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« Pour une approche plurielle de l’économie de guerre »

De quoi parle-t-on ? Le terme d’économie de guerre a été utilisé récemment pour désigner un fonctionnement atypique de l’économie suite à une catastrophe majeure. En France, la crise sanitaire a vu l’arrêt de la production et du commerce international, une intervention massive de l’Etat (le quoi qu’il en coute) … Au moment de la reprise de l’activité, on a vu des pénuries, de l’inflation …  On a parlé de volontarisme politique : de la nécessité de rapatrier des productions essentielles comme les médicaments à la réhabilitation du plan (l’ardente obligation)

Plus récemment, il a été aussi question de se réarmer massivement dans le cadre d’un possible conflit avec la Russie. Il s’agit de préparer l’opinion publique à des sacrifices sur le plan de son confort de vie via la réorientation des dépenses publiques et à faire la guerre. Pour une partie de la gauche, l’économie de guerre signifie des entreprises qui s’assurent des commandes auprès de l’Etat. A force d’accumuler des armes, on finit fatalement par s’en servir. « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès 1895).

Les situations d’économie de guerre : rediscuter la place de l’État et celle du marché.

La guerre réorganise le travail, ralentit la production de biens de consommation, le transport, les achats … Elle conduit à un ralentissement de l’activité dans le secteur des biens de consommation délaissé au profit de l’industrie lourde et d’armement. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi (d’où le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie (et le recours aux ersatzs) ; les réquisitions ; les prix plafonds et le rationnement ; auxquels répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages qui ne trouvent pas à dépenser leur revenu; la croissance du déficit public qui s’explique par l’augmentation des dépenses militaires…

La guerre est synonyme de rareté de certains biens que le marché ne régule plus via les mouvements de prix faute de pouvoir augmenter la production. Aux marchés, l’Etat substitue le plan pour indiquer les besoins à satisfaire en priorité. Une réflexion sur l’économie de guerre peut être l’occasion de questionner l’efficacité de l’action de l’État seul agent capable de faire face à la catastrophe alors que le marché ne fonctionne plus.

La guerre, la morale et le calcul économique :

Précursseur, Otto Neurath (1910) traite de la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéressent la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Pour d’autres, la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Götz, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas du calcul économique via l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort et l’utilisation de ces mêmes déportés par l’industrie allemande…

Sur un plan macro-économique, la thèse du complexe militaro-industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement. Cette dernière crée des emplois. Elle a un effet d’entrainement sur toute l’industrie (Galbraith, 1974). D’autres économistes voient plutôt dans les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes comme des dépenses improductives (on produit des bombes pour les faire exploser et causer des dégâts). La guerre fait que l’économie entre dans un cycle de reproduction élargie négative (Boukharine,1920).

L’économie : facteur de paix ? Source de guerre ?

Des marxistes, on retient les thèses sur l’impérialisme (Luxembourg 1913 ; Lénine 1917…). Au XIXe siècle, les pays capitalistes se créent un empire colonial sur lequel ils puisent des ressources (en hommes, en matières premières…) et pouvant servir de débouchés pour leur excédent de production. La première guerre mondiale résulte d’une confrontation des impérialismes.

A l’inverse, les libéraux avancent l’idée d’une extension du commerce qui seraient mutuellement avantageux, créateur d’interdépendance entre les hommes et de nature à les dissuader de se faire la guerre (le doux commerce chez Montesquieu). A la sortie de la seconde guerre mondiale, on crée toute une série d’institutions internationales pour prévenir le retour à la guerre dont le GATT (l’accord général sur les tarifs douaniers) (1947) et la communauté européenne sur le charbon et l’acier (1954) à la base de la réconciliation franco-allemande.

Passer d’une société de guerre à une société de paix.

Par delà le rapport à l’économie, la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité. Elle serait «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites » (Galbraith, 1967). Elle produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …).

Dans La part maudite, le philosophe George Bataille (1949) écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre. L’humanité est menacée par le changement climatique. Certains appellent à une économie de guerre climatique : demander à l’Etat de mobiliser tous les moyens et les acteurs face à un ennemi qui menace la survie de l’humanité et s’obliger à davantage de sobriété (Monnet, 2022).

