Numéros

L’émergence d’un projet de recherche-action pluridisciplinaire : démarche, sources et méthode d’une enquête dans la petite commune forestière et littorale du Porge

Myriam CASAMAYOR

Chef de projet au cabinet UA64 puis au Bureau d’études CITTANOVA/SINOPIA
Chercheuse associée à l’UMR-CNRS PASSAGES, Université Bordeaux-Montaigne
myriamcasamayor@gmail.com

André SUCHET

Maître de conférences HDR à l’Université de Bordeaux
LACES, Maison des Sciences de l’Homme de Bordeaux
andre.suchet@u-bordeaux.fr

Ghislaine DEYMIER

Maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne, UMR-CNRS PASSAGES
ghislaine.deymier@u-bordeaux-montaigne.fr

Francis ADOLIN

Doctorant et ATER à l’Université de Bordeaux
LACES, Maison des Sciences de l’Homme de Bordeaux

Leila BOURDIER de TOURDONNET

Architecte HMONP, Atelier A2, Leïla Bourdier & Laurent Gouyou Beauchamps, Bordeaux

Vincent DUBROCA

Urbaniste à l’agence KWBG, La Fabrique des Lieux, Bordeaux

Timothé GENTY

Architecte HMONP, gérant du cabinet Sumli Architectes, Bordeaux

Anna GUILLEM

Doctorante à l’Université Bordeaux-Montaigne, UMR-CNRS PASSAGES

François POUTHIER

Professeur associé à l’Université Bordeaux-Montaigne
UMR-CNRS PASSAGES, Centre d’innovation sociétale UBIC
Consultant-intervenant en politiques culturelles

Introduction

Dans les sciences humaines et sociales, les laboratoires de recherche académiques entretiennent historiquement peu de liens avec les professionnels de l’urbain, comme les architectes ou les programmistes. Par exemple, si l’on regarde de plus près l’octroi des Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (CIFRE), les sciences du vivant et les sciences formelles en ont bénéficié dès 1981, alors que ce même dispositif apparait dans les thèses concernées par l’action publique, urbaine et sociétale en 2006, soit près de 20 ans plus tard[1]. De plus, la première association des doctorants CIFRE en SHS existe depuis seulement 2014, expliquant le rapprochement très récent des universités avec les professionnels non académiques. Actuellement, la réticence des chercheurs des laboratoires à répondre à des appels à projets financés reste grande, leur donnant l’impression de perdre une part de leur sens critique. Les mouvements de contestation du projet de loi de programmation pluriannuelle pour l’enseignement supérieur et la recherche (LPPR), votée fin 2020, démontre encore récemment les inquiétudes des chercheurs en sciences humaines et sociales à cet égard. En effet, pour certains d’entre eux, les appels à projets de recherche ont l’inconvénient de présenter leurs travaux dans un cadre prédéfini, empêchant la recherche de se développer au fil des découvertes, de la créativité et de l’indépendance même de choix du chercheur. Les divergences concernent aussi le temps donné à la découverte, la recherche par projet donne ainsi le sentiment de trouver des résultats opérationnels immédiats tandis que la science se définirait par le but premier de questionner et d’analyser précisément un sujet sur un temps long ou du moins initialement indéfini.

            Indépendamment des acquis déjà anciens de la géographie appliquée, notamment autour de Michel Phlipponneau à Rennes, différents ouvrages récents invitent à ce rapprochement, de la géographie impliquée (Brennetot & Bussi, 2016) à la géographie en action (Bonin & Favory, 2021). Le détour par les sciences participatives permet d’aller encore plus loin dans cette démarche et de manière davantage pluridisciplinaire tout en restant dans le projet d’une recherche-action, c’est-à-dire d’une recherche dont la finalité est d’agir. Les sciences participatives ou sciences collaboratives sont « des formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non-scientifiques-professionnels —groupes ou individus— participent de façon active et délibérée » (Houllier & Merilhou-Goudard, 2016). Développée notamment dans le domaine des études environnementalistes (voir à ce sujet Charvolin, 2019), elles peuvent apporter beaucoup à la géographie, à la sociologie ou aux sciences de l’aménagement. Partant de ce constat puis de cette intention théorique de « collaborer ensemble pour tirer parti de nos complémentarités » (extraits de l’un des premiers échanges), une ancienne doctorante en CIFRE en Sciences de l’aménagement et Urbanisme a été à l’initiative du dépôt du projet Inter-Actions lancé dans le cadre de l’appel à projet initié par le Forum Urbain à Bordeaux. LabEx des établissements universitaires de Bordeaux, et notamment Sciences Po Bordeaux, le Forum Urbain est un Centre d’Innovation Sociétale sur la ville, créé en 2015 à Bordeaux afin de favoriser les collaborations entre chercheurs en sciences humaines et sociales et les acteurs de la ville autour de la compréhension des problématiques urbaines contemporaines (figure 1).

Figure 1 : Panorama graphique des actions du Forum Urbain (travail de Tiana Castelneau, source : forumurbain.u-bordeaux.fr).

            L’objectif du projet était d’amorcer et de tester la création d’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs et de praticiens de l’urbain dans les domaines des sciences de l’aménagement, l’économie, la géographie, la sociologie et l’architecture à partir d’une préoccupation d’élus ou d’un groupe d’habitants provenant du terrain d’étude choisi. Afin de confirmer les apports d’une telle équipe mais aussi d’en repérer les possibles faiblesses, l’intérêt du projet est alors de comprendre les modalités méthodologiques sous lesquelles les participants à une recherche-action s’entendent pour poser une problématique commune et la manière dont ils y répondent ensemble.

            L’article aborde ainsi le processus de développement de ce partenariat entre chercheurs, professionnels de l’urbain, les élus et les habitants, dans le cadre d’un questionnement de recherche ayant trait aux dynamiques locales de la petite commune forestière et littorale du Porge comme cas d’étude, questionnement localisé à partir duquel s’exprime une montée en généralité et pouvant même faire cas d’école.

