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L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE EN KABYLIE. UN MODÈLE D’AUTOGESTION PAR L’ENTREPRENEUR DU DON

Mohamed-Amokrane ZORELI

INTRODUCTION

Pendant les périodes de sa colonisation, nonobstant les efforts déployés et les moyens employés par les pouvoirs coloniaux pour y remplacer les institutions locales en vue d’en faire une société culturellement assimilable [1], la société Kabyle [2] est restée fidèle à sa personnalité propre caractérisée par les valeurs associatives ayant fait d’elle une société « des plus humaine en ce monde [qui] imposait à chacun sa solidarité » (Camus, 2011, p. 60 et 74). Durant la période postcoloniale, les logiques du socialisme et du capitalisme, appliquées successivement, ont fini par affaiblir les structures associatives locales. Dans le contexte actuel de globalisation où « la dynamique libérale se montre incapable de générer de l’intégration, la politisation de la société civile, l’organisation en association et en coopérative […] montrent qu’il existe actuellement un terrain propice pour l’économie solidaire » (Girard et Nunes, 2007, p. 397).

En Kabylie, les crises économiques et politiques qui se sont succédé durant la période postcoloniale ont laissé s’installer un état de déstructuration sociale. Du fait que la société essaie, depuis au moins deux décennies, de sortir de cette situation et de reprendre son destin en main, la Kabylie est devenue véritablement un terreau d’éclosion et un laboratoire d’expérimentation de formes associatives diverses.

Partant du postulat que pour la Kabylie, le défi est d’enfanter de nouvelles structures associatives vigoureuses, nous avons posé la problématique du comment, dans ce site de vie, « (re)trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous reste aussi libre qu’auparavant » (Rousseau, 1996, p. 28). Notre thèse est que dans le contexte kabyle, pour faire de l’économie solidaire une réalité qui puisse faire revivre ce que Camps qualifie de « République villageoise » (2007, p. 297), il suffit de donner les moyens d’agir à l’ « entrepreneur du don » (Caillé, 2004, p. 154) qui déterre, dépoussière et modernise les héritages locaux pour et par lesquels il réalise des innovations sociales. Lui donner les moyens en comprenant que, dans la logique de l’économie sociale et solidaire, « ce sont les acteurs qui, parce qu’ils sont toujours en train de réfléchir à leur propre pratique et de mettre en œuvre les leçons qu’ils tirent de leur propre pratique » (Drapri, 2015), sont seuls capables de définir les principes, la théorie de leur propre pratique.

Nous citons ici deux travaux ayant porté sur notre sujet pour préciser notre démarche méthodologique. Les auteurs de ces travaux, (Perret et Abrika, 2016 ; Peret et Achir, 2014), en abordant la réalité avec entre les mains des clés conceptuelles, n’ont à aucun moment signalé la présence du don en tant que mobile d’action ou en tant qu’action, alors que dans ce contexte, le don coule dans toutes les veines de la société (Zoreli, 2016). Ces travaux illustrent parfaitement cette situation où le « concret […] fait éclater de partout les catégories que nous lançons sur lui comme autant de filets voués à manquer […] leurs proies » (Caillé, 2004, p. 143). Nous ajoutons que notre vision, pour donner plus de consistance à l’idée de Charles Gide [3], est qu’une expérience réussie a plus d’importance que la plus séduisante des théories. Cette expérience contient les ingrédients à manipuler et les éléments à transformer pour la perfectionner à l’avantage de son territoire d’émergence, et montre concrètement le meilleur chemin à suivre aux territoires culturellement similaires à ce territoire d’émergence (logique de diffusion par imitation). Sur le plan méthodologique donc, nous allons procéder à la façon de Mauss, choisir de ne pas choisir de paradigme tout fait et faisant tout, « ne procéder d’aucun a priori spéculatif et se reposer sur ce qui se présente comme une découverte empirique » (Caillé, 2004, p. 163). Et notre découverte empirique est que l’économie solidaire de Kabylie est une « économie de l’union et de la fraternité qui [a des] mobiles propres de formation d’acteurs collectifs en projet de développement de soi : la fraternité, l’union et l’entraide à base de proximité plurielle, l’attachement solide à la famille, au clan et au pays, […] et les tensions conflictuelles stimulantes » (Zoreli, 2014).

Pour le traitement de cette problématique, nous avons opté pour l’analyse d’une expérience villageoise [4] de développement par l’action associative, celle du village d’Iguersafène [5], qui constitue, pour nous, l’expérience la plus accomplie de développement autogéré d’un village de Kabylie par le déploiement d’actions de solidarité associatives [6]. L’étude compréhensive et explicative de l’expérience du village d’Iguersafène nécessite un cheminement en trois temps. Dans un premier temps, nous allons tenter de présenter succinctement les principales caractéristiques du contexte où a germé l’expérience, pour caractériser les conditions de son émergence. Dans un deuxième temps, nous tenterons de synthétiser les principales réalisations qui montrent toutes les possibilités de développement par l’autogestion solidaire que l’expérience peut permettre. Dans un troisième temps, nous exposerons les éléments substantiels, les matériaux, que mobilisent les acteurs locaux en situation pour penser et concrétiser leurs projets associatifs, éléments qui font que l’expérience soit singulière à la fois par ce qui l’a rendue possible, par ce qui lui a fait obstacle, et par ses potentialités.

LES CARACTÉRISTIQUES CONTEXTUELLES

Il s’agira ici de présenter les caractéristiques générales du contexte ordinaire d’émergence de l’expérience de développement autogéré par l’économie sociale et solidaire dans le village d’Iguersafène. Nous présenterons successivement les caractéristiques territoriales puis les caractéristiques organisationnelles qui ont fait que l’expérience naisse ici, à tel moment et de telle façon.

Les caractéristiques territoriales

Nous nous limiterons à deux dimensions qui nous paraissent avoir un lien direct avec l’émergence de l’expérience du village d’Iguersafène : la dimension politico-juridique et la dimension historique.