La question des différentes déclinaisons de l’économie de guerre intéresse des économistes, des sociologues, des anthropologues, des historiens, des géographes, des spécialistes en relations internationales et en polémologie, des philosophes…. Les propos théoriques doivent être illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 15 janvier 2026 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2026. Les Cahiers de Sociologie Economique et Culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.

Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et Culturelle

Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr

Quelques éléments bibliographiques :

Bataille, George. (1949). La part maudite. Paris. Editions de Minuit

Boukharine, Nicolas. (1920). Economique de la période de transition : théorie générale des processus de transformations. Paris. Etudes et documentations internationales.

Clastres, Pierre. (2013). Archeologie de la violence : la guerre dans les sociétés primitives. Paris : éditions de l’Aubre.

Fontanel, Jacques et Coulomb, Fanny. (2006). « John Kenneth Galbraith, économiste de la paix ». Innovations. N°23 : 217-234.

Galbraith, John Kenneth. (1974), La science économique et l’intérêt général. Paris. Gallimard.

Galbraith, John Kenneth. (1967). La paix indésirable : rapports sur l’utilité des guerres. Paris. Calmann-Lévy.

Götz, Ali. (2005). Comment Hitler a acheté les Allemands ? Paris. Flammarion.

Keynes, John Maynard. (1940). Comment payer la guerre : un programme radical pour le chancelier de l’Echiquier, éditions de l’Harmattan.

Lange, Oskar. (1958). « The Role of Planning in Socialist Economy ». Indian Economic Review. Vol 4(2) : 1–15.

Lenine, Vladimir Illitch. (1917). L’impérialisme, stade suprème du capitalisme. Paris. République des lettres.

Monnet, Eric. (2022). “Planification et économie de guerre face à la crise écologique ». Green : 50-54.

Neurath, Otto. (1917). «War economics», in Economic writings selections 1904-1945. Uebel et Cohen : 153-199.

Piatier, André. (1939). L’économie de guerre. Paris. Librairie générale de droit et de jurisprudence.

Possony, Stefan. (1939). L’économie de guerre totale : ses possibilités, ses limites.  Paris Librairie de Médicis.

Schmidt, Christian. (1991). Penser la guerre, penser l’économie. Paris. Odile Jacob.

Tooze, Adam. (2012). Le salaire de la destruction : formation et ruine de l’économie nazie. Paris. Belles Lettres.

Voznessenski, Nicolaï. (1948). L‘Économie de guerre de l’U.R.S.S : 1941-1945. Paris. Librairie de Médicis.

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Les conditions des migrations étudiantes internationales

Revue pluridisciplinaire en sciences humaines et sociales, les Cahiers de sociologie économique et culturelle lancent un appel à publication sur les migrations pour études.

La mobilité étudiante s’est considérablement développée ces dernières décennies sous différents statuts. On s’intéresse ici aux étudiant·es internationaux (étudiant·es en mobilité de diplôme), c’est-à-dire aux personnes inscrites dans un établissement étranger et qui ont franchi une frontière entre deux pays pour préparer un diplôme d’enseignement supérieur[1]. Cette catégorie se distingue des étudiant·es en mobilité de crédit type Erasmus, et des étudiant·es étranger.es qui séjournent de façon permanente dans le pays dans lequel ils et elles étudient.

On compte aujourd’hui plus de 6,4 millions d’étudiant·es internationaux à travers le monde[2]. Avec l’expansion des mobilités, la diversification des destinations et la massification de l’enseignement supérieur observée dans la plupart des pays, leur nombre a triplé en 20 ans. En 5 ans, l’augmentation est de 32%.De nouveaux profils migratoires sont apparus.

Parallèlement, la marchandisation de l’enseignement supérieur s’est étendue (Van Zanten, 2023) et a donné naissance à de nouveaux acteurs, dispensateurs de formations ou intermédiaires entre établissements et candidats.

Enfin, dans un contexte où la question migratoire fait l’objet de très vifs débats dans de nombreux pays, des États ont défini des politiques restrictives à l’égard des étudiant·es étranger·es tandis que d’autres cherchent au contraire à les attirer.  

Au vu de ces évolutions, il parait nécessaire d’actualiser les connaissances. En restant ouverts à d’autres approches, nous proposons de recueillir des contributions centrées sur les thématiques suivantes.

