Introduction
L’objet de cet article est d’interroger le devenir des artisans orfèvres de Pondichéry et leur incapacité à transmettre leur savoir-faire au regard des transformations socio-économiques du secteur joaillier en Inde à partir des années 1960. A partir d’une recherche ethnographique et des apports de la sociologie des agencements marchands (Callon, 2013), l’article interroge donc le devenir de la profession des artisans orfèvres et la rupture de transmission des savoir-faire qu’ils connaissent depuis les années 1990. L’analyse se fait depuis le point de vue et l’expérience des acteurs, les artisans orfèvres de Pondichéry et de leurs clients qui sont les familles franco-pondichériennes. L’article examine les stratégies de résilience des orfèvres face à l’industrialisation du secteur joaillier. Il présente aussi les transformations socio-économiques majeures du secteur de la joaillerie en Inde du Sud, notamment à Pondichéry afin d’expliquer les mécanismes de détachement et d’attachement des clients vis-à-vis des orfèvres. In fine, l’article s’attache à définir ce qu’est un marché joaillier à Pondichéry d’après les artisans eux-mêmes, en tenant compte de la pluralité des échelles (locale, nationale et internationale) et des modes d’organisation en son sein.
Le propos se structure en quatre axes majeurs. Le premier situe le marché joaillier indien par rapport à la politique économique nationale et internationale du pays. Le deuxième axe décrit les modes d’organisations des marchés joailliers à Pondichéry dans une logique de caste. Le troisième axe examine les évolutions historiques des marchés de bijoux. Le dernier axe analyse les conséquences de ces transformations socio-économiques sur les conditions d’exercice du métier d’orfèvre. L’objectif est d’expliquer, en s’appuyant sur la sociologie des agencements marchands (Callon, 2013), comment un « détachement » et parfois un ré-attachement s’est opéré à l’égard des clients de ces orfèvres traditionnels, afin de comprendre les raisons du déclin de la profession
I PRÉSENTATION DE LA RECHERCHE
1) Perspective théorique à partir de la sociologie des échanges marchands
Pour comprendre les enjeux d’une rupture de transmission dans la profession joaillière en Inde du sud, il est nécessaire d’aller au-delà d’une seule sociologie du travail, en considérant d’une manière plus large une sociologie du marché de la bijouterie indienne dans lequel s’inscrit et évolue les pratiques professionnelles des artisans orfèvres. La question du devenir des orfèvres pondichériens ouvre alors la réflexion sur une définition empirique de ce qu’est le marché joaillier indien, pondichérien et en diaspora. Cela revient à considérer les évolutions et les modalités de structuration de ce marché à plusieurs échelles en s’appuyant sur les discours et les pratiques de terrain des orfèvres. La perspective adoptée est donc endogène car elle s’appuie sur l’analyse réflexive des artisans à propos de leur profession à rattacher à une ethnographie des pratiques de consommation de bijoux en or et plaqués or dans l’Inde du sud et la diaspora franco-indienne.
Les apports de la sociologie des agencements marchands de Michel Callon et du Centre de Sociologie des Innovations (2013) sont pertinents sur plusieurs points pour articuler les différents éléments issus de l’enquête ethnographique sur les bijoux. En effet, ce concept développé et enrichit par des enquêtes de terrain à partir des années 1980 permet d’aller au-delà de la conception abstraite de ce qu’est un marché. En effet, loin de se limiter à l’étude de la rencontre entre l’offre et la demande régulée par un prix, ce concept permet de situer les relations entre les acteurs en termes de confiance et d’attachement, autant qu’il interroge leurs représentations de ce qu’est un marché, les croyances qui sous-tendent leurs pratiques et leurs choix, ou encore s’intéresse aux logiques d’appartenances à un groupe social en jeu dans les échanges marchands. La sociologie des agencements marchands aborde donc la réalité du marché et de ses acteurs dans une perspective totalisante en considérant celui-ci en tant que fait social total. Le concept d’agencements marchands ne fige pas le marché en tant qu’institution économique, mais contribue à l’examen des différents mouvements, des transformations, des instabilités et des fragilités qui existent en son sein, en plaçant au cœur de l’analyse les innovations de produits, de processus et d’organisation des échanges.
2) Ethnographie des bijoux à Pondichéry

L’article s’appuie sur les résultats d’une enquête ethnographique multisites (Marcus, 1995) en immersion de deux ans, menée entre 2015 et 2017 dans la ville de Pondichéry en Inde du sud, ainsi qu’à Paris, en France. J’ai été intégrée dans les réseaux transnationaux de parenté et dans le milieu associatif des deux pays. L’enquête, par observation participante, a permis de suivre entre les deux pays le quotidien de cinquante-cinq familles en participants à tous leurs rites et moments familiaux (mariage, décès, naissance, anniversaire, sortie shopping et moments informels) autant qu’en prenant part à leurs rencontres associatives (tournois de pétanque, rencontres des anciens combattants, clubs de lecture etc). En parallèle à cela, j’ai aussi pu recueillir, par entretiens semi-directifs, les histoires liées aux bijoux et à la mémoire familiale et coloniale. J’ai enfin eu recours à l’anthropologie filmique immersive et à la collecte de catalogues issus des archives conservées par les orfèvres eux-mêmes.
Pour avoir des données sur le travail des orfèvres et leurs techniques de fabrication, j’ai été intégrée au milieu en tant « qu’apprentie-orfèvre » (terme de terrain) et ai pu enquêter dans les ateliers des artisans pondichériens et dans les bijouteries. J’ai donc réalisé la collecte des données sur leur travail et la situation du marché, en dessinant des modèles de bijoux, en sertissant des pierres, en ponçant une pièce spécifique ou en filmant des temps de fabrication. J’ai été initiée aux différents modes de production qui se décline en une variété de techniques et de savoir-faire artisanaux, que j’ai dû apprendre par le corps, en assimilant des postures professionnelles et des gestes. Les orfèvres ont demandé l’intégration de la caméra durant les temps d’enquête afin que je puisse saisir et comprendre depuis l’intérieur la réalité du métier et des transformations vécues.
