Introduction du numéro : Dans l’arène de l’économie informelle en Côte d’Ivoire
Dali Serge LIDA Maître de conférence en sociologie économique – Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan (Côte d’Ivoire)
Un examen transversal du fonctionnement des économies des pays en développement montre, de façon globale, un déséquilibre entre les secteurs dits formel et informel. Un déséquilibre dans lequel le secteur dit informel l’emporterait sur le secteur dit formel, aussi bien statistiquement/démographiquement que politiquement. Dans la plupart de ces pays, en effet, le secteur informel concentre plus de la moitié (50,5%) des emplois non agricoles (BIT, 2018) et constitue par ricochet une éponge à emplois. De même que politiquement, ce secteur cristallise l’ensemble des programmes et actions publiques visant à restructurer l’économie, en termes de création d’emplois, de mobilisation de l’épargne ainsi que d’ajustement de la fiscalité (Charmes J, 2003 ; Gaufryau, B. et Maldonado C, 2013).
Des idées reçues au fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire
Dali Serge LIDA, Rusticot Soho De Bloganqueaux DROH, Youssouf MEITE, Roch YAO GNABELI
Résumé
Ce texte analyse certaines idées reçues en rapport avec le secteur informel dont on cherche à savoir si elles sont opérantes ou non dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire. Ces idées renvoient aux assertions selon lesquelles le secteur informel est i) facile d’accès ; ii) inutile et donc à supprimer ; iii) un lieu de refuge pour personnes vulnérables et iv) un secteur en marge des nouvelles technologies. Ce texte s’appuie sur des données secondaires de type qualitatif issues des travaux sur le secteur informel menés par le Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE) de l’Université Félix Houphouët Boigny (Côte d’Ivoire). Il fait donc référence à une analyse documentaire basée sur les contenus de deux thèses, sept mémoires et onze articles. Les résultats de cette analyse démontrent globalement que les différentes idées reçues identifiées s’avèrent très peu opérantes dans le fonctionnement concret du secteur informel.
Mots clés : Secteur informel, économie informelle, monopole, déguerpissement, facile d’accès.
This article confronts some received ideas about the informal sector with the reality of its functionings in Ivory Coast. According to these received ideas, 1) entry in this sector is easy, 2) this sector is not useful, and therefore should be eliminated, 3) it is a shelter for vulnerable people, 4) it doesn’t take part in new technologies. This text is a secondary exploitation of qualitative data provided by research results from the Laboratoire de Sociologie Economique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques (LAASSE) of the Félix Houphouët Boigny University in Ivory Coast. It appears that the received ideas which have been identified are at variance with the characteristics of the informal sector as it operates in the real world.
Imaginaires et pratiques sociales d’insertion des jeunes dans l’activité agricole en Côte d’Ivoire : Étude de cas
Jean –Louis Lognon, Vasseko Karamoko, Tiery Sokoto
Résumé
L’article s’inscrit dans un ensemble d’approches qui analysent les activités agricoles comme des activités du secteur informel en Côte d’Ivoire. Sur cette base, il analyse la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes issus de deux dispositifs de formation en agriculture en Côte d’Ivoire à savoir la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon et l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT). Dans le premier cas, l’étude questionne la faible insertion des jeunes autochtones Ebrié Atchan dans la culture maraichère. Le second cas est relatif à la trajectoire sociale d’insertion professionnelle des diplômés de BTS en agriculture dans les emplois salariés en lieu et place de l’entrepreneuriat agricole. Il ressort de l’analyse des données issues de l’enquête qualitative que la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes à l’étude est la résultante d’un ensemble imaginaires sociaux relatifs au diplôme d’agriculture, à l’agriculture, au statut d’agriculteur et à l’emploi salarié et non salarié.
This contribution is situated within an orientation of research which analyses agricultural activities as activities of the informal sector in Ivory Coast. It studies the trajectory of professional integration of young people having been trained by two organizations in Ivory Coast, i.e. the Plate-Forme des Services (PFS) of Songon, and the Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT). The first case study reveals the low degree of integration of young Ebrié Atchan graduates in the truck farming sector. In the second case study, young people having obtained a BTS in agriculture tend to be searching wage earning occupations, rather than trying to become agricultural enterpreneurs. The analysis of qualitative inquiry data shows that the professional trajectories of these young people are the result of a whole set of social representations pertaining to the graduation in agriculture, to agriculture itself, to the social status of agricultural enterpreneurs and of salaried employees.
De la concurrence entre l’économie informelle et l’économie formelle : étude de cas dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire
OUATTARA Sangboliéwa Lanzeny, SOKOTO Tiéry et LAGO Akabla Yvon,
Résumé
Ce texte analyse les stratégies d’adaptation et de coexistence du Loto Ghanéen (informel) et du Loto Bonheur (officiel) sur l’espace des jeux de hasard et d’argent. L’étude part du fait qu’en Côte d’Ivoire, le secteur des jeux de loterie reste concurrentiel en dépit de la loi n° 70- 355 du 26 mars 1970, portant création de la Loterie Nationale de Côte d’Ivoire (LONACI) et interdiction d’organisation d’autres types de loteries. L’analyse de données essentiellement qualitatives montre que, face à la prolifération des jeux « illégaux » à l’instar du Loto Ghanéen, la LONACI a développé des réponses afin de conforter son monopole à travers le Loto Bonheur ; une situation qui favorise une adaptation permanente des stratégies de maintien et de contrôle de l’espace des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Aussi, en réponse aux amendes et à la colonisation des espaces de Loto Ghanéen par le Loto Bonheur, l’offre informelle s’est-elle accentuée au travers de l’usage des appels téléphoniques, des SMS et groupes virtuels (WhatsApp et Facebook). En outre, certains coupeurs de paris illégaux reconvertis en collecteurs légaux usent de stratégies pour dissimuler et faire coexister le Loto Ghanéen et le Loto Bonheur sur le même espace des jeux.
Mots clés : Economie informelle, jeux de loterie, monopole, concurrence, Côte d’Ivoire
This text analyzes the strategies of adaptation and coexistence of « Ghanaian (informal) Lotto » and « Lotto Bonheur » (official) in the gambling space. The study starts from the fact that in Côte d’Ivoire the lottery games sector remains competitive despite Law No. 70- 355 of March 26, 1970, establishing the National Lottery of Côte d’Ivoire (LONACI) and prohibiting the organization of other types of lotteries. The analysis of essentially qualitative data shows that, faced with this proliferation of « illegal » games like the « Ghanaian Loto », LONACI has developed responses to consolidate its monopoly through the « Loto Bonheur ». A situation which favours a permanent adaptation of strategies for maintaining and controlling the area of lottery games in Côte d’Ivoire. Thus, in response to the fines and the colonization of “Loto Ghanéen” spaces by the “Loto Bonheur”, the informal offer has increased using telephone calls, SMS and virtual groups (WhatsApp and Facebook). In addition, some illegal betting cutters converted into legal collectors use strategies to conceal and make “Loto Ghana” and “Loto Bonheur” coexist on the same playing area.
Cet article analyse les logiques sociales et les enjeux de l’utilisation ou non de travailleurs issus des réseaux familiaux dans les PME et les microentreprises informelles en Côte d’Ivoire. Les résultats de l’étude montrent que l’utilisation de travailleurs provenant du réseau familial répond à une logique altruiste et affective avec un enjeu de productivité et de réduction des coûts d’agence, en raison de l’engagement et de la confiance qu’induisent les liens de parenté. En revanche, le faible recours au réseau familial repose sur une logique de construction d’une frontière symbolique entre sphère productive (l’entreprise) et sphère non productive (la famille) ; l’enjeu étant la performance économique basée sur une gestion des compétences accordant la primauté aux compétences techniques.