            Il s’agit d’évoquer dans un premier temps l’émergence du partenariat, notamment la manière dont les participants se sont rencontrés et ont partagé des intérêts communs pour un objet d’étude puis décidé de travailler sur un sujet à partir d’un cas d’étude : Le Porge (dans le département de la Gironde). Ensuite, les difficultés et les apports identifiés dans le cadre de la structuration du partenariat sont présentés, à partir de l’élaboration conjointe d’une candidature POPSU Territoires. Enfin, un bilan à mi-parcours de cette organisation de travail pour les membres est proposé en conclusion. 

1. Questionner les préoccupations territoriales : une invitation à la création d’un partenariat entre chercheurs et professionnels de l’urbain

1.1. De la rencontre “brise-glace” entre chercheurs et professionnels à l’intérêt de travailler ensemble

Échanger entre scientifiques et praticiens sur des objets d’études communs mais pour lesquels les approches du sujet s’avèrent différentes, se révèle être un exercice particulier. Afin de lever les freins relevant d’une telle démarche, la réponse à l’appel à projet initié par le Forum Urbain, a permis d’amorcer et de tester la création d’un partenariat entre chercheurs et professionnels du territoire à partir d’une préoccupation d’élus ou d’un groupe d’habitants provenant du terrain d’étude choisi. La première action a consisté à lancer une invitation ouverte aux chercheurs et professionnels spécialisés dans le domaine de l’urbain. Cette réunion a eu pour objet de faire connaissance en demandant aux participants de décrire leurs motivations à rejoindre le groupe et leurs principales attentes à l’aide d’un questionnaire.

Se rencontrer entre scientifiques et praticiens n’étant pas une étape évidente, l’utilisation des outils du design thinking a permis de “briser la glace” et d’aborder des sujets selon l’approche de chacun des membres. Ces derniers ne se sont pas présentés en affichant leur statut mais plutôt leurs compétences. L’un des exercices proposés a consisté à rédiger une question de leur choix. La personne située en face a dû y répondre. Par exemple, une question posée par un architecte praticien a consisté à savoir ce qu’un chercheur pense de la pelouse synthétique. À sa grande surprise, le chercheur qui y a répondu développe sa réponse de manière très argumentée. Il s’est révélé que ses travaux scientifiques portent sur les équipements sportifs. Cette mise en situation surprenante a mis en avant une certaine complémentarité entre le praticien qui s’interroge sur l’utilité de la pelouse synthétique dans ses projets architecturaux et le chercheur qui en a analysé les conséquences sur les inégalités sociales et territoriales. En effet, ce sont dans les quartiers populaires que ce revêtement est prioritairement utilisé tandis que dans les quartiers plus riches, les jardins et terrains de sport sont plus souvent enherbés.

Les motivations sont multiples. Elles traduisent la volonté d’un apport de connaissances aussi bien sur les sujets abordés et la façon dont ils sont appréhendés qu’une meilleure appréhension de la méthode de travail propre à chacun des participants. La valorisation du travail qui sera fourni a également été mise en avant. Enfin, s’offrir un cadre spatio-temporel, donnant l’opportunité d’un rapport plus distancié à sa propre pratique professionnelle a fait aussi l’objet de motivations (voir Figure 2).

Figure 2 : Nuage de mots indiquant les résultats des questions posées aux membres concernant leurs motivations pour le projet.

            Concernant les attentes des participants, elles sont également diverses. Elles font apparaître le souhait de travailler sur des sujets qui ont trait au périurbain. L’atteinte de résultats est également signalée pour améliorer son niveau de compétence, servir concrètement le territoire, bénéficier de financement pour un projet de recherche-action (partenariat public/privé) et disposer d’une meilleure visibilité des chercheurs auprès de la société civile (voir Figure 3). Il s’agit bien de ne pas juger, de ne pas préconiser, de ne pas croire un projet plutôt qu’un autre (Suchet & Tchékémian, 2021), mais de s’engager dans un intermédiaire participatif.

Figure 3 : Nuage de mots indiquant les résultats des questions posées aux membres concernant leurs attentes envers le projet.

            Cette première réunion a suscité la curiosité des participants les conduisant à revenir le mois suivant dans une seconde réunion. Il devenait maintenant surtout indispensable pour le groupe de s’appuyer sur un terrain d’étude afin de tester une méthodologie commune. L’idée a alors été de choisir un terrain relativement restreint mais dont l’étude peut s’avérer riche en termes d’apport scientifique puisque confronté à plusieurs problématiques se rapprochant des grands enjeux d’aménagement du territoire ainsi que des thématiques émergentes dans le monde de la recherche urbaine et territoriale.

1.2. Le choix d’une petite ville littorale et forestière touchée par la métropolisation comme terrain de réflexion d’une approche participative

L’identification d’un terrain d’études s’est concrétisée à l’issue d’une discussion entre les différents membres du groupe de travail. Le choix du terrain répondait à quatre préoccupations : satisfaire les questionnements de chaque membre, présenter une situation faisant écho à des sujets d’actualité, être pertinent pour une démarche de recherche-action, présenter des qualités pratiques pour le travail de terrain de l’équipe (accessible, proximité de Bordeaux etc.). Plus précisément, deux facteurs ont été déterminants à la sélection du site d’étude, la commune du Porge en zone forestière, entre l’agglomération de Bordeaux et le littoral atlantique (Figure 4).

            Le premier facteur est la situation de la commune. Située sur la presqu’ile du Médoc, le Porge est une commune girondine de 3294 habitants (INSEE, 2019) qui présente une croissance démographique très soutenue sur la dernière décennie (+1000 habitants depuis 2007) au taux de croissance démographique annuel moyen de l’ordre de 3,6 % entre 2013 et 2019 rarement atteint dans les autres communes du Département hors Bordeaux Métropole. Cette pression démographique met en évidence une double attractivité, à la fois en tant que commune littorale et commune périurbanisée au sein de l’aire d’influence de la Métropole bordelaise. Cette double dynamique présente de nombreux défis pour une petite ville comme le Porge : accompagner l’installation en nombre de nouveaux habitants, adapter le niveau d’équipement de la commune à l’évolution rapide des besoins de la population, préparer le territoire aux risques environnementaux endogènes (recul du trait de côte, incendies/feux de forêt), et réguler les rapports politiques avec la Métropole (flux touristiques pendulaires, transport, nouveaux captages nappes phréatiques etc.)[2].

