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Rencontre des cultures et construction des identités

Depuis leur création en 1984, les Cahiers de sociologie économique et culturelle ont accueilli de très nombreuses contributions à la connaissance des processus migratoires, de la rencontre des cultures, de la construction des identités individuelles ou collectives dans des contextes interculturels, de la xénophobie, du racisme et des discriminations1. La plupart de ces analyses conservent tout leur intérêt dans le contexte actuel et méritent d’être remis à la disposition des lecteurs. Dans un premier temps, nous avons choisi de republier 3 articles et un compte rendu d’ouvrage ; leurs auteur.e.s ont réalisé des enquêtes approfondies auprès d’échantillons restreints de personnes que leur histoire personnelle ou familiale a placées au carrefour de plusieurs cultures et de modèles identificatoires, et se sont efforcé.e.s de restituer le sens des stratégies et du travail que ces acteurs déploient au quotidien pour trouver des articulations et s’inventer des identités.

Saadia Elhariri (2002) et Marnia Belhadj (compte rendu, 2007) ont décrit les négociations, la recherche de compromis, les ruses, le donnant-donnant, qui ont permis à des jeunes femmes originaires du Maghreb de conquérir leur autonomie sans pour autant prendre le risque d’une rupture avec le milieu familial et avec sa culture. Ces compromis sont rendus possibles par une utilisation consciente et délibérée du « principe de la coupure », énoncé par Roger Bastide, entre des espaces, public et privé, entre des temps (la semaine et le week-end) et d’une certaine manière entre des identités. Ces contributions montrent également le rôle crucial de la dimension relationnelle, en particulier de la qualité des interactions mères-filles, dans la construction de l’autonomie.

Des phénomènes analogues sont présentés dans le second de deux articles qu’Erick Gauthier (2000) a consacrés aux jeunes hmong, d’origine laotienne, vivant en France. Ceux-ci, selon l’auteur, apportent au groupe le prestige social acquis grâce à leur position dans le monde professionnel pour se faire reconnaître par les « anciens » de la communauté, et réciproquement, rachètent leur « trahison » sociale et culturelle par une participation active à la mise en scène de la culture d’origine et à l’organisation de fêtes « traditionnelles ». Les jeunes hmong parviennent ainsi, eux aussi, à se prémunir des coûts et de la souffrance de la construction de leur identité en situation interculturelle en recourant à une série de compartimentages, de délimitations dans l’espace comme dans le temps.

Franck Sanselme (2002), dans un article où il rend compte d’une enquête auprès d’un échantillon d’immigrés de différentes origines, installés dans des zones rurales de la Bretagne, a fait apparaître une autre dimension de la construction de l’identité personnelle en situation « interculturelle ». Selon lui, la construction de soi chez ces migrants doit être comprise en relation avec un travail critique, avec un « recadrage critique » de la société d’accueil et de ses modèles culturels, travail critique qui correspond souvent à une forme ou une autre de déception par rapport aux attentes initiales.

A la lecture de ces études de cas, on comprend mieux combien la construction des identités peut être un processus dynamique, complexe, contradictoire, diversifié, conduit dans un rapport souvent paradoxal aux diverses cultures (celle de la société d’origine, celle ou celles de la société dite d’accueil) auxquelles se trouvent exposés ou confrontés les acteurs, à distance des efforts déployés par divers « entrepreneurs identitaires » pour introduire des césures nettes et si possible définitives entre le « nous » et le « eux ».

1 A signaler notamment les numéros 52 (décembre 2011) et 53-54 (2012) des Cahiers, et pour les articles plus anciens, l’index thématique élaboré par Albert Nicollet en 2004, et réactualisé en 2009 (« 25 ans de publications sur les migrations et les relations interculturelles », Cahiers n° 49, juin 2010, pp.83-105.

Albert Gueissaz Directeur de publication des Cahiers

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Les jeunes face à leur avenir

Nous avons choisi de republier sous ce titre trois textes qui apportent des éclairages divers sur une catégorie sociale par définition tournée vers le futur, la jeunesse. Avec différentes échelles d’observation, les auteurs posent une même question, celle des institutions, des cultures, des valeurs, des représentations qui guident -ou contraignent- les choix des jeunes, leurs attitudes, au présent et face à leur avenir.

Dans une vaste enquête menée dans des pays européens : France, Espagne, Grande-Bretagne, Danemark, Cécile Van de Velde compare les modes d’accès à l’âge adulte. Aux difficultés qu’éprouvent les jeunes dans l’insertion sur le marché du travail, clé de l’émancipation, les politiques publiques apportent des réponses sensiblement différentes selon les pays. L’auteure en résume les logiques culturelle, sociale, économique dans quatre « modèles » nationaux qui sont autant de formes que prend le parcours menant à la vie adulte.

A une échelle beaucoup plus resserrée, celle des quartiers, le deuxième article cible les jeunes des milieux populaires en France, pour partie issus de l’immigration. Se fondant sur de solides enquêtes de terrain, Eric Marlière décrit les rapports souvent conflictuels qu’entretiennent les jeunes des « cités » avec les agents des institutions qui les encadrent localement, policiers, travailleurs sociaux, animateurs. Il montre comment la marginalisation subie par ces jeunes, leur « expérience de l’injustice », les conduisent à développer une « culture de la rue », mêlant résistance, voire déviance, et une représentation « cynique » de la société.

Enfin, dans un article publié dans les Cahiers en 1993, Claude Tapia s’intéresse quant à lui aux étudiants. Il questionne les relations entre leurs « valeurs idéologiques » (relatives par exemple au pouvoir, à la compétition) et leurs attitudes à l’égard du travail. Les étudiants sont répartis pour l’enquête selon certaines filières universitaires (droit-économie-gestion, médecine, sciences humaines, etc.). L’auteur observe une nette corrélation entre valeurs et ambition professionnelle, et s’interroge notamment sur un possible « effet filière ». Chacune d’entre elles constitue en effet le vecteur de valeurs et d’attitudes particulières vis-à-vis du travail. Outre son objet, resté jusqu’à présent peu exploré, du moins sous cet angle, l’enquête vaut aussi pour sa méthodologie originale. L’auteur a procédé à un découpage analytique des « tendances idéologiques » et des attitudes concernant le travail. Quelque trois décennies plus tard, cet article nous invite à reconsidérer la question de l’ambition professionnelle des jeunes à la lumière des transformations profondes qu’ont connues tant la population étudiante, plus diverse avec la massification de l’enseignement supérieur, que le travail dont l’accès et les conditions d’exercice sont devenus plus difficiles.

Thierry Dezalay – Sociologue