Mots clés : Main d’œuvre familiale, secteur informel, logiques sociales, entreprise familiale, Côte d’Ivoire
This article analyzes the social logics and issues of the use and non-use of workers from family networks in SMEs and informal microenterprises in Côte d’Ivoire. The results of the study show that the use of workers from the family network responds to an altruistic and affective logic with an issue of productivity and reduction of agency costs due to the commitment and trust that induce kinship ties. On the other hand, the weak recourse to the family network is based on a logic of construction of a symbolic border between the productive sphere (the company) and the non-productive sphere (the family), the stake being the economic performance based on the management of skills giving priority to technical skills.
Key words: Family workforce, informal sector, social logics, family enterprise, Cote d’Ivoire
Dali Serge LIDA[1], Rusticot Soho De Bloganqueaux DROH[2], Youssouf MEITE[3], Roch YAO GNABELI[4]
Introduction
Le secteur informel a fait l’objet de plusieurs études. La plupart de ces études ont décrit son mode de fonctionnement et son impact sur l’économie. Elles ont de façon volontaire ou non suggéré plusieurs idées qui constituent des matériaux idéologiques participant à la construction sociale de l’économie informelle. Ces idées n’ont pas bénéficié d’une abondante littérature. Au regard de leur importance dans la compréhension du fonctionnement du secteur informel, cet article a pour objectif d’analyser certaines d’entre elles et de montrer si elles sont opérantes ou pas dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire. Bien avant d’exposer ces idées, il est important de préciser que l’étude s’appuie essentiellement sur des données secondaires de type qualitatif. Les données sont issues de la recherche documentaire et des travaux du Laboratoire de Sociologie Économique et d’Anthropologie des Appartenances Symboliques. Les travaux concernés ont été réalisés dans le cadre des recherches dudit laboratoire sur : a) les mécanismes sociaux d’insertion dans les activités économiques ; b) la construction sociale des monopoles dans le secteur informel ; c) l’influence de la crise sociopolitique sur les entreprises modernes.
Il s’est agi plus concrètement d’une analyse documentaire basée sur les contenus des mémoires, thèses et articles réalisés dans le cadre des projets ci-avant présentés. En effet, les données de cet article proviennent de deux thèses[5], sept mémoires[6] ainsi que onze articles[7].
L’analyse de contenu thématique a été mobilisée pour séparer les textes à l’étude en unités significatives et articulables selon l’objectif visé par l’analyse. Ce procédé a permis de mettre en évidence deux séries de résultats : sur les idées reçues en rapport avec le secteur informel, et sur la place de ces idées dans le fonctionnement concret du cet espace social.
I- Les idées reçues en rapport avec le secteur informel
Plusieurs idées reçues sont rattachées au secteur informel. Dans cette partie du travail, l’on présente les plus importantes et les plus partagées. A cet effet, la présentation de ces idées va se structurer autour des perceptions suivantes : a) le secteur informel, un secteur facile d’accès ; b) un secteur à supprimer ; c) le secteur informel, un lieu de refuge des personnes vulnérables ; d) le secteur informel, un secteur en marge des nouvelles technologies.
1- Le secteur informel, un secteur facile d’accès
La facilité d’accès au secteur informel constitue l’une des premières idées caractérisant cette réalité. Cette idée est souvent justifiée par des arguments qui présentent ce secteur comme étant non structuré, un lieu où l’exercice d’une activité ne requiert pas une formation d’un niveau élevée et où il n’est point besoin de capitaux de départ importants pour mener des activités (Fields, 1975, 1990 ; BIT, 1991).
Telle que décrite, la facilité d’accès au secteur informel suppose, en effet, qu’aucune condition ni contrainte ne peuvent empêcher les acteurs de s’y insérer. Certains chercheurs vont jusqu’à le qualifient de secteur non structuré. Ce qui suppose qu’il n’est pas organisé, c’est-à-dire dire que son fonctionnement ne repose sur aucune action de coordination et d’interdépendance des activités. Cette situation est à la base de la conception de certains chercheurs qui pensent que les candidats à l’inscription dans ce secteur n’ont point besoin de compétences spécifiques pour s’y insérer. De cette manière, le secteur informel ne serait pas un pan d’activités où la formation constitue une ressource symbolique importante pour prospérer. Le niveau de formation ou de qualification ne constituerait donc pas un avantage concurrentiel. Cela suppose que la formation ne se présente pas, dans le cadre du secteur informel comme une ressource stratégique dans la compétition entre acteurs du champ. Une « toute petite connaissance » de l’activité par le candidat permettrait ainsi d’être opérationnel dans ce secteur. Dans le prolongement de cette idée reçue, des chercheurs avancent même que les acteurs n’ont pas besoin de mobiliser un important capital de départ pour intégrer le secteur informel. Il suffirait d’avoir une « petite somme » pour développer une activité informelle.
Le caractère ouvert et facile d’accès de ce secteur se fonde donc également sur le fait que les ressources financières ne constitueraient pas une barrière pour y accéder. On va jusqu’à postuler que quel que soit le niveau de capital économique à la disposition des acteurs, les candidats au secteur peuvent s’insérer sans autre forme de procès.
En somme, l’articulation des éléments ci-haut mentionnés présente le secteur informel comme un secteur facile d’accès, peu structuré dans lequel l’opportunité est donnée à tous de s’insérer sans grande difficulté, un espace où règne l’anarchie ; qui ne ferait pas de la formation une exigence pour les candidats qui désirent y mener des activités ; ce serait un secteur pour lequel le capital financier de départ ne constituerait pas une contrainte car celui-ci serait minime par rapport à celui exigé dans le secteur formel et enfin, ce serait un secteur en marge des nouvelles technologies.
L’ensemble des idées reçues et mentionnées ci-dessus soulèvent des interrogations au regard des recherches, menées dans le cadre des activités du laboratoire de sociologie économique et d’anthropologie des appartenances symboliques, sur le secteur informel :
Comment se structure le secteur informel ?
Qu’en est-il de la ressource formation dans l’accès au secteur informel ?
Qu’en est-il du capital financier de départ dans le développement d’une activité informelle ?
Quel rapport le secteur informel entretient-il avec les nouvelles technologies ?
2- Monopole, formation et nature du capital de départ comme éléments de déconstruction de la facilité d’accès associée au secteur informel
Les études sur le secteur informel en Côte d’Ivoire montrent que contrairement aux idées reçues ce secteur est structuré. Cette situation est perceptible à travers le monopole créé par certains acteurs dudit secteur, une situation monopolistique dans laquelle l’importance de la formation et la nécessité de mobiliser un capital de départ se révèlent relativement conséquentes. En effet, face à la crise économique débutée depuis le début des années 1980, plusieurs jeunes Ivoiriens sans emploi (diplômés ou déscolarisés) ont tenté et continuent d’essayer de s’insérer dans le secteur informel. Cette entreprise reste vaine pour certains d’entre eux tandis que d’autres sont parvenus à s’y insérer, mais n’ont pas pu s’y maintenir. Cet état de fait est lié à la construction de monopoles dans plusieurs secteurs d’activités informelles. Ces monopoles se fondent sur des barrières idéologiques et la maitrise des réseaux d’approvisionnement.