1. Les politiques migratoires académiques et leur mise en œuvre sur les terrains du recrutement

Les politiques académiques des États ont continument évolué au cours des décennies (Kabbanji et Toma, 2020).  Elles se concrétisent au travers d’un catalogue de mesures (frais de scolarité, visa, …) et d’accords entre pays d’émigration et d’immigration traduisant une ouverture plus ou moins grande à la mobilité étudiante.

Il appartient aux agents de terrain exerçant, dans les pays de départ, au sein de différentes instances (consulats, bureaux, etc.) de mettre en œuvre, de « produire » ces politiques (Fischer et Hamidi, 2016). Disposant d’une large autonomie, ils adaptent les règles pour les rendre opérationnelles. Comment fonctionnent ces institutions ? Quelles pratiques formelles et informelles sont déployées ?

Les établissements supérieurs définissent des stratégies pour recruter à l’étranger. Comment procèdent-ils ? Certains, privés le plus souvent, ont recours à des organismes[3] qui proposent des services payants d’accompagnement des candidat·es dans les différentes étapes (Chabre, 2023). Qui sont ces intermédiaires, comment opèrent-ils ? À l’autre bout de la chaine de recrutement, les établissements d’enseignement supérieur sélectionnent les candidatures. Par quels agents et selon quelles procédures les dossiers sont-ils évalués ? Quels critères, quelles valeurs sont mis en avant pour établir et justifier les décisions ?

2. Construction du projet, confrontation aux dispositifs de sélection

Les origines d’un projet sont multiples et variées. Des contacts avec des ami·es parti·es étudier à l’étranger, l’existence d’une tradition familiale de migration ou les encouragements à partir venant d’enseignant·es, par exemple, ne renvoient pas aux mêmes modalités de construction du projet.

Reprenant un acquis de la sociologie des migrations, Bréant, Chauvin et Portilla (2018) analysent le rôle joué par le capital social dans les migrations internationales en soulignant que celles-ci s’inscrivent dans « des conditions collectives de possibilité des départs ». Quelles ressources les projets mobilisent-ils ? De quelles informations les jeunes disposent-ils et elles ? Et à quelles stratégies à plus long terme -individuelle ou collective, migration temporaire ou définitive – renvoient-ils ?

C’est au moment de présenter leurs candidatures que les jeunes se confrontent directement aux politiques des États et éventuellement à celle des établissements en entrant en interaction avec leurs agents (Touré, 2017). Quel rôle les agents de recrutement jouent-ils dans la définition des projets et de leurs finalités ? Devant la difficulté à franchir les différentes étapes, des jeunes s’adressent à des agences proposant une aide moyennant rémunération. Qui y a recours ? Et que deviennent celles et ceux qui échouent à partir ? Prennent-ils et elles une voie migratoire différente ?

3. Les conditions de vie et d’études des étudiant·es internationaux et leur devenir

Les conditions de vie et d’études, les résultats académiques, la sociabilité, plus généralement de nombreux aspects de la vie des étudiant·es internationaux ont été traités dans la littérature scientifique, et notamment en France par les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE).

Toutefois, certaines thématiques ne sont pas ou rarement abordées, tels que l’engagement syndical ou associatif, l’évolution des projets au cours du séjour, la perception des valeurs et comportements observés dans la société d’accueil ou encore l’expérience du racisme qui peut se manifester à l’égard  des étudiant·es venant de pays anciennement colonisés. En outre, les travaux ne prennent en compte que trop rarement encore le genre et le milieu social d’origine. Cela permettrait pourtant de mieux cerner les différences et les inégalités sociales et aiderait à analyser de nouveaux profils de migrants académiques.

La question du devenir des étudiant·es internationaux est plus que jamais un champ d’analyse intéressant. Quels sont les profils et les motivations de celles et ceux qui restent, qui poursuivent un parcours migratoire ou qui retournent dans leur pays ? Dans ce dernier cas, rentrer, ce n’est pas seulement revenir avec un diplôme et des compétences. C’est, au terme d’un processus d’acculturation plus ou moins long dans un univers culturel parfois éloigné de celui de la société de départ, apporter avec soi certaines valeurs, des modèles de comportement, des normes sociales, etc. Ceux-ci constituent une source potentielle de tensions avec la famille, les cercles de sociabilité et dans l’activité professionnelle. Comment les jeunes appréhendent-ils et elles ces situations, cet « habitus clivé » (Bourdieu) ?