            Le second facteur au choix du terrain a été la connaissance du tissu politique local. Le rôle d’intermédiaire de l’un des membres de l’équipe a permis une prise de contact rapide avec la maire, puis d’organiser dans la foulée une première réunion qui a permis à l’équipe de se familiariser avec les problématiques propres au territoire porgeais. Cette réunion a également permis à l’élue d’exposer les enjeux de l’action politique, en tant que maire récemment élue, et les principaux défis de sa mandature.

            Ces échanges nous ont permis d’évaluer la pertinence du territoire comme terrain d’étude, et de discuter les premiers termes d’une collaboration avec la commune.

Figure 4 : La commune du Porge en zone forestière, entre l’agglomération de Bordeaux et le littoral atlantique (traitement QGIS G. Deymier)

1.3. Vers l’identification d’un objet d’étude à partir des préoccupations de l’élue locale

Dans la construction de l’objet d’étude, la rencontre avec l’élue locale, Sophie Brana, Maire de la commune du Porge s’avère déterminante, sans jamais être contraignante. Ses préoccupations nous permettent toutefois l’identification en quelque sorte du terrain d’appel à résolution (suivant la formulation propre aux sciences participatives, c’est-à-dire qui appel à trouver collectivement la réponse à un problème de terrain à l’aide de compétence plus théoriques).

            La Maire du Porge[3], se présente comme n’étant pas Porgeaise mais Bordelaise. Sa résidence secondaire est au Porge. Elle a eu envie de s’investir pour cette commune afin de préserver l’environnement de ce territoire face à la pression foncière qu’elle qualifie d’importante. Elle explique qu’elle « n’avait pas du tout prévu de s’engager comme maire », notamment en raison de ses années dans l’opposition et de sa résidence principale située à Bordeaux.

            Cette nouvelle maire du Porge, Sophie Brana, économiste et universitaire, fille d’un ancien élu local du département, considère le Porge comme une commune de deuxième couronne par rapport à la Métropole bordelaise. Elle l’explique en raison du prix du foncier qui devient de plus en plus onéreux et des personnes qui n’ont pas d’autres choix que de se loger de plus en plus loin. Elle considère que si Le Porge a su préserver son environnement, c’est en raison de la présence de la Mission Interministérielle pour l’Aménagement de la Côte Aquitaine (MIACA) qui avait classé le territoire au sein d’un Secteur d’Equilibre Naturel (SEN). Ce dernier n’avait pas pour but d’accueillir une urbanisation nouvelle mais bien de jouer un rôle de “respiration naturelle” entre les Unités Principales d’Aménagement (UPA) de Lacanau et de Lège Cap-Ferret (Casamayor, 2019). Toutefois, la loi Littoral qui a remplacé le schéma d’aménagement touristique de la MIACA contraint, selon elle, davantage la commune en densifiant le bourg de manière concentrique.

            D’ailleurs, la préfète de la Gironde le rappelle régulièrement à l’occasion des refus de permis de construire qu’elle explique en raison de la non-application de la loi Littoral, malgré l’autorisation du Plan Local d’Urbanisme (PLU) qui est par ailleurs soumis à son contrôle de légalité.

            Elle trouve également que Le Porge réunit les inconvénients d’un village, telles qu’une faible fréquentation en hiver avec des commerces qui sont fermés, sans pour autant en avoir les avantages. En effet, “les personnes ne se connaissent pas, c’est peu chaleureux, cela manque de solidarité”[4]. La part de personnes provenant de Bordeaux a augmenté et contribue à accroître les déplacements des actifs vers la Métropole bordelaise alors qu’auparavant la population travaillait pour un tiers d’entre elle sur la commune du Porge, un tiers sur le Bassin d’Arcachon et un tiers au sein de la Métropole bordelaise.

            Récemment élue au mois de juin 2020, celle-ci expose plusieurs problématiques telles que “retrouver un esprit village, c’est à dire faire en sorte que les gens aient envie d’y rester, faire ses achats, créer du lien sur place (boire un café, espace culturel d’où l’idée de la création d’un tiers-lieu, tout en sachant qu’il faut réfléchir à la manière de le faire vivre)”[5]. Elle se pose aussi la question de la manière d’accompagner le développement urbain car il y a une forte pression immobilière et de nombreuses divisions parcellaires d’une surface de plus en plus réduite.

Les divisions parcellaires posent le problème de plusieurs accès sur la voie, de devoir finalement tout bitumer. On impose de planter des arbres mais personne ne le fait après. Au bout d’un moment, les gens veulent une piscine, garer trois voitures et à la fin il n’y a plus de jardin. Si on peut réorienter les choses ce serait bien”[6].

            L’élue locale indique en outre que l’aspect touristique de la commune du Porge n’est pas du tout intégré. En effet, à l’exception du camping municipal, la commune ne retire que très peu de ressources liées au développement économique du tourisme malgré les 35 000 personnes et 6000 voitures par jour qui accèdent à la plage du Porge et les 700 emplacements du camping et les 3000 du site naturiste de la Jenny dont est doté la commune. La raison pour laquelle le parking de la plage n’est pas payant c’est parce qu’il est situé sur la forêt domaniale. L’Office National de la Forêt perçoit les recettes mais n’en assume pas les coûts qui incombent à la commune tels que l’entretien du stationnement ou le ramassage des déchets[7] entre autres. 

Il y a 250 000€ de frais pour la Commune concernant l’élagage des arbres, la surveillance des plages, le mobilier urbain et les loyers de la concession reviennent à l’ONF”.

