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QU’EST-CE QUE LE MONDIAL DE FOOTBALL 2018 NOUS DIT DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE ?

Jean-Pierre AUGUSTIN

La victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 à Moscou a suscité une effervescence nationale qu’aucune autre manifestation culturelle, politique ou religieuse n’est susceptible de déclencher. Entre les quarts de finale du 6 juillet et la finale du 15 juillet, l’émotion, la fièvre et la communion nationale sont à leur comble. La France entière et ses périphéries francophones s’identifient à son équipe victorieuse et les médias rivalisent de superlatifs pour souligner « l’exploit ». Au-delà de cette emphase médiatique et de cet enthousiasme qui rassemble dans une même liesse les populations des banlieues, des centres, des campagnes et des périphéries, âges et sexes confondus, qu’est-ce que nous disent ces moments d’exubérance partagée de notre société ?

On peut tenter de dépasser les excès journalistiques et chercher à éclairer le phénomène par une approche réflexive pluridisciplinaire. Il convient d’abord de souligner quelques caractéristiques de la société française des années 2010 : une société d’individus inégalitaires marquée par des mobilités sociales et géographique accentuées ; une société métissée qui questionne inlassablement les processus d’intégration et d’émigration ; une société médiatisée où les médias ont acquis un pouvoir inégalé à partir de toutes sortes d’écrans et de la profusion des réseaux sociaux. Il faut ensuite rappeler comment, en l’espace de 10 jours, cette quête incertaine de victoire a permis de faire évoluer les Français du doute à l’effervescence en soulignant comment une équipe bien managée a été capable d’offrir l’image d’un collectif porteur de valeurs dépassant les egos individuels. Enfin, si le Mondial a cristallisé un désir précaire de faire société, il faut montrer que c’est parce que le sport est devenu un révélateur d’identités contemporaines. On peut alors inverser la question du titre de cet article : Qu’est-ce que le Mondial 2018 nous dit de la société française ?, par : Qu’est-ce que la société nous dit du Mondial ? En soulignant que dans une société éclatée et diversifiée seul ce type d’événement sportif est capable de créer cette unité éphémère où la société tout entière se prend au jeu.

Ce texte est un essai suscité par un moment exceptionnel d’effervescence collective, mais il propose aussi d’interroger le rôle qu’a pris le sport en général et le sport de compétition en particulier dans la société française contemporaine.

I. Dans quelle société vivons-nous ?

Ce titre ambitieux reprend celui d’un ouvrage académique (Dubet, Martuccelli, 1998) où deux sociologues, après avoir souligné le déclin de l’idée de société, analysent la diversification des classes sociales, les modifications du travail et des processus d’intégration, la production et les épreuves des « individus » et les changements des représentations sociales et politiques qui les accompagnent. Rien de tel dans notre projet qui ne cherche pas à mobiliser tous les savoirs scientifiques et disciplinaires sur ce thème, mais vise un essai synthétique limitant la réflexion à trois thèmes qui questionnent l’exubérance festive et précaire liée à la victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 : ceux d’une société d’individus, d’une société métissée et d’une société médiatisée.

Une société d’individus

C’est seulement à partir du XVIIIème siècle que s’est affirmé l’individu. Devenu l’unité fondamentale de l’organisation sociale, il porte en lui le principe démocratique et durant les deux siècles suivants de multiples formes de pensée individualiste, politiques se sont développées : la page se tourne avec celle des sociétés organisées selon des schémas sociaux plus ou moins rigides, qualifiés par les anthropologues de « holistes ». La montée d’une société d’individus est devenu un thème classique que Norbert Elias a analysé dans un texte de 1939 qui ne sera publié en France que beaucoup plus tard (Elias, 1991), mais bien d’autres chercheurs ont abordé la question du rapport complexe entre individus et sociétés. Pour Elias, la nouvelle configuration où l’individu se libère des rigidités liées au statut de sujet pour s’approprier une relative autonomie se met en place dans la société de cour en Europe au XVIIème siècle. Mais, à partir de ce foyer initial, plusieurs siècles d’évolutions sociales, économiques, politiques et culturelles, qu’accompagnent les progrès des sciences humaines et sociales, sont nécessaires pour renforcer le processus qui ne s’amplifie et ne se généralise qu’après la Seconde Guerre mondiale. La promotion de la sphère individuelle est avérée partout, à des degrés divers, et se manifeste même dans des pays où persistent de fortes tendances communautaires marquées par les conceptions holistiques des groupes d’appartenance. D’autres comme Pierre Legendre (2000) font commencer cette « fabrique de l’homme occidental » à la Renaissance médiévale autour d’un processus normatif en œuvre dans le droit canon romain. Charles Taylor (1994) évoque une « épiphanie de l’individu » en soulignant qu’elle se réalise à la fois socialement, politiquement et juridiquement avec la déclaration des Droits de l’homme. On pourrait multiplier les références, mais tous les auteurs se rejoignent, au-delà de quelques divergences, sur le caractère historique et géographique de la montée de l’individu occidental.