De fait, dans ses travaux sur les stratégies d’insertion et de maintien dans les activités économiques informelles monopolisées, Lognon (2019), montre comment l’idéologie de la compétence participe à la construction du monopole des Nigériens dans la vente du garba. Dans cet ordre d’idées, il affirme que « la principale barrière idéologique à laquelle sont confrontés les « jeunes Ivoiriens » au cours du processus d’insertion concerne les imaginaires sociaux relatifs à la compétence. Ces imaginaires et les discours mobilisés par les vendeurs « ahoussa » et repris par la clientèle tendent à présenter les vendeurs « Nigériens » comme des « experts » détenteurs du savoir-faire culinaire en matière de préparation du garba ». Il explique que cette compétence sociale idéologiquement produite est légitimée par la construction sociale de la genèse de l’activité. Selon cette histoire le mot « garba » est un patronyme de l’ethnie « ahoussa » du Niger. Cela serait le nom de la première personne à avoir fabriqué le garba. Dans l’imaginaire populaire, la maitrise du savoir-faire de l’ethnie ahoussa en matière de vente de garba serait ainsi liée à cette histoire.
En poursuivant, Lognon (2019) démontre que le monopole des ahoussa se situe également au niveau de l’encastrement social de l’approvisionnement en garba dans les réseaux sociaux. Ce qui constitue une barrière à l’entrée dans l’activité de vente de garba pour les autres groupes ethniques et particulièrement pour les jeunes Ivoiriens. Il le dit en ces termes : « La précarité de leur insertion dans cette activité économique est principalement due à la non maîtrise des réseaux d’approvisionnement. Dans cette activité, les vendeurs ahoussa s’approvisionnent en attiéké chez des productrices ébrié, en poisson thon au port d’Abidjan et en huile auprès de détaillants et semi-grossistes ». Dans le même ordre d’idées, Donan Tcha et Lognon (2017) ont montré comment les boussanga (groupe ethnique burkinabé) monopolisent la vente du poisson thon.
Par ailleurs, Diby (2015) dans sa thèse sur la construction sociale du monopole dans la vente de bois débité à Abidjan a montré que cette activité n’est pas ouverte et n’est pas facilement accessible bien que se développant généralement dans le secteur informel. De fait, Diby fait remarquer que sur 560 Unités de Productions Informelles (U.P.I) recensées dans les communes de Koumassi, Abobo, Adjamé, Yopougon, 555, soit 95%, appartiennent aux vendeurs « haoussa », contre 5% pour les autres nationalités (Maliens, Ivoiriens). En outre, sur 500 permis de résidus de scierie octroyés en 2012 sur toute l’étendue du territoire, 480 ont été octroyés aux vendeurs « haoussa » et 20 aux autres nationalités (DPIF). Enfin, au regard de la réglementation, l’exploitation du bois débité est une activité ouverte à toute catégorie sociale (genre, nationalité, etc.). Il n’existe donc pas de restriction sur la nationalité pour l’obtention de l’agrément. Toutefois, les revendeurs haoussas sont les seuls à détenir la totalité des agréments de vente de bois débité des scieries situés dans les zones forestières (DPIF).
Outre les études ci-avant présentées, plusieurs autres travaux du laboratoire ont montré la manière dont le monopole est construit dans le secteur informel. Il s’agit de ceux de Blé Sogo (2008) qui montre comment le monopole est construit dans la vente de poulets à Bingerville, de Kra (2008) qui présente la construction du monopole dans les restaurations populaires à Abidjan et celle de Brou (2008) dont la particularité est d’analyser la construction du monopole dans la vente de bétail dans la commune de Port-Bouët (Abidjan). Des études comme celles de Goh (2008) et de Droh et Kouadio (2019) ont montré respectivement la construction du monopole des femmes Guéré au marché de « Gabriel-gare » dans la vente de viande de porc et celle des femmes malinké dans la vente de noix de coco.
La littérature (B.I.T, 2004; Jacquemot et Raffin, 1993, INS, 2008) lie également la facilité d’accès au secteur informel au fait que le capital de départ n’est pas important. C’est d’ailleurs, ce qui a poussé Lognon (2013) à affirmer que la principale caractéristique du capital financier dans le secteur informel, c’est sa relative faiblesse. Il le justifie avec un rapport de l’INS (2008) qui en prenant l’exemple d’Abidjan affirme que 92,4% des unités de production informelles ont un capital financier inférieur à 250 000 FCFA (INS, 2008). Cela est certes avéré, toutefois, ce que l’on appelle ici capital financier de départ ne prend pas en compte certains coûts au départ de l’activité. En effet, certains acteurs du secteur informel s’obligent souvent à vendre à perte afin de construire petit à petit leur insertion dans ce secteur. Une situation généralement liée au fait qu’il y a des acteurs qui monopolisent l’activité avec des prix de marchandises déjà standardisés. Dès lors, comme stratégie, les acteurs entrants, acceptent de vendre leurs produits à des prix inférieurs à ceux du marché afin de ne pas être victimes du monopole et de la réputation bien établie du concurrent plus ancien sur le marché. Les analyses de Lognon (2019) font d’ailleurs cas d’un tel état de fait : « Au début, c’est très difficile. Tu acceptes de vendre à perte. Tu es obligé de faire le plat un peu volumineux pour attirer les clients. Un poisson qui coûte 200 Frs CFA tu le vends 150 Frs CFA. Et très souvent tu n’arrives pas à tout vendre au cours de la journée ».
Selon les idées reçues, la formation ne constitue pas une condition pour accéder au secteur informel. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui expliqueraient son ouverture et sa facilité d’accès. Or, ce qui précède montre que la formation est importante pour s’insérer dans le secteur informel. En effet, la compétence est une ressource stratégique pour mener une activité informelle. Par exemple, pour vendre le garba ou le bois il est nécessaire d’avoir le savoir-faire et maitriser les réseaux d’approvisionnement. La compétence pour mener ces activités se trouve dans la formation des acteurs. Généralement, le réseau ethnique est le cadre d’acquisition et de transmission de ces compétences. Sous ce rapport, pour avoir accès au secteur informel, il faut avoir certaines propriétés ethniques. Ce secteur n’est pas aussi ouvert et facile d’accès que l’affirment certains auteurs.
II- La suppression du secteur informel ou la production de la légitimation institutionnelle d’un type d’activités économiques
1- Le secteur informel, un secteur à supprimer
La suppression du secteur informel se présente comme une autre idée reçue qui structure l’action d’experts et animateurs des services publics. Cela est perceptible dans la manière dont est interprétée la politique de conversion de ce secteur à celui du secteur formel et aux justifications données par les agents de l’État quant aux actions de déguerpissement. En effet, depuis quelques années le BIT (2014) encourage la transition du secteur informel vers le secteur formel. Certains experts et dirigeants politiques ont tendance à y voir un moyen indirect de faire disparaitre ou de supprimer le secteur informel à long terme (BAD, 2016 ; Zriga et Tagro, 2016). Les idées avancées par les promoteurs de cette perspective se structurent autour de la modification de la nature des rapports au sein du secteur informel (Charmes, 1992 ; Cling, Lagrée, Razafindrakoto et Roubaud, 2012). Cette modification a pour repères les principes de fonctionnement du secteur formel. Cela signifierait qu’à terme il serait difficile de rencontrer le secteur informel dans la mesure où toutes les activités économiques seraient standardisées après la transition.
Certains gouvernements ont également une approche qui se fonde sur l’idée de la suppression du secteur informel (Aka et Touré, 2020 ; Tiepoho, 2018). Pour eux, le secteur informel est à la base du désordre en ville. Les acteurs de ce secteur mènent leurs activités en dehors des normes formelles. Ils s’installent dans les endroits frappés par une interdiction d’exercer des activités économiques. Pour lutter contre ces activités, des brigades spécialisées sont mises en place pour traquer ces « hors-la-loi ». Sous ce rapport, en Côte d’Ivoire plusieurs opérations ont été initiées pour lutter contre les activités menées dans l’anarchie (Bouquet et Kassi-Djodjo, 2014). L’objectif est de les supprimer, car l’une des façons de percevoir ce secteur est qu’il gêne le développement économique et social. L’idée de supprimer le secteur informel fait appel, en effet, à deux questions :
La transition vers le secteur formel débouchera-t-elle sur la suppression du secteur informel ?