            À cela s’ajoute l’inquiétude des sylviculteurs relative au pompage de l’eau par la Métropole de Bordeaux dans les nappes phréatiques portant atteinte à l’alimentation en eau des pins maritimes. “On dépend de la même nappe. On a l’impression qu’on ne sert qu’à donner à la métropole l’eau”[8].

            La forêt, à travers le développement de l’activité du gemmage[9] est une source potentielle de revenus productifs pour la commune qui peut s’appuyer sur un projet européen d’envergure de relance du gemmage avec des communes landaises et espagnoles en cours d’élaboration.

            Après avoir entendu les préoccupations de Madame la Maire dans le cadre de l’entretien du mois de septembre 2020, les membres de l’équipe de chercheurs et de praticiens se sont entendus pour questionner la manière dont la commune élabore un PLU. En effet, celui-ci a l’avantage de circonscrire l’ensemble des thématiques abordées par Madame la Maire, tout en demandant de le réinterroger au regard des conséquences de ses règles sur le paysage et le cadre de vie de la commune. En outre, le partenariat a constaté également le manque d’appréhension de l’outil du PLU. Il s’est alors étonné que la nouvelle équipe municipale ne reprenne pas le PADD dans la mesure où elle n’a pas les mêmes priorités que l’équipe précédente. Par exemple, le Projet d’Aménagement et de Développement Durable a été sous-estimé dans le discours de Madame la Maire alors qu’il s’agit de la pièce du PLU qui exprime le projet politique de l’équipe municipale, à partir duquel découlent les règlements écrit et graphique.

2. La candidature POPSU-Territoires comme premier défi pour la formulation d’une problématique de recherche

2.1. Réinterroger les cadres d’élaboration du Plan Local d’Urbanisme : une convergence d’intérêts pour les praticiens et les chercheurs

Les éléments montrent de nombreux « néo-habitants » qui viennent s’installer pour faire construire des maisons individuelles dans la commune dont le prix du foncier est comparativement plus accessible que dans les communes limitrophes (notamment de Bordeaux Métropole ou du Bassin d’Arcachon), ce qui invite à questionner l’évolution spatiale et sociale de la commune. Selon Madame la Maire, ce processus bouleverse rapidement et en profondeur le paysage du bourg et les relations entre habitants. L’hypothèse d’une pauvreté esthétique de l’architecture et d’une anarchie des styles ainsi que d’une hybridation des paysages urbains par le mélange entre formes résidentielles récentes et bourg ancien est alors évoquée par le partenariat de chercheurs et de praticiens. Les élus estiment pourtant n’avoir pas les moyens de maîtriser ce bouleversement. Ces analyses préalables ont permis d’exprimer une volonté de reprendre la main sur l’évolution de l’espace bâti, tant à travers la question des constructions neuves, de l’aménagement du « plan plage » ou de l’aménagement du bourg.

            Le PLU étant le document de planification de référence à l’échelle communale, le choisir comme objet d’étude permet ainsi au groupement d’utiliser l’ensemble des matériaux récoltés dans le cadre de la recherche, l’ensemble des discours des habitants ou des élus, pouvant y être rattaché, quelles que soient les thématiques abordées afin d’aboutir à l’élaboration d’une représentation partagée, une mise en dialogue à travers la participation commune des élus et des habitants dans ce processus de « fabrique de la ville ».

            Du point de vue des praticiens, le PLU, de façon générale, est un « objet » de l’urbanisme, qui se prête à être un sujet de débat entre experts de tous horizons. C’est également un objet qui a besoin d’être interrogé dans un cadre comme celui proposé par une candidature à l’appel à projet POPSU Territoires, c’est-à-dire, en dehors d’un impératif de mission, dans un cadre prospectif, qui nous ouvre à une grande liberté d’exploration et de ton.

            Du point de vue des chercheurs, le PLU est un document incontournable si l’on veut aujourd’hui repenser les modes d’action, c’est-à-dire, imaginer de nouvelles formes de collaborations entre les habitants d’une commune. Or, aujourd’hui, ce document apparaît aux yeux des élus comme une contrainte, une somme de prérogatives techniques et de normes, plutôt qu’un document fédérateur qui permettrait à la commune d’élaborer un nouveau récit à l’échelle de son territoire. Le PLU présente, toutefois, une posture politique dans la mesure où il apparaît comme un outil qui doit guider la planification urbaine, peu maitrisé et mal connu des édiles, qui se limite à des éléments contraignants vécus par la première magistrate et les usagers. Son élaboration doit également avoir une dimension socio-culturelle afin de prendre en considération les réalités humaines du territoire et de revenir ainsi au plus près des personnes qui habitent le territoire dans leur diversité (une « proximité ascendante ») et qui vivent le PLU comme une « norme » descendante. Enfin, Le PLU se présente, également, comme un outil de prospective, ou la co-construction, sans cesse réinterrogée, d’une fabrique territoriale ni publique ni privée mais « commune ».

            Ainsi, le PLU est devenu l’objet central de recherche. En tant qu’objet de recherche, il ne s’agit pas de l’étudier dans son format actuel, mais d’en apporter une critique et de le repenser. Depuis la substitution des POS par les PLU et la loi SRU, l’heure n’est-elle pas aujourd’hui à un renouvellement des dispositifs réglementaires visant à organiser l’espace et la vie de nos territoires, prenant en compte l’accélération du défi de la transition socio-écologique et les nouveaux modes de vie qui s’imposent ? La crise sanitaire de la Covid-19, et l’exacerbation des tendances à l’œuvre qu’elle a pu révéler, à savoir l’émergence du télétravail et le désir de s’éloigner des grands centres urbains pour les ménages désireux de ralentir leurs modes de vie devrait nous inciter à le penser. C’est aussi le rôle de l’activité de recherche : faire bouger les lignes en place, anticiper de nouveaux cadres de pensée, imaginer de nouveaux horizons dans ces domaines.

2.2. L’objectif de la candidature du projet de recherche-action POPSU Territoires

Une fois l’objet de recherche posé, il est apparu l’idée de réinterroger la manière d’élaborer les documents d’urbanisme tel que le PLU dans le cadre d’une candidature à l’appel à projets POPSU Territoires, porté par le Plan Urbanisme Construction et Architecture (PUCA).