La demande de filmer des orfèvres, est à relier au contexte économique du marché artisanal du bijou, concurrencé par l’industrie, avec un déclin de la profession depuis une quarantaine d’année et donc une rupture dans la transmission des savoir-faire et des techniques. Ces modalités de transmission activées pendant l’enquête remettent donc en cause les logiques traditionnelles et corporatiste de caste, soulèvent des questions de genre et révèlent les enjeux de la rupture de transmission au sein de la profession. En effet, l’orfèvrerie sud indienne est un milieu exclusivement masculin, où la transmission des savoir-faire s’effectue en lignée paternelle, dans la logique professionnelle et corporatiste de la caste des artisans, où les femmes sont traditionnellement exclues de l’ensemble des branches de production et de spécialisation de la joaillerie.
Les propos recueillis auprès de ces artisans sur leurs situations, ont permis de questionner la temporalité qui allie le passé, le présent et le futur. Les discours sont nostalgiques car les orfèvres évoquent leur déclin professionnel en comparaison à la période coloniale, qualifiée de « glorieuse » pour leur commerce. Ils décrivent les techniques artisanales préindustrielles, les outils et unités de mesures utilisés par leurs pères. Ils présentent aussi une évolution des cours de l’or avant l’Indépendance de l’Inde. Ils émettent des conjectures sur les évolutions possibles du marché, de leur activité et sur la transmission de plus en plus difficile de leurs savoir-faire. Ils mettent aussi en place des stratégies de résistance safin de maintenir leur activité.
II LE SECTEUR JOAILLIER DANS L’ÉCONOMIE INDIENNE ET EN DIASPORA
Le marché indien national et diasporique de la joaillerie se caractérise par une demande constante de bijoux en or pour des raisons culturelles valorisant ce métal en Inde. Sa situation est liée aux évolutions de l’économie nationale et se corrèle avec des logiques du marché diasporique et donc de politique extérieure internationale. Le marché de ce secteur fonctionne également en interdépendance avec celui de l’or, de la monnaie indienne et des changes internationaux. Ce premier point permet donc de situer le secteur joaillier vis-à-vis de la politique économique indienne nationale et internationale afin de mieux cerner les enjeux de la rupture de transmission dans la profession.
1) Une consommation constante de bijoux en or
Le premier élément de discussion croisant sociologie des agencements marchands et ethnographie des bijoux en or invite à étudier le marché joaillier indien par rapport aux orientations en matière de politique économique nationale. En effet, depuis 2013, l’Inde impose une restriction très forte de l’importation de l’or, entrainant un développement parallèle du marché noir de l’or en raison de la demande constante de ce métal. Lorsque l’on considère les conclusions du rapport India’s gold market : evolution and innovation, publié en janvier 2017 par le World Gold Council (WGC)[1], on constate que la tendance culturelle consumériste des Indiens en matière de bijoux reste encore d’actualité d’après le relevé du 31 janvier 2024[2]. Hormis une légère baisse de la demande d’or sur le marché indien en 2023, due à la hausse des prix de l’or, la joaillerie reste un secteur très rentable. La demande nationale de l’or reste croissante, notamment l’achat de bijoux pour les mariages, les fêtes religieuses comme Diwali ou les naissances. La demande est soutenue par une croissance démographique avec une population indienne toujours prête à investir dans des joyaux en or, quitte à s’endetter, car le métal jaune est culturellement ancré dans les pratiques indiennes. Le rapport de la WGC établit une corrélation entre cette demande, l’augmentation du pouvoir d’achat des ménages indiens, une baisse de la pauvreté et l’émergence d’une classe moyenne, faisant de l’Inde, le deuxième plus gros consommateurs de bijoux en or au monde, après la Chine. Notons également que la capacité d’épargne nationale des ménages augmente avec la détention croissante et continue d’or. Le lien entre les évolutions du marché de l’or et la consommation de bijoux reste donc fort.
Le rapport de la WGC met également en avant une forte exportation et une faible importation de bijoux en or par l’Inde. Cette tendance se concrétise par l’ouverture de plusieurs succursales en Inde et à l’étranger, notamment dans les diasporas indiennes, où la demande est importante. Ainsi, le secteur industriel de l’or indien gagne en visibilité et donc des parts de marché, grâce à ces implantations. Par exemple, l’entreprise Kalyan Jewellers, implantée dans 21 états de l’Inde à travers un réseau de 120 magasins dans le pays, et 30 autres branches dans différents pays étrangers, est l’un des leaders du marché joaillier indien avec un chiffre d’affaires de 19 708 billions de roupies[3]. Joyalukkas est une autre entreprise avec un réseau de 91 boutiques en Inde et 160 autres implantées dans onze pays à l’étranger. Cet engouement pour les bijoux en or est alimenté par la publicité, sa diffusion sur les réseaux sociaux et la télévision, ainsi que par l’industrie du cinéma.