Modalités de soumission et calendrier

Les propositions devront parvenir au plus tard le 15 octobre 2024 sous la forme d’un titre et d’un résumé d’une ou deux pages précisant terrain et méthodologie. Elles feront l’objet d’un premier examen. Les auteurs et autrices seront avisé.es avant le 15 novembre 2024. Les versions définitives des textes seront attendues pour le 15 mai 2025 et feront l’objet d’une procédure d’évaluation en double aveugle. La publication est prévue à l’automne 2025.

Les propositions sont à adresser à thierry.dezalay@gmail.com

Bibliographie

Numéros thématiques de revues :

Agora Débats/Jeunesse (2021/2 n° 88). Etudiants en mobilité internationale : s’installer en France ou rentrer au pays ? https://cairn.info/revue-agora-debhttps://www.cairn.iats-jeunesses-2021-2.html

Journal of international mobility (2018 n°6). Conditions de vie et d’études : ressources et stratégies des étudiants en mobilité internationale. https://www.cairn.info/revue-journal-of-international-mobility-2018-1.html

Géo-Regards (2017 n° 10). Les étudiant.e.s internationaux. https://www.alphil.com/revues/837-819-geo-regards-n-10-2017.html

Migrations société (2020/2 n°180). Etudiants étrangers : des étrangers comme les autres ? https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2020-2.html

Plein droit (2021/3 n° 130). Etrangers au ban de la fac. https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2021-3.html

Articles, ouvrages et chapitres d’ouvrages :

Bréant H., Chauvin S., Portilla A. (2018).  « Les migrations internationales à l’épreuve du capital social », Actes de la recherche en sciences sociales n° 225.

Chabre T. (2023).  « Recruter, protéger, contribuer : les étudiants-agents et les étudiants-militants africains, acteurs de la destination pour études de « Chypre-Nord » », Revue européenne des migrations internationales, vol. 39, no. 4.

Ennafaa R., Paivandi S. (2008). Les étudiants étrangers en France. Enquête sur les projets, les parcours et les conditions de vie réalisée par l’OVE, La Documentation française.

Fischer N., Hamidi C. (2016). Les politiques migratoires, La Découverte, coll. Repères.

Kabbanji L., Toma S. (2020). Politiques migratoires et sélectivité des migrations étudiantes en France : une approche sociodémographique. Migrations Société, 180. https://doi.org/10.3917/migra.180.0037

Touré N. (2017). « Genre et mobilité internationale pour études. Origines sociales et trajectoires scolaires des étudiantes maliennes en France et au Maroc », Géo-Regards, n°10.

Van Zanten A. (2023). La marchandisation à l’œuvre dans le système scolaire et supérieur français : raisons et conséquences. Administration & Éducation, 180, 27-33. https://doi.org/10.3917/admed.180.0027


[1] Cf. https://www.migrationdataportal.org/fr/themes/etudiants-internationaux

[2] Cf. https://www.campusfrance.org/fr/actu/chiffres-cles-2023-64-millions-d-etudiants-en-mobilite-internationale

Pour la France : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2023-12/ni-sies-2023-11-30915.pdf  pp. 7-8.

[3] Cf. par exemple le site de l’ICEF  https://monitor-icef-com.translate.goog/about-icef-monitor/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc

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«Comment l’exemple historique des guerres nous amène à parler autrement d’économie ? »

Nous vivons un temps de catastrophes graves. La crise sanitaire étant loin d’être terminée, il faut faire avec la guerre en Ukraine et un réchauffement climatique devenu une évidence au quotidien. C’est donc l’actualité qui nous amène à nous intéresser au rapport entre guerre vue comme exemple même de la catastrophe et façon de faire ou de parler de l’économie. Lisant sur la guerre et l’économie, on est frappé par le foisonnement des mots : économie de guerre, guerre économique, économie mobilisée…  ce qui renvoie à différentes manières de penser le rapport de la guerre à l’économie et à autant de pistes de recherches possibles que Les Cahiers souhaitent explorer collectivement[1].