Sur le plan politico-juridique, la Kabylie traditionnelle s’est donné une « organisation sociale comme si […] l’homme n’avait pas d’autres recours que de développer l’association avec les autres hommes dans la luxuriance des rapports humains » (Bourdieu, 2015/1958 : p. 12). Cette organisation se présente comme une « série d’emboitements successifs […] [permettant] l’unité de la société totale […] (:) l’unité politique est le clan, fixé sous forme de village (djemmaa ou thaddarth) ; plusieurs djemmaa forment une tribu (arch’), et plusieurs tribus forment la confédération ( thak’vilt), la plus haute société politique connue des Kabyles » (Durkheim, 1893/2002 : p. 164-165) ; elle a déterminé la vie des Kabyles, individuellement ou en groupe, jusqu’à la fin de la colonisation française. Durant la période postcoloniale, pour asseoir partout le pouvoir hégémonique de l’Etat et contraindre les membres de la société à s’y conformer, ont été introduites des mesures juridiques de contrôle des associations, mesures régissant les conditions de constitution, les principes de fonctionnement et les formes d’accompagnement de ces associations. Pendant cette période, deux contextes polico-juridiques ont influencé successivement et différemment le mouvement associatif en Kabylie : le contexte du socialisme et celui du libéralisme. Le premier, allant de 1962 à 1990, se caractérise par l’inhibition du droit d’association au profit de la logique de l’unicité des centres de décision. Durant cette période, la thajmaâth (djemâa) était assujettie à la cellule politique locale du Parti-Etat. Concernant les associations au sens moderne, la règle du double agrément apportée par l’ordonnance de 1971, qui concevait l’association comme une convention, permettait de les trier sur le volet, au profit d’un régime qui ne tolérait que les associations qui cadraient avec les orientations globales du parti-Etat. Cette loi a permis surtout la création d’associations religieuses et sportives. Il a fallu attendre l’année 1987 pour voir la législation algérienne autoriser la création d’associations, avec la loi nº 87-15 de juillet 1987, qui conçoit l’association comme un regroupement de personnes. Étant donné le contexte global caractérisé par l’inhibition des nouveautés, cette ouverture, faite pour repérer, structurer et mieux maîtriser, n’a pas permis une floraison associative en dehors de quelques domaines, comme les droits de l’homme.

Le deuxième contexte va de la fin des années 1980 jusqu’à nos jours. Durant cette phase, le droit d’association a été institué avec la promulgation de la loi 90-31 du 4 décembre 1990, suite à la crise économique aggravée par la révolte populaire de 1988 ; cette loi autorise « l’association apolitique à but non lucratif […] (qui) consiste en regroupement des connaissances et des moyens ». Les principales restrictions contraignantes de cette loi sont l’interdiction de la diversification des domaines d’activité et de la lucrativité des activités. La loi 12-06 du 12 janvier 2012 a apporté de nouvelles restrictions contraignantes [7], que d’ailleurs la société civile dénonce (Mehdi, 2014, p. 2). Mais malgré toutes ces restrictions, un nombre impressionnant d’associations a vu le jour durant cette période, notamment des associations socioculturelles durant les deux premières décennies, et des associations environnementales, scientifiques et de prise en charge de personnes handicapées durant la dernière décennie[8].

Venons-en à la dimension historique. Iguersafène, étymologiquement « le champ d’entre les rivières », est un village de près de 5 000 habitants, situé à près de 70 km au sud-est de la wilaya de Tizi Ouzou. Détruit dans sa quasi-totalité durant la guerre de libération, en 1957, après que « des dizaines de ses citoyens eurent rejoint le maquis », le village, racontent ses citoyens, à été reconstruit par ses enfants à la veille de l’indépendance en 1962. « La plupart des analystes observent nos réalisations pour saisir les secrets de notre réussite, et laissent ainsi leur échapper cet essentiel, que le village a été à l’indépendance intégralement reconstruit par ces propres citoyens », dit Rafik. « C’est cela qui a impulsé la dynamique d’autogestion actuelle dans notre village ». D’ailleurs, précise Hocine, un groupe de maisons individuelles, situé au bas du village, a été réalisé par des Hollandais juste après l’indépendance dans le cadre d’actions humanitaires, pour reloger les villageois, mais aucun villageois n’a accepté d’y résider, au mieux les utilise-t-on pour y mettre du foin »[9]. La rigueur climatique et la nature accidentée des terres aidant, la période postcoloniale a ouvert de nouvelles perspectives pour la réussite sociale aux villageois : l’entrepreneuriat, l’émigration et les études. Et ces perspectives ont fait justement que les émigrés, les universitaires et les entrepreneurs du village vont jouer un rôle important dans ce qui constitue aujourd’hui l’expérience de développement autogéré du village d’Iguersafène. Ainsi, en 2013, le village d’Iguersafène initie, par ses propres moyens, le premier projet de tri sélectif en Algérie. La réussite de ce projet va aider grandement le village à obtenir en 2014, le prix du village le plus propre, dans le cadre du concours organisée par l’Assemblée Populaire de la Wilaya de Tizi-Ouzou. En 2015, le village d’Iguersafène a accueilli le festival Raconte-Art, réussissant la meilleure version de l’événement.

Les structures d’action d’un site d’existence solidaire en réalisation

Il y a huit structures d’action solidaire qui combinent des ressources pour faire jaillir une vie par la solidarité dans le village d’Iguersafène.

Thajmaâth ou le comité du village

Fonctionnant essentiellement à base de lois ancestrales, thajmaâth statue sur toutes les questions qui engagent l’intérêt de la communauté. Ces principes de fonctionnement hérités du passé sont sans doute le principal facteur explicatif de son rayonnement. « Notre village compte près de 5000 habitants, dont 1400 participent aux assemblées générales » de la thajmaâth, nous indique le président de ce comité. Des transformations selon les mutations de l’environnement socioculturel et politique n’ont pas manqué de s’introduire utilement dans le fonctionnement de cette assemblée : par le passé, « notre comité du village était présidé par un des plus âgés jouissant de sagesse et d’expérience avérées, alors qu’aujourd’hui, le président est juste à la quarantaine », souligne un villageois.

L’association environnementale Alma-Vert d’Iguersafène

L’association Alma-Vert a été constituée par les citoyens d’Iguersafène en vue de prendre en charge les questions environnementales de son territoire. Tenue par les règles de la loi régissant le domaine associatif de ne pas déborder son champ d’activité, l’association Alma-Vert prend en charge exclusivement les activités ayant trait à l’environnement écologique.