2) Une politique économique valorisant l’industrie joaillière et la grandeur de l’Inde
Le rapport de la WGC fournit aussi des éléments sur l’établissement des prix, l’évolution des contrats à terme sur le prix de l’or, ainsi qu’un bilan détaillé sur les fonds injectés pour financer les entreprises travaillant dans la production et la vente des bijoux en or. Les différents résultats mentionnés dans ce rapport renvoient plus largementaux traits caractéristiques du phénomène économique de l’émergence des pays du sud comme l’Inde. Celle-ci se caractérise par un « décollage économique » (Jaffrelot, 2008 : 13) au niveau national, qui dans le cas indien est impulsé par des investissements privés dans une pluralité de secteurs d’activités dont la joaillerie (Caupin et Pamies-Sumner, 2014 : 1). Ces capitaux injectés entre autres au profit du développement de l’industrie joaillière indienne, favorisent la mécanisation des outils de production. Ils constituent l’un des piliers forts de la politique économique indienne et de son positionnement sur le marché mondial. Mais, cette capitalisation et modernisation se réalise au détriment de l’orfèvrerie artisanale. Même si le rapport de la WGC mentionne l’artisanat joaillier comme réalisant 60 à 65 % dela production nationale de bijoux en or, ceci n’empêche pas la forte concurrence entre le secteur industriel et artisanal. Ainsi, les grandes bijouteries comme Joyalukkas, Kallyan Jewellers, Tanishq ou JRT Jewellers issues de l’industrie du bijou viennent concurrencer le système traditionnel de l’orfèvrerie en contribuant au déclin dans la transmission des techniques ancestrales et de la profession. Le revers de cette modernisation de l’industrie joaillière résulte donc en des transformations socio-économiques et organisationnelles de l’artisanat.
Notons également que l’émergence de l’économie indienne, depuis l’Indépendance de l’Inde en 1947, s’appuie sur un fort nationalisme avec l’idée que le pays puisse renouer avec sa grandeur passée, et prendre en quelque sorte une revanche sur l’Occident. L’entreprise Kallyan Jewellers mentionne par exemple un encadré en page d’accueil de son site web[4] précisant que les ancêtres de ses fondateurs avaient dès 1908, le projet nationaliste de soutenir l’indépendance économique et politique, ainsi que l’autosuffisance de la future nation indienne. Le développement de l’économie indienne est fondamentalement post-coloniale avec une contribution non négligeable de l’industrie de la bijouterie, au détriment de l’artisanat.
III UNE PLURALITÉ DE MARCHÉS DANS LA JOAILLERIE A PONDICHERY.
Le secteur joaillier se découpe en une pluralité de marchés qui sont définis selon le type de matériaux qui composent les bijoux et leur mode de fabrication. Nous avons ainsi le marché de l’or, du diamant et des pierres précieuses et celui des bijoux de fabrique artisanale qui ont toujours existé de manière complémentaire depuis la période coloniale jusque dans les années 1970. Je présente la structuration du marché joaillier pondichérien de cette période à partir des discours des orfèvres qui analysent leur métier en parlant de leur fonctionnement corporatiste et de caste, de l’organisation sociale et de leurs représentations de ce qu’est un marché idéal selon eux.
1) Logique corporative de caste des orfèvres pondichériens
La sociologie des agencements marchands intègre la description fine des acteurs d’un marché. Aussi, je présente d’abord qui sont les orfèvres d’après leur propre description. Selon leur idéologie et mythologie professionnelle, les orfèvres pondichériens, en tamoul les pattar, sont littéralement « ceux qui font flamber le métal ». Ils appartiennent à la caste des artisans Chettiyars, et peuvent être sociologiquement et analytiquement rapprochés à la caste des Visvakarma, appelée aussi Visvabrahma et étudiée par Jan Brouwer (1990, 1995) dans l’Andra Pradesh. Ce rapprochement est possible car les pattars pondichériens se considèrent prêtres Brahmanes comme leurs homologues étudiés par Brouwer. En revanche, ils s’estiment supérieurs aux prêtres car ils maitrisent les éléments naturels (l’eau, le feu, la terre, l’air) et purifient les bijoux. Cette distinction par rapports à la caste des Brahmanes permet aux orfèvres de définir leur métier.
D’après Jan Brouwer (1990, 1995), les artisans se revendiquent comme étant les descendants des cinq faces de Visvakarma, c’est-à-dire les représentants de Brahma (divinité hindoue en charge de la création du monde) ou les « architectes des dieux » pour construire le monde social. Ils se considèrent supérieurs aux prêtres brahmanes car « ils sont [l’un des] créateurs des cinq piliers de la culture matérielle sur laquelle repose la société et qui la distingue de l’état de nature » (Brouwer, 1995 : 18-19). Autrement dit, la société dépend de la production matérielle des Visvakarma pour exister. Celle-ci est divisée en cinq sous castes : les forgerons fabriquant les outils, les charpentiers construisant les maisons (habitat), les chaudronniers produisant les ustensiles cultuelles et quotidiennes (objets), les sculpteurs façonnant les idoles (divinité) et les orfèvres créant les bijoux (figurant la personne), (Brouwer, 1995 : 3). D’après l’étymologie du nom de la caste des Visvakarma, où « visva » signifie « univers » et karma, « action », on pourrait traduire Visvakarma par : « la caste de ceux qui agissent sur l’univers ou qui travaillent l’univers ». Précisons aussi que le « karma » dans la conception hindoue fournit à une personne une palette de bonnes et/ou mauvaises actions, qui orientent et norment ses vies successives dans le monde social. Ainsi, les pattar, selon leur idéologie, sont chargés de la création des bijoux, car eux seuls sont habilités à travailler ce « karma », que l’on pourrait définir dans le contexte tamoul comme étant l’ensemble des éléments qui permettent à une personne d’exister socialement dans le monde social.
Dans l’idéologie des Visvakarma et leur mythologie, Visvakarma est une entité incarnant le cosmos, composé de forces négatives et positives, masculines et féminines, entremêlées et qu’il convient de séparer et d’ordonner. Ce travail ne peut être effectué que par Brahma, le Créateur lui-même, qui met en place, à cette fin, des cycles de destruction-création de l’univers, nécessitant de la violence. La violence, étant le moteur dynamique de la production. Ces cycles de destruction-création comportent trois phases : 1) la désintégration du cosmos, 2) la transformation des substances qui composent le cosmos et 3) la « livraison » dans le monde social. Ils sont alors acteurs dans le processus créatif, lors de la phase deux du cycle de destruction-création ; à savoir la transformation des substances qui composent le cosmos et la personne. Pour les orfèvres, leur atelier est une réplique miniature de l’univers, où les forces féminines et masculines, positives et négatives, se combinent dans le processus de transformation des substances. Les pattars pondichériens sont tous des hommes. Ils représentent le principe créatif masculin et les outils, le principe créatif féminin. Chaque morceau de métal transformé entre leurs mains en une pièce unique, l’est pour être inséré dans le monde social, c’est-à-dire porté par les personnes. Or ce qui donne la forme à la substance est la combinaison de ces deux principes créatifs féminin et masculin : les outils sont maniés par l’habilité de l’orfèvre pour produire le bijou.
