes et universités. Quels patrimoines pour quel avenir partagé ?. Bordeaux: Publications de la Ville de Bordeaux/Bordeaux Métropole.
[4] ) Bourdieu, Pierre et Passeron, Jean-Pierre. (1970). La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement. Collection le Sens Commun. Paris : les éditions de Minuit..
[5] ) Boudon, Raymond. (1973). L’inégalité des chances : la mobilité sociale dans les sociétés industrielles. Paris Armand Colin.
[6] Boyer, Robert. (1986). La théorie de la régulation : une analyse critique. Collection Algama. Paris : La Découverte.