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène

L’association socioculturelle Alma-Iguersafène a comme objectif l’organisation d’activités et la réalisation de projets relevant de domaines culturels variés, comme le théâtre, la musique et le patrimoine. Outre qu’elle donne une vie culturelle au village et à ses citoyens, cette association a le mérite d’impliquer la frange féminine et celle des enfants dans la dynamique associative.

L’association Village du monde d’Iguersafène

Créée en 2016 par un jeune licencié avec un groupe de citoyens du village, l’association « Village du monde d’Iguersafène » a comme objectif l’impulsion et la promotion du tourisme de montagne. Cette association a déjà jeté les bases de la préparation d’un terrain favorable au tourisme solidaire en organisant une vingtaine de randonnées pédestres, en élaborant un premier fascicule de présentation du village d’Iguersafène et en éditant un livre contenant le patrimoine de chants féminins anciens du village d’Iguersafène.

Le Groupe Randonnée Messaoudène

Constitué en 2008 et réalisant en moyenne une randonnée par semaine, le groupe Randonnée Messaoudène est une structure informelle qui vise plusieurs objectifs : découverte de la nature, épanouissement, rencontre de l’autre, thérapie, épanouissement par l’activité sportive et échanges avec d’autres groupes de randonneurs.

La chorale Thagarsafth des femmes d’Iguersafène

Créée en 2006, Thagarsafth, chorale des femmes d’Iguersafène, est spécialisée dans les chants féminins anciens, chants mortuaires et chants de fête, et la poésie féminine ancienne. Outre la préservation et l’enrichissement de ce patrimoine immatériel, la chorale des femmes d’Iguersafène participe systématiquement à l’animation territoriale lors d’événements culturels importants du village.

L’association culturelle Thasoutha Inazouren

Lancée en fin 2017 par un groupe de jeunes du village d’Iguersafène, l’association culturelle Thasoutha Inazouren, vise globalement à créer une vie culturelle au niveau du village et précisément à créer une animation artistique. Lors d’une réunion du comité du village, la création de cette association a été autorisée « à condition qu’elle ne fasse pas les mêmes activités culturelles que l’association culturelle Alma », explique Dda Ali.

Les comités de citoyens en émigration

Les citoyens d’Iguersafène en émigration ont constitué trois comités de citoyens selon la proximité et la densité à l’étranger : à Paris, à Marseille et au Canada.Sachant que le village d’origine a des besoins plus importants et plus réguliers en matière de soutien financier, ces comités se chargent de réunir des cotisations mensuelles obligatoires qu’ils envoient à la caisse du comité de leur village d’origine.

LES RÉALISATIONS LES PLUS IMPORTANTES PAR LA SOLIDARITÉ AGISSANTE

Comme dans la plupart des villages de Kabylie où, par le fait de la nécessité de prendre en main son propre destin, la vie associative coule dans le fleuve de la société d’une façon permanente, ce village a capitalisé jusqu’ici une multitude de réalisations par la solidarité agissante. Dans ce qui suit, nous allons nous focaliser sur ce qui constitue une vitalité créatrice de transformations sociales.

Eau de source : du captage au partage

En exploitant l’avantage naturel d’être dans un territoire situé dans un secteur de hautes montagnes, les citoyens ont trouvé la solution au problème de manque d’eau potable. Ils vont en 1992, par leurs propres moyens, réaliser un grand chantier de captage, d’adduction et de distribution d’eau potable à partir de sources situées à 6 km dans les monts de l’Akfadou surplombant leur village. En 2010, le réseau d’alimentation en eau potable a été réalisé en tubes de polyéthylène haute densité par les citoyens de ce village.

Grâce à ce projet, tous les foyers du village sont alimentés gratuitement et continuellement [10]. Il est utile de souligner que les villageois versent à la caisse commune la somme de 25 DA par mois et par foyer comme contribution pour la reconstitution du budget nécessaire au fonctionnement et à l’entretien du réseau de distribution d’eau. Par ailleurs, durant la période allant du mois de juin au mois d’octobre, la nécessité d’un rationnement dans la consommation oblige le comité du village à fixer un niveau maximal de consommation de 80 litres par jour pour chaque personne. L’excédent de consommation est tarifé à 0,50 DA le litre, à verser à la caisse du comité du village. Un autre point important à signaler ici réside dans le fait que, pour installer et entretenir le réseau de canalisation des eaux pluviales, le comité du village a trouvé une formule originale. « Les villageois se constituent en petits collectifs qui réalisent le travail à tour de rôle. Et comme les villageois ne peuvent pas toujours assumer leur obligation, le comité du village a demandé aux jeunes chômeurs du village de s’inscrire dans un registre spécial, et « dès qu’il y a quelqu’un qui ne peut pas assumer son rôle et qui ne s’est pas lui-même fait remplacer, le comité du village engage à la charge de cette personne le chômeur qui est le premier inscrit sur sa liste », explique Fahim.

Les déchets ménagers : du ramassage à la valorisation

Un problème des plus pesants, face auquel les autorités sont impuissantes en Kabylie est celui des déchets ménagers. En effet, en 2011, Iguersafène était encore un des villages qui souffrait le plus du problème des déchets ménagers, « c’était », dit Souhila, « le point noir du village qui avait exactement 17 décharges sauvages ».

Après une étude sommaire réalisée au niveau d’une décharge, « nous avons constaté », explique Mourad, « que plus de 70% des déchets sont biodégradables, et nous nous sommes dit qu’il faut réaliser un projet de tri sélectif et de compostage ». Pour passer à la concrétisation, « la commune ne pouvait pas financer ce genre de projets, car il ne figure pas dans la nomenclature des projets prévus par la réglementation. Il y a comme un vide juridique », explique un des membres de l’Assemblée Populaire Communale. C’est pourquoi, en 2013 les membres de l’association Alma-Vert et du comité du village ont décidé de mobiliser les moyens du village pour la mise en œuvre de ce projet.

Le comité du village à mis des bacs à proximité de tous les cadres de vie susceptibles de générer des déchets. Un camion acquis par ce comité passe tous les matins pour vider les bacs et transporter les déchets vers un espace clôturé et aménagé pour le tri des déchets.

Pour le tri et la transformation des déchets recyclables, ce village a réalisé une grande avancée relativement aux autres espaces de vie du pays. Le travail de tri des déchets ménagers s’y fait en deux étapes. D’abord au niveau des foyers générateurs qui font la première séparation entre les déchets biodégradables, les déchets en plastique, les déchets en papier, etc. Ces déchets sont mis ensuite dans des sacs distincts par les villageois. Après vient l’opération de ramassage et de transfert des déchets vers un centre de tri où les sacs sont vidés par les membres de l’association Alma-Vert et les citoyens du village qui font des lots distincts de déchets. Enfin, les déchets sont remis dans des sacs regroupés par catégories.