            Il s’est révélé que le questionnement de recherche identifié n’est pas tant lié au contenu du PLU du Porge en projet mais, plutôt, au rôle d’un tel document au regard du contexte territorial de la commune. À quoi sert un PLU dans une commune en mutation ? Que permet-il de faire ? Si l’on s’attarde sur le regard porté par la maire du Porge, le PLU ne serait pour les habitants qu’une obligation réglementaire, c’est-à-dire un document obligatoire sans perception prospective ou des moyens qu’il offre à la commune. Le PLU est-il le bon levier pour traduire et mettre un œuvre un projet politique municipal ? Telle semble être, reformulée, la question posée par Mme Brana à notre proposition de travailler sur le PLU. Elle doutait notamment de la capacité du PADD à exprimer réellement son projet politique d’élue et d’être un véritable projet de territoire construit communément entre puissance publique, instances légitimement élues et besoins des habitants et des usagers.

            L’outil PLU peut, en effet, être perçu comme un levier complet et complexe, stratégique et opérationnel. Il va du diagnostic à la prescription règlementaire, en passant par la définition d’enjeux et d’objectifs. Il offre même, dans une certaine mesure, une visée prospective, par la possibilité pour une commune de mener un travail de programmation architecturale et urbaine sans être nécessairement maître d’ouvrage. Un discours technicien consiste à considérer l’outil PLU comme performant et vertueux en tant que tel pour traduire une volonté politique (maîtrise). A l’inverse, on peut observer des volontés politiques qui ne trouvent pas dans le PLU l’allié espéré en raison, notamment, de sa technicité excessive, de ses marges de manœuvre limitées par les schémas supra-territoriaux, des coûts générés par l’étude pour faire un PLU sur-mesure, etc.

            Il apparaît donc intéressant d’interroger cet outil à l’aune des doutes de la nouvelle élue locale. Par conséquent, le PLU se présente comme un outil d’aménagement politique qui échappe à la nouvelle équipe municipale et qui n’est pas compris par les personnes qui habitent le territoire car considéré comme trop « distant » d’un point de vue communicationnel. Pourtant, c’est un document essentiel pour l’avenir de la commune car il constitue la trame du projet territorial. C’est, également, un document pédagogique dans la mesure où il doit faire comprendre et partager une représentation commune du territoire vu par ses différents acteurs anciens comme plus récents (politiques, sociaux, humains, etc.) en percevant les éléments contraignants et les habilitants. Il peut permettre de faire le lien entre les différents groupes sociaux porgeais et être le support de l’exposition et du dialogue entre leurs différentes visions de l’avenir du territoire.

            Dans l’équipe de recherche, plus qu’un outil d’aménagement, le PLU est, également, perçu comme un document qui permet de construire un récit commun permettant d’y intégrer les enjeux écologiques d’aujourd’hui.

            L’objectif de cette recherche ainsi construite est de réinterroger le cadre réglementaire et la méthode d’élaboration du PLU au prisme de la mise en œuvre d’une construction d’un projet de territoire au Porge. Cela invite ainsi le partenariat à interroger sur ce qui empêche la Commune de ne pas utiliser les outils du cadre règlementaire, mais également les raisons pour lesquelles il n’existe pas d’animation autour du projet de territoire avec les acteurs locaux (PADD). Enfin, cette recherche-action vise à étudier si la construction commune d’un intérêt général entre les élus et la population permettrait d’étayer les différentes pièces du PLU dans le but d’une application des règles plus transparentes, mieux comprises et plus acceptées. Ceci, dans le but de favoriser une amélioration de la qualité architecturale, paysagère et le vivre ensemble au Porge. Cette recherche a pour objectif, également, de vérifier que l’application du cadre réglementaire ne suffit pas à garantir une qualité de vie voire qu’il peut générer des conflits (hypothèse n°1). Elle examinera si la faisabilité de construction d’un projet de territoire partagé par/entre les habitants et les élus à partir d’une appropriation territoriale permet de partager des représentations collectives (hypothèse n°2). Enfin, elle vise à démontrer que les petites villes aux forts pouvoirs d’attractivité ne disposent pas d’assez de moyens humains ni de financement suffisant au regard des enjeux qu’elle supporte (hypothèse n°3).

Après la planification spatiale, stratégique et partenariale est venu le temps de tester une nouvelle méthode d’élaboration du PLU tournée vers une planification plus incarnée par les habitants et plus spécifique au territoire.

            Ainsi, il est apparu pertinent pour le groupement de recenser comme premier objectif les limites et les opportunités des moyens mis en œuvre pour l’application du cadre réglementaire au regard des notions de biens communs[10], de qualité architecturale, paysagère et du vivre ensemble. C’est pourquoi, chacune des pièces du PLU a été examinée afin d’identifier l’approche collective au sein du PADD et l’approche sociale et spatiale dans les règlements écrit et graphique.

            Ensuite, un deuxième objectif vise à définir les conditions à partir desquelles une construction commune de l’intérêt général pourrait s’envisager. Cela passe notamment par la compréhension des raisons pour lesquelles le dispositif du bureau d’études en urbanisme ne parvient pas à définir un projet de territoire (PADD) qui transparaît dans les règlements écrit et graphique du PLU. Puis une invitation à s’entendre sur les modalités d’un vivre ensemble et des nouvelles conditions d’émergence d’un projet de territoire afin de les retranscrire dans les pièces du PLU s’est posée.

            Enfin, dernier objectif de ce projet POPSU, il s’agit de proposer une approche juridique afin de mettre en compatibilité l’œuvre spécifique du projet de territoire du Porge avec le droit de l’urbanisme et de l’environnement.

            Afin de vérifier ces hypothèses, la méthode de la recherche proposée par le partenariat s’appuie largement sur une approche sensible du territoire et de ses habitants. Le but étant d’imaginer une manière plus incarnée de concevoir les PLU avec les habitants et d’en tirer les conclusions de la recherche. 