La guerre économique :

– La guerre tire son origine d’enjeux économiques. A Rome et au Moyen-Age…, elle est vue comme un moyen légitime de s’emparer du bien d’autrui. Pour ne pas avoir à travailler, le guerrier a recours à la force pour prendre ce dont il a besoin. Plus proche de nous, on trouve les thèses sur l’impérialisme de grands pays capitalistes de la fin du XIXe siècle et les écrits d’Hobson (1902), Luxembourg (1913), Lénine (1917), Hilferding (1923)… : les pays capitalistes ont besoin d’un empire colonial qui lui offre des ressources et des débouchés…

– Au XVIIe siècle et chez les mercantilistes (Colbert…), l’État / le souverain assoient leur puissance sur l’économie. Au XXe siècle, la thèse du complexe militaro industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement qui lui permettent en retour de peser dans les relations internationales (Galbraith, 1974). Plus récemment et dans le cadre de géoéconomie, Edward Luttwack [1990] constate que les affrontements directs entre les grandes puissances sont aujourd’hui interdits du fait de l’arme atomique. La guerre serait remplacée par une compétition entre les grandes entreprises pour la maîtrise des marchés, l’innovation technologique… : avons-nous affaire à une guerre qui ne dit pas son nom, sans morts et destructions où à autre chose ? Est-ce que le terme de guerre économique reste approprié ?

– La guerre économique désigne un ensemble de mesures économiques coercitives visant à infléchir la politique d’un État avec lequel un autre État a un contentieux. On pense au blocus (le blocus continental de Napoléon contre l’Angleterre…), à l’embargo (celui exercé par les États-Unis contre Cuba, l’Irak, l’Iran… à celui contre la Russie de Poutine), au boycott (contre les produits sud-africains au moment de l’apartheid…). Quelle est l’efficacité des sanctions ?

L’économie de guerre : les lois de l’économie, l’État et le marché.

– La guerre suspend le travail, la production, les achats, le transport … Elle  conduit à un mauvais fonctionnement, voire un arrêt de l’entreprise, des marchés. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi  (qui implique le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie de biens de consommation (et le recours aux ersatz) ; les réquisitions ; les prix plafonds ; le rationnement des quantités auquel répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages ; l’absence de limite en matière d’accroissement du déficit public…

Traiter de l’économie de guerre revient surtout à réfléchir aux solutions face au déséquilibre majeur entre des besoins nouveaux nés de la guerre qui viennent s’ajouter à ceux déjà existant face à des ressources qui viennent à manquer (la pénurie de matières premières du fait de l’arrêt du commerce, la main d’œuvre masculine partie à la guerre…). L’économie de guerre pose la question d’une rareté que le marché ne régule plus via les mouvements de prix puisqu’on ne peut augmenter l’offre. La guerre nous oblige à revoir ce que nous croyons savoir des lois de l’économie. Aux marchés, on substitue le plan. Se pose la question de la place respective à accorder au marché et à l’État dans le fonctionnement de nos économies et de l’efficacité de l’action de l’État. Une réflexion sur l’économie de guerre / l’économie de catastrophe (non réductible à la situation de guerre) peut être l’occasion de questionner 50 ans de contre-vérités assenés sur la supériorité du marché.

La guerre, le calcul économique et la morale :

Auteur du premier ouvrage sur l’économie de guerre, Otto Neurath [1910] aborde la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéresse la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Sauf que la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). L’URSS est sortie victorieuse de la seconde guerre mondiale au prix de 26 millions de mort.

La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. La seconde guerre mondiale l’illustre avec le projet d’Adolf Hitler d’éliminer une partie des races non aryennes et de réduire en esclavage le reste de l’humanité. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Aly, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas une part de calcul économique en la mettant en relation avec l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort.

Société de guerre versus société de paix ?

Si la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité, alors ceci nous oblige à dire que nous vivons dans des sociétés de guerre. La guerre est «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites» (Galbraith, 1967). La guerre a une fonction sociale. Reposant sur une décision discrétionnaire de la puissance publique, la dépense d’armement aurait un effet d’entrainement sur toute l’industrie. Elle est créatrice d’emplois. D’autres économistes considèrent que les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes sont des dépenses improductives auxquelles s’ajoutent les coût engendrés par les destructions. La guerre fait que l’économie s’engage alors dans ce que Nicolas Boukharine [1920] appelle un cycle de reproduction élargie négative. 

Sur le plan social, la guerre produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …). La guerre est aussi source de progrès des connaissances (cf. Ambroise Paré et les progrès de l’anatomie et de la chirurgie). Dans La part maudite, le philosophe Georges Bataille [1949] écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre : les dépenses de santé, d’éducation, le logement, la conquête spatiale, la lutte contre le réchauffement climatique… Quelle proposition dans le champ de l’irenologie ou science au service de la paix (Boulding, 1946, 1963, Economist for peace and security, 1995)?