Que cache l’idée de suppression du secteur informel ?
2- Le secteur informel, un moyen de lutte contre les inégalités sociales
L’idée reçue qui présente le secteur informel comme un secteur à supprimer tente de masquer l’un des enjeux majeurs des politiques et actions visant à le réprimer. À cet effet, la question est de savoir s’il est possible de supprimer ce secteur. La réponse à cette interrogation est bien sûr non, et cela pour deux raisons. La première raison est que le secteur informel et le secteur formel sont deux faces d’une même réalité et la deuxième raison est relative au fait que le secteur informel aide l’État à lutter contre les inégalités. En effet, le secteur informel est très souvent défini comme un secteur où se mènent des activités non officielles et/ou des activités se développant en dehors des normes formelles. Cela signifie que rendre compte de ce secteur, c’est directement ou indirectement le mettre en rapport avec le secteur formel. Conséquemment, l’un ne peut pas exister sans l’autre (Droh, 2013). Sur cette base, les actions visant à supprimer le secteur informel semblent vouées à l’échec par avance. Par exemple, imaginer l’économie ivoirienne sans le secteur informel reviendrait à l’affaiblir énormément dans la mesure où l’informel occupe plus de 90% de cette économie.
Outre cet état de fait, certaines pratiques sociales montrent que les deux secteurs sont intimement liés. Par exemple, les mairies mènent des actions pour traquer les entrepreneurs informels qui ne payent pas les taxes municipales. Leurs collègues qui s’acquittent de leurs « obligations fiscales » ne sont généralement pas inquiétés. Les propos d’un acteur du secteur informel révélés dans l’article de Droh (2013) traitant des problèmes de la définition dudit secteur illustrent ce qui précède : « Avant la mairie me fatiguait. Elle venait toujours ramasser mes marchandises. On m’a conseillé de payer des droits à la mairie. C’est ce que je fais. Je paye 5000 f cfa par mois et je suis tranquille ». La suppression du secteur informel n’est donc pas l’objectif des autorités municipales. Elles visent plutôt les ressources financières que peuvent générer les travailleurs dudit secteur.
La création de groupements professionnels de la Chambre Nationale de l’Artisanat de la Côte d’Ivoire montre également que les discours relatifs à la suppression du secteur informel sont en réalité impossibles à tenir. En effet, cette chambre a été mise en place dans le but d’assurer un dialogue entre l’État et le secteur informel. Le rôle d’intermédiation confié à cette structure montre bien l’intention des deux parties de ne pas voir disparaitre le secteur informel contrairement aux idées reçues.
Par ailleurs, cette suppression semble difficilement tenable dans la mesure où le secteur informel joue un rôle essentiel : celui de la lutte contre les inégalités (Zriga et Tagro, 2016 ;Tchan Bi, Adjéi et Droh, 2019). De fait, plusieurs acteurs qui ont des difficultés à s’insérer sur marché du travail formel arrivent à développer au moins une activité au niveau informel. Par le truchement de cette activité, ils ont accès à des ressources financières qui les aident à subvenir à leurs besoins. Le propos du président du groupement professionnel de la Chambre Nationale des Métiers à Abidjan mis en exergue dans l’article de Lognon (2013) sur la protection sociale et l’inclusion de l’informel en est une illustration : «Nous ici nous nous débrouillions, nous ne gagnons pas assez d’argent et c’est avec le peu d’argent que nous gagnons qu’on s’occupe de nos familles ».
De ce qui précède, on peut retenir qu’il est quasiment impossible de supprimer le secteur informel. Toutefois, on peut se demander ce que cache l’idée de la nécessité de supprimer ce secteur ? L’idée de voir le secteur informel supprimé est issue de la construction sociale de la hiérarchie entre ce secteur et le secteur dit formel. Le secteur informel étant présenté comme étant non structuré donc caractérisé par le désordre. Il est par conséquent le contraire de l’autre. Cela traduit une idéologie en rapport avec le développement, celle de voir dans le secteur informel le lieu de la fabrication du retard en matière de développement économique et social des pays. Selon cette idéologie, pour voir un pays se développer, il serait important de « supprimer » ce secteur ou de travailler à sa transition vers le secteur formel.
III – Le secteur informel : entre vulnérabilité et protection sociale des travailleurs
1- Le secteur informel, un lieu de refuge pour des personnes vulnérables
L’une des idées reçues en rapport avec le secteur informel est qu’il est un lieu où se retrouvent les personnes vulnérables afin de résister à la dureté de la vie(Banerjee et Duflo, 2012 ; Maloney, 2004). En effet, les enquêtes menées auprès des acteurs du secteur informel mettent en exergue la manière dont les acteurs qui y mènent leurs activités se construisent et la manière dont les structures d’appui construisent ces acteurs. Les deux catégories d’acteurs ont une même perception du travailleur du secteur informel. A l’occasion des entretiens[8] avec ces dernières, les acteurs inscrits dans l’économie informelle font toujours savoir qu’ils sont dans ce secteur parce qu’ils n’ont pas suffisamment de moyens financiers pour développer une activité formelle. Ils ont besoin de l’aide de l’État et toute autre structure à même de les appuyer. Par conséquent, les acteurs inscrits dans le secteur informel insistent pour dire qu’ils mènent les activités dans ce secteur pour survivre. La phrase consacrée à cet effet est : « On se débrouille ». Cela signifie qu’ils se débrouillent pour se nourrir, se soigner, prendre soin de leurs familles respectives, aider les membres de leur communauté en difficulté, etc. Ils se construisent donc comme des personnes vulnérables. L’État, les structures d’appui et les institutions internationales les présentent également comme étant vulnérables. L’un des fondements de la politique de la transition du secteur informel vers le secteur formel se trouve, en effet, à ce niveau.
De fait, le secteur informel est caractérisé par le non-respect de certaines règles relatives aux droits du travail et du travailleur. Il s’agit du salaire minimum, de l’assurance et du contrat d’apprentissage pour les apprentis, de la déclaration des travailleurs, du paiement des cotisations de sécurité sociale des travailleurs. Par conséquent, le travailleur du secteur informel est caractérisé par la vulnérabilité et sa transition vers le secteur formel a pour but de sortir les acteurs de la vulnérabilité (BAD, 2016).
2- Le secteur informel, un espace de dissimulation des statuts valorisants
Les acteurs du secteur informel sont généralement présentés comme des acteurs vulnérables. A rebours de cette idée reçue, les enquêtes effectuées auprès de ces derniers conduisent à nuancer cette perception. En effet, ce secteur est présenté comme un lieu où il est difficile de voir des acteurs financièrement riches. Tout est mis en œuvre pour faire croire que les acteurs qui y exercent sont des personnes marginales, vulnérables et pauvres. Un fait conduit, cependant, à remettre en cause cette perception. Il s’agit de la pluriactivité.
Comme l’a souligné Lognon (2010), en effet, l’entrepreneur informel opte généralement pour la pluriactivité en lieu et place du développement de son activité. Cette façon de faire peut faire croire que ces acteurs décident délibérément de se maintenir dans la précarité en dépit des possibilités qu’ils ont pour agrandir leurs entreprises et même les formaliser. La rationalité de cette démarche réside dans le fait qu’ils interprètent la pluriactivité comme la marque de la « bonne santé » de leurs activités. D’abord, c’est une question de perception. Pour ces acteurs, avoir plusieurs activités, c’est le signe de la prospérité et de la réussite dans les affaires. Ensuite, cela répond à une stratégie pour ne pas se rendre visible vis-à-vis des exigences des impôts. Enfin, l’une des conséquences de cette situation est de les voir comme des acteurs vulnérables pour l’État et certains spécialistes du secteur informel. Cela permet donc de masquer le caractère valorisant de leur statut. Plusieurs acteurs de ce secteur reconnaissent avoir une position sociale plus intéressante que ceux exerçant dans le secteur formel. C’est le cas des jeunes diplômés interrogés par Sokoto et Lognon (2018) dans le cadre de l’étude sur l’insertion des diplômés de l’enseignement supérieur dans le secteur informel à Abidjan. Certains d’entre eux affirmaient : « Nous-mêmes qui sommes ici, ce qu’on gagne dépasse même le salaire de beaucoup de fonctionnaires qui vont tous les jours au plateau[9] ».
