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LA KABYLIE : DON, RÉCIPROCITÉ ET RÉSILIENCE SYSTÉMIQUE. LE RENOUVELLEMENT DES PRATIQUES

Mohamed-Amokrane ZORELI

Enseignant-chercheur en sciences économiques
Faculté SECSG de l’université de Bejaia Tizi-Ouzou Algérie
Zoreli.univbejaia@gmail.com

INTRODUCTION

Avec seulement près de deux décennies d’existence théorique, l’économie solidaire est en voie d’être perçue, dans les pays développés, comme une « alternative à la société salariale » [Frère 2009 : 31] qui, dans chaque contexte et durant toutes les périodes de son existence, commence par promettre des eldorados et finit par réaliser « des situations concrètes de drames sociaux et environnementaux » [Rouillé d’Orfeuil 2004 : 113].

La tentative de transfert du modèle de l’État-nation par la France vers ses « ex-colonies, sans processus de co-construction des règles, faisant abstraction du contexte au sein duquel il a été construit » [Baron 2007 : 338], a échoué, laissant la place à un processus d’hybridation [Le Roy 1996 : 91-97] d’institutions calquées sur le modèle français et de coutumes locales très pratiquées mais officiellement déclassées.

Dans le contexte de l’Afrique francophone, « l’utilisation récente et encore balbutiante de la notion d’économie solidaire » [Fraise et al. 2007 : 246] est loin de signifier que cette économie y soit, en tant que pratique, inexistante. Si son « espace d’autonomie est restreint, soit par la prédominance de solidarités familiales et communautaires plus hiérarchiques, soit par la situation politique dans laquelle l’autonomisation de la société civile vis-à-vis des pouvoirs publics reste embryonnaire » (ibid.), ceci ne signifie pas une insuffisante maturation de l’économie solidaire dans les pays du Sud, comme le font croire les approches universalistes. Au contraire, dans le cas de la Kabylie par exemple, il faut tenir compte des solidarités familiales qui ont depuis toujours cimenté les liens sociaux et alimenté les différents capitaux, et des sursauts d’honneur de la société pour réussir par elle-même des projets mieux que ne le feraient les pouvoirs publics et, dans quelques cas, malgré eux. En ce sens, une économie solidaire particulière est le meilleur point de départ pour le lancement de projets d’une autre économie en Kabylie. Ceci d’autant plus qu’en Algérie, les stratégies de développement appliquées jusqu’ici, basées sur la transposition de modèles, ont toutes concouru à l’aggravation de la crise socio-économique et identitaire, créant par la même au niveau du subconscient collectif la haine de soi au sens de Fanon [1952].

La diversité des pratiques de l’économie solidaire observées dans le monde montre que toute tentative d’homogénéisation conceptuelle ou méthodologique est inféconde. Ceci ne doit pas faire comprendre que nous plaidons pour que nous, gens du Sud, ayons à renvoyer à l’expéditeur, gens du Nord, son colis d’universaux ; à notre avis, une meilleure formulation au plan méthodologique serait que les « universaux ne sont pas invariants et s’actualisent différemment selon l’épaisseur historique et culturelle dans laquelle ils s’inscrivent(…), et que l’accès à des universaux est médiatisé par un mode de connaissance historiquement situé » [Carvalho & Dzimira 2000 : 55]. Qui plus est, dans les ex-colonies françaises, l’économie solidaire « ne suit pas un mouvement parallèle à celui de l’économie sociale et solidaire en France. [D’où l’importance d’aller] au-delà des définitions juridico-institutionnelles proposées dont la neutralité et le caractère figé » [Baron 2007 : 331] font qu’elles y reflètent peu les pratiques concrètes.

Ce travail, par conséquent, s’inscrit dans une préoccupation de recherche : celle de construire, par et pour le contexte de la Kabylie, un pont porteur de valeurs ajoutées entre la théorie de la pratique de l’économie solidaire à élaborer et les pratiques de cette théorie à comprendre et à consolider [Zoreli 2010]. Plus précisément, en faisant nôtre le postulat que « du point de vue pratique (…), le don constitue une dimension fondamentale de l’économie solidaire » [Carvalho & Dzimira, 2000], nous proposons de présenter une pratique de l’économie solidaire spécifique au contexte sociohistorique de la Kabylie [Zoreli 2004], construite selon le principe de résilience territoriale au sens de Girardot [2013], c’est-à-dire par des mutations territoriales douces vers des formes socio-productives plus solidaires et moins égoïstes, plus globales et moins économicistes, en revitalisant les invariants culturels vitaux et en intériorisant, suite à des chocs externes, des éléments substantiels universaux. Pour ce faire, nous allons d’abord revisiter la Kabylie de la période coloniale pour restituer les activités solidaires qui s’y pratiquaient, telles qu’elles ont été décrites par les analystes et témoins de cette période. Nous exposerons ensuite trois cas distincts d’innovation sociale par l’économie solidaire dans la Kabylie actuelle, chacun illustrant une dimension analytique de l’économie solidaire en tant que concept : un cas de restauration d’un patrimoine architectural, une expérience de développement durable et un cas d’organisation de la société civile pour l’animation de l’espace public par la médiation, la communication et la revendication politique. Nous dégagerons enfin de ces études de cas les éléments moteurs d’un développement de ce territoire grâce à des innovations et à des transformations sociales et solidaires.

LA PÉRIODE COLONIALE

Tous les analystes qui se sont penchés sur la société kabyle durant la période coloniale l’ont décrite solidaire et chargée d’humanisme par la solidarité sociale et intergénérationnelle chère à Leroux [1845] : « S’entraidant sans distinction de villages » à l’extérieur de leur région, à l’intérieur des villages, c’est « le collectivisme porté jusqu’à l’extrême » [Masqueray 2010 : 30-31] qui est pratiqué par ces montagnards qui apprécient « comme il convient l’avantage d’être unis (…), le bonheur d’avoir des voisins qui rendent service, aident, secourent, compatissent » [Feraoun 2011 : 124-125]. Les règles tacites obligeant les parties « contractantes à partager la bonne et la mauvaise fortune » [Daumas 2010 : 59] traduisaient des principes partagés par toutes les structures sociopolitiques de cette société qui, ainsi, « imposait à chacun sa solidarité, [en faisant] une des populations les plus humaines en ce monde » [Camus 2011 : 60 et 74]. Dans ce qui suit, nous allons présenter, en nous référant principalement à des écrits anciens et secondairement à des témoins oculaires interrogés, les principaux mécanismes de solidarité construits dans la Kabylie ancienne, grâce auxquels la société a réussi à établir un état équilibre où, en dépit de l’absence d’un Etat régulateur, la mendicité était inconnue1.

Les rites d’égalité et de fraternité

Thimechret et thahmamth sont deux formes rituelles permettant la réaffirmation de la sacralité des principes d’égalité et de fraternité au niveau des villages de la Kabylie ancienne dans l’affrontement de la destinée commune. Thimechret, qui signifie la saignée, est un rituel qui s’organise par les thijmuyaâ2 des villages de Kabylie durant le début de harthadhem (période des labours) depuis la haute antiquité. Elle consiste à égorger des moutons ou des bœufs, le nombre varie d’un village à un autre selon le nombre d’habitants, et à répartir la viande sur tous les villageois d’une façon égalitaire. Concrètement, on commence par la programmation de l’événement et la détermination de la cotisation que chaque foyer doit donner pour l’occasion. Ensuite, on diffuse l’information de sorte que même les villageois qui sont hors du village, momentanément ou durablement, soient touchés. Enfin, après la collecte des cotisations, on procède à l’achat des bœufs puis à l’organisation effective de la cérémonie à la date prévue.

On veille scrupuleusement à ce que, dans le processus de réalisation, chaque maison contribue selon ses capacités (force de travail et/ou organisation et/ou argent). Sont exemptes de cette contribution les familles qui n’ont ni ressources suffisantes ni membres mâles en âge de travailler. Dans le processus de répartition, chacun va obtenir la part qui lui revient parmi ces frères, chaque portion devant contenir la même quantité de bonne et de moins bonne viande. Le nombre de portions auxquelles a droit un représentant d’une maison est proportionnel au nombre des membres de sa famille.

Thahmamth est relativement moins courante parce qu’économiquement plus coûteuse ; elle s’organise durant les saisons où la pluie hivernale tarde à venir. Elle consiste, en plus du sacrifice de bêtes comme dans le premier cas, à faire préparer sur une place publique, par les femmes du village, un repas collectif (couscous aux légumes et viande) que se partagent égalitairement et fraternellement les villageois présents. Dans les deux cas, la répartition est toujours précédée de prières faites aux divinités implorant la bénédiction et la consolidation de l’union et de la fraternité villageoises.

Thimechret et thahmamth remplissent trois fonctions symboliques essentielles : une fonction spirituelle -en faisant une offrande aux divinités au début des labours, on les exhorte à faire que la saison soit fertile, une fonction humaine -par la répartition de la viande ou du repas collectif égalitairement entre les citoyens du village, on réaffirme par la-même l’attachement de la communauté à l’égalitarisme, et une fonction sociopolitique –thimechret ou thahmamth constituent un moment sacré où tous les délits et écarts à l’origine des conflits et différends entre les citoyens du village doivent être absous, explicitement pour que les divinités soient clémentes et implicitement pour que la fraternité et l’union au sein de la communauté soient totalement rétablies. Outre ces fonctions, thimechret et thahmamth réalisent aussi un travail important d’humanisation de la société et de son économie : faire que les moins bien lotis du village accèdent de la même façon que les autres membres de la communauté à la consommation de la viande au moins une fois durant ces occasions de l’année. Ces différentes fonctions qu’elles remplissent font de thimechret et de thahmamth des événements sacrés que personne dans un village organisateur ne peut vouloir rater, ce qui a fait d’ailleurs que les premiers recensements en Kabylie ont été réalisés en décomptant les personnes rassemblées en ces circonstances rituelles, comme en témoigne Masqueray : « Ces chiffres qui sont ceux du recensement de 1866 vérifiés seulement quand on l’a pu faire au moyen des timecheret ou partages de viande » [Ould-Braham 1996 : 53].

Thiwizi

Plusieurs activités rurales nécessitaient pour leur réalisation beaucoup plus que la main-d’œuvre familiale. Etant contraints par le temps à l’exécution rapide de ces activités, plutôt que de recourir à une main-d’œuvre génératrice de lourdes charges, les Kabyles, sachant que chaque membre de la société va, à un moment ou un autre, se retrouver dans l’obligation de réaliser ces activités, ont trouvé une formule, thiwizi, qui ne coûte pour chaque membre qu’un don de son temps et de sa force de travail pour l’autre, en s’appuyant sur la norme sociale instituant la réciprocité dans les rapports d’entraide.

 La thiwizi désigne cette espèce de coopérative qui se constitue spontanément dès qu’un besoin en main-d’œuvre supérieur aux capacités de la famille se manifeste chez un membre de la petite société. Souvent, la thiwizi est activée pour la récolte des olives, pour le montage d’un métier à tisser, pour la réalisation d’une toiture de maison et pour la moisson. Concrètement, les membres d’un village ou d’une famille élargie (il peut s’agir d’hommes, de femmes ou des deux, selon la nature de l’activité), se retrouvent pour accomplir conjointement une activité s’imposant à tous les membres à tour de rôle ; et à chaque occasion, le bénéficiaire prend en charge la restauration collective des coopérants pendant les journées de travail réalisées à son profit.

Sorte d’organisation coopérative se constituant, comme déjà signalé, spontanément dès que la situation l’exige, et mêlant dans son fonctionnement le don et le volontariat, l’obligation et la liberté, l’engagement individuel et l’engouement collectif, le désintéressement au moment de la réalisation et l’intéressement par toutes les retombées positives d’une société coopérative pour ses membres, la thiwizi véhicule dans la société villageoise un grand sens politique, celui de « réaffirmer la valeur de toutes les existences, même des plus brisées, de redire l’attachement de tous à la vie de chacun » [Rigaux 2004 : 10]. C’est, d’ailleurs, ce sens politique qui a fait que la thiwizi est toujours active dans la Kabylie actuelle : en 2016, au village Adrar Nath-Koudia de la commune d’Agherive, « grâce à la solidarité traditionnelle, une famille d’orphelins ont pu bénéficier d’un toit décent (…) une belle histoire de générosité humaine » [Semmar 2016].

Thimeâmarth

Dans chaque grand village ou constellation de villages de la Kabylie ancienne, il y a une thimeâmarth qui est l’équivalent d’un monastère occidental. La thimeâmarth est tenue par un chef ayant une filiation religieuse, qui est connu pour avoir accompli un certain nombre de miracles, secondé par plusieurs subordonnés. La thimeâmarth tient lieu d’espace de formation religieuse destinée aux enfants de marabouts. Outre la formation, la thimeâmarth est ouverte à tous les passants pour les nourrir et les héberger en cas de besoin, contribuant ainsi grandement à faire que « les tourments de la faim et le vagabondage restent ignorés des Kabyles » [Daumas 2010 : 75] et des étrangers qui la traversent ou s’y établissent.

Durant plusieurs périodes de l’année, la thimeâmarth organise des journées religieuses, avec des cérémonies de conjuration du mal, ouvertes à toute personne désirant y assister, durant lesquelles des festins sont offerts à tous les présents. C’est en ce sens que Daumas [2010 : 74] voit la thimeâmarth Kabyle être « tout ensemble une université religieuse et une auberge gratuite » qui permet aux convives de manger à leur faim. Le financement des activités de thimeâmarth se fait par les dons que font des particuliers pour écarter le mauvais œil, demander à l’ancêtre miraculeux de la thimeâmarth d’exaucer un vœu, remercier ce même miraculeux pour un vœu exaucé, etc.

Le don

Même s’il y avait une agriculture et une industrie diversifiées et prospères, la société kabyle traditionnelle a existé en tant société collectiviste par le don sous toutes ses formes distinguées par Godbout [2000 : 20]. Nous allons dans ce qui suit présenter trois principales formes de don de cette société : l’offrande, l’hospitalité et les services.

L’offrande

Suite au décès d’un de ses membres, la famille kabyle traditionnelle mobilise l’ensemble des affaires du défunt qui sont encore utilisables pour les confier à un nécessiteux. Le principe officiel de réalisation de ce don est que, dans l’au-delà, le défunt ne pourra faire usage que des outils offerts comme don par sa famille et en son nom dans la vie. Ce principe permet à un nécessiteux de bénéficier de ces outils sans que lui et sa famille ne subissent la honte d’avoir été assistés ; au contraire, en contribuant à l’accomplissement de ce principe par l’acceptation du don, les bénéficiaires vont gagner en mérite et estime.

Durant les jours de fête évoquant un mythe donné, la célébration implique toujours la préparation d’un repas particulier relativement raffiné. La veille de la fête, on fait déposer un grand plat des plus garnis dans un lieu de passage des villageois, et chaque personne qui passe est tenue par les croyances de prendre une bouchée, au moins, du repas qui est destiné aux défunts de la famille donatrice. En effet, ceux-ci, d’après la croyance, ne bénéficieront que des bouchées prises par les passants. Ainsi, les pauvres n’hésiteront pas à prendre du repas collectif, étant donné que tous vont en prendre, et ils ne se gêneront pas non plus à se rassasier puisque plus en on prend, plus on est bienfaiteur envers les destinataires du repas, à savoir les défunts.

A l’occasion d’autres fêtes religieuses, à l’aube de la journée de la fête, on demande à un enfant de la famille de déposer quelques friandises dans un endroit conventionnel près de la nécropole du village, friandises qu’un autre enfant du village doit secrètement récupérer. D’après les croyances, si une famille quelconque ne déposait pas ses friandises comme les conventions le demandent, ses morts se lamenteront et leurs âmes repartiront dans leur tombe au lever du soleil, avec du chagrin dans le cœur et la faim dans le ventre. Lorsqu’une personne adulte fait un mauvais rêve, les Kabyles anciens l’interprètent comme signe d’un malheur prochain qu’on peut écarter en déposant quelque nourriture près d’un aâssas, un arbre divinisé ayant des forces bienfaitrices extraordinaires, généralement un vieux chêne ou olivier. Ainsi, pour celui qui n’a plus de provisions à la maison, il suffit de se rendre à l’un de ses iâassassen3pour avoir quelque chose à manger.

Ces traditions, il est évident, permettent aux nécessiteux de se régaler de nourriture raffinée faite comme don, en leur évitant l’humiliation de recevoir en tant que nécessiteux. Mais le don dans la Kabylie traditionnelle est loin de se limiter aux actions en faveur des nécessiteux. Au cours de la guerre d’indépendance en Algérie, « Said n Goute a été tué par les gens ayant pris le maquis, le soupçonnant de se préparer pour faire un informateur de l’armée coloniale, et il a laissé une veuve avec trois enfant de bas âge, raconte Dhahvia, témoin oculaire âgée de 86 ans. Juste après, dit-elle, tous les hommes accoururent vers sa maison, chacun apportant à la veuve de ce qu’il avait. Je me souviens, précise-t-elle, mon père (gérant d’un café maure) lui avait apporté de la viande, de la semoule et un peu d’argent ». Par ailleurs, la quasi-totalité des terrains où se situent les sources d’eau, l’élément vital, et les nécropoles des villages de Kabylie ont été à l’origine des propriétés privées offertes comme don aux villages par leurs propriétaires. Ainsi, le don en Kabylie est une pratique ancienne. En chaussant les lunettes du don, on voit le don couler dans toutes les artères des rapports sociaux de la Kabylie traditionnelle et être dans tout ce qui en fait société, c’est-à-dire « des croyances religieuses et des rituels (…) (ainsi que des) rapports sociaux et matériels » [Godelier 2006] qui les fondent.

L’hospitalité

La société kabyle traditionnelle se distingue par son hospitalité. Daumas [2010 : 74] témoigne que « le principe d’hospitalité s’étend même si loin dans ce lieu, qu’un cheval, un mulet égarés, y arrivant sans conducteur et par hasard, seront toujours reçus, installés et nourris jusqu’à ce qu’on vienne les réclamer ». La plus haute forme d’hospitalité de la société kabyle traditionnelle est la règle tacite en vigueur, que dans tous les villages, les citoyens prennent en charge, à tour de rôle, l’hébergement et la restauration des étrangers que les contraintes obligent à séjourner dans le village pendant une ou plusieurs nuits. Dans quelques villages, on fait d’une modeste construction appartenant au domaine communal, un endroit qui sert généralement de lieu de rencontre des villageois et de dépôt de leurs instruments commun de travail, de akham ebbagherive, maison de l’étranger. Dans ce cas, les familles du village, à tour de rôle, envoient à la nuit tombante un membre de leur famille à l’akham ebbagherive voir s’il y a un étranger qui s’y trouve pour lui apporter le dîner. Ainsi, dans la Kabylie ancienne, les voyageurs trouvaient dans chaque village le moyen de passer la nuit, en cas de nécessité, dans la sécurité et la sérénité. Il va sans dire que cette règle réciprocitaire sert en premier les villageois eux-mêmes qui faisaient des déplacements réguliers pour l’échange de biens.

Durant la période de cueillette, tous les pauvres du village et les étrangers de passage ont le droit d’aller dans les vergers pour cueillir des fruits ou des légumes sans que personne ne les inquiète, à condition qu’ils n’en emportent pas avec eux.

Les services

Il y avait dans la Kabylie ancienne une panoplie de services qui se rendait par le moyen des différentes structures sociales.

Les services s’appuient d’abord sur la famille. La femme en état de veuvage est systématiquement prise en charge par sa famille. Lorsqu’elle est répudiée, elle regagne le domicile de ses parents qui, de droit, lui donnent une part de la propriété familiale. La solidarité familiale fait que personne ne peut tomber dans le dénuement, car la situation d’un individu n’engage pas seulement sa personne, elle influence aussi l’image de sa famille élargie. Les personnes âgées et les handicapés sont à la charge de leur famille ; les premières bénéficient en plus d’une position privilégiée dans la prise de décision.

Le deuxième élément d’appui des services est le village. Quand une personne tombe dans le besoin, les membres de son village se trouvant dans les parages sont tenus par les normes sociales d’être le premier recours4.

La troisième structure d’appui des services est la région d’appartenance. Si un Kabyle se trouve dans la nécessité d’être pris en charge momentanément, le premier Kabyle qu’il croise commence par le prendre en charge dans l’urgence. Ensuite, il l’oriente vers un enfant du pays le plus proche de lui du point de vue de l’appartenance régionale qui, par devoir moral, prend la relève. Ainsi, par exemple, jusqu’à la fin des années 1980, s’est perpétuée la tradition qui veut que lorsqu’un Kabyle se rend à l’étranger pour y travailler ou y passer des vacances, le réseau des « enfants de son pays »5 le prenne en charge avec enthousiasme jusqu’à ce qu’il perçoive son premier salaire ou rentre au pays.

Une conclusion hâtive serait de considérer tous ces beaux principes comme relevant d’une société archaïque donc inadaptés à une société moderne. Nous rétorquons que dans la même période ces institutions régies principalement par le don ont fait mieux que les institutions d’une société moderne régie principalement par l’intérêt.

LA PÉRIODE ACTUELLE

La période coloniale a été marquée par un invariant politique consistant à vouloir substituer aux structures et institutions kabyles traditionnelles, des structures et institutions françaises et arabes.

Durant la phase post-coloniale, on peut distinguer deux grandes périodes : la période du socialisme et la période de l’économie de marché.

Ces deux périodes ont marqué profondément le contexte territorial kabyle par leur travail de nivellement, selon la logique du compter sur le tout État dans le premier cas, selon les principes de l’individu opportuniste dans le deuxième cas. Depuis près de deux décennies, suite aux transformations sociales permises par l’éducation de la population et à la désillusion collective par rapport aux capacités du binôme État/marché en matière de réalisation d’un développement équitable et durable, nous voyons la société kabyle faire un retour progressif aux activités solidaires.

Trois exemples tirés du contexte de cette société méritent d’être exposés pour montrer l’existence en son sein d’une économie solidaire spécifique en tant que pratique dans sa totalité, c’est-à-dire dans ses dimensions sociale, politique, économique et écologique. Pour ce faire, nous avons opté au plan de la démarche méthodologique pour la combinaison de plusieurs procédés : l’étude d’articles de presse ayant rapporté les événements organisés par les structures objet de notre étude ; l’observation participante, avec notre participation en tant que communicants et/ou en tant qu’observateurs à plusieurs événements organisés par ces structures ; et l’enquête par questionnaire et entretiens. Notre échantillon est constitué des principaux animateurs de chacune des structures étudiées, et la collecte de l’information s’est étalée sur une période allant de 2013 à 2017.

Le village de Zouvga : d’un espace de décharge publique à un exemple de développement éthique

Du point de vue d’un développement durable par l’économie solidaire, le village de Zouvga6 est un exemple à la fois édifiant et instructif. Édifiant du fait que, dans ce contexte territorial, les transformations ou les innovations sociales sont l’œuvre du génie collectifs, parce que la thajemaâth du village a, durant ces dernières années, concrétisé des projets d’utilité collective que les autorités locales et régionales peinent à réaliser dans d’autres contextes de la région. En effet, durant ces dix dernières années, ce village a concrétisé les projets suivants : acheminement de l’eau potable de la montagne au village sur une distance de près de sept kilomètres ; mise en place d’un système de ramassage des déchets ; construction d’un centre culturel à trois étages, d’une maison de jeunes, d’une école de couture, d’une salle d’étude, d’une salle de soins, d’une salle des fêtes, d’une crèche, d’un musée d’objets traditionnels du village, d’une salle informatique et d’une salle de sport ; installation de toilettes publiques, réfection des fontaines publiques, réalisation d’un réseau d’assainissement et aménagement d’une aire de jeux et de sentiers et caniveaux. Il est important de signaler que, parallèlement, le village de Zouvga organise annuellement plusieurs fêtes traditionnelles, dont la fête timechret et la fête Asensi n Uzru n T’hur.

Le fait que la totalité des agglomérations chefs-lieux de commune de la Kabylie ne disposent pas de toilettes publiques et que leur quasi-totalité ne disposent pas d’un musé d’objets traditionnels atteste que le modèle de l’économie solidaire spécifique de la Kabylie appliqué dans un petit village de près de mille quatre cents habitants permet de réaliser plus et mieux que les pouvoirs publics et élus locaux gérant des localités d’une moyenne de près de vingt-deux mille habitants avec des budgets colossaux. Par ailleurs, l’importance des budget nécessités par la réalisation et la mise en fonctionnement de ces différents projets illustre la vitalité des valeurs ancestrales lorsqu’elles sont mises au service des exigences de la vie sociale actuelle : à titre d’exemples, le coût du projet d’adduction d’eau potable est de près de cinq millions de dinars ; la réalisation du centre culturel a nécessité près de 1,5 milliards de dinars ; le revêtement des ruelles du village a occasionné des dépenses de près de deux millions de dinars rien que pour l’achat de pierres bleues et l’acquisition d’un engin spécialisé pour le ramassage des déchets a coûté neuf cents vingt mille dinars. Concernant le budget de fonctionnement, nous citons, à titre indicatif, les salaires de l’infirmière du centre de santé, du conducteur de l’engin de ramassage des ordures et des employées de la garderie d’enfants, qui sont intégralement à la charge du comité de village de Zouvga fonctionnant à base de loi ancestrales de la thajemaâth Kabyle, actualisées.

Outre ces réalisations, le village de Zouvga s’est distingué au niveau de la région par l’obtention, pour la troisième fois successivement, du premier prix attribué au village le plus propre de la wilaya de wilaya de Tizi-Ouzou en 2013. Cet exploit s’explique, d’après les citoyens du village interrogés, par des mécanismes plutôt simples : « nous avons, disent-ils, adopté des lois dans la thajemaâth en vue d’interdire tout acte pouvant porter atteinte à la propreté et à l’environnement écologique du village. Par la vaillance de tous les membres de la thajemaâth à l’application stricte de ces lois, les citoyens du village ont fini par intérioriser celles-ci et c’est ainsi qu’une culture nouvelle s’est installée : se comporter de sorte que le bon état de l’environnement du village soit préservé est devenu un comportement naturel pour chacun des membres de notre société villageoise ». Ce village est, par conséquent, un cas instructif de la dynamique d’évolution de la structure transformatrice qu’est la thajemaâth de la Kabylie. Son expérience nous permet de relever les points suivants :

– Le renouvellement des accords mutuels pour un agir collectif dans le cadre de structures en transformation : aux réunions presque hebdomadaire de la thajemaâth dans sa totalité se substitue la réunion régulière de délégués, e-temmane, mandatés pour prendre en charge la concrétisation d’actions décidées en assemblée générale, thajemaâth, qui, elle, est devenue une instance délibérative ;

– L’adaptation des modes de financement des projets de l’union et de la fraternité en fonction de l’évolution de la société au plan socioéconomique et politique : par le passé, la caisse de la thajemaâth était alimentée par les amendes payées par les contrevenants aux lois, par les dons des particuliers, par les contributions des membres selon les quotes-parts individuelles prédéfinies par la thajemaâth selon l’importance du projet à réaliser, et par les virements annuels des émigrés du village à la fois comme contribution aux projets et comme contrepartie de leur absence aux réunions et travaux de la thajemaâth. Actuellement ces modes de financement sont renforcés par la contribution matérielle des autorités locales (notamment par l’offre de matières premières et d’engins de réalisation de travaux), les dons de personnes originaires du village ayant réussi dans les affaires et les financements venant de l’État et des ONG ;

– La redistribution de la parole et du pouvoir de décision en tenant compte du rôle positif que peuvent jouer les jeunes, moins expérimentés mais plus instruits et donc plus au fait des exigences de l’heure ;

– Le rôle des conflits qui sont à la fois bloquants (les membres sont de moins en moins portés à faire le travail de délégué, parce que cela les expose de plus en plus à des critiques) et stimulants (les villages limitrophes de Kabylie concrétisent presque les mêmes projets par le phénomène d’imitation stimulée par des rivalités) ;

– La capacité du génie collectif à réaliser des transformations sociales : la thajemaâth du village de Zouvga organise annuellement une fête du village. Ce qui permet aux artisans de bénéficier d’une exposition-vente de leurs produits, aux enfants du village de bénéficier d’une cérémonie de circoncision collective et au comité du village de consolider ses ressources financières avec des dons et des cotisations qui se font en la circonstance. Outre cela, ce village assure régulièrement des formations en couture et des cours de soutien et d’alphabétisation au bénéfice de tous les villageois ;

– La fertilité de la combinaison de l’esprit traditionnel, subjectif, de l’autonomisation du collectif par le compter sur soi pour trouver des solutions, avec l’esprit, plutôt pragmatique, de coopération avec les autorités locales : dans ce village, l’initiative, le choix des projets et leur réalisation sont une affaire de la thajemaâth, mais on essaie toujours et dans la mesure du possible, d’arracher quelques aides des autorités locales par l’engagement coopératif ou revendicatif.

Thajemaâth n Djebla, une structure politique traditionnelle qui relève le défi de la restauration d’un patrimoine architectural

Créée en 2006,thajemaâth n Djebla est une association qui fonctionne à la façon d’un comité de village traditionnel de la Kabylie avec des délégués élus parmi les membres qui sont les citoyens du village de Djebla7, et des lois de fonctionnement constituées des principes hérités des ancêtres les ayant construites dans le temps par la règle consensuelle et selon les besoins qui apparaissent dans la vie pratique à l’intérieur du village et des règles universelles de fonctionnement des associations.

Ayant comme objectifs la gestion des affaires quotidiennes du village, la protection de l’environnement et des patrimoines et le développement de l’écotourisme, thajemaâth n Djebla a concrétisé quatre projets principaux :

– Le projet, intitulé « Gîte Kabyle », de restauration et d’aménagement des anciennes habitations du village de Djebla, en vue d’avoir un cadre de vie favorable pour le développement du tourisme solidaire. Lancée en 2008, la réalisation de ce projet a coûté 3 800 000 DA, 5% étant à la charge de l’assemblée du village, 15% à la charge de l’assemblée populaire de la wilaya de Bejaia et le reste, soit 80%, à la charge d’ONG II (Union Européenne).

– Le projet d’organisation de tameghra ou dharyis ou amenzu n tefsuth8, ayant comme finalité de faire revivre les fêtes traditionnelles par lesquelles les spécificités et les produits du village sont exposés aux yeux des visiteurs9. Réalisé en 2010, ce projet de cinq mille euros a été financé intégralement par un groupe d’ONG espagnoles.

– Le projet, réalisé en 2011, de revitalisation du village de Djebla dont l’objectif est d’équiper deux maisons traditionnelles restaurées et de réaliser une formation en tissage traditionnel au profit d’un groupe de jeunes filles du village. Ce projet de cinq mille euros a été financé par Solidaridad Internationnal et réalisé par la thajemaâth n Djebla en partenariat avec l’association AMUSNAW10.

– Le projet de formation intitulé « Le tourisme solidaire, facteur de développement local » concrétisé les 2 et 3 mars 2011. Les objectifs poursuivis sont la promotion et la vulgarisation des principes du tourisme solidaire et la sensibilisation des acteurs locaux de la Kabylie pour réaliser d’une façon partenariale le développement du tourisme solidaire dans leur territoire en conformité avec les principes de la charte sur le tourisme solidaire adoptée par le Réseau Agir Responsable en Méditerranée pour le Développement du Tourisme Solidaire (AREMDT). Ce projet de cinq mille euros, a été financé conjointement par AREMDT et CCFD-Terre solidaire. L’Assemblée Populaire Communale de Beni Ksila y a contribué avec la prise en charge du transport des participants durant les travaux.

 C’est d’un membre de la thajemaâth n Djebla issu du mouvement associatif, qu’est venue l’idée de réaliser dans son village le premier projet de la thajemaâth n Djebla, celui de larestauration du patrimoine architectural pour en faire un moyen de développement dans le cadre de la logique du tourisme solidaire. Durant la présentation du projet-idée par son porteur, les membres de la thajemaâth n Djebla ont manifesté un scepticisme par rapport à ce projet qu’ils ont jugé trop utopique. L’expérience l’ayant instruit de ce qui se fait ailleurs en la matière, notamment dans les pays du Sud, le soutien actif reçu de la part de partenaires potentiels et l’avantage d’avoir dans le village des maisons traditionnelles réstaurables, ont renforcé la détermination du porteur du projet à mettre en œuvre son idée. Grace à ce projet primevère, le village Djebla est à la cinquième édition dela fête « tameghra udharyis » par laquelle les artisans du village parviennent à faire découvrir et vendre leurs produits.

Ainsi, la réussite d’un projet de départ et la coopération avec des ONG et des partenaires nationaux s’avèrent important pour la création d’une dynamique d’adhésion des acteurs de la société civile pour leur engagement dans des projets d’économie solidaire.

La coordination des comités de villages de Tizi-Gheniff, une organisation qui ouvre un espace public actif

La commune de Tizi-Gheniff est une des communes qui, depuis au moins trois décennies, souffre d’un retard en matière de développement au niveau de la wilaya de Tizi-Ouzou. C’est donc dans un contexte de dégradation générale de la situation de la commune qu’un certain nombre d’acteurs, issus d’associations, de partis politiques, de syndicats d’entreprise et du Croissant rouge local, qui ont forgé leur esprit d’engagement pour et dans des projets l’intérêt général, ont décidé de se réunir dans un cadre transcendant les divergences idéologiques pour constituer un rapport de force face aux décideurs locaux. L’idée est venue suite à une discussion dans un café de quelques membres fondateurs. Après avoir partagé l’idée de la nécessité d’agir en vue de provoquer un changement voulu par la société et, par la même, d’enclencher une dynamique d’engagement des citoyens dans des structures consacrées à la revendication de projets relevant de l’intérêt général, les initiateurs se sont posé la question de comment s’y prendre pour que les choses évoluent dans le sens voulu. Un discutant a avancé l’idée d’aller vers la création d’une structure contenant les comités de villages, parce que seules les structures traditionnelles sont capables de mobiliser des énergies dans une société où les membres sont mus essentiellement par des principes puisés dans les traditions. Un autre participant a objecté qu’une expérience de ce type avait déjà échoué. Le débat qui s’en est suivi a permis de comprendre que cet échec était dû au fait qu’on avait tenté une structure d’unification à l’intérieur de laquelle chacun avait continué à travailler dans l’intérêt de son propre village, ce qui avait créé des tensions et des tiraillements. Le consensus s’est fait sur une alternative : créer cette coordination en instituant des règles devant limiter les risques d’échec -réfléchir, revendiquer et mettre en œuvre ensemble des projets au profit de tous les villages pour éviter les dissensions, instituer une structure informelle basée sur un fonctionnement horizontal pour déjouer des tentatives de récupération de la structure par les pouvoirs publics et multiplier des réunions dans le milieu naturel de la thajemaâth, les espaces publics,pour susciter la prise de conscience et l’adhésion des citoyens.

La coordination des comités de village de la commune de Tizi Gheniff (CCVCTG) comprend une vingtaine de membres représentant des comités de villages, qui assistent d’une façon quasi-permanente, et d’éléments de la société civile chacun ayant des compétences dans son domaine particulier, qui viennent pour des besoins particuliers renforcer la structure. Depuis sa création en 2009, la CCVCTG a organisé près d’une centaine d’assemblées générales pour discuter des problèmes à régler et des voies à suivre pour les solutionner. Elle a également tenu une vingtaine de réunions avec les autorités locales (chef de daïra, wali, élus locaux et responsables des différents services publics).

Ayant adopté une plateforme de revendications qui inclut toutes les insuffisances constatées en matière de services publics, la CCVCTG a réussi à solutionner d’une façon acceptable quelques problèmes concrets, jugés prioritaires par la population de la commune :

en 2009, la coordination a réussi, après la fermeture des sièges de l’assemblée populaire communale et de la daïra de Tizi-Gheniff, a mettre en œuvre le projet de mise en service d’un monobloc pour l’alimentation en eau potable des villages du versant nord de la commune. Le projet, réalisé par le service hydraulique de la wilaya de Tizi-Ouzou, a coûté 330 000 000 DA ;

en 2012, après plusieurs réunions tenues avec les autorités de la région, entrecoupées d’un bras de fer (fermeture pendant six jours des sièges de l’assemblée populaire communale et de la daïra de Tizi-Gheniff), la coordination a pu arracher un projet évalué à 250 000 000 DA hors taxes. Ce projet à permis de doter en gaz de ville l’ensemble des 3000 foyers de la commune ;

en 2014, suite à la réunion tenue avec le wali11, la coordination a arraché un projet, en phase d’étude d’aménagement d’une zone industrielle d’une superficie de 58 hectares au niveau de la commune de Tizi-Gheniff ;en 2014, la coordination a arraché un projet de réalisation de cinq conduites d’eau potable au profit de cinq villages de la commune.

Outre ces proj ts, la CCVCTG a réussi à apporter des améliorations au niveau de quelques services publics, comme l’aménagement et la mise en service d’un centre de santé et l’aménagement de fontaines publiques. Elle a également lancé des débats sur la nécessité de solutionner plusieurs autres problèmes liés à la qualité des services publics.

Dans une conférence-débat12 organisée au niveau du chef-lieu de la commune sur les raisons qui empêchent les différents acteurs du développement local au niveau de la commune de dépasser la situation dominée par des conflits bloquants, les acteurs présents ont relevé essentiellement :

l’incapacité des acteurs de la société civile à transcender leurs divergences pour construire un vrai rapport de force face aux pouvoirs publics ;

le manque d’imagination de la part des différents acteurs locaux qui n’arrivent pas à concevoir des innovations sociales qui puissent nourrir une véritable dynamique de développement local ;

l’absence de compétences au niveau de quelques interlocuteurs de différents bords, qui fait que, souvent, les dialogues se transforment en monologues ; la stratégie pratiquée par les responsables locaux, consistant à mettre en échec l’implication la coordination des comités de villages par des méthodes d’infiltration, de récupération, de diversion et de confrontation

QU’Y A-T-IL À RETENIR DE CES EXPÉRIENCES ?

Au-delà des spécificités qui sont liées au contexte et aux objectifs de chaque structure, les trois formes de manifestation de l’économie solidaire en Kabylie partagent des éléments communs : croisement des apports des membres de l’organisation en tant que sociétaires, de la société civile en tant que bénéficiaires, des pouvoirs publics en tant que partenaires, des partenaires occidentaux comme repères, incitateurs et financeurs et jonction entre les valeurs ancestrales et les générations actuelles en tant que facteur régénérateur de l’idéologie et des pratiques locales.

Les membres de l’organisation en tant que sociétaires

Les membres des organisations en tant que sociétaires sont à considérer dans le contexte de la Kabylie comme étant des éléments moteurs par lesquels des activités de l’économie solidaire se réalisent. En effet, c’est d’après les animateurs interrogés, leur « bonne volonté d’aller de l’avant dans le travail de bénévolat (qui) fait avancer le travail » concret des structures de l’économie solidaire. Par ailleurs, leur « écoute et (leur effort de) prise en charge des problèmes des citoyens », pense Moh Feddakh, membre de la CCVCTG
, est une autre qualité de ses membres qui donne la légitimité et la crédibilité à ce qu’ils font. D’un autre côté, les animateurs interrogés n’omettent pas de souligner les limites de ces membres du fait du « manque de formation et d’expérience et de l’incapacité à mobiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication comme moyen d’action, (ce qui donne) des retards et des insuffisances » dans la réalisation des objectifs, analyse Moh Fedhakh.

Les membres de la société civile en tant que bénéficiaires

L’engagement des membres de la société dans les activités de l’économie solidaire divergent selon la nature de celles-ci. Avec la coordination des comités villages, structure d’animation de l’espace public, « les citoyens, selon Makhlouf Chikh, animateur de la CCVCTG, apportent une aide matérielle lors des actions de protestation, pour le reste des activités, enchaine-t-il, ils ne se manifestent que lorsqu’ils ont un problème individuel à exposer », comptant sur la coordination qui est sensée, d’après leur vision, faire tout à leur place. Par contre, au niveau de thajemaâth n Djebla, qui a un caractère associatif, les citoyens, d’après Farid Ahmed, président de l’association, « lorsqu’ils font la population cible, encouragent l’action associative et s’impliquent pour sa réussite, et dans le cas des actions qu’ils jugent négatives ou sans intérêt, ils adoptent une attitude de blocage et de sabotage ». Dans le cas du village de Zouvga, où il y a un comité de village fonctionnant selon les normes traditionnelles, les citoyens du village, souligne un membre actif de ce comité, « s’impliquent totalement dans toutes les activités allant de la prise de décision, en passant par la mise en œuvre des projets jusqu’au contrôle du travail accompli ».

En somme, la société civile en Kabylie, joue, à un certain degré, le double rôle de contrôle et de partenariat dans la réalisation de projets d’économie solidaire, mais elle reste agie plus par les principes de la solidarité communautaire que par la logique de l’espace public moderne.

Les pouvoir publics en tant que partenaires

En Kabylie, l’économie solidaire et la société civile agissantes se construisent en confrontation avec les pouvoirs publics. Ceci est surtout valable dans le cas de la coordination des comités de village dont les membres s’insurgent contre le « non respect des engagements pris lors des réunions de travail » par les représentants des pouvoirs publics, « l’absence d’initiatives de la part des élus locaux pour faire participer l’organisation de la société civile dans leurs commissions officielles » de travail et « l’administration (qui) considère la structure de la société civile comme un concurrent qui essaye de faire des intrusion dans l’espace d’action qui lui est réservé » par la loi.

Avec les structures n’ayant pas un caractère revendicatif et politique, thajemaâth n Djebla et le comité du village Zouvga, on ne rapporte pas de situations de tension conflictuelle avec les pouvoirs publics et des élus locaux. Ces derniers sont jugés par les animateurs des structures associatives comme ayant une attitude « opportuniste » consistant à « se mettre en avant lors des cérémonies et festivités présentant des possibilités importantes d’amélioration de leur image » regrette Farid Ahmed, le président de l’association Djebla. Les élus locaux et les pouvoirs publics « ont une attitude suspecte vis-à-vis des structures de la société civile autonomes qu’ils bloquent par des mesures bureaucratiques et par des financements affectés essentiellement aux associations qui leurs sont affiliées et qui font dans le cérémonial », déplore Makhlouf Chikh.