2.3. La méthode du projet de recherche : une approche empirique par l’expérimentation

Concrètement, les différents membres de l’équipe constituent depuis décembre 2020 un comité de pilotage bénévole qui se réunit une fois par mois (fréquence déterminée ensemble comme étant acceptable en fonction des activités de chacun). Ce comité de pilotage détermine la méthode et le déroulement général de la recherche. Il est secondé par un Ingénieur de recherche CNRS contractuel et des stagiaires qui développent la recherche au quotidien encadré par les deux référentes, l’une universitaire enseignant-chercheur, et l’autre, chef de projet dans un Bureau d’études en urbanisme, chercheuse associée pour une double complémentarité. Le comité de pilotage est également présent à chaque temps de terrains (entretiens, balades urbaines, arpentages, etc…) et porteur du séminaire de co-contruction organisé fin décembre 2021.

Figure 5 : Photographies du premier Séminaire de co-contruction avec les habitants (1er jour) puis avec les acteurs publics et institutionnels (2eme jour). Cliché : A. Suchet

La méthodologie de la recherche-action se compose de quatre phases. La première consiste à une contextualisation, c’est à dire à une immersion dans la commune du Porge: écouter, dialoguer sur la période de février à mars 2021. Le but étant bien de créer une relation de confiance avec les personnes ressources du territoire, particulièrement, les associations qui sont «les portes d’entrée» vers les autres habitants du territoire. Les principaux outils sont la réalisation d’une revue de littérature du territoire, la retranscription des récits de vie des associations. Avant de réaliser cette campagne d’entretiens, il s’agit d’appréhender le territoire dans le but de disposer des éléments pour relancer la conversation sur des points saillants.

          La deuxième phase, entre avril et août, vise à analyser la manière dont se fabrique le territoire par l’analyse des acteurs et de leurs postures. Il s’agit, dans un premier temps, d’analyser l’outil réglementaire du PLU, particulièrement, les paragraphes où les intérêts des habitants sont repris dans les différentes pièces du PLU. Cela permet de vérifier si leurs préoccupations sont retranscrites dans le projet du territoire. La perception des acteurs du territoire de la manière dont est utilisé et appliqué le PLU donne ainsi à voir les critiques envers le document d’urbanisme. Pour ce faire, une lecture et une analyse du cadre réglementaire en vigueur, des entretiens représentatifs, une analyse architecturale et urbaine du PLU de Le Porge et une analyse des effets du PLU sur le territoire du Porge sont réalisés. De plus, l’organisation de balades thématisées au regard des enjeux identifiés permettent, grâce à l’arpentage sensible, de délier la parole des habitants et de préciser in situ les considérations des porgeais.

            La troisième phase, courant septembre, a pour but de co-construire un contenu commun entre les habitants et les élus afin de mettre en jeu l’approche collective du projet de territoire. L’objectif étant d’identifier les biens communs collectivement admis, d’en comprendre les raisons et la manière dont les enquêtés les préserveraient. Les outils mobilisés permettent de sélectionner des sujets de débat autour de ce qui fait bien commun et pose problème à préserver ou à aborder collectivement ou à mettre en œuvre. Il s’agit, également, de construire une balade avec des acteurs du territoire animant la controverse sur le bien commun en fonction de l’orientation de notre recherche (aide à l’élaboration de nouvelles questions de recherche plus en lien avec le PLU).

Les formats différenciés de concertation n’apportent pas les mêmes résultats car les habitants peuvent être plus ou moins frileux à l’idée de collaborer. Les balades en extérieur ont tendance à favoriser l’expression tandis que les réunions en intérieur soulèvent davantage les crispations, les craintes, les présupposés.

Enfin, un podcast intitulé “A nos mémoires” a été monté par l’association Silverlink, dans le but de recueillir les histoires, les mémoires et les perspectives d’avenir des anciens du Porge. Deux séminaires de co-construction ont marqué un temps fort de ce processus (Figure 5).

Figure 6 : Photographies du deuxième Séminaire de co-contruction avec les habitants et les représentants associatifs, avec une mise en situation.          Cliché : A. Suchet.

          Enfin la dernière phase, entre octobre 2021 et février 2022 (figure 6), consistait à expérimenter de nouveaux modes de production des PLU plus engageant pour les habitants. Il s’agissait d’identifier les possibilités de mettre en compatibilité le projet de territoire issu du débat sur la défense des biens communs avec le droit public comme privé. Les outils mis en œuvre sont le séminaire de co-construction avec un public plus élargi tel que des chercheurs extérieurs au groupement, des habitants, des praticiens comme des promoteurs intervenants dans la région et des institutionnels donnant leur avis à l’issue de la formalisation du projet de PLU à la fin du mois de septembre.

A première vue, les personnes publiques associées à l’élaboration du PLU se sont trouvées décontenancées par rapport au format de la réunion qui consistait à regrouper l’ensemble des acteurs du territoire autour d’une grande table favorisant le dialogue constructif (figure 5). L’exercice s’est révélé difficile car aucun des acteurs n’a réussi à sortir de sa posture habituelle, les PPA [11]rappelant systématiquement le cadre réglementaire, les habitants ne parvenant pas à dépasser l’image clivante envers ces derniers. Les PPA se sentant agressés verbalement par les habitants n’ont pas compris la démarche de l’équipe de recherche qui consistait à mettre en place une méthode innovante de concertation autour du projet du PLU. Il a, en effet, été reproché à l’équipe de recherche-action la mauvaise organisation de la réunion alors que celle-ci en a retenu un résultat pertinent, à savoir la difficulté de rassembler l’ensemble de ces acteurs autour d’un projet de co-construction et l’enjeu de dépasser l’intérêt individuel et institutionnel au profit de l’intérêt général.