IV- Le secteur informel : le paradoxe de l’existence de compétences en nouvelles technologies
1- Le secteur informel, un secteur en marge des nouvelles technologies ?
L’une des idées reçues en rapport avec le secteur informel est que les personnes qui y développent leurs activités n’ont pas les compétences pour utiliser les nouvelles technologies de l’information (Yassir, 2018).
En effet, l’usage des nouvelles technologies de l’information se fonde sur un présupposé majeur, à savoir qu’utiliser ces technologies requière la possession de formation et de compétence appropriées. Le secteur informel étant considéré comme un espace social animé par des personnes caractérisées par un déficit de formation, l’usage des nouvelles technologies semble y être quasiment impossible. Dans ce même ordre d’idées, les préjugés relatifs au niveau de technicité presque nul des entreprises du secteur informel constituent une autre preuve de l’absence de nouvelles technologies dans ledit secteur.
2- Le secteur informel : lieu de production et d’actualisation de nouvelles technologies
Contrairement aux idées reçues, le secteur informel est un espace de développement et d’usage des nouvelles technologies de l’information. Les enquêtes sur ce secteur[10] ont permis de faire le constat que plusieurs acteurs dudit secteur ont une maitrise des nouvelles technologies de l’information. De fait, la vente et la réparation d’ordinateurs, de téléphones et plusieurs autres équipements techniques sont effectués dans ce secteur. Des espaces dédiés à ces activités existent dans certaines communes d’Abidjan. Il s’agit particulièrement d’Adjamé, et de Treichville (Dissa, 2014 ; Diarrassouba, 2014). Dans ces communes, il existe des zones de recyclage et de vente de e-déchets. C’est d’ailleurs, ce que traduit le propos de ce vendeur rencontré dans la zone de Treichville lors d’une enquête sur les e-déchets « il y a plusieurs types d’appareils usagés, il y a des déchets même, il y a des conteneurs de télé, tout ce qui est dedans ne marche pas » (Dissa, 2014).Comme il a été ci-avant souligné, la formation est incontournable pour exercer dans ces espaces. Le recyclage de matériel usagé nécessite des compétences en électronique, en maintenance informatique et globalement des compétences dans tous les domaines des NTIC.
Lors de cette même enquête, un technicien-revendeur de 42 ans a poussé la précision plus loin en ces termes : « D’abord moi j’ai commencé ma formation de réparation en 1995, j’ai commencé avec les Nigérians en 1995 qui étaient les premiers à modifier les THT (transistor à haute tension) en Côte d’Ivoire, je suis dans le métier, et comme je suis électronicien donc il y a un oncle qui m’a aidé, c’est de la réparation que je me suis lancé dans la vente.Bon de la réparation à la vente c’est pour agrandir un peu mon business, c’est pour gagner un peu plus voilà. Parce que j’ai déjà une connaissance plus approfondie des appareils quoi ».
Conclusion
Plusieurs idées reçues sont rattachées au secteur informel. Il était donc question dans cet article de les mettre en évidence et de montrer comment certaines enquêtes de terrain ont contribué à les déconstruire. Sur cette base, la première idée reçue mise en exergue est celle qui présente le secteur informel comme un secteur facile d’accès. Le retour d’expérience relatif à ce secteur montre que cette facilité d’accès n’est qu’une vue d’esprit. L’accès à ce secteur n’est pas aussi aisé. Le monopole construit par certaines catégories sociales qui exercent dans ce secteur en est une illustration. N’accède donc pas à ce secteur qui veut, mais celui qui a en les propriétés et ressources sociales. En outre, il est impératif d’être formé pour y accéder au secteur informel, car la plupart des activités qui s’y exercent se fondent sur un savoir-faire. Dans cet article, la vente du garba a permis d’illustrer cette observation. Contrairement à ce qui est dit sur la nature du capital départ, il faut retenir que la valeur et la quantité de ce capital doivent être nuancées. Une façon de dire que le montant du capital de départ n’est pas toujours si faible que cela.
La deuxième idée reçue présente le secteur informel comme un secteur à supprimer. Cette idée repose sur le fait que ce secteur est considéré comme un lieu d’expression de l’anarchie et du désordre. Sous ce rapport, sa suppression serait un gain pour l’État. La réalité du fonctionnement du secteur informel montre qu’il n’est pas possible de le supprimer. Car, au regard des travailleurs de ce secteur, il joue un rôle important dans la lutte contre les inégalités sociales.
Concernant l’idée reçue qui fait apparaitre le secteur informel comme un lieu de refuge des personnes vulnérables et qui l’assimile globalement à la pauvreté, elle semble également difficilement tenable. Car, il est quasiment impossible de savoir que certains acteurs dudit secteur sont pauvres ou vulnérables. Les enquêtes sur ce secteur ont mis en évidence des entrepreneurs qui refusaient délibérément de développer leur activité afin de se rendre invisibles par l’État ou précisément par les impôts. Ils préfèrent emprunter la voie de la pluriactivité.
Enfin, pour ce qui concerne l’idée reçue en rapport avec les nouvelles technologies de l’information, elle présente le secteur informel comme un secteur en marge de ces technologies. Cette idée est remise en cause par certaines réalités de ce secteur. En effet, ce secteur est l’un des lieux où l’usage et la maitrise des nouvelles technologies ne sont plus à démontrer. Il est un espace où les matériaux relevant ces technologies s’achètent, se vendent et se réparent. Pour preuve, le secteur informel est même le lieu de recyclage par excellence des e-déchets en Côte d’Ivoire.
Somme toute, les idées reçues en rapport avec le secteur informel existent. Elles participent globalement à orienter les actions des institutions vis-à-vis de ce secteur, à légitimer son existence, à consacrer la domination du secteur formel sur le secteur informel. Mais, dans le fonctionnement concret de l’économie informelle en Côte d’Ivoire, ces idées reçues se révèlent inopérantes. Sous ce rapport, la manière de percevoir le secteur informel doit tenir compte des dynamiques relationnelles en cours en son sein. Cette posture permettrait de présenter les secteurs formel et informel comme deux facettes de la même réalité sociale (l’économie). Cela aiderait à ne pas voir le secteur informel comme un secteur qui pose problème, mais un espace qui regorge de richesses qui peuvent aussi être mises au service du secteur formel.
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[6] DONA TCHA, Y.B. (2013) ; BLE SOGO, J. (2008); BROU, A., (2008). DIARRASSOUBA, A. (2014) ; DISSA, Y. (2014) ; GOH, O. (2008) ; KRA, E. (2008).
[7] DROH, D.B.S.R., (2013) ; LOGNON, J.L (2013) ; LOGNON, J.L. (2019) ; LOGNON J.L., ET YAO GNABELI, R. (2010) ; LIDA, D. S. ET DROH, D. B. S. R. (2010) ; DONAN TCHA, B.Y & LOGNON, J-L. S., (2017)., TAGRO, M.J., & LIDA, D.S. (2015). SOKOTO, T, S., ET LOGNON, JL.H.S. (2018) DROH, D.B.S.R., & KOUADIO, K. K. (2019) ; TCHAN BI, B. S., YAA KRA, M. L. A & DROH, B. S. R. (2019) ; ZRIGA, D., ET TAGRO,J. (2016).