Cependant, aussi minime soit-elle, la contribution des pouvoirs publics au développement local solidaire est là qui montre que lorsque les structures villageoises parviennent à s’illustrer avec des projets concrets, ces pouvoirs publics se trouvent forcés de contribuer au moins pour montrer leur implication dans les initiatives locales et, ainsi, sauver leur image : avec le projet d’acheminement de l’eau potable du village de Zouvga, « la wilaya, dit Lamara, un membre de l’association sociale du village Zouvga, a contribué avec une enveloppe de 14 millions de centimes dépensés dans le captage des 14 sources ». De même que concernant la rémunération des chauffeurs des engins de ramassage des déchets, continue Lamara, « le village contribue en partie au paiement des salaires du chauffeur et de son assistant, mais la commune apporte sa contribution par leur prise en charge dans le cadre du filet social ». Cet effort de partenariat avec les pouvoirs publics n’est pas spécifique au village de Zouvga puisque, dans le projet de restauration du village traditionnel de thajemaâth n Djebla, « l’aménagement des voies et accès du village en pavage de pierres, (a été) à la charge de la municipalité et réalisé dans le cadre des Plan Communal de Développement », certifie le porteur du projet, Farid Ahmed.

En conséquence, il est légitime de dire qu’en Kabylie, l’économie solidaire est sinon contrariée, du moins limitée dans son expression pratique par l’absence de ce que Parodi [2005 : 27] appelle « l’acteur public, garant de l’intérêt collectif via le concept de gouvernement et de gouvernance locaux ». 

Les contextes et partenaires occidentaux comme repères, incitateurs et financeurs

Avec les villages de Kabylie, les liens avec les contextes et partenaires occidentaux semblent être bénéfiques aux moins de deux façons. D’abord par leurs modes d’être, ces contextes se font miroirs dans lesquels les villageois de la Kabylie
voient leurs insuffisances et les actions à entreprendre pour les combler. Ensuite par les opportunités de partenariat avec des associations, des ONG et des ambassades étrangères, les associations de Kabylie obtiennent en même temps des moyens de financement et des capacités d’expertise considérables. Lamara de l’association du village de Zouvga indique que « la salle des jeunes a été réalisée grâce à l’ambassade du Canada ». Farid Ahmed, président de l’association thajemaâth n Djebla qui,comme nous l’avons précédemment présenté, a réalisé l’essentiel de ses activités en partenariat avec des ONG, évoque, pour sa part, le fait que les partenaires étrangers permettent d’apprendre de nouvelles méthodes et de trouver des solutions appropriées : « en 2012, on a participé, durant le Festival international du tourisme solidaire, à une caravane entre Oujda et Tiznit », dit Farid Ahmed. « Vous voyez ça », enchaine-t-il en touchant du bout des doigts un filet incrusté dans le toit en chaux d’une maison restaurée, « on a placé ces filets dans chaque trou d’aération sur tout le plafond, qui sert à dégager la fumée du foyer central, qu’on appelle chez nous “kanoun”. C’est une astuce marocaine pour s’assurer que ni la poussière ni les insectes n’entrent dans la maison par ces trous d’aération ».

La jonction entre les valeurs ancestrales et les générations actuelles

Au village de Zouvga, l’organisation de Thimechret est toujours de mise, et pour les citoyens du village, il est important de la maintenir, parce que, argumente un d’eux, « c’est une tradition (…) qui a toute sa place à ce moment-là, car elle crée du lien social, et est aussi un moment fort de solidarité et de partage, tout en étant festif. Le montant de la contribution de chaque famille ou de chaque participant qui le souhaite, par exemple pour bénéficier d’une part personnel à offrir à des nécessiteux, des amis ou personne de son choix, est fixée lors d’une réunion de l’assemblée du village. En 2010, elle était de 4000 dinars par famille ou participant soit 30 à 35 euros environ ». Ces fêtes traditionnelles, permettent de renflouer les caisses de l’association du village organisateur. En plus de leur contribution obligatoire, il y a toujours des membres qui donnent une l’waâdha (don), officiellement pour accéder à la grâce des ath rebbi (les détenteurs d’un pouvoir divin) et indirectement pour renforcer son pouvoir symbolique. Du fait de cet enjeu de renforcement du pouvoir symbolique, on assiste dans les thimechret à une surenchère dans l’offre de don, ce qui permet au comité de village organisateur d’avoir des fonds nécessaires pour la réalisation de ces projets d’intérêt général. C’est le cas par exemple de la fête Asensi n Uzru n T’hour : « chaque été, plus de 15 000 personnes, selon les organisateurs, foulent le sommet d’Azru n’Thor, le ‘Rocher du Zénith’, rendant hommage à la montagne mystique. Les communes d’Aït Adella, de Zoubga et de Taourirt Aït Atsou organisent en alternance cette manifestation estivale importante, fournissant, grâce à des dons financiers individuels, repas gratuits et service de sécurité formé de villageois armés. La manifestation permet de réunir près de 2 millions de dinars de dons par an, dont une grande partie, qui ne sert pas l’entretien du site et la waâda suivante, va aux travaux d’utilité publique dans ces trois communes » [Celine, 2006].

Ce retour aux sources qui se réalise en Kabylie depuis près de deux décennies ne se fait pas seulement par nostalgie ou pour recréer des moments de festivités et de retrouvailles, c’est plutôt et globalement l’ancienne idéologie territoriale qui souffle à nouveau, faisant renaître avec elle le substrat économique local (festivals économiques, volontariat pour projets d’utilité collective, renaissance d’activités artisanales). La restauration du village traditionnel au village de Djebla, par exemple a permis la relance des activités traditionnelles. L’objectif visé est la création d’une dynamique de développement de tout le territoire comme l’explique Farid Ahmed : « nous avons voulu restaurer Djebla pour faire du tourisme solidaire, pas de masse. Le tourisme solidaire s’intéresse plus à l’humain, au territoire. C’est un véritable partage de richesses, tout le territoire en profite ».

CONCLUSION

Contre la vision dominante qui consiste à dire que les solidarités spécifiques en Kabylie se sont perdues, les cas concrets de pratiques des activités solidaires dans ce contexte socio-historique présentés dans ce travail montrent que des choses intéressantes s’y font en pratique, même si la tâche se présente ardue. L’idéal s’en est transformé en le réalisable par l’interférence de deux éléments nourrissants. D’abord les traditions fondamentalement solidaires de la Kabylie qui mettent à la disposition des acteurs de la société civile des formes organisationnelles et ensuite des valeurs et des normes qui permettent de sensibiliser facilement et de construire des projets sereinement.

Dans des situations critiques, les citoyens jettent un regard jaloux vers les ancêtres qui, face à la rigueur de l’adversité et aux attaques des adversaires, ont su construire par eux-mêmes des mécanismes de solidarité ayant permis à la culture locale de traverser indemnes des siècles et à la société de se maintenir dans l’harmonie par la fraternité égalitariste et l’union solidariste. Le passé scruté leur renvoie un patrimoine institutionnel ayant fait ses preuves qui, étant collectivement intériorisé par le passé, ne demande qu’à être invoqué puis convoqué pour ressurgir. Par le moyen de la mondialisation, la modernité nous a instruit sur l’échec du binôme État-marché dans le traitement des problèmes de chômage, de l’absence de cohésion sociale et de perte de sens et de la nécessité de s’appuyer sur les patrimoines locaux pour mieux faire exister dans un monde fait de territoires en inter influence dynamique où on se valorise par la mise en valeur des spécificités et on se renforce par l’inscription de soi dans la logique d’altérité.

L’économie solidaire actuelle en Kabylie se réalise donc par un phénomène de résilience systémique, c’est-à-dire par des pratiques renouvelées par la reproduction d’une partie du capital culturel ancien et l’intériorisation adaptative des éléments substantiels des pratiques solidaire relevant de la modernité. Ces mutations, que nous considérons des transformations et innovations sociales, se font d’une façon douce, presque invisible, en réponse à des chocs positifs provoqués par la mondialisation (ONG, échanges culturels transnationaux …) et des chocs négatifs provoqués par des pouvoirs publics (pratiques discriminantes travaillant le nivellement des spécificités locales et l’étranglement de l’autonomie décisionnelle).

Les valeurs traditionnelles de don et de réciprocité positive, comme l’waâdha et thimechret, sont vivantes dans la Kabylie actuelle. Pour Philipe Chanial, dans les différents rapports sociaux « tous n’est pas don. Mais en même temps, il n’est pas illégitime de faire le pari que les autres modalités du rapport social, qui ne sont pas du don, ne peuvent être compris sans le don » [2009]. Nous pouvons ajouter que dans ces villages de Kabylie où l’économie solidaire est vivante par des innovations sociales spécifiques, son pari est bien tenu.

En somme, toute l’importance de ces expériences étudiées réside surtout dans le fait qu’elles légitiment le plaidoyer de Caillé pour une « jonction entre ces jeunes générations (actuelles) qui sont dans le faire avec les discours les plus anciens qui ont une conscience historique » [Caillé 2016]. Elles le légitiment et en même temps elles lui donnent plus de précision : ces discours anciens, ce n’est pas seulement les théories du capitalisme, du socialisme et de l’anarchisme, c’est, pour la société Kabyle par exemple, son patrimoine savoirs ancestraux, en partie incrustés dans les façons traditionnelles d’être et de faire, entre soi et avec les autres.

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  1. « Dans les zones rurales particulièrement en Kabylie (…) les différentes formes de solidarité villageoise et la fierté montagnarde font qu’il était quasiment impossible de rencontrer des mendiants C’était une grande tare et un grand déshonneur pour tout le village dont est issu le mendiant ou la mendiante. Mais depuis quelque temps, l’on s’aperçoit malheureusement que ce phénomène a bel et bien gagné le milieu rural. » [Lounès 2007]. Il y a là un indicateur de la supériorité de la logique réciprocitaire en termes de régulation relativement au marché et /ou à l’État. ↩︎
  2. Pluriel de thajmaâth  qui signifie à la fois une assemblée politique qui fonctionne à la façon de l’agora grec avec, en plus, le droit à la parole pour tous les membres du village et la prise de décision par consensus général, et un espace public de proximité qui « appartient à tout le monde. On y vient pour tenir un langage d’homme, regarder les autres en face. On y vient pour écouter les vieux et enseigner les jeunes. On y vient pour ne pas céder sa place » [Feraoun 2011 : 13-14].  ↩︎
  3. Pluriel d’aâessas ↩︎
  4.  Lorsqu’un citoyen du village perd une tête de bétail par maladie, ses voisins lui donnent une compensation monétaire à parts égales. De même, si un mouton venait à se blesser mortellement, le propriétaire accourt pour l’égorger, et il envoie de la viande en parts égales à ses voisins qui, en retour, lui payent la viande reçue, lui permettant ainsi de compenser la perte. ↩︎
  5. Un Kabyle se trouvant à l’extérieur du territoire des Kabyles désigne systématiquement l’autre Kabyle qu’il croise comme enfant du pays. Cette désignation contient une charge de proximité imposant un soutien mutuel. ↩︎
  6. Zouvga est un village de la commune d’Illilten située à près de 70 km au sud-est du chef lieu de la wilaya de Tizi-Ouzou. Comme son nom l’indique (Zouvga est un mot Kabyle qui signifie « dépotoir » ou « décharge »), le village de Zouvga, avant de devenir un espace de vie humaine, fut d’abord un espace de décharge pour déchets ménagers. ↩︎
  7.  Le village de  Djeblaest sis dans la commune de Beni Ksila, située à près de 70 km au nord-ouest de la wilaya de Bejaia. ↩︎
  8. Tameghra ou amenzu n tefsuth (Fête du premier jour du printemps) est une fête traditionnelle qui s’organise dans toute la Kabylie ancienne. Durant le premier jour du printemps, les filles et les femmes du village se rendent le matin aux champs et collectent les meilleures fleurs et  plantes en vue d’en faire un repas varié dans toutes les maisons du village, constitué, entre autres, d’agheroum ou djedjig (le pain contenant des fleurs) et de seksou ou dheryis. Ce dernier, explique Farid Ahmed, président de l’association  thajemaâth n Djebla,  « est un plat de couscous  aux légumes cuits à la vapeur, et mélangés à Adheryis (la thapsia) après sa cuisson. Ce repas est agrémenté de viande sèche, de pommes de terre, d’œufs, cuits à l’eau ainsi que de grains de fèves, le tout cuit également à l’eau ». ↩︎
  9. Durant sa cinquième édition, en 2014, l’événement a attiré 3500 visiteurs. ↩︎
  10. AMUSNAW est une association de la wilaya de Tizi-Ouzou qui a, entre autres, réalisé des projets d’analyse et d’encadrement des activités de tourisme solidaire en Kabylie. ↩︎
  11. Le wali en Algérie est le dépositaire de l’autorité de l’État dans la wilaya, plus grande subdivision administrative du pays. ↩︎
  12. La conférence intitulée « Les acteurs du développement local : vers le dépassement des clivages, comment bien négocier le virage ? » a été organisée le 13-06-2014 au foyer de jeunes de Tizi-Gheniff. ↩︎
Numéros

Logiques socio-économiques et risques sanitaires liés à la production du savon artisanal à Dar-Es-Salam (Bouaké, Côte d’Ivoire)

Meless Siméon AKMEL

Université Alassane Ouattara, Côte d’Ivoire
melessovsky@yahoo.fr

Introduction

Cet article qui s’inscrit en santé environnementale s’intéresse essentiellement aux risques sanitaires liés à la fabrication du savon traditionnel « kabakrou », et aux thérapies envisagées par les populations du quartier de Dar-Es-Salam (Bouaké, Côte d’Ivoire). À partir des années 1970, la Côte d’Ivoire a connu une croissance surprenante, qui a essentiellement reposé sur les produits d’exportation, notamment le café et le cacao. Au milieu des années 1980, la chute brutale des prix de ces produits sur le marché mondial a mis fin au «miracle ivoirien», plongeant ainsi le pays dans une crise économique sans précédent. Les politiques d’ajustement structurel des années 1990 dont la dévaluation du franc CFA, imposées par les institutions financières de Breton Woods n’ont pu sortir la Côte d’Ivoire du marasme économique et social. Elles ont favorisé le chômage, qui s’est accéléré et accentué pendant la crise sociopolitique de 2002 à 2011, ayant défiguré la Côte d’Ivoire. Selon la Banque Mondiale, entre 1985 et 2008, l’ampleur et l’intensité de la pauvreté s’étaient considérablement accentuées, le taux de pauvreté passant de 10% à 49% environ. Aussi, l’enquête sur la mesure des niveaux de vie réalisée en 2015 a montré que l’incidence de la pauvreté avait reculé d’environ 51% en 2011 à 46% en 20151. Malgré ce tableau qui semble refléter une embellie économique du pays, il existe aujourd’hui une inadéquation, voire un décalage avec le vécu quotidien des populations. Le panier de la ménagère s’amenuise de jour en jour et le chômage s’étend. KRAMO atteste : « La croissance ivoirienne n’est pas assez inclusive. Aujourd’hui, près de la moitié de la population est en situation de pauvreté, c’est quasiment cinq fois plus qu’en 1985. Depuis 2012, la pauvreté baisse d’à peine 0,3 % pour chaque point de croissance gagné. C’est trop faible ! Tant que les fruits de la croissance ne seront pas partagés, les pauvres continueront à rester pauvres »2, ce qui contredit la thèse des spécialistes qui s’appuient sur les chiffres ci-dessus.

La ville de Bouaké n’est pas épargnée. En effet, le conflit ivoirien et son corollaire l’instabilité et la division du pays ont accentué les inégalités régionales. Ils ont mis à mal la croissance économique, dans la mesure où les entreprises ont fermé leurs portes. Certaines comme Mercedes, ADRAO, Trituraf ont été délocalisées. La quête de bien-être social a provoqué l’émergence du secteur informel, avec l’éclosion d’activités communément appelées «petits métiers», au nombre desquelles nous pouvons citer la fabrication du savon traditionnel kabakrou3, que l’on retrouve partout en Côte d’Ivoire. Si donc le chômage frappe de plein fouet les grosses agglomérations, les quartiers précaires, qui vivent au rythme des villes modernes n’y échappent pas. C’est ainsi que nous portons particulièrement notre regard sur Dar-Es-Salam, quartier fortement marqué par :

-un réel engouement pour la fabrication du savon traditionnel. En effet, cette activité procure des sommes d’argent, utilisées pour la satisfaction des besoins socioculturels.

-des risques sanitaires liés à la production du kabakrou. Certes, la fabrication du savon traditionnel a une valeur socio-économique. Toutefois, elle a engendré des risques sanitaires dont les acteurs, sans encadrement sont conscients, et une réponse face à la maladie. Mais les risques sanitaires sont récurrents.

De ces constats découle une série de problèmes que nous nous proposons d’élucider : Pourquoi les populations s’adonnent-elles à la fabrication du kabakrou ? Comment les producteurs perçoivent et gèrent-ils les risques sanitaires ? Pourquoi ces problèmes de santé sont-ils récurrents ?

Bref, l’objectif de cette étude est de comprendre les déterminants de la fabrication du kabakrou et les perceptions des maladies chez les producteurs, puis d’expliquer les itinéraires thérapeutiques et la persistance des maladies.

La thèse soutenue est la suivante : la production du savon traditionnel, activité essentielle a provoqué chez les producteurs délaissés, des maladies dont ils sont conscients, et qu’ils traitent selon leur vision du monde, mais qui sont récurrentes.

Notre zone d’enquête est Dar-Es-Salam, quartier précaire de Bouaké4. Le choix de cette localité est lié au nombre de sites de production du savon traditionnel. Parmi les critères qui ont guidé la sélection des enquêtés figurait le type d’activité exercée, ce qui a permis de choisir essentiellement les producteurs de kabakrou. À cela s’est ajoutée la disponibilité des acteurs : seuls les individus désireux de répondre aux questions sont retenus. L’expérience vécue a permis de choisir les personnes affectées par les maladies. Nous avons procédé à un choix raisonné, puisqu’il est question de cibler les personnes ressources à même de nous instruire davantage. Au total, 110 enquêtés, hommes et femmes sont concernés par l’étude. L’entretien semi-directif et le questionnaire ont été mobilisés pour recueillir les informations.

Le présent article s’articule en deux parties. Dans la première, nous décrivons les étapes et tentons de comprendre les déterminants de la fabrication du savon traditionnel. La seconde partie cherche à comprendre la perception des risques sanitaires chez les producteurs, analyse les itinéraires thérapeutiques et les causes liées à la récurrence des maladies.

1. Les logiques socio-Économiques de la fabrication du kabakrou

Ce chapitre vise à décrire les étapes de la production du savon et à comprendre les facteurs qui motivent le travail du kabakrou. Pour y arriver, nous nous sommes adressé aux enquêtés en ces termes :

«Comment fabriquez-vous le kabakrou»? «Pourquoi êtes-vous engagés dans la production» ? Voici quelques-unes des réponses obtenues :

« Pour faire kabakrou, on prend huile de coton, huile d’olive, huile d’arachide, huile de coco, huile de palme, beurre de karité que Trituraf, n’utilise plus. On prend aussi potasse (soude caustique) pour la fabrication du savon » (Femme 49 ans, Burkinabé ; femme 35 ans, Guinéenne).

« On prend barrique coupée, fagot. On met l’huile au feu, on ajoute la potasse. Après, on mélange et puis on fait descendre et on fait savon en boule-boule » (Femme 30 ans, Guinéenne ; femme, 41 ans, Malienne).

« J’ai, pendant longtemps cherché travail, mais je n’ai pas eu. Travail là me permet d’avoir de l’argent. En tout cas, ça va » (Femme, 45 ans, Bukinabé).

« Y a pas sot métier. Y a l’argent dans travail là. J’ai gagné environ 165 000 francs dans ce mois, quand j’ai vendu kabakrou ». (Femme, 40 ans, Malienne).

« Avec kabakrou, je gagne ma vie, je suis content dèh. Je continue toujours. Depuis que je travaille ici, avec mes parents, on a acheté terrains pour construire maison. On a mis l’argent dans banque aussi ». (Femme, 52 ans, Guinéenne).

« Avec kabakrou, je paye scolarité école de mes cinq enfants ; je sens pas trop. J’envoie aussi l’argent au village dans mon pays. J’ai même fait mariage l’année passée. C’est avec l’argent de savon là que j’ai payé moto qui fait taxi. Chaque jour on me verse l’argent. J’ai acheté des pagnes et des bijoux. J’ai acheté chaussures aussi pour moi-même et pour les enfants pendant la fête de tabaski ». (Homme, 48 ans, Malien).

« Je me lève matin bonheur, je me rends là où on fait kabakrouVraiment, je me charge des dépenses de la maison. Je nourris ma famille, je paie habits, je paye maison. Je paye école. Je paye mouton pour cérémonie et pour tabaski. L’argent de kabakrou fait beaucoup de choses. Aujourd’hui, j’ai un apprenti qui m’aide. J’ai une boutique, une moto, un terrain pour construire maison ». (Homme, 59 ans, Malien).

Les résultats de notre enquête nous permettent de reconstituer les étapes de la fabrication du kabakrou, d’identifier ses producteurs, et de situer son importance économique et socio-culturelle pour ceux qui la pratiquent.

Les étapes de la fabrication

La fabrication du kabakrou met en jeu plusieurs étapes. La première consiste à recueillir la matière grasse, huile de coton usée déversée dans une rivière par l’usine5. Les femmes descendent dans le cours d’eau pour y puiser ce déchet liquide qui flotte sur l’eau, au travers d’une assiette. Remplis, les sceaux sont chargés par les mères et leurs enfants, puis transportés à leurs domiciles. Á la matière grasse est associée la potasse, soude caustique ou hydroxygène de sodium (NaOH). Présente généralement sous la forme de pastilles, de paillettes ou de billes blanches très solubles, la soude est précisément utilisée dans le processus de saponification6. Son rôle est de transformer la matière grasse en savon. La population a un accès facile à ce produit, puisqu’on le trouve partout sur le marché ivoirien au prix de 600 FCFA ou 700 FCFA/kg. La fabrication nécessite l’usage de barriques pour le mélange des ingrédients, un bois taillé servant à tourner la solution obtenue après le malaxage, du bois de chauffe pour activer le feu. Le premier stade du processus de fabrication consiste donc à porter à ébullition la matière grasse, à une très forte température, jusqu’à ce qu’elle devienne blanche.

La deuxième étape vise à faire le mélange de l’huile et de l’acide, en respectant des règles de proportionnalité établies par les producteurs eux-mêmes. Ainsi, pour 24 litres
d’acide caustique, les producteurs utilisent 24 litres de matière grasse. Il faut éviter une disproportion, parce qu’elle pourrait engendrer des conséquences chez les utilisateurs. Une fois le mélange terminé, l’on obtient une pâte jaunâtre ou blanchâtre.

Dans la troisième étape du processus, les acteurs protègent les mains par des gants en plastique pour donner des formes sphériques à la pâte obtenue. Au bout de quelques maniements et de nombreux lissages, le kabakrou est prêt.

La quatrième étape concerne la vente du produit. Le savon traditionnel est écoulé sur les marchés7. Les photographies suivantes résument les différents stades de la fabrication du produit :

Photo1 : Mélange (graisses-soude) porté à ébullition.

Source : enquête Akichi 20148

Photo 2 : Mélange en fonte.

Photo 3 : Modelage de la pâte (kabakrou).

Source : Enquête, Kangah 20109

La description du processus de fabrication montre que la production du kabakrou est un système où les éléments sont en interaction. Ainsi, depuis la conception (les hommes et les femmes) jusqu’au produit fini (kabakrou) en passant par les composantes (les huiles, la soude caustique, la barrique, les bois de chauffe, le feu), chaque élément joue nécessairement un rôle, remplit une fonction essentielle. Nous comprenons dès lors que les dosages doivent être minutieux afin d’éviter des conséquences sur les utilisateurs.

Qui sont les producteurs ?

La fabrication du savon traditionnel à Dar-Es-Salam est essentiellement exercée par des populations en provenance du Nord de la Côte d’Ivoire, ce qui est présenté dans ce graphique :

Source : Notre enquête, février 2014- juin 2015.

Parmi les catégories sociales impliquées dans la production du savon, pour ce qui est de l’étude figurent des hommes et des femmes, tous des allogènes venus faire fortune en Côte d’Ivoire. La cartographie des acteurs montre une forte présence de Maliens (60%), Burkinabés (25%) et Guinéens (15%). La situation trouve sa correspondance sur le plan national. En Côte d’Ivoire, un habitant sur quatre est étranger, soit plus de quatre millions de personnes dont 2,2 millions de Burkinabés et près de 800 000 Maliens. Cette population a répondu à une forte demande de main-d’œuvre remontant à la colonisation. Elle est peu alphabétisée, mais très active et occupée à 99%, soit dans l’agriculture, soit dans l’informel10. Certains sont d’anciens migrants, d’autres ont foulé pour la première fois le sol ivoirien à la faveur de la crise sociopolitique de 2002. Commerçants de tradition, ils ont très tôt compris qu’il n’y a pas de sots métiers, mais de petits métiers, qui peuvent aussi procurer des sommes d’argent aux acteurs, à l’instar de ceux exercés en entreprise. Ainsi, partout où ils se rendent, les allogènes ont pour principal objectif l’accumulation des richesses au travers de leur force de travail. Pendant que les Ivoiriens trient les emplois, en focalisant leurs énergies sur ceux de la fonction publique ou des entreprises privées, ces acteurs s’accrochent à tout ce qui peut leur permettre de réaliser les ambitions.

La cartographie des acteurs montre également que l’activité mobilise plus de femmes que d’hommes. Pour comprendre cette réalité, il faut remonter à l’origine du kabakrou dans la localité. C’est au cours de ses nombreux voyages dans les villes de Côte d’Ivoire, notamment Abidjan, qu’une femme a découvert la fabrication de ce savon, utilisé dans son foyer, dont elle ignorait la provenance. La curiosité l’a poussée à se renseigner auprès des producteurs expérimentés. Après maintes hésitations et échecs, au prix de plusieurs efforts, elle a réussi à dompter le kabakrou. Les premières personnes sollicitées sont ses filles. Au fil du temps, des personnes extérieures (amies, voisines) âgées de 25 à 55 ans ont intégré l’activité. Analphabètes, elles se sont appropriées les techniques de production et, animé le travail. L’implication de cette catégorie sociale dans ladite activité est illustrée par ce graphique :

Source : Enquête, février 2014- juin 2015

Cette activité si «avilissante» soit-elle permet à la femme de s’émanciper et de devenir un maillon essentiel de sa communauté. C’est le sens de l’assertion de MUSITU11, qui insiste sur la précarité du travail féminin en opposition avec le rôle central qu’elle joue, en tant qu’actrice économique incontournable dans la survie ou la subsistance de beaucoup de ménages en milieu urbain.

Par effet de boule de neige (de bouche à oreille) les hommes ont compris la possibilité de s’affranchir aussi de la pauvreté, à l’instar des femmes, grâce aux revenus du kabakrou, ce qui explique leur présence, bien qu’en plus faible proportion.

La valeur économique

La production du savon traditionnel est devenue aujourd’hui une activité essentielle, donc importante, dans la mesure où elle est disséminée partout en Côte d’Ivoire. Ainsi, dans les bidonvilles situés dans la commune d’Attécoubé plusieurs jeunes fabriquent le savon kabakrou12. Abobo n’est pas épargnée, car au PK 18 derrière pont, une famille a fait de ce «cailloux» son business. Elle a créé une «usine de fabrication». Même si elle est prête à montrer quelques secrets de son «usine», elle tient à garder l’anonymat. C’est en janvier 2010 que la famille visitée s’est engagée dans la fabrication du kabakrou. Après plusieurs enquêtes menées par leur mère sur la fabrication de ce savon, les sœurs se sont lancées dans l’activité. Cette entreprise familiale, avec un nombre réduit de personnes, a dû recruter des ouvriers pour satisfaire la forte demande du savon «made in Abidjan» d’après KANGA13.

Les données du terrain montrent que la production du savon est quotidienne à Dar-Es-Salam. Chaque jour, dans une position assise ou debout, des hommes et des femmes mélangent la pâte obtenue des graisses et de la soude caustique portées à ébullition. Ils transvasent le contenu dans un ustensile et donnent des formes au kabakrou. Ainsi, des centaines de savons de couleurs blanchâtre ou jaunâtre sont disposés dans des récipients et empilés dans plusieurs sacs de 25 kg à 50 kg. Les acteurs fabriquent 500 boules en moyenne, trois fois la semaine14, environ 6000 savons le mois. La production annuelle est estimée à 72 000 boules. Les kabakrou sont écoulés sur les marchés locaux (Bouaké). Chaque semaine, le savon est transporté à Brobo, Botro, Béoumi, Sakassou où il est vendu. Mais le kabakrou suit un autre itinéraire, puisqu’il est destiné aux marchés de la sous région (Burkina Faso, Mali, Guinée, Niger). Empilé dans des sacs de 50 kg, il traverse la frontière ivoirienne pour satisfaire la demande des pays voisins. De ce fait, plusieurs centaines de kabakrou sont livrés sur différents sites extérieurs. Les prix oscillent entre 100 FCFA et 300 FCFA15. Le tableau suivant présente les revenus mensuels16 de 2015 :

MoisRevenus mensuels (en francs CFA)
Janvier 600 000
Février609 000
Mars614 400
Avril619 200
Mai628 800
Juin630 000
Juillet634 800
Août639 900
Septembre649 200
Octobre760 000
Novembre789 600
Décembre810 000
Source Enquête, Janvier-Décembre 2015

Ce tableau indique que de janvier à décembre, les revenus mensuels sont passés de 600 000 FCFA à 810 000 FCFA, soit un total annuel de 7 985 700 FCFA. La valeur économique du kabakrou chez les producteurs ivoiriens est aussi soulignée par KANGAH :

« L’entreprise de la famille TS vend soit au détail soit en gros à des prix variés, allant de 100 FCFA à 350 FCFA l’unité. Le prix des savons est fixé en fonction de leur forme. Les plus gros ont un prix qui varie de 250 FCFA à 350 FCFA, et les moins gros de 100 FCFA à 200 FCFA. Les productrices sont à leur début. Les prix ne sont pas extraordinaires, mais les ouvriers sont satisfaits. Avec le temps, les choses iront mieux. Les kabakrou dans certains cas s’arrachent comme de petits pains sur le marché. La majorité de la clientèle provient de l’intérieur, notamment de Bondoukou ; mais aussi des marchés des quartiers populaires d’Abidjan »17

De par son importance économique, la fabrication du kabakrou apparait comme une activité pourvoyeuse d’emplois. Ce secteur informel est une solution à l’épineux problème du chômage en Afrique. C’est la justification de la thèse de MALKWISHA18 selon laquelle cette réalité est une réponse populaire aux réalités du milieu, une adaptation aux réalités de l’environnement économique et social. Pour lui, les gens doivent prendre leur destin en main, en inventant les solutions appropriées aux problèmes du chômage et de la pauvreté. SHOMBA19 atteste également que l’activité informelle révèle une étonnante capacité de production de biens et services. Elle génère des revenus pour une grande partie de la population, offre de l’emploi au chômeur et contribue à atténuer la pauvreté. La Côte d’Ivoire est justement concernée, car la réalité du chômage sur le terrain est alarmante, contrairement aux discours et matraquages médiatiques. Les licenciements en masse, les congés d’ordre technique, les délocalisations des sociétés, des structures de recherche, des centres de santé, les fermetures d’entreprises, les pillages et destruction de biens publics et privés liés aux différentes crises ont augmenté le nombre des «sans emplois» déjà nombreux sur le marché du travail. Selon l’INS, le taux de chômage officiel est de 60% en mars 2012 contre 25% en juin 2011 et 18% en décembre 2010. La chambre de commerce et d’industrie révèle que 8000 emplois directs sont perdus suite aux mesures de restructuration des entreprises qui subissent les contrecoups de la crise post électorale et la pression fiscale20.

Hier essentiellement réservée aux étrangers (allogènes), avec le chômage galopant et inquiétant que connait le pays, la fabrication du kabakrou est aujourd’hui devenue pour des ivoiriens une source de revenus potentiels. Du Nord au Sud en passant par le Centre, d’Est en Ouest, la production du savon traditionnel n’est plus un sot métier, mais un emploi stable. Ainsi des lieux de production pullulent dans les quartiers précaires des communes et les zones rurales. Sur la question, SUY21 montre que la précarité de l’emploi n’a que trop duré, surtout face aux difficultés de la vie quotidienne liées à la crise. Il affirme que les Ivoiriens ont changé de mentalité, car ce qu’ils croyaient être un travail pour les étrangers attirent leur attention maintenant ; pourvu que le petit métier, qu’ils exercent leur permette de changer de condition de vie. KOUASSI22 abonde dans le même sens. Pour lui, les facteurs positifs des petits métiers à savoir le savon artisanal se développent comme la réponse pour le grand nombre de diplômés au chômage. La fabrication du kabakrou est devenue une activité noble qui nourrit son homme.

Bref, les politiques menées par les pays en développement au cours des années soixante-dix, ont conduit à un fort endettement du Trésor auprès de la Banque centrale, et creusé en plus du déficit budgétaire, celui des entreprises publiques. Celles des années quatre-vingt, marquées par un assainissement lié à la libéralisation financière n’ont pu résorber l’ensemble des déséquilibres financiers. De cette façon, au début des années quatre-vingt-dix, le système bancaire de la majorité des pays en développement s’est trouvé très affaibli. Dans ce contexte, une grande partie de la population, aussi bien urbaine que rurale, s’est tournée vers le secteur financier informel, car elle est exclue des réseaux institutionnels classiques23. Sur la dimension économique liée à la fabrication du kabakrou à Dar-Es-Salam susmentionnée, s’est greffé un autre aspect.

La valeur socioculturelle

CUONZO24démontre que les activités du secteur informel permettent d’acquérir une autosuffisance économique, et donnent naissance à un développement soutenable de l’Afrique. Ainsi, le secteur informel est incontournable à l’évolution de la ville africaine.

Cette thèse, à l’instar de l’analyse antérieure confirme que l’activité est pourvoyeuse d’emploi et procure d’importantes sommes d’argent aux producteurs. Autrement dit, la fabrication du kabakrou, qui remplit une fonction économique est source de richesse pour les producteurs, ce qui est justifié par le graphique ci-dessus. Ainsi, partis de rien, hier personnes assistées, marginalisées ou stigmatisées, les acteurs sont aujourd’hui financièrement autonomes, car les revenus issus de la vente du savon sont réinvestis ou injectés dans des projets à but lucratif. Nombreux sont les producteurs devenus propriétaires de maisons, de magasins, de motos taxis. De ce fait, ils ont connu une ascension, voire une mobilité sociale verticale ascendante. Les revenus de la production ont favorisé l’esprit de créativité chez les acteurs, qui se sont regroupés en associations rotatives d’épargne et de crédit dénommées ‘‘tontines’’.Caractérisées par un vaste réseau de relations entre les membres, elles ont permis aux acteurs de prendre conscience et de comprendre que l’union fait la force d’une part, et que l’on peut participer au développement de la société quelque soit sa position sociale d’autre part. Travaillant ensembles, ils ont su développer des rapports fraternels et solidaires qui ont facilité leur autonomie financière. Cette situation montre qu’il est possible de réussir par la volonté et la cohésion sociale. Face au chômage, à la rareté de l’emploi, les acteurs ont trouvé des stratégies pour contourner la paupérisation dont ils sont victimes. Autrement dit, l’économie informelle traduit les capacités de résilience de sociétés à faible productivité face aux chocs extérieurs25. Si les revenus de la production ont permis aux acteurs de s’organiser, ils sont aussi destinés aux besoins sociaux pour paraphraser MASLOW26. Il s’agit entre autres du paiement des factures d’électricité, d’eau, des ordonnances médicales. La valeur sociale de l’activité est confirmée par l’OCDE : « Qualifiée d’économie populaire, l’économie informelle constitue un mode de vie, voire de survie, de la population urbaine, pour laquelle elle permet la satisfaction de besoins fondamentaux : se nourrir, se loger, se vêtir, se former, se soigner, se déplacer »27.

L’autonomie financière est plus perceptible chez les femmes, qui longtemps se sont impliquées dans le travail. La situation de cette catégorie sociale nous rappelle celle des Odjukru28. Chez eux, comme dans nombre de sociétés traditionnelles, la femme est confinée dans son rôle de ménagère et exclue de la vie politique, parce qu’elle pourrait divulguer les secrets29. Mais elle a compris que par le travail, elle aura une autonomie financière et pourra influencer certaines décisions politiques. La femme s’est d’abord engagée dans le commerce de l’huile de palme, puis dans la fabrication de l’attiéké. Forte de cette position sociale, elle est constamment consultée pour des décisions importantes concernant la vie de la communauté. Cette disposition est rendue possible grâce à sa capacité financière, résultat de l’implication effrénée dans ladite activité. Á l’instar de la femme odjukru, les productrices de kabakrou, hier marginalisées, considérées comme simples procréatrices sont aujourd’hui valorisées, puisqu’elles prennent une part active aux dépenses et aux décisions du ménage.

Á cette dimension sociale s’est greffée la valeur culturelle. En effet, les revenus que procure le travail du savon traditionnel sont investis dans l’achat de pagnes, de parures destinés au mariage.Pendant les fêtes musulmanes (Tabaski, Ramadan), les producteurs investissent des sommes d’argent dans l’achat de volaille, d’ovins, de bovins destinés aux festivités et aux sacrifices, qui oscillent entre 900 000 FCFA et 1 700 000 FCFA. Au travers de cette pratique, Dieu occupe une place de choix. Il est invoqué et honoré, parce qu’il a mis à leur disposition des moyens financiers. Ici, l’Afrique des grandes religions révélées intervient dans le procès du travail, car au travers de l’immolation du mouton, l’Etre suprême (Allah) est convoqué et magnifié. Aussi, des cérémonies du septième jour sont organisées, grâce aux revenus, pour le repos de l’âme des défunts. Dans la cosmogonie des producteurs, les ancêtres, les disparus ou les gens de l’au-delà veillent sur les vivants et leurs richesses. C’est à juste titre que DIOP affirme : « Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. Ils sont dans l’ombre qui s’éclaire, et dans l’ombre qui s’épaissit. Les morts ne sont pas sous la terre. Ils sont dans l’arbre qui frémit. Ils sont dans le bois qui gémit. Ils sont dans l’eau qui coule. Ils sont dans la case, ils sont dans la foule. Les morts ne sont pas morts »30.

L’Afrique magico-religieuse fait son apparition dans l’activité. Il s’agit de l’Afrique de l’homme, qui assis sur un tabouret scrute l’horizon et demande à la nature  métaphysique), des ressources indispensables à sa survie. Ici, c’est la protection, la fécondité, le bonheur, la prospérité qui sont sollicités auprès des ancêtres ou des disparus, supposés omniprésents dans la vie quotidienne des producteurs. Malgré cette importance sur le plan économique et socioculturel, la fabrication du kabakrou a occasionné des situations de risque sanitaire.

2. Les risques sanitaires

Ce chapitre identifie les problèmes de santé et explique les itinéraires thérapeutiques auxquels les producteurs ont recours lorsqu’ils sont malades. Il tente aussi de comprendre les facteurs liés à persistance des risques sanitaires dans le travail. Pour y arriver, nous avons interrogé les enquêtés en ces termes : «Quels sont les problèmes de santé dont vous souffrez»? « Comment les traitez-vous» ? «Pourquoi sont-ils récurrents » ? Voici un échantillon de leurs propos :

« Travail de kabakrou, c’est trop dangereux, mais on va faire comment ? Gales sur le corps et qui vous démangent, odeurs bizarres qui rentrent dans votre tête et vous avez mal à la tête » (Homme, 33 ans, Burkinabé).

« Je me grattais pendant des semaines, et puis des boutons sortaient sur mon corps » (Femme, 53 ans, Malienne).

« Souvent ma tête tourne et j’ai des vertiges après la préparation de l’huile. Plusieurs fois, j’ai senti des brûlures sur mes pieds et mes mains, quand j’ai recueilli l’huile » (Femme, 42 ans, Malienne).

« La potasse, c’est pas bon dès. Quand ça tombe sur ta main, ça bouffe l’endroit où c’est tombé. Puis, ça fait mal comme cela » (Homme, 49 ans, Guinéen).

« Préparer kabakrou là fait que tu tousses jusqu’en, ta poitrine te brûle, ta gorge aussi » (Homme, 40 ans, Burkinabé).

« Mes yeux me piquent piquent et ça coule des larmes » (Femme, 37 ans, Guinéenne).

« Tout mon corps, mon dos, mes reins me font mal. Je sens des douleurs dedans » (Homme, 58 ans, Burkinabé).

« Quand je tousse, je prends bonnet rouge pour boire. Ou bien, je mets miel dans citron ou oignon pour laper. Si j’ai mal aux yeux, je vais acheter des feuilles au marché, je presse et je les mets dans les yeux » (Femme, 39 ans, Malienne).

« On travaille. On sait qu’il y a maladie dans travail là, mais on fait quand même. On ne s’occupe pas de nous. Nous aussi on s’occupe pas de quelqu’un. On est malade o, on n’est pas malade o, personne ne vient à notre secours » (Femme, 44 ans, Burkinabé).

« Quand on travaille, on porte pagne, on porte robe, on porte chemise, on porte botte pour prendre huile sur l’eau. Pour faire boule de kabakrou, on prend sachet 10 francs qu’on a payé à la boutique. On met dans mains là et puis on travaille. C’est tout habit de travail là ça. Y a pas quelqu’un pour nous aider, pour nous soutenir ; ça fait que maladie finit pas » (Homme, 50 ans, Guinéen).