Conclusion et bilan d’une démarche participative dans un projet de recherche-action

Il ne s’agissait pas de restituer ici les résultats de la recherche-action en elle-même ni de présenter notre analyse de cette petite commune forestière et littorale du Porge qui fera l’objet d’autres publications, mais plutôt de dresser un premier bilan de la méthode utilisée. Il faut dire que dès le départ, la recherche d’une co-construction entre chercheurs et acteurs opérationnels, a été la principale source de motivation de chacun des membres de l’équipe, afin de tenter une certaine intelligence collective. Rapidement, une des conditions évoquées par le groupe a été de fixer un objectif en commun. Aussi bien pour les opérationnels que pour les chercheurs, il a parfois été difficile de ne pas avoir de feuille de route précise au départ, craignant une dispersion des idées et des efforts qui n’auraient pas été valorisés.

          Dépasser cette étape a alors demandé aux membres une certaine capacité à partager leurs compétences, en tenant compte des particularités de chacun. De cette importance pour les chercheurs de se confronter à des exemples concrets et pour les opérationnels de combler leur faiblesse théorique sur un temps plus long qu’à l’accoutumée, il est ressorti du bilan à mi-parcours du projet de recherche-action POPSU Territoires des encouragements mais aussi des limites en faveur du partenariat créé.

          Premièrement, l’ambiguïté de cette recherche tient aussi à sa durée relativement courte en comparaison avec les travaux de recherche dite fondamentale. Il semble ainsi que la collaboration entre praticiens et théoriciens ait permis de réaliser un travail original à mi-chemin entre un projet de recherche et une réponse à un appel d’offres de collectivité territoriale.

          Deuxièmement, les parties prenantes du partenariat ont exprimé la richesse des échanges et des apports induits par de nouvelles relations et de l’ouverture à d’autres perspectives que les siennes. Entre chercheurs, c’est déjà la pluridisciplinarité, mais surtout ––dans le cas de ce projet POPSU-Territoires–– cela se traduit en termes de méthodes mais aussi de manières différentes d’appréhender un problème. Par exemple, pour certains chercheurs, bien que la vision des architectes semble être la plus éloignée de la leur, elle est tout aussi fascinante. Pour certains opérationnels, l’échange avec les chercheurs permet de remettre en question ce qu’ils croient acquis ou bien inchangeable. Dans la pratique, ce genre d’interaction permettrait de mieux réfléchir et d’éviter de construire seulement avec des paramètres de temps et d’argent.

          Troisièmement, la force d’une dynamique collective est également mise en avant, la possibilité de s’appuyer sur une équipe. Pour les opérationnels, la recherche d’une précision sémantique au cours des réunions les invite à détailler davantage leurs propositions en leur offrant plus de temps que d’habitude pour développer leurs idées. Ces derniers relèvent aussi la capacité des chercheurs à traiter les matériaux obtenus du site d’étude de façon ordonnée, soit en les qualifiant de données qualitatives soit de données quantitatives, en fonction des choix retenus par l’équipe. Cette liberté de croisement permet de s’approprier des sujets rapidement, de les discuter sous plusieurs angles d’approche et plusieurs cultures, et d’avancer rapidement dans des explorations nouvelles. Elle permet de discuter de sujets épineux qui seraient difficiles à aborder dans le cadre d’une commande classique, et témoigne d’une souplesse et rapidité d’échanges qui ne correspond pas aux us du monde académique.

          Quatrièmement, la co-construction avec les habitants, les élus et les responsables institutionnels impliqués sur le territoire apparait comme un moteur pour chacun, et tout particulièrement les universitaires. En effet, les chercheurs qui s’interrogent parfois sur l’intérêt, le sens même, de leurs publications très spécialisées apprécient là de voir un véritable écho au travail engagé, d’avoir une influence pour la société. La dimension utile du projet est plus largement jugée très importante. Somme toute, chacun apprécie le sens de cette recherche-action relevant des sciences participatives.

            Cinquièmement, un autre des apports majeurs de cette coopération entre chercheurs, praticiens et élus est qu’il permet d’interroger et de croiser les différentes échelles d’analyse territoriale. Les praticiens et opérationnels auront, ainsi peut-être un regard davantage cloisonné sur le périmètre d’action du PLU au sein de la commune alors que les chercheurs en économie spatiale ou bien les géographes essaieront d’envisager les conséquences spatiales plus larges (à l’échelle de l’aire métropolitaine bordelaise, par exemple) des décisions prises en matière de planification urbaine au sein du Porge. Ce sont ces allers-retours entre ces différentes d’échelles d’analyses qui permettront ainsi d’éclairer, de manière plus efficiente, les choix et d’accompagner les décideurs. La prise en compte de « l’ombre portée » de la métropole (selon la formule de Jaillet, 2022) pourrait même, à terme, permettre d’interroger la notion d’inter-territorialité autour de Bordeaux et alimenter ainsi les échanges sur la recomposition des systèmes territoriaux et contribuer à éclairer autrement les processus de métropolisation.

            En revanche, on peut regretter certains aprioris du groupe : l’idée que le format de travail proposé suffise en lui-même à rendre le projet participatif et que la bonne intention du groupe suppose l’issue positive de l’intervention. Dans la mesure où le parti pris a été de débuter la recherche par une approche sensible du territoire et de ses habitants, certains praticiens ont l’impression d’avoir survolé des sujets et qu’à ce stade le résultat de l’échange entre chercheurs et praticiens est faible. Dans l’organisation en elle-même du travail, l’impression de ne pas avancer s’explique par le fait que chaque réunion du comité de pilotage ne rassemble pas forcément exactement tous les membres. Par le jeu des disponibilités de chacun sur les dates, les décisions ne sont pas toujours prises par les mêmes personnes ou bien on recommence une partie du travail déjà traité. Les comptes-rendus de réunion ne suffisent pas.

            Dans un tel travail, les limites sont importantes à comprendre au lieu de s’auto-satisfaire des actions entreprises. Il reste encore à trouver l’angle particulier et précis qu’il s’agit de suivre pour la poursuite du projet de recherche action afin d’éviter l’écueil d’être trop vague.