Les déchets biodégradables sont mis par les villageois dans des bacs de compostage aménagés et disposés spécialement, près d’une dizaine de silos en bois d’environ un mètre cube qui sont répartis dans l’agglomération villageoise. Après fermentation et transformation, un processus qui dure près de six mois, le compost est récupéré par les villageois pour être utilisé pour la fertilisation de leurs terres agricoles.

Après avoir réalisé le tri et le compactage des déchets [11], l’association propose leur vente à des récupérateurs de matières recyclables qui font des tournées régulières. Une grande partie de ces déchets est récupérée par l’entreprise REVAPLAST de recyclage de déchets en plastique et aluminium avec laquelle l’association Alma-Vert a une convention de partenariat depuis 2017, et « lorsque nous constatons une quantité importante de déchets entassés, nous appelons la Direction régionale de l’environnement qui contacte pour nous un acheteur », précise Hocine. A noter que les déchets en papier sont détruits sur les lieux du triage, car « il n’y a pas encore de recycleurs qui viennent les récupérer. Nous continuons de prospecter le marché pour trouver un acheteur », dit Lynda.

L’argent obtenu par la commercialisation des déchets recyclables [12] est utilisé pour réaliser des projets de développement durable et d’utilité collective. C’est ainsi qu’à titre d’exemple, « en 2014, on a, dit Mourad, acheté pour 25 millions des centaines d’arbustes plantés à travers le village et en bordure des routes ».

Un cybercafé et des services informatiques

Comme tous les citoyens du monde, les villageois d’Iguersafène ont été affectés par l’introduction des technologies de l’information et de la communication dans la vie quotidienne des personnes. C’est ainsi qu’en pensant à cette question, les membres de l’association ont identifié deux grands problèmes. D’abord que très souvent, les citoyens du village se trouvent contraints de faire des déplacements vers des centres urbains pour pouvoir transmettre un message ou un dossier par internet, imprimer ou saisir un document, etc., déplacements qui créent un vide, une dévitalisation du village. Ensuite, une partie des villageois, notamment les femmes, ont, de plus, le problème de la non maitrise de l’outil informatique. Il est donc, ont-ils conclu, utile de créer un cybercafé multi-services dans le village. C’est ainsi qu’une équipe projet a été constituée et un partenariat avec le comité du village a été engagé : le comité du village a mis à la disposition de l’association un local adapté aux exigences de l’activité et l’association Alma a acheté dix micro-ordinateurs.

Le projet, concrétisé en 2014, a permis au village de créer deux postes d’emplois permanents et à plusieurs dizaines de citoyens du village de mieux maîtriser des technologies de l’information et de la communication. Il a permis également à l’association d’avoir des ressources supplémentaires, puisque ce qui reste après la rémunération des deux salariés est versé à la caisse de l’association. Il a permis enfin et surtout aux citoyens d’avoir accès aux services informatiques au niveau de leur village et à moindre prix (à titre d’exemple, la connexion internet est à 40 DA l’heure, alors que dans le privé, elle est à 60 DA) ; ce qui participe de l’animation et de la vitalisation territoriale, puisque les villageois restent ainsi dans leur village.

Les ateliers de couture et de préparation de gâteaux

Ayant constaté un nombre important de femmes sans activité, les membres de l’association Alma ont pensé à créer un atelier de formation à la couture et à la préparation de gâteaux.

Pour concrétiser ce projet, trois partenariats ont été établis par l’association, avec le comité du village, la direction locale de l’éducation et le Centre de Formation Professionnelle et d’Apprentissage d’Azazga. Le comité du village a contribué en achetant un four, un pétrin et d’autres accessoires de préparation et de cuisson de gâteaux, pour près de 120 000 DA, le CFPA a offert 17 machines à coudre et le directeur de l’éducation à cédé un local non exploité situé dans l’enceinte de l’école primaire du village. L’association culturelle, pour sa part, fournit des matières premières et les salaires des formatrices, en plus de s’occuper de la gestion courante de l’atelier.

Les gâteaux produits dans l’atelier servent à deux usages. Une partie est écoulée au niveau d’expositions-ventes lors d’événements culturels auxquels participe l’association. La partie restante est donnée gratuitement à l’école primaire pour sa consommation par les élèves.

Le projet a permis de créer deux postes d’emploi permanents et de former jusqu’ici près de 270 femmes dont 30 venues des villages voisins du village d’Iguersafène ; parmi elles, « quelques unes, dit Dda Ali, ont ouvert un atelier personnel et d’autres ont été recrutées par des entreprises privées ».

Un village en projet permanent de réalisation de soi 

Les projets des collectifs de villageois permettent de faire surgir de nouvelles idées qui se transforment en nouveaux projets collectifs. En achetant des arbustes plantés dans le village, les villageois ont eu l’idée de se donner la possibilité d’instaurer dans le village la culture de plantation régulière d’arbustes. C’est ainsi que, souligne un membre de l’association environnement, « nous avons conçu un projet, en phase de lancement, de réalisation d’une pépinière pour cultiver des plantes et des arbrisseaux au profit des villageois ». Par ailleurs les sachets en plastique, non recyclables, ayant constitué un véritable casse-tête pour les villageois, ont inspiré une solution originale en projet pour l’association environnement. Il s’agit de « la suppression des sachets en plastique en dotant tous les ménages de paniers non jetables, frappés du sigle de l’association. Une sorte de retour au couffin d’antan », dit un membre de l’association. Dans le cas de l’alimentation en eau potable, avec l’augmentation de la population, la satisfaction des besoins actuels des villageois nécessite un débit supplémentaire, « surtout que, nous dit un des villageois, en été, le débit devient de plus en plus faible ». A cet effet, Un nouveau projet de captage et de canalisation d’eau de quatre sources est en phase de travaux réalisée à près de 50%. Sachant l’importance des moyens nécessaires pour l’activité associative et la vie socioculturelle, un projet est lancé pour une salle polyvalente qui va, selon les dires du président du comité, « contenir les bureaux des associations et du comité du village, une crèche, une salle des fêtes, une salle de sports, une médiathèque et des salles pour le transfert des ateliers de formation au tissage et à la préparation de gâteaux». Le coût de cette infrastructure à trois niveaux, dont le degré de construction est de 95%, est estimé à 3,7 milliards de centimes.