[8] Lors des enquêtes sur le secteur informel menées par les chercheurs du Laboratoire de sociologie économique et d’Anthropologie des appartenances symboliques
[9] C’est la commune d’Abidjan qui abrite le centre des affaires.
[10] Lors des enquêtes sur le secteur informel menées par les chercheurs du Laboratoire de sociologie économique et d’Anthropologie des appartenances symboliques
Les jeunes représentent la frange de la population la plus touchée par le chômage en Côte d’Ivoire. Plus de 70% des jeunes de 14 à 35 ans sont sans emploi (Enquête emploi, 2016). La très grande majorité des emplois sont dans le secteur informel (94%). Ainsi dans le cadre de la lutte contre le chômage des jeunes, divers programmes d’insertion professionnelle à l’endroit de cette catégorie ont-ils été implémentés. L’un des volets de ces programmes est l’insertion professionnelle par l’auto-emploi dans l’activité agricole. Toutefois, l’insertion professionnelle de certains bénéficiaires de ces programmes suscite des interrogations. Ce sont les cas, notamment des jeunes bénéficiaires de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon et de ceux issus de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé.
Dans le premier cas, l’on constate une faible insertion des jeunes autochtones Ebrié Atchan dans la culture maraichère. Seulement 2% de ces jeunes autochtones qui représentent pourtant 75% des bénéficiaires du programme se sont insérés dans la production de produits maraichers. (Rapports de fin d’activité, registres Plate-Forme de Service Songon, 2016). La plupart restent sans emploi, soit, ils exercent de petits boulots sans lien avec la formation reçue, soit, ils sont employés dans les plantations industrielles d’hévéa ou ils créent leur propre plantation d’hévéa.
Le second cas est relatif à la trajectoire sociale d’insertion professionnelle des diplômés de BTS en agriculture de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé. Pour ce cas, sur 107 diplômés insérés, 104 le sont en tant que salariés dans des entreprises privées et publiques en dépit d’une orientation pédagogique et d’un appui financier et matériel destinés à favoriser leur insertion en tant qu’entrepreneurs agricoles[1].
Ces différents constats situent la présente étude au cœur de la sociologie de l’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture plus précisément la problématique de l’entrepreneuriat agricole des diplômés des universités, écoles d’agriculture ou des programmes d’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture. La plupart des travaux portant sur la question de l’entrepreneuriat agricole des diplômés ont montré qu’il existe des barrières à la fois financières, administratives et institutionnelles liées à leur installation. En effet, Diémé et al. (2017), en analysant le processus entrepreneurial des diplômés des domaines de l’agriculture, montrent qu’à l’issue des formations agricoles, ces diplômés deviennent faiblement entreprenants avec un taux d’entrepreneuriat global de 8%. Pour les auteurs, le faible taux d’entrepreneuriat des diplômés s’explique surtout par les problèmes de l’employabilité et de la faiblesse de la demande sur le marché du travail, par la difficulté de l’accès aux fonciers et aux financements, et par une administration fiscale lourde qui n’encourage pas la création d’entreprise, etc. Au total, ils identifient cinq raisons majeures du faible taux d’entrepreneuriat des diplômés des écoles agricoles : l’enseignement classique d’ordre général, la faible sensibilisation des étudiants à l’esprit d’entreprise, l’insuffisance de leurs expérimentations ou pratiques agricoles durant la formation, le manque d’assistance technique et financière et l’’impuissance à l’entrepreneuriat agricole des diplômés femmes en situation de mariage. B. Simon (2013), dans une étude portant sur la construction de l’intention entrepreneuriale des étudiants issus des écoles d’agriculture, montre que la dimension financière est une barrière à l’entrée des nouveaux entrepreneurs agricoles. Ces entrepreneurs perçoivent le financement de l’installation comme un obstacle à leur projet. Dès lors, le passage par le salariat devient un moyens de se constituer un apport financier personnel, de contribuer à l’autofinancement de leur projet. En résumé, les écrits ci-dessus montrent que l’accompagnement sur le plan financier, technique, partenarial et l’acquisition du foncier exploitable constituent les principales barrières liées à l’entrepreneuriat agricole des diplômés issus des écoles d’agriculture et des pensionnaires des programmes d’insertion professionnelle dans l’agriculture. Ces travaux abordent peu les rationalités à l’œuvre derrière l’insertion des entrepreneurs agricoles dans les emplois salariés.
En rupture avec ces approches, le présent article analyse les logiques sociales derrière la trajectoire d’insertion des jeunes diplômés et bénéficiaires des programmes d’appui à l’insertion professionnelle dans l’activité agricole. Il questionne particulièrement : i) les systèmes de représentations sociales, les imaginaires sociaux et autres formes de justifications relatifs à la formation en agriculture, à l’activité agricole, au statut d’agriculteur dans les groupes sociaux d’appartenance, ii) les normes et pratiques sociales de mobilisation des différences ressources d’insertion (compétence, terres, moyens financiers et matériels) dans l’agriculture.
MÉTHODOLOGIE
L’étude s’inscrit dans une approche qualitative. Les données ont ainsi été recueillies au moyen d’entretiens semi-structurés avec les différents participants à l’étude. Il s’agit des jeunes bénéficiaires de la formation en agriculture insérés et non insérés, des responsables l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé et de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon. Le choix de ces deux formations se justifie par le fait qu’elles ont en commun l’offre de formation en agriculture pour une insertion professionnelle dans le dit secteur en tant qu’entrepreneur. Ces deux structures de formation sont par ailleurs représentatives des deux principales offres de formation publique et privée en vue d’une s’insertion dans l’agriculture. La plateforme des Services (PFS) est un service public pour des jeunes en situation d’échec scolaire. L’INPRAT une offre de formation privée de l’enseignement supérieur. Ainsi six entretiens approfondis ont-ils été réalisées avec des jeunes autochtones sortis du programme d’insertion de la PFS et cinq diplômés de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT), employés dans des entreprises agricoles et des structures d’encadrement d’agriculteurs.
La sélection des participants à l’étude s’est faite sur la base la durée post formation. Les personnes interrogées sont celles qui avaient fini leur formation il y a au moins un an. Durée que nous avons considérée comme une sorte de période de carence pour l’insertion professionnelle.
Les entretiens étaient structurés autour des thèmes suivants : i) les conditions d’inscription au programme et à la formation en agriculture, ii) les représentations sociales de l’agriculture, des cultures maraichères, de la formation et du diplôme en agriculture, iii) les relations sociales entre les différents acteurs (jeunes, formateurs, entreprises, familles et autochtones et migrants), iv) les conditions sociales locales de pratique de l’activité agricole. Les informations collectées ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique de type catégoriel. Les catégories analytiques ont été construites a priori en référence aux thèmes du guide d’entretien et aux objectifs de l’étude et a posteriori à partir des données ayant émergé du terrain. De cette analyse de contenu, ont émergé les résultats ci-après.
RÉSULTATS
Il ressort de l’analyse des données que la trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes à l’étude est la résultante d’un ensemble de représentations sociales et imaginaires sociaux relatifs au diplôme d’agriculture, à l’agriculture et au statut d’agriculteur. Divers enjeux économiques et sociaux sous-tendent également les trajectoires d’insertion professionnelle des jeunes.
1. Les imaginaires sociaux relatifs à l’activité agricole comme frein à l’entrepreneuriat agricole des jeunes diplômés
En tant qu’activité sociale, l’activité agricole est associée à divers imaginaires sociaux qui lui donnent sens, orientent sa pratique et le rapport à cette activité. Certains de ces imaginaires, les plus dominants fonctionnent comme un frein à une insertion des jeunes en tant qu’entrepreneurs agricoles.