Ces données attestent de l’existence réelle des risques sanitaires dans la production du kabakrou. Nous distinguons plusieurs problèmes de santé dont : les affections pulmonaires caractérisées par la toux, les affections oculaires (conjonctivite), les problèmes dermiques (brûlure, gale). Á cela se sont ajoutées les affections articulaires (arthrose), le paludisme. Plusieurs causes expliquent ces risques sanitaires :

La toxicité des produits

La production du kabakrou nécessite l’usage de produits chimiques (soude caustique). En milieu professionnel, la contamination cutanée entraîne localement des brûlures dont la gravité est fonction de la concentration de la solution, de l’importance de la contamination et de la durée du contact. Au niveau oculaire, la symptomatologie associe une douleur immédiate, un larmoiement, une hyperhémie conjonctivale, dans les cas extrêmes la cécité. L’exposition par inhalation à des vapeurs d’hydroxyde de sodium provoque immédiatement des signes d’irritation des voies respiratoires, éternuements, toux, sensation de brûlure nasale, douleur thoracique31. Or, pendant la fabrication du savon traditionnel, le producteur mélange les graisses (huiles) et la soude caustique portées à ébullition. La vapeur et les gaz qui s’échappent en quantité de la transformation des produits envahissent le visage, la peau et pénètrent les yeux. Substances étrangères, elles ont provoqué chez les acteurs la conjonctivite, les brûlures, la toux, les céphalées, le paludisme…. Ces maladies sont également rencontrées dans l’exploitation du manioc chez les Odjukru32. L’implication des gaz et des vapeurs dans les affections oculaires pendant les activités professionnelles (attiéké, kabakrou) est une réalité : « Ces gaz (fumée, vapeur d’eau), provoquent également la conjonctivite. Corps étrangers toxiques, en pénétrant dans les yeux, ils irritent le cristallin, les membranes, la cornée, ce qui provoque une réaction électro-visuelle, caractérisée par des larmoiements ou écoulements en abondance de larmes. La fumée, la vapeur d’eau, la poussière sont des éléments extérieurs, qui en s’introduisant dans les yeux entraînent des irritations, des larmoiements »33. Aux gaz s’ajoutent :

Les postures

Pendant le travail, le torse légèrement incliné vers l’avant, le producteur effectue des mouvements répétitifs de flexion d’avant en arrière des heures durant, pour mélanger le produit. Il doit s’assurer que la pâte est homogène, ce qui lui permet de procéder au modelage. Mais la récurrence des gestes a occasionné l’arthrose dont parle SANGARE : « Les vertèbres lombaires, à l’instar des vertèbres cervicales, sont reliées les unes aux autres, verticalement par des ligaments vertébraux postérieurs et antérieurs, puis horizontalement par le disque cérébral, entouré de cartilages articulaires. Lorsque les vertèbres sont sollicitées, ou quand elles entrent en action pendant les activités, les mouvements de flexion en avant répétés entraînent la contraction des ligaments antérieurs, et le relâchement des ligaments postérieurs. La répétition des gestes provoque la fuite du disque de sa zone, vers les ligaments non sollicités. Quittant sa cavité, le disque ne joue plus son rôle d’amortisseur de choc et d’orientation des mouvements. Il ne facilite plus les mouvements. De cette façon, les cartilages articulaires entrent directement en contact, ce qui est à éviter. En se frottant, ils provoquent des lésions au niveau des os, engendrant ainsi la lombalgie, la dorsalgie, la cervicalgie » (SANGARE, Sory, traumatologue, 2000, CHU de Bouaké).

L’insalubrité

L’activité du kabakrou est exercée dans des domiciles exigus. Ces endroits qui abritent la préparation et le mélange des produits (graisses, soude caustique) nécessaires au modelage du savon, ne sont pas désinfectés. La transformation des habitations en lieux de travail insalubres occasionne la prolifération des moustiques et partant le paludisme, à cause des eaux sales (usées) et des résidus de savon qui jonchent le sol. N’DJOUNGUEP abonde dans ce sens : « Les populations participent par leurs diverses actions à leur exposition aux agents vecteurs du paludisme. Ces actions sont l’insalubrité, le rejet des objets contenant des eaux autour des maisons. Cette situation ne s’observe pas seulement dans les quartiers où les bas-fonds sont fortement anthropisés, mais elle y est plus accentuée »34.

Face à la maladie, les producteurs ont réagi par différents types de soins.

Les itinéraires thérapeutiques

Les acteurs ont utilisé diverses voies thérapeutiques. Ainsi, lorsqu’il constate son état de santé faiblir, la première réaction du malade est de questionner la nature. Cet enquêté atteste :

« Quand je tousse, je prends bonnet rouge pour boire. Ou bien, je mets miel dans citron ou oignon pour laper. Si j’ai mal aux yeux je vais acheter des feuilles au marché, je presse et je les mets dans les yeux » (Femme, 39 ans, Malienne).

En ce qui concerne la conjonctivite, les feuilles de Manotes longiflora sont broyées entre les paumes, celles de Spondias mombin35, sont légèrement passées sur les flammes et écrasées. Le liquide obtenu est instillé dans la partie atteinte matin et soir (posologie). Pour traiter le paludisme, Vernonia amygdalina36 intervient dans le soin. Les feuilles sèches sont utilisées en bouillon. La substance verdâtre obtenue est absorbée par voie buccale. Ecrasées sur une pierre, elles servent aux traitements des douleurs articulaires. Les feuilles de Morinda longiflora utilisées en bain de vapeur soignent également le paludisme. Les espèces Xylopia aethiopica, Monodora myristica et Aframomum melegueta, quelquefois accompagnés de piments, grillés, puis écrasés soignent les douleurs articulaires et le paludisme. Le mélange est administré par voie rectale (lavement37ou suppositoire).38La photographie suivante montre des espèces végétales utilisées dans le traitement des maladies.

Photo n°4 : Xylopia aethiopica (haut) ; Monodora myristica (bas) ; Aframomum melegueta (droite)

Source : Notre enquête, Akmel 200139.

Bref, le malade, en s’orientant vers la médecine traditionnelle, a recours aux éléments de sa culture pour obtenir la guérison. Ce choix trouve son explication dans la valeur curative des plantes. En effet, cette médecine a la capacité de traiter les pathologies de façon holistique, voire globale, en intégrant dans la thérapie, aussi bien la dimension matérielle (phytothérapie), que celle magico-religieuse40. L’aspect invisible de la guérison échappe à la médecine moderne. Nous en voulons pour preuve le traitement des maladies liées à la malédiction ou à l’envoûtement par la médecine traditionnelle, ce qui est méconnu de la médecine moderne.

Quand l’état valétudinaire ne s’améliore pas, on fait appel à la biomédecine :

« J’ai lapé miel, mais je tousse encore. Hôpital là, on a donné comprimé, sirop pour boire. On a aussi donné médicament pour mettre dans les yeux » ( Homme, 45 ans, Burkinabé).

Ici, l’Afrique moderne et des institutions républicaines41 sont sollicitées. Il s’agit de l’Afrique de l’homme qui, mallette à la main, a le regard tourné et la main tendue vers l’Europe, et attend d’elle les éléments indispensables au rétablissement de sa santé. Le malade qui a d’abord interrogé sa culture sort de son milieu (local) pour s’orienter vers les produits d’autres cultures. Il s’agit des pilules, des ampoules buvables, des collyres… Cette stratégie doit interpeler tous les acteurs de la santé sur la nécessité d’une collaboration entre médecine traditionnelle et biomédecine. Malgré ces voies thérapeutiques, les risques sanitaires perdurent, ce qui constitue une préoccupation majeure.

La récurrence des problèmes de santé

Les lieux de travail visités sont exigus et manquent d’aération. Les matériels de travail sont disposés pêle-mêle. Les produits utilisés pour la fabrication du kabakrou ne sont pas entreposés dans des endroits sécurisés. Sur le terrain, les producteurs engagés dans l’activité sont conscients des dangers liés à la production du savon. Ils savent qu’ils ne sont pas suffisamment protégés. En effet, hormis l’utilisation de bottes servant à recueillir la graisse et les plastiques utilisés dans le modelage du kabakrou, leur corps est constamment exposé aux graisses et à la soude caustique. Nous comprenons dès lors qu’ils se plaignent de démangeaisons et de brûlures. Sur la question, voici la position d’un enquêté : 

« La plupart des producteurs ne sont pas protégés comme il se doit. Aussi les conditions de travail n’étant pas saines, ils sont exposés à de sévères irritations de la peau, suite à l’apparition de boutons, particulièrement des gales sur les mains, les pieds, la tête, parfois les parties intimes, pour les personnes que nous avons examinées et enregistrées. Á cela s’ajoutent les brûlures dues à l’hydroxygène de sodium (soude caustique) » (Homme, 35 ans, Agent de santé).

L’analyse montre que la persistance des risques sanitaires est liée à l’état de pauvreté des producteurs, qui est la conséquence de la situation économique morose que connaît le pays. Nous avons mentionné plus haut que le chômage est en hausse et que les pauvres s’appauvrissent davantage. De cette façon, aucun choix ne leur est laissé pour un emploi à faible risque. Pour survivre, la seule option est de s’engager dans ladite activité. Autrement dit, l’incapacité de la société à gérer au mieux la question du chômage, c’est-à-dire répartir convenablement les ressources ou les richesses est un facteur justificatif de la récurrence des problèmes de santé. Il y a également l’absence d’encadrement. Contrairement à certaines réalités (VIH/SIDA, paludisme, traite des enfants) qui ont bénéficié de programmes de sensibilisation, en ce qui concerne la fabrication du kabakrou, les producteurs sont laissés pour compte. De ce fait, un recensement du secteur d’activité est indispensable, parce qu’il soutient aussi l’économie ivoirienne. Il permettra d’organiser et de trouver des solutions à d’éventuels problèmes. Une formation et une sensibilisation des acteurs sur les risques liés aux activités professionnelles sont indispensables pour éradiquer, à défaut minimiser les problèmes.

Conclusion

Au terme de cette étude, il convient de retenir que la paupérisation croissante a contraint les populations de Dar-Es-Salam, quartier précaire de Bouaké, à user d’ingéniosité pour sortir de la misère. La fabrication du kabakrou est devenue une activité essentielle, puisqu’elle représente pour les acteurs une source de revenus substantiels et leur permet dans le même temps de satisfaire des besoins socioculturels. De ce fait, la production du savon traditionnel remplit une fonction manifeste (source de richesse, amélioration des conditions de vie) et une fonction latente (offrandes, prières, sacrifices). Au-delà des valeurs économique et socioculturelle, cette activité inquiète, parce qu’elle a occasionné des problèmes de santé que les populations traitent selon leur vision du monde, mais qui sont récurrents. Bref, si la fabrication du kabakrou est une richesse et qu’elle affecte aussi la santé des producteurs (brûlures, conjonctivite, arthrose), l’activité nécessite une relecture au niveau de l’organisation spatiale et humaine pour adapter le travail au producteur.

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  1. Banque Mondiale, 2016, Côte d’Ivoire : Présentation, Abidjan, BIRD. ↩︎
  2. KRAMO, Germain, 2016, « Le principal  défi de la Côte
    d’Ivoire est d’assurer un emploi de qualité pour tous », Le Monde Afrique, 2 mai, Abidjan. ↩︎
  3. Le terme kabakrou, dérivé du bambara, langue malinké, signifie «cailloux». C’est un savon traditionnel à base d’huile de palme et de soude caustique. Il se présente sous la forme solide, en poudre, en pâte. ↩︎
  4. Périodes d’enquête : 16-23 février 2014 ; 13-21 janvier 2015 ; 11- 19 décembre 2015. ↩︎
  5. Trituraf, aujourd’hui Olhéol. ↩︎
  6. La saponification désigne l’opération qui consiste à fabriquer du savon par action d’un alcalin caustique (soude ou  potasse) sur un corps gras. ↩︎
  7. http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
  8. AKICHI, Logbochi Marie Paule ; ALLAH, Pacôme, al, 2014, Impact de la fabrication du kabakrou à Gbintou, Mémoire de Licence, Bouaké, Université Alassane Ouattara. ↩︎
  9. KANGAH, Donatien, 2010, « Appelez-le cabakrou, le savon d’Abidjan », in http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
  10. BOUQUET, Christian, 2003, « Le poids des étrangers en Côte d’Ivoire », Annales de Géographie, n°630, vol.112, Paris, Armand Colin. ↩︎
  11. MUSITU, Willy Lufungula, 2006, La femme Congolaise pilier de l’économie informelle en milieu urbain, Berlin, Humboldt. ↩︎
  12. KOFFI, Christophe ; NOUBOUZAN, Hermann et al., « Côte d’Ivoire. Le Kabakrou : un savon traditionnel », https://vimeo.com/46611266. ↩︎
  13. KANGA, Donatien, 2010, « Appelez-le cabakrou, le savon d’Abidjan », http://www.avenue225.com/fabrication-du-savon-%C2%AB-cabakrou-%C2%BB-une-famille-en-a-fait-son-affaire ↩︎
  14. Lundi, Mardi, Mercredi (production) ; jeudi, samedi (vente). ↩︎
  15. Concernant l’étude, le prix unitaire est estimé à 100 FCFA. ↩︎
  16. Ce sont les revenus mensuels des personnes interrogées (110). Pour y arriver, nous avons multiplié la production hebdomadaire de savons (500 boules) par la fréquence de production (3 jours la semaine) et le prix unitaire (100 FCFA). Ainsi, pour le mois de janvier nous avons : 500 (savons) x 3 (jours) x 4 (semaines) x100 (francs), ce qui donne le revenu mensuel de 600 000 FCFA. ↩︎
  17. KANGAH, Donatien, op.cit. ↩︎
  18. MALKWISHA, Meni, 2000, « L’importance du secteur informel en RDC », Bulletin de l’ANSD, Volume 1, Décembre, Congo, Université de Kinshasa, pp. 21-40. ↩︎
  19. SHOMBA, Lomani, 2003, La Promotion de l’économie informelle en droit Congolais: quelle option lever entre sa reforme et sa formalisation ? Mémoire de Licence en Droit, Congo, Université de Kinshasa. ↩︎
  20. http://www.ladepechedabidjan.info/Pretendue-reduction-taux-de-chomage-Le-gros-mensonge-_a11848.html ↩︎
  21. SUY, Kahofi, 2011, « Jeunesse Ivoirienne : quand les difficultés font évoluer les mentalités », Côte- d’ivoireSociété, Abidjan. ↩︎
  22. KOUASSI, Bruno, 2012, La Médiane, Abidjan. ↩︎
  23. BAIN, Olivier, « L’oubli», http://afriquepluriel.ruwenzori.net/economie-informelle.htm. ↩︎
  24. CUONZO, Teresa Maria, 2003, Les petits métiers: le secteur de l’économie informelle en Afrique, Italie, Università Degli Studi Mediterranei. ↩︎
  25. OCDE, 2008, Rapport Afrique de l’Ouest, p.169. ↩︎
  26. MASLOW, Abraham, 1943, “A Theory of Human Motivation”, Psychological Review, n°50, pp. 370-396. ↩︎
  27. OCDE, op.cit. ↩︎
  28. Ethnie de la région de Dabou (basse Côte d’Ivoire). ↩︎
  29. MEMEL, Fotê Harris, 1980, Le système politique de Lodjukru : une société lignagère à classes d’âge, Paris, Présence Africaine. ↩︎
  30. DIOP, Birago, 1960, Le souffle des ancêtres, leurres et lueurs, Paris, Présence Africaine. ↩︎
  31.  PAVAGEAU, Nikova, 2012, Hydroxyde de sodium et solution aqueuse, Paris,  INRS. ↩︎
  32. Région de Dabou (Côte d’ivoire) ↩︎
  33. AKMEL, Meless Siméon, 2005, Impact socio-sanitaire de l’exploitation du manioc (Manihot esculenta Crantz) sur les populations paysannes en pays odjukru dans la région de Dabou, Bouaké, CMS. ↩︎
  34. N’DJOUNGUEP, Juscar ; ABOSSOLO, Samuel et al, 2016, « Population, et vulnérabilité au paludisme à Yaoundé III (Cameroun) : cas des quartiers N’Goa-Ekéllé et Nsimeyong », in Kaliao, Revue pluridisciplinaire de l’Ecole Normale Supérieure, Maroua, vol 7, n°14. ↩︎
  35. AKE, Assi Laurent ; ADJANOHOUN, Edouard, 1979, Contribution au recensement des plantes médicinales de Côte d’Ivoire, Abidjan, CIRES. ↩︎
  36. Ibid. ↩︎
  37. C’est l’injection d’un liquide dans le gros intestin à l’aide d’une poire. ↩︎
  38. C’est une préparation médicamenteuse en forme de cône, que l’on introduit dans le rectum pour évacuer les excréments. ↩︎
  39. Enquête effectuée en 2001 par AKMEL Meless Siméon, avant la soutenance de sa thèse, op.cit. ↩︎
  40. Même si les enquêtes de terrain ne mentionnent pas cette dimension. ↩︎
  41. MOUSTAPHA, Diabaté, 1999, L’indicamétrie capacitaire, Bouaké, CUMERFI. ↩︎

Numéros

Les choix de pratiques agricoles à partir du cas des paysans agni de Bettié, adioukrou d’Orbaff et Ébrié de Songon-Agban (Côte d’Ivoire)

Adolin Paul EGNANKOU

Enseignant-chercheur à l’Institut d’Ethno-Sociologie (IES) Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, Côte d’Ivoire. adolinegnankou2010@yahoo.fr

Introduction

Les obstacles à la production de biens alimentaires et à la satisfaction des besoins alimentaires des populations humaines deviennent de plus en plus récurrents ces dernières décennies. Ils sont décrits sous divers noms : insécurité alimentaire, famine, malnutrition, malbouffe, etc. Toutes les sociétés, développées ou sous-développées, sont touchées. En effet, dans les pays dits développés, l’abondance, la toxicité des aliments constituent la grande angoisse du consommateur (Reginer F, Lhuissier A et Gojard S, 2006 ; Poulain J.P., 2013). À l’opposé, parmi les pays désignés comme sous-développés, notamment ceux d’Afrique, peu sont entièrement autosuffisants en aliments de base (FAO, 2013 ; Côte d’Ivoire, 2009a ; 2009b). Pourtant, en Côte d’Ivoire, pays de l’Afrique subsaharienne, l’agriculture a toujours été considérée comme la priorité des priorités. Le slogan, bien connu des Ivoiriens, le confirme : « le succès du pays repose sur l’agriculture ». Au-delà de ces mots, l’agriculture ivoirienne reste confrontée à certains problèmes. En effet, selon le MINAGRI, le PAM et l’OAA1 (2009), dans des zones rurales agricoles, censées être les greniers pour les villes, 12, 6% des ménages sont en insécurité alimentaire.

Pour certains auteurs, cette situation relève de l’évolution des modes de vie, de la dégradation du milieu naturel, de l’augmentation de la population urbaine et de la détérioration des termes de l’échange sur le marché mondial (Zeli Keli J., 1988 ; Yao N’guetta R., Oulé Anicet F. et N’goran Kouadio D., 2013 ; Unnervehr L. J., 2003 ; Schiff M. & Valdés A., 1992 ; Stern N., 2006). De plus, selon Olivier De Sardan J. P. (1995), en Afrique, le mode de production paysan précolonial est inséré dans un système de solidarités, d’échanges et d’obligations morales fondé sur les liens « affectifs » de la parenté, de l’alliance ou de la résidence. Il fournit à tous un « filet de sécurité » et une assurance locale contre les risques. Ce mode de production est ouvert à l’innovation, au syncrétisme et à l’emprunt technique. Cependant, pour Olivier De Sardan, le paysan africain reste aujourd’hui encore focalisé sur une logique de la subsistance qui définit son comportement économique et stratégique. Ce qui le pousse à vendre ses excédents d’aliments, c’est avant tout le souci de subvenir aux besoins de la famille, et de garantir sa reproduction physique et sociale. Ainsi, face aux risques et incertitudes, le paysan s’évertue à échapper aux tentatives de mainmise de l’État et d’encadrement par les institutions de développement, promoteurs d’une logique du profit ou de l’accumulation. Cette situation impacte négativement sur la production vivrière. C’est pourquoi, Losch B., Fréguin-Gresh S. et Thomas White E. (2013), soutiennent que les défis pour les transformations rurales en Afrique doivent être structurels. En effet, le maintien dans une agriculture de subsistance et d’autoconsommation tient à deux facteurs qui limitent la participation des petits agriculteurs sur les marchés : une situation de marchés incomplets et imparfaits d’une part, et de l’autre, la faible accessibilité physique aux marchés et une médiocre intégration aux filières de commercialisation.

De ce qui précède, il ressort que les choix agricoles des paysans africains sont guidés par certaines logiques. Elles sont la résultante d’un système de représentations, de relations et de pratiques ou de comportements contextualisés. Ces logiques renvoient donc à un espace social où, dans leurs rapports, les paysans adoptent des conduites conditionnées par plusieurs déterminations. Celles-ci prennent en compte des réalités sociales et culturelles dont les facteurs explicatifs sont multiples et qu’il faut chercher à comprendre.

En Côte d’Ivoire, surtout à Bettié, Orbaff et Songon-Agban, l’on a observé que les choix de cultures agricoles des paysans ciblés sont marqués par les caractéristiques suivantes : i) la production commerciale des produits vivriers tels que manioc, la banane plantain, l’igname (aliments de base des populations autochtones locales), est laissée au soin des allochtones gouro, baoulé, sénoufo et allogènes burkinabé, maliens, ghanéens2 ; ii) la plupart des paysans privilégient la pratique des cultures pérennes d’exportation, surtout l’hévéaculture ; iii) les paysans interrogés se maintiennent dans l’hévéaculture en dépit de la tendance baissière des prix du caoutchouc, de la situation de pauvreté financière qui caractérise ces dernières années la filière hévéicole, ainsi que des actions menées par l’État ivoirien3 pour promouvoir la ‘‘sécurité alimentaire’’ dans ces localités. Dès lors, comment expliquer ce paradoxe dans le choix de pratiques agricoles des paysans et les logiques qui les sous-tendent ? Cet état de choses suscite un questionnement qui réinterroge les aspects socioéconomiques liés au procès de production agricole locale. Dans les pratiques agricoles, quels sont les choix que privilégient les paysans enquêtés ? À quels imaginaires sociaux ces derniers associent-ils leurs choix? Comment ceux-ci structurent-t-ils les rapports sociaux entre paysans hévéaculteurs et paysans, producteurs de vivriers ? Quels en sont les enjeux socio-économiques?

La présente étude vise, de manière générale, à approfondir la réflexion sur les logiques qui sous-tendent les choix de pratiques agricoles des paysans ciblés. Spécifiquement, il s’agit de : i) identifier les choix de pratiques agricoles des acteurs ciblés ; ii) dégager les imaginaires sociaux que ceux-ci leur associent ; iii) décrire, dans l’ensemble des localités, les rapports sociaux qui existent entre paysans-agriculteurs ; et enfin, iv) analyser les enjeux socioéconomiques à partir desquels sont construites les logiques liées aux choix de pratiques agricoles des paysans interrogés.

Approche méthodologique

Le champ social de l’étude cible les paysans dits autochtones agni4, adioukrou et ébrié des localités rurales de Bettié, d’Orbaff et de Songon-Agban. Celles-ci se trouvent respectivement à 264 km au nord-est, à 56 et à 20 km au sud-est d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Le choix de ces localités a été motivé par le souci d’observer et d’analyser des processus sociaux construits autour des choix de pratiques agricoles qui privilégient les cultures pérennes (arboricoles) d’exportation au détriment des cultures vivrières. Ces localités ont été tirées d’une liste de communautés où l’hévéaculture est la culture dominante (Bras D., 2011). La population cible se compose d’une part, de paysans désignés comme des chefs de lignage, garants des héritages de terres léguées par les ancêtres, ou comme des membres de comité de gestion des terres villageoises, ou encore comme des exploitants qui ont reçu des terres en héritages. Ce sont eux qui décident de la cession des terres. D’autre part, elle se compose également de paysans dont l’activité majeure est la pratique de cultures vivrières. L’observation directe a permis de collecter des informations sur les pratiques des paysans choisis. Ceux-ci ont recours à trois modes culturaux : les cultures pérennes, les cultures vivrières et la complantation, c’est-à-dire l’association des deux types de cultures sur les mêmes parcelles. Dès lors, l’analyse sociologique portant sur ces modes culturaux peut mettre en évidence les sens, les rapports sociaux et les logiques des choix de pratiques des paysans interrogés. Ces derniers sont au total 36 individus, soit 9 à Bettié, 14 à Orbaff et 13 à Songon Agban. La taille de cet échantillon a été déterminée par ‘‘effet de saturation’’, c’est-à-dire que les entretiens ont pris fin quand les informations sont devenues redondantes.

Carte n°1 : Espace géographique d’étude

Source : INS/Carte administrative de Côte d’Ivoire

Par ailleurs, cette étude se fonde sur l’analyse de données mixtes, quantitatives et qualitatives, dont la collecte a duré trois années, de 2011 à 2014. D’abord, les données quantitatives permettent d’apprécier la taille des superficies des différents types de cultures mises en scène au plan national depuis la colonisation jusqu’à nos jours. Elles dévoilent aussi l’évolution des revenus des paysans hévéaculteurs. Ensuite, les limites de ces données, dues à l’insuffisance d’informations sur les sens et représentations sociales que les paysans ont de leurs choix agricoles, obligent de compléter avec des données d’ordre qualitatif, collectées sur la base d’entretiens non directifs auprès de la population cible décrite ci-dessus. Les informations issues des entretiens permettent d’étudier les rapports et les imaginaires sociaux qui légitiment les choix de pratiques agricoles de la catégorie d’acteurs ciblée et d’explorer les logiques qui les sous-tendent. La recherche documentaire a également été utile à cette étude dans la mesure où elle a permis de saisir le contexte historique à partir duquel le phénomène a émergé, puis évolué jusqu’à nos jours.

Choix de pratiques agricoles comme moyens de catégorisation et de valorisation sociale des paysans de Bettié, d’Orbaff et de Songon-Agban.

Des ébauches sur l’histoire de l’agriculture ivoirienne (Chauveau J.-P., Dozon J.-P., Richard J., 1981 ; Tourté R., 2005, 2011) révèlent que, aussi bien des agriculteurs blancs (les Commandants) que des paysans indigènes de l’époque coloniale, ont souvent opté pour les cultures arboricoles (Chauveau J.-P., Dozon J-P., 1985). Le caoutchouc naturel et la noix de cola étaient des produits commerciaux prisés par les Adioukrou et Ébrié. Les populations de cette région côtière s’étaient également lancées dans la production et l’exportation massives d’huile de palme vers les pays occidentaux (Dupire M., Boutilier J.-L., 1958). Mais, la crise du caoutchouc de la période de la première guerre mondiale, la détérioration des termes de l’échange de l’huile de palme, de la noix de cola dans la zone côtière ont poussé Adioukrou et Ébrié à se tourner vers la culture du cacao et du café. Le même phénomène s’observait aussi dans la région de l’Indénié, plus précisément à Bettié.

Cependant, la pénibilité des travaux forcés liés à la construction des infrastructures, notamment à l’entretien des plantations collectives de cacao (plantations du Commandant), contraignait les populations locales à les abandonner. D’autres plantations, où travaillaient les captifs, appartenaient aux chefs indigènes, au-dessus de qui se trouvaient les administrateurs coloniaux. Ces captifs étaient acquis contre une monnaie d’échange et avaient, de ce fait, un rôle économique grâce à leur participation au travail agricole. Dès lors, pour sortir de cette situation de dominés, du fait des relations hiérarchiques imposées par les chefs de tribus, les esclaves abandonnaient les plantations collectives au profit de plantations individuelles (Perrot C., 1969) pour s’insérer dans les réseaux monétaires. Dans la pratique, innovante pour l’époque5, ils associaient les cultures pérennes aux cultures vivrières. C’est ce qu’indiquent les données du tableau n°1.

Plantations  + Cultures vivrières (ha)Cultures de rente seules, en brousse d’ombrage (ha)
Cacao 191.08 236.23
Café Mélange 23.42 11.87
(cacao + café)23.52 9.75
Total 238.02  257.85
Tableau n°1 : Association de cultures de rente et de cultures vivrières à Bettié durant la colonisation

Source : Bouet C., 1977

Même si la préférence des paysans indigènes allait aux cultures arboricoles (cacao, café), parfois celles-ci étaient détruites, puis remplacées par des cultures vivrières dont les produits (riz, igname, banane plantain, manioc, maïs) avaient connu, dans l’est du pays, un essor commercial aussi bien sur le marché administratif que sur le marché libre (Bouet C., 1977). Certes, symboliquement, la pratique des cultures vivrières répondait à un souci de subsistance, mais surtout à une logique d’anticipation des contre-performances économiques observées antérieurement dans le cas de plusieurs produits de rente : caoutchouc naturel, huile de palme, cola. Ce qui permettait aux paysans indigènes de continuer à se maintenir dans les rapports monétaires au plan local. En outre, la reconversion professionnelle, en tant que processus de transformation sociale des acteurs considérés comme esclaves, passe soit, par l’abandon des cultures pérennes pour adopter des cultures vivrières de rente, soit par la primauté accordée à un type de culture au détriment d’un autre.   

De même, la plupart des paysans de l’époque postcoloniale font des choix similaires. Certains, en réponse à l’appel du Président Houphouët Boigny6 quand il a demandé à tous les cadres, au niveau du gouvernement et de l’administration publique, de créer des plantations de cacao7 dans leurs régions respectives. Même si les raisons du choix des cultures pérennes des cadres-fonctionnaires sont de divers ordres (politique, économique, identitaire), la stratégie des leaders politiques était de faire d’eux des modèles pour la relève paysanne, parce que considérés comme intellectuels et ouverts d’esprit (Yapi Affou S., 1983,1990). Fort de sa signification politique, ce modèle-type de paysans a fini par s’imposer dans l’imaginaire communautaire, comme des acteurs à la fois paysans et collaborateurs de l’État dont la caractéristique est marquée par la pratique des cultures pérennes et par l’intellectualisation de l’activité agricole. Celle-ci participe à la production des valeurs et codes dont les symboles ont une signification dans des rapports de production paysans-État, paysans-paysans.

« L’hévéa ne peut pas disparaître. Nous l’avons pratiquée au cours des générations. Depuis nos arrières grands-parents jusqu’aujourd’hui, c’est ce que nous faisons » (A. Jean, Orbaff).

« Depuis mon enfance, c’est le gouvernement qui a dit de faire café, cacao, hévéa, palmier à huile; c’est financièrement plus rentable que les vivriers. En tout cas, moi, je fais toujours ce que le gouvernement dit. Et comme il y a réussite dedans, on me dit va à droite, je vais à droite » (A. L. Paul, Orbaff).

Le choix de la plupart des paysans pour les cultures pérennes s’inscrit certes, dans une stratégie de captation de gains ‘‘financiers’’, mais surtout dans une logique de valorisation sociale. Pour eux, il s’agit d’être considérés comme des agents qui ont socialement réussi. Ainsi, le discours politique devient pour eux un moyen d’objectivation et de justification de leurs pratiques agricoles. En effet, elles leur permettent d’être en phase avec l’État et leurs communautés respectives qui les présentent comme des modèles à suivre. Ce choix est légitimé par des imaginaires sociaux (perceptions, croyances, mythes, valeurs, idéologies, etc.), qui leur donnent un sens.

Imaginaires sociaux liés aux pratiques agricoles

Les imaginaires sociaux liés aux cycles de vie des plantes cultivées et la périssabilité des produits qui en émanent influent sur les choix culturaux des paysans. Les principales cultures de rente d’exportation de la Côte d’Ivoire, reconnues comme pérennes, ont des cycles de vie économique relativement longs. Par exemple, celui de l’hévéa se poursuit au-delà de 30 ans (Le Guen V., 2008), le palmier à huile entre 25 et 35 années selon les conditions du sol et du climat (Lebailly P. et Tentchou J., 2009) ; enfin, celui du cacao est d’environ 40 années (CIRAD, 1999 ; Edoh Adabe K. et Lionelle Ngo-Samnick E., 2014). Par contre, les cultures vivrières ont, en général, un cycle de vie économique qui ne dure que le temps d’une saison. De plus, leurs produits sont qualifiés de hautement périssables. C’est le cas du manioc, (aliment de base des Adioukrou, Ébrié et Agni8) dont l’avarie physiologique et le processus de détérioration s’enclenchent respectivement 24 heures et 48 heures après la récolte (Kodjo Boafo Asiedu J., 1991). Les autres produits tels que l’igname, la banane plantain, présentent également des signes de détérioration des semaines ou des jours après la récolte. Dans le cadre commercial, les problèmes physiologiques que présentent les produits vivriers, conduisent souvent à la mévente, source de précarité financière et sociale des paysans qui en dépendent entièrement. Compte tenu de cette situation, les paysans inscrivent leurs pratiques agricoles dans le long terme et non dans l’éphémère, en choisissant les cultures pérennes.

« On ne peut pas donner un champ de tomate en héritage à ses enfants. Comment après ta mort, on pourra parler de toi, c’est fini pour toi. Je fais un peu de vivriers pour manger » (M. Akmel, Orbaff).

« Si tu fais tomate, aubergine, gombo, banane, manioc, ça produit vite mais ça ne dure pas. Mais si tu ne trouves pas quelqu’un pour acheter vite tes produits, ils vont se gâter. C’est pour cela que je préfère les cultures de cacao et d’hévéa parce qu’elles durent » (A. Roger, Songon Agban).

« On fait vivriers pour nourrir la famille mais aussi pour gagner un peu d’argent. À Bettié ici, c’est hévéa qui marche très fort. Au début, il faut patienter 4 ou 5 ans avant que les plants n’entrent en production. Mais après, on est peinard, tranquille pendant 30, voire 40 ans parce que chaque mois on est payé. Hévéa, cacao permettent de laisser quelque chose à mes enfants » ( K. Koffi, Bettié).

La référence au caractère éphémère des productions est pour les acteurs enquêtés un moyen de légitimer leur désintéressement des cultures vivrières de rente. Grâce à leurs plantations d’hévéa comme héritages et aux discours de reconnaissance des héritiers à leur endroit, ils peuvent s’insérer, même après leur mort, dans un type de rapport vertical dans lequel ils restent symboliquement et idéologiquement toujours vivants. Les croyances et traditions communautaires constituent, pour les paysans autochtones, l’un des fondements qui justifient la pratique de l’hévéaculture. Celle-ci est perçue comme un moyen de pérennisation ou de prolongement de l’existence humaine. Par conséquent, dans la logique de maintien d’une vie existentielle intemporelle, ces formes d’imaginaires sociaux liés aux pratiques agricoles chez les paysans agni, adioukrou et ébrié disqualifient les cultures vivrières. Pour les acteurs, ces cultures ne servent qu’à entretenir biologiquement le corps humain dans un temps déterminé et parfois bref : celui d’une vie humaine physique. C’est pourquoi, ils cultivent « un peu » d’igname, de manioc, de riz…pour assurer la subsistance. Cette situation pose le problème de la disponibilité quantitative de vivriers dans les différentes zones soumises à l’étude.

Par ailleurs, puisqu’il n’y a pas de cours officiels pour les produits vivriers, les échanges ne se font que de personne à personne, par le biais d’unités de mesure variées : bol, sac, seau, panier et tas (Camara C, 1984). Les moyens pour les stocker et les conserver durablement font également défaut. Dans de tels cas, les producteurs de vivriers se voient souvent obligés de vendre leurs produits à perte au premier acheteur. D’où le peu d’intérêt des paysans à produire plus et à faire exclusivement des vivriers des produits de rente. Des acteurs de la filière vivrière en témoignent :

« Nous regrettons le fait que la filière du vivrier ne soit pas organisée. Il est difficile d’investir dans un secteur mal structuré. Nous sommes mal vus, parce que endettés » (B. Yoman, Songon-Agban).

« Nous ne sommes pas encadrés. C’est l’Ocpv (Office de commercialisation des produits vivriers), qui nous aide. Mais elle ne suit que la commercialisation. Nous voulons sortir de l’informel. De plus, il y a un manque » (B. Aimée, Présidente de la coopérative des commerçantes de vivriers d’Abengourou).

Chez les paysans du secteur vivrier, les conditions de prise en charge aux plans social9 et économique, relevant de l’État n’existent pas. C’est pourquoi ils rencontrent des difficultés à faire face aux dépenses scolaires de leurs enfants, à acheter de la nourriture durant les périodes de soudure alimentaire, au mépris des membres de la famille (épouses et parents) et de la communauté. La pratique des cultures vivrières est donc perçue par les paysans comme une activité agricole liée à la pauvreté, c’est-à-dire à la précarité tant sociale que financière. Les référents idéologiques et les représentations sociales liés à la production vivrière montrent que le mal-être socioéconomique des paysans du secteur vivrier contribue à l’insécurité alimentaire dans les localités choisies. Au-delà de ce fait, les choix de pratiques agricoles des paysans structurent les rapports sociaux de domination politique et de dépendance alimentaire des paysans hévéaculteurs sur ceux du secteur vivrier.

Paysans arboriculteurs et paysans producteurs de vivriers : entre rapports sociaux de domination politique et dépendance alimentaire.

Les études ethnographiques, historiques et anthropo-sociologiques mettent l’accent sur la manière dont l’économie monétaire capitaliste a pénétré les sociétés tribales, lignagères et les systèmes politiques précoloniaux et coloniaux de la Côte d’Ivoire. Elles mettent en relief un mode de production agricole, à partir duquel émerge une restructuration des rapports sociaux entre paysans.

D’abord, avec l’économie de marché, le processus de reconversion des indigènes aux activités vivrières de l’époque coloniale a structuré, à deux niveaux, les cadres relationnels entre acteurs en présence : l’un situe les rapports conflictuels dans lesquels l’État colonial et les chefs tribaux avaient une position dominante sur les esclaves- indigènes dominés. L’autre révèle que, entre populations indigènes considérées comme main-d’œuvre gratuite, il y avait, contre l’oppression coloniale et la politique tribale ou lignagère, des rapports de coopération et de protection (Chauveau J.P.et Dozon J.P., 1985)10. Au-delà de la rationalité des rapports monétaires, l’occupation spatiale des terres et les activités agricoles qui y étaient menées informent que les préférences des paysans, durant la colonisation, étaient les cultures pérennes (cola, café, cacao). Quant à la pratique commerciale de cultures vivrières de rente, elle révèle une tentative d’inversion sociale des rapports de domination que les indigènes-esclaves subissaient : être libres et maîtres d’eux-mêmes par leurs choix culturaux.

Ensuite de nos jours, avec l’hévéaculture, l’association de différents types de cultures (hévéa et cultures vivrières) est tolérée jusqu’au moment où les plantes entrent en production.

« Nous faisons des cultures vivrières dans les champs d’hévéa » (K. Affi, Bettié).

Dans les localités rurales de Songon-Agban, notamment d’Orbaff, le phénomène est semblable à celui de Bettié. Les productions vivrières n’occupent que de petites surfaces d’exploitation. En effet, le manioc qui sert à la préparation de l’attiéké, l’aliment de base de l’Adioukrou, domine les cultures vivrières avec 7 517 ha soit 10,49% des exploitations, suivi respectivement de loin par la banane plantain avec 533 ha soit 0,74%, le riz pluvial avec 529 ha soit 0,74 ha, le riz irrigué avec 505 ha soit 0,70%, l’igname avec 216 ha soit 0,15% des terres cultivées » (Atta Koffi L, Gogbe Téré M. et Moussah André A., 2014 : 304). Pour les paysans, par rapport aux cultures pérennes, les surfaces réduites réservées aux cultures vivrières indiquent que celles-ci ont, de façon proportionnelle, une importance symbolique, sociale et financière différenciée.

De plus, les activités liées à la production vivrière dans les localités choisies sont généralement exécutées sur la base de la division sexuelle du travail. En effet, ce sont les hommes qui, généralement, décident du choix de l’endroit et de la taille des parcelles à cultiver ainsi que du type de culture à pratiquer. Ils interviennent également dans les travaux pré-culturaux : abattage des arbres, dessouchage, buttage, etc. Pour les enquêtés, ces travaux réclament plus d’énergie. D’où l’intervention – assez brève – de l’homme, idéologiquement reconnu comme « celui qui est physiquement plus fort que la femme ».

 « Le début des travaux champêtres est fait par les hommes, car ils ont plus de force que les femmes. Mais, les vivriers sont pour les femmes, c’est un travail de femmes » (Beugré A., de Songon Agban).

Après les étapes initiales, les femmes s’occupent du reste. Il s’agit des semailles, de la mise en terre de tubercules ou de boutures, de l’entretien des champs, des récoltes et même du transport des produits et de leur transformation. Ainsi, les activités liées aux cultures vivrières apparaissent aux regards des paysans comme étant essentiellement féminines. Elles structurent des relations où les paysannes et les « étrangers » sont socialement subordonnés et dominés par la catégorie des paysans dits autochtones, dans la mesure où ce sont ces derniers qui décident de la « gestion » des terres.

 « On aurait pu faire de la tomate ou des produits maraîchers qui rapportent énormément, soit 2 à 3 millions par trimestre en fonction de la dimension des parcelles en zones marécageuses. On donne aussi de petites parcelles pour la culture du manioc, maïs, piment, etc. Ce sont nos terres, c’est nous qui les gérons. Mais nous avons laissé cette production aux étrangers » (A. Beugré, Songon Agban).

« Et puis, quand nous faisons l’hévéaculture, il n’y a pas palabre sur les terres, puis qu’elles sont occupées depuis des années. Un étranger ne peut venir dire que c’est pour lui, parce qu’il a planté cacao ou hévéa » (Sess Yedèsse O. Orbaff).

La cession de terres « marécageuses et de petites parcelles » – pour la pratique des cultures vivrières – aux allochtones et allogènes, considérés comme des « étrangers », s’inscrit dans une logique de monopolisation des terres propices aux cultures pérennes par les paysans. En effet, ces derniers mobilisent l’autochtonie comme ressource idéologique et la pratique de cultures pérennes comme barrière symbolique à l’accaparement des terres11 par des « étrangers ». Pour eux, la terre est un symbole de l’héritage légué par leurs ancêtres, les autochtones ou les premiers venus (Gnabeli Yao R., 2008). Prise comme telle, elle ne se partage qu’entre ceux qui sont reconnus comme fils légitimes ou ayants droits, non avec des étrangers ou inconnus. Et l’un des moyens de la protéger est de l’occuper de manière extensible et durable par des cultures qui ont de longues durées de vie.

De ce fait, les pratiques agricoles sont idéologiquement construites par les paysans comme des critères sociaux de catégorisation et de différenciation des autres acteurs en présence. D’un côté, les cultures vivrières désignent la catégorie de paysans socialement dominés, c’est-à-dire les femmes et « les étrangers ». Et l’abandon de la production commerciale des vivriers (manioc, banane plantain, igname, etc.) aux mains des allochtones gouro, baoulé, sénoufo et allogènes burkinabé, maliens, ghanéens est une stratégie de confinement de ces derniers dans un rôle de ‘serviteurs’, c’est-à-dire dans une position sociale de pourvoyeurs d’aliments. De l’autre côté, les cultures pérennes renvoient aux acteurs dominants considérés comme paysans autochtones, du fait de leur pouvoir décisionnel sur les terres. Mais, quand il s’agit de la satisfaction des besoins alimentaires en période de manque ou de crises, il y a une inversion apparente des positions relationnelles du cadre commercial. À première vue, les paysans étrangers et les femmes, producteurs de vivriers, se positionnent comme des acteurs dominants, puis que ce sont eux qui ont le pouvoir de fixer les prix de vente de leurs produits. Cependant, cette domination apparente est acceptée par les paysans autochtones hévéaculteurs même si elle crée un rapport de dépendance alimentaire vis-à-vis de ceux du secteur vivrier.