Le travail artisanal effectué par les orfèvres les positionne en tant que maîtres et créateurs, alors qu’une mécanisation et industrialisation des moyens de production encouragée par l’industrie du bijou remet fondamentalement en question leurs savoir-faire et la transmission de leurs gestes professionnels. Du point de vue des orfèvres, et en ayant recours à la sociologie des agencements marchands, l’industrialisation de la joaillerie indienne peut être analysée comme un débordement du cadre traditionnel de production de la marchandise. Celui-ci existait jusque dans les 1970 à travers le système de l’orfèvrerie « de maison » et qui a disparu avec l’essor de la mécanisation des outils et des procédés de fabrication des bijoux.
2) L’orfèvrerie « de maison » jusque dans les années 1970
L’orfèvrerie « de maison » est le mode d’organisation traditionnel de l’artisanat joaillier à Pondichéry, qui a perduré jusque dans les années 1970. Le terme vernaculaire qui est utilisé en tamoul par les familles franco-pondichériennes non francophones est vīṭṭu pattar, signifie littéralement « l’orfèvre de la maison », sous-entendu de la famille, mais qui se rend chez le client pour fabriquer les bijoux. Le mode d’organisation de la profession sous-jacent au vīṭṭu pattar n’existe plus depuis plusieurs années, mais il a été évoqué lors des entretiens avec les familles franco-pondichériennes et les orfèvres, comme l’atteste le récit du bijoutier-joaillier Muttu :
« Lorsqu’une famille passait une commande de bijoux, elle faisait venir le pattar chez elle avec tout son matériel et ses assistants. Le pattar s’installait et demandait de lui apporter une craie et une ardoise. La famille expliquait ce qu’elle souhaitait. Puis, il dessinait sur l’ardoise la moitié d’un motif de bijou et seulement dans le cas où la famille aimait le modèle, il terminait l’autre moitié du croquis. Il précisait la quantité d’or nécessaire et la perte équivalente qu’il y aura. Il négociait aussi le coût total de la main d’oeuvre. Une fois la commande passée et jusqu’à la finalisation du produit, il se rendait tous les jours chez la famille pour effectuer son travail en prenant soin de ranger chaque soir son matériel dans un coin de la maison, avant de rentrer cher lui. Ces French customers sont nos meilleurs clients ils passent commandes avec un cahier des charges et des instructions précises. Ils sont les « patrons » et fournissent l’or et les pierres précieuses. Ils donnaient aussi la nourriture, les vêtements et offraient des présents en fin de prestation avec beaucoup de générosité. Et puis quand vient la fin de l’année, les familles payaient un bonus en nature ou achètaient des objets cultuels, des vivres et des vêtement pour la famille du pattar ou offraient un festin pour valoriser le bon travail réalisé ».
(Muttu, orfèvre, janvier 2017)
Ces « patrons » veillent à la bonne exécution du travail demandé, en commissionnant un des membres de leur parentèle, comme le souligne Mireille, une Franco-Pondichérienne résidant en France : « On est obligé de rester à côté du pattar tout au long de son travail, surtout quand il s’agit d’une pierre qui coûte chère ». (Mireille, Franco-Pondichérienne, mai 2016, France).
Traditionnellement, les orfèvres pondichériens se déplaçaient dans les familles avec leurs outils et leurs garçons, qui leur servaient d’assistants. L’assistanat des fils était le moyen de transmettre les gestes professionnels et les techniques de fabrication. Ces derniers étaient âgés de 6-7 ans lorsqu’ils commençaient à apprendre le métier. Chaque famille confiait la réalisation de leurs bijoux à une famille d’orfèvre. Le renom de chaque artisan était associé à la qualité de son travail et sa signature permettait à chacun de constituer sa clientèle et de la fidéliser. Ce système des orfèvres exerçant à domicile a perduré jusque dans les années 1970, avant sa disparition totale dans les années 1980. Après cette date, seulement quelques orfèvres exerçaient ainsi jusque dans les années 1980. Depuis, le mode d’organisation de « l’orfèvrerie de maison » avec ses orfèvres de famille a complètement disparu à Pondichéry et dans le reste du Tamil Nadu.
3) Les échoppes individuelles des orfèvres et les bijouteries actuelles
A partir des années 1970, les orfèvres ont dû se regrouper dans quelques quartiers et rues de la ville de Pondichéry. Certains, sont restés dans leur garage, qui se trouvent dans les ruelles de la « ville blanche »[5]. Au moment de mon enquête entre 2015 et 2017, les principaux clients des orfèvres étaient les bijouteries de la ville et les familles françaises originaires de Pondichéry qui venaient les trouver à leurs échoppes. Celles-ci ont la forme d’un box d’un mètre cube et sont entreposés à plusieurs dans des pièces en location. Les orfèvres louent la pièce et l’ensemble du complexe commercial en payant à plusieurs le loyer mensuel afin d’installer leur atelier, de garder leurs outils et de mutualiser les frais.