Le travail d’exploitant agricole, une activité ne nécessitant pas de formation scolaire
Pour la grande majorité des bénéficiaires des programmes d’appui et les membres des groupes sociaux d’appartenance, le travail d’exploitant agricole est une activité dont la pratique ne nécessite pas vraiment une formation. Aucun diplôme n’est officiellement exigé pour devenir agriculteur. Cette représentation dominante est fondée sur le niveau d’éducation de la majorité des acteurs exerçant une activité agricole. Ils sont majoritairement analphabètes ou ont un niveau d’étude assez bas. La figure dominante de l’agriculteur est donc celle du paysan non diplômé et même analphabète. Les jeunes qui y exercent à leur propre compte ou dans des exploitations familiales sont pour la plupart en situation d’échec scolaire. Pour les jeunes diplômés ou bénéficiaires des programmes d’insertion professionnelle, la formation reçue ne saurait les destiner à être des agriculteurs paysans. C’est ce que soutient Gilles (32 ans, BTS en production végétale) en disant « « Le travail de la terre est réservé aux diplômés qui ont échoué et qui avaient pour seule possibilité le retour à la terre ». Le « travail de la terre » entendu ici comme l’agriculture pratiquée de manière « traditionnelle » sur de petites parcelles de terre, en marge des techniques culturales modernes et avec des outils encore rudimentaires. L’inscription aux différentes formations semble être beaucoup plus pour l’acquisition d’un diplôme en vue de postuler à une offre d’emploi. Cyprien (22 ans jeune autochtone ébrié bénéficiaire de la PFS) renchérit en ces termes : « C’est vrai que moi je suis venu à la PFS pour être formé en agriculture mais à vrai dire c’est pour aller lancer machette encore (pratiquer l’agriculture traditionnelle). Selon moi, c’était pour apprendre un métier, avoir son diplôme pour un jour être recruté par les sociétés agricoles ou à limite avoir une fermes d’élevage. Mais pas pour lancer machette avec daba »
· Le métier d’agriculteur, un métier différent de celui d’entrepreneur
La vision entrepreneuriale de la formation en agriculture promue par les structures de formation ne coïncide pas avec celle des diplômés. Pour ces derniers et le sens commun, le métier d’agriculteur est spécifique et différent de celui d’entrepreneur. Le métier d’agriculteur est principalement défini par la production de produits agricoles à échanger sur le marché. La gestion d’une exploitation agricole est par conséquent différente de celle d’une entreprise. Les compétences requises et déterminantes sont celles relatives à la maîtrise des techniques culturales. Elle ne nécessite pas véritablement de compétences managériales et entrepreneuriales. Cette conception du métier d’agriculteur demeure chez ces derniers et ce malgré la formation reçue. Pour eux, la formation qu’ils ont reçue fait d’eux des personnes compétentes en techniques de production agricole. Avec ces compétences, ils peuvent devenir agriculteurs ou employés de grandes entreprises agricoles ou de structures publiques d’encadrement des paysans. « Il est vrai qu’à l’INPRA, on nous forme au travail d’agriculteur et aussi sur la manière de gérer une entreprise hein, mais il faut dire que selon moi ce n’est pas le même travail. En tout cas moi, je suis venu ici pour apprendre l’agriculture, c’est-à-dire les techniques culturales. Pour moi, c’est ça qui est le plus important parce qu’avec ta formation même si tu n’as pas de plantation, tu peux travailler dans les grandes plantations des entreprises là » soutient Edgar (23 ans, diplômé CAP en production agricole)
La première option est socialement moins valorisante. Ils optent ainsi pour la seconde plus valorisante dans un contexte social où l’idéologie dominant le travail privilégie l’emploi salarié. Il est en fait difficile de distinguer un planteur d’un entrepreneur agricole.
Être diplômé et être agriculteur, un choix professionnel dévalorisant
La préférence pour l’emploi salarié dans une entreprise agricole au détriment de l’entrepreneuriat agricole est justifiée par le fait que le salariat est perçu dans les imaginaires sociaux comme valorisant, sûr et rentable. Dans un contexte social où le travail agricole est considéré comme une activité qui ne nécessite pas de formation, un réceptacle des analphabètes ou des jeunes déscolarisés, devenir agriculteur après des études supérieures est perçu dans les imaginaires comme un « échec social ». Ainsi pour les jeunes diplômés, « retourner à la terre » en tant qu’entrepreneur agricole est-il perçu comme un échec social. « On ne peut avoir un diplôme de BTS et retourner à la terre. Imaginez-vous, vous avez obtenu un diplôme et vous retournez au village, à la terre, que penseront les autres de vous ? Pour moi, retourner à la terre après les études est un échec», soutient Alexis (29 ans, BTS en production végétale) ;
Ce discours de justification prend son sens dans l’idéologie du travail dominante qui valorise le travail salarié. L’acquisition du statut de « fonctionnaire »[2]-statut valorisant- est l’un des enjeux qui sous-tend le choix professionnel des diplômés du GSMA-INPRAT et des bénéficiaires du programme de la PFS de Songon. D’ailleurs, pour Franck (25 ans, autochtone ébrié ) « Quand tu travailles dans la fonction publique ou dans le privé on t’appelle fonctionnaire or quand alors que quand tu travailles la terre, même si tu es diplômé on te considère comme un paysan, un planteur (rires) ».
2. Les enjeux des choix professionnels des jeunes diplômés en agriculture
Le choix de la formation en agriculture et surtout les choix professionnels différents de celui d’agriculteur chef d’entreprise sont sous-tendus par divers enjeux sociaux et économiques. Il s’agit des enjeux de différenciation, la diversification des opportunités d’emploi, l’accès et la captation des aides publiques.
Le diplôme d’agriculteur : une ressource stratégique d’insertion professionnelle et de différenciation au sein de l’activité agricole
La trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes diplômés de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé est fondée sur des représentations sociales du diplôme d’agriculture en tant que ressource stratégique d’insertion sur le marché du travail et de différenciation voire de distinction sociale. En effet, dans un contexte d’étroitesse du marché du travail (les jeunes font face à plusieurs barrières économiques, sociales, ethniques, politiques) pour de nombreux jeunes, le diplôme d’agriculture est perçu comme une ressource stratégique qui offre outre le secteur agricole, des possibilités variées d’insertion professionnelle. Le Brevet de technicien supérieur (BTS) ou le certificat d’aptitude professionnelle (CAP) d’agriculture tropicale est considéré comme un diplôme à l’instar de tous les autres diplômes. Il offre de ce fait, une plus grande marge de manœuvre dans les choix professionnels. En dehors de l’option professionnelle initiale -celle d’entrepreneur agricole- les jeunes diplômés peuvent avec le diplôme d’agriculture candidater également pour les concours d’entrée dans l’administration publique (par exemple le concours des agents des eaux et forêts) ou des structures publiques d’encadrement agricole ou être recrutés comme employés dans des entreprises agricoles. Cela est attesté par les propos d’Abraham (26 ans, BTS en production agricole)
« Je peux dire que le diplôme est en adéquation avec la formation. Mon diplôme, le BTS en agriculture tropicale est un diplôme national, comme tout autre, reconnu par l’État. Pour aller dans les autres sociétés et aller travailler à la fonction publique, le diplôme est à la hauteur. C’est un BTS comme tout autre ».