Si nous vivons dans une « société d’individus », ceux-ci ne sacrifient pas totalement au culte du moi et au narcissisme et ne sauraient être absolument indépendants par rapport à de nouvelles appartenances multiples et changeantes (De Singly, 2013). Être de plusieurs milieux et lieux à la fois devient une nouvelle norme. Soumis à l’injonction d’être soi, l’individu singulier ne peut pas être tourné que vers lui-même comme le soulignent trop souvent les écrits insistant sur l’enfermement et le narcissisme. Nombre d’auteurs rappellent l’insuffisance de cette approche et font valoir que le don, le goût d’autrui, l’aptitude à comprendre le monde de l’autre peuvent tout autant guider les logiques d’action individuelles (Ion, 2012). L’utilisation du terme individuation rappelle que l’identité personnelle ne peut se construire que dans la relation à l’autre même si les façons dont nous sommes reliés les uns aux autres ne cessent de se modifier. Si l’individu singulier ou concret supplante peu à peu l’individu anonyme et abstrait en tant que norme sociale, il n’échappe pas au besoin de faire société (DiMéo, 2016). Caractéristique de notre modernité, l’individu est contraint de s’auto-définir, d’où l’inflation de la notion de projet, de faire valoir ses propres caractéristiques, mais il est toujours à la recherche de liens et de relations qui lui permettent de se rassembler, de s’associer et peut-être de faire société. Pour le dire simplement en empruntant une image familière, les petits JE se sont multipliés, les grands NOUS se sont effacés laissant la place à une multitude de petits Nous ne pouvant se rassembler que lors d’événements exceptionnels, provisoires, éphémères et festifs.

Une société métissée

L’image d’une société d’individus et de petits JE caractérisant la France contemporaine n’est qu’un aspect de la réalité sociale, elle souligne une tendance montrant qu’on ne peut plus imaginer la société comme une totalité, un ensemble cohérent d’organisation autour des rapports de classes, du système des institutions et de l’emprise de modèles culturels. Cette unité s’est fissurée et se défait. La pluralité et l’hétérogénéité des individus et des groupes brouillent les frontières et les anciens repères. Il suffit d’évoquer deux aspects de la société française des années 2010, celui lié à l’immigration et celui lié à la multiplication des groupes sociaux, pour mesurer la complexité d’une société métissée.

L’institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) offre un portrait régulier de la population française métropolitaine, soit un ensemble de plus de 62 millions d’individus dont 5,3 millions d’immigrés et 6,5 millions de descendants directs de l’immigration (deuxième génération). Si l’on cumule ces deux derniers chiffres, c’est près de 12 millions de personnes d’origine étrangère représentant 20% de la population qui sont établis en France. L’INSEE précise que parmi eux, 5 millions sont originaires d’Europe, près de 4 millions d’origine maghrébine, un million d’Afrique sub-saharienne, 400 000 d’origine turque, 700 000 originaires d’autres pays d’Asie et 700 000 du reste du monde. D’autre part, 40% des nouveaux nés en France ont au moins un grand-parent né à l’étranger. Les travaux sur l’immigration se sont multipliés. De nombreux champs de la sociologie et de la géographie, autour de l’urbain, de l’école, de l’emploi, de la vie politique ou des religions, croisent ces approches pour mesurer l’impact de cette présence dans la société (Réa et Triper, 2002). Au plan géographique, les études sur la France des cités, des banlieues et des grands ensembles construits dans les années 1950-1960 montrent comment ils sont devenus des symboles de la relégation sociale et de la concentration des minorités ethniques. Des périphéries parisiennes, à Marseille, en passant par Toulouse, Bordeaux, Lille ou Rouen, les recherches soulignent la difficulté des politiques publiques à favoriser l’intégration (Donzelot, 2013). L’Agence pour l’éducation par le sport (Apels) tente à partir de multiples dispositifs de favoriser cette intégration, mais c’est bien insuffisant car ces quartiers populaires comptent 60 000 décrocheurs scolaires chaque année et entre 400 000 et 600 000 jeunes sans emplois.

Les disparités sociales ne se limitent pas aux populations issues de l’immigration et à leur répartition géographique. La diversité des groupes sociaux et de la stratification sociale s’est aussi accentuée. La division de la société en classes sociales qui a longtemps été un moyen simplifié de décrire la société et ses divisions s’est brouillée, les clivages se sont multipliés. De nouvelles approches sont nécessaires, elles sont multiples pour analyser les divisions économiques. Ainsi, certains distinguent schématiquement quatre ensembles pour mesurer les positions des individus inscrits dans une compétition économique par rapport au travail (Dubet, Martuccelli, 1998). Celui des « compétitifs » regroupant les salariés travaillant dans les entreprises des secteurs hautement productifs ; celui des « protégés », membres de la fonction publique, mais aussi d’autres placés dans le secteur non marchand ; celui des « précaires » correspondant aux travailleurs qui ne sont pas à l’abri des variables d’ajustement économiques ; celui des « exclus » dont la situation d’emploi est changeante entre le chômage et les activités précaires. Ces groupes ne forment pas véritablement des classes sociales car ils n’ont pas de modes de vie et de conscience d’appartenance homogènes. D’autres approches ne feraient que confirmer les divisions, et il est inutile de rappeler les disparités de revenus, de patrimoine et de capitaux culturels et relationnels pour confirmer que cette société d’individus est profondément métissée et inégalitaire. C’est pourtant cet ensemble disparate qui a été rassemblé dans une même effervescence au cours des deux semaines de juillet 2018.

Une société médiatisée

La société d’individus, métissée et inégalitaire, est aussi une société médiatisée. Aux médias directs comme le langage et l’écriture se sont ajoutés des dispositifs techniques comme la presse, la radio, le cinéma, la télévision et plus récemment internet. L’expression média de masse souligne qu’ils ont acquis une diffusion à grande échelle pour répondre à une demande d’information et de communication généralisée. Nous limiterons l’analyse à l’emprise de la télévision et des médias numériques, ces deux dispositifs façonnent plus que d’autres la société d’individus. Cette société n’est société que dans la mesure où elle possède la capacité de se présenter elle-même et les médias n’ont pas un simple rôle d’information car en exposant les événements qui rassemblent, et ici le Mondial 2018, ils les énoncent, les renforcent et les inventent en partie.