LES BONS INGRÉDIENTS D’UN TYPE DE SOLIDARISME BRILLANT

La vie par la solidarité active dans le village d’Iguersafène s’explique par des facteurs immanents. Pour saisir ces facteurs, nous avons choisi de laisser parler les auteurs de la pratique. La méthode choisie ici est de créer une atmosphère de débat détendue en étant prêt à saisir au vol d’utiles entendus et sous-entendus, débat à bâtons rompus au cours duquel nous introduisons des commentaires, des questionnements et des idées pour orienter la discussion selon nos attentes. Nous avons ainsi pu faire ressortir les facteurs suivants qui paraissent être déterminants.

Des solutions débrouillées sur le tas pour pallier l’absence de l’Etat

Dans ce village, la main de l’Etat régulateur n’a rien façonné qui puisse être mentionné dans tout ce qui fait la réussite globale du village : « Mis à part le goudron, dit un citoyen fièrement, tout ce que vous verrez dans notre village, nous l’avons réalisé nous-mêmes». Cette assertion exprime un sentiment global, sinon d’absence, du moins de défaillance de l’Etat. En vérité, l’Etat n’a pas fait que le goudron, « il a réalisé également d’autres infrastructures, comme une école primaire, une maison de jeunes, etc. », témoigne Kamal. Iguersafène, explique-t-il, « est comme tous les autres villages de Kabylie, où l’Etat fait le rudimentaire, sans études préalables, sans suivi et sans travail d’entretien. Ce par quoi notre village fait la différence, c’est l’organisation et l’action associatives ». Organisation et action qui ont fait que les structures associatives du village parviennent à suppléer l’Etat en matière de projets d’aménagement. En effet, « le village, déclare Hocine, a réalisé plusieurs projets à la place des collectivités locales et de l’Etat : une aire de jeux aménagée pour enfants, une maison des associations à quatre étages, une dizaine de fontaines publiques, des caniveaux pour les rues et ruelles et le dallage en béton armé de pistes, etc. ». Le plus grand problème qui se pose avec les pouvoirs publics dans le cas de ce village est que les possibilités de partenariat sont limitées et limitatives. A titre illustratif, Kamal cite le projet de cybercafé qui a « deux salariés qui ne sont pas affiliés à la caisse d’assurance, parce que le service administratif concerné dit qu’il n’y a pas de formule prévue par la loi pour affilier des personnes employées dans le cadre de projets associatifs. Le Centre de Formation Professionnel, au départ, avait pris l’engagement de prendre en charge près de 30 % de leurs salaires. Par la suite, il s’est rétracté, et la raison invoquée est l’absence de formule adaptée ». Hocine considère qu’il ne s’agit pas seulement de contraintes administratives, « pour moi, dit-il, c’est carrément des blocages administratifs ».

Diverses sources de financement locales

Il y a quatre sources principales de financement des projets réalisés dans ce village. La première est la communauté d’émigrés, un tableau des cotisations en euros est affiché dans le bureau local. Cette disposition inscrite dans le règlement est applicable aux émigrés et anciens émigrés à la retraite. Les résidents à l’étranger cotisent dès lors qu’ils ne participent pas aux travaux. Ils s’acquittent alors de leur contribution, entre 1,25 et 5 euros par mois, auprès des trois comités constitués à Paris, à Marseille et au Canada. La deuxième est constituée de la catégorie de citoyens du village ayant, par leur fonction (entrepreneurs, commerçants, cadres), la possibilité de réaliser une importante contribution au financement de projets collectifs. La troisième source est un ensemble de subventions aux associations, attribuées par les différentes institutions publiques locales. La dernière est constituée de rentrées exceptionnelles (dons et prix).

Sensibilisation-adhésion-formation

Dans le village d’Iguersafène, la gestion des projets est basée sur un travail de sensibilisation par rapport à l’attitude à adopter pour la réussite de chaque projet, en s’appuyant sur un travail de formation. Dans le cas de la prise en charge des déchets par la communauté villageoise, par exemple, « ça a commencé », dit Mourad, « avec une discussion de l’idée dans un petit groupe de citoyens, dans le café du village, et nous étions loin de penser que ça allait vraiment marcher ; nous nous sommes mis à en parler aux autres villageois, et au fil des rencontres, nous avons remarqué que les gens exprimaient leur adhésion à l’idée rapidement, et c’est ce qui nous a incités à passer d’une idée vague à l’élaboration du projet de tri sélectif et de compostage ». Par la suite, « le travail de sensibilisation », dit le président de l’association écologique, « s’est concentré sur les femmes du village, parce que nous savions qu’elles constituent l’élément fondamental dans le projet. On les a donc instruites sur le processus global ». A la fin, la sensibilisation se fait, enchaîne-t-il, avec « tous les autres membres de la société villageoise », notamment les membres de l’association écologique. L’implication des citoyens est effectivement totale, comme l’attestent ces propos d’un jeune du village, tenus au niveau du centre de tri des déchets : « Nous passons tous les week-ends ici à faire du tri, pour être toujours bien propres ».

La culture cultivée cultive la culture vécue

Les universitaires du village ont joué un rôle déterminant dans la conception et la mise en œuvre des projets. FeuMohand Messaoudène, qui était un enseignant-chercheur en biologie, a été « derrière la création de l’association environnementale. Il fut (également) président du comité du village d’Iguersafène de 1997 à 1999. Il a concrétisé avec les villageois le projet d’adduction d’eau potable, (et) par son travail et son expérience, il a conduit le village, en 2014, au premier prix du concours Village le plus propre », et, atteste Mourad, « il a même participé au ramassage et au tri des déchets ». L’implication de l’universitaire ici est totale. L’implication d’universitaires se fait aussi par des orientations et des formations in situ, comme le précise Mourad : « Monsieur Hamoum, un autre enseignant universitaire biologiste, nous a beaucoup aidés au départ dans le compostage ».