Les cahiers de sociologie économique et culturelle ont une identité forte qui repose sur l’interdisciplinarité. L’étude du rapport entre la guerre et l’économie ne s’adresse pas qu’à des économistes. La question peut être traitée par des historiens, des spécialistes en relations internationales, des spécialistes en polémologie, des philosophes… porteurs d’autant de regards différents. Les propos théoriques doivent être largement illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 30 octobre 2022 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2023. Les Cahiers de sociologie économique et culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.

Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et culturelle

Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr


[1] ) Fondé par un vétéran de la première guerre mondiale Albert Miroglio, l’Institut de sociologie économique et culturelle avait comme projet initial une meilleure compréhension entre les peuples et donc une société de paix.

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Autour de la sociologie /anthropologie des marchés : un choix de textes publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle.

4 articles à lire ou à relire :

Présentation :

C’est sous le titre de la sociologie / anthropologie des marchés que nous présentons un premier bouquet d’articles antérieurement publiés par les Cahiers de sociologie économique et culturelle (voir éditorial). La dimension culturelle (au sens anthropologique) des activités économiques (travail, entreprise, échanges, consommation, monnaie et finance) constitue en effet un thème central des Cahiers, et y a donné lieu à de nombreuses publications.

Les considérations d’ordre théorique sur l’anthropologie économique, qui caractérisaient les textes les plus anciens (cf. par exemple le numéro 2 nouvelle série, daté avril 1980) ont progressivement laissé une plus grande place à des approches contextualisées. Trois des articles que nous présentons empruntent à la sociologie et à l’anthropologie leurs méthodes de l’enquête de terrain. Ces articles font apparaître un ancrage sur un territoire : la Côte-d’Ivoire et le Cameroun. Les auteurs abordent le quotidien : (i) des agriculteurs ivoiriens qui doivent faire un choix entre une production dirigée vers l’international (l’hévéa dont on tire le caoutchouc) et une production vivrière répondant aux besoins des populations locales (le manioc, la banane plantain, l’igname…) (cf. Egnankou, 2016) ; (ii) des bayam-sellam ou revendeuses à la sauvette de nourriture, vêtements, maroquinerie dans les rue de Douala (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iii) des fabricants, vendeurs d’objets et de mobiliers en rotin (cf. Tefe Tagne, 2015) ; (iv) des gargotes qui cuisinent le garba (un plat à base de poisson) dans les rues d’Abidjan (cf. Lognon, 2019).

Les trois articles étant centrés sur l’organisation des activités économiques, les concepts sont en partie ceux de la science économique. Les marchés peuvent être internationaux. Ils sont alors organisés. Par exemple, les cours des matières premières agricoles (l’hévéa, le cacao, le café…) sont fixés dans les Bourses de Londres, New-York, Paris… et donc très loin du lieu de production, de sorte que les acteurs locaux n’ont qu’une faible emprise sur les résultats des arbitrages économiques. Certaines productions sont structurées en filière. En Côte d’Ivoire, la majeure partie de la production d’hévéa est vendue à une seule entreprise gérée par l’Etat. Des situations de monopole qui résultent de l’existence de barrières à l’entrée sont mises en évidence. Dans son article, Jean Louis Lognon (2019) montre que les points de vente du garba sont la chasse gardée des immigrés nigériens. A côté des marchés organisés, il existe des marchés informels pris au sens d’absence d’encadrement de ces marchés sous la forme de règles écrites et édictées par l’Etat ou la profession. Les petits métiers de la rue ont longtemps été l’apanage des plus pauvres, forcés d’inventer les moyens d’une possible survie. La situation de crise économique oblige d’autres catégories, telles que les étudiants diplômés, à travailler sur les marchés informels.