Lors de mes enquêtes, j’ai pu identifier trois types de bijouteries à Pondichéry, que j’ai classé et dénommé en fonction de leur surface et de leurs objectifs commerciaux. L’échoppe de petite taille, dont la surface n’excède pas quelques mètres carrés vend quelques pièces d’orfèvrerie de fabrique artisanale uniquement. La boutique de moyenne taille avec un espace de vente fermé, climatisé et une devanture vitrée vend des bijoux artisanaux et industriels. La grande bijouterie qui peut occuper au moins deux étages avec des grandes vitrines ne vend que des bijoux industriels. Chacun de ces types de boutiques coexistent avec des modalités de fabrication, d’achat, de vente et de consommation et donc avec un fonctionnement de marché qui lui est propre. Chaque orfèvre, même s’il est polyvalent s’est plus ou moins spécialisé dans une technique de fabrication ou dans un type de produit (i.e. moulage à la cire, moulage au sable, gravure, sertissage de pierre et ou de diamant, bijoux en argent, en bronze, en or etc).
IV LES TRANSFORMATIONS SOCIO-ÉCONOMIQUES DE LA JOAILLERIE TRADITIONNELLE À PONDICHÉRY
La fin du système d’orfèvrerie « de maison » et la réorganisation actuelle du secteur joaillier pondichérien en bijouteries et en échoppes individuelles d’artisans orfèvres dénote des transformations socio-économiques liées au développement de la publicité et à l’industrialisation progressive du marché du bijou que nous allons analyser à présent.
1) L’essor de l’industrie du bijou
En 1936, Pondichéry voit l’ouverture de sa première bijouterie : Sri Lakshmi jewellery. C’est le début des expositions de bijoux en vitrine. La nouveauté du concept attire les clients, qui viennent admirer les quelques rares bijoux exposés aux motifs innovants et plusieurs autres bijouteries installeront aussi des vitrines.
Dans les années 1950, d’autres bijouteries à vitrines se développent et en parallèle les bijoux en plaqué or appelés « uma-gold » commencent à être produit de manière industrielle. Des catalogues de bijoux « uma gold » avec de nouveaux motifs apparaissent. Ils sont édités et disponibles dans les bijouteries à vitrines naissantes. Ils circulent dans les anciens comptoirs français peu après l’Indépendance de l’Inde française et à partir de 1962.
Dans les années 1970, les orfèvres installent leurs petites boutiques en forme de box à côté de ces plus grandes bijouteries, qui marquent les débuts de l’industrie du bijou en or. Ils en deviennent les fournisseurs principaux tout en fonctionnant sur le mode traditionnel d’une organisation libérale de profession indépendante. Ils n’ont pas encore d’organisation et de regroupement corporatiste et sont en forte concurrence les uns avec les autres. Seul le renom permet de les distinguer et de leur assurer un bon revenu.
Dans les années 1980, les bijouteries appelées « naga shop » se multiplient, les catalogues de bijoux continuent d’être publiés et disponibles en bijouterie. Les clients passent encore commande auprès des orfèvres en choisissant les modèles des bijoux vus sur les catalogues. Les orfèvres de familles ont en revanche disparu et se sont installés dans des boutiques individuelles.
En 1983 apparaissent, les « bijoux en or machine-cut » dans les petites boutiques avec la mécanisation de la production de bijoux en or. Le déclin des orfèvres dans le Tamil Nadu et surtout à Pondichéry s’accentue avec la fondation du groupe d’industriels de Kalyan Jewellers en 1993, dont le siège est au Kerala et ses branches implantées partout en Inde et dans ses diasporas (voir carte p 4 – figure 1).
Cette brève présentation des évolutions du secteur joaillier à Pondichéry montre comment d’autres marchés concurrentiels se sont progressivement développés avec la fabrication de nouveaux types de bijoux. Ainsi, il y a le marché de la platine, de l’argent, du bronze, mais également le marché des bijoux en or de fabrique industrielle, celui des bijoux en plaqués or et celui des pierres synthétiques qui complexifient l’organisation de la joaillerie pondichérienne. Ces marchés d’avant et après 1960 coexistent actuellement et sont en concurrence les uns avec les autres, ayant un impact sur la profession des artisans orfèvres de Pondichéry et leur activité économique.
2) Des goûts et des pratiques de consommation en changements
Le système des boutiques individuelles d’orfèvres est actuellement en déclin car il ne correspond plus aux attentes des consommateurs indiens, et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la durée des commandes dans le système de fabrication à la maison ou dans les petites boutiques est longue avec un délai de trois à six mois pour recevoir les pièces de joaillerie réalisées à la main. Les consommateurs d’aujourd’hui ne souhaitent plus attendre plusieurs mois avant d’obtenir le produit désiré. Ils préfèrent aller en bijouterie choisir le modèle qui leur plaît, payer en caisse et avoir immédiatement le bijou en question.
Par ailleurs, d’après les orfèvres, les consommateurs ne veulent plus investir dans des bijoux artisanaux, réputés pour leur longévité et leur solidité, mais préfèrent acheter des terrains à bâtir et construire des maisons à louer. Ils veulent davantage se divertir, avoir des loisirs et voyager.
De plus, selon les interlocutrices qui ont entre 20 et 30 ans, les bijoux en or traditionnels ne correspondent pas à leur goût. Elles « aiment les choses petites, légères, discrètes pour porter au quotidien, assortir aux tenues et ne pas attirer le regard des autres, surtout ceux des garçons » (Ramiya, Franco-Pondichérienne vivant à Pondichéry). Qu’elles soient en France ou en Inde, elles véhiculent une identité indienne dans l’apparence lors des occasions spéciales, telles que des fêtes dans la parenté (mariage, rites), en étant parées de bijoux dit bombay style ou temple jewellery ou encore antic jewellery. Les motifs sont anciens et avec des représentations de divinités hindoues, mais les bijoux peuvent être soit en plaqué or, soit en or. Ils sont généralement de fabrique industrielle et financièrement plus accessibles que les bijoux traditionnels, qui sont plus massifs en raison de leur quantité d’or. Ces jeunes femmes préfèrent les bijoux industriels en or achetés en bijouteries à ceux hérités par leur mère au moment du mariage, qui eux ont été fabriqués de manière artisanale. Au quotidien, les jeunes filles/femmes se parent de bijoux dit fashion jewellery qui sont en plaqué or. Ceux-ci peuvent très facilement s’assortir avec les tenues du quotidien selon la couleur des pierres, qui se diversifie. Les jeunes femmes osent davantage porter des bijoux avec des pierres de couleur variée (bleue, violet, vert, jaune) ou même en argent, contrairement aux générations plus anciennes qui ne portent que des bijoux avec des pierres blanches ou rouges par croyance traditionnelle. Ces changements dans les manières de consommer des bijoux en or entraînent une baisse des parts de marché pour les orfèvres et un repli de leur activité.