La télévision a pris une place considérable dans la vie courante et Jean Viard (2011) rappelle que chaque Français consacre plus de temps à regarder la télévision qu’à toute autre activité ; il estime à 100 000 heures le temps absorbé par la télévision au cours d’une vie et note que le journal de 20 heures est vu tous les soirs par les deux tiers des citoyens. Cette emprise télévisuelle suscite des débats contradictoires. Certains soulignent, comme Pierre Bourdieu (1997) qui le dit en filigrane, son aspect éphémère en notant qu’elle est un flux d’images et de discours consommés immédiatement par des publics aléatoires emportés par un flot continu de messages. Ces critiques supposent de manière implicite que le récepteur est souvent passif et que le faible capital culturel d’une majorité d’entre eux ne leur permet pas de résister aux médias. D’autres rappellent que cette massification télévisuelle n’est pas synonyme d’égalité et que la société de masse, comme la société de consommation de masse, engendre une série de distances et de distinctions ; en ce sens, la télévision ne crée pas seulement des identités collectives, elle forme aussi des identités médiatiques. Au-delà des débats qu’il conviendrait d’approfondir, il suffit de noter ici que la télévision est, comme le dit Dominique Wolton (1990), un objet « impensé » ou tout au moins un objet trop peu pensé, même si sa présence s’impose à tous. Dans la phase finale du Mondial, les multiples chaînes de télévisions françaises ont surdimensionné le phénomène en laissant au second plan d’autres informations nationales ou internationales. En diffusant des messages orientés, la télévision a projeté les images et les émotions qui leur sont liées et ainsi renforcé le sentiment d’une identité collective éphémère.

L’avènement d’internet dès les années 1990 ouvre une nouvelle étape qui démultiplie les sources d’information par des médias alternatifs tels les blogs et les réseaux sociaux. Ces méta-médias numériques se caractérisent par une inter-connectivité envoyant constamment des données qui enregistrent les activités, les déplacements et les préférences de chacun. L’usage intense du portable, véritable couteau suisse dans sa version smartphone, engendre un flot d’échanges et de commentaires et si certains dénoncent la bulle dans laquelle tendraient à s’enfermer les individus (Turkle, 2015), il est aussi un moyen de micro-négociations. Son utilisation est devenue un élément de l’existence sociale et participe dans les moments festifs à la construction identitaire, à la quête de se reconnaitre, de participer et de se rassembler dans un événement qui dépasse les simples relations quotidiennes (Casseli, 2010). On l’a noté, le processus d’individuation n’implique donc pas un isolement croissant, et les médias numériques favorisent l’émergence d’individus singuliers, contraints à se définir, à se situer et à s’organiser hors des cadres de la société traditionnelle. Dans le champ des cultures sportives la médiatisation de la société joue un rôle essentiel dans la création d’événements. Au-delà des médias de presse, de radio et surtout de télévision, internet et les smartphones contribuent à modifier la forme et le sens des liens entre les individus. Les façons de s’informer, de communiquer et de se regrouper lors d’événements sportifs, et plus encore du Mondial, se trouvent renforcées.

Si on ne peut pas réduire la société aux trois thèmes abordés ici car d’autres perspectives historiques, économiques, géographiques ou politiques sont nécessaires à la compréhension de sa complexité, ces trois entrées synthétiques sont cependant au centre des interprétations du Mondial 2018. Comment et pourquoi une société aussi divisée est-elle à la quête d’une deuxième étoile, d’une deuxième victoire cristallisant dans un temps court l’ensemble français ?

II. La quête des Étoiles : du doute à l’effervescence

Le Mondial, comme les Jeux olympiques, est un événement attendu devenu le premier spectacle du monde (Guillon, Grosjean et Ravenel, 2010). La Terre est ronde comme un ballon (Boniface, 2002) et les compétitions internationales médiatisées sont devenues des terrains d’affrontement codifiés et régulés entre les nations. Quand la mondialisation gomme les identités nationales, le sport et particulièrement le football devient un moyen d’exister sur la carte du monde, de déployer son drapeau, d’entonner son hymne national (Archambault, Beaud et Gasparini, 2016). Il permet au sein du village global qu’est devenue la planète de raviver la flamme nationale et le rayonnement de l’État.

Un besoin d’effervescence dans une société d’individus

Pour le Mondial 2018, tout commence par les épreuves de qualifications, nombre de pays y participent et certains parmi les favoris potentiels comme l’Italie sont éliminés. En France, les médias anticipent ce rendez-vous historique et questionnent, vingt ans après la première étoile de 1998 : les Bleus peuvent-ils rééditer l’exploit de leurs ainés ? Les Français restent sceptiques, comment cette équipe dont le grand public ne connait que quelques noms peut-elle se hisser à la hauteur des « Blacks, blancs, beurs » de 1998 ? Les désillusions des années 2000 sont encore fortes : élimination de la Coupe du monde 2002 et de l’Euro 2004, échec en finale 2006, tragédie en Afrique du sud autour des « grévistes » du bus de Knysna qui fait dire à la ministre des Sports le 23 juin, à la tribune de l’Assemblée nationale : « une équipe de France où les caïds immatures commandent des gamins apeurés ». Didier Deschamps est appelé pour tenter de réconcilier le pays avec son équipe, mais malgré un quart de finale au Mondial 2014 et une finale à l’Euro 2016, les Français restent distants et 53% d’entre eux déclarent au début juin 2018 qu’ils n’apprécient pas l’équipe de France.