Il y a également le travail de conscientisation des villageois par des universitaires, « à chaque événement marquant, comme le huit mars, nous invitons un spécialiste pour que l’événement soit pour nous une fête et en même temps un moment d’apprentissage et d’éclairage », dit Kamel. Ce mode d’implication des connaissances et des connaisseurs permet une implication collective consciente. Consciente des enjeux comme l’atteste Souhila, ex présidente de l’association Alma-Vert, qui explique que « l’incinération du plastique émet des dioxines dans l’atmosphère, qui apportent des maladies, donc il faut vraiment trier, valoriser et vendre les déchets ». Consciente également des limites comme le montre Kamal en disant que « le projet de cybercafé réalisé par l’association culturelle Alma, qui a aujourd’hui perdu sa pertinence avec l’accessibilité des Smartphones, doit être transformé ». Consciente enfin qu’il faut de l’imagination pour relever de nouveaux défis, défis « de créer des projets structurants comme des coopératives », souligne Mourad.

Cette dimension permet enfin de faire vivre autrement le lien entre ceux d’ici qui assument la mission de développer leur village et ceux de là-bas qui aujourd’hui, à la différence des anciens qui se contentaient d’envois de fonds, essaient de participer aussi avec des idées : Fahim, écrivain vivant en France, « est régulièrement consulté sur nos projets et nous aide énormément même de l’extérieur », témoigne Rafik ; « même d’ici, j’essaye de les aider de mon mieux ; la dernière fois je leur ai fait un affichage d’annonce d’un événement culturel », atteste Fahim.

Le management participatif

Dans le bureau du comité du village, où est assurée une permanence continue, « un registre des doléances, dit le président du comité, est mis à la disposition des citoyens du village pour y porter leurs remarques, suggestions et réclamations ». Ainsi les responsables du village, sont informés en temps utile des nouvelles données dont il faudrait tenir compte. Par ailleurs, chaque président d’association du village se retrouve systématiquement membre des autres associations du village. Lors de la création de « l’association Village du monde », à titre d’exemple, « j’ai choisi, dit Rafik, porteur du projet, d’impliquer tous les autres présidents de nos associations, en insistant à ce qu’ils soient dans le bureau. Ainsi, tout le monde va se sentir responsable des résultats de l’association ». Cette méthode fait que tous les acteurs associatifs se sentent responsables de tous les résultats, comme elle permet la mutualisation des ressources et le partage des expériences. Cette organisation, qui a comme but ultime de consacrer « l’union de tous les villageois pour un seul objectif : tisser la fraternité » , disait Fahim, et de permettre de dire comme Lahnène, « nous n’avons pas de pauvre ici, c’est tout le monde qui est à peu près égal à tout le monde, grâce à une organisation d’entraide ». Comme le disait un autre citoyen, « les travaux collectifs se font par tous les citoyens du village, instruits et non instruits, femmes et hommes, les personnes âgées et les petits enfants qui aiment prendre exemple des grands ». Cette organisation n’est pas une adaptation d’un modèle extérieur : « Notre organisation, c’est la continuation du comité de village qu’on a hérité des ancêtres », explique Ali. Cette continuation-adaptation permet à la fois de rester, comme le dit Ali, « dans la voie de nos ancêtres », et en même temps de planifier et organiser le changement en élaborant « toujours au début de l’année un programme d’action annuel », souligne Kamal.

Le volontariat et le don de soi

Les citoyens d’Iguersafène viennent à bout de leurs problèmes communs grâce au volontariat et au don de soi. En effet, pour la réalisation des travaux, le comité du village, nous dit son président, « a à sa disposition près de vingt camions et sept autres appareils de travaux publics que leurs propriétaires, citoyens du village et entrepreneurs, mettent à notre disposition lorsque le besoin est manifeste ». Ces mêmes citoyens-entrepreneurs, dit encore ce président, « mettent aussi au bénéfice du village leurs compétences dans la gestion de projets, en passant de leurs chantiers privés aux chantiers du comité du village avec l’engagement, le sérieux et la disponibilité irréprochables ». Les autres citoyens du village se portent volontaires pour les travaux d’exécution. Le don se fait également en argent et autres formes : lorsque le village d’Iguersafène a abrité en 2015 le festival Raconte-Art, « les villageois ont assuré la sécurité, l’hébergement et la restauration des festivaliers, souligne Mourad. Le village devait juste héberger le festival, mais à la fin, nous nous sommes retrouvés avec une somme de 200 000 DA dépensée par les villageois pour assurer la réussite de l’événement », précise-t-il. Les femmes contribuent, comme par le passé, à ce cycle de dons : « Lors d’événements culturels importants qui s’organisent au sein du village, les repas des présents, ce sont les femmes du village qui en font don », précise Mourad.

La coordination par un quasi contrat social

Les structures d’activités solidaires et les citoyens d’Iguersafène coordonnent leurs actions de sorte qu’il y ait une complémentarité pour rendre vivable leur cadre de vie partagé : les projets d’intérêt commun concrétisés dans la localité ont été réalisés conjointement par les différentes structures d’action communautaire. C’est un système de valeurs, un ensemble de lois tacites, qui permet à cette coordination de se réaliser. Interrogé sur le fonctionnement du système de traitement des déchets dans le village, Kamal, a osé quelques mots explicatifs puis s’est excusé : « Je n’ai pas le droit de dire plus que ça, explique-t-il, ceci relève des prérogatives du président de notre comité du village ». En effet, dans le village d’Iguersafène, dit Dda Ali, « rien ne peut se faire sans l’accord du comité du village ». Ce quasi contrat social fait que personne ne peut s’accaparer les prérogatives d’une autre partie, ne peut fuir son devoir d’honorer sa dette envers la collectivité sans qu’il subisse une condamnation morale.

L’implication et l’émancipation de la femme

La femme joue un rôle actif dans les activités associatives du village Iguersafène. A titre illustratif, Zahia est dans toutes les associations du village et même elle représente le village à l’extérieur, « je participe », dit-elle, « à toutes les activités, mêmes les randonnées pédestres, mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le travail de terrain ». L’autre exemple d’implication active des femmes est donné par Souhila qui a assumé la présidence de l’association Alma-Vert pendant un mandat. Les femmes d’Iguersafène jouent également un rôle participatif avec la contribution des femmes à la réussite de toutes les activités associatives du village, en réalisant des activités particulières, comme l’animation par la troupe des femmes. Par ailleurs, à travers plusieurs projets, comme l’atelier de couture et de préparation de gâteaux, les femmes font objet d’un travail progressif d’émancipation par le travail et la formation.