« Peu importe s’il ne reste plus de terre pour les vivriers, nous irons faire notre marché au Ghana, à Abidjan, même en Chine. Mais pour rien au monde, nous n’abandonnerons l’hévéaculture » (K. Assemian, Bettié).

« Peu importe le prix des aliments. Si le caoutchouc est acheté à un bon prix, on peut tout acheter. À Bettié ici, quand hévéa marche, les paysans peuvent tout acheter quel que soit le prix du produit : banane, manioc, poisson, viande, etc. » (Koamé S., Bettié).

« Un planteur d’hévéa a acheté un poisson à 15 000f, un autre à 20 000 f CFA » (Djedjemel Y., Orbaff).

Pour les paysans, le sens de la dépendance alimentaire se perçoit dans un rapport social de démonstration de la puissance économique et de valorisation sociale. Il participe à l’émergence d’une compréhension commune des conceptions culturelles locales (valeurs, croyances) associant des pratiques spécifiques à des catégories sociales données. Cela dit, les logiques identifiées mettent en évidence des rapports dissymétriques entre acteurs. Elles renvoient à une éthique individuelle qui pousse les paysans hévéaculteurs à venir en aide à un alter. Elles rendent également compte des rapports binaires intercommunautaires et inter-genres (autochtone/étranger; dominant /dominé ; homme/femme) dans lesquels les ressources idéologiques liées à l’autochtonie sont mobilisées pour légitimer la domination politique sur les paysans-producteurs de vivriers et l’exercice du pouvoir sur les terres. À présent, il importe d’analyser les stratégies de contournement adoptées par les paysans pour se maintenir dans l’hévéaculture malgré les actions étatiques pour promouvoir les cultures vivrières, et malgré la précarité financière et sociale due à la baisse du prix du caoutchouc.

Résilience et enjeux sociaux autour des choix de pratiques agricoles des paysans ciblés

Les paysans ont une préférence pour l’hévéaculture. Les discours des enquêtés sont révélateurs d’une logique de maintien des avantages sociaux et d’autres enjeux liés à la pratique de cette culture.

« Si on se maintient dans l’hévéaculture, c’est parce que ça fait partie de notre tradition. Nous ne pouvons pas nous convertir à d’autres activités agricoles » (Akpa J., Orbaff).

« Le prix ne peut pas motiver les gens à l’hévéaculture. Si tel était le cas, plusieurs paysans auraient pu délaisser l’hévéaculture au profit d’autres productions, puisque le prix fixé au kilogramme ne fait que chuter. L’hévéaculture est plus qu’une tradition chez nous » (Melesse E., Orbaff).

« Faire partir des illustres propriétaires de parcelles d’hévéa, incarne en nous une force de distinction qui nous maintient dans la filière en tant qu’hévéaculteurs » (Akré F., Songon-Agban).

 « Nous nous maintenons dans la filière malgré la baisse des prix parce que grâce à l’hévéaculture nous avons presque le même statut que les fonctionnaires ivoiriens » (Abro J., Songon-Agban).

Les expressions « c’est une tradition chez nous », « c’est notre coutume », « ça fait partie de notre tradition » montrent que les référents idéologiques relatifs à l’hévéaculture sont mobilisés par les acteurs comme source de reconnaissance identitaire inscrite dans leur histoire. Cette activation des pratiques agricoles ayant marqué l’histoire agricole ivoirienne est également, pour les paysans, un critère symbolique de différenciation sociale et d’affirmation des valeurs propres aux communautés dont ils sont issus : appartenir à la catégorie de paysans ‘‘capables de résoudre un problème financier ponctuel telle qu’une maladie grave, de construire une maison de haut standing, d’acheter un véhicule, d’être à jour dans ses cotisations financières communautaires (fêtes de génération, funérailles) d’être respectés et honorés’’ comme des fonctionnaires. Et, pour un paysan akan, ne pas pouvoir remplir ces obligations sociales est la pire des humiliations à subir.

Ceci étant, la persistance des paysans hévéaculteurs et la résistance au changement de comportements dans les rapports aux activités agricoles résultent d’une logique de reproduction sociale des pratiques agricoles de l’époque coloniale et leur perpétuation dans un contexte d’indépendance politique, d’ouverture et de promotion formelle des cultures vivrières. Dans les faits, les acteurs ont tendance à reproduire les pratiques de l’époque coloniale que certains, ou leurs ascendants, ont subies ou intégrées comme un habitus. Puis, par la suite, cet habitus s’est quasiment transformé en normes de production agricole dans le sens où ces pratiques sont acceptées, partagées et valorisées par l’ensemble des paysans enquêtés.

Toutefois, compte tenu des difficultés financières liées à la mévente du caoutchouc, accentuant ainsi la pauvreté des paysans, les autorités politiques ivoiriennes ont décidé de privatiser la filière hévéicole dans les années 1990. Celle-ci est reconstruite autour de l’Association des professionnels et manufacturiers du caoutchouc naturel (Apromac), qui rassemble les agriculteurs et les usiniers, et fixe les prix chaque mois sur la base des cours mondiaux. De plus, la Société africaine de plantations d’hévéas (SAPH), s’occupe de la production, de l’usinage et de la commercialisation de caoutchouc naturel à usage industriel. Elle couvre environ 60% de ses besoins en matière première par des achats effectués auprès de milliers de planteurs indépendants, notamment au sein des communautés villageoises. Ce cadre normatif de fixation de prix et d’encadrement instaure entre paysans hévéaculteurs et l’Apromac des rapports de confiance et de transparence. Ce qui est perçu comme une source de motivation chez les paysans et de justification de leur maintien dans l’hévéaculture.

En outre, des agro-industries (unités agricoles intégrées) sont créées afin de rapprocher géographiquement les paysans-hévéaculteurs de leurs localités d’origine : Bettié, Toupah/Ousrou, dans la région adioukrou, Anguedédou, près de Songon-Agban. Ces unités agricoles intégrées comprennent le plus souvent une usine (sauf à Bettié). Les travailleurs salariés du groupe bénéficient de logements, d’écoles, de centres de santé, etc. Les communautés locales, où sont implantées des plantations privées, peuvent également bénéficier de l’accès aux services de l’unité agricole intégrée, notamment aux écoles et aux centres de santé, via un ticket modérateur.

 « Nous, planteurs qui travaillons avec la Saph et l’Apromac, nous bénéficions de prises en charge : nous avons un salaire mensuel, une carte bancaire magnétique, un badge d’identification, une assurance maladie étendue à la famille, des prêts pour la replantation. Nous bénéficions également d’une mise à disposition de matériel végétal à haut rendement » (Lasme Y, Orbaff).

À travers les actions de prise en charge, la reconnaissance identitaire d’hévéaculteurs est symboliquement vécue par les acteurs à l’étude comme une ascension sociale. Elle permet d’acquérir le statut socialement valorisé des fonctionnaires, régulièrement payés chaque mois par l’État ivoirien et bénéficient de lui, assurances retraite et maladie. Le statut social des paysans hévéaculteurs, semblable à celui des fonctionnaires, confère à ceux qui choisissent la culture de l’hévéa, une intégration dans un système de rapports idéologiquement considérés comme « privilégiés ou prestigieux » ; vu que, administrativement, le système ivoirien de protection sociale est inexistant pour les autres catégories de paysans. La régularité des revenus permet au planteur d’hévéa de se considérer comme un fonctionnaire, parfois mieux loti que celui-ci, puisque son salaire mensuel peut être au-dessus de celui d’un fonctionnaire de la catégorie des ouvriers12. Par le choix de pratiques agricoles essentiellement tournées vers l’hévéaculture, les paysans s’inscrivent dans une logique de maintien dans les filets sociaux. Dans ce contexte, ils mobilisent des stratégies de résilience pour faire face à la tendance baissière des prix du caoutchouc telle qu’elle apparaît dans les tableaux n°2 et 3.

Avant le pic de 1200 f CFA/kgNombre d’enquêtésFréquence
[150-200[0000,00%
[200-500[0308,33%
[500-900[1747,22%
[900 et +[1644,45%
Total observé36100,00%     
Tableau n°2 : Revenus des hévéaculteurs en 2011
Après le pic de 1200 f CFA/kgNombre d’enquêtésFréquence
[150-200[2261,10%
[200-500[1336,10%
[500-900[0102,80%
[900 et +[0000,00%
Total observé36100,00%
Tableau n°3 : Revenus des hévéaculteurs en 2014

De 2011 à 2014, du fait de la chute des prix sur les marchés mondiaux, à l’instar des autres hévéaculteurs du pays, ceux des localités de Bettié, d’Orbaff et de Songon-Agban ont vu leurs revenus baisser, les soumettant du coup à la pauvreté financière qui, d’année en année, s’accentue. Mais pour faire face à ces difficultés, les paysans autochtones agni, adioukrou et ébrié mobilisent des stratégies de résilience qui leur permettent de se maintenir dans l’hévéaculture et de « joindre les deux bouts ».

« Si cette situation perdure, nous pouvons, en plus de l’hévéaculture, avoir d’autres activités » (A. Basile, Songon-Agban).

Les activités consistent à mettre en location quelques portions de terres pour des cultures vivrières, par contrat, soit de type fermage13, soit de type métayage (le partage des fruits de la récolte en proportion égale). Le métayage est désigné sous les vocables « a bou gnon », synonyme de « a bou peign » qui signifie « en deux parts » en agni, « sakp jogn » en adioukrou, « insinyè sémin », en ébrié. Cette pratique présente symboliquement un enjeu capital: contourner ou éviter la précarité financière et sociale, c’est-à-dire ne pas perdre la face, ni avoir honte devant les membres de la famille ou de la communauté, au cas où le salaire issu de la culture de l’hévéa ne suffirait pas pour régler urgemment un problème. Dès lors, les règles qui régissent les pratiques agricoles des communautés étudiées et les stratégies de résilience apparaissent comme l’opposé de la fragilité engendrée par des contrats sociaux autour du foncier rural des zones ivoiriennes où les conflits liés à la gestion des terres sont plus accentués. La résilience est également révélatrice de l’aptitude des paysans interrogés à anticiper, à résister et à rebondir symboliquement face aux pressions et aux chocs extérieurs, qu’ils soient affectifs ou économiques, de manière à éviter non seulement les conflits fonciers mais aussi la perte d’identité et à conserver les avantages sociaux liés à l’hévéaculture.

Conclusion

Cette étude a démontré que les choix de pratiques agricoles des paysans autochtones de Bettié, d’Orbaff et de Songon-Agban semblent être marqués par des intérêts financiers, comme le souligne une littérature (Zeli Keli J., 1988 ; Yao N’guetta R., Oulé Anicet F. et N’goran Kouadio D., 2013) qui privilégie les facteurs externes. En effet, cette littérature met l’accent sur les moyens économiques et financiers (politiques du commerce, des prix et des subventions, la compétitivité au niveau du marché mondial), sur les technologies, ainsi que sur la durabilité écologique des systèmes agricoles. Quoique pertinentes, ces études n’abordent pas tous les aspects de la problématique agricole ivoirienne. C’est pourquoi, à travers cette étude, qui va au-delà de l’analyse de facteurs exogènes cités, l’on montre que ceux-ci sont ancrés dans les invariants socio-culturels que véhiculent les mythes, les croyances, les représentations ainsi que les rapports sociaux, à partir desquels les paysans construisent, au fil du temps, leurs choix de pratiques agricoles. Il s’agit de prendre en considération des pressions sociales et culturelles endogènes, c’est-à-dire qui prennent naissance à l’intérieur même du groupe social étudié, et qu’il faut également intégrer comme l’une des variables essentielles d’analyse, pour un approfondissement de la réflexion sur la problématique alimentaire de ces localités.

Par ailleurs, la résistance au changement de comportements qui garantirait l’autosuffisance alimentaire locale, résulte de référents idéologiques liés au caractère éphémère des cultures vivrières et aux vulnérabilités sociales que celles-ci entraînent pour les paysans. Pour ces derniers, ces facteurs opèrent comme un critère de différenciation ou de catégorisation sociale qui mettent en évidence des rapports dissymétriques binaires intercommunautaires et inter-genres (autochtone/étranger; dominant /dominé ; homme/femme) où l’autochtonie est souvent mobilisée pour légitimer l’exercice du pouvoir sur les terres et la domination politique sur les paysans-producteurs de vivriers. A l’opposé, l’hévéaculture est perçue par les paysans comme un moyen d’appartenir à la catégorie de paysans « respectés et honorés », comme des fonctionnaires, ayant un salaire mensuel et bénéficiant d’une sécurité sociale formellement reconnue au niveau macro-social. Cela dit, il importe d’introduire un système de sécurité sociale (retraite rurale participative, sécurité maladie, prêts bancaires) et de mensualisation de revenus pour venir en aide aux paysans âgés et désavantagés du secteur vivrier qui, dans le domaine, sont laissés pour compte. Ce qui permettra une amélioration des conditions de vie et d’augmenter la présence du nombre de participants à la promotion de l’autosuffisance et à la sécurité alimentaire dans les ménages des localités enquêtées.

Bibliographie

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  1. MINAGRI : Ministère de l’Agriculture de Côte d’Ivoire ; PAM : Programme Alimentaire Mondial ; OAA : Organisation des nations unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, FAO en anglais ↩︎
  2. Dans les zones de l’étude, les groupes ethniques agni, ébrié et adioukrou sont considérés comme autochtones, selon les croyances et récits phénoménologiques locaux. Ainsi, dans cet article, l’on entend par autochtones, les groupes sociaux qui, historiquement, se sont installés les premiers sur un site habité en milieu rural ou qui sont reconnus comme tels. Dans ce cas, les allochtones sont des nouveaux venus sur le site et dont les premières vagues proviennent d’une autre région de la Côte d’Ivoire. Quant à la notion d’allogènes, elle renvoie également aux nouveaux venus, mais issus de l’immigration, d’un autre pays. Enfin la notion d’étrangers est mobilisée par les premiers, c’est-à-dire les autochtones pour désigner les deux dernières catégories sociales, à savoir les allochtones et les allogènes sédentarisés, considérées comme n’appartenant pas au groupe social de souche. ↩︎
  3. L’État ivoirien a fait la promotion des activités agricoles du pays à travers ses structures spécialisées. Ce sont :la Société pour le Développement du Palmier Huile (Sodepalm) dans le palmier à huile et le cocotier ; la Sociétéd’Assistance Technique pour la Modernisation de l’Agriculture en Côte d’Ivoire (Satmaci) dans le caféier et le cacaoyer, puis dans le riz à partir de 1965 ; en 1970, la Société pour le Développement de la Riziculture (Soderiz) et la Motorisation de l’Agriculture en Côte d’Ivoire (Motoragri) dans le riz ; la Société pour le Développement du Sucre (Sodesucre) dans la canne sucre; la Société pour le Développement des Fruits et Légumes (Sodefel) dans les légumes et les arbres fruitiers ; la Société de production animale (Sodepra) dans l’élevage ; récemment, l’Agence Nationale de Développement Rural (Anader) et le Fonds Interprofessionnel pour la Recherche et le Conseil Agricole (Firca) interviennent dans tous les domaines agricoles précités. ↩︎
  4. En Côte d’Ivoire, les Agni, Adioukrou ou Odjoukrou et Ébrié sont des groupes ethniques qui font partie d’un grand ensemble ethnoculturel appelé Akan.  ↩︎
  5. L’administration coloniale considérait que l’association des plantes relevait de l’irrationalité agricole à cause de l’aspect désordonné et peu entretenu des plantations. Elle a même tenté d’interdire cette méthode culturale. ↩︎
  6. Acteur politique ivoirien, Félix Houphouët Boigny a, sous sa direction, lutté contre le travail forcé en Côte d’Ivoire, puis obtenu l’indépendance politique du pays le 7 aout 1960. Depuis cette date, il a été le premier Président de la Côte d’Ivoire indépendante jusqu’en 1992. ↩︎
  7. Selon Fraternité Matin du10/06/1974, une prime-cacao de 30.000 F
    CFA par hectare était instaurée dans les années 1970 par le gouvernement ivoirien pour encourager la mise en valeur des terres.  ↩︎
  8. Il est vrai que l’Agni est un grand consommateur de manioc pilé qu’il mélange avec de la banane plantain (foutou), mais son alimentation est prioritairement basée sur l’igname, dans la forme pilée. ↩︎
  9. Au delà des dispositions communautaires, les paysans du secteur vivrier, en Côte d’Ivoire, ne bénéficient pas d’une prise en charge formelle en termes de sécurité sociale, ni d’accès au crédit des structures bancaires. ↩︎
  10. D’après ces auteurs, il y avait une contrainte coloniale, caractérisée par des réquisitions forcées et l’usage des cercles à des fins politiques et économiques. Il s’est donc mis en place un rapport asymétrique entre l’ouest ivoirien et l’est de la zone forestière. Le premier, servant de réservoir de main-d’œuvre pour le second que les autorités coloniales évitaient de trop ponctionner en raison précisément du développement de l’économie de plantation locale. C’est cette main-d’œuvre de l’ouest qui a alimenté son extension : bon nombre de travailleurs réquisitionnés ont fui les chantiers et préféré nouer des relations de travail avec les planteurs agni ou baoulé. Des allochtones Bété se sont installés en pays agni en épousant une parente de leur hôte.   ↩︎
  11. Dans les années 1930, l’Association de Défense des Intérêts des Autochtones de Côte-d’Ivoire (ADIACI), dominée par les intellectuels agni, s’oppose à l’accaparement de certains postes administratifs par des Sénégalais, Dahoméens … Elle défend aussi les valeurs et droits coutumiers par des stratégies d’appropriation foncière (droit du souverain, non-aliénation de la terre) qui excluaient les Dioula, Baoulé, Bété, etc. de l’occupation durable des terres. ↩︎
  12. Dans la production agricole, les salaires mensuels des ouvriers vont du smig (36 607 f CFA) à 100 391 f CFA. ↩︎
  13. La location de terre coûte annuellement, en moyenne, entre 40. 000 f CFA et 80.000 f CFA. ↩︎

Actualités

Les conditions des migrations étudiantes internationales

Revue pluridisciplinaire en sciences humaines et sociales, les Cahiers de sociologie économique et culturelle lancent un appel à publication sur les migrations pour études.

La mobilité étudiante s’est considérablement développée ces dernières décennies sous différents statuts. On s’intéresse ici aux étudiant·es internationaux (étudiant·es en mobilité de diplôme), c’est-à-dire aux personnes inscrites dans un établissement étranger et qui ont franchi une frontière entre deux pays pour préparer un diplôme d’enseignement supérieur[1]. Cette catégorie se distingue des étudiant·es en mobilité de crédit type Erasmus, et des étudiant·es étranger.es qui séjournent de façon permanente dans le pays dans lequel ils et elles étudient.

On compte aujourd’hui plus de 6,4 millions d’étudiant·es internationaux à travers le monde[2]. Avec l’expansion des mobilités, la diversification des destinations et la massification de l’enseignement supérieur observée dans la plupart des pays, leur nombre a triplé en 20 ans. En 5 ans, l’augmentation est de 32%.De nouveaux profils migratoires sont apparus.

Parallèlement, la marchandisation de l’enseignement supérieur s’est étendue (Van Zanten, 2023) et a donné naissance à de nouveaux acteurs, dispensateurs de formations ou intermédiaires entre établissements et candidats.

Enfin, dans un contexte où la question migratoire fait l’objet de très vifs débats dans de nombreux pays, des États ont défini des politiques restrictives à l’égard des étudiant·es étranger·es tandis que d’autres cherchent au contraire à les attirer.  

Au vu de ces évolutions, il parait nécessaire d’actualiser les connaissances. En restant ouverts à d’autres approches, nous proposons de recueillir des contributions centrées sur les thématiques suivantes.

1. Les politiques migratoires académiques et leur mise en œuvre sur les terrains du recrutement

Les politiques académiques des États ont continument évolué au cours des décennies (Kabbanji et Toma, 2020).  Elles se concrétisent au travers d’un catalogue de mesures (frais de scolarité, visa, …) et d’accords entre pays d’émigration et d’immigration traduisant une ouverture plus ou moins grande à la mobilité étudiante.

Il appartient aux agents de terrain exerçant, dans les pays de départ, au sein de différentes instances (consulats, bureaux, etc.) de mettre en œuvre, de « produire » ces politiques (Fischer et Hamidi, 2016). Disposant d’une large autonomie, ils adaptent les règles pour les rendre opérationnelles. Comment fonctionnent ces institutions ? Quelles pratiques formelles et informelles sont déployées ?

Les établissements supérieurs définissent des stratégies pour recruter à l’étranger. Comment procèdent-ils ? Certains, privés le plus souvent, ont recours à des organismes[3] qui proposent des services payants d’accompagnement des candidat·es dans les différentes étapes (Chabre, 2023). Qui sont ces intermédiaires, comment opèrent-ils ? À l’autre bout de la chaine de recrutement, les établissements d’enseignement supérieur sélectionnent les candidatures. Par quels agents et selon quelles procédures les dossiers sont-ils évalués ? Quels critères, quelles valeurs sont mis en avant pour établir et justifier les décisions ?

2. Construction du projet, confrontation aux dispositifs de sélection

Les origines d’un projet sont multiples et variées. Des contacts avec des ami·es parti·es étudier à l’étranger, l’existence d’une tradition familiale de migration ou les encouragements à partir venant d’enseignant·es, par exemple, ne renvoient pas aux mêmes modalités de construction du projet.

Reprenant un acquis de la sociologie des migrations, Bréant, Chauvin et Portilla (2018) analysent le rôle joué par le capital social dans les migrations internationales en soulignant que celles-ci s’inscrivent dans « des conditions collectives de possibilité des départs ». Quelles ressources les projets mobilisent-ils ? De quelles informations les jeunes disposent-ils et elles ? Et à quelles stratégies à plus long terme -individuelle ou collective, migration temporaire ou définitive – renvoient-ils ?

C’est au moment de présenter leurs candidatures que les jeunes se confrontent directement aux politiques des États et éventuellement à celle des établissements en entrant en interaction avec leurs agents (Touré, 2017). Quel rôle les agents de recrutement jouent-ils dans la définition des projets et de leurs finalités ? Devant la difficulté à franchir les différentes étapes, des jeunes s’adressent à des agences proposant une aide moyennant rémunération. Qui y a recours ? Et que deviennent celles et ceux qui échouent à partir ? Prennent-ils et elles une voie migratoire différente ?

3. Les conditions de vie et d’études des étudiant·es internationaux et leur devenir

Les conditions de vie et d’études, les résultats académiques, la sociabilité, plus généralement de nombreux aspects de la vie des étudiant·es internationaux ont été traités dans la littérature scientifique, et notamment en France par les enquêtes de l’Observatoire de la vie étudiante (OVE).

Toutefois, certaines thématiques ne sont pas ou rarement abordées, tels que l’engagement syndical ou associatif, l’évolution des projets au cours du séjour, la perception des valeurs et comportements observés dans la société d’accueil ou encore l’expérience du racisme qui peut se manifester à l’égard  des étudiant·es venant de pays anciennement colonisés. En outre, les travaux ne prennent en compte que trop rarement encore le genre et le milieu social d’origine. Cela permettrait pourtant de mieux cerner les différences et les inégalités sociales et aiderait à analyser de nouveaux profils de migrants académiques.

La question du devenir des étudiant·es internationaux est plus que jamais un champ d’analyse intéressant. Quels sont les profils et les motivations de celles et ceux qui restent, qui poursuivent un parcours migratoire ou qui retournent dans leur pays ? Dans ce dernier cas, rentrer, ce n’est pas seulement revenir avec un diplôme et des compétences. C’est, au terme d’un processus d’acculturation plus ou moins long dans un univers culturel parfois éloigné de celui de la société de départ, apporter avec soi certaines valeurs, des modèles de comportement, des normes sociales, etc. Ceux-ci constituent une source potentielle de tensions avec la famille, les cercles de sociabilité et dans l’activité professionnelle. Comment les jeunes appréhendent-ils et elles ces situations, cet « habitus clivé » (Bourdieu) ?

Modalités de soumission et calendrier

Les propositions devront parvenir au plus tard le 15 octobre 2024 sous la forme d’un titre et d’un résumé d’une ou deux pages précisant terrain et méthodologie. Elles feront l’objet d’un premier examen. Les auteurs et autrices seront avisé.es avant le 15 novembre 2024. Les versions définitives des textes seront attendues pour le 15 mai 2025 et feront l’objet d’une procédure d’évaluation en double aveugle. La publication est prévue à l’automne 2025.

Les propositions sont à adresser à thierry.dezalay@gmail.com

Bibliographie

Numéros thématiques de revues :

Agora Débats/Jeunesse (2021/2 n° 88). Etudiants en mobilité internationale : s’installer en France ou rentrer au pays ? https://cairn.info/revue-agora-debhttps://www.cairn.iats-jeunesses-2021-2.html

Journal of international mobility (2018 n°6). Conditions de vie et d’études : ressources et stratégies des étudiants en mobilité internationale. https://www.cairn.info/revue-journal-of-international-mobility-2018-1.html

Géo-Regards (2017 n° 10). Les étudiant.e.s internationaux. https://www.alphil.com/revues/837-819-geo-regards-n-10-2017.html

Migrations société (2020/2 n°180). Etudiants étrangers : des étrangers comme les autres ? https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2020-2.html

Plein droit (2021/3 n° 130). Etrangers au ban de la fac. https://www.cairn.info/revue-plein-droit-2021-3.html

Articles, ouvrages et chapitres d’ouvrages :

Bréant H., Chauvin S., Portilla A. (2018).  « Les migrations internationales à l’épreuve du capital social », Actes de la recherche en sciences sociales n° 225.

Chabre T. (2023).  « Recruter, protéger, contribuer : les étudiants-agents et les étudiants-militants africains, acteurs de la destination pour études de « Chypre-Nord » », Revue européenne des migrations internationales, vol. 39, no. 4.

Ennafaa R., Paivandi S. (2008). Les étudiants étrangers en France. Enquête sur les projets, les parcours et les conditions de vie réalisée par l’OVE, La Documentation française.

Fischer N., Hamidi C. (2016). Les politiques migratoires, La Découverte, coll. Repères.

Kabbanji L., Toma S. (2020). Politiques migratoires et sélectivité des migrations étudiantes en France : une approche sociodémographique. Migrations Société, 180. https://doi.org/10.3917/migra.180.0037

Touré N. (2017). « Genre et mobilité internationale pour études. Origines sociales et trajectoires scolaires des étudiantes maliennes en France et au Maroc », Géo-Regards, n°10.

Van Zanten A. (2023). La marchandisation à l’œuvre dans le système scolaire et supérieur français : raisons et conséquences. Administration & Éducation, 180, 27-33. https://doi.org/10.3917/admed.180.0027


[1] Cf. https://www.migrationdataportal.org/fr/themes/etudiants-internationaux

[2] Cf. https://www.campusfrance.org/fr/actu/chiffres-cles-2023-64-millions-d-etudiants-en-mobilite-internationale

Pour la France : https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2023-12/ni-sies-2023-11-30915.pdf  pp. 7-8.

[3] Cf. par exemple le site de l’ICEF  https://monitor-icef-com.translate.goog/about-icef-monitor/?_x_tr_sl=en&_x_tr_tl=fr&_x_tr_hl=fr&_x_tr_pto=sc

Numéros

LA DYNAMIQUE PATRIMONIALE DE LA VILLE HISTORIQUE DE GRAND-BASSAM A L’ÉPREUVE DES ENJEUX ÉCONOMIQUES

Kra Valérie KOFFI, Enseignante-Chercheure, Sociologie, Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE), koffikravalerie@gmail.com

Sainte Sébastienne Aya KOUASSI, Attachée de Recherche, Sociologie, Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE), sebastienne_aya@yahoo.fr

Affoué Cécile KOFFI, Attachée de Recherche Sociologie, Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE), kcecilevictoire@gmail.com   

INTRODUCTION

Le patrimoine est constitué d’éléments tels que des lieux, bâtiments, objets, dont l’on transforme la valeur, d’une valeur d’usage à une valeur culturelle. Ces éléments font l’objet de réhabilitation et sont l’objet de mesures de protection. Le patrimoine n’existe qu’à travers un processus de patrimonialisation (Guérin, 2001). C’est un tel processus qui a été mis en œuvre dans la ville de Grand Bassam[1]. En tant que ville chargée de souvenirs et de vestiges en rapport avec l’histoire de la Côte d’Ivoire, elle abrite en son sein un bon nombre d’édifices[2]  construits à l’époque coloniale pour faire office de logements ou pour abriter des administrations et commerces en lien avec les activités coloniales. Le périmètre protégé couvre une partie de la commune, précisément le quartier France (cf : carte 1).

La ville historique [3] de Grand-Bassam, première capitale de Côte d’Ivoire et ville centenaire est classée au patrimoine culturel mondial de l’UNESCO en 2012. Cette notoriété acquise et entretenue sur ce territoire singulier constitue un capital symbolique permettant à cette ville de se positionner avantageusement sur le marché culturel ou touristique.

La patrimonialisation de ces édifices leur confère un ensemble de valeurs reconnues, partagées qui devraient en théorie amener l’État ivoirien et les populations à s’engager davantage dans la protection, la préservation et leur mise en valeur (Traoré, 2015).  L’instauration de nouvelles normes et des structures de gestion (comité de gestion, maison de patrimoine, mairie) destinées à contrôler l’accès et les usages de ce capital patrimonial font partie des mécanismes mis en place en vue de préserver et légitimer la valeur symbolique de cet espace. À cet effet, selon la politique patrimoniale, pour toute opération de rénovation/réhabilitation sur ces édifices situés dans les zones protégées, les usagers doivent employer des matériaux « typiques » respectant le style architectural de l’époque coloniale et recevoir au préalable l’autorisation de la mairie. En outre, ces édifices ne doivent ni être vendus, ni être détruits. Parallèlement, la gestion des visites touristiques sur les sites abritant le capital patrimonial est confiée à la maison du patrimoine selon les normes patrimoniales.

Afin de susciter l’adhésion des communautés locales ainsi que leur participation à la préservation et à la protection de ce capital symbolique, ces différentes normes leur ont été communiquées. À ce propos, un enquêté résident dans la Ville historique affirme ceci. « On nous a réuni un matin pour nous dire qu’après Dakar, Bassam a été choisi pour être patrimoine UNESCO ».

Cependant, il ressort de l’enquête exploratoire que certaines de ces règles patrimoniales ne sont pas appliquées par les propriétaires ou les riverains des différentes parcelles qui abritent les édifices, bien que ceux-ci aient connaissances de ces normes. En l’occurrence, certains vestiges ont été détruits par des particuliers. Très peu d’entre eux ont fait l’objet de réhabilitation et de remise en l’état et certains de ces bâtiments sont aujourd’hui visiblement en ruine à travers leur état de dégradation avancé causé en partie par la brise marine et leur utilisation par les riverains comme des dépotoirs d’ordures ménagères. À cela s’ajoutent les pratiques de rénovation de certains propriétaires en déphasage avec les règles patrimoniales de rénovation à travers le recours à certains matériaux modernes qui ne sont pas autorisées par lesdites normes. La gestion des visites touristiques par certains riverains, les jeunes notamment, sur les sites abritant les édifices patrimoniaux illustre également le non-respect des normes patrimoniales.

Le but avoué de la patrimonialisation qui devait aboutir à des modes de mise en valeur, de protection et d’utilisation du capital patrimonial, est mis à mal par les pratiques en décalage avec la logique patrimoniale ; lesquelles pratiques participent à la vulnérabilisation de ces édifices. Dès lors, quelles sont les logiques sociales qui sous-tendent les pratiques contre-productives pour la protection et la préservation de ces édifices, observées chez ces populations ?

Dans la littérature sur la question de la patrimonialisation, certains travaux ont abordé les problèmes rencontrés par la protection et la valorisation du patrimoine culturel. Ouallet (2009), Marcotte et Bourdeau (2010) et Chevalier (2016) attirent l’attention sur les possibles effets négatifs du développement touristique et des jeux des acteurs sociaux. D’autres mettent en avant le manque de ressources matérielles et financières au niveau  des structures de gestion de ces sites (Traoré, 2015 ; Trabelsi, 2016) ainsi que le détournement des objectifs de mise en patrimoine à des fins politiques et économiques (Cousin et Martineau, 2009 ; Maurel, 2017). Concernant les impacts sur les populations, Maurel (2017) souligne les conséquences néfastes pour les plus pauvres et Berliner (2010) les avantages économiques, les enjeux esthétiques et le sentiment de contrainte institutionnelle vis-à-vis de la conservation « à l’identique ». Tous ces travaux révèlent que la vulnérabilité du patrimoine se construit à travers les interactions entre les différents acteurs qui interagissent dans l’espace social du périmètre protégé.

C’est dans le prolongement de ces réflexions que s’inscrit cette étude. Elle vise à comprendre les logiques sociales qui sous-tendent les pratiques contre-productives pour la protection et la préservation des édifices patrimoniaux observées chez les populations de la ville de Grand-Bassam. Plus spécifiquement, il s’agit de : i) décrire les pratiques des acteurs qui rendent ces édifices patrimoniaux de plus en plus vulnérables ; ii) identifier les croyances, les perceptions des acteurs qui structurent leurs attitudes vis-à-vis des normes patrimoniales ; iii) mettre en exergue les logiques en rapport avec le cadre relationnel entre les populations locales et les gestionnaires du périmètre protégé.  

MÉTHODOLOGIE

SITE D’ÉTUDE

Grand-Bassam est située au sud-est de la Côte d’Ivoire sur une bande de terre entre l’Océan Atlantique et la Lagune Ouladine. Cette situation de la ville entre terre et plan d’eau a suscité l’intérêt des français en rapport avec les contraintes de déplacement et d’échange du moment. L’occupation française entre 1843 et 1950 a fait de la ville un important centre économique, politique et culturel d’envergure sous régionale et internationale dont les caractéristiques urbanistique, architecturale, culturelle et historique ont justifié la mise en patrimoine du quartier France de la ville (Traoré, 2015).

Carte 1 : limites de la Ville historique (en rouge) de

Grand-Bassam et de la zone tampon (en bleu)

Photo 1: La ville historique de Grand-Bassam ( Source Ministère de la Culture et de la Francophonie de Côte d’Ivoire).

MÉTHODES

Ce texte s’appuie sur des données collectées sur la base d’une démarche qualitative. L’échantillon de cette étude a été établi en fonction des objectifs de la recherche et de la dynamique du terrain d’investigation. C’est un échantillon hétérogène qui comprend trois catégories ou sous-populations d’intervenants : Tout d’abord la population locale plus précisément les autochtones et les leaders communautaires, puis les personnes ressources de la maison du patrimoine et de la mairie qui pilotent les activités dans une perspective de protection et de valorisation du patrimoine culturel, et enfin les responsables de l’Office Ivoirien du Patrimoine culturel.

La population locale est représentée par des propriétaires de parcelles abritant les édifices patrimoniaux, des résidents et des leaders communautaires.  Ces derniers ont fourni des informations relatives à leurs perceptions et la logique de leurs actions concernant le périmètre protégé ainsi que leurs interactions avec les gestionnaires formels.

La Maison du Patrimoine initie des activités de contrôle des biens, de sensibilisation et d’information des populations locales sur les interdits et les possibilités liées à la gestion de la Ville historique. Par ailleurs, tout travaux de rénovation ou de construction doit être impérativement soumis à validation par la Commission chargée de l’examen et du suivi des dossiers de permis de construire, le comité local de gestion présidé par le Maire de la ville et la Maison du Patrimoine. Ces acteurs ont permis de connaître leurs interactions avec les populations locales concernant la protection et la préservation des biens patrimoniaux. L’OIPC est la structure chargée de s’occuper de l’entretien de la Ville historique et des permis de construire pour le respect des normes en matière d’aménagement et de construction sur le site. Les données sur les pratiques de gestion de cette ville et de ses interactions avec les propriétaires fonciers du périmètre protégé ont été collectées auprès de cet acteur.  Des entretiens semi-directifs individuels ont été menés auprès de ces trois catégories d’acteurs. Il s’agit de: i) deux (2) personnes ressources de l’OIPC; ii) trois (3) personnes ressources du service culturel de la mairie et la maison du patrimoine ; iii)  onze (11) résidents sur le site. Au total, seize (16) personnes ont participé aux entretiens qui ont permis d’explorer quatre aspects du phénomène à l’étude. Il s’agit des aspects historiques de la patrimonialisation, des acteurs associés au processus, des pratiques de gestions des biens et des logiques et pratiques de conservation/dégradation des biens.

En appui à ces entretiens individuels, des observations directes et indirectes ont été faites sur le site et ont permis d’apprécier l’état du patrimoine de la « Ville historique ». L’observation directe a été réalisée par le biais d’une grille d’observation. L’observation indirecte a permis de disposer d’images attestant de l’état de conservation/dégradation de certains biens inscrits au patrimoine.  La revue documentaire a permis de consulter la littérature grise, les recherches scientifiques qui ont porté sur la patrimonialisation. 

Les données collectées ont été transcrites et le corpus obtenu a fait l’objet d’une analyse thématique du contenu. Cette étape consiste à regrouper les informations collectées selon des unités d’analyse dans le discours afin de les codifier. Dans cette perspective, les contenus des observations et des entretiens seront soumis à l’analyse thématique qui a permis de mettre en évidence les pratiques et les logiques contre-productives pour la protection et la conservation de la Ville historique de Grand-Bassam.     

RÉSULTATS

1. LES COMPORTEMENTS DES POPULATIONS LOCALES VIS-A-VIS DES NORMES PATRIMONIALES : ENTRE CONFORMISME SUPERFICIEL ET DÉFIANCE

À partir des pratiques des populations locales sur le périmètre protégé, deux profils comportementaux se distinguent : d’une part ceux qui ont une propension modérée vis-à-vis des normes patrimoniales et d’autre part ceux chez qui n’ont pas d’engagement   vis-à-vis de la patrimonialisation.

1.1 Les pratiques des acteurs locaux ayant une propension modérée : un conformisme superficiel au style architectural

Cette catégorie d’acteurs observe un tant soit peu les normes patrimoniales pour les activités de rénovation des édifices. Toutefois, ce conformisme aux normes architecturales de la patrimonialisation ne se fait pas sans la pression des institutions de gestion du patrimoine. En effet, c’est après plusieurs altercations avec les agents du service de patrimoine que ces derniers obtempèrent et se soumettent aux normes patrimoniales en vigueur. Toutefois, cette attitude sociale à se soumettre aux normes patrimoniales peut être qualifiée de superficielle, car ne n’est que la façade des bâtiments qui est réhabilitée conformément aux normes. À ce propos ces enquêtés affirmaient ceci :

« Les fenêtres en bois que vous voyez là sur cette maison, ce sont des fenêtres en bois qui ont été déposées sur le mur. Le propriétaire avait modifié sa maison et fermé ces fenêtres. Et quand les gens du patrimoine ont commencé à lui mettre la pression, il a décidé de reproduire les fenêtres comme c’était avant et de les coller sur le mur comme décoration. Sinon ce n’est pas des fenêtres que vous voyez »

1.2 Les pratiques des acteurs locaux n’ayant aucun engagement vis-à-vis de la patrimonialisation : destruction volontaire du patrimoine culturel

Il s’agit ici de ceux qui refusent volontairement la légitimité des normes patrimoniales qu’ils transgressent et cherchent à imposer leurs propres normes et valeurs. Cette catégorie comprend les jeunes qui outrepassent les autorités administratives pour s’approprier et gérer les visites touristiques, ceux qui détruisent les édifices (voir photo 2) ou qui laissent les édifices tomber en ruine comme nous l’avons constaté lors des visites sur le terrain (Voir photos 3).

Photo 2: Le Celtic Bar détruit en Janvier 2024 (source Fofana Karina)
Photo 3 : L’ancien hôtel de France (bâtiment privé) en état vulnérable (source : Les auteurs)

Au nom de la production patrimoniale, ces populations devraient participer à l’entretien et à la conservation de ces édifices patrimoines. Toutefois, l’on note chez une catégorie d’acteurs des pratiques non conformes au comportement promu. Cet enquêté l’exprime en ces termes :

« La famille à qui appartient le terrain avait décidé de raser le bâtiment pour exploiter le terrain. C’est la raison pour laquelle, elle a détruit le bâtiment qui était là et qui était totalement en ruine d’ailleurs. »

2. DES PERCEPTIONS INCOMPATIBLES AVEC LA PRODUCTION PATRIMONIALE CHEZ LES POPULATIONS LOCALES

La logique patrimoniale voudrait que les édifices du périmètre protégé ne soient pas perçus par les populations comme des biens économiques, pour lesquels ils peuvent en tirer profit. Le caractère de ces biens ne devrait pas en théorie les lier à des questions d’argent. L’analyse des données a révélé trois types de perceptions en déphasage avec cette logique.

2.1 Une dénégation du fait historique qui légitime la patrimonialisation : « ces bâtiments c’est pour l’histoire des blancs et non notre histoire »

Les monuments s’imposent par leurs présences, mais doivent acquérir un autre statut, celui d’objet reconnu comme faisant partie du patrimoine culturel qui doit être transmis de génération en génération. Il ressort de l’analyse des données que les représentations sur la valeur symbolique chez les populations locales ne sont pas toujours en phase avec la logique de patrimonialisation à cause du manque d’affectivité avec le passé de ces monuments historiques. Ces populations accordent une moindre importance à l’histoire de ces monuments, car ils ne font pas partie des référents culturels à partir desquels ils construisent leur identité sociale, d’où leur manque d’attachement à ceux-ci. Ils les considèrent d’ailleurs comme un patrimoine matériel qui communique sur « l’histoire des blancs ».

Ce manque de liens affectifs avec ces monuments historiques ne favorise pas un investissement dans l’entretien et la protection de ces monuments historiques. Ainsi la logique d’entretien et de sauvegarde des édifices historiques et des lieux mémoriaux devient problématique si la population locale n’arrive pas à créer des relations affectives avec ce patrimoine, contrairement à d’autres éléments culturels tels que la danse de l’« abissa ». Depuis une dizaine d’années, cette danse traditionnelle est inscrite sur la liste du patrimoine Mondial de l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Pour la pérennisation de cette fête culturelle, les autorités traditionnelles organisent chaque année un festival. Cela démontre la volonté de la population autochtone de conserver ce patrimoine immatériel et de le transmettre aux futures générations, contrairement aux monuments historiques pour lesquels elle ne développe aucune activité sociale en vue de les protéger.