En l’espace d’un mois, du premier match contre l’Australie le 16 juin à la finale du 15 juillet, trois temps vont renverser la tendance. Dans le premier temps, les Français n’y croient pas vraiment, 32 équipes sont en compétition, notamment les grandes équipes européennes et d’Amérique latine. La France se classe première du groupe C, mais le dernier match, assez stérile contre le Danemark déçoit (0-0), l’incertitude et le doute demeurent. Il faut attendre un deuxième temps, celui des éliminations directes, pour que les changements apparaissent. D’abord la huitième de finale contre l’Argentine le 2 juillet (4-3) qui réveille les souvenirs du France-Brésil de 1998 (et un et deux et trois) ; Kylian Mbappé, précoce avec ses 19 ans et véloce, y inscrit deux buts et reçoit les félicitations de Pelé, le joueur brésilien le plus titré ; il gagne la sympathie des Français en affirmant sa volonté de vaincre et d’offrir sa prime à une association d’enfants handicapés. Le match contre l’Uruguay le 6 juillet (2-0) confirme la cohésion d’une équipe dont les anonymes commencent à être reconnus. C’est la naissance d’un collectif qui dépasse l’addition des individualités. Débute alors le troisième temps, celui de l’enthousiasme, l’équipe l’emporte sur l’individuel ; les Français y croient, les taux d’audience battent des records le 10 juillet pour le derby France-Belgique (1-0) qui qualifie l’équipe pour la finale du 15 juillet contre la Croatie. Le doute a laissé place à l’assurance et le pays fait corps avec son équipe. Dans les fan-zones, les bars, les places de village, mais aussi les entreprises, les bureaux, les colonies de vacances, la liesse est à son comble et accompagne la victoire (4-2) : les drapeaux tricolores, les Marseillaises célèbrent l’union nationale et des centaines de milliers de supporters convergent vers les Champs Elysées et les places des grandes villes. La communion, la fête, la joie s’expriment dans les métropoles, les banlieues, les campagnes. Ce sentiment d’union nationale, de fraternité, le mot n’est pas trop fort, n’a jamais été aussi intense et favorise un étonnant processus d’identification communautaire.

L’équipe : le collectif l’emporte sur l’individu

Au-delà des victoires successives, c’est la construction et la représentation d’une équipe l’emportant sur les individus qui sont perçues par les Français. Si dans le Mondial 1998 l’expression « Blacks ; Blancs, Beurs » avait marqué les esprits, vingt ans après, le slogan n’est pas repris même si l’équipe est aussi diverse et métissée. Ce n’est plus le sujet, mais celui d’un groupe de jeunes, assez modestes, unis, solidaires et porteurs de valeurs à qui l’on rend hommage.

Cette équipe de 23 garçons est la plus jeune des équipes engagées dans les phases finales du Mondial. Presque tous sont nés en France à l’exception de deux d’entre eux (Umtiti né à Yaoundé et Mendanda né à Kinshasa). Ils viennent de Bondy, Roissy en Brie, Maubeuge, Marseille…, mais tous sont Français et les rares à double nationalité ont choisi l’équipe de France. C’est l’équipe la plus métissée du Mondial, 14 joueurs sont noirs, deux viennent du Maghreb et 7 sont blancs. Ils ont tous été formés dans les centres d’entraînement français, même si 14 d’entre eux jouent dans les grands clubs étrangers, en Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie et 9 seulement dans les clubs français.

Leur histoire est commentée par les médias soulignant le rôle des joueurs issus de l’immigration et les conditions sociales et familiales difficiles de leur début. Ces médias notent la jeunesse de Paul Pogba, né de parents guinéens divorcés et ses débuts entre les HLM de Roissy et Torcy ; repéré par le club du Havre à 14 ans, il se retrouve deux ans plus tard au Manchester United. Blaise Matudi a grandi aussi dans l’HLM de Fontenay-sous-Bois où ses parents fuyant la guerre civile en Angola se sont installés. Samuel Umtiti n’a que 2 ans lorsque sa famille quitte Yaoundé pour s’installer à Lyon où il sera vite repéré ; contacté pour jouer dans l’équipe du Cameroun, il décline l’offre et choisit l’équipe de France. D’autres comme Lucas Hernandez, le plus espagnol des joueurs français, a connu des moments difficiles : après l’abandon du père, la mère doit gérer seule les dettes et vivre un temps dans une chambre d’hôtel avec ses enfants. D’autres encore, qu’ils soient d’origine étrangère ou française comme Kylian Mbappé, Antoine Griezmann, Hugo Lloris ont connu des histoires plus simples et le soutien d’une famille unie. Il ne s’agit pas de décrire la situation des 23 joueurs, mais de montrer au-delà de leur diversité, comment chacun d’entre eux a adopté une charte de bonne conduite imposée par le sélectionneur Didier Deschamps pour effacer la décennie 2000 qui avait creusé un fossé entre les Bleus et l’opinion française.