La prise de distance par rapport aux pratiques

D’une façon cyclique, les acteurs villageois se détachent et sortent de leur expérience pour l’observer, l’interroger. Il y a alors un dialogue qui s’installe entre les acteurs sur le décalage existant entre les structures existantes avec leurs réalisations et les attentes des villageois ou des porteurs des projets. C’est ainsi qu’un acteur associatif du village, lors d’une réunion d’évaluation de l’activité d’organisation d’un séminaire sur l’économie solidaire, organisé conjointement par les différentes structures associatives du village en avril 2018, « a demandé à ces organisateurs de dire quel est l’apport de ce séminaire au village », dit Mourad. Parfois, les villageois vont jusqu’à interroger les normes et les règles de leurs structures, comme c’est le cas avec le règlement du comité du village : « Il est soumis actuellement à débat, car les villageois veulent l’amender », disait un villageois. « Il faut l’adapter à notre époque, car le village et les mentalités ont évolué », expliquait-il. Le dialogue s’installe aussi entre les porteurs de projets, leurs réalisations et leurs façons de procéder. C’est le cas, par exemple de Mohand qui parle à chaud lors d’une randonnée organisée en 2015 : « Il y a beaucoup de participants, mais c’est un peu décevant parce qu’on n’a pas vraiment atteint l’objectif. Au moment où il doit y avoir de la curiosité, les gens préfèrent la guitare…, il y a une forêt, beaucoup d’espèces végétales et animales, logiquement, surtout les universitaires, parce qu’il y a beaucoup d’universitaires, beaucoup d’enseignants, les gens devraient avoir le sens de découvrir, parce que nous organisons une randonnée de découvertes, découvertes sur le milieu, mais aussi découverte de l’autre, pour se connaître. Peut-être qu’il faudrait d’abord expliquer au gens ce que est une randonnée ? », se demande-t-il.

Il suffit de détacher le regard des dogmes et des théories et de les porter sur la vie globale et concrète des villages de Kabylie, pour savoir que, pour ces villages, le développement autogéré et autorégulé par des activités solidaires n’est pas un simple idéal, c’est une réalité qui y est parfois la seule fonctionnelle. C’est le cas notamment du village d’Iguersafène, dont l’expérience a fait l’objet de cette étude, qui nous renseigne sur toutes les capacités et les caractéristiques spécifiques de cette expérience singulière.

Pour les capacités, nous avons vu cette économie solidaire, encore fragile et fragilisée par des blocages institutionnels et contraintes juridiques, se déployer d’ores et déjà avec efficacité dans tous les domaines : aménagement, prise en charge des personnes en difficulté, éducation au développement durable, alimentation en eau potable, tri sélectif des déchets, formation, création d’emplois, animation territoriale, tourisme et valorisation des patrimoine.

Concernant les spécificités, le cas étudié nous enseigne que l’économie solidaire actuelle en Kabylie se réalise grâce à un phénomène de résilience systémique, c’est-à-dire par des pratiques renouvelées, par la reproduction d’une partie du capital culturel ancien et l’intériorisation adaptative des éléments substantiels des pratiques solidaires relevant de la modernité. Ces mutations se font d’une façon douce, presque invisible, en réponse à des chocs positifs provoqués par la mondialisation (évolution des besoins) et des chocs négatifs provoqués par des pouvoirs publics (pratiques discriminantes travaillant le nivellement des spécificités locales et l’étranglement de l’autonomie décisionnelle). La réussite des projets est rendue possible par plusieurs facteurs convergents.

Il y a d’abord l’attitude, devenue habitude, de se prendre en charge sans attendre l’intervention de l’Etat et d’aller au-delà de ces solutions étatiques, en renouvelant la promesse de rester fidèles aux ancêtres qui s’en sortaient grâce aux structures associatives et valeurs de solidarité qu’ils ont construites, valeurs et structures qu’on n’hésite pas d’adapter selon les exigences de l’heure. Le savoir théorique acquis grâce à une instruction, les moyens financiers et le savoir être acquis grâce à l’émigration et le capital argent et le capital savoir faire acquis grâce à une expérience entrepreneuriale, tout devient un instrument, un moyen, au service de l’autogestion du développement du village ; ils constituent un autre apport en don qui s’ajoute aux formes anciennes – participation active aux réunions et aux travaux. En quelque sorte, on se fait animal économique, on émigre ou on s’instruit pour acquérir des capitaux à faire couler dans les circuits de don du village, et ainsi avoir en contre partie la reconnaissance et le prestige sociaux.

Il y a ensuite, à la fois une spécialisation qui apparaît dans la diversité des formes associatives permettant de couvrir par la diversification des projets une diversité de domaines de la vie villageoise, et une complémentarité englobante qui se matérialise par une coopération des différentes associations pour la mise en œuvre de projets d’intérêt collectif et pour l’entretien de biens communs. Les tensions conflictuelles bloquantes ici sont transformées en tensions conflictuelles stimulantes par un management participatif des projets, la valorisation symbolique de ceux qui font toujours mieux et l’implication de concurrents potentiels dans les mêmes projets pour mutualiser la responsabilité sur les résultats, le tout étant encadré par un quasi-contrat social faisant que chacun soit égal à tout le monde en matière de droits et de devoirs.

Le village d’Iguersafène a pu réaliser son idéal grâce aussi à l’implication féconde des universitaires qui aident à prendre de la distance par rapport à sa propre expérience pour l’interroger et penser son perfectionnement, à l’émancipation plurielle de ses femmes qui participent à la prise de décision, à la mise en œuvre des projets et à l’animation territoriale et au travail de sensibilisation et de formation des villageois dans et pour l’action associative.

D’autres villages de Kabylie se servent de l’expérience du village d’Iguerfène comme terrain d’apprentissage pour relancer ou consolider leur dynamique de développement autogéré par l’action associative, mais ce sont des fragments de cette expérience qui font objet d’apprentissage et de diffusion. Peut-être faute d’avoir un retour réflexif qui puisse les aider à saisir la totalité de l’expérience ? C’est ce qui fait l’utilité de ce travail.