            Ainsi, la première année de collaboration entre les membres du partenariat a donc été un test. Elle a confirmé l’intérêt du format sur le fond, et mis en évidence ses limites sur la forme. Elle a également validé que ce groupe avait besoin de temps, par sa composition comme par son positionnement, pour trouver sa légitimité, sa place par rapport aux autres acteurs et pour définir progressivement les objectifs et résultats espérés de son intervention.

Le jardin de pierre du temple Ryoanji au Japon est souvent évoqué comme métaphore de la recherche. Il invite à l’humilité, face à la singularité de notre perception : les pierres y ont été disposées de telle sorte qu’il ne soit pas possible de voir les quinze pierres à la fois d’où que se trouve l’observateur. C’est une image que l’ensemble du groupe découvre et comprend dès lors. Les travaux du groupe POPSU-Territoire Le Porge génèrent ainsi deux niveaux d’amplification de notre perception individuelle : la pluralité des compétences donne d’une part la possibilité de « voir derrière » le rocher, grâce au regard de celui qui regarde d’ailleurs. « Faire » et « comprendre » éclairent les mêmes objets sous des angles différents. D’autre part, l’observation de nos interactions elles-mêmes, au sein du groupe, révèlent un autre matériau : comment les cultures et pratiques professionnelles se rencontrent, se séparent se retrouvent, s’entrechoquent. Qui s’engage dans quel questionnement, à quel moment, en étant suivi (ou perdu) par qui ?

            Cette expérience collective met plus largement en évidence, enfin, la nécessité d’être radicaux et audacieux dans nos hypothèses de réflexion, d’être ambitieux dans les résultats escomptés, car cet espace hybride pourrait être un outil de travail très intéressant pour des professionnels de tous horizons.

Lexique des acronymes :

CIFRE : Conventions Industrielles de Formation par la Recherche

LPPR : Loi de Programmation Pluriannuelle pour l’enseignement supérieur et la Recherche

PADD : Plan d’Aménagement et de Développement Durable

PLU : Plan Local d’Urbanisme

POPSU : Plateforme d’Observation des Projets et Stratégies Urbaines

PPA : Personnes Publiques Associées

PUCA : Plan Urbanisme Architecture Construction

Bibliographie

Augustin, J.-P. & Greffier, L. (coordination). (2010). Destinations touristiques et attractivités résidentielles. Numéro thématique de Sud-Ouest Européen, n° 29.

Bonin, H. & Favory, M. (coordination.). (2021). La géographie en action, ou les territoires des géographes. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Brennetot, A. & Bussi, M. (2016). « Une géographie impliquée en faveur de la réforme territoriale : l’exemple du groupe des 15 en Normandie ». In R. Lajarge (coordination), En quête de territoire(s) ? Actes du 3e colloque international du Collège international des sciences du territoire (CIST), Grenoble. Publication CIST-CNRS : 125-131.

Casamayor, M. (2019). La planification du littoral aquitain : l’héritage de la MIACA à l’épreuve du temps. Thèse de doctorat, Université Bordeaux-Montaigne.

Charvolin, F. (2019). Les sciences participatives au secours de la biodiversité : une approche sociologique. Editions Rue d’Ulm.

Di Méo, G. (2010). « La métropolisation. Une clé de lecture de l’organisation contemporaine des espaces géographiques ». L’information géographique, vol. 74, n° 3 : 23-38.

Djellouli, Y., Emelianoff, C. & Bennasr, A. (2010). L’étalement urbain : un processus incontrôlable ? Presses universitaires de Rennes.

Houllier, F. & Merilhou-Goudard, J.-B. (2016). Les sciences participatives en France: Etats des lieux, bonnes pratiques et recommandations: Rapport de Mission au Secrétariat d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche.

Jaillet, M.-C. (2022). « Acquis & prolongements du programme POPSU Métropoles. Note générale de travail ». In Actes du Séminaire du Conseil stratégique POPSU, Saline royale d’Arc-et-Senans, 29 et 30 août : www.urbanisme-puca.gouv.fr/IMG/pdf/marie-christine_jaillet_note_arc-et-senans_2022.pdf

Offner, J.-M. (2018). Métropoles invisibles. Les métropoles au défi de la métropolisation. PUCA.

Rollan, F. (1992). La zone d’influence métropolisée de Bordeaux. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Suchet, A. & Tchékémian, A. (2021). « Peut-on parler d’illusion de territoire dans la mise en œuvre programmatique ou réformatrice de projets ? », Economie, Gestion & Société, n° 32 : https://revues.imist.ma/index.php/REGS/index.  


[1] Site internet de l’ANRT, recherche effectuée le 15/07/2021.

[2] Dans la revue de la littérature en cours au sujet du territoire d’ensemble et de ses dynamiques, nos lectures concernent actuellement les effets de métropolisation (Rollan, 1992; Di Méo, 2010; Offner, 2018), l’attractivité littorale (Augustin & Greffier, 2010; Casamayor, 2019) et d’étalement urbain (Djellouli, Emelianoff & Bennasr, 2010), puis l’histoire propre de cette petite localité.

[3] Entretien Sophie Brana du 4 septembre 2020.

[4] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[5] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[6] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[7] La zone du Porge-Océan est actuellement sans poubelle, ce sont les touristes qui doivent ramèner leurs déchets.

[8] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[9] Le gemmage est opération consistant à inciser le tronc d’un pin pour en recueillir la résine.

[10] Ce projet collectif et participatif de recherche défend une certaine approche du concept de bien commun. S’écartant des approches juridiques préoccupées des endroits du monde comportant une telle catégorisation de l’espace ou des militants du développement en faveur de tel périmètres, mais aussi des approches sociologiques ou géographiques qui déterminent à partir de certains critères (espace naturel, bien partagé, transmission de générations en générations) l’existence de ces bien communs, nous avons inversé la démarche. Il s’agit de recueillir auprès des habitants ce qui fait bien commun pour eux, et d’étudier cela.

[11] Les Personnes Publiques Associées accompagnent les élus tout au long de la démarché d’élaboration du PLU. Ils jouent un rôle majeur dans la mesure où ils formulent un avis motivé pour l’approbation finale de ce document d’urbanisme.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.