Finies les coiffures excentriques, les attitudes provocatrices ; les nouvelles règles sont celles imposées par le sélectionneur : patriotisme, rigueur, respect et politesse…La page est tournée avec l’image des joueurs comme Franck Ribery, Nicolas Anelka où même Karim Benzema qui refusaient de chanter la Marseillaise, envisageant même de quitter l’équipe de France si on les forçait. La génération 2018 l’entonne désormais à chaque début de match et même devant le perron de l’Elysée où ils sont reçus après leur victoire. Le retour des valeurs, après une décennie de disette, réconcilie les Français avec une équipe qui joue le collectif, l’hymne à la République et renforce l’image d’unité nationale.

Dépasser les clivages sociaux et territoriaux pour une unité éphémère

Au coup de sifflet final consacrant la victoire tricolore, des centaines de milliers de Français chantent, dansent, klaxonnent et pavoisent dans les stades et les rues. Partout dans le pays la joie, la communion, les mêmes scènes de liesse sont visibles. La France n’avait pas connu depuis longtemps un bonheur collectif aussi intense, un tel sentiment d’union et de fraternité qui dépasse les clivages sociaux et territoriaux : les classes d’âge, les classes sociales se mêlent et ce sentiment est aussi fort dans les grandes villes que dans les petites villes des campagnes. Les oppositions entre une France métropolitaine et une France périphérique (Guilluy, 2014) disparaissent, les centres et les banlieues, les quartiers chics et les zones sensibles sont à l’unisson dans cette euphorie et ce sentiment de bien-être, une sorte de bonheur national brut (BNB) que les indices de produit national brut (PNB) sont incapables de prendre en compte ; invisible dans les statistiques, cet indice alternatif contredit de manière éphémère les indicateurs économiques traditionnels qui n’arrêtent pas de classer et d’opposer les groupes sociaux et territoriaux.

La liesse parisienne est retransmise en direct par les médias et se vit par procuration dans les foyers, ou directement sur les Champs Elysées, la place de l’Etoile ou le Champ-de-Mars. Même effervescence dans les grandes métropoles : à Bordeaux le stade Chaban-Delmas est trop petit pour accueillir les spectateurs qui, devant quatre écrans géants, exultent plus qu’à aucune victoire de l’équipe locale et quoi de mieux que la place de la Victoire pour fêter le titre de champion du monde. A Marseille, Lyon, Lille, mais aussi à Brest, Strasbourg, Toulon ou Bayonne les mêmes scènes se reproduisent. Dans certains lieux d’où sont originaires les joueurs, les scènes sont encore plus intenses : à Bondy la ville de Mpappé, à Roissy, Torcy ou Fontenay-sous-Bois où Matudi a vécu ; Pavard issu de Jeumont, une commune frontalière avec la Belgique de 10 000 habitants, a même droit à un hymne en son honneur : « Il est de nulle part, une frappe de bastard, Benjamin Pavard ! ». On pourrait égrener tous les lieux où les joueurs ont laissé une trace et une empreinte.

L’enthousiasme ne se limite pas à la France métropolitaine mais se diffuse dans les DOM-T0M, ces confettis de la République, en Guyane, Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie et Nouvelle Calédonie. Il est visible en Amérique du Nord, au Canada et à Montréal d’abord, mais aussi dans les petites francophonies des villes hors Québec, aux États-Unis, en Louisiane et dans les groupes français de Californie ou de New York. Peut-être encore plus fort dans les villes africaines de l’ancien empire colonial, de Ouagadougou en passant par Cotonou ou Brazzaville et notamment dans les pays d’où les joueurs d’origine africaine sont issus.

En contrepoint avec l’euphorie et la liesse générale, seul l’hebdomadaire d’opposition Valeurs actuelles du 19 juillet consacre quatre pages aux exactions, aux violences et aux dérives ayant conduit 300 gardes à vues suite aux pillages, aux affrontements avec la police et aux incendies de voitures en soulignant que le Ministère de l’Intérieur a minimisé ces faits. Mais ces éléments restent presque exceptionnels en comparaison avec d’autres moments d’effervescence nationale et les banlieues ont surtout fusionné avec le reste du pays. Cette unité éphémère a été, en France, dans une société laïcisée, renforcée par la place prise les cultures sportives.

III. Au delà du Mondial les cultures sportives sont des révélateurs sociaux

Le football lors d’un Mondial est susceptible de renforcer l’appartenance nationale au-delà des clivages sociaux et territoriaux, car il met en œuvre des processus d’agrégation qui constituent un ressort de la cohésion sociale (Dietschy, 2011). S’il convient de replacer l’effervescence sportive du Mondial dans un besoin de faire corps dans une société d’individus, ce moment ne s’explique que par la place qu’a prise le sport dans la France des années 2000 où il est devenu un révélateur et un régulateur de rapports sociaux et spatiaux posant alors la question des interprétations qu’il convient de lui donner.

Le besoin de faire corps dans une société d’individus

Au centre du processus d’agrégation lié au Mondial se trouve une effervescence ritualisée, constituée en temps forts de la vie collective dans laquelle la société se reconnait comme unité d’action, de sentiments, de traits d’union. Cette mise en scène de l’effervescence peut être considérée comme une réponse à la dissolution des différences dans laquelle se dégradent les identités collectives. L’uniformisation des modes de vie, l’effacement des particularismes locaux, voire nationaux, se sont traduits par un recul des sociabilités traditionnelles. C’est sur ces vestiges que s’établit depuis un siècle et se renforce constamment une sociabilité sportive. Cette prise de possession a été favorisée par le dépérissement d’autres formes de sociabilité : sociabilité religieuse avec la désaffection des lieux de cultes et des pratiques du calendrier religieux ; sociabilité civique avec le caractère suranné des moments d’effervescence patriotique et la routinisation de la participation politique. C’est sur l’affaiblissement relatif des passions religieuses et politiques que se sont progressivement édifiées les passions sportives.