Mohamed-Amokrane ZORELI

Enseignant-chercheur en sciences économiques
Faculté SEGSC Université de Bejaia 06000 (Algérie).
Adresse électronique : Zoreli.univbejaia@gmail.com

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Notes de bas de page

[1] Ce travail est une version révisée d’un travail présenté sous la forme d’une communication au colloque international « Economie sociale et Solidaire dans un contexte de multicuturalité, diversité et développement territorial », qui s’est déroulé les 15, 16 et 17 Un effort de déculturation a été subi notamment durant l’invasion arabe, la colonisation française et, à un degré moindre, la colonisation turque, d’après Gaid M. A ce sujet cf. l’un des ouvrages de cet auteur : (1991). Avril 2015 à Mendoza (Argentine).

[2] Région contenant la population autochtone d’Algérie parlant le Kabyle, la Kabylie est difficile à délimiter géographiquement avec exactitude, étant donné que les subdivisions administratives ne correspondent pas aux réalités socioculturelles. Cependant, nous souscrivons à cette présentation de Camille Lacoste-Dujardin : « Les Kabyles sont d’abord des imesdourar « montagnards », ce dont ils sont fiers. Tamourt leqbayl, le « pays des Kabyles » ou la « patrie kabyle » et la « terre kabyle » tout à la fois, à laquelle ses habitants sont très attachés, est en effet un ensemble montagneux, la Grande Kabylie, très densément peuplé (en moyenne 200 hab./km2) qui, à une cinquantaine de kilomètres à peine à l’est d’Alger, s’étend sur un peu plus de 200 km d’ouest en est et une centaine du nord au sud. Je distingue ici de cette Grande Kabylie les « Petites Kabylies » qui lui font suite et comprennent, vers l’est, les massifs de Jijel, des Babors et, vers le sud, la région de Bordj Bou Arreridj, plus arabisés. Et je considère que la région à l’ouest de Béjaïa fait partie de la Grande Kabylie. Bordées au nord par la Méditerranée, les montagnes de la Grande Kabylie surplombent vers le sud, par la haute sierra calcaire du Djurdjura, la large vallée de l’oued Sahel-Soummam, qui rejoint, au nord, la côte méditerranéenne au port de Béjaïa ». (Lacoste-Dujardin, 2001, p. 58-59).

[3] D’après Pénin, Gide aurait répété plus de cent fois « l’affirmation […] selon laquelle une expérience sociale qui réussit a plus de signification que cent qui échouent » (p. 68)

[4] Dans un premier temps, en 2014, nous avons administré un questionnaire aux responsables associatifs du village, contenant des questions directes liées aux caractéristiques du village, à ses structures associations et aux projets concrétisés et leur mode de réalisation. Nous avons également exploité des témoignages à chaud des villageois sur leurs activités associatives. Dans un deuxième temps, entre le mois de février 2017 et le mois de juin 2018, nous avons réalisé une série d’entretiens avec les acteurs associatifs du village sous forme de recherche participative dans le cadre de la conception, la préparation et la mise en œuvre d’un projet de séminaire sur l’économie solidaire. Des précisions supplémentaires ont été demandées aux acteurs associatifs du village durant le mois de novembre 2018.

[5] Sachant qu’il y a en Kabylie une constellation de cas de réussite du travail associatif, nous considérons que le cas de ce village y constitue l’idéal possible de toute la société kabyle par l’importance de ses projets, la diversité de ses acteurs et le degré d’autonomie de financement et de décision de ses activités.

[6] L’expérience de tri sélectif, de compostage et de valorisation des déchets du village d’Iguersafène, la première en Kabylie, s’est diffusée dans plusieurs localités. Le village a servi de terrain d’apprentissage et les acteurs du village se sont faits formateurs bénévoles pour plusieurs autres villages, comme ceux des communes de Bouzeguène et de Yakourène de la wilaya de Tizi-Ouzou et des communes d’Aith Maouche et de Barbacha de la wilaya de Bejaia. Il y a quelques villages qui ont bien réussi leur apprentissage, puisque, dit Mourad, « ils sont venus à Iguersafène pour apprendre et maintenant ils ont dépassé l’expérience d’Iguersafène en la perfectionnant ».

[7] Cette loi fixe les membres fondateurs au nombre de dix pour les associations communales et les comités de village et de quartiers, quinze pour les associations wilayales, issues de deux communes au moins, vingt et un pour les associations inter-wilayales, issues de trois wilayas au moins, vingt cinq pour les associations nationales, issues de douze wilayas au moins. Un dossier constitutif à déposer auprès d’administrations compétentes est nécessaire et un partenariat avec une association, ONG, institution ou fondation étrangères sans l’autorisation des autorités compétentes est interdit.

[8] A titre illustratif, en 2014, dans la wilaya de Tizi-Ouzou (équivalent d’un département français), qui compte près de 1 142 991 habitants, 67 communes et 500 villages, il y a 5178 associations tous caractères confondus, d’après le chef de service de la réglementation générale (DRAG) de la wilaya,1394 comités de villages et de quartiers, 860 association à caractère culturel, 678 associations sportives, 759 associations religieuses, 322 associations de prise en charge des handicapés, 136 associations de la jeunesse et de l’enfance, 116 associations scientifiques et 50 associations environnementales ; « au premier trimestre 2014, précise ce responsable, près de 25 nouvelles associations ont eu leur agrément ».

[9] Un intrépide qui, pour échapper à l’exigüité de la maison familiale, avait osé dire qu’il allait y déménager, « il s’est vite rétracté, parce que, raconte Rafik, son frère ainé l’a interpellé, lui demandant comment pouvait-il penser à déshonorer la famille » ; ne pas habiter dans la maison familiale, construire dans la propriété des ancêtres était en effet, dévalorisant pour toute la famille.

[10] Pour montrer l’importance de ce projet, soulignons que les villages qui comptent sur l’Etat sont alimentés en moyenne pendant trois heures tous les quinze jours.

[11] L’association Alma-Vert a acquis un compacteur à 400 000 DA en 2016. Pour payer le prix, « le comité du village a prêté l’argent nécessaire à l’association, par la suite on lui a remboursé la somme, précise Mourad ».

[12] Les déchets en plastique type PE sont cédés à 30 DA le Kg, type PET à 20 DA le Kg et les déchets en aluminium à 15 DA le Kg.

1 réflexion au sujet de “L’ÉCONOMIE SOLIDAIRE EN KABYLIE. UN MODÈLE D’AUTOGESTION PAR L’ENTREPRENEUR DU DON”

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