2.2 La patrimonialisation perçue comme une source de revenus par les usagers modérés

Il s’agit en réalité de cette catégorie d’usagers qui ont vu dans cette action des pouvoirs publics un moyen d’avoir de l’argent. Pour les populations locales, la mise en patrimoine devrait leur permettre d’accéder à certaines ressources, économiques notamment. Il ressort des entretiens avec les agents de la Maison du Patrimoine que certains acteurs locaux se sont présentés à leur bureau pour réclamer une compensation financière par rapport à la possession de biens classés au patrimoine. Par ailleurs, le coût élevé de la rénovation et l’interdiction de destruction des bâtiments classés au patrimoine constitue une barrière à l’exploitation de certaines opportunités économiques (immobilier, hôtellerie, etc.) par les propriétaires de biens classés.

2-3 La patrimonialisation vécue comme une frustration pour les acteurs locaux qui manquent d’engagement vis-à-vis de la patrimonialisation

Ces acteurs manifestent une indifférence à l’égard des conditions concrètes de protection et de préservation du périmètre protégé et refusent de prendre en considération les effets pervers qui peuvent résulter de leurs pratiques vis-à-vis de cet espace. La patrimonialisation est perçue par les acteurs concernés comme une action en leur défaveur.  Selon eux, la mise en patrimoine produit des ressources économiques qui sont mal redistribuées. Face à cette situation qui constitue une source de frustration, certains acteurs locaux prennent leurs distances par rapport à la protection et à la conservation du patrimoine. Cette situation les conduit à négliger la réhabilitation de ces édifices, surtout que les conflits familiaux liés à la gestion de ces biens inscrits au patrimoine ne facilitent pas l’identification des personnes à responsabiliser pour cette tâche du fait de la copropriété de ces biens. Or, la vente de ces bâtiments privés aux particuliers pouvant supporter les coûts de la rénovation du fait de la copropriété de ces biens est proscrite selon les normes de patrimonialisation. Aussi ces derniers pensent-ils avoir été instrumentalisés par les gestionnaires formels de ces édifices pour atteindre leurs objectifs personnels.

« On sait que l’UNESCO a donné l’argent et cet argent a été partagé entre la maison du patrimoine et le maire. (…) . Il y a trop de corruption. Nous on ne nous donne rien et ils veulent que ce soit nous qui réhabilitions les bâtiments. Donc finalement nous on gagne quoi dans tout çà là ? » (Un Propriétaire terrien sur le site de la ville historique).

3. DES PRATIQUES EN DÉCALAGE AVEC LA PATRIMONIALISATION ENCASTRÉES DANS LES RAPPORTS DE POUVOIR ENTRE POPULATIONS LOCALES ET ACTEURS INSTITUTIONNELS

Le corpus révèle des comportements stratégiques chez les populations face aux normes patrimoniales qui vont structurer la situation de gestion du périmètre protégé. Les bouleversements engendrés par la patrimonialisation vont générer des stratégies chez les populations locales qui se trouvent en situation d’insatisfaction ou de désaccord par rapport au comportement des acteurs institutionnels.

3.1 Une implication des autorités et populations locales jugée insuffisante : source de vulnérabilité de la Ville historique

Il ressort des données collectées auprès de leaders communautaires que ces derniers n’ont pas été suffisamment impliqués dans le projet de patrimonialisation du quartier France. L’équipe mise en place dans le cadre du projet était composée des acteurs du Ministère, des experts nationaux, des ONG et deux représentants des autorités traditionnelles. Par ailleurs, les activités déroulées par cette équipe n’incluaient pas des échanges avec un large public ou des représentants des communautés devant servir de relais auprès des populations locales. Cette organisation selon eux, n’a pas permis une forte appropriation du projet par les autorités traditionnelles et par ricochet les populations locales. Par conséquent, ils n’organisent aucune activité visant à impliquer la population locale dans la valorisation du patrimoine culturel. Les rôles de médiateur qui leur sont assignés auprès des populations locales, visant à créer un dialogue social pour soutenir les actions publiques de protection et de conservation du périmètre protégé, semblent ne pas être en conformité avec leurs attentes. À ce propos l’un d’eux affirme ceci :

            « la population n’a pas été informée ».

Pour les autorités traditionnelles, les échanges ne s’opèrent que de façon descendante, dans une visée de prescription des objectifs et des normes de patrimonialisation, alors qu’elles auraient souhaité que cette communication soit horizontale. Avec ces tensions dans les rapports avec les gestionnaires formels et les leaders communautaires, les projets de restauration, de préservation et d’aménagement du patrimoine culturel, sont ralentis. Ainsi, en dépit du lien social et historique existant entre la Ville historique et les populations locales, très peu d’entre elles se sentent concernés par les pratiques de protection et de conservation des biens inscrits au patrimoine.

Cette situation entraine des frustrations chez les communautés locales qui semblent ne pas connaître suffisamment les implications de cette nomination. Ces dernières sont ainsi animées par le sentiment d’avoir perdu leur autonomie dans la gestion de leur territoire. À ce propos, un propriétaire terrien affirme ceci :

« Ils nous empêchent de reconstruire (Pour dire réhabiliter) les maisons. On nous demande d’aller prendre l’ancienne photo à la Maison du Patrimoine pour reproduire à l’identique ».

Ces propos sont révélateurs du lien entre les populations locales et le patrimoine de la Ville historique. Ils se considèrent comme les perdants, ceux pour qui la patrimonialisation devient une source de vulnérabilité (Ouallet, 2009) tant pour eux que pour les biens classés dont ils ont la propriété.

3.2 Délaissement volontaire des bâtiments comme stratégie pour inverser les rapports de pouvoir

Pour inverser les rapports de pouvoir induits par la patrimonialisation (entre eux et les acteurs des structures formelles de gestion du patrimoine), certains acteurs locaux laissent leurs bâtiments classés au patrimoine se dégrader. En effet, il ressort des entretiens avec les structures formelles de gestion que depuis l’inscription de la Ville historique sur la Liste du patrimoine de l’UNESCO, certaines familles réclament leurs espaces ou leurs biens, afin d’en disposer à leur souhait. Ces demandes se heurtent à un cadre législatif de protection de ces biens, dont ils sont propriétaires, qui leur interdit la destruction des bâtiments alors que les coûts de rénovation sont jugés trop élevés et qu’aucune aide financière n’est prévue par l’État pour le moment. Face à cette frustration, certains décident de laisser les bâtiments sans entretien afin d’accélérer leur destruction par l’effet du temps. Ce qui leur donnerait le droit de reconstruction. Ils ont donc mis fin à toute forme de squat, laissant certains bâtiments dans un état de délabrement avancé. Ainsi, les résultats de l’enquête montrent que la majorité des bâtiments ayant un niveau de dégradation très avancé appartient à des particuliers. Ces derniers attendent que ces bâtiments s’écroulent afin de les reconstruire et tirer profit de leur bien.

« De toutes les façons je n’ai rien à perdre. Quand le bâtiment va s’écrouler on sera obligé de reconstruire à notre façon »

3.3 Une intervention institutionnelle précaire dans la production patrimoniale : Une ambigüité entre une vision affichée et les ressources disponibles

Il est clair qu’à travers la patrimonialisation de la ville historique, les institutions de l’État prennent la responsabilité d’investir dans le domaine de la valorisation du patrimoine culturel. Cependant, cette contribution reste insuffisante pour faire face à la complexité de ce patrimonial. En effet, au niveau des ressources financières, le budget de gestion de la Ville historique est reversé à l’OIPC à partir du budget du Ministère de la Culture et de la Francophonie. Il ressort des entretiens avec les personnes ressources de l’OIPC que ce budget se situe entre 1.5 et 5 millions depuis l’inscription de la Ville historique contre plus de 15 à 17 millions avant son inscription. Ce budget est d’autant plus insuffisant que de nouvelles structures ont été mises en place dans le cadre de la gestion du patrimoine. Cette pléthore de structures pour la gestion du patrimoine impacte significativement la redistribution des ressources humaines et du budget alloué par le Ministère.   

Par ailleurs, la principale ressource humaine de gestion du patrimoine est composée du personnel de la Maison du Patrimoine jugé insuffisant par le responsable. Cette situation de sous-effectif affecte davantage la gestion du site du fait de l’absence de moyens matériels adéquats (matériel roulant notamment) mais également de spécialiste dans certains domaines. En exemple, la Maison du Patrimoine ne dispose pas d’architecte spécialisé en conservation du patrimoine.

Dans un tel contexte, certaines activités de gestion telles que les inspections et les travaux de maintenance des biens ne sont pas faites régulièrement vu le manque de ressources financières et l’étendue du site. 

L’inscription de la Ville historique au patrimoine de l’UNESCO intervient dans une période marquant la fin d’une longue période de crise militaro-politique et le début d’un programme de relance économique. Dans le Plan National de Développement (PND) 2012-2015, les priorités de l’État concernent les secteurs de la sécurité, du redéploiement de l’administration, de la cohésion sociale et de l’économie. Au niveau sectoriel, l’attention est portée sur les secteurs de l’agriculture, de l’électricité, des mines, de l’industrie et des finances (PND 2012-2015). Les axes stratégiques du PND 2016-2020 s’inscrivent dans le prolongement de ces secteurs d’activités en vue de la transformation structurelle de l’économie. Ces priorités de développement font du Ministère de la Culture et de la Francophonie, le parent pauvre en matière de budget. Cette insuffisance des ressources financières, ajoutée à la gouvernance fragmentée mentionnée ci-dessus ne permet pas de faire face ou de subventionner les charges liées à la rénovation des biens publics et privés du site. Si quelques bâtiments publics ont fait l’objet d’une rénovation partielle, la plupart des bâtiments privés restent dans un état de délabrement très avancé.

DISCUSSION

Pour analyser les logiques sociales qui sous-tendent les pratiques contre-productives pour la protection et la préservation du patrimoine, le texte a mis en évidence deux aspects interreliés. Concernant le premier point, le texte montre comment les rapports conflictuels entre les gestionnaires formels et les populations locales autour de la gestion du patrimoine culturel, fragilisent la protection et la préservation des édifices-patrimoines. Les tensions entre ces deux groupes d’acteurs déséquilibrent la production patrimoniale à cause du déficit de confiance des populations locales vis-à-vis des gestionnaires. Barthélémy et al. (2004), cités par Trabelsi (2018), sont parvenus à des résultats similaires en montrant que la gestion des ressources patrimoniales n’est pas exempte de l’influence des jeux de pouvoirs et des rapports de force inhérents à tout dispositif d’action collective. En ce sens, les institutions patrimoniales suscitent en leur sein des tensions, des conflits d’intérêts, ce qui ralentit les décisions de patrimonialisation. Dans la même veine, Binot (2010) révèle que les rapports de force ne favorisent pas la participation active des populations locales aux actions de conservation de la faune sauvage.

Le second point que met en lumière ce texte renvoie au fait que la patrimonialisation est perçue par les populations locales comme une opportunité d’accès à des ressources économiques.  Ces dernières ne voient que des rapports marchands dans la valorisation du patrimoine. Cette manière de percevoir la patrimonialisation contraste avec ce qui était attendu. Les enjeux  économiques bien présents autour de ce patrimoine ne favorisent pas la protection et la durabilité de ces biens patrimoniaux. En cela, Peyrache (2010) a révélé que la durabilité des ressources patrimoniales est faible lorsque la logique de valorisation de cette ressource vient d’une perspective de profitabilité économique à court terme.  Du fait que les populations locales  ne participent pas à la création de ressources et à l’accumulation des richesses (Du Tertre, 2007) à travers l’existence d’un revenu lié à sa valorisation, elles ne peuvent échapper aux logiques de marchandisation. L’importance accordée aux retombées économiques de la patrimonialisation fragilise la valeur symbolique du patrimoine (Benhamou, 2012). Les divers objectifs (politiques, de développement économique) qui accompagnent la mise en patrimoine et la façon dont les divers acteurs tissent des liens symboliques réels ou idéels avec les lieux et avec les pratiques patrimoniales mémorielles peuvent générer des conflits d’intérêts autour du bien patrimonial (Chevalier, 2016).

CONCLUSION  

Cette étude à visée exploratoire avait pour objectif d’analyser les logiques sociales qui sous-tendent les pratiques contre-productives pour la protection et la préservation des édifices patrimoniaux observées chez les populations de la ville de Grand-Bassam. En premier lieu, les analyses des données de l’enquête ont mis en évidence deux profils comportementaux face à la patrimonialisation des monuments historiques : d’une part ceux qui ont une propension modérée sont enclins à un conformisme superficiel et d’autre part ceux chez qui l’on note une défiance envers les normes patrimoniales. En effet, bien que la population bénéficie de certains droits, tel le droit d’accès, elle est également soumise à des prérogatives au nom de l’intérêt culturel dont sont marqués ces biens protégés. Les données ont également montré que les croyances et les perceptions développées autour de la gestion de ce patrimoine culturel ne sont pas séparées  des pratiques « patrimoniales » observées au niveau de la population locale. En outre, les résultats révèlent le faible niveau d’implication de la population par les acteurs institutionnels dans le processus de mise en patrimoine comme un facteur explicatif de cette situation problématique. Par conséquent, bien que ce patrimoine soit reconnu internationalement, les populations locales dans leur ensemble ne se le sont pas approprié.  Toutes choses qui entrainent des divergences entre les logiques de gestion des acteurs institutionnels et les « pratiques patrimoniales » des populations locales.  Enfin, les résultats de l’analyse indiquent que l’insuffisance des ressources matérielles et financières, ajoutée à la complexité des rapports entre les différentes instances de gestion de ces sites, occasionne la détérioration de ces biens patrimoniaux.

À terme, l’étude démontre que l’état de dégradation avancée de certains biens classés au patrimoine à Grand-Bassam est la résultante des interactions entre les différents acteurs autour de la Ville historique, caractérisées par une gestion exclusive des biens par un groupe d’acteurs et un déphasage entre les logiques des acteurs de la gestion et les logiques des populations locales. Ainsi, en révélant les logiques et les pratiques des différents acteurs, elle démontre comment celles-ci constituent des opérations/stratégies de résilience (Koffi, 2010) ou symbolisent la résignation des acteurs locaux face à l’incapacité de faire face aux contraintes de rénovation et de conservation. Partant, ces enjeux multiples autour du patrimoine sont source de nouvelles vulnérabilités dans un contexte de pauvreté et de crise de l’emploi (Ouallet, 2009).

Références bibliographiques

Benhamou F. [2019], Économie du patrimoine culturel. la Découverte.

Berliner D. [2010], « Perdre l’esprit du lieu. Les politiques de l’Unesco à Luang Prabang (rdp Lao) », Terrain. Anthropologie & sciences humaines, n°55 :90-105.

Binot A. [2010], La conservation de la nature en Afrique Centrale entre théorie et pratiques. Des espaces protégés à géométrie variable, Thèse de doctorat, Université Panthéon-Sorbonne.

Chevalier D. [2016], « Patrimonialisation des mémoires douloureuses : ancrages et mobilités, racines et rhizomes ». Autrepart, n°2 : 235-255.

Cousin, S. et Martineau J. L. [2009], « Le festival, le bois sacré et l’Unesco : Logiques politiques du tourisme culturel à Osogbo (Nigeria) », Cahiers d’études africaines, vol 193, n°1 :337-364.

Du Tertre C. [2007], « Création de valeur et accumulation : capital et patrimoine ». Économie appliquée, vol. 60, no 3 :157-176.

 Guerrin J.-P. [2001], « Patrimoine, patrimonialisation, enjeux géographiques », in Fournier J.M. (coordination) [2001], Faire la géographie sociale aujourd’hui, Caen, Presses universitaires, Les Documents de la Maison de la Recherche en Sciences Humaines de Caen, n° 14 : 41-48 – Actes du colloque de géographie sociale des 18 et 19 novembre 1999.

Koffi K.J.M. [2010], « Qu’est-ce que la résilience ? » in Gonnet G. et Koffi K.J.M, Résilience, Cicatrices, Rébellion. Paris, éditions L’Harmattan : 95-147.

Marcotte P. et Bourdeau L. [2010], « La promotion des sites du Patrimoine mondial de l’UNESCO : Compatible avec le développement durable ? », Revue management et avenir, n°4 : 270-288.

Maurel C. [2017], « Les effets pervers du classement au patrimoine mondial de l’Unesco », The conservation, [en ligne], http://theconversation.com/les-effets-pervers-du-classement-au-patrimoine-mondial-de-lunesco-70727

Ouallet A. [2009], « Vulnérabilités et patrimonialisations dans les villes africaines : de la préservation à la marginalisation », Cybergeo: European Journal of Geography [en ligne],  https://journals.openedition.org/cybergeo/22229 ,

Peyrache-Gadeau V. [2010], « Renouvellement des ressources et diversité des durabilités territoriales », in Maillefer M., Petit O., Rousseau S. (Dirs), Ressources, patrimoine, territoires et développement durable, EcoPolis, pp. 237-254.

Traoré, L. [2015], Gestion de la Ville historique de Grand-Bassam, inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO : enjeux, contraintes et perspectives, Mémoire de Master 2, l’Université Senghor Campus d’Abidjan, Côte d’Ivoire.


[1]   Les prémices de la mise en patrimoine du quartier France remontent à 1977 avec l’écrivain Bernard Dadié, alors Ministre de la Culture et de l’Information. C’est en 2007 que le Ministère de la Culture et de la Francophonie s’approprie réellement la démarche de patrimonialisation par la création d’un Comité Opérationnel pour l’Inscription de la Ville historique de Grand-Bassam (COI-VGB). Après deux échecs en 2008 et 2009, le quartier France de Grand-Bassam est inscrit sur la Liste du patrimoine de l’UNESCO le 29 juin 2012 à l’occasion de la 36ème session du Comité du patrimoine mondial à Saint-Pétersbourg en Fédération de Russie. 

[2]   Dans cet ordre, on peut citer le palais du gouverneur, les bâtiments ayant abrité les grandes compagnies commerciales telles que CFAO, CFCI, SCOA, SWANZY, WOODIN auxquels on peut ajouter les équipements portuaires tels que l’ancien Wharf, le débarcadère, les voies Decauville et les établissements financiers dont la Banque de l’Afrique Occidentale, la Banque du Nigéria.

[3] La Ville historique comprend deux entités. La première comprend « une bande terrestre continue proche de 2,2 km de long sur environ 400 mètres de large […] Cette partie urbaine correspond à la ville coloniale historique [Quartier France] et au village N’zima qui la prolonge, à l’est. Elle est limitée à l’ouest par le cimetière colonial, au sud par l’océan Atlantique et à l’est par l’ancien débouché maritime du fleuve Comoé, aujourd’hui en voie de comblement alluvionnaire. Elle est complétée au nord par une portion rectangulaire du lagon, au niveau du pont de la Victoire, jusqu’au quai du quartier continental du Petit-Paris, compris dans le bien » (ICOMOS 2012: 6). La seconde est constituée du phare situé dans le quartier Petit Paris. Le bien s’étend sur 109,89 hectares avec une zone tampon de 552,39 hectares.

Numéros

L’émergence d’un projet de recherche-action pluridisciplinaire : démarche, sources et méthode d’une enquête dans la petite commune forestière et littorale du Porge

Myriam CASAMAYOR

Chef de projet au cabinet UA64 puis au Bureau d’études CITTANOVA/SINOPIA
Chercheuse associée à l’UMR-CNRS PASSAGES, Université Bordeaux-Montaigne
myriamcasamayor@gmail.com

André SUCHET

Maître de conférences HDR à l’Université de Bordeaux
LACES, Maison des Sciences de l’Homme de Bordeaux
andre.suchet@u-bordeaux.fr

Ghislaine DEYMIER

Maître de conférences à l’Université Bordeaux-Montaigne, UMR-CNRS PASSAGES
ghislaine.deymier@u-bordeaux-montaigne.fr

Francis ADOLIN

Doctorant et ATER à l’Université de Bordeaux
LACES, Maison des Sciences de l’Homme de Bordeaux

Leila BOURDIER de TOURDONNET

Architecte HMONP, Atelier A2, Leïla Bourdier & Laurent Gouyou Beauchamps, Bordeaux

Vincent DUBROCA

Urbaniste à l’agence KWBG, La Fabrique des Lieux, Bordeaux

Timothé GENTY

Architecte HMONP, gérant du cabinet Sumli Architectes, Bordeaux

Anna GUILLEM

Doctorante à l’Université Bordeaux-Montaigne, UMR-CNRS PASSAGES

François POUTHIER

Professeur associé à l’Université Bordeaux-Montaigne
UMR-CNRS PASSAGES, Centre d’innovation sociétale UBIC
Consultant-intervenant en politiques culturelles

Introduction

Dans les sciences humaines et sociales, les laboratoires de recherche académiques entretiennent historiquement peu de liens avec les professionnels de l’urbain, comme les architectes ou les programmistes. Par exemple, si l’on regarde de plus près l’octroi des Conventions Industrielles de Formation par la Recherche (CIFRE), les sciences du vivant et les sciences formelles en ont bénéficié dès 1981, alors que ce même dispositif apparait dans les thèses concernées par l’action publique, urbaine et sociétale en 2006, soit près de 20 ans plus tard[1]. De plus, la première association des doctorants CIFRE en SHS existe depuis seulement 2014, expliquant le rapprochement très récent des universités avec les professionnels non académiques. Actuellement, la réticence des chercheurs des laboratoires à répondre à des appels à projets financés reste grande, leur donnant l’impression de perdre une part de leur sens critique. Les mouvements de contestation du projet de loi de programmation pluriannuelle pour l’enseignement supérieur et la recherche (LPPR), votée fin 2020, démontre encore récemment les inquiétudes des chercheurs en sciences humaines et sociales à cet égard. En effet, pour certains d’entre eux, les appels à projets de recherche ont l’inconvénient de présenter leurs travaux dans un cadre prédéfini, empêchant la recherche de se développer au fil des découvertes, de la créativité et de l’indépendance même de choix du chercheur. Les divergences concernent aussi le temps donné à la découverte, la recherche par projet donne ainsi le sentiment de trouver des résultats opérationnels immédiats tandis que la science se définirait par le but premier de questionner et d’analyser précisément un sujet sur un temps long ou du moins initialement indéfini.

            Indépendamment des acquis déjà anciens de la géographie appliquée, notamment autour de Michel Phlipponneau à Rennes, différents ouvrages récents invitent à ce rapprochement, de la géographie impliquée (Brennetot & Bussi, 2016) à la géographie en action (Bonin & Favory, 2021). Le détour par les sciences participatives permet d’aller encore plus loin dans cette démarche et de manière davantage pluridisciplinaire tout en restant dans le projet d’une recherche-action, c’est-à-dire d’une recherche dont la finalité est d’agir. Les sciences participatives ou sciences collaboratives sont « des formes de production de connaissances scientifiques auxquelles des acteurs non-scientifiques-professionnels —groupes ou individus— participent de façon active et délibérée » (Houllier & Merilhou-Goudard, 2016). Développée notamment dans le domaine des études environnementalistes (voir à ce sujet Charvolin, 2019), elles peuvent apporter beaucoup à la géographie, à la sociologie ou aux sciences de l’aménagement. Partant de ce constat puis de cette intention théorique de « collaborer ensemble pour tirer parti de nos complémentarités » (extraits de l’un des premiers échanges), une ancienne doctorante en CIFRE en Sciences de l’aménagement et Urbanisme a été à l’initiative du dépôt du projet Inter-Actions lancé dans le cadre de l’appel à projet initié par le Forum Urbain à Bordeaux. LabEx des établissements universitaires de Bordeaux, et notamment Sciences Po Bordeaux, le Forum Urbain est un Centre d’Innovation Sociétale sur la ville, créé en 2015 à Bordeaux afin de favoriser les collaborations entre chercheurs en sciences humaines et sociales et les acteurs de la ville autour de la compréhension des problématiques urbaines contemporaines (figure 1).

Figure 1 : Panorama graphique des actions du Forum Urbain (travail de Tiana Castelneau, source : forumurbain.u-bordeaux.fr).

            L’objectif du projet était d’amorcer et de tester la création d’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs et de praticiens de l’urbain dans les domaines des sciences de l’aménagement, l’économie, la géographie, la sociologie et l’architecture à partir d’une préoccupation d’élus ou d’un groupe d’habitants provenant du terrain d’étude choisi. Afin de confirmer les apports d’une telle équipe mais aussi d’en repérer les possibles faiblesses, l’intérêt du projet est alors de comprendre les modalités méthodologiques sous lesquelles les participants à une recherche-action s’entendent pour poser une problématique commune et la manière dont ils y répondent ensemble.

            L’article aborde ainsi le processus de développement de ce partenariat entre chercheurs, professionnels de l’urbain, les élus et les habitants, dans le cadre d’un questionnement de recherche ayant trait aux dynamiques locales de la petite commune forestière et littorale du Porge comme cas d’étude, questionnement localisé à partir duquel s’exprime une montée en généralité et pouvant même faire cas d’école.

            Il s’agit d’évoquer dans un premier temps l’émergence du partenariat, notamment la manière dont les participants se sont rencontrés et ont partagé des intérêts communs pour un objet d’étude puis décidé de travailler sur un sujet à partir d’un cas d’étude : Le Porge (dans le département de la Gironde). Ensuite, les difficultés et les apports identifiés dans le cadre de la structuration du partenariat sont présentés, à partir de l’élaboration conjointe d’une candidature POPSU Territoires. Enfin, un bilan à mi-parcours de cette organisation de travail pour les membres est proposé en conclusion. 

1. Questionner les préoccupations territoriales : une invitation à la création d’un partenariat entre chercheurs et professionnels de l’urbain

1.1. De la rencontre “brise-glace” entre chercheurs et professionnels à l’intérêt de travailler ensemble

Échanger entre scientifiques et praticiens sur des objets d’études communs mais pour lesquels les approches du sujet s’avèrent différentes, se révèle être un exercice particulier. Afin de lever les freins relevant d’une telle démarche, la réponse à l’appel à projet initié par le Forum Urbain, a permis d’amorcer et de tester la création d’un partenariat entre chercheurs et professionnels du territoire à partir d’une préoccupation d’élus ou d’un groupe d’habitants provenant du terrain d’étude choisi. La première action a consisté à lancer une invitation ouverte aux chercheurs et professionnels spécialisés dans le domaine de l’urbain. Cette réunion a eu pour objet de faire connaissance en demandant aux participants de décrire leurs motivations à rejoindre le groupe et leurs principales attentes à l’aide d’un questionnaire.

Se rencontrer entre scientifiques et praticiens n’étant pas une étape évidente, l’utilisation des outils du design thinking a permis de “briser la glace” et d’aborder des sujets selon l’approche de chacun des membres. Ces derniers ne se sont pas présentés en affichant leur statut mais plutôt leurs compétences. L’un des exercices proposés a consisté à rédiger une question de leur choix. La personne située en face a dû y répondre. Par exemple, une question posée par un architecte praticien a consisté à savoir ce qu’un chercheur pense de la pelouse synthétique. À sa grande surprise, le chercheur qui y a répondu développe sa réponse de manière très argumentée. Il s’est révélé que ses travaux scientifiques portent sur les équipements sportifs. Cette mise en situation surprenante a mis en avant une certaine complémentarité entre le praticien qui s’interroge sur l’utilité de la pelouse synthétique dans ses projets architecturaux et le chercheur qui en a analysé les conséquences sur les inégalités sociales et territoriales. En effet, ce sont dans les quartiers populaires que ce revêtement est prioritairement utilisé tandis que dans les quartiers plus riches, les jardins et terrains de sport sont plus souvent enherbés.

Les motivations sont multiples. Elles traduisent la volonté d’un apport de connaissances aussi bien sur les sujets abordés et la façon dont ils sont appréhendés qu’une meilleure appréhension de la méthode de travail propre à chacun des participants. La valorisation du travail qui sera fourni a également été mise en avant. Enfin, s’offrir un cadre spatio-temporel, donnant l’opportunité d’un rapport plus distancié à sa propre pratique professionnelle a fait aussi l’objet de motivations (voir Figure 2).

Figure 2 : Nuage de mots indiquant les résultats des questions posées aux membres concernant leurs motivations pour le projet.

            Concernant les attentes des participants, elles sont également diverses. Elles font apparaître le souhait de travailler sur des sujets qui ont trait au périurbain. L’atteinte de résultats est également signalée pour améliorer son niveau de compétence, servir concrètement le territoire, bénéficier de financement pour un projet de recherche-action (partenariat public/privé) et disposer d’une meilleure visibilité des chercheurs auprès de la société civile (voir Figure 3). Il s’agit bien de ne pas juger, de ne pas préconiser, de ne pas croire un projet plutôt qu’un autre (Suchet & Tchékémian, 2021), mais de s’engager dans un intermédiaire participatif.

Figure 3 : Nuage de mots indiquant les résultats des questions posées aux membres concernant leurs attentes envers le projet.

            Cette première réunion a suscité la curiosité des participants les conduisant à revenir le mois suivant dans une seconde réunion. Il devenait maintenant surtout indispensable pour le groupe de s’appuyer sur un terrain d’étude afin de tester une méthodologie commune. L’idée a alors été de choisir un terrain relativement restreint mais dont l’étude peut s’avérer riche en termes d’apport scientifique puisque confronté à plusieurs problématiques se rapprochant des grands enjeux d’aménagement du territoire ainsi que des thématiques émergentes dans le monde de la recherche urbaine et territoriale.

1.2. Le choix d’une petite ville littorale et forestière touchée par la métropolisation comme terrain de réflexion d’une approche participative

L’identification d’un terrain d’études s’est concrétisée à l’issue d’une discussion entre les différents membres du groupe de travail. Le choix du terrain répondait à quatre préoccupations : satisfaire les questionnements de chaque membre, présenter une situation faisant écho à des sujets d’actualité, être pertinent pour une démarche de recherche-action, présenter des qualités pratiques pour le travail de terrain de l’équipe (accessible, proximité de Bordeaux etc.). Plus précisément, deux facteurs ont été déterminants à la sélection du site d’étude, la commune du Porge en zone forestière, entre l’agglomération de Bordeaux et le littoral atlantique (Figure 4).

            Le premier facteur est la situation de la commune. Située sur la presqu’ile du Médoc, le Porge est une commune girondine de 3294 habitants (INSEE, 2019) qui présente une croissance démographique très soutenue sur la dernière décennie (+1000 habitants depuis 2007) au taux de croissance démographique annuel moyen de l’ordre de 3,6 % entre 2013 et 2019 rarement atteint dans les autres communes du Département hors Bordeaux Métropole. Cette pression démographique met en évidence une double attractivité, à la fois en tant que commune littorale et commune périurbanisée au sein de l’aire d’influence de la Métropole bordelaise. Cette double dynamique présente de nombreux défis pour une petite ville comme le Porge : accompagner l’installation en nombre de nouveaux habitants, adapter le niveau d’équipement de la commune à l’évolution rapide des besoins de la population, préparer le territoire aux risques environnementaux endogènes (recul du trait de côte, incendies/feux de forêt), et réguler les rapports politiques avec la Métropole (flux touristiques pendulaires, transport, nouveaux captages nappes phréatiques etc.)[2].

            Le second facteur au choix du terrain a été la connaissance du tissu politique local. Le rôle d’intermédiaire de l’un des membres de l’équipe a permis une prise de contact rapide avec la maire, puis d’organiser dans la foulée une première réunion qui a permis à l’équipe de se familiariser avec les problématiques propres au territoire porgeais. Cette réunion a également permis à l’élue d’exposer les enjeux de l’action politique, en tant que maire récemment élue, et les principaux défis de sa mandature.

            Ces échanges nous ont permis d’évaluer la pertinence du territoire comme terrain d’étude, et de discuter les premiers termes d’une collaboration avec la commune.

Figure 4 : La commune du Porge en zone forestière, entre l’agglomération de Bordeaux et le littoral atlantique (traitement QGIS G. Deymier)

1.3. Vers l’identification d’un objet d’étude à partir des préoccupations de l’élue locale

Dans la construction de l’objet d’étude, la rencontre avec l’élue locale, Sophie Brana, Maire de la commune du Porge s’avère déterminante, sans jamais être contraignante. Ses préoccupations nous permettent toutefois l’identification en quelque sorte du terrain d’appel à résolution (suivant la formulation propre aux sciences participatives, c’est-à-dire qui appel à trouver collectivement la réponse à un problème de terrain à l’aide de compétence plus théoriques).

            La Maire du Porge[3], se présente comme n’étant pas Porgeaise mais Bordelaise. Sa résidence secondaire est au Porge. Elle a eu envie de s’investir pour cette commune afin de préserver l’environnement de ce territoire face à la pression foncière qu’elle qualifie d’importante. Elle explique qu’elle « n’avait pas du tout prévu de s’engager comme maire », notamment en raison de ses années dans l’opposition et de sa résidence principale située à Bordeaux.

            Cette nouvelle maire du Porge, Sophie Brana, économiste et universitaire, fille d’un ancien élu local du département, considère le Porge comme une commune de deuxième couronne par rapport à la Métropole bordelaise. Elle l’explique en raison du prix du foncier qui devient de plus en plus onéreux et des personnes qui n’ont pas d’autres choix que de se loger de plus en plus loin. Elle considère que si Le Porge a su préserver son environnement, c’est en raison de la présence de la Mission Interministérielle pour l’Aménagement de la Côte Aquitaine (MIACA) qui avait classé le territoire au sein d’un Secteur d’Equilibre Naturel (SEN). Ce dernier n’avait pas pour but d’accueillir une urbanisation nouvelle mais bien de jouer un rôle de “respiration naturelle” entre les Unités Principales d’Aménagement (UPA) de Lacanau et de Lège Cap-Ferret (Casamayor, 2019). Toutefois, la loi Littoral qui a remplacé le schéma d’aménagement touristique de la MIACA contraint, selon elle, davantage la commune en densifiant le bourg de manière concentrique.

            D’ailleurs, la préfète de la Gironde le rappelle régulièrement à l’occasion des refus de permis de construire qu’elle explique en raison de la non-application de la loi Littoral, malgré l’autorisation du Plan Local d’Urbanisme (PLU) qui est par ailleurs soumis à son contrôle de légalité.

            Elle trouve également que Le Porge réunit les inconvénients d’un village, telles qu’une faible fréquentation en hiver avec des commerces qui sont fermés, sans pour autant en avoir les avantages. En effet, “les personnes ne se connaissent pas, c’est peu chaleureux, cela manque de solidarité”[4]. La part de personnes provenant de Bordeaux a augmenté et contribue à accroître les déplacements des actifs vers la Métropole bordelaise alors qu’auparavant la population travaillait pour un tiers d’entre elle sur la commune du Porge, un tiers sur le Bassin d’Arcachon et un tiers au sein de la Métropole bordelaise.

            Récemment élue au mois de juin 2020, celle-ci expose plusieurs problématiques telles que “retrouver un esprit village, c’est à dire faire en sorte que les gens aient envie d’y rester, faire ses achats, créer du lien sur place (boire un café, espace culturel d’où l’idée de la création d’un tiers-lieu, tout en sachant qu’il faut réfléchir à la manière de le faire vivre)”[5]. Elle se pose aussi la question de la manière d’accompagner le développement urbain car il y a une forte pression immobilière et de nombreuses divisions parcellaires d’une surface de plus en plus réduite.

Les divisions parcellaires posent le problème de plusieurs accès sur la voie, de devoir finalement tout bitumer. On impose de planter des arbres mais personne ne le fait après. Au bout d’un moment, les gens veulent une piscine, garer trois voitures et à la fin il n’y a plus de jardin. Si on peut réorienter les choses ce serait bien”[6].

            L’élue locale indique en outre que l’aspect touristique de la commune du Porge n’est pas du tout intégré. En effet, à l’exception du camping municipal, la commune ne retire que très peu de ressources liées au développement économique du tourisme malgré les 35 000 personnes et 6000 voitures par jour qui accèdent à la plage du Porge et les 700 emplacements du camping et les 3000 du site naturiste de la Jenny dont est doté la commune. La raison pour laquelle le parking de la plage n’est pas payant c’est parce qu’il est situé sur la forêt domaniale. L’Office National de la Forêt perçoit les recettes mais n’en assume pas les coûts qui incombent à la commune tels que l’entretien du stationnement ou le ramassage des déchets[7] entre autres. 

Il y a 250 000€ de frais pour la Commune concernant l’élagage des arbres, la surveillance des plages, le mobilier urbain et les loyers de la concession reviennent à l’ONF”.

            À cela s’ajoute l’inquiétude des sylviculteurs relative au pompage de l’eau par la Métropole de Bordeaux dans les nappes phréatiques portant atteinte à l’alimentation en eau des pins maritimes. “On dépend de la même nappe. On a l’impression qu’on ne sert qu’à donner à la métropole l’eau”[8].

            La forêt, à travers le développement de l’activité du gemmage[9] est une source potentielle de revenus productifs pour la commune qui peut s’appuyer sur un projet européen d’envergure de relance du gemmage avec des communes landaises et espagnoles en cours d’élaboration.

            Après avoir entendu les préoccupations de Madame la Maire dans le cadre de l’entretien du mois de septembre 2020, les membres de l’équipe de chercheurs et de praticiens se sont entendus pour questionner la manière dont la commune élabore un PLU. En effet, celui-ci a l’avantage de circonscrire l’ensemble des thématiques abordées par Madame la Maire, tout en demandant de le réinterroger au regard des conséquences de ses règles sur le paysage et le cadre de vie de la commune. En outre, le partenariat a constaté également le manque d’appréhension de l’outil du PLU. Il s’est alors étonné que la nouvelle équipe municipale ne reprenne pas le PADD dans la mesure où elle n’a pas les mêmes priorités que l’équipe précédente. Par exemple, le Projet d’Aménagement et de Développement Durable a été sous-estimé dans le discours de Madame la Maire alors qu’il s’agit de la pièce du PLU qui exprime le projet politique de l’équipe municipale, à partir duquel découlent les règlements écrit et graphique.

2. La candidature POPSU-Territoires comme premier défi pour la formulation d’une problématique de recherche

2.1. Réinterroger les cadres d’élaboration du Plan Local d’Urbanisme : une convergence d’intérêts pour les praticiens et les chercheurs

Les éléments montrent de nombreux « néo-habitants » qui viennent s’installer pour faire construire des maisons individuelles dans la commune dont le prix du foncier est comparativement plus accessible que dans les communes limitrophes (notamment de Bordeaux Métropole ou du Bassin d’Arcachon), ce qui invite à questionner l’évolution spatiale et sociale de la commune. Selon Madame la Maire, ce processus bouleverse rapidement et en profondeur le paysage du bourg et les relations entre habitants. L’hypothèse d’une pauvreté esthétique de l’architecture et d’une anarchie des styles ainsi que d’une hybridation des paysages urbains par le mélange entre formes résidentielles récentes et bourg ancien est alors évoquée par le partenariat de chercheurs et de praticiens. Les élus estiment pourtant n’avoir pas les moyens de maîtriser ce bouleversement. Ces analyses préalables ont permis d’exprimer une volonté de reprendre la main sur l’évolution de l’espace bâti, tant à travers la question des constructions neuves, de l’aménagement du « plan plage » ou de l’aménagement du bourg.

            Le PLU étant le document de planification de référence à l’échelle communale, le choisir comme objet d’étude permet ainsi au groupement d’utiliser l’ensemble des matériaux récoltés dans le cadre de la recherche, l’ensemble des discours des habitants ou des élus, pouvant y être rattaché, quelles que soient les thématiques abordées afin d’aboutir à l’élaboration d’une représentation partagée, une mise en dialogue à travers la participation commune des élus et des habitants dans ce processus de « fabrique de la ville ».

            Du point de vue des praticiens, le PLU, de façon générale, est un « objet » de l’urbanisme, qui se prête à être un sujet de débat entre experts de tous horizons. C’est également un objet qui a besoin d’être interrogé dans un cadre comme celui proposé par une candidature à l’appel à projet POPSU Territoires, c’est-à-dire, en dehors d’un impératif de mission, dans un cadre prospectif, qui nous ouvre à une grande liberté d’exploration et de ton.

            Du point de vue des chercheurs, le PLU est un document incontournable si l’on veut aujourd’hui repenser les modes d’action, c’est-à-dire, imaginer de nouvelles formes de collaborations entre les habitants d’une commune. Or, aujourd’hui, ce document apparaît aux yeux des élus comme une contrainte, une somme de prérogatives techniques et de normes, plutôt qu’un document fédérateur qui permettrait à la commune d’élaborer un nouveau récit à l’échelle de son territoire. Le PLU présente, toutefois, une posture politique dans la mesure où il apparaît comme un outil qui doit guider la planification urbaine, peu maitrisé et mal connu des édiles, qui se limite à des éléments contraignants vécus par la première magistrate et les usagers. Son élaboration doit également avoir une dimension socio-culturelle afin de prendre en considération les réalités humaines du territoire et de revenir ainsi au plus près des personnes qui habitent le territoire dans leur diversité (une « proximité ascendante ») et qui vivent le PLU comme une « norme » descendante. Enfin, Le PLU se présente, également, comme un outil de prospective, ou la co-construction, sans cesse réinterrogée, d’une fabrique territoriale ni publique ni privée mais « commune ».

            Ainsi, le PLU est devenu l’objet central de recherche. En tant qu’objet de recherche, il ne s’agit pas de l’étudier dans son format actuel, mais d’en apporter une critique et de le repenser. Depuis la substitution des POS par les PLU et la loi SRU, l’heure n’est-elle pas aujourd’hui à un renouvellement des dispositifs réglementaires visant à organiser l’espace et la vie de nos territoires, prenant en compte l’accélération du défi de la transition socio-écologique et les nouveaux modes de vie qui s’imposent ? La crise sanitaire de la Covid-19, et l’exacerbation des tendances à l’œuvre qu’elle a pu révéler, à savoir l’émergence du télétravail et le désir de s’éloigner des grands centres urbains pour les ménages désireux de ralentir leurs modes de vie devrait nous inciter à le penser. C’est aussi le rôle de l’activité de recherche : faire bouger les lignes en place, anticiper de nouveaux cadres de pensée, imaginer de nouveaux horizons dans ces domaines.

2.2. L’objectif de la candidature du projet de recherche-action POPSU Territoires

Une fois l’objet de recherche posé, il est apparu l’idée de réinterroger la manière d’élaborer les documents d’urbanisme tel que le PLU dans le cadre d’une candidature à l’appel à projets POPSU Territoires, porté par le Plan Urbanisme Construction et Architecture (PUCA).