La finale du Mondial est une fête, tout y exprime des émotions qui dans d’autres circonstances paraitraient incongrues ; chants, cris, applaudissements sont autant d’extériorisation d’émotions collectives. On peut y voir la fonction cathartique de toute fête, exutoire des pulsions, des tensions et des frustrations quotidiennes. Un défoulement dans un monde à l’envers où les interdits intériorisés réglant les comportements ordinaires deviennent normes collectives. La finale mondialisée favorise une jouissance collective, une communion cérémonielle où l’extériorisation des émotions permet l’expérience de l’unité, de la connexion avec une stratégie d’occupation des lieux publics, rues, places des villes et des villages. La notion d’espace public peut être mobilisée dans les deux sens qu’on lui donne généralement, celui d’Habermas (1978) qui, utilisé au singulier par les spécialistes de la communication, désigne l’espace des débats et du parler-ensemble, et celui des aménageurs qui, utilisé au pluriel, se rapporte aux sites concrets évoquant un ensemble de lieux où les coprésences entre personnes peuvent s’organiser. Entre ces deux acceptions, des liens existent comme le note Isaac Jacob (1995) en soulignant qu’on ne peut pas dissocier espace de circulation et espace de communication.

La communauté nationale n’existe que par les manifestations extérieures montrant à ses membres qu’ils sont à l’unisson, vivant la même chose, participant aux mêmes émotions et sentiments en constituant une unité collective. On peut évoquer Durkheim qui, dans son ouvrage sur les formes élémentaires de la vie religieuse, note que « c’est en poussant un même cri, en prononçant une même parole, en exécutant un même geste concernant un même objet qu’ils (les individus) se mettent et se sentent d’accord ». On peut aussi rappeler que dans l’étymologie du mot religion deux sens se complètent, celui de relier les individus et celui de relire leur histoire. Le Mondial participe donc du phénomène religieux, mais le sport, et ici le Mondial de football, ne doit pas être assimilé à une religion établie. Le Mondial ne participe qu’à une dramaturgie moderne en valorisant ses épopées, ses héros et ses rites. Il est une réponse à la recherche de cérémonies fusionnelles compensant les divisions, les conflits et l’individuation croissante de nos sociétés. Pour un temps furtif, un monde idéel de représentations se mêle au monde réel des lieux et de l’organisation sociale, économique, politique et idéologique des compétitions. La dramaturgie ritualisée, la gouvernance mondiale et l’impact médiatique se conjuguent dans l’attente d’une victoire magnifiant un désir de faire société. Mais comme tout mythe, ces événements méritent d’être déconstruits. Non pas pour nier les effets positifs et l’efficacité symbolique dont ils sont porteurs, mais pour mettre à jour leur caractère précaire, fugace et momentané.

Si dans ces quelques jours d’effervescence nationale où l’unité autour de l’équipe de France prend une dimension éthique, toute critique apparaît comme une atteinte à cette unité et peut être assimilée à une critique de la patrie, les divisions de la société reprennent vite leurs droits. En témoignent l’affaire Benalla, cet adjoint au chef de cabinet du président de la République qui accompagne l’équipe victorieuse à son retour sur les Champs Elysées et qui se voit dénoncé par les médias pour des faits de violence du premier mai de la même année : fini le temps de l’unité sacrée, les titres des journaux n’évoquent plus qu’une « affaire d’État » et les partis d’opposition se retrouvent pour une motion de censure contre le gouvernement. Dans un autre registre, le journal Libération qui a salué avec emphase la victoire du 15 juillet titre en première page dans son numéro du 28 juillet : « Foot, on ne veut pas voir que le racisme existe vraiment » ; Lilian Thuram, un des joueurs victorieux du Mondial 1998 note que malgré le sentiment de cohésion nationale qui a accompagné les Bleus durant le Mondial, les commentaires racistes et essentialistes, en France et à l’étranger, se sont multipliés après leur sacre et la xénophobie sévit toujours, jusque sur les pelouses des championnats amateurs.

Au plan national, la société d’individus, métissée et médiatisée tourne vite la page du Mondial pour en ouvrir d’autres. Ce changement ne doit pas occulter la capacité de révélateur des identités contemporaines du sport car les sociabilités sportives, sous des formes diverses, sont toujours à l’œuvre et jouent un rôle de régulateur des rapports sociaux et spatiaux.

Le sport révélateur des identités contemporaines

Le Mondial victorieux a été pour la nation une occasion exceptionnelle et furtive de liesse populaire, mais d’autres occasions multiples de sociabilités sportives et de fêtes s’égrènent chaque semaine dans tous les sports collectifs et en tous lieux. Le calendrier des manifestations locales, régionales et nationales rappelle, à des degrés divers, la capacité du sport à réunir et rassembler. Le Mondial de football n’est que l’épure momentanée d’un phénomène qui questionne le rôle qu’a pris le sport dans la société contemporaine. Sous ce terme générique, il convient, à minima, de distinguer les sports de compétition et les pratiques de loisirs. Les premiers sont fondés sur la liaison de quatre éléments (Parlebas, 1999), la motricité, les règles, l’institution et la compétition alors que les sports de loisirs ne sont concernés que par deux ou trois de ces éléments.