3) Changement des unités de mesure et la qualité de l’or après la décolonisation
Un autre changement structurel affecte la profession des orfèvres, qui concerne les unités de mesures et les normes d’alliages des métaux. Jusqu’en 1954, le tolas et le souverain français étaient les deux unités principales de référence du poids et du prix de l’or dans l’Inde française. Une fois le processus de décolonisation amorcé en 1954 dans les anciens comptoirs français, le système du pound britanniqueest adopté, sur la base des pièces en or qui circulaient encore dans l’ancienne Inde britannique. Ces pièces avaient un poids de 8 grammes, avec une quantité d’or était inférieure à 7,3 grammes. Par la suite, le poids de la pièce britannique de l’époque coloniale est devenu dans le langage parlé la valeur de référence pour mesurer la quantité d’or de n’importe quel bijou et qui est encore utilisé de nos jours. Entre 1980 et 1985, le système métrique avec les grammes et milligrammes est intégré en tant qu’unité de mesures et de prix de l’or. Ce changement au fil des années des unités de mesure dévalue la quantité d’or présente dans les bijoux fabriqués par les orfèvres, ayant un impact direct sur la qualité de l’or de ces produits et la confiance des consommateurs. En effet, dans le système traditionnel l’or 24 karats ou « or pur », composé à 99,9 % d’or, devient de l’or 22 karats après un alliage avec d’autre métaux, qui s’effectue selon des normes définies par l’artisanat et qui diffère de l’industrie. Pour les orfèvres, il existait un système de sceaux apposés sur les bijoux avec des outils spécifiques (voir figure 3) afin de garantir la qualité de l’or. Chaque orfèvre avait sa signature sous la forme d’un sceau personnalisé pour certifier que la fabrication était artisanale.

L’industrie, quant à elle, a développé trois autres systèmes de certification de la qualité des bijoux en or, qui sont le « 916 », le « BIS Hallmark » et le « KDM Hallmark ». Ces certificats ne peuvent être apposés uniquement au laser par des laboratoires spécialisés et approuvés par le gouvernement indien. Ils déterminent la quantité d’or et les normes d’alliages à respecter dans la confection d’un bijou. Les groupements industriels de Kalyan Jewellers ont fait pression sur le gouvernement indien pour que des normes standardisées de pureté en matière de certification et de traçabilité des bijoux soient instaurées au niveau national et calquées sur les standards internationaux. Aussi, avec les trois certifications industrielles, l’or 22 karats et l’or 24 karats sont devenus équivalent en qualité, dévaluant ainsi les normes d’alliage des orfèvres et leurs méthodes de travail. D’après les orfèvres, ces normes de certification industrielles imposées diminuent la pureté de l’or et la couleur du bijou reste jaune comme l’explique Venkatesh :
« les consommateurs sont à la recherche de sceaux, mais en réalité, ils ne savent pas ce que cela signifie et croient que la présence d’un de ces trois sceaux (916, BIS Hallmark ou KDM Hallmark) leur garantie nécessairement la qualité de l’or et une bonne intégration du bijou au corps » (Venkatesh, orfèvre pondichérien)
Par conséquent, le système industriel n’a été accepté que partiellement depuis 2013 par les orfèvres pondichériens et est très rarement intégré par ces derniers; ce qui suppose une forte résistance de leur part.
V L’ORFÈVRERIE À PONDICHÉRY, UNE PROFESSION EN DÉCLIN.
Les changements d’unité de mesure et des normes d’alliage ont des répercussions sur les représentations qu’ont les clients de la qualité des bijoux de fabrique artisanale. Dans le système traditionnel, celles-ci sont associées aux savoir-faire des orfèvres et sont valorisées. Aussi, quand les normes basculent dans les logiques industrielles et donc financières, les quantités d’or diminuent dans les bijoux, et la moindre qualité de ces derniers est imputée aux orfèvres. D’après ces derniers, les pratiques industrielles leur sont imputés à torts, alors qu’ils travaillent en conformité à leur idéologie de caste et les normes traditionnelles. Les artisans pondichériens perdent alors le prestige, le respect et l’honneur qu’ils avaient aux yeux de leurs clients du temps de la présence française. Il y a eu progressivement une rupture de confiance de la part de certains clients, qui se sont tournés vers le marché industriel des bijoux. Celui-ci répond davantage aux attentes des consommateurs actuels en termes d’offre, de prix, de fiabilité et sans temps d’attente. Dans une perspective de la sociologie des agencements marchands, on peut dire qu’il y a eu un processus de détachement des clients par rapport aux orfèvres traditionnels qui s’est mis en place après la décolonisation et tout au long de l’histoire de l’industrialisation du secteur joaillier à Pondichéry. Cependant, une autre partie de la clientèle des orfèvres a connu le processus inverse de l’attachement aux modes de consommation et de production traditionnels.