            Il s’est révélé que le questionnement de recherche identifié n’est pas tant lié au contenu du PLU du Porge en projet mais, plutôt, au rôle d’un tel document au regard du contexte territorial de la commune. À quoi sert un PLU dans une commune en mutation ? Que permet-il de faire ? Si l’on s’attarde sur le regard porté par la maire du Porge, le PLU ne serait pour les habitants qu’une obligation réglementaire, c’est-à-dire un document obligatoire sans perception prospective ou des moyens qu’il offre à la commune. Le PLU est-il le bon levier pour traduire et mettre un œuvre un projet politique municipal ? Telle semble être, reformulée, la question posée par Mme Brana à notre proposition de travailler sur le PLU. Elle doutait notamment de la capacité du PADD à exprimer réellement son projet politique d’élue et d’être un véritable projet de territoire construit communément entre puissance publique, instances légitimement élues et besoins des habitants et des usagers.

            L’outil PLU peut, en effet, être perçu comme un levier complet et complexe, stratégique et opérationnel. Il va du diagnostic à la prescription règlementaire, en passant par la définition d’enjeux et d’objectifs. Il offre même, dans une certaine mesure, une visée prospective, par la possibilité pour une commune de mener un travail de programmation architecturale et urbaine sans être nécessairement maître d’ouvrage. Un discours technicien consiste à considérer l’outil PLU comme performant et vertueux en tant que tel pour traduire une volonté politique (maîtrise). A l’inverse, on peut observer des volontés politiques qui ne trouvent pas dans le PLU l’allié espéré en raison, notamment, de sa technicité excessive, de ses marges de manœuvre limitées par les schémas supra-territoriaux, des coûts générés par l’étude pour faire un PLU sur-mesure, etc.

            Il apparaît donc intéressant d’interroger cet outil à l’aune des doutes de la nouvelle élue locale. Par conséquent, le PLU se présente comme un outil d’aménagement politique qui échappe à la nouvelle équipe municipale et qui n’est pas compris par les personnes qui habitent le territoire car considéré comme trop « distant » d’un point de vue communicationnel. Pourtant, c’est un document essentiel pour l’avenir de la commune car il constitue la trame du projet territorial. C’est, également, un document pédagogique dans la mesure où il doit faire comprendre et partager une représentation commune du territoire vu par ses différents acteurs anciens comme plus récents (politiques, sociaux, humains, etc.) en percevant les éléments contraignants et les habilitants. Il peut permettre de faire le lien entre les différents groupes sociaux porgeais et être le support de l’exposition et du dialogue entre leurs différentes visions de l’avenir du territoire.

            Dans l’équipe de recherche, plus qu’un outil d’aménagement, le PLU est, également, perçu comme un document qui permet de construire un récit commun permettant d’y intégrer les enjeux écologiques d’aujourd’hui.

            L’objectif de cette recherche ainsi construite est de réinterroger le cadre réglementaire et la méthode d’élaboration du PLU au prisme de la mise en œuvre d’une construction d’un projet de territoire au Porge. Cela invite ainsi le partenariat à interroger sur ce qui empêche la Commune de ne pas utiliser les outils du cadre règlementaire, mais également les raisons pour lesquelles il n’existe pas d’animation autour du projet de territoire avec les acteurs locaux (PADD). Enfin, cette recherche-action vise à étudier si la construction commune d’un intérêt général entre les élus et la population permettrait d’étayer les différentes pièces du PLU dans le but d’une application des règles plus transparentes, mieux comprises et plus acceptées. Ceci, dans le but de favoriser une amélioration de la qualité architecturale, paysagère et le vivre ensemble au Porge. Cette recherche a pour objectif, également, de vérifier que l’application du cadre réglementaire ne suffit pas à garantir une qualité de vie voire qu’il peut générer des conflits (hypothèse n°1). Elle examinera si la faisabilité de construction d’un projet de territoire partagé par/entre les habitants et les élus à partir d’une appropriation territoriale permet de partager des représentations collectives (hypothèse n°2). Enfin, elle vise à démontrer que les petites villes aux forts pouvoirs d’attractivité ne disposent pas d’assez de moyens humains ni de financement suffisant au regard des enjeux qu’elle supporte (hypothèse n°3).

Après la planification spatiale, stratégique et partenariale est venu le temps de tester une nouvelle méthode d’élaboration du PLU tournée vers une planification plus incarnée par les habitants et plus spécifique au territoire.

            Ainsi, il est apparu pertinent pour le groupement de recenser comme premier objectif les limites et les opportunités des moyens mis en œuvre pour l’application du cadre réglementaire au regard des notions de biens communs[10], de qualité architecturale, paysagère et du vivre ensemble. C’est pourquoi, chacune des pièces du PLU a été examinée afin d’identifier l’approche collective au sein du PADD et l’approche sociale et spatiale dans les règlements écrit et graphique.

            Ensuite, un deuxième objectif vise à définir les conditions à partir desquelles une construction commune de l’intérêt général pourrait s’envisager. Cela passe notamment par la compréhension des raisons pour lesquelles le dispositif du bureau d’études en urbanisme ne parvient pas à définir un projet de territoire (PADD) qui transparaît dans les règlements écrit et graphique du PLU. Puis une invitation à s’entendre sur les modalités d’un vivre ensemble et des nouvelles conditions d’émergence d’un projet de territoire afin de les retranscrire dans les pièces du PLU s’est posée.

            Enfin, dernier objectif de ce projet POPSU, il s’agit de proposer une approche juridique afin de mettre en compatibilité l’œuvre spécifique du projet de territoire du Porge avec le droit de l’urbanisme et de l’environnement.

            Afin de vérifier ces hypothèses, la méthode de la recherche proposée par le partenariat s’appuie largement sur une approche sensible du territoire et de ses habitants. Le but étant d’imaginer une manière plus incarnée de concevoir les PLU avec les habitants et d’en tirer les conclusions de la recherche. 

2.3. La méthode du projet de recherche : une approche empirique par l’expérimentation

Concrètement, les différents membres de l’équipe constituent depuis décembre 2020 un comité de pilotage bénévole qui se réunit une fois par mois (fréquence déterminée ensemble comme étant acceptable en fonction des activités de chacun). Ce comité de pilotage détermine la méthode et le déroulement général de la recherche. Il est secondé par un Ingénieur de recherche CNRS contractuel et des stagiaires qui développent la recherche au quotidien encadré par les deux référentes, l’une universitaire enseignant-chercheur, et l’autre, chef de projet dans un Bureau d’études en urbanisme, chercheuse associée pour une double complémentarité. Le comité de pilotage est également présent à chaque temps de terrains (entretiens, balades urbaines, arpentages, etc…) et porteur du séminaire de co-contruction organisé fin décembre 2021.

Figure 5 : Photographies du premier Séminaire de co-contruction avec les habitants (1er jour) puis avec les acteurs publics et institutionnels (2eme jour). Cliché : A. Suchet

La méthodologie de la recherche-action se compose de quatre phases. La première consiste à une contextualisation, c’est à dire à une immersion dans la commune du Porge: écouter, dialoguer sur la période de février à mars 2021. Le but étant bien de créer une relation de confiance avec les personnes ressources du territoire, particulièrement, les associations qui sont «les portes d’entrée» vers les autres habitants du territoire. Les principaux outils sont la réalisation d’une revue de littérature du territoire, la retranscription des récits de vie des associations. Avant de réaliser cette campagne d’entretiens, il s’agit d’appréhender le territoire dans le but de disposer des éléments pour relancer la conversation sur des points saillants.

          La deuxième phase, entre avril et août, vise à analyser la manière dont se fabrique le territoire par l’analyse des acteurs et de leurs postures. Il s’agit, dans un premier temps, d’analyser l’outil réglementaire du PLU, particulièrement, les paragraphes où les intérêts des habitants sont repris dans les différentes pièces du PLU. Cela permet de vérifier si leurs préoccupations sont retranscrites dans le projet du territoire. La perception des acteurs du territoire de la manière dont est utilisé et appliqué le PLU donne ainsi à voir les critiques envers le document d’urbanisme. Pour ce faire, une lecture et une analyse du cadre réglementaire en vigueur, des entretiens représentatifs, une analyse architecturale et urbaine du PLU de Le Porge et une analyse des effets du PLU sur le territoire du Porge sont réalisés. De plus, l’organisation de balades thématisées au regard des enjeux identifiés permettent, grâce à l’arpentage sensible, de délier la parole des habitants et de préciser in situ les considérations des porgeais.

            La troisième phase, courant septembre, a pour but de co-construire un contenu commun entre les habitants et les élus afin de mettre en jeu l’approche collective du projet de territoire. L’objectif étant d’identifier les biens communs collectivement admis, d’en comprendre les raisons et la manière dont les enquêtés les préserveraient. Les outils mobilisés permettent de sélectionner des sujets de débat autour de ce qui fait bien commun et pose problème à préserver ou à aborder collectivement ou à mettre en œuvre. Il s’agit, également, de construire une balade avec des acteurs du territoire animant la controverse sur le bien commun en fonction de l’orientation de notre recherche (aide à l’élaboration de nouvelles questions de recherche plus en lien avec le PLU).

Les formats différenciés de concertation n’apportent pas les mêmes résultats car les habitants peuvent être plus ou moins frileux à l’idée de collaborer. Les balades en extérieur ont tendance à favoriser l’expression tandis que les réunions en intérieur soulèvent davantage les crispations, les craintes, les présupposés.

Enfin, un podcast intitulé “A nos mémoires” a été monté par l’association Silverlink, dans le but de recueillir les histoires, les mémoires et les perspectives d’avenir des anciens du Porge. Deux séminaires de co-construction ont marqué un temps fort de ce processus (Figure 5).

Figure 6 : Photographies du deuxième Séminaire de co-contruction avec les habitants et les représentants associatifs, avec une mise en situation.          Cliché : A. Suchet.

          Enfin la dernière phase, entre octobre 2021 et février 2022 (figure 6), consistait à expérimenter de nouveaux modes de production des PLU plus engageant pour les habitants. Il s’agissait d’identifier les possibilités de mettre en compatibilité le projet de territoire issu du débat sur la défense des biens communs avec le droit public comme privé. Les outils mis en œuvre sont le séminaire de co-construction avec un public plus élargi tel que des chercheurs extérieurs au groupement, des habitants, des praticiens comme des promoteurs intervenants dans la région et des institutionnels donnant leur avis à l’issue de la formalisation du projet de PLU à la fin du mois de septembre.

A première vue, les personnes publiques associées à l’élaboration du PLU se sont trouvées décontenancées par rapport au format de la réunion qui consistait à regrouper l’ensemble des acteurs du territoire autour d’une grande table favorisant le dialogue constructif (figure 5). L’exercice s’est révélé difficile car aucun des acteurs n’a réussi à sortir de sa posture habituelle, les PPA [11]rappelant systématiquement le cadre réglementaire, les habitants ne parvenant pas à dépasser l’image clivante envers ces derniers. Les PPA se sentant agressés verbalement par les habitants n’ont pas compris la démarche de l’équipe de recherche qui consistait à mettre en place une méthode innovante de concertation autour du projet du PLU. Il a, en effet, été reproché à l’équipe de recherche-action la mauvaise organisation de la réunion alors que celle-ci en a retenu un résultat pertinent, à savoir la difficulté de rassembler l’ensemble de ces acteurs autour d’un projet de co-construction et l’enjeu de dépasser l’intérêt individuel et institutionnel au profit de l’intérêt général.

Conclusion et bilan d’une démarche participative dans un projet de recherche-action

Il ne s’agissait pas de restituer ici les résultats de la recherche-action en elle-même ni de présenter notre analyse de cette petite commune forestière et littorale du Porge qui fera l’objet d’autres publications, mais plutôt de dresser un premier bilan de la méthode utilisée. Il faut dire que dès le départ, la recherche d’une co-construction entre chercheurs et acteurs opérationnels, a été la principale source de motivation de chacun des membres de l’équipe, afin de tenter une certaine intelligence collective. Rapidement, une des conditions évoquées par le groupe a été de fixer un objectif en commun. Aussi bien pour les opérationnels que pour les chercheurs, il a parfois été difficile de ne pas avoir de feuille de route précise au départ, craignant une dispersion des idées et des efforts qui n’auraient pas été valorisés.

          Dépasser cette étape a alors demandé aux membres une certaine capacité à partager leurs compétences, en tenant compte des particularités de chacun. De cette importance pour les chercheurs de se confronter à des exemples concrets et pour les opérationnels de combler leur faiblesse théorique sur un temps plus long qu’à l’accoutumée, il est ressorti du bilan à mi-parcours du projet de recherche-action POPSU Territoires des encouragements mais aussi des limites en faveur du partenariat créé.

          Premièrement, l’ambiguïté de cette recherche tient aussi à sa durée relativement courte en comparaison avec les travaux de recherche dite fondamentale. Il semble ainsi que la collaboration entre praticiens et théoriciens ait permis de réaliser un travail original à mi-chemin entre un projet de recherche et une réponse à un appel d’offres de collectivité territoriale.

          Deuxièmement, les parties prenantes du partenariat ont exprimé la richesse des échanges et des apports induits par de nouvelles relations et de l’ouverture à d’autres perspectives que les siennes. Entre chercheurs, c’est déjà la pluridisciplinarité, mais surtout ––dans le cas de ce projet POPSU-Territoires–– cela se traduit en termes de méthodes mais aussi de manières différentes d’appréhender un problème. Par exemple, pour certains chercheurs, bien que la vision des architectes semble être la plus éloignée de la leur, elle est tout aussi fascinante. Pour certains opérationnels, l’échange avec les chercheurs permet de remettre en question ce qu’ils croient acquis ou bien inchangeable. Dans la pratique, ce genre d’interaction permettrait de mieux réfléchir et d’éviter de construire seulement avec des paramètres de temps et d’argent.

          Troisièmement, la force d’une dynamique collective est également mise en avant, la possibilité de s’appuyer sur une équipe. Pour les opérationnels, la recherche d’une précision sémantique au cours des réunions les invite à détailler davantage leurs propositions en leur offrant plus de temps que d’habitude pour développer leurs idées. Ces derniers relèvent aussi la capacité des chercheurs à traiter les matériaux obtenus du site d’étude de façon ordonnée, soit en les qualifiant de données qualitatives soit de données quantitatives, en fonction des choix retenus par l’équipe. Cette liberté de croisement permet de s’approprier des sujets rapidement, de les discuter sous plusieurs angles d’approche et plusieurs cultures, et d’avancer rapidement dans des explorations nouvelles. Elle permet de discuter de sujets épineux qui seraient difficiles à aborder dans le cadre d’une commande classique, et témoigne d’une souplesse et rapidité d’échanges qui ne correspond pas aux us du monde académique.

          Quatrièmement, la co-construction avec les habitants, les élus et les responsables institutionnels impliqués sur le territoire apparait comme un moteur pour chacun, et tout particulièrement les universitaires. En effet, les chercheurs qui s’interrogent parfois sur l’intérêt, le sens même, de leurs publications très spécialisées apprécient là de voir un véritable écho au travail engagé, d’avoir une influence pour la société. La dimension utile du projet est plus largement jugée très importante. Somme toute, chacun apprécie le sens de cette recherche-action relevant des sciences participatives.

            Cinquièmement, un autre des apports majeurs de cette coopération entre chercheurs, praticiens et élus est qu’il permet d’interroger et de croiser les différentes échelles d’analyse territoriale. Les praticiens et opérationnels auront, ainsi peut-être un regard davantage cloisonné sur le périmètre d’action du PLU au sein de la commune alors que les chercheurs en économie spatiale ou bien les géographes essaieront d’envisager les conséquences spatiales plus larges (à l’échelle de l’aire métropolitaine bordelaise, par exemple) des décisions prises en matière de planification urbaine au sein du Porge. Ce sont ces allers-retours entre ces différentes d’échelles d’analyses qui permettront ainsi d’éclairer, de manière plus efficiente, les choix et d’accompagner les décideurs. La prise en compte de « l’ombre portée » de la métropole (selon la formule de Jaillet, 2022) pourrait même, à terme, permettre d’interroger la notion d’inter-territorialité autour de Bordeaux et alimenter ainsi les échanges sur la recomposition des systèmes territoriaux et contribuer à éclairer autrement les processus de métropolisation.

            En revanche, on peut regretter certains aprioris du groupe : l’idée que le format de travail proposé suffise en lui-même à rendre le projet participatif et que la bonne intention du groupe suppose l’issue positive de l’intervention. Dans la mesure où le parti pris a été de débuter la recherche par une approche sensible du territoire et de ses habitants, certains praticiens ont l’impression d’avoir survolé des sujets et qu’à ce stade le résultat de l’échange entre chercheurs et praticiens est faible. Dans l’organisation en elle-même du travail, l’impression de ne pas avancer s’explique par le fait que chaque réunion du comité de pilotage ne rassemble pas forcément exactement tous les membres. Par le jeu des disponibilités de chacun sur les dates, les décisions ne sont pas toujours prises par les mêmes personnes ou bien on recommence une partie du travail déjà traité. Les comptes-rendus de réunion ne suffisent pas.

            Dans un tel travail, les limites sont importantes à comprendre au lieu de s’auto-satisfaire des actions entreprises. Il reste encore à trouver l’angle particulier et précis qu’il s’agit de suivre pour la poursuite du projet de recherche action afin d’éviter l’écueil d’être trop vague.

            Ainsi, la première année de collaboration entre les membres du partenariat a donc été un test. Elle a confirmé l’intérêt du format sur le fond, et mis en évidence ses limites sur la forme. Elle a également validé que ce groupe avait besoin de temps, par sa composition comme par son positionnement, pour trouver sa légitimité, sa place par rapport aux autres acteurs et pour définir progressivement les objectifs et résultats espérés de son intervention.

Le jardin de pierre du temple Ryoanji au Japon est souvent évoqué comme métaphore de la recherche. Il invite à l’humilité, face à la singularité de notre perception : les pierres y ont été disposées de telle sorte qu’il ne soit pas possible de voir les quinze pierres à la fois d’où que se trouve l’observateur. C’est une image que l’ensemble du groupe découvre et comprend dès lors. Les travaux du groupe POPSU-Territoire Le Porge génèrent ainsi deux niveaux d’amplification de notre perception individuelle : la pluralité des compétences donne d’une part la possibilité de « voir derrière » le rocher, grâce au regard de celui qui regarde d’ailleurs. « Faire » et « comprendre » éclairent les mêmes objets sous des angles différents. D’autre part, l’observation de nos interactions elles-mêmes, au sein du groupe, révèlent un autre matériau : comment les cultures et pratiques professionnelles se rencontrent, se séparent se retrouvent, s’entrechoquent. Qui s’engage dans quel questionnement, à quel moment, en étant suivi (ou perdu) par qui ?

            Cette expérience collective met plus largement en évidence, enfin, la nécessité d’être radicaux et audacieux dans nos hypothèses de réflexion, d’être ambitieux dans les résultats escomptés, car cet espace hybride pourrait être un outil de travail très intéressant pour des professionnels de tous horizons.

Lexique des acronymes :

CIFRE : Conventions Industrielles de Formation par la Recherche

LPPR : Loi de Programmation Pluriannuelle pour l’enseignement supérieur et la Recherche

PADD : Plan d’Aménagement et de Développement Durable

PLU : Plan Local d’Urbanisme

POPSU : Plateforme d’Observation des Projets et Stratégies Urbaines

PPA : Personnes Publiques Associées

PUCA : Plan Urbanisme Architecture Construction

Bibliographie

Augustin, J.-P. & Greffier, L. (coordination). (2010). Destinations touristiques et attractivités résidentielles. Numéro thématique de Sud-Ouest Européen, n° 29.

Bonin, H. & Favory, M. (coordination.). (2021). La géographie en action, ou les territoires des géographes. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Brennetot, A. & Bussi, M. (2016). « Une géographie impliquée en faveur de la réforme territoriale : l’exemple du groupe des 15 en Normandie ». In R. Lajarge (coordination), En quête de territoire(s) ? Actes du 3e colloque international du Collège international des sciences du territoire (CIST), Grenoble. Publication CIST-CNRS : 125-131.

Casamayor, M. (2019). La planification du littoral aquitain : l’héritage de la MIACA à l’épreuve du temps. Thèse de doctorat, Université Bordeaux-Montaigne.

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Djellouli, Y., Emelianoff, C. & Bennasr, A. (2010). L’étalement urbain : un processus incontrôlable ? Presses universitaires de Rennes.

Houllier, F. & Merilhou-Goudard, J.-B. (2016). Les sciences participatives en France: Etats des lieux, bonnes pratiques et recommandations: Rapport de Mission au Secrétariat d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche.

Jaillet, M.-C. (2022). « Acquis & prolongements du programme POPSU Métropoles. Note générale de travail ». In Actes du Séminaire du Conseil stratégique POPSU, Saline royale d’Arc-et-Senans, 29 et 30 août : www.urbanisme-puca.gouv.fr/IMG/pdf/marie-christine_jaillet_note_arc-et-senans_2022.pdf

Offner, J.-M. (2018). Métropoles invisibles. Les métropoles au défi de la métropolisation. PUCA.

Rollan, F. (1992). La zone d’influence métropolisée de Bordeaux. Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Suchet, A. & Tchékémian, A. (2021). « Peut-on parler d’illusion de territoire dans la mise en œuvre programmatique ou réformatrice de projets ? », Economie, Gestion & Société, n° 32 : https://revues.imist.ma/index.php/REGS/index.  


[1] Site internet de l’ANRT, recherche effectuée le 15/07/2021.

[2] Dans la revue de la littérature en cours au sujet du territoire d’ensemble et de ses dynamiques, nos lectures concernent actuellement les effets de métropolisation (Rollan, 1992; Di Méo, 2010; Offner, 2018), l’attractivité littorale (Augustin & Greffier, 2010; Casamayor, 2019) et d’étalement urbain (Djellouli, Emelianoff & Bennasr, 2010), puis l’histoire propre de cette petite localité.

[3] Entretien Sophie Brana du 4 septembre 2020.

[4] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[5] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[6] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[7] La zone du Porge-Océan est actuellement sans poubelle, ce sont les touristes qui doivent ramèner leurs déchets.

[8] Entretien du 4 septembre 2020 de S. Brana.

[9] Le gemmage est opération consistant à inciser le tronc d’un pin pour en recueillir la résine.

[10] Ce projet collectif et participatif de recherche défend une certaine approche du concept de bien commun. S’écartant des approches juridiques préoccupées des endroits du monde comportant une telle catégorisation de l’espace ou des militants du développement en faveur de tel périmètres, mais aussi des approches sociologiques ou géographiques qui déterminent à partir de certains critères (espace naturel, bien partagé, transmission de générations en générations) l’existence de ces bien communs, nous avons inversé la démarche. Il s’agit de recueillir auprès des habitants ce qui fait bien commun pour eux, et d’étudier cela.

[11] Les Personnes Publiques Associées accompagnent les élus tout au long de la démarché d’élaboration du PLU. Ils jouent un rôle majeur dans la mesure où ils formulent un avis motivé pour l’approbation finale de ce document d’urbanisme.

Numéros

DECENTRALISATION ET PARTICIPATION DES POUVOIRS TRADITIONNELS AU MALI :  LE CAS DE LA REGION DE SEGOU

Dr Mamadou KOUMARE, enseignant-chercheur à l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB), Mali,  Email : koumaresdses@hotmail.fr

Crystal FU, Université de Wuhan, Chine, Email : 478584841@qq.com

Chiaka SAMAKE, enseignant-chercheur à l’Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB), Mali, Email : chiakasamake@gmail.com

Au Mali, à partir des années 90, malgré l’avènement de la décentralisation qui consacre la gestion des affaires publiques, notamment locales, par des collectivités territoriales pilotées par des organes élus, les chefs traditionnels, dont les modes de désignation s’opposent à priori aux principes démocratiques, occupent encore un rôle important dans la gestion de la vie publique locale. Pourtant, de l’époque coloniale à nos jours, les différents régimes qui se sont succédé (socialiste, parti unique et démocratique) ont développé des pratiques d’exclusion des chefs traditionnels de la gestion des affaires publiques à tous les échelons de la sphère de décision. En effet, jadis acteurs initiaux de la gouvernance de la vie collective ou communautaire, les chefs traditionnels ont vu leurs prérogatives tout simplement supprimées à l’arrivée du colonisateur français. A l’accession à l’indépendance, la situation n’a guère changé, car les nouveaux dirigeants voyaient également d’un mauvais œil l’implication des chefs traditionnels dans la gouvernance, notamment locale. En effet, ils les apercevaient comme des obstacles aux mutations socio-politiques et aux progrès économiques. C’est pourquoi, il fallait penser un nouveau mode d’administration centralisé des circonscriptions administratives et des quelques communes héritées du colonisateur français.  Donc, des années 1960 aux années 1980, le pays a vécu sous des modes d’administration typiquement centralisateurs et monopolisateurs de pouvoirs. Les circonscriptions administratives étaient gérées depuis le niveau central installé dans la capitale. Cette gestion laissait très peu de place à l’expression et au développement des initiatives de base, donc locales. C’est pour cela que les populations locales ne s’y reconnaissaient pas.

A partir des années 1990, avec l’avènement de la décentralisation et l’instauration des régimes démocratiques, l’implication des chefs traditionnels à la gestion des affaires locales a, une fois de plus, été occultée, parce qu’il fallait faire la place à de nouveaux dirigeants élus par voie d’élection, donc beaucoup plus légitimes et à mêmes de gérer efficacement les affaires locales. Mais, dans l’exercice de leurs fonctions, ces nouveaux élus (présidents, maires, conseillers…) n’ont pas tellement répondu aux attentes des populations en matière de développement de leurs territoires (Koumaré, 2016). Aussi, le mode de gestion décentralisée expérimenté et copié de l’extérieur, notamment de la France, est apparu parfois comme antinomique aux réalités des modes traditionnels de gestion de territoire (Béridogo, 2006) qui continuent de résister tant bien que mal puisque réclamés par les populations dans certains domaines bien précis.

   Ce détour diachronique nous permet donc de nous rendre compte que depuis l’époque coloniale à nos jours, les différents régimes, qui se sont succédé au Mali, ont cherché à écarter les chefs traditionnels de la gestion des affaires locales sans pourtant trop y parvenir.

    Ce constat, nous a amené à chercher à comprendre la résistance des pouvoirs traditionnels, au fil du temps, aux différentes politiques de gestion des affaires publiques, notamment la décentralisation. L’étude revêt d’une grande pertinence actuellement au Mali, car le pays traverse une crise socio-sécuritaire et de gouvernance et il est question de plus en plus de réhabiliter les chefs traditionnels par rapport à certains domaines spécifiques de la décentralisation, singulièrement la gestion des ressources naturelles, des crises et des conflits. En effet, certaines recommandations de l’atelier sur les états généraux de la décentralisation, tenu au Mali en 2013, demandent la responsabilisation des pouvoirs locaux, particulièrement dans la prévention et la gestion des conflits locaux en adoptant si besoin de nouvelles dispositions légales et réglementaires[1]. Cette responsabilisation, tant souhaitée, n’est autre chose que la reconnaissance du rôle des pouvoirs traditionnels dans la gestion des affaires locales compte tenu de l’incapacité des élus locaux.

   Pour réaliser cette étude, nous avons décidé de nous pencher sur le cas de la région de Ségou, la quatrième région administrative du Mali. Le choix de cette région s’explique par le fait que nous y menons depuis le début des années 2000 des travaux de recherche. Notre présence longue dans la région de Ségou nous permet donc de nous inscrire dans une démarche diachronique en enquêtant auprès des populations au fil du temps. Enfin, le choix de cette région s’explique aussi par le fait que sa vie socio-politique est historiquement marquée par la chefferie traditionnelle. C’est donc une région qui offre la matière d’analyse.

    L’article comporte trois sections. La première section aborde la décentralisation et les enjeux de la participation des chefs traditionnels. Quant à la deuxième section, elle présente la démarche méthodologique, tandis que la troisième section présente les résultats de notre étude.

I.  DECENTRALISATION ET PARTICIPATION DES AUTORITES TRADITIONNELLES : ENJEUX, CLARIFICATION CONCEPTUELLE ET PROBLEMATIQUE DE RECHERCHE

Parlant de la participation des acteurs locaux aux affaires publiques, la Banque Mondiale[2] affirme : « les programmes publics donnent de meilleures résultats lorsqu’ils sont exécutés avec la participation des bénéficiaires et lorsqu’ils exploitent le potentiel associatif de la collectivité. Cela facilite leur exécution, se traduit par des résultats plus durables et permet une meilleure information en retour » (1997). Cette participation des acteurs et pouvoirs locaux doit passer par une refondation de l’Etat symbolisé par la centralisation des pouvoirs de décisions, la lourdeur administrative, la corruption et la mauvaise gestion des ressources. Sur ce sujet Bierschenk et De Sardan (1998) nous indiquent que les projets de décentralisation en Afrique reposent en règle générale sur le présupposé explicite que la trop grande centralisation des décisions politiques au sommet de l’Etat étouffe les initiatives politiques et économiques locales. Ainsi, la refondation de l’Etat permettrait de corriger cette situation en le rendant plus capable et efficace pour non seulement répondre à la demande des biens collectifs, mais aussi inciter la croissance comme le soutient encore la Banque Mondiale : « Les pouvoirs publics sont plus efficaces s’ils sont à l’écoute des acteurs de la vie économique et des citoyens, et s’ils les associent à l’élaboration et à l’application des politiques » (1997).

   À travers ces quelques lignes, l’on se rend compte de la pertinence et des enjeux de la décentralisation en matière de quête de développement participatif local, une approche qui met au cœur des débats la nécessaire participation des populations locales à la construction et au développement de leur territoire. Il s’agit de restituer aux populations locales le pouvoir de décision des actions de développement territorial. Cette restitution passe par la décentralisation qui a été une demande forte de la population malienne en 1992, lors de la conférence nationale, comme le rapporte Kassibo (2006) « Ka mara la segi so » en bambara, ce qui veut dire « retour du pouvoir ou de l’autorité à la maison ou au niveau local » où les chefs traditionnels sont fortement sollicités, car « profondément assimilés par habitude » selon l’expression de Max Weber (Kauffmann, 2014).

   Justement, l’utilisation du concept de chef traditionnel ou de chefferie traditionnelle, dans les documents officiels, remonte à l’époque coloniale (Salifou, 2007). En effet, pour désigner les formes d’organisation de pouvoirs locaux des indigènes, les autorités coloniales françaises ont utilisé les expressions de chef coutumier, de chefferie africaine traditionnelle ou de chef indigène dans les années trente. Au début, l’administration coloniale a opté pour la suppression pure et simple des pouvoirs locaux, car jugés dépassés et opposés au changement, mais avec le temps, elle a compris qu’elle pouvait les utiliser comme auxiliaires administratifs en fonction des réalités propres à chaque milieu. C’est dans ce contexte que certains chefs traditionnels ont été nommés comme chefs de canton. Par contre, tous les chefs traditionnels, qui ont manifesté de la résistance à l’encontre des français, ont été combattus et remplacés.

A l’accession du pays à l’indépendance en 1960, les différents régimes qui se sont succédé au Mali ont développé soit une politique d’exclusion des chefs traditionnels, soit une politique d’inclusion bien calculée et maitrisée. Pour chacun de ces régimes, la question de l’implication ou non des chefs traditionnels à la gestion de la vie publique locale a été une équation difficilement résoluble.

   Dans les lignes ci-dessous, nous essayons de comprendre ce que recouvre le concept de chef traditionnel ou de chef coutumier qui continue d’alimenter les débats sur la décentralisation, notamment la prise en compte de la participation des acteurs locaux qui jouissent d’un ancrage socioculturel et de la considération d’une bonne partie de la population.

   Les chefs sont dits traditionnels lorsqu’ils sont désignés selon les coutumes et les traditions de chaque village, fraction ou quartier (Institut de Recherche et débat sur la Gouvernance (IRG) et Centre d’Expertises Politiques et Institutionnelles en Afrique (CEPIA), 2007). A ce titre, ils sont détenteurs de pouvoirs endogènes ou ancestraux dont ils sont les garants et sur lesquels ils s’appuient pour gouverner ou administrer. 

Dans le système traditionnel (Ouédraogo, 2006), la légitimité du pouvoir traditionnel dérive de son ancrage dans les rites locaux fondamentaux, mais aussi de la perception de la chefferie comme continuation d’un système endogène de valeurs sociales et culturelles. En d’autres mots, cette légitimité de ces pouvoirs traditionnels résulte non seulement de leur immersion dans le milieu et les réalités sociales et culturelles locales, mais aussi du fondement ancestral dont ils se réclament. Ce fondement repose sur la séniorité et l’antériorité.

   La séniorité ou la primogéniture (Béridogo, 1997) qui est conférée par l’âge biologique, est régie par la préséance dans la naissance, elle est synonyme de détention de pouvoir et de savoir. Le statut d’aîné entraîne le droit d’exercer un pouvoir sur les cadets en famille et au sein du village. Dans le cadre de l’administration villageoise, les aînés sont les chefs de lignage, de famille (groupe domestique de production économique et de reproduction sociale) et les adultes initiés faisant généralement partie de la génération des pères d’un lignage. En effet, l’âge accordait la légitimité (Sanakoua, 2007). Selon l’auteure, on choisissait le dirigeant en fonction de l’âge, le plus âgé étant celui qui se rapprochait le plus des ancêtres. Une assemblée de patriarches ou d’autochtones âgés formalisait le choix du dirigeant. En effet, poursuit-elle, le choix des dirigeants était trop important dans ces sociétés, pour que tout le monde y participe. N’importe quel vieux ne pouvait accéder au pouvoir que s’il appartenait à l’élite qui tient sa légitimité soit de la conquête du territoire, soit de l’appartenance à la descendance des dirigeants.

   Il ressort de ces propos que certains principes caractérisent la chefferie traditionnelle : son ancrage socio-cultuel, son inscription dans la sauvegarde des valeurs ancestrales, la primauté de l’antériorité et de la séniorité, la possession de savoir ou de compétence dans un domaine bien précis de la vie communautaire. Cependant, les détenteurs de savoir ou de compétences spécifiques ne provenaient pas forcement de la lignée du chef de village ou communautaire. Ils pouvaient être issus d’autres familles et groupes sociaux (forgeron, griot…). A cet égard, ils étaient associés à la gestion de la vie communautaire (le culte, la chasse, la médecine traditionnelle, la communication, l’artisanat…). Cela entraîne une multiplication de chefs communautaires autour du chef de village. Ce sont :

  • les conseillers du chef de village ;
  • le chef de terre ;
  • le chef des eaux ;
  • le chef des forêts ;
  • le chef du culte/spirituel ;
  • le chef des chasseurs ;
  • le chef des forgerons ;
  • le chef des griots (communicateur traditionnel).

   A ces chefs communautaires qui travaillaient en étroite collaboration avec le chef de village dans la gestion de la vie communautaire, s’ajoutent les chefs des tons (groupements) de femmes et surtout de jeunes qui s’occupaient de l’exécution de tous les travaux d’intérêt collectif sous la conduite des anciens.

  Ici, on s’aperçoit que la chefferie traditionnelle regroupe un ensemble de chefs, qui chacun en ce qui le concerne, détient un pouvoir particulier dans la vie communautaire régie par des règles et des conventions qui organisent, d’une part, l’accès aux ressources, singulièrement la terre et, d’autre part, l’accès aux instances de prise et d’exécution de décisions.

   Notre questionnement s’articule comme suit : comment les chefs traditionnels ont été impliqués à la gouvernance des territoires de l’époque coloniale à nos jours ? Comment leurs rôles ont évolué dans la gestion du pouvoir de la période précoloniale jusqu’à l’ère démocratique marquée par l’avènement de la décentralisation ? Enfin, comment les chefs traditionnels, dont la légitimité vient, selon Weber, de l’importance socialement accordée aux habitudes, coutumes et traditions établies au cours du temps (Kauffmann, 2014), peuvent participer à la décentralisation?

   Pour répondre à ces questions, nous partons de l’hypothèse selon laquelle les chefs traditionnels, malgré l’avènement de la décentralisation au Mali qui fait la place à un mode de gestion des affaires locales par les représentants des populations choisis par voie de démocratie (choix libre par vote), continuent de jouer d’importants rôles dans la vie locale (la prévention et la gestion des conflits locaux à travers des mécanismes endogènes, la gestion du foncier et des ressources naturelles par des conventions locales). En cela, nous faisons les nôtres les propos de Ouédraogo selon lesquels : « Les chefferies traditionnelles continuent d’exercer une influence forte sur le cours de la vie politique, économique et sociale locale. Bénéficiant de la reconnaissance, du respect et de la considération de la majorité des populations rurales, elles s’imposent de fait comme des interlocuteurs incontournables de l’État, des projets de développement et des bailleurs de fonds » (2006).

II.  MATERIEL ET METHODES

2.1.  Le choix du terrain

Comme nous l’avons dit précédemment, le choix de la région de Ségou provient du fait que nous menons depuis une quinzaine d’années, des travaux de recherche dans cette région. Notre présence longue nous permet donc de nous inscrire dans une démarche diachronique en enquêtant auprès des populations au fil du temps. Enfin le choix de cette région s’explique aussi par le fait que la vie sociopolitique de cette région est historiquement marquée par la chefferie traditionnelle.

2.2.  La collecte et la production des données 

Pour la recherche de données documentaires, nous avons surtout exploité les différents travaux de recherche sur la question de la participation de la chefferie traditionnelle à la gestion du pouvoir et des affaires locales. En effet, nous avons profité de l’existence d’une littérature savante assez abondante que nous avons complétée par l’exploitation de rapports et de documents nationaux sur la question.

En ce qui concerne la collecte des données de terrain, nous avons retenu l’entretien semi directif collectif et individuel. A cet effet, nous avons élaboré un guide d’entretien afin de récolter les informations sur le processus de la déconcentration auprès des différents acteurs concernés, notamment, les cadres administratifs, les élus locaux, les chefs traditionnels, les personnes ressources en fonction de leur disponibilité. Le choix de l’entretien semi directif (en groupe et individuel) s’explique par le fait qu’il nous permet de collecter abondamment des données qualitatives de façon flexible.

2.3.  Le traitement des données

Par rapport au traitement des données recueillies, nous avons privilégié l’analyse de contenu afin d’étudier de façon systémique et diachronique l’évolution de la place et du rôle des chefs traditionnels dans la gouvernance territoriale, particulièrement au niveau local.

Les données recueillies sur le terrain dans la langue locale (Bambara) ont été transcrites en français et soumises à des analyses thématiques.

III. PRESENTATION ET DISCUSSION DES RESULTATS DE L’ANALYSE DIACHRONIQUE DU PROCESSUS DE DECENTRALISATION ET DE L’EVOLUTION DES FONCTIONS ET ROLES DES AUTORITES TRADITIONNELLES

La décentralisation au Mali a connu un long processus qui prend ses racines pendant la période coloniale. Les lignes ci-après essayent de mettre en évidence le difficile avènement de la décentralisation dans le pays. Elles soulignent singulièrement l’évolution de la place et des rôles des autorités traditionnelles dans la gestion du pouvoir et de l’action publique locale.

3.1. Pendant l’époque coloniale (1890-1960) : la chefferie traditionnelle supprimée ou érigée en institution auxiliaire de l’administration

Comme nous l’avons indiqué plus haut, l’administration des territoires sous forme de circonscriptions et de collectivités (communes) au Mali, remonte à l’époque coloniale. En effet, malgré la politique de centralisme rigide qui prévalait, l’administration coloniale française a procédé à des découpages administratifs, afin d’organiser les populations pour leur meilleure participation à l’exploitation des ressources locales par la métropole. C’est dans ce contexte que des communes mixtes ont été créées, notamment à Bamako et Kayes par l’arrêté général du 20 décembre 1918. Les communes mixtes étaient administrées par un collège français et un collège indigène avec à leur tête un maire nommé par l’administration coloniale. Celle-ci a créé plus tard en 1953 deux autres communes mixtes à savoir celles de Ségou et de Mopti. Deux ans après, par la loi N° 55-1489 du 18 novembre 1955, les premières communes furent transformées en commune de plein exercice avec des organes de gestion élus. A partir de 1958, de nouvelles communes mixtes ont vu le jour. Il s’agit des communes de Kita, Kati, Koutiala, Koulikoro, San, Tombouctou, Gao, Nioro et Sikasso. Au total sous le régime colonial, le Mali comptait 13 communes (Observatoire du Développement Humain Durable, 2002). Celles-ci avaient des compétences limitées aux questions administratives à savoir l’état civil, le recensement, les archives et la documentation, les questions de l’hygiène et de l’assainissement. Les autres compétences particulièrement économiques et politiques relevaient du gouverneur général français assisté par des commandants qui s’appuyaient de leur côté sur les chefs de canton comme auxiliaire de l’administration dans le cadre de l’animation rurale.

Il faut noter qu’une bonne partie des chefs de canton étaient à l’origine des chefs de village. En effet, les chefs de village qui se sont accommodés à la présence française ont été nommés chefs de canton.

   Selon Traoré (2006), les chefs de canton étaient, après consultation de la commission cantonale, nommés par le gouverneur sur proposition motivée du commandant. Le canton était l’instance supérieure qui coiffait toutes les autres structures du pouvoir traditionnel. Les ordres du pouvoir colonial étaient diffusés à partir des cantons qui les répercutaient sur les autres structures dont la plus petite était la famille ou le foyer qui correspond à l’espace occupé par un ménage qui peut être composé d’un homme avec sa ou ses femme (s) et ses enfants.

   En plus de relayer les ordres du commandant, les chefs de canton étaient chargés du prélèvement des impôts (Godin-Bilodeau, 2010), le recrutement pour les travaux forcés, (Sanakoua, 2007) ; ils faisaient exécuter les réquisitions, percevaient les contributions exceptionnelles de guerre auprès des commerçants et des dioulas (commerçants traditionnels) ; ils encourageaient aussi les jeunes gens à s’engager dans l’armée enfin, ils poussaient les hommes adultes à racheter les journées de prestation de travail qu’ils devaient à l’administration (Salifou, 2007).

   A travers ce qui précède, l’on se rend compte que la chefferie traditionnelle ne rentrait pas dans un premier temps dans le dispositif de gouvernance du régime colonial qui utilisa le concept de chef traditionnel pour désigner les formes d’organisation de pouvoirs locaux des indigènes. Ces formes d’organisation jugées rétrogrades par rapport à la modernité et au progrès devaient simplement disparaitre. Mais par nécessité, en fonction des réalités des milieux, certains chefs traditionnels ont été nommés chefs de canton pour servir d’auxiliaires administratifs.

