Ce numéro des Cahiers est consacré à une forme de mobilité qui connaît des développements très rapides et qui, malgré son ampleur, reste assez peu visible : les migrations étudiantes internationales. En 2025, près de 7 millions d’individus ont franchi une frontière entre deux pays pour préparer un diplôme d’enseignement supérieur. En 20 ans, le nombre d’ étudiant·es internationaux[1] a triplé.
Les profondes mutations à l’œuvre au niveau mondial, l’expansion des mobilités soutenues par les réseaux sociaux et les services en ligne, la diversification des destinations possibles et la massification de l’enseignement supérieur observable dans la plupart des pays malgré de fortes disparités ont stimulé l’aspiration à partir étudier à l’étranger. Les profils migratoires se sont élargis, les étudiant·es ont formé de nouvelles stratégies. Autre changement notable, la marchandisation de l’éducation, qui a fait émerger de nouveaux acteurs, dispensateurs de formation ou intermédiaires entre établissements et candidat.es.
En outre, dans un contexte où la question migratoire fait l’objet de très vifs débats dans de nombreux pays, des États ont défini des politiques restrictives à l’égard des étudiant·es internationaux tandis que d’autres, en compétition pour recruter les meilleur·es, déploient au contraire divers stratégies et moyens pour les attirer.
Les articles publiés ici analysent sous différents angles les logiques et les dynamiques complexes de ce type de migration et visent à éclairer certaines de ses transformations.
Jiajun Ye s’intéresse aux agences qui se sont développées très rapidement ces dernières années dans le secteur de l’éducation en Chine. Le plus souvent privés, ces intermédiaires entre les établissements d’enseignement supérieur et les étudiant·es et leurs familles vendent un ensemble de services visant à faciliter ou rendre possible un départ à l’étranger pour étudier. Les familles des classes moyennes et supérieures bien dotées en capital économique et culturel et des jeunes ayant un certain profil académique sont leur cible. L’article examine les raisons pour lesquelles les familles deviennent “surdépendantes” de ces agences qui exercent une forte influence sur les choix des étudiant·es en ce qui concerne le pays, l’établissement, et même le cursus académique.
Le cas singulier de l’Ouzbékistan est exposé par Elio Daudet. Ce pays d’Asie centrale a vu le nombre d’étudiant·es partant en migration académique passer en quelques années de 17.000 à 150.000. L’auteur analyse les dynamiques migratoires qui sont à l’œuvre depuis l’ouverture néo-libérale du pays initiée en 2016. Une politique de quotas très restrictifs pour l’accès à l’enseignement supérieur public amène les jeunes issus des classes moyennes -et non plus seulement celles et ceux des classes supérieures- à vouloir, à l’instar des étudiants chinois étudiés par Jiajun Ye, partir se former à l’étranger pour contourner cette barrière. L’article montre comment des facteurs académiques, sociaux, culturels, familiaux conduisent les étudiant·es vers des destinations de plus en plus diversifiées mais différenciées selon leur milieu social.
Dans son article, Azzedine Si Moussa se penche sur la manière dont des jeunes habitants de l’île Maurice construisent un projet d’études en France métropolitaine ou dans l’île proche de la Réunion, option souvent préférée par les parents. En appuyant son propos sur les entretiens auprès des étudiant·es, l’auteur cherche à identifier les multiples facteurs qui, se combinant, expliquent la mobilité. Il en repère trois, qui, chacun, agrège un ensemble d’éléments variés : la volonté de partir, le choix de la destination et les influences familiales ou autres. La mobilité apparaît alors comme un compromis entre contraintes et aspirations personnelles.
Se basant sur une enquête auprès d’étudiants haïtiens de différents niveaux d’étude, Rony Merçon met en lumière les facteurs structurels qui conduisent les étudiants haïtiens à vouloir migrer en France pour préparer un diplôme et qui expliquent les difficultés rencontrées dans leur parcours migratoire. Confrontés à la violence et à l’insécurité de la société haïtienne, ainsi qu’à l’insuffisance de l’offre d’enseignement supérieur, ils sont de plus en plus nombreux à se soumettre aux différentes étapes sélectives pour obtenir le statut d’étudiant international. L’auteur expose les problèmes rencontrés en France pour travailler, en raison de conditions légales très restrictives, et montre pourquoi, une fois le diplôme obtenu, la question du retour au pays est, pour les étudiants, loin de recevoir une réponse évidente.
La contribution de Papa Oumar Ndiaye quant à elle se focalise sur le travail salarié des étudiants internationaux en France à travers l’exemple des étudiants sénégalais. L’auteur s’attache à analyser les raisons pour lesquelles ceux-ci ont de fortes probabilités de travailler dans la restauration plutôt que dans d’autres secteurs. Ils sont recrutés pour les qualités supposées que leur prêtent les employeurs : force, résistance, nécessaires pour supporter des conditions de travail très pénibles. Dans les secteurs qui peinent à recruter, les employeurs se tournent vers cette main-d’œuvre disponible. Les étudiants n’ont bien souvent d’autre choix, pour subvenir à leurs besoins durant leurs études, que d’accepter les emplois qui restent vacants.
Nous publions, pour terminer, la retranscription d’un entretien croisé avec deux étudiants africains qui racontent en longueur leurs parcours migratoires compliqués. Ils exposent comment a germé l’idée d’aller étudier en France et les multiples détours et difficultés qui ont émaillé sa mise en œuvre. Ils livrent aussi des éléments sur la vie qu’ils mènent dans le pays d’accueil et comment ils voient l’avenir. Ces récits illustrent la manière dont les projets de migration s’inscrivent dans un collectif tout en restant des parcours singuliers qui ne peuvent se réaliser qu’avec une forte volonté de les accomplir.
Enfin, les Cahiers de sociologie économique et culturelle ont accueilli pendant longtemps une chronique musicale signée par Edith Weber et qui venait clore le numéro. Les Cahiers changent avec des carnets de lecture en lieu et place de la chronique musicale. On trouvera ici deux comptes-rendus d’ouvrage en rapport avec le thème de l’éducation au cœur du numéro 68 qui avait pour thème le travail et l’éducation des enfants dans les pays du Sud et du présent numéro dont le thème est les migrations internationales des étudiants.
Thierry Dezalay
Maître de conférences en sociologie (en retraite) Université du Havre
[1] Les étudiant·es internationaux – ou étudiant·es en mobilité de diplôme- sont des personnes inscrites dans un établissement étranger et qui ont franchi une frontière entre deux pays pour préparer un diplôme d’enseignement supérieur. Cette catégorie se distingue des étudiant·es en mobilité de crédit type Erasmus, et des étudiant·es étranger·es qui séjournent de façon permanente dans le pays dans lequel elles et ils étudient.