1) Les Franco-Pondichériens, une clientèle de niche consommant des produits de luxe
L’ethnographie révèle que l’élite de la population franco-pondichérienne, celle qui est en diaspora, constitue la clientèle privilégiée des orfèvres. Les clients Franco-Pondichériens ont gardé leurs attaches vis-à-vis des orfèvres pondichériens par tradition familiale. Ils forment un cercle de clients très restreint. Cette population est composée de quelques familles, qui habitent en France ou en Inde, circulant entre les deux pays et est assez fortunée. Elle est vieillissante à Pondichéry car composée de retraités. La population active réside essentiellement en France et est de passage en Inde lors des vacances ou des séjours courts, mais réguliers. Par mobilité entre la France et l’Inde, ils peuvent se permettre de passer commande d’un bijou auprès des orfèvres et venir récupérer le produit trois à six mois plus tard. Leur mode de vie est compatible au mode de fonctionnement traditionnel des orfèvres.
Les Franco-Pondichériens sont considérés comme les clients privilégiés et préférés des orfèvres étant donné que « ceux qui viennent de France, sont prêts à payer plus cher car ils reconnaissent la qualité du travail fait à la main », d’après Muttu, un orfèvre pondichérien. Ils font encore appel à leur service. Les Franco-Pondichériens considèrent que tous les bijoux fabriqués par les orfèvres pondichériens sont des produits de luxe. Les qualités recherchées sont la finesse de l’art joaillier, la lourdeur des bijoux pour le prestige, la pureté de l’or (usage de l’or 24 karats) pour la fiabilité, le sertissage des pierres précieuses pour l’élégance et marquer la richesse, ainsi que le travail artisanal et manuel des matériaux pour la solidité et la longévité des bijoux. Dans le discours des orfèvres, la ville de Pondichéry est présentée comme le centre de production par excellence des bijoux. La joaillerie artisanale est désignée par les clients comme étant « traditionnelle », « de qualité », avec des bijoux « résistant au temps et aux chocs ». Ces familles riches gardent leurs bijoux longtemps ; ce qui confère une valeur symbolique liée au prestige du travail des orfèvres. Cette valeur donne à voir les idéaux de qualité, durabilité, et de relation de confiance ou d’attachement entre le client franco-pondichérien et l’orfèvre qui se matérialisent dans le produit fini, issu de l’artisanat traditionnel.
D’après les familles franco-pondichériennes, les orfèvres dans les anciens comptoirs françaisont à leurs yeux du pouvoir et de la notoriété à Pondichéry car ils étaient autorisés à frapper la monnaie locale pendant la période coloniale. Les clients franco-pondichériens en souvenir de l’époque des orfèvres de maison, du prestige de ces artisans et du passé colonial, continuent de porter un collier intitulé kāsu mālai (collier avec des pièces), qui est répandu à Pondichéry. Ce collier est encore porté avec cette signification afin de marquer ce lien d’attachement entre les orfèvres et leurs clients franco-pondichériens. D’ailleurs, l’élite franco-pondichérienne qui réside en diaspora, notamment en France, maintient ses relations avec les orfèvres à Pondichéry et continue de se procurer des bijoux artisanaux car cette relation marchande, par l’achat de bijoux, lui permet d’entretenir ses attaches culturelles à son lieu d’origine. Autrement dit, par l’interaction marchande avec l’orfèvre, suivit de l’achat et de l’usage, le client Franco-Pondichérien de métropole a l’opportunité de symboliser sa double appartenance territoriale et nationale, au miroir de ses mouvements migratoires et des bijoux qu’il/elle y fait circuler.
Cependant, l’artisanat de luxe à Pondichéry, qui est au bénéfice de l’élite franco-pondichérienne, ne contribue pas à la bonne santé économique du secteur joaillier traditionnel. Il s’agit plutôt d’un repliement de l’artisanat, face à une forte concurrence du marché industriel du bijou. Aussi, la consommation de ces produits dit de luxe, réservée à cette élite, n’est pas un indicateur de la croissance et du développement économique de l’Inde grâce à l’artisanat joaillier.
2) Une rupture de transmission des savoir-faire professionnel et des résistances
Le repliement du marché des orfèvres dans la niche du luxe réduit considérablement leur activité. En effet, depuis les années 1990, les orfèvres pondichériens sont dans l’impossibilité de transmettre leurs savoir-faire artisanaux, en raison des transformations évoquées précédemment. Dans ce contexte, l’exercice de la profession est conditionné par une situation de rupture de la transmission des savoir-faire et des techniques. Les artisans connaissent une baisse d’activité et un réel déclin dans le contexte socio-économique de la concurrence de l’industrie du bijou. Ils sont de moins en moins sollicités, ou à défaut sont des sous-traitant de l’industrie du bijou. Au cours de l’enquête, il y avait plusieurs temps morts dans les journées des orfèvres, n’ayant aucune commande en perspective. Même les commandes des clients franco-pondichériens se font rare, car ils se rendent en Inde moins régulièrement qu’il y a une trentaine d’année et leurs séjours sont plus espacés dans le temps. Les quelques rares commandes ne sont que des réparations de bijoux cassés, qui ne rapportent pas grand-chose.
Les transformations dans l’orfèvrerie ont des répercussions sur leur organisation professionnelle, avec le passage d’une profession indépendante et « respectée », d’après les termes des orfèvres, à des regroupements corporatistes où ils sont locataires d’un espace afin d’installer leur box et exercer leur métier. Ceci entraîne des conséquences sur la transmission de leur savoir-faire dans une logique de caste. En effet, en 2016, d’après les estimations des orfèvres, leur effectif pour la ville est passé de cinq mille à mille, soit cinq fois moins d’orfèvres qu’il y a une trentaine d’années. Les orfèvres se reconvertissent dans la fabrique d’objets cultuels pour les temples hindous, ainsi que dans la fabrication des coupes et médailles sportives. Ceux qui exercent encore, ont une autre profession à côté et seront peut-être les derniers de la lignée des orfèvres car il n’y a peu ou plus de commandes. L’avenir des fils d’orfèvre dans la profession n’est plus du tout envisageable et ils se réoriente en faisant des études de commerce ou d’ingénieurs. Ils sortent du système corporatiste de caste, au moins sur le plan professionnel.