3.2. Sous la première république (1960-1968) : la chefferie cantonale, auxiliaire et instrument du colonialisme

Le fait le plus marquant sous la première république a été de prendre en compte, dans la constitution, la mise en place de collectivités administrées librement par des élus[3]. Mais dans la pratique, cela n’a jamais été effectif. En effet, le Mali en accédant à l’indépendance a opté pour une voie de développement socialiste qui reposait sur un Etat très centralisé autour d’une économie dirigée à travers un plan quinquennal. Cela explique la concentration de tous les pouvoirs dans les mains de l’administration avec une forte instrumentalisation des populations locales pour la cause nationale. Les autorités étaient beaucoup plus préoccupées par la construction d’un Etat-nation et le transfert de réels pouvoirs aux collectivités était perçu comme un risque de développement de velléités sécessionnistes. A l’époque, comme circonscriptions administratives, on notait 6 régions (Kayes, Sikasso, Ségou, Mopti, Gao et Tombouctou) 42 cercles, 205 arrondissements et 13 communes (Béridogo, 2017) toutes urbaines avec une normalisation des communes mixtes en communes de plein exercice dont les maires étaient encore nommés même si les textes prévoyaient leur élection. Aussi, les activités de ces communes se limitaient aux compétences administratives : état civil, recensement, hygiène et assainissement, archives et documentation.

   En ce qui concerne l’implication des chefs traditionnels aux activités des communes citées ci-dessus, les autorités de la première république décidèrent de la suppression pure et simple des autorités et institutions traditionnelles, car le régime socialiste de l’époque les considérait comme le dernier bastion de l’obscurantisme et de la réaction (Traoré 2006). Pour ce régime, selon Godin-Bilodeau (2010) à la suite de Rawson, il fallait non seulement écarter définitivement les leaders coutumiers, mais aussi barrer la route à la classe commerçante tout en contribuant à la promotion d’une nouvelle classe formée de fonctionnaires. En effet, pour cette génération de dirigeants, la chefferie cantonale, auxiliaire et instrument du colonialisme, n’offrait plus qu’une caricature de ce qu’étaient les chefs traditionnels avant la colonisation. Du coup, la première république opposait systématiquement une modernité incarnée par l’Etat à une tradition symbolisée par les chefs traditionnels, comme deux mondes complètement étrangers l’un à l’autre (Perrot, 2009) donc qui ne peuvent marcher ensemble d’où une politique d’exclusion des autorités traditionnelles. A travers cette politique, l’État devient le seul propriétaire légal des domaines fonciers et des ressources naturelles sur l’ensemble du territoire (principe de la domanialité). Comme tout régime socialiste, celui du Mali reposait sur le centralisme d’Etat. Donc, la gouvernance des circonscriptions administratives revenait exclusivement aux cadres administratifs nommés qui ne recouraient aux chefs de village que pour lever les impôts et informer les populations.

3.3. Sous la deuxième république (1968-1991) : la politique de développement à la base ensuite du développement local replace la chefferie traditionnelle dans la gestion des affaires locales malgré le centralisme d’Etat.

La politique de décentralisation développée sous cette république fut pratiquement la même que celle qui l’a précédée à savoir le centralisme d’Etat avec des administrateurs (gouverneurs, commandants de cercle et chefs d’arrondissement parfois militaires) nommés par l’Etat pour diriger les circonscriptions et les collectivités territoriales (communes). Comme mesures administratives, nous notons l’adoption de l’ordonnance N° 77-44/CMLN du 12 juillet 1977 organisant le pays en circonscriptions administratives et collectivités territoriales et surtout avec Bamako comme capitale organisée en district comprenant six communes. A travers ce texte, le découpage administratif comprenait : les régions, les cercles, les arrondissements, les communes, les villages et les fractions pour le milieu nomade. Le pendant de ce découpage administratif a été l’élaboration d’une politique de développement local, principalement à travers les tons villageois et les associations villageoises[4]. En effet, l’autorité militaire a lancé la politique de promotion des tons et associations villageois comme cellule du développement local. Ainsi, il revenait désormais aux associations et tons des villages d’assurer le développement local sous la conduite de l’administration dans les circonscriptions administratives.

   Avec la deuxième république, le recours aux associations villageoises et tons villageois est explicitement associé à un retour aux pouvoirs coutumiers et aux solidarités « traditionnelles » (Godin-Bilodeau, 2010). Ces deux organisations traditionnelles d’entraide et de solidarité, dans lesquelles se reconnaissaient très généralement l’ensemble des populations rurales en milieu Bambara, ont inspiré les dirigeants militaires de l’époque qui, à travers le plan quinquennal de développement économique, social et culturel de 1981-1986, ont voulu bâtir une politique de développement rural local centré sur la coopération dont le levier est le ton villageois, une organisation à caractère coopératif. Pour l’une des rares fois, les autorités se sont inspirées de l’expérience du ton traditionnel villageois, un patrimoine socio-organisationnel. Cette identification des populations à cette organisation est due également au fait que le ton et l’association font référence à l’appartenance à un territoire villageois ou communautaire, c’est-à-dire s’identifie à un village ou à une communauté possédant un territoire (Koumaré, 2013).

Dans l’animation des tons et associations villageois, les chefs de village jouaient d’importants rôles dont entre autres : la mobilisation des populations lors des évènements, l’appui aux commandants dans le recouvrement des impôts et taxes locaux, la réception des autorités administratives, la gestion des conflits fonciers et intercommunautaires. Tous ces rôles étaient assurés de fait, car ils ne reposaient sur aucun texte. Le parti unique de l’époque à savoir l’Union Démocratique du Peuple Malien (UDPM) avec ses deux branches (Union Nationale des Femmes du Mali (UNFM) et l’Union Nationale des Jeunes du Mali (UNJM), était censé pouvoir organiser les populations autour des questions de développement de leurs localités où les chefs de village ou de quartier disposaient d’un ancrage socioculturel. C’est la recherche de cet ancrage socioculturel qui explique le recours aux organisations traditionnelles comme le ton et l’association villageoise à côté des structures de l’UDPM qui géraient en réalité les affaires locales. A propos de ce recours, Dembélé (1981) nous rapporte :

« Le retour au ton, mais ce retour à la tradition ne signifie nullement ‘’un refuge’’ stérile dans le passé ou une détermination terrible aveugle et suicidaire à œuvrer à contrecourant du progrès. Il s’agit plutôt, ce faisant, de prendre appui sur nos réalités pour bâtir patiemment et sûrement une nouvelle société conforme à notre culture et en parfait accord avec notre passé….. ». 

Ici, l’on se rend compte que sous la deuxième république, les chefs traditionnels bien que indésirables au début ont servi d’appui aux autorités de l’époque pour donner un ancrage socio-culturel à leurs actions de développement local. Cela replace d’une façon les chefs traditionnels dans la gestion des affaires locales même si cela n’était pas le souhait des autorités.

3.4. Sous la troisième république (depuis 1992) : le retour du pouvoir à la maison à travers les élus locaux sans les chefs traditionnels

A travers l’instauration de la démocratie suite à un mouvement populaire révolutionnaire en 1991, le Mali, s’est doté d’une nouvelle constitution qui consacre la création des collectivités territoriales dirigées par voie de démocratie directe. En effet, lors de la conférence nationale en 1991 qui a réuni toutes les forces vives du pays, l’une des principales demandes des populations, surtout rurales, a été la décentralisation qui est comprise, selon Kassibo (2006), comme le « retour du pouvoir au terroir ou à la maison ». C’est pourquoi le processus a suscité tant d’engouement chez les populations.

Le premier régime, démocratiquement élu en 1992, s’est lancé dans la mise en œuvre de cette volonté populaire avec la mise en place de la mission de décentralisation en 1993, l’organe d’exécution de cette réforme politique et administrative. Au-delà de cette volonté politique et de la demande sociale, il faut noter que cette décentralisation s’inscrit également dans le cadre des politiques internationales de développement, surtout avec la Banque Mondiale qui en fait une des conditionnalités en matière d’aide aux pays en voie de développement. Donc, elle est le fruit des conjonctions nationales et internationales. Dans le cas du Mali, la décentralisation cherche à :

  • prolonger le processus de démocratisation à la base ;
  • redonner le pouvoir de gestion locale aux populations elles-mêmes ;
  • créer le cadre propice à la promotion des initiatives locales[5].

Conformément à loi n° 93-008 du 11 Février 1993 déterminant les conditions de la libre administration des collectivités territoriales, les collectivités suivantes dotées de la personnalité morale et de l’autonomie financière ont été créées : les régions qui se subdivisent en cercles, les cercles en communes urbaines ou rurales et les communes en quartiers pour les premières et en villages ou fractions pour les secondes (Kassibo, 2007). Le tableau ci-dessous dresse la situation des collectivités et leurs organes de gestion au Mali.

Collectivités territorialesOrganes délibérants et exécutifs élusNombre
les régionsconseil régional10
le district de Bamakoconseil du district1
les cerclesconseil de cercle49
  les communesurbaineconseil communal élu et piloté par un bureau communal96
rurale607
Total703
Tableau n°1 : Les collectivités et les organes de gestion

            Source : construit par nos enquêtes

NB : Il faut noter que le Mali compte présentement (2022) dix régions fonctionnelles et dix régions en cours de création.

Ce sont les collectivités qui ont en charge les questions de développement de leurs territoires. Un code des collectivités territoriales a été élaboré à cet effet en 2002 et révisé en 2017. Ce code définit les attributions de chaque niveau de collectivité.

   Dans notre travail, nous nous focalisons sur l’échelon communal. Cet échelon, nous offre l’opportunité d’interroger la participation des chefs traditionnels à la gestion locale ou de proximité de l’espace et de l’action publics. A cet effet, nous essayons de voir l’implication des chefs de village et autres autorités traditionnelles dans l’accomplissement des missions du conseil communal composé uniquement d’élus. En effet, tout en étant exclus, leurs avis sont demandés sur certaines attributions du conseil.

Selon l’article 26 du code des collectivités territoriales, l’avis des conseils de villages, de fractions et/ou de quartiers concernés est obligatoirement requis par le conseil communal sur certaines d’entre elles. Ce sont :

  • la voirie, les collecteurs de drainage et d’égouts ;
  • le transport public ;
  • l’occupation privative du domaine public de la collectivité ;
  • le cadastre ;
  • l’organisation des activités rurales et de production agricole et de santé animale ;
  • la création et l’entretien des puits et points d’eau ;
  • les plans d’occupation du sol et les opérations d’aménagement de l’espace communal ;
  • la lutte contre les pollutions et les nuisances ;
  • la gestion des ressources forestières, fauniques et halieutiques ;
  • la gestion des domaines public et privé communaux ;
  • l’implantation et la gestion des équipements collectifs.

   Cependant, dans la pratique, l’application de cet article, prévoyant la participation des chefs traditionnels, pose problème, car les textes ne disent pas clairement comment les chefs de villages et leurs conseillers sont consultés et ces mêmes textes sont muets sur leur prise en charge (indemnités de participation ou tout autre intéressement). Seulement, les textes fixent les modalités de nomination des chefs de village/quartier et leurs conseillers. La nouveauté dans ces textes est la prise en compte des coutumes et traditions dans la nomination des chefs de village et de quartier.

En effet, selon l’article 2 de l’Arrêté[6] de nomination des chefs de village, la désignation du chef de village, de fraction et de quartier se fait selon les coutumes et les traditions reconnues dans chaque localité.  Ces coutumes et traditions doivent être communiquées par le conseil de village, de fraction ou de quartier au représentant de l’État dans la commune ou dans le District de Bamako qui dressera un procès-verbal signé par les membres du conseil.

   L’article 4 stipule que le chef de village, de fraction ou de quartier d’une commune urbaine de l’intérieur est nommé par décision du représentant de l’État dans le cercle après avis du conseil communal et du représentant de l’Etat au niveau de la commune.

S’agissant de la désignation des membres des conseils de village, selon l’article 4 du Décret de nomination des conseils de village[7], les conseillers sont désignés en assemblée générale des chefs de familles recensés dans les villages, fractions ou quartiers ou leurs représentants. L’article 5 précise que la désignation des conseillers se fait par consensus, suivant les procédures traditionnelles propres à chaque communauté, en présence du représentant de l’État au niveau de la commune et du Maire. L’article 7 ajoute que le conseil se réunit sur convocation du chef de village, de fraction ou de quartier et sous sa présidence.

   À travers toutes ces dispositions, on se rend compte qu’au Mali, les autorités administratives et politiques ont plus ou moins compris que pour un meilleur ancrage socioculturel de la gouvernance territoriale, il est indispensable de mettre à profit les références culturelles et les vécus des populations (Sy, 2009).  En effet, les chefs de village et coutumiers continuent de jouer un important rôle et sollicités à cet effet par les populations, les élus locaux et régionaux censés répondre à leurs besoins dans la gouvernance de l’espace public local et national. Par exemple, selon Sy (2009) dès que l’Etat vit des épreuves ou des crises socio politiques graves, c’est vers ces derniers que les décideurs publics se tournent pour la recherche de solutions qui garantissent la stabilité.

   Aujourd’hui, les chefs de village et de quartier sont devenus incontournables dans les domaines de l’information et de la mobilisation communautaire, la résolution coutumière des litiges, la gestion des ressources naturelles et la réconciliation (Bamako, 2015). De ce fait, les chefs de village, de quartier et de fraction demeurent les derniers carrés laissés à l’exercice officiel des pouvoirs traditionnels (Traoré, 2006), car beaucoup plus légitimes grâce à leurs capacités de gérer les préoccupations des populations dans les domaines cités ci-dessus. En effet, le problème majeur de la démocratie et de la décentralisation au Mali provient de la faiblesse de son ancrage social, historique, culturel et économique lié au fait que les populations locales se reconnaissent le plus souvent aux chefs traditionnels qu’aux dirigeants élus par voie de démocratie à l’occidentale.

C’est compte tenu de toutes ces raisons que les états généraux sur la décentralisation au Mali, tenus en novembre 2013, ont fortement recommandé la réhabilitation de ces autorités traditionnelles dans les questions de gouvernance de leurs collectivités par des mesures comme :

  • la responsabilisation des pouvoirs locaux dans la prévention et la gestion des conflits locaux, des questions sécuritaires, de réconciliation en adoptant au besoin de nouvelles dispositions légales et règlementaires ;
  • la revalorisation et la mise en œuvre des mécanismes endogènes (traditionnels) de gestion des questions de développement local spécialement les conventions locales autour de la gestion des ressources naturelles ;
  • le renforcement du rôle des autorités élues et des chefs coutumiers dans la gestion sécuritaire à travers la territorialisation des approches de maintien de la sécurité publique ;
  • la promotion des concertations communautaires et intercommunautaires aux niveaux local et national, spécialement la réhabilitation des semaines locales et de la semaine nationale de la paix ;
  • la constitution du répertoire des chefs traditionnels[8].

   Cette forte recommandation vient d’être renouvelée par les Assises Nationales pour la Refondations (ANR), tenues du 27 au 29 décembre 2021. Entre temps, l’Etat a institué le 11 décembre de chaque année comme journée de la chefferie traditionnelle au Mali. L’Etat malien vient également de lancer un processus d’installation officielle des chefs de village et quartier comme représentants de l’Etat. Désormais, le drapeau national flottera à l’entrée de la concession des chefs de village et quartier qui porteront également l’écharpe et l’insigne aux couleurs nationales.

   Cette tentative de réhabilitation des chefs traditionnels, tant souhaitée par une grande majorité des populations, connaît des difficultés liées à la faiblesse des textes, à l’insuffisance des ressources, mais également aux mauvaises pratiques de certains chefs traditionnels dues à leur conception paternaliste, patrimoniale et ancestrale du pouvoir. Aussi, le pays connaît une diversité d’autorités traditionnelles aux relents identitaires sur fonds de clientélisme et aux modes de choix parfois héréditaires donc monopolisateur de pouvoirs (Koumaré, 2017), donc d’accaparement de ressources. En effet, la gestion des chefs traditionnels n’est pas exempte de reproches de détournement, de confiscation, d’abus de pouvoir de gestion des biens publics, donc « de complaisances à l’égard de leurs personnes » (Kauffmann, 2014). Les valeurs socioculturelles de probité, d’équité, de respect de l’engagement et de la parole donnée, socles et garanties de la vie en collectivité, sont de plus en plus foulées au pied. Pourtant, c’est pour ces valeurs que les chefs traditionnels sont réclamés. Aussi, la collaboration entre les pouvoirs publics et les chefs traditionnels est jalonnée souvent de connivence et de conflit de compétence, sinon d’intérêt. Selon Ouédrago (2006), en tant que pouvoirs locaux, les chefs traditionnels entrent régulièrement en relation, tantôt de négociation et de partenariat, tantôt de confrontation avec les pouvoirs publics. Donc, l’implication des chefs traditionnels au processus de décentralisation est à analyser sous l’angle de la conquête, sinon de la reconquête du pouvoir pour servir et s’en servir. Il ne s’agit donc pas de dresser l’oreiller pour les chefs traditionnels, mais de s’interroger sur ce que leur implication peut améliorer dans la gouvernance de l’espace public local et cela comment s’y prendre.

CONCLUSION

Au cours de cette étude, nous sommes partis de l’hypothèse selon laquelle, les chefs traditionnels continuent de jouer d’importants rôles dans la gouvernance locale, notamment en matière de prévention et de gestion de conflit, même si le dispositif de gestion du pouvoir tracé par la décentralisation leur accorde peu de place ou de prérogatives. Le recours aux chefs traditionnels s’explique par le fait que les différents modes de gestion de l’action publique locale expérimentés par les différents régimes, qui ont géré le Mali, ont montré des limites, car ils ne prenaient pas en compte les réalités socioculturelles des territoires. L’étude nous a permis de nous rendre compte que les valeurs socioculturelles de probité et de justice de gestion de pouvoir sont encore réclamées par les populations, mais nous nous demandons si les chefs traditionnels incarnent encore ces valeurs compte tenu parfois de leur gestion clanique et clientéliste des affaires locales en fonction du statut social des citoyens. Cela nous amène à dire à la suite de Traoré (2006) que l’enjeu de l’implication des chefs traditionnels au processus de la décentralisation ne se situe pas au niveau d’un bouleversement du fonctionnement, ni du dédoublement des institutions traditionnelles, mais d’une direction à trouver ensemble dans la construction d’un avenir pour tous à partir du consensus, du partage, du dialogue et de la négociation.

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Mali, Ministère de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales (MATCL). (2013), Guide pratique du maire et des conseillers communaux.


Notes

[1] Mali, Ministère de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales (MATCL). (2013), Guide pratique du maire et des conseillers communaux.

[2] Banque Mondiale. (1997), Rapport sur le développement dans le monde, L’Etat dans un monde en mutation, New York.

[3] Loi N° 60-3 AL-RS du 7 juin 1960 portant organisations des régions et des Assemblées régionales au Mali.

[4] Le ton est un terme bambara qui signifie en français groupe, association, union ou communauté. Il est l’un des fondements de l’organisation de la société traditionnelle malienne. Institution ancestrale, le ton est une association des différentes classes d’âge fondée sur la base de l’entraide, de la solidarité et de la fraternité nouées au cours des pratiques d’initiation dans un même village. Il s’agit donc des groupes de secours mutuels, des coopératives de travail dont les membres sont liés par des liens sacrés, chargés de mener à la fois des activités de production agricole, d’amélioration du cadre de vie, de loisir, de civisme et de culture.

[5] Mali, Ministère de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales (MATCL). (2002), La décentralisation au Mali : Etat des lieux et perspectives.

[6] Arrêté N° 08-0269/MATCL-SG du 04 février 2008 fixant les modalités de nomination des chefs de village, de fraction et de quartier au Mali.

[7] Décret, N°06-567 P-RM du 29 décembre 2006, fixant le mode de désignation des conseillers de village de fraction et de quartier et les modalités de fonctionnement des conseils de village, de fraction et de quartier au Mali.

[8] Mali, Ministère de l’Administration Territoriale et des Collectivités Locales (MATCL). (2013), Guide pratique du maire et des conseillers communaux.

Actualités

«Comment l’exemple historique des guerres nous amène à parler autrement d’économie ? »

Nous vivons un temps de catastrophes graves. La crise sanitaire étant loin d’être terminée, il faut faire avec la guerre en Ukraine et un réchauffement climatique devenu une évidence au quotidien. C’est donc l’actualité qui nous amène à nous intéresser au rapport entre guerre vue comme exemple même de la catastrophe et façon de faire ou de parler de l’économie. Lisant sur la guerre et l’économie, on est frappé par le foisonnement des mots : économie de guerre, guerre économique, économie mobilisée…  ce qui renvoie à différentes manières de penser le rapport de la guerre à l’économie et à autant de pistes de recherches possibles que Les Cahiers souhaitent explorer collectivement[1].

La guerre économique :

– La guerre tire son origine d’enjeux économiques. A Rome et au Moyen-Age…, elle est vue comme un moyen légitime de s’emparer du bien d’autrui. Pour ne pas avoir à travailler, le guerrier a recours à la force pour prendre ce dont il a besoin. Plus proche de nous, on trouve les thèses sur l’impérialisme de grands pays capitalistes de la fin du XIXe siècle et les écrits d’Hobson (1902), Luxembourg (1913), Lénine (1917), Hilferding (1923)… : les pays capitalistes ont besoin d’un empire colonial qui lui offre des ressources et des débouchés…

– Au XVIIe siècle et chez les mercantilistes (Colbert…), l’État / le souverain assoient leur puissance sur l’économie. Au XXe siècle, la thèse du complexe militaro industriel montre que l’État appuie par ses commandes l’industrie lourde et d’armement qui lui permettent en retour de peser dans les relations internationales (Galbraith, 1974). Plus récemment et dans le cadre de géoéconomie, Edward Luttwack [1990] constate que les affrontements directs entre les grandes puissances sont aujourd’hui interdits du fait de l’arme atomique. La guerre serait remplacée par une compétition entre les grandes entreprises pour la maîtrise des marchés, l’innovation technologique… : avons-nous affaire à une guerre qui ne dit pas son nom, sans morts et destructions où à autre chose ? Est-ce que le terme de guerre économique reste approprié ?

– La guerre économique désigne un ensemble de mesures économiques coercitives visant à infléchir la politique d’un État avec lequel un autre État a un contentieux. On pense au blocus (le blocus continental de Napoléon contre l’Angleterre…), à l’embargo (celui exercé par les États-Unis contre Cuba, l’Irak, l’Iran… à celui contre la Russie de Poutine), au boycott (contre les produits sud-africains au moment de l’apartheid…). Quelle est l’efficacité des sanctions ?

L’économie de guerre : les lois de l’économie, l’État et le marché.

– La guerre suspend le travail, la production, les achats, le transport … Elle  conduit à un mauvais fonctionnement, voire un arrêt de l’entreprise, des marchés. Elle fait apparaître des phénomènes économiques rarement observés en temps de paix : le plein emploi  (qui implique le recours au travail des femmes et des prisonniers); la pénurie de biens de consommation (et le recours aux ersatz) ; les réquisitions ; les prix plafonds ; le rationnement des quantités auquel répondent le marché noir et l’hyperinflation ; l’épargne forcée des ménages ; l’absence de limite en matière d’accroissement du déficit public…

Traiter de l’économie de guerre revient surtout à réfléchir aux solutions face au déséquilibre majeur entre des besoins nouveaux nés de la guerre qui viennent s’ajouter à ceux déjà existant face à des ressources qui viennent à manquer (la pénurie de matières premières du fait de l’arrêt du commerce, la main d’œuvre masculine partie à la guerre…). L’économie de guerre pose la question d’une rareté que le marché ne régule plus via les mouvements de prix puisqu’on ne peut augmenter l’offre. La guerre nous oblige à revoir ce que nous croyons savoir des lois de l’économie. Aux marchés, on substitue le plan. Se pose la question de la place respective à accorder au marché et à l’État dans le fonctionnement de nos économies et de l’efficacité de l’action de l’État. Une réflexion sur l’économie de guerre / l’économie de catastrophe (non réductible à la situation de guerre) peut être l’occasion de questionner 50 ans de contre-vérités assenés sur la supériorité du marché.

La guerre, le calcul économique et la morale :

Auteur du premier ouvrage sur l’économie de guerre, Otto Neurath [1910] aborde la guerre sous l’angle coûts / bénéfices. Il y voit une façon scientifique d’aborder la guerre excluant les affects (notre réaction face à la souffrance et à la mort) et la morale. L’arbitrage coûts / bénéfices intervient dans la décision du politique pour savoir s’il faut entrer, puis poursuivre une guerre. Les conflits intéresse la théorie des jeux avec ses matrices de gains et pertes. Sauf que la guerre ne génère que des coûts (Schmidt, 1991). L’URSS est sortie victorieuse de la seconde guerre mondiale au prix de 26 millions de mort.

La guerre peut aussi se penser sur le modèle du jeu du survivant avec anéantissement total de l’adversaire. La seconde guerre mondiale l’illustre avec le projet d’Adolf Hitler d’éliminer une partie des races non aryennes et de réduire en esclavage le reste de l’humanité. On évolue alors dans le domaine des jeux qualitatifs interdisant le calcul faute de continuité puisqu’il n’y a pas de demi-mesure entre la vie et la mort. A l’inverse, certains historiens (Aly, 2005) montrent qu’on ne comprend rien à la Shoah si on n’intègre pas une part de calcul économique en la mettant en relation avec l’entreprise de pillage à grande échelle des biens et des valeurs des déportés partant vers les camps de la mort.

Société de guerre versus société de paix ?

Si la guerre traverse toute l’histoire de l’humanité, alors ceci nous oblige à dire que nous vivons dans des sociétés de guerre. La guerre est «la base même de l’organisation sur laquelle toutes les sociétés modernes sont construites» (Galbraith, 1967). La guerre a une fonction sociale. Reposant sur une décision discrétionnaire de la puissance publique, la dépense d’armement aurait un effet d’entrainement sur toute l’industrie. Elle est créatrice d’emplois. D’autres économistes considèrent que les achats de matériels militaires et l’approvisionnement des troupes sont des dépenses improductives auxquelles s’ajoutent les coût engendrés par les destructions. La guerre fait que l’économie s’engage alors dans ce que Nicolas Boukharine [1920] appelle un cycle de reproduction élargie négative. 

Sur le plan social, la guerre produit de l’obéissance et du consensus. Les dictateurs ont besoin de la guerre pour se maintenir au pouvoir (cf. Videla en Argentine, Saddam Hussein en Irak …). La guerre est aussi source de progrès des connaissances (cf. Ambroise Paré et les progrès de l’anatomie et de la chirurgie). Dans La part maudite, le philosophe Georges Bataille [1949] écrit que toutes les sociétés reposent sur des mécanismes de dilapidation, consumation, destruction du surplus. Chercher la paix, suppose de trouver des substituts à la guerre : les dépenses de santé, d’éducation, le logement, la conquête spatiale, la lutte contre le réchauffement climatique… Quelle proposition dans le champ de l’irenologie ou science au service de la paix (Boulding, 1946, 1963, Economist for peace and security, 1995)?

Les cahiers de sociologie économique et culturelle ont une identité forte qui repose sur l’interdisciplinarité. L’étude du rapport entre la guerre et l’économie ne s’adresse pas qu’à des économistes. La question peut être traitée par des historiens, des spécialistes en relations internationales, des spécialistes en polémologie, des philosophes… porteurs d’autant de regards différents. Les propos théoriques doivent être largement illustrés par des faits et rédigés dans des termes compréhensibles par un large lectorat. Les propositions doivent nous parvenir au plus tard le 30 octobre 2022 sous la forme d’un titre et d’un résumé qui feront l’objet d’un premier examen. Dans sa version définitive, le texte devra être rendu pour le 1er juin 2023. Les Cahiers de sociologie économique et culturelle publieront tout ou partie des contributions en suivant une procédure d’évaluation en double aveugle.

Le comité de rédaction de la revue Les Cahiers de Sociologie Economique et culturelle

Pour tout contact : thierry.suchere@univ-lehavre.fr


[1] ) Fondé par un vétéran de la première guerre mondiale Albert Miroglio, l’Institut de sociologie économique et culturelle avait comme projet initial une meilleure compréhension entre les peuples et donc une société de paix.

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Numéro 66

L’orientation des élèves issus de l’immigration à l’aune du regard sociologique : entre expériences subjectives et contextes de scolarisation

Thématiques hautement sensibles, notamment pour ce qui est de l’appréhension scientifique de l’altérité, l’orientation et plus généralement la scolarité des élèves issus de l’immigration font désormais l’objet de nombreuses recherches en sciences sociales. Si les approches dominantes mobilisent un postulat classique en sociologie à savoir l’hypothèse d’une « discontinuité culturelle », elles ne rendent que partiellement compte de la complexité entourant le parcours des élèves, minorent les effets liés au contexte de scolarisation qui engendrent à leur tour des inégalités d’apprentissage et de choix et, in fine, n’interrogent que peu le rapport subjectif construit par les publics durant leur scolarité. Il faut alors prendre toute la mesure de cette complexité en s’appuyant à la fois sur les enquêtes longitudinales et sur la manière dont les élèves construisent leur scolarité, des projets d’avenir au rythme des rencontres et de la diversité de leur expérience. Il apparaîtra que si les inégalités sociales subsumant l’orientation des publics issus de l’immigration procèdent fondamentalement de la position sociale des parents, majoritairement populaire, elles ne sauraient conduire à entériner un déterminisme, comme en témoigne l’expérience d’élèves de lycée professionnel, y compris dans des établissements à forte concentration « ethnique ».

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DECENTRALISATION ET PARTICIPATION DES POUVOIRS TRADITIONNELS AU MALI :  LE CAS DE LA REGION DE SEGOU

Dans cette étude, nous réalisons une analyse diachronique de la participation des chefs traditionnels à la gouvernance territoriale, notamment locale. L’étude s’explique par le fait que malgré l’avènement de la décentralisation, les chefs traditionnels continuent de jouer d’importants rôles sur le plan local, particulièrement dans certains domaines comme la prévention et la gestion des conflits, la gestion des ressources naturelles. A travers une exploitation documentaire et des enquêtes de terrain dans la région de Ségou, l’étude nous a permis de nous rendre compte que la résistance des chefs traditionnels est liée à leur ancrage aux réalités socioculturelles et territoriales, à l’inadaptation du nouveau mode de gouvernance à ces réalités et aux mauvaises pratiques de gouvernance des élus.

Mots clés : décentralisation, chefs traditionnels et coutumiers, chefs de village, gouvernance, territoire.

Abstract 

In this study, we carry out a diachronic analysis of the participation of traditional chiefs in territorial governance, particularly local. The study is explained by the fact that despite the advent of decentralization, traditional leaders will continue to play more or less important roles at the local level, particularly in certain areas such as conflict prevention and management, management natural resources. Through documentary exploitation and field surveys in the region of Ségou, the study enabled us to count that the resilience of traditional chiefs is linked to their anchoring in socio-cultural and territorial realities, to the unsuitability of new modes of governance to these realities and to poor governance practices.

Key Words: decentralization, traditional and customary chiefs, village chiefs, governance, and territory.

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L’émergence d’un projet de recherche-action pluridisciplinaire : démarche, sources et méthode d’une enquête dans la petite commune forestière et littorale du Porge

En sciences humaines et sociales, les laboratoires de recherche académiques et les professionnels de l’urbain entretiennent encore peu de liens. Adoptant la démarche des sciences participatives, une initiative a été conduite en faveur de ce rapprochement à Bordeaux. À partir de cette expérience, l’article discute sous quelles modalités les participants à cette recherche-action s’entendent dans la formulation et la réponse à une problématique, puis retiennent le cas d’étude d’une petite commune littorale de la côte Aquitaine et la thématique du Plan local d’Urbanisme (PLU). L’équipe de recherche et la commune littorale du Porge s’accordent en effet pour réinterroger les cadres d’intervention du PLU à l’occasion d’un projet de recherche-action lauréat du programme POPSU-Territoires 2021.

Le présent travail témoigne de la progression méthodologique du partenariat à partir de ce territoire d’étude forestier partagé entre littoralisation et métropolisation, l’organisation d’une telle recherche participative avec les élus, les habitants et les parties prenantes, puis dresse un premier bilan de la plus-value mais aussi des limites de cette démarche.

Mots-clés :

Méthode, projet de recherche, science participative, recherche-action, co-construction, urbanisme.

Abstract:

In the human and social sciences, academic research laboratories and professionals of urbanism still have few links. Adopting the participatory science approach, an initiative has been carried out in favor of this merger in Bordeaux. From this experience, the article discusses how the participants in this action research agree in formulating and responding to a problem, then retains the case study of a small coastal town on the Aquitaine coast and the theme of the French regulatory system of Local Urban Plan (PLU). The research team and the municipality of Porge in fact agree to re-examine the intervention frameworks of the PLU by the opportunity of an action-research project winner of the French POPSU-Territoires 2021 program.

The objective of the article is to show the methodological progression of the partnership from the study of this forest area shared between littoralization and metropolitanization, the organization of such participatory research with elected officials, residents and stakeholders, then draw up a mid-term assessment of the added value but also of the limits of this approach.

Keywords:

Method, research project, participatory science, co-construction, action research, town planning.

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LA DYNAMIQUE PATRIMONIALE DE LA VILLE HISTORIQUE DE GRAND-BASSAM A L’ÉPREUVE DES ENJEUX ÉCONOMIQUES

Epousant une approche qualitative, ce texte questionne les logiques qui sous-tendent le non-respect des règles patrimoniales par les riverains des différentes parcelles qui abritent les édifices du patrimoine culturel mondial de l’Unesco. Les résultats montrent que les perceptions de la patrimonialisation comme une opportunité économique et le manque de liens affectifs avec ces monuments historiques chez les populations, ne sont pas étrangères à ces pratiques qui rendent ces espaces peu attractifs sur le plan touristique. En outre, il révèle que les rapports de pouvoir entre les acteurs institutionnels et les populations locales autour des enjeux économiques de la mise en patrimoine, sont un facteur structurant du non-respect des exigences de la patrimonialisation.

Mots clés : patrimonialisation, enjeu économique, patrimoine mondial Unesco, Grand-Bassam

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THE HISTORIC CITY OF GRAND-BASSAM’S HERITAGE DYNAMIC CHALLENGES UNDER ECONOMIC PROOF

Using a qualitative approach, this text questions the logic behind the lack of respect for heritage rules by residents of the various plots that house UNESCO’s World Cultural Heritage buildings. The results show that the perceptions of heritage as an economic opportunity and the lack of emotional ties with these historical monuments among the populations, are no strangers to these practices that make these spaces unattractive to tourists. In addition, it reveals that the power relations between the institutional actors and the local populations around the economic stakes of the heritage, are a structuring factor of non-compliance with the requirements of patrimonialization.

Keywords: heritage, economic issue, UNESCO World Heritage, Grand-Bassam

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L’orientation des élèves issus de l’immigration à l’aune du regard sociologique : entre expériences subjectives et contextes de scolarisation

Aziz Jellab

Introduction

Alors que la sociologie de l’éducation en France a largement exploré les inégalités sociales de réussite scolaire sous différents angles, elle est restée relativement silencieuse sur la question des élèves issus de l’immigration. Non pas que ces élèves n’aient pas fait l’objet d’une attention particulière, mais par le fait même qu’il s’agit d’un public évoquant l’altérité et risquant d’être stigmatisé, malgré la prudence conceptuelle caractérisant la démarche sociologique, leur parcours scolaire a été largement appréhendé sous l’angle des inégalités de classe, comme ce fut le cas et pendant longtemps, s’agissant des inégalités de genre. Or une telle approche en termes de classes sociales rend non seulement invisibles les différentes expériences migratoires et les stratégies qui sont déployées par les populations, mais aussi, elle ne permet pas de penser de manière dialectique et nuancée à la fois l’histoire migratoire et l’histoire du système éducatif en France. Par ailleurs, et comme le soulignent à juste titre Maïtena Armagnague, Isabelle Rigoni et Simona Tersigni[1], l’approche sociologique de l’expérience des enfants issus de l’immigration privilégie l’étude des parcours scolaires des descendants – il s’agit d’une approche « adulto-centrique » puisqu’elle prend comme référence les ascendants ayant connu la migration – et s’intéresse peu aux jeunes migrants. Or il s’agit là d’une réalité qui gagnerait aussi à être étudiée, le nombre d’élèves allophones, mineurs notamment, enregistrant une forte augmentation en France. Le propos de notre article porte sur la thématique de l’orientation des élèves immigrés ou issus de l’immigration[2]. On peut considérer qu’elle constitue un analyseur de la diversité des parcours et des manières d’être aux études, elles-mêmes inscrites dans des histoires collectives et familiales spécifiques.

La scolarisation et l’orientation des élèves issus de l’immigration, une thématique sensible car fortement associée à l’altérité et à « l’ethnicité »

Autant le souligner d’emblée : la question relative à la scolarisation et au devenir des élèves issus de l’immigration n’est pas des plus aisée à traiter car elle désigne une population définie par son altérité, quand dans le même temps, l’école en France est d’abord définie et organisée selon une vision républicaine qui ignore les différences culturelles. Cette question est hautement sensible comme en témoignent les débats autour de l’opportunité ou non de disposer ou non de statistiques « ethniques »[3]. L’égalité fondamentale procédant du droit naturel structure l’imaginaire de l’école républicaine, et comme l’observe François Dubet, « De même que le christianisme postulait l’existence d’une part divine, d’une âme en chaque individu, l’école démocratique de masse postule une égalité fondamentale, ontologique de tous les enfants et de tous les élèves »[4]. Sur un plan plus institutionnel, la difficulté à disposer de données statistiques ministérielles ou académiques sur les élèves étrangers ou issus de l’immigration est symptomatique d’une hésitation subsumée par la référence au modèle « républicain » et « laïque » de l’école à la française. Tout se passe comme si la question de l’ethnicité à l’école relevait d’un tabou parce qu’elle conduirait à « naturaliser » des différences et à faire passer au second plan d’autres modèles conceptuels jugés plus pertinents, comme celui des classes sociales sous leurs différentes déclinaisons. Cela au risque de rendre plus opaques les dimensions socioculturelles et historiques subsumant l’expérience scolaire. Le recours notamment au concept de « classes populaires » dans lequel on regroupe régulièrement « ouvriers » et « ouvriers immigrés », ne permet pas de distinguer ce qui est de l’ordre de la position sociale, de ce qui appartient à la culture, quand on sait que celle-ci participe d’une vision du monde et des « stratégies » d’adaptation mises en œuvre[5].

Pourtant, et si de nombreux chercheurs en sciences sociales ont insisté sur le risque d’appréhender la scolarité des populations d’origine immigrée en terme d’altérité et surtout d’ « ethnicité », on observe dans le même temps un essor de publications évoquant une « ethnicisation » affectant les rapports sociaux au sein et en dehors des écoles et des établissements scolaires, le plus souvent pour dénoncer des processus de stigmatisation, renforcés notamment par la faible mixité sociale et par la dégradation des conditions de vie dans certains territoires ou quartiers[6]. Ainsi, Agnès Van Zanten use de la notion d’« école de la périphérie » pour inscrire l’analyse dans le cadre des territoires de l’éducation afin d’en dégager des enseignements sur la ségrégation urbaine qui est à la fois ethnique et sociale. Ainsi, « si l’école périphérique mérite d’être étudiée de façon distincte, c’est tout d’abord parce qu’elle s’adresse à une population spécifique : les familles des classes populaires marginalisées parmi lesquelles les familles d’origine immigrée sont largement surreprésentées »[7].

L’offre scolaire locale notamment au sein des établissements et entre établissements (publics et/ou privés), les stratégies parentales visant les meilleurs établissements et un logement à proximité, dessinent des configurations sociodémographiques qui ne peuvent être référées à la seule reproduction sociale en tant qu’incarnation des différenciations urbaines ou territoriales. A. Van Zanten souligne néanmoins que les contraintes institutionnelles telles que la carte scolaire et la sectorisation ne sont pas un gage de justice, car elles peuvent aussi renforcer la ségrégation urbaine. C’est qu’il existe des effets spécifiquement contextuels dans la production des inégalités de carrière scolaire : « il faut s’intéresser […] à l’association entre la concentration spatiale de certaines populations et les chances inégales d’accès à une offre scolaire hiérarchisée » (Van Zanten, 2001, op. cit. p. 8). Comme pour le genre, la thématique des élèves issus de l’immigration, a été ignorée, fondue dans un raisonnement parlant en termes de « classes sociales » et de domination. Ainsi que le souligne Alain Frickey, « Au milieu des années 90, de nouvelles inégalités liées à l’origine nationale ou à la condition d’enfant d’immigré sont apparues dans le champ sociologique. Elles ont été longtemps ignorées. D’abord parce que considérées comme faisant partie intégrante des inégalités sociales : il n’y avait pas lieu de distinguer les cursus scolaires des jeunes issus de l’immigration, parce que ces derniers, dans leur immense majorité, étaient tout à fait emblématiques de la classe ouvrière. Les inégalités qui les frappaient étaient d’abord celles qui affectaient les couches populaires dans leur ensemble. Elles faisaient d’autant moins l’objet d’investigations que l’appareil statistique français permettait difficilement d’identifier les jeunes d’origine étrangère ; le manque de données s’expliquant également par une absence de légitimation de l’objet d’études par la communauté scientifique »[8].

Si les élèves issus de l’immigration font pour nombre d’entre eux l’expérience d’une relégation scolaire, cela ne doit pas constituer la seule grille de lecture permettant de penser les carrières scolaires plus spécifiquement l’orientation. En effet, faute d’une lecture plus complexe, situant les parcours scolaires dans le cadre des parcours migratoires en pensant aussi le lien entre ces derniers et la manière dont les élèves et leurs familles les vivent et les co-construisent, la recherche mais aussi les professionnels de terrain se privent d’outils intellectuels permettant de penser, d’interroger la démocratisation scolaire et les leviers qui la favorisent.