En simplifiant la réalité, une première approche permet de distinguer les deux types de sportifs qui sont engagés dans des activités réelles, les sportifs au sens strict et les ludo-sportifs. Les sportifs au sens strict sont licenciés dans des institutions dont ils suivent les règles de compétition et utilisent les équipements et les espaces normés pour leurs pratiques. Plus de 120 fédérations sportives régulent un ensemble estimé à plus de 14 millions de licenciés en France. A côté de ces sportifs licenciés, les ludo-sportifs ne sont pas nécessairement affiliés à des institutions et opèrent, souvent de façon autorégulée, dans des espaces publics ou de nature en utilisant des habits et parfois des engins sportifs. Ces deux types de pratiquants s’inscrivent dans des cultures sportives en perpétuelle évolution, mais la progression des ludo-sportifs ne signifie pas un rejet de la culture sportive stricte comme l’affirme Alain Loret (2005) car les loisirs sportifs n’auraient pas leur visibilité physique et leur capacité classificatoire sans la gestuelle fournie par les sports de compétitions. L’imaginaire des pratiques se nourrit des exploits de la compétition et de leur médiation en favorisant la complexification d’un ensemble d’interactions qui fait système.

Si le sport en général, et ici le football, est devenu un moyen de rassembler c’est parce que sous ses formes et pratiques diverses, il est un ferment d’émotions collectives, d’invention et de dépassement de soi (Bromberger, 1998). Au-delà des grands événements sportifs, les cultures sportives sont devenues des organisateurs sociaux et spatiaux structurant la société. Dans les aires centrales des grandes villes, dans les banlieues organisées, dans les périphéries urbaines et dans les espaces de nature, le sport impose sa marque et s’affiche comme un révélateur des spatialités contemporaines (Augustin, 2007). Les milliers d’équipements édifiés dans les villes et leurs zones d’influence tissent un véritable maillage en participant à leur fonction culturelle, leur expression et leur représentation L’appropriation des espaces publics s’intensifie, que ce soit pour les courses organisées comme les marathons urbains de Paris, Marseille, Lyon ou Bordeaux, ou par les pratiques banales du jogging, du patinage de rue ou de la bicyclette ; ces pratiques sont favorisées par les firmes mondiales qui déversent leurs produits (chaussures, vêtements, bikes, rollers, skates…) dans les espaces les plus diversifiés.

En milieu naturel, les références se multiplient autour des activités sportives et les sites, les itinéraires et les espaces de pratiques définis par leurs caractéristiques physiques, hydrographiques ou climatiques transforment l’image des lieux et favorisent une appropriation culturelle et sociale. Ces appropriations bénéficient d’une triple valorisation par les aménagements offrant des pratiques selon les niveaux, par l’amélioration des accès grâce aux routes et aux balisages et par la promotion des lieux par les réseaux de pratiquants et les médias (revues spécialisées, topo guide, films…). Une cartographie nationale des lieux, sites et itinéraires sportifs se constitue avec ses répertoires, ses inventaires et ses classements. La nature n’est plus un décor, elle devient partenaire et support d’activités multiples ; les lieux naturels les plus variés et les plus inaccessibles sont désormais utilisés, qu’ils se situent en bordure d’océan de mer ou de lac (voile, planche, surf…), dans leur profondeurs (plongée sous-marine) ou dans leur traversée (croisière et course croisière), sur les pentes des montagne (alpinisme, escalade, ski), dans les gorges des rivières (canyoning, canoë, kayak), dans les airs (planeur, parapente, deltaplane) ou dans des sites souterrains (spéléologie). La conquête sportive de tous les espaces de nature est engagée.

On assiste donc à une double dynamique (Haumont, 1998) : celle des clubs, des compétitions de plus en plus soutenus par les entreprises mondiales de communication qui favorisent un processus emblématique d’identification communautaire autour des équipes professionnelles et de leurs résultats médiatiques ; celle de l’auto régulation où les pratiques individuelles organisées par les modes de vie se multiplient et se diversifient. Dans les deux cas, ces pratiques participent à des médiations où les groupes produisent des pratiques identitaires et définissent souvent des rapports d’altérité renforçant la cohésion sociale. Cette notion de médiation prend en compte nombre de transformations et par exemple l’accélération des mobilités urbaines remettant en cause les rapports traditionnels du citadin à la ville. Face à la question des identités contemporaines et à la tendance à être de plusieurs lieux et milieux à la fois, on peut considérer avec Guy DiMéo (2005) que les territoires sportifs, par leur capacité à ménager une médiation particulièrement fluide, éminemment sociale entre l’individu et les espaces, jouent un rôle essentiel de régulateur.

En s’imposant comme un moyen d’identité individuelle ou collective et en se substituant aux grands desseins qui font défaut à nos sociétés, le sport devient un élément-clé des constitutions et des médiations sociales et territoriales. Cette réappropriation, notamment pour les activités ludo-sportives s’inscrit dans une nouvelle représentation de la société, de ses espaces et de ses usages. On peut parler des territoires sportifs qui nous habitent autant que des territoires sportifs que nous habitons, et cette emprise pose à terme la question des significations diverses qui sont attribuées au sport.

Les cultures sportives et la mise en ordre de la société

Le sport a conquis la France et occupe le terrain médiatique. Il est devenu une nouvelle occasion d’affrontement entre les nations, un substitut à la guerre, mais il est aussi un ferment d’émotions collectives, d’inventions et de dépassement de soi. Ces fonctions multiples ont favorisé des interprétations à la fois opposées et complémentaires, et quatre d’entre elles méritent d’être rappelées.