S’inspirant des écrits de Karl Polanyi (1944) et de Marc Granovetter (2000), les auteurs retiennent l’idée d’un marché encastré dans le social. Le marché produit un lien marchand, et repose sur du lien social non réductible au lien marchand. Etudiant l’activité des bayam-sellam et celle des fabricants d’objets en rotin, R. Tefe Tagne (2015) montre qu’ils construisent une relation de long terme avec quelques fournisseurs privilégiés. Ils ont pour objectif de garantir la sécurité des approvisionnements même en temps de pénurie. La relation de long terme leur permet de négocier des prix préférentiels. On fait valoir que l’on vient du même pays, appartient à la même ethnie. J.L. Lognon (2019) montre que, dans le port d’Abidjan, l’approvisionnement en poisson est le fait de pêcheurs nigériens qui servent prioritairement des restaurateurs nigériens. Les vendeurs ivoiriens de garba font valoir auprès des clients ivoiriens qu’ils achètent un plat produit par des nationaux et réinventé aux couleurs locales. Dans la discussion sur le prix, on parle à l’autre en lui donnant le titre de frère ou de cousin… « Les prix pratiqués dans les marchés informels n’obéissent pas aux mêmes critères que ceux relevant des marchés classiques…» (Tefe Tagne, 2015, p. 51). Le prix ne résulterait donc pas simplement de la confrontation de l’offre et de la demande.

Pourquoi pratiquer l’interview des acteurs dans le cadre de l’enquête de terrain ? Faire parler les acteurs permet de faire ressortir l’idée que le marché est aussi gouverné par des représentations sociales, un imaginaire collectif… Citant Georges Balandier, Robert Tefe Tagne écrit que « La connaissance du social repose sur deux modes d’appropriation : l’un officiel et superficiel décrit le monde concret et institutionnel ; l’autre, profond et significatif, rend compte des phénomènes symboliques, et invisibles, de la réalité sociale » (Tefe Tagne, 2015 : 43). Dans son article, P. Egnankou (2016) s’interroge sur le degré de rationalité économique des acteurs. Pourquoi continuer à vouloir cultiver l’hévéa alors que les cours mondiaux s’effondrent ? La production agricole vivrière est le fait des femmes qui sont dominées. Produire des biens alimentaires, c’est se mettre dans la position du domestique servant le repas de la maison. A l’inverse, les possesseurs de plantation d’hévéa seraient les héritiers des grands propriétaires de l’époque coloniale. Ils travaillent principalement pour une entreprise qui appartient à l’Etat. Ils se pensent comme des fonctionnaires. « L’hévéaculture est perçue par les paysans comme un moyen d’appartenir à la catégorie des paysans respectés et honorés » (Egnankou, 2016 : 32).

Dans son article, Thierry Suchère (2015) met à contribution le roman de Bourse pour étudier l’histoire des marchés financiers, dont il restitue le contexte non seulement économique mais aussi social, politique et culturel. Dans les grands pays développés, au début du XIXe siècle, la mise en place des marchés de capitaux suscita des débats jusque dans les milieux intellectuels et artistiques. On en trouve trace dans le genre littéraire qu’est le roman de Bourse (Reffait, 2007) et qu’illustre L’argent d’Émile Zola (1891). Or, le roman de Bourse propose une lecture de ce qui se passe sur les marchés de capitaux à l’opposé de ce qu’en disent les économistes d’inspiration mainstream. La thèse dite d’« efficience » des marchés repose sur l’idée d’acteurs placés en situation de parfaite égalité dans l’accès à l’information de sorte qu’aucun des acteurs ne puisse prétendre faire mieux que le marché en termes de rendement de ses placements. Inversement et dans le roman, la Bourse nous est donnée à voir comme un jeu à somme nulle. Elle oppose des initiés qui s’enrichissent en spoliant le petit épargnant naïf. Les économistes mettent l’accent sur une rationalité économique des acteurs du marché financier. Le roman dit que les marchés financiers sont comme des casinos. Les acteurs sont donc mus par l’instinct de jeu qui comporte de possibles dérives à caractère pathologique lorsque le jeu confine à l’excès. In fine, le roman opte pour une lecture morale de nos actions économiques dénonçant les voies courtes et réputées illégitimes de l’ascension sociale : le vol, le mariage arrangé, le jeu d’argent et la spéculation sur les marchés de capitaux. Le texte de Thierry Suchère (et les autre écrits) se veulent donc une illustration de la thèse de l’anthropologue Marieke de Goede (2005) qui veut que les marchés soient d’abord une affaire de culture.

En vous souhaitant bonne lecture et en espérant vos contributions à la réflexion ainsi entamée.

Thierry Suchère, Maître de conférence en économie, Université du Havre