Appréhender l’orientation des élèves issus de l’immigration 

Il convient de penser l’orientation des élèves issus de l’immigration à partir du fonctionnement même du système éducatif français au sein duquel s’insèrent des trajectoires inégales selon l’appartenance sociale et culturelle. On sait que le système éducatif fonctionne comme une machine à trier, où l’orientation, censée accompagner chaque élève à réaliser son projet d’études, s’avère être d’abord une pratique institutionnelle visant à répartir les publics selon les places et leur hiérarchie, de sorte qu’il est opportun de soutenir qu’elle génère une « distillation fractionnée »[9]. Il existe deux significations majeures associées au terme « orientation » : il s’agit d’une part, d’une répartition des élèves, le plus souvent selon un rapport entre demande d’orientation et places disponibles ; il s’agit, d’autre part, d’une aide au choix ou d’une auto-détermination, impliquant la construction d’un projet d’études et/ou d’un projet professionnel. Pour Jean-Michel Berthelot, l’orientation est « le processus par lequel s’opèrent les ajustements nécessaires entre les souhaits exprimés et les possibilités offertes, l’école fournissant institutionnellement à chacun la possibilité de faire le parcours que ses possibilités et ses goûts lui tracent »[10]. Mais cette définition est bien idéale tant la réalité met en évidence que la possibilité de s’orienter selon ses goûts n’est pas le propre d’une grande part des élèves. C’est que l’orientation reste soumise à de nombreux paradoxes que l’on peut ainsi identifier : le choix précoce et l’obligation du projet professionnel s’imposent aux élèves qui disposent des faibles ressources, scolaires notamment, pour réellement choisir ; le système éducatif français est l’un de ceux qui se sont le plus diversifiés et, dans le même temps, celui dont les filières s’avèrent les plus étanches, les moins dotées de passerelles, celui aussi où la réversibilité des parcours est des plus improbables ; le poids de la formation initiale y est des plus déterminants, y compris dans le cadre de la validation des acquis et de l’expérience. Enfin, et ce n’est pas l’un de ses moindres paradoxes, la forte association entre l’orientation scolaire et l’orientation professionnelle – l’une ne se réduisant pas à l’autre mais l’on sait que choisir des études, c’est aussi anticiper un parcours susceptible de déboucher sur tel ou tel métier ou profession – exacerbe un rapport utilitariste aux études quand, dans le même temps, l’école promeut l’accès à la culture et au savoir valant pour eux-mêmes. Avoir une bonne orientation, c’est s’assurer d’un avenir professionnel moins incertain. Pour autant, on ne peut négliger le fait que le conseil en orientation est loin d’être satisfaisant et qu’il exige que l’on repositionne le rôle de l’école dans l’élaboration des choix d’avenir. Le constat relatif aux élèves issus de milieu populaire est valable pour ceux qui sont issus de l’immigration, même si l’on observe aussi des stratégies éducatives familiales différentes, les projets des parents d’élèves de la seconde génération étant davantage portés sur la poursuite d’études longues à l’issue du collège. L’effet « capital culturel » reste fortement associé au diplôme obtenu par la mère : « Un niveau élevé de diplôme de la mère (au moins un baccalauréat) est toujours explicatif d’un accès en seconde générale et technologique en 4 ans, tout comme, et c’est nouveau, un niveau élevé de diplôme du père ».[11] Mais lorsque la variable origine sociale se conjugue avec la variable origine culturelle (migratoire), ce sont d’autres inégalités, variables selon le pays d’origine, qui émergent. La note du CNESCO avance que s’agissant des élèves issus de l’immigration, « on observe une nette surreprésentation des jeunes issus des familles immigrées (7,9 points) dans l’enseignement professionnel parmi les jeunes entrés en sixième en 2007 ; cette surreprésentation s’est légèrement atténuée puisqu’elle était de 9,5 points pour les jeunes du panel de 1995. Ces inégalités diffèrent cependant selon l’origine migratoire : les élèves d’origine du Sahel, de la Turquie (pour les garçons) ou du Portugal sont orientés davantage vers l’enseignement professionnel bien que la tendance pour ces deux dernières catégories soit moins nette qu’auparavant. Les analyses économétriques montrent cependant qu’à niveau scolaire et catégories socioprofessionnelles comparables, les enfants issus de l’immigration, et en particulier les élèves d’origine maghrébine, sont moins orientés vers l’enseignement professionnel que les élèves natifs » (CNESCO, 2016, op . cit. p. 58). Ainsi, ce constat conforte les analyses de Georges Felouzis & al.[12] qui interrogent la surreprésentation des élèves issus de l’immigration – les garçons notamment –  dans l’enseignement professionnel alors même qu’ils aspirent à la poursuite d’études longues. Il ne s’agit pas de discréditer la voie professionnelle mais de souligner que dans de nombreux cas, les élèves qui s’y orientent la rejoignent moins par projet que par renoncement, sous l’effet conjoint d’un niveau d’acquisition scolaire insuffisant et d’une scolarisation dans des établissements faiblement mixtes socialement.

L’orientation des élèves issus de l’immigration : une diversité des parcours combinant l’origine sociale, l’origine migratoire et le genre

L’expérience scolaire des élèves issus de l’immigration, nés à l’étranger ou en France, donne à voir une diversité des parcours selon l’origine migratoire et le genre. En s’appuyant sur le panel 2007, avec un échantillon composé de 35000 élèves entrés cette année-là en 6ème, et au regard de leur carrière scolaire jusqu’au baccalauréat, Yaël Brinbaum[13] dresse un tableau très instructif quant au parcours des publics issus de l’immigration. L’auteure observe que les élèves issus de la seconde génération, –  il s’agit des élèves nés en France de parents immigrés – et hormis les descendants de familles d’origine portugaises ou asiatiques, sont moins souvent détenteurs d’un baccalauréat que les élèves Français d’origine. Elle relève aussi la meilleure réussite des filles comparées aux garçons, et ce, quelle que soit l’origine. Des variations sont cependant observées quant à la réussite des filles selon l’origine migratoire. Ainsi, quand les filles d’origine française sont 85% à obtenir le baccalauréat, c’est le cas de 92% des filles d’origine asiatique, de 84% des filles originaires d’Afrique Subsaharienne, de 83% des filles de parents portugais et de 75% des filles de parents turcs. Les inégalités sont observées entre filles et garçons d’origine maghrébine, les taux d’obtention du bac étant de 80% chez les premières contre 64% chez les seconds. Mais l’étude de Y. Brinbaum pointe les inégalités selon le baccalauréat obtenu, inégalités qui tiennent au fait que la série préparée augure de chances inégales de réussite dans l’enseignement supérieur. Ainsi, par rapport aux filles d’ascendance française, l’écart quant à l’obtention du baccalauréat général est de – 15 points chez les filles originaires du Portugal et de Maghreb et de – 22 points chez celles qui sont issues d’Afrique subsaharienne et de Turquie.  Ainsi, les inégalités de réussite conjuguent à la fois la variable « origine sociale » (profession des parents), origine culturelle (ou migratoire) et contexte social et institutionnel (la France et la place qu’y occupent l’école et les diplômes).

Les inégalités agissent dans différentes sphères, celle de l’école durant la trajectoire scolaire, mais aussi dans la sphère du marché du travail, sans compter les autres domaines de la vie sociale (accès au logement par exemple). Si les inégalités de réussite et d’orientation des élèves dépendent de l’origine sociale, souvent défavorisée s’agissant notamment des élèves issus de l’immigration, d’autres variables sont agissantes à savoir l’histoire migratoire – avec des différences comme nous l’avons vu selon les aires géographiques et culturelles dont sont originaires les parents –, mais aussi les conséquences d’une discrimination qui n’est pas forcément volontaire. Choukri Ben Ayed constate, par exemple, qu’il existe une « surreprésentation des élèves issus de l’immigration au sein des filières les moins valorisées socialement (filières professionnelles) » ainsi que leur « sur-exposition au risque du chômage. Ces élèves subissent de plein fouet trois types de désavantages qui restreignent considérablement leur accès à certaines filières d’enseignement ainsi qu’à l’emploi. Ils sont fortement exposés au risque d’être scolarisés dans des établissements scolaires de relégation dans lesquels se cumulent nombre de difficultés et qui les précipitent dans la spirale de l’échec scolaire. Lorsqu’ils parviennent à s’affranchir de ces contraintes contextuelles, à performances scolaires identiques, ils sont plus souvent orientés vers des filières dévalorisées. Enfin, pour ceux qui sont parvenus à l’obtention de titres scolaires (y compris d’excellence), ils sont confrontés à la discrimination sur le marché du travail »[14].

Les effets inégalitaires des contextes de scolarisation

L’approche longitudinale interroge le rôle de l’école dans le contexte social français. D’une part, le poids de l’origine sociale sur la carrière scolaire reste très prégnant car si l’on compte près de 54% des élèves français appartenant à des familles favorisées, cela n’est le cas que pour 18% des enfants appartenant aux familles portugaises ou originaires d’Asie, et seulement pour 9% des familles turques. D’autre part, les inégalités se renforcent par le fonctionnement pédagogique des écoles et des établissements scolaires, autrement dit, le contexte génère à son tour des différences de réussite selon les modes d’exposition des élèves aux apprentissages, les pratiques d’évaluation mais aussi, et à résultats scolaires équivalents, des politiques d’orientation inégales[15]. Si l’on ne s’en tient qu’à cette approche, on interroge peu le contexte scolaire dont on sait qu’il est aussi producteur d’inégalités, qu’il a des effets sur les apprentissages mais aussi sur l’ambition des élèves et de leurs familles. Le niveau socio-économique, majoritairement composé d’ouvriers conjugué à l’origine migratoire et ce qu’elle suppose comme distance culturelle d’avec les savoirs enseignés à l’école et leurs implicites, ne suffisent pas pour comprendre les trajectoires scolaires et les inégalités en matière d’orientation. L’école n’est pas indifférente aux inégalités de carrière scolaire puisqu’elle les co-produit, les renforce ou les atténue selon les cas. Comme l’observent Georges Felouzis & al. « L’hypothèse de l’indifférence aux différences se fonde essentiellement sur le postulat que l’école ‘‘républicaine’’ serait en accord avec les valeurs d’égalité des chances qu’elle proclame […] On peut par exemple voir dans les phénomènes ségrégatifs une forme d’inégalité de l’offre scolaire qui n’a rien à envier aux formes plus institutionnalisées de séparation précoce des élèves dans des filières différenciées et hiérarchisées. Dans ce cadre, une part non négligeable des inégalités liées aux parcours migratoires et à l’origine sociale serait due aux phénomènes ségrégatifs et à leurs conséquences sur la qualité de l’enseignement. De même, les effets de composition liés à la ségrégation scolaire ont des conséquences avérées sur la progression des élèves, voire sur des dimensions non académiques, même si les résultats de recherches varient d’un pays à l’autre et que les débats restent vifs pour savoir quelles sont la nature et l’ampleur de ces effets de composition » (Felouzis & al.  2015, op. cit. p. 12). Ainsi, et s’appuyant sur les évaluations PISA (2003 et 2012), Felouzis & al. montrent combien et indépendamment de l’origine migratoire, les résultats des élèves de la première et surtout de la seconde génération se sont particulièrement dégradés, ce qui peut s’expliquer par des effets de contexte engendrant une « discrimination systémique » et non volontaire. Leur postulat central est de soutenir « qu’il existe un lien entre l’accentuation de la ségrégation scolaire des migrants d’une part et l’évolution des inégalités d’acquis de l’autre », ce qui a un effet important sur les trajectoires d’orientation. Cette hypothèse n’est pas nouvelle puisqu’elle était également avancée par Louis-André Vallet et Jean-Paul Caillet qui écrivaient en 1996 : « La question reste cependant posée de savoir si l’explication par l’appartenance sociale suffit à rendre compte des différences de réussite ou de parcours scolaires. Certains auteurs répondent ici par l’affirmative, d’autres mettent en avant l’existence d’un handicap culturel qui concernerait quelques communautés nationales ou bien la totalité d’entre elles. D’autres encore, après l’étude de l’orientation scolaire à tel ou tel palier du cursus, concluent à l’existence de phénomènes de discrimination qui s’exerceraient à l’encontre des jeunes étrangers. Or, les conclusions des analyses qui portent sur les facteurs explicatifs des écarts observés ne sont bien sûr pas indifférentes, car elles conditionnent pour une part les politiques éducatives à mettre en œuvre »[16]. Cette discrimination systémique et non volontaire procède de l’agrégation de comportements d’acteurs, et se mesure à ses effets quand par exemple, les familles favorisées décident de contourner la carte scolaire ou de scolariser leurs enfants dans des établissements privés, ce qui favorise la concentration d’élèves de milieux populaires dans certains territoires et partant, les difficultés d’apprentissage. Cette discrimination n’est pas la seule à agir sur la scolarité des enfants de milieu populaire, parmi lesquels on trouve une majorité d’enfants issus de l’immigration. Il y a également le plus fort accommodement des familles populaires avec les décisions institutionnelles qui peut renforcer les inégalités de parcours. Celles-ci s’observent par exemple lors de l’orientation vers les filières professionnelles ainsi qu’au sein de l’enseignement adapté. Une note de la DEPP relève que « les jeunes issus d’une famille immigrée sont eux aussi surreprésentés (17 % parmi les élèves de Segpa contre 10 % pour l’ensemble des collégiens du cursus général) »[17].

Faut-il pour autant conclure à l’idée que la scolarité des enfants immigrés ou issus de la « seconde génération » est marquée par l’échec scolaire, ou à tout le moins par une moindre réussite parce qu’ils se retrouvent majoritairement orientés vers des filières moins convoitées ? N’est-il pas plus judicieux d’appréhender leur parcours à l’aune de la diversité des expériences, y compris celle d’ordre subjectif qui nuance le poids de leur position sociale ? Pointant les études misérabilistes que l’on doit à une partie des sociologues, mais aussi le réductionnisme porté par des hommes et des femmes politiques assimilant la scolarité des enfants d’immigrés à de l’échec scolaire, et à partir des données élaborées  par la DEPP, Mathieu Ichou relève que les inégalités ne peuvent pas être référées à la seule origine sociale et culturelle et qu’il existe une réelle diversité des trajectoires qui gagnerait à être connue.  Il avance que « ces nombreuses difficultés [les inégalités d’accès aux formations les plus convoitées] ne doivent pas faire oublier la diversité scolaire qui caractérise la ‘‘deuxième génération’’. En prenant la peine d’analyser finement les données des panels d’élèves du ministère de l’Éducation nationale, on peut mettre au jour l’hétérogénéité importante qui existe parmi les enfants d’immigrés » (2019, p. 3).

De la nécessité de penser la scolarité des élèves issus de l’immigration en partant de l’expérience subjective arrimée à l’histoire familiale et collective

Pour comprendre le rapport des élèves à l’école, il faut faire un détour sociologique par la socialisation mais aussi l’histoire familiale insérée dans une histoire sociale, marquée par la migration mais aussi par les transformations affectant le rapport au travail dans les milieux populaires. Les travaux menés par Stéphane Beaud et Michel Pialoux sur la classe ouvrière ont bien mis en évidence les effets engendrés par le déclin de la classe ouvrière sur les projets d’avenir chez les nouvelles générations, mais aussi le désenchantement à l’égard du monde industriel, ce qui rend par exemple compte du désintérêt des élèves vis-à-vis du secteur secondaire. C’est dans ce contexte de transformation sociale que prend sens la valorisation, désormais ancrée, chez les parents issus de l’immigration, de la poursuite des études longues, d’autant plus qu’ils font l’expérience d’un durcissement de l’accès au marché du travail pour les moins qualifiés d’entre eux :  « Dans la mesure où l’orientation en LP devient le symbole de l’échec scolaire et de la relégation sociale, le choix des études longues s’est imposé aux parents ouvriers comme la seule voie possible pour leurs enfants. ‘‘Continuer’’, ‘‘aller le plus loin possible’’, ‘‘avoir des bagages’’, etc., sont des expressions toujours prononcées avec un mélange d’espoir et de crainte et qui reviennent de manière récurrente dans les entretiens avec les parents »[18]. L’un des paradoxes que l’on peut relever, alors que les parents d’élèves issus de l’immigration – notamment maghrébine – convoient davantage les études longues, leurs enfants, notamment les garçons, restent davantage orientés vers la voie professionnelle. Cela conduit-il pour autant au ressentiment chez ces élèves ? Nos observations de terrain, menées auprès d’élèves de lycée professionnel, et alors que nous nous interrogions initialement sur le rapport au savoir chez des publics vivant leur orientation sur le mode d’une « chute », ont mis en évidence l’existence d’une « ethnicisation » de certains établissements scolaires. Celle-ci se remarquait par une forte concentration d’élèves issus de l’immigration dans certains lycées professionnels mais aussi dans des spécialités à faibles taux de pression.

La concentration d’élèves issus de l’immigration dans certains LP conduit à une perception ethnicisante des difficultés professionnelles : « On a pas mal de problèmes avec des élèves d’origine africaine et surtout d’origine nord-africaine… c’est leur manque de respect, ils nous narguent aussi, ils ne veulent rien faire… il y en a un qui m’a dit ce matin même : ‘‘de toute façon, monsieur, vous vous emmerdez à nous faire cours pour 1200 Euros par mois, alors que moi, je deale du shit et je gagne cette somme en une journée’’… ils se la jouent » (H, 39 ans, PLP de maçonnerie). A cette concentration des élèves d’origine immigrée fait souvent face un engagement de certains enseignants qui disent les « comprendre » et tentent de les mobiliser sur les apprentissages, malgré leur résistance. Plusieurs enseignants et CPE font ainsi état des difficultés de ces élèves à trouver une entreprise pour effectuer un stage. Des entreprises dans des domaines tels que la coiffure, la restauration et l’hôtellerie, ou encore la mécanique automobile s’avèrent peu accueillantes, et cet enseignant de maths-sciences fera part de son indignation face à des pratiques professorales qui entérinent les pratiques ségrégatives sur le marché du travail : « depuis que je suis ici, j’ai découvert que les collègues sont frileux devant le problème du racisme, ils disent que de toute façon, les jeunes issus de l’immigration ne trouvent pas de stage dans la vente, alors, comment voulez-vous qu’ils y trouvent un travail quand ils auront leur diplôme ? ». Du coup, selon cet enseignant, la tendance d’une partie de ses collègues est à la dissuasion des élèves de CAP qui « veulent entrer dans le bac pro vente et représentation parce qu’ils auront un problème à l’embauche ». Ainsi, le LP participe-t-il d’une ségrégation ethnique sur le marché du travail – en particulier dans les emplois impliquant un contact direct avec la clientèle – en la devançant en quelque sorte, ce qui paradoxalement, renforce chez les élèves concernés le sentiment d’être scolarisés dans un contexte allié aux dominants ! C’est ainsi que les spécialités les moins demandées accueillent le plus d’élèves d’origine immigrée, ce qui conduit au sentiment d’être relégué, et d’être victime d’un racisme institutionnel. Le sentiment de devoir lutter contre les stéréotypes et le racisme des employeurs est partagé par une partie des PLP exerçant dans les LP à forte concentration ethnique, et en classe, certaines occasions se présentent pour évoquer ce « problème » : « … beaucoup d’élèves disent que ce sera le chômage après les études… le frère est sans boulot, ils disent aussi qu’ils vont avoir des problèmes de racisme qui vont les empêcher de trouver un travail, et c’est vrai, on s’est beaucoup battu notamment dans les sections industrielles, c’était difficile de trouver un lieu de stage pour les élèves maghrébins, sous prétexte que ça fait fuir la clientèle… je me fiche complètement de savoir si celui qui s’occupe de ma voiture est maghrébin ; africain ou asiatique, du moment que c’est un bon mécanicien, pour moi, c’est un argument fallacieux… il faut se bagarrer… quelques fois, j’ai provoqué un débat autour de cette question, ça permet aux élèves de prendre conscience et de pouvoir lutter… certains élèves vont jusqu’à la caricature, ils se disent qu’ils sont victimes de toute façon… donc, ils ne s’en sortent pas dans leur tête… » (F, 52 ans, PLP de lettres-histoire). On voit aussi dans ce propos comment le racisme invoqué peut devenir une raison suffisamment commode pour que les élèves « justifient » leurs difficultés d’adaptation scolaire et professionnelle.

Les interactions entre élèves, enseignants et responsables institutionnels sont traversées par la thématique de l’ethnicité et les risques d’incidents sur fond de malentendus restent plausibles. Le propos du proviseur-adjoint d’un LPO atteste de cette réalité : « c’est vrai que parfois, on nous renvoie cette image d’un LP qui accueille trop d’étrangers… et parfois, les élèves eux-mêmes se définissent comme tels… une fois, j’ai exclu temporairement quatre élèves, et il y en a un qui m’a dit : “Monsieur, vous nous excluez parce qu’on est 4 Arabes”, j’ai réagi en disant ce n’est pas parce qu’ils sont Arabes mais parce que ce sont eux qui avaient détruit volontairement du matériel en atelier… mais c’est vrai qu’après, je me suis dit : “ils sont Arabes !”[…], et ils peuvent le prendre comme un comportement discriminatoire… ».

Mais l’écoute des élèves laissait apparaître une diversité des manières de vivre leur scolarité : pour les uns, « se retrouver en LP » était interprété comme l’effet d’une double discrimination, à la fois scolaire et ethnique ; pour les autres, le LP constituait réellement une « nouvelle chance » pour s’en sortir[19].

Ainsi, Samir élève de baccalauréat professionnel « Ouvrages du bâtiment : métallerie » évoque une scolarité « perturbée » durant les années de collège, et l’épreuve de l’orientation qui, selon ses dires, a conduit le professeur principal et le chef d’établissement à faire peu de cas de ses aspirations : « en 3ème, j’avais fait un stage chez un informaticien parce que j’ai toujours aimé les ordinateurs, la programmation et je me voyais concepteur de jeux vidéo.  Je voulais faire une seconde pour préparer un bac techno ou un bac scientifique avec l’option sciences du numérique, mais le conseil de classe n’a pas voulu. Mon prof principal m’a dit que je n’y arriverai pas ». Orienté sur un troisième vœu vers l’une des spécialités les moins choisies en lycée professionnel, Samir fait état d’un certain ressentiment, soulignant au passage que dans sa classe, « on trouve beaucoup d’élèves issus de l’immigration, des maghrébins, des africains », ce qui est moins le cas dans les spécialités sélectives comme la mécanique automobile, l’aéronautique ou l’hôtellerie-restauration. 

Si le ressentiment reste bien présent chez de nombreux élèves issus de l’immigration et participe aussi d’un processus de rationalisation de son expérience – au sens où la dénonciation d’un « racisme » institutionnel permet de mieux accepter un verdict scolaire en le référant moins à une faible mobilisation personnelle qu’à des causes extérieures à soi[20] – il ne donne pas lieu systématiquement à une résignation ou à des formes de résistance aux apprentissages. Chez une partie des élèves rencontrés, le sentiment d’avoir chuté en LP est contrebalancé par la volonté de s’émanciper des déterminismes. Cette volonté ne prend sens que référée à l’histoire biographique et à la rencontre avec un contexte scolaire dans lequel les enseignants et leurs pratiques pédagogiques jouent un rôle déterminant. Ainsi, Farida, élève de baccalauréat professionnel « Accompagnement, soins et services à la personne » évoque des difficultés au collège qui ne l’ont pas empêchée de s’orienter vers une filière sélective tout en conservant le projet de devenir infirmière. Elle souligne en ces termes les paradoxes d’une scolarité qui, bien que soumise à des épreuves, l’autorisent à penser un avenir professionnel et social plus serein : « Je n’ai jamais été très à l’aise avec les études parce qu’il m’a toujours fallu du temps pour comprendre et pour apprendre. J’ai eu des profs qui n’étaient pas très encourageants, alors que d’autres voulaient vraiment que je progresse. Au collège, je voulais allez vers un bac général ou techno, mais j’avais une moyenne trop juste. J’ai quand-même été prise en ASSP. Ici [en lycée professionnel], j’ai des profs qui nous écoutent et nous aident vraiment. Les profs croient en moi et me poussent à aller plus loin. Si la prof de maths-sciences est un peu dure, les autres sont plus cools ».  Mais l’évocation des professeurs « qui poussent », aident et manifestent à la fois une exigence et une bienveillance durant les interactions pédagogiques ne prend sens qu’au regard d’une histoire familiale qui soutient le projet de Farida « d’aller plus loin dans les études ». Membre d’une fratrie de cinq enfants, et vivant avec sa mère qui a en charge la famille, Farida garde le souvenir d’un père originaire d’Algérie et « qui a toujours misé sur les études, seul moyen selon lui de s’en sortir ». Son père est décédé alors qu’elle était élève en classe de 6ème, et depuis, son seul objectif a toujours été d’aller le plus loin possible dans les études, « bien plus que [ses] frères et sœur qui se sont arrêtés au niveau du CAP ou du BEP ». Farida aspire à devenir infirmière, à devenir autonome « en gagnant [sa] vie » et à fonder une famille. Ainsi, pour une partie des élèves rencontrés, le sentiment d’être stigmatisé – qui va souvent de pair avec la critique d’une institution scolaire qui n’aurait pas suffisamment informé leurs parents sur les filières et leurs débouchés – est atténué par les modalités d’accueil, d’enseignement, de formation et d’accompagnement assurés par les enseignants de lycée professionnel.

Eléments de méthodologie : à propos de l’enquête auprès des élèves et auprès des enseignants
L’enquête auprès des élèves
Si l’on postule que l’expérience scolaire, comme toute expérience sociale, implique des rapports complexes entre l’individu et le contexte, et oblige à un travail d’élaboration de sens et de transaction entre soi et autrui (Dubar, 2015[21]), on peut considérer que ce sens varierait selon les contextes auxquels le sujet est confronté, mais également selon son histoire biographique. C’est à partir de ces principes préalables où il s’agissait à la fois de circonscrire le contexte (le LP) auquel l’élève est confronté, et de spécifier sociologiquement le public spécifique des LP que nous avons défini le terrain de la recherche. Le choix du public – élèves de CAP et de BEP – posait d’emblée l’hypothèse d’une différence objective (tenant notamment à l’origine scolaire) dans le rapport aux savoirs : les élèves de CAP sont issus majoritairement de l’enseignement spécialisé ou adapté (3ème SEGPA, 3ème d’insertion). Ils font partie du public que l’Education nationale vise à amener à un premier niveau de qualification et dont l’avenir scolaire s’achève, théoriquement, à l’issue du CAP. Les élèves de baccalauréat professionnel proviennent de classes de 3ème générale, et pour une faible part d’entre eux, de classes de 3ème prépa-métiers. Ils sont connu une « rupture » souvent douloureuse à la fin de leur scolarité en collège en ce que, le plus souvent, leur entrée en LP équivaut à une chute scolaire.
En partant de ces différences objectives tenant à la filière, nous avons tenu compte d’une autre variable, celle de la spécialité. La hiérarchie entre les spécialités induit également une hiérarchie de « non choix », puisqu’il existe des formations plus convoitées que d’autres (et plus l’élève est scolarisé dans une spécialité non convoitée, moins il a eu de choix !). C’est ainsi que nous avons pris comme terrain des LP dont les formations étaient variées tant pour ce qui est des filières que des spécialités. L’étape exploratoire de cette recherche a pris comme forme la passation d’un questionnaire à des élèves de CAP et de baccalauréat professionnel scolarisés dans un LP tertiaire. Ce questionnaire, explicitement centré sur l’école et le LP invitait les élèves à réfléchir et à renseigner les questions suivantes : « Que penses-tu avoir appris à l’école ?» ; « Pourquoi viens-tu au LP ? » ; « Quelles sont les matières où tu penses apprendre quelque chose ? » ; « C’est quoi apprendre pour toi ? » et « Que penses-tu du LP ? ». Ces questions visaient à comprendre comment les élèves de CAP et de BEP pensaient leur expérience scolaire et lui donnaient du sens. En distinguant l’école et le LP, nous souhaitions amener les élèves à se rappeler leur expérience antérieure en ne la réduisant pas au LP. Il s’agissait aussi de voir s’il y a cohérence entre scolarité antérieure et scolarité actuelle, étant donnée la spécificité du LP. Au total, deux cents questionnaires ont été recueillis et analysés de manière qualitative. Démarche centrale de notre recherche, les entretiens menés avec les élèves ont été précédés par des choix sociologiquement « significatifs ». Nous avons veillé à ce que les élèves rencontrés soient scolarisés dans des filières et des spécialités différentes, à ce qu’ils soient à des étapes de parcours hétérogènes (notamment pour ce qui est de l’année de scolarisation, première ou deuxième année de CAP ou de BEP) et à ce que les LP soient de taille et de structure différentes (dans les quatre LP où s’est déroulée l’enquête, trois préparent au Baccalauréat professionnel, et l’un des lycées est polyvalent puisque s’y côtoient des élèves de LP et des élèves préparant un Bac général ou technologique). Quatre vint entretiens ont ainsi été menés au sein des LP (44 filles et 36 garçons interviewés). Centré sur l’histoire (sociale et scolaire) de l’élève et sur son expérience en LP (et en dehors de lui), l’entretien était nourri des éléments recueillis dans le questionnaire, ce qui permettait, par des effets de relance, d’amener l’interlocuteur à prendre position, se reconnaître totalement ou partiellement, ou encore à rejeter les arguments avancés par les autres élèves. Nous avons veillé à ce que quelques points soient soulevés avec tous les élèves rencontrés, à savoir : les classes fréquentées antérieurement et ce que l’élève y a vécu ; Les moments de transition (école primaire, collège, LP) ; les modalités de l’orientation à l’issue du collège ; la découverte du LP et des savoirs ; le sens des matières et leur spécificité ; le rapport à autrui (enseignants, camarades de la classe, copains de la vie, la famille…) ; le sens de l’apprendre et les contextes d’apprentissage (qu’est-ce qu’apprendre ? où apprend-on ?, qu’apprend-on en LP ? qu’apprend-on en stage ? qui apprend et comment apprend-on ?).
C’est à l’occasion d’enquêtes au sein de LP à forte concentration d’élèves issus de l’immigration que la question de « l’ethnicité » a émergé dans la mesure où à côté de la variable « origine sociale » plutôt populaire, la variable « culturelle », évoquant l’altérité et « la différence » s’invitait durant les échanges tant avec des élèves qu’avec des enseignants et chefs d’établissement.
L’enquête auprès des enseignants de lycée professionnel
Quatre lycées professionnels ont constitué le terrain de notre recherche. Leurs effectifs vont de 450 à 900 élèves et ils sont situés dans le Nord Pas-de-Calais (deux lycées « mixtes », un lycée industriel et un lycée tertiaire situé dans un lycée polyvalent). Les entretiens, d’une durée allant de 1 à 2 heures, ont été menés avec des enseignants de différentes disciplines. Nous avons surtout veillé à ce qu’il y ait un équilibre entre les professeurs de lycée professionnel de matières générales et ceux des matières professionnelles. De même, et la part des enseignantes étant plus importante dans l’enseignement général et l’enseignement professionnel des spécialités tertiaires, nous avons eu une légère sur-représentation des professeures dans les lycées professionnels tertiaires, tandis qu’elles étaient en moindre nombre dans les établissements industriels. Une partie de nos interlocuteurs, surtout dans les lycées professionnels industriels, ont eu une expérience professionnelle avant de devenir enseignants. L’âge des professeurs allait de 30 à 59 ans, et sur les 40 enseignants interrogés, 12 sont d’anciens ouvriers ou employés. Enfin, tous les professeurs rencontrés enseignent au moins à des classes de CAP et de baccalauréat professionnel, ce qui nous permettait de voir comment s’effectuent l’accueil et le suivi du public lors de la transition collège/lycée professionnel. Les thèmes suivants, soulevés lors des entretiens, ont été définis au regard de leur caractère central dans le travail enseignant : le public scolaire et les manières dont on peut le définir (critères sociaux, scolaires,culturels…) ; l’accueil des élèves par le lycée professionnel et par l’enseignant ; les démarches pédagogiques mises en œuvre (préparation des cours, déroulement des enseignements, modes de sollicitation des élèves) ; les stratégies permettant de lutter contre le sentiment (ou l’image) d’échec scolaire chez les élèves ; les modes d’évaluation des élèves et les exigences scolaires ; les finalités du lycée professionnel et de la matière (ou des matières) que l’on enseigne ; les critères permettant de soutenir que telle ou telle démarche permet aux élèves de « s’en sortir » ou non ; les conditions de travail et la vie dans l’établissement (relations avec les collègues, avec la direction et les autres acteurs) ; le stage en entreprise et son statut pour l’enseignant ; les relations avec les parents. Nous avons également rencontré des CPE, des proviseurs et des chefs de travaux. C’est également autour de la vie scolaire et des modes de construction des relations aux entreprises que prennent sens le travail des enseignants et ses épreuves.

Mais l’approche qualitative des trajectoires scolaires met en relief une diversité des manières d’être aux études et que les élèves partagent quelle que soit leur origine sociale et culturelle. C’est que l’orientation des élèves issus de l’immigration et à l’instar de celle, plus générale, des élèves provenant de milieu populaire ne saurait être rabattue sur le seul postulat de la reproduction sociale. Elle doit aussi être pensée à partir des trajectoires singulières qui laissent apparaître les effets imprévisibles ou discrets d’une position spécifique dans la fratrie, de rencontres avec des enseignants, des tuteurs de stage en entreprise ou avec des amis vivant ou non dans le quartier d’habitation et qui peuvent, chacun de manière spécifique, soutenir le projet d’apprendre, de s’orienter vers des formations plus ambitieuses, etc. Nombreux sont alors les élèves issus de l’immigration à s’engager dans des études à l’issue du baccalauréat professionnel et à connaître une réelle réussite comme nous avons pu le souligner dans des travaux antérieurs[22]. Même si des difficultés persistent quand il s’agit d’entrer sur le marché du travail et que beaucoup de ces jeunes s’affrontent aux effets d’une discrimination – qui n’est pas systématiquement vécue comme telle – lors de l’embauche, les réussites scolaires, même moins probables statistiquement, autorisent une autre lecture du processus d’orientation. Ainsi, la position dans la fratrie, selon que l’on soit l’aîné ou le plus jeune, fille ou garçons, mais aussi eu égard à l’âge des parents, jeunes ou moins jeunes, modalise les projets d’avenir et l’engagement dans les études. Et une même variable telle que le chômage connu par l’aîné d’une fratrie peut avoir des effets diamétralement opposés sur l’élève, soit une démobilisation scolaire, soit une surmobilisation sur l’école. Les enquêtes qualitatives menées par des chercheurs mettent en lumière une réalité bien complexe, rendant compte des raisons d’une meilleure réussite chez les filles que chez les garçons, de trajectoires scolaires inégales et différenciées au sein d’une même fratrie, imputables à l’appui que les aînés peuvent apporter aux cadets au niveau matériel et symbolique…[23]

Conclusion

L’orientation scolaire constitue l’une des thématiques les plus sensibles socialement et pour s’en rendre compte, il suffit d’interroger les parents, les élèves et plus globalement les usagers tant son fonctionnement semble toujours osciller entre gestion des flux scolaires et accompagnement de chacun vers la réalisation d’un projet personnel. C’est d’ailleurs cette tension qui focalise le plus souvent le ressentiment porté par une partie des élèves issus de l’immigration quand ils estiment avoir été victimes d’une sélection faisant intervenir d’autres critères que ceux d’ordre stricto sensu scolaire. Ce ressentiment est aussi présent chez d’autres publics et il rappelle, si nécessaire, que l’orientation, comme tout autre verdict scolaire – l’évaluation en l’occurrence – met en jeu des principes de justice qui ne peuvent être appréciés qu’à l’aune de ce que vivent les élèves, leurs parents mais aussi les acteurs du système éducatif. Or en portant une attention à l’expérience des élèves et à leur parcours, on réalise souvent l’insuffisance d’un regard sociologique raisonnant exclusivement en termes de reproduction sociale, car la thèse de la « discontinuité culturelle » ne rend pas compte des facteurs spécifiquement scolaires et contextuels qui influent sur les trajectoires d’orientation ; elle conduit aussi à penser la scolarité des élèves issus de milieu populaire, dont fait partie la majorité des élèves issus de l’immigration, en termes d’échec ou de difficultés scolaires, alors que les réussites sont nombreuses bien que plus improbables et invisibles. Le misérabilisme guette souvent cette lecture en termes de reproduction des inégalités alors que l’on observe aussi de belles réussites, appuyées le plus souvent sur un engagement professionnel et éthique des enseignants[24] mais également sur des histoires familiales mettant en jeu des rapports différenciés à l’avenir social et professionnel[25]. Il reste cependant à conduire des recherches et des observations longitudinales afin de comprendre les modalités empiriques à travers lesquelles les parcours d’orientation se construisent, à identifier les négociations qui participent de la production ou de l’atténuation des inégalités entre élèves selon l’origine sociale et, le cas échéant, migratoire. Un des points qui nous a paru essentiel pour comprendre les trajectoires scolaires consiste à croiser les données statistiques avec les parcours de vie, l’occasion aussi d’observer que ce ne sont pas seulement les contraintes qui déterminent les devenirs : ce sont également les stratégies mises en place par les usagers, dans le cadre d’interactions spécifiques avec et en dehors des acteurs de l’école, qui modalisent des devenirs bien souvent imprévisibles.

Notes

[1] Maïtena Armagnague, Isabelle Rigoni, Simona Tersigni, « A l’école en situation migratoire », Migrations Société, 2019/2 N° 176.

[2]La France comptait en 2014-2015, 54500 Élèves allophones nouvellement arrivés (EANA) scolarisés dans les établissements des premier et second degrés, et 60 700 en 2016-2017, cf. Juliette Robin « 60 700 élèves allophones en 2016-2017 : 90 % bénéficient d’un soutien linguistique », Note d’information 18.15, Paris : ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, juin 2018,

[3] Voir par exemple  Stépgane Jugnot, « Les statistiques ‘‘ethniques’’ outillent des politiques de quotas plutôt que la connaissance des discriminations : l’exemple canadien », La Revue de l’IRES, 2014/4, N° 83 ; « Faut-il des statistiques ethniques ? », Observatoire des inégalités, 10 juillet 2020, https://www.inegalites.fr/Faut-il-des-statistiques-ethniques

[4] François Dubet, « L’égalité et le mérite dans l’école démocratique de masse », L’année sociologique, 50-2, 2000, p. 384.

[5] Abdelmalek Sayad, L’école et les enfants de l’immigration, Paris, Seuil, 2014.

[6] Voir à ce sujet Hélène Bertheleu, « Sens et usages de « l’ethnicisation » », Revue européenne des migrations Internationales, vol. 23 – n°2, 2007.

[7] Agnès Van Zanten, L’école de la périphérie, Paris, PUF, 2001, p. 3.

[8] Alain Frickey, « Les inégalités de parcours scolaires des enfants d’origine maghrébine résultent-elles de discriminations ? », Formation emploi, N°112, 2010, p. 21.

[9] Voir Aziz Jellab, « L’orientation scolaire en France ou de la distillation fractionnée. Des inégalités modulées par l’organisation du système éducatif et par des effets de contexte », document préparatoire au 42ème colloque de l’AFAE,  Bordeaux, Mars 2020, http://www.afae.fr/wp-content/uploads/2019/12/L%E2%80%99orientation-scolaire-en-France-ou-de-la-distillation-fractionn%C3%A9e-Aziz-Jellab.pdf

[10] Jean-Michel Berthelot, Ecole, orientation, société, Paris, PUF, 1993.

[11] CNESCO, Inégalités sociales et migratoires comment l’école amplifie-t-elle les inégalités ? Rapport Scientifique Sept. 2016, p. 58.

[12] Georges Felouzis, Barbara Fouquet-Chauprade et Samuel Charmillot, « Les descendants d’immigrés à l’école en France : entre discontinuité culturelle et discrimination systémique », Revue française de pédagogie, N° 191, avril-mai-juin 2015,

[13] Yaël Brinbaum, « Trajectoires scolaires des enfants d’immigrés jusqu’au baccalauréat : rôle de l’origine eu du genre », Education et Formations, N° 100, décembre 2019.   

[14] Choukri Ben Ayed, « Discriminations : l’éducation, un espace à haut risque ? », Le sociographe, N° 34, 2011, p. 68.

[15] Voir à ce sujet Olivier Cousin, L’efficacité des collèges. Sociologie de l’effet-établissement, Paris, PUF, 1998.

[16]Cf. « Les élèves étrangers ou issus de l’immigration dans l’école et le collège français. Une étude d’ensemble », Les dossiers d’éducation et formations, 1996, N° 67, p. 3.

[17] DEPP, « Après leur entrée en sixième en 2007, près de quatre élèves de Segpa sur dix sortent diplômés du système éducatif », Note d’information, N°2, 2017).

[18] Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999, p. 205.

[19] Aziz Jellab, Sociologie du lycée professionnel. L’expérience des élèves et des enseignants dans une institution en mutation, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2009.

[20] François Dubet, Sociologie de l’expérience, Paris, Seuil, 1994.

[21] Claude Dubar, La socialisation. Construction des identités sociales et professionnelles, Paris, Armand Colin, 5ème édition.

[22] Aziz Jellab, « Apprendre un métier ou poursuivre ses études ? Les élèves de lycée professionnel face à la réforme du bac pro trois ans »‪,Formation emploi 2015/3, n° 131 ; Enseigner et étudier en lycée professionnel aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2017.

[23] Voir par exemple Laure Moguérou, Emmanuelle Santelli  « Parcours scolaires réussis d’enfants d’immigrés issus de familles très nombreuses », Informations sociales, 2012/5 n° 173. Les auteures écrivent : « Les travaux ayant porté sur les trajectoires scolaires atypiques ont montré que les familles qui se ressemblent par leurs caractéristiques objectives (capitaux scolaires, origines sociales) peuvent être, en réalité, relativement hétérogènes. L’incidence de l’histoire familiale (caractéristiques sociales avant l’émigration et nature du projet migratoire) et des ressources mobilisables pour pallier la précarité des conditions de vie et/ou la faiblesse des capitaux culturels ont été largement renseignés dans les travaux sur les réussites scolaires des élèves de milieux populaires ou immigrés. Nos analyses confirment pour une large part ces travaux, mais s’attachent davantage aux dynamiques fraternelles qui ont rendu ces parcours possibles » (pp. 85-86). Voir également l’étude fort éclairante menée par Stéphane Beaud sur une fratrie composée de trois sœurs et de cinq frères, issus d’une famille immigrée algérienne. En déplaçant le regard sur les interactions familiales, elles-mêmes inscrites dans une histoire migratoire spécifique, le sociologue parvient à rendre compte de la mobilité sociale ascendante mais aussi des différences entre frères et sœurs, celles-ci connaissant une meilleure réussite scolaire, cf. La France des Belhoumi, Paris, La Découverte, 2018.

[24] Voir l’ouvrage dirigé par Benoît Falaize, Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école, réussir au-delà des préjugés, Paris, La Découverte, 2018.

[25] On doit à Zaihia Zéroulou d’avoir mené l’une des recherches pionnières portant sur ce sujet. Afin de comprendre les cas de réussite exceptionnelle chez des élèves d’origine algérienne, l’auteure avait interrogé leurs familles. Elle a mis au jour la place déterminante du projet scolaire qui appartient au projet migratoire. La réussite est alors inséparable des stratégies parentales eu égard au projet d’intégration à la société française, très prégnant chez les familles dont les enfants accèdent à l’université. Cf. « La réussite scolaire des enfants d’immigrés. L’apport d’une approche en termes de mobilisation », Revue française de sociologie, 1988, 29-3.