La première est celle de la démocratisation qui, comme dans le champ scolaire, est un thème obligé ; ses adeptes revendiquent le sport pour tous et proposent les moyens de sa propagation ; le sport est présenté comme une avancée vers l’égalité sociale et l’accession du plus grand nombre aux pratiques perçues comme un enjeu du développement, il n’est plus l’apanage d’un pays ou d’une caste, il est démocratique, international et tend à l’universalité. En opposition à ce courant qui participe au discours de célébration, celui du sport-capitaliste le présente comme un appareil idéologique d’État fonctionnant dans tous les systèmes politiques ; pour Jean-Marie Brohm (1992), il est un opium du peuple, un véritable poison capable d’utiliser toutes les dérives nationalistes et toutes sortes de délinquances liées au dopage ou à la corruption. Pour d’autres comme Norbert Elias (1994), au contraire, il participe au processus de civilisation en instaurant un contrôle progressif de la violence, en limitant les affrontements et en interdisant la mise en jeu de la vie ; il est un élément essentiel dans l’histoire des codifications de la violence, des transformations des mentalités et des modes d’exercice du pouvoir. Pour d’autres encore qui s’appuient sur les travaux de Pierre Bourdieu, il favorise les compétitions entre les fractions de classe en valorisant les groupes dominants. ; chaque acteur social s’inscrit dans le champ des pratiques organisées en fonction d’un rapport au corps qui est déterminé par la position sociale.

Chacune de ces interprétations lève le voile sur une des fonctions ou des dérives que le sport joue dans un village global où les nations s’affrontent, et dans une société d’individus soumis au culte de la forme et de la performance. Mais en empruntant à la culture, aux religions et à la politique, le sport participe et contribue selon Pierre Parlebas (1999) à une nouvelle mise en ordre de la société par une quadruple régulation des lieux, des temps, des liens et des liants. Les lieux sportifs ont permis le passage des jeux aux sports en utilisant, disciplinant et réaménageant des espaces quotidiens de la ville ou de la nature et en proposant des sites d’activités multiples. Les calendriers des entraînements et des manifestations rythment de plus en plus les temps sociaux selon des rituels réglés minutieusement qui jugulent les débordements. Les liens entre les joueurs, régis par des règles et des codes, favorisent une sociabilité sportive et les instruments et accessoires nécessaires introduisent des liants entre les participants en parachevant la socialisation des lieux. La société toute entière est prise dans ce jeu : ni tout à fait simulacres, ni tout à fait guerres, les luttes sportives sont devenues des rituels modernes où l’ordre social se donne à voir et se reproduit en paraissant se dissoudre.

Dans une société française diversifiée et inégalitaire où les chercheurs opposent régulièrement les segments gagnants à toutes sortes de périphéries en difficulté, le Mondial 2018, dans ses phases terminales, a suscité un enthousiasme généralisé qui a surpris par son ampleur et sa capacité à réunir les groupes les plus divers. Ce moment festif d’union et d’effervescence nationale a été amplifié par une emphase médiatique reliée par les réseaux sociaux bien plus qu’aucune autre manifestation. La construction et la représentation d’une équipe de France où un groupe de jeunes joueurs présentés unis et solidaires, porteurs de valeurs attendues, ordre, discipline, respect, a ravivé l’enthousiasme national et renforcé le processus d’agrégation. En se constituant en symbole provisoire de la nation, cette équipe a montré sa capacité à exacerber les réactions émotionnelles d’un pays en proie aux doutes de tous ordres, culturels, sociaux et politiques.

Ce moment furtif de cohésion sociale illustre bien l’évolution des liens sociaux qui sont devenus plus faibles, plus flexibles, plus malléables et plus aléatoires. On peut reprendre ici le concept de société liquide introduit par le sociologue Bauman (2006) pour expliquer l’affaiblissement des institutions, le liquide illustrant un état où les institutions ont perdu de leur consistance et ne servent plus vraiment de références aux individus. On peut aussi évoquer les travaux de Goffman (2000) qui explique comment les rituels d’interactions s’inscrivent dans une mise en scène permanente et changeante de la société où les individus, à l’écoute des médias, sont susceptibles de jouer des rôles, d’incorporer des signes et de créer des moments forts d’urbanité. On peut enfin rappeler que, dans ce jeu, les cultures sportives ont pris une place nouvelle dans la société. À des échelles différentes s’organisent tout au long de l’année des manifestations locales et régionales de sports collectifs soulignant le rôle joué par le sport dans une société d’individus. À cela s’ajoutent les pratiques de sports de loisir rassemblant en continu individus et petits groupes dans un désir d’invention et de dépassement de soi. Les deux types de pratiques s’opposent mais aussi se complètent dans des sociabilités multiples et le sport dans ses composantes diverses devient un révélateur des identités contemporaines qui dans le cas du Mondial sont susceptibles de s’agglomérer. Il ne s’agit pas de favoriser un discours de célébration car les dérives et les excès dans les sports de compétition et aussi parfois dans les sports de loisirs sont connus et largement médiatisés, mais de souligner comment, au-delà des écrits journalistiques qui ne se limitent souvent qu’aux résultats des épreuves, les sciences sociales (Pociello, 1999) doivent poursuivre leurs analyses du système complexe (Darbon, 2014) que représente le sport car celui-ci s’impose comme un objet d’étude pluriel permettant de lire et comprendre la société.

Jean-Pierre Augustin

Université Bordeaux-Montaigne
UMR Passages du CNRS

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