Face à ces transformations du marché du bijoux et des pratiques des consommateurs, et même si les orfèvres sont dans l’impossibilité de transmettre leur savoir-faire dans la logique corporatiste de leur caste, ils ne subissent pas pour autant passivement cette situation. Ils restent acteurs de leur secteur d’activité et sont désireux de garder leur marché et leurs clients. Ils mettent en place plusieurs stratégies de résistance pour réaffirmer leur identité professionnelle, de caste et valoriser leur savoir-faire. Leur discours met en avant la fierté d’exercer un métier manuel, en étant dans une lignée d’orfèvres depuis plusieurs générations. Les orfèvres dévalorisent aussi les modes de fabrication de l’industrie en opérant une distinction entre les bijoux « machine-cut » et les bijoux « hand-made ». Les premiers sont « coupés par une machine » et ne valent rien car industriels et n’ont aucune spécificité, ni aucun effet bénéfique sur le corps d’après les orfèvres. Les seconds de fabrication artisanale et associés à des notions de prestige et d’honneur, auxquels les orfèvres en activité restent encore très attachés car ils veulent préserver leur renom auprès de leurs clients. Les orfèvres critiquent aussi les employés de ces usines car ils ne sont pas des indépendants et ne sont pas détenteurs de savoir-faire ancestraux comme eux. Ces travailleurs de l’industrie des bijoux sont des migrants issus d’autres états indiens. D’après les orfèvres, ces employés de l’industrie négligent la qualité des bijoux faute de maîtriser les savoir-faire du métier. Enfin, les orfèvres résistent à la concurrence industrielle en n’appliquent pas les normes d’alliage imposées par l’État. Ils les contournent en continuant de pratiquer leurs modes d’alliages traditionnels, tout en apposant les seaux du gouvernement. Ces stratégies de résistance montrent bien que la profession des orfèvres et la transmission des savoir-faire est en déclin face à une rude concurrence imposée par l’industrie du bijou.
CONCLUSION
L’ethnographie de la profession des orfèvres sur les modalités de transmission de leurs savoir-faire a permis d’analyser en quoi une réalité économique et politique à une échelle macrosociale peut se concrétiser dans la vie quotidienne des acteurs avec son lot de bouleversements, d’incertitudes et de défis. Cette analyse atteste de la pertinence de mobiliser une sociologie des agencements marchands sur cet objet d’étude pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous avons pu constater que le secteur joaillier indien fonctionne avec une multiplicité de marchés imbriqués les uns dans les autres à l’échelle locale, nationale et internationale, qui sont en interaction les uns avec les autres. Ainsi, le secteur de la bijouterie indienne est dépendant des évolutions qui ont cours au niveau de la politique économique nationale, mais aussi se corrèle avec des logiques du marché diasporique et de la politique extérieure internationale. Le marché de ce secteur fonctionne également en interdépendance avec celui de l’or, de la monnaie indienne et des changes internationaux. Le recours à la sociologie des agencements marchands a permis également de prendre en compte la pluralité des marchés au sein de la joaillerie pondichérienne, autant que de documenter historiquement son évolution afin d’identifier ses défis actuels. L’étude a porté sur ce que Michel Callon (2013) qualifie de débordement (l’industrialisation du secteur joaillier, le développement de la publicité et la rupture de transmission des savoir-faire) par rapport au cadre initial (l’orfèvrerie traditionnelle de maison à Pondichéry organisée dans la logique corporative de caste) et d’analyser la dynamique des mouvances ou les transformations du marché joaillier sud indien. Aussi, nous avons vu tout au long de l’analyse qu’une rupture de confiance s’est instaurée vis-à-vis de certains clients par rapport aux normes d’alliage et la qualité de l’or et qui a remis en question la production artisanale. Ces clients se sont tournés vers le marché industriel des bijoux car celui-ci répond davantage à leurs attentes en termes d’offre, de prix et de fiabilité. Dans une perspective de la sociologie des agencements marchands, on peut alors dire qu’il y a eu un processus de détachement des clients par rapport aux orfèvres traditionnels qui s’est mis en place après la décolonisation et tout au long de l’histoire de l’industrialisation du secteur joaillier à Pondichéry. Parallèlement, une autre partie de la clientèle des orfèvres, qui réside en diaspora a connu le processus inverse de l’attachement aux orfèvres pour bénéficier des modes de consommation et de production traditionnelles dans une logique identitaire. La relation marchande entre l’artisan et son client franco-pondichérien montre le rôle du premier dans le processus de symbolisation de la marchandise de luxe acquise par le second. Cependant, cette relation privilégiée avec une clientèle de niche ne garantit pas la pérennisation du métier d’orfèvre car le devenir de ces artisans reste incertain face à une situation de rupture dans la transmission des savoir-faire entre les pères et les fils.
Présentation de l’auteure
Priya Ange est anthropologue et enseignante/formatrice dans le secondaire en lycée et en BTS. Sa thèse porte sur la transmission des bijoux dans les familles franco-indiennes en diaspora. Ses travaux actuels s’orientent vers une histoire de la publicité joaillière en Inde.
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[1] Le World Gold Council est une organisation associative en charge du développement du marché international lié à l’industrie de l’or, qui publie régulièrement des rapports sur l’évolution du secteur joaillier, des gemmes et de l’or.
[2] https://www.gold.org/goldhub/research/gold-demand-trends/gold-demand-trends-full-year-2023
[3] https://fr.investing.com/equities/kalyan-jewellers-india
[4] https://www.kalyanjewellers.net/about-us.php
[5] L’appellation « ville blanche » et « ville noire » est un reste du passé colonial français en Inde. La première désigne la partie de la ville habitée par les métropolitains expatriés à Pondichéry. « La ville noire » est la partie de la ville où la population locale habite. L’architecture des bâtiments est de type colonial dans la ville blanche, qui sont en blanc et en jaune.






