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Autour de la sociologie /anthropologie des marchés : un choix de textes publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle.

4 articles à lire ou à relire :

Présentation :

C’est sous le titre de la sociologie / anthropologie des marchés que nous présentons un premier bouquet d’articles antérieurement publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle (voir éditorial). La dimension culturelle (au sens anthropologique) des activités économiques (travail, entreprise, échanges, consommation, monnaie et finance) constitue en effet un thème central des Cahiers, et y a donné lieu à de nombreuses publications.

Les considérations d’ordre théorique sur l’anthropologie économique, qui caractérisaient les textes les plus anciens (cf. par exemple le numéro 2 nouvelle série, daté avril 1980) ont progressivement laissé une plus grande place à des approches contextualisées. Trois des articles que nous présentons empruntent à la sociologie et à l’anthropologie leurs méthodes de l’enquête de terrain. Ces articles font apparaître un ancrage sur un territoire : la Côte-d’Ivoire et le Cameroun. Les auteurs abordent le quotidien : (i) des agriculteurs ivoiriens qui doivent faire un choix entre une production dirigée vers l’international (l’hévéa dont on tire le caoutchouc) et une production vivrière répondant aux besoins des populations locales (le manioc, la banane plantain, l’igname…) (cf. Egnankou, 2016) ; (ii) des bayam-sellam ou revendeuses à la sauvette de nourriture, vêtements, maroquinerie dans les rue de Douala (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iii) des fabricants, vendeurs d’objets et de mobiliers en rotin (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iv) des gargotes qui cuisinent le garba (un plat à base de poisson) dans les rues d’Abidjan (cf. Lognon, 2019).

Les trois articles étant centrés sur l’organisation des activités économiques, les concepts sont en partie ceux de la science économique. Les marchés peuvent être internationaux. Ils sont alors organisés. Par exemple, les cours des matières premières agricoles (l’hévéa, le cacao, le café…) sont fixés dans les Bourses de Londres, New-York, Paris… et donc très loin du lieu de production, de sorte que les acteurs locaux n’ont qu’une faible emprise sur les résultats des arbitrages économiques. Certaines productions sont structurées en filière. En Côte d’Ivoire, la majeure partie de la production d’hévéa est vendue à une seule entreprise gérée par l’Etat. Des situations de monopole qui résultent de l’existence de barrières à l’entrée sont mises en évidence. Dans son article, Jean Louis Lognon (2019) montre que les points de vente du garba sont la chasse gardée des immigrés nigériens. A côté des marchés organisés, il existe des marchés informels pris au sens d’absence d’encadrement de ces marchés sous la forme de règles écrites et édictées par l’Etat ou la profession. Les petits métiers de la rue ont longtemps été l’apanage des plus pauvres, forcés d’inventer les moyens d’une possible survie. La situation de crise économique oblige d’autres catégories, telles que les étudiants diplômés, à travailler sur les marchés informels.

S’inspirant des écrits de Karl Polanyi (1944) et de Marc Granovetter (2000), les auteurs retiennent l’idée d’un marché encastré dans le social. Le marché produit un lien marchand, et repose sur du lien social non réductible au lien marchand. Etudiant l’activité des bayam-sellam et celle des fabricants d’objets en rotin, R. Tefe Tagne (2015) montre qu’ils construisent une relation de long terme avec quelques fournisseurs privilégiés. Ils ont pour objectif de garantir la sécurité des approvisionnements même en temps de pénurie. La relation de long terme leur permet de négocier des prix préférentiels. On fait valoir que l’on vient du même pays, appartient à la même ethnie. J.L. Lognon (2019) montre que, dans le port d’Abidjan, l’approvisionnement en poisson est le fait de pêcheurs nigériens qui servent prioritairement des restaurateurs nigériens. Les vendeurs ivoiriens de garba font valoir auprès des clients ivoiriens qu’ils achètent un plat produit par des nationaux et réinventé aux couleurs locales. Dans la discussion sur le prix, on parle à l’autre en lui donnant le titre de frère ou de cousin… « Les prix pratiqués dans les marchés informels n’obéissent pas aux mêmes critères que ceux relevant des marchés classiques…» (Tefe Tagne, 2015, p. 51). Le prix ne résulterait donc pas simplement de la confrontation de l’offre et de la demande.

Pourquoi pratiquer l’interview des acteurs dans le cadre de l’enquête de terrain ? Faire parler les acteurs permet de faire ressortir l’idée que le marché est aussi gouverné par des représentations sociales, un imaginaire collectif… Citant Georges Balandier, Robert Tefe Tagne écrit que « La connaissance du social repose sur deux modes d’appropriation : l’un officiel et superficiel décrit le monde concret et institutionnel ; l’autre, profond et significatif, rend compte des phénomènes symboliques, et invisibles, de la réalité sociale » (Tefe Tagne, 2015 : 43). Dans son article, P. Egnankou (2016) s’interroge sur le degré de rationalité économique des acteurs. Pourquoi continuer à vouloir cultiver l’hévéa alors que les cours mondiaux s’effondrent ? La production agricole vivrière est le fait des femmes qui sont dominées. Produire des biens alimentaires, c’est se mettre dans la position du domestique servant le repas de la maison. A l’inverse, les possesseurs de plantation d’hévéa seraient les héritiers des grands propriétaires de l’époque coloniale. Ils travaillent principalement pour une entreprise qui appartient à l’Etat. Ils se pensent comme des fonctionnaires. « L’hévéaculture est perçue par les paysans comme un moyen d’appartenir à la catégorie des paysans respectés et honorés » (Egnankou, 2016 : 32).

Dans son article, Thierry Suchère (2015) met à contribution le roman de Bourse pour étudier l’histoire des marchés financiers, dont il restitue le contexte non seulement économique mais aussi social, politique et culturel. Dans les grands pays développés, au début du XIXe siècle, la mise en place des marchés de capitaux suscita des débats jusque dans les milieux intellectuels et artistiques. On en trouve trace dans le genre littéraire qu’est le roman de Bourse (Reffait, 2007) et qu’illustre L’argent d’Émile Zola (1891). Or, le roman de Bourse propose une lecture de ce qui se passe sur les marchés de capitaux à l’opposé de ce qu’en disent les économistes d’inspiration mainstream. La thèse dite d’« efficience » des marchés repose sur l’idée d’acteurs placés en situation de parfaite égalité dans l’accès à l’information de sorte qu’aucun des acteurs ne puisse prétendre faire mieux que le marché en termes de rendement de ses placements. Inversement et dans le roman, la Bourse nous est donnée à voir comme un jeu à somme nulle. Elle oppose des initiés qui s’enrichissent en spoliant le petit épargnant naïf. Les économistes mettent l’accent sur une rationalité économique des acteurs du marché financier. Le roman dit que les marchés financiers sont comme des casinos. Les acteurs sont donc mus par l’instinct de jeu qui comporte de possibles dérives à caractère pathologique lorsque le jeu confine à l’excès. In fine, le roman opte pour une lecture morale de nos actions économiques dénonçant les voies courtes et réputées illégitimes de l’ascension sociale : le vol, le mariage arrangé, le jeu d’argent et la spéculation sur les marchés de capitaux. Le texte de Thierry Suchère (et les autre écrits) se veulent donc une illustration de la thèse de l’anthropologue Marieke de Goede (2005) qui veut que les marchés soient d’abord une affaire de culture.

En vous souhaitant bonne lecture et en espérant vos contributions à la réflexion ainsi entamée.

Thierry Suchère, Maître de conférence en économie, Université du Havre

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