Outre la diversité des options ou opportunités d’insertion, le diplôme d’agriculture est perçu au sein du secteur agricole comme une ressource de différenciation sociale mieux de distinction sociale. En effet, au sein de même de l’activité agricole, le diplôme est un capital culturel qui permet de faire la différence entre l’agriculteur non diplômé « le paysan » et l’agriculteur entrepreneur. « Pour moi, je pense que le diplôme est juste un moyen de se distinguer des agriculteurs du village, les paysans (…) sinon dans la pratique, ils sont plus à l’aise. Nous nous utilisions les méthodes modernes. Nous avons la théorie et eux ont la pratique ». Cette logique de différenciation amène les jeunes diplômés en agriculture à opter pour des stages dans des entreprises agricoles où ils finissent par être employés comme salariés. Les exploitants agricoles non diplômés étant perçus comme dépassés, très peu de jeunes font des stages dans les exploitations de ces derniers.
·Le choix de l’emploi salarié dans les entreprises agricoles, une réponse à l’instabilité et à la précarité des revenus agricoles
Outre l’enjeu relatif au statut social valorisant, l’instabilité et la précarité des revenus agricoles n’incitent pas les acteurs à l’étude à exercer le métier d’agriculteur. La sécurité financière, la garantie et la régularité du revenu sont donc les enjeux derrière la trajectoire professionnelle des jeunes diplômés. Pour les diplômés enquêtés, l’emploi salarié est synonyme d’un revenu stable et régulier contrairement à l’entrepreneuriat agricole caractérisé, selon eux, par l’incertitude de revenu. L’un des enquêtés affirme par exemple que : « Quand tu travailles dans à la fonction publique ou au privé, tu es sûr d’avoir l’argent chaque fin du mois, alors que quand tu travailles la terre, ce n’est pas toujours évident » (Martin, 28 ans, BTS en production agricole)
Cela est particulièrement vrai concernant les cultures maraichères qui sont généralement des produits de saison et dont les circuits de commercialisation sont encore très peu formalisés. Ce qui n’est pas le cas des cultures pérennes d’exportation telles que l’hévéa, les graines de palme. Ces cultures, notamment l’hévéa est la culture la plus prisée dans la région du fait de la régularité des revenus qui sont mensuels (une sorte de salariat). Les cultivateurs d’hévéa sont donc plus nantis avec un statut social plus valorisé contrairement aux producteurs maraichers qui sont considérés dans la division sociale du travail agricole comme des acteurs hommes insérés dans une activité féminine. « A la PFS on nous formé aux cultures maraichères. Mais il n’y a pas trop l’argent dedans comme dans hévéa ou bien palmier. Et puis même si tu fais la tomate ou les choux pour vendre même c’est difficile. Ça pourrit vite et on ne paye pas bien. En tout cas moi je préfère faire ma plantation d’hévéa »
Se former en agriculture : une stratégie de captation des aides financières de l’État
Par ailleurs, le choix de la formation s’inscrit dans une stratégie de captation des aides financières de l’État rares dans un contexte social fortement concurrentiel entre jeunes en quête d’emploi et plus particulièrement entre jeunes autochtones ébriés et jeunes allogènes et allochtones dans la localité de Songon. En effet, dans la plupart des villes et villages du Sud de la Côte d’Ivoire, cohabitent des communautés autochtones et des communautés allochtones et allogènes sédentarisées issues des migrations internes et externes. Ces différentes communautés sont en compétition autour de plusieurs ressources (foncières, politiques et économiques). La captation des aides de l’Etat constitue l’un des enjeux de cette compétition. Dans cette compétition, le statut d’autochtone est constamment mis en avant et pris en compte dans la distribution ou l’accès aux différentes ressources. C’est qui justifie d’ailleurs que les autochtones Ebrié soient plus nombreux que les jeunes allochtones dans le programme de la Plate-Forme des Service (PFS) de la localité de Songon. L’inscription de ces jeunes à ce programme vise plus à capter une potentielle aide financière, d’empêcher que les allochtones y ait accès, bien plus que de devenir entrepreneur agricole (producteur de produits maraichers). Cela est attesté par les propos d’un responsable du programme de formation et d’insertion des jeunes à Songon lui-même autochtone « Oh vous savez hein les jeunes ébrié, viennent à la formation parce qu’ils se disent que comme ils sont chez eux, s’il y a un programme de l’État, ce sont eux qui doivent en bénéficier en premier. Ils se disent qu’il y a surement un financement de l’État au bout. Sinon en réalité, les cultures maraichères ne les intéressent pas. Ils trouvent ça pénible et moins rentable par rapport à la culture de l’hévéa où les revenus son mensuels ». En somme, en participant au programme de formation et d’insertion dans l’agriculture, ces jeunes se conforment à une certaine perception du métier d’agriculteur définie et transmise par l’État, celle d’un agriculteur gestionnaire et chef d’entreprise. La finalité étant de pouvoir bénéficier d’éventuels programmes d’aides à l’installation des jeunes agriculteurs et barrer la route aux jeunes allogènes et allochtones.
L’emploi salarié, une phase transitoire
Pour certains jeunes diplômés en agriculture, l’emploi salarié est une phase transitoire. Ce choix s’inscrit dans une stratégie visant à réaliser des économies dans l’optique de financer la création d’une entreprise agricole telle que prévue par les programmes de formation. En fait, des contraintes d’accès au foncier et au financement nécessaires au démarrage de l’activité expliquent l’insertion professionnelle dans l’économie agricole non conforme aux objectifs des programmes de formation. Ainsi dans la stratégie, le statut d’employé est une opportunité d’accumuler un certain capital financier leur permettant l’achat de terres et des moyens de production. C’est aussi une occasion d’améliorer ses compétences techniques et managériales utiles à création et au fonctionnement de sa future exploitation agricole. « Pour moi j’ai commencé en tant qu’employé pour économiser et après créer ma propre activité. Vous avez l’agriculture moderne ça coûte cher. Il faut acheter la parcelle de terre et tout le matériel de travail agricole. Quand tu sors de l’école tu n’as pas les moyens » se justifie Syvain, (28 ans, BTS en production agricole).
DISCUSSION
Les résultats de l’étude montrent que l’insertion professionnelle des jeunes diplômés ou formés pour devenir des agriculteurs professionnels relève de deux problématiques : celle de la déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur et celle du statut et du rapport à la formation en agricole des jeunes à l’étude.
1. La déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur à l’épreuve des imaginaires, statuts et enjeux sociaux locaux.
Les objectifs des différentes formations en agriculture traduisent en fait un processus de déconstruction et reconstruction du métier d’agriculteur. En effet, les programmes de formation agricole doublés de formation en entrepreneuriat, sont en rupture avec la perception dominante et ancrée de l’agriculteur paysan du paysan. Le paysan étant dans l’imaginaire collectif, un individu dont les compétences -non acquises à l’école- concernent la production et la vente de produits agricoles. Le projet d’insertion professionnelle qui sous-tend les offres de formation promeut voire tend à imposer une définition entrepreneuriale de la profession agricole Alarcon (2008). L’agriculteur n’est plus défini comme un paysan mais comme un entrepreneur. C’est en cela qu’il s’agit d’un travail de reconstruction du statut d’agriculteur. L’on tend ainsi à instituer l’exploitation paysanne comme une entreprise, c’est-à-dire une activité de production distincte de l’économie domestique. Les caractères qui différencient la profession d’agriculteur des autres professions tendent alors à être supprimés. Cette reconstruction est assimilable à une démarche visant à professionnaliser l’activité agricole. En effet, plusieurs critères servant à définir la profession sont identifiables dans cette démarche. Il s’agit du critère de la formation comme condition pour exercer l’activité agricole. Cela est conforme à la définition de la profession donnée par Boguslaw (1967 : 126) pour qui le terme de profession désigne la pratique d’un ensemble cohérent d’activités exigeant une formation appropriée. L’on a ensuite le critère de la nature des connaissances requises tel que développé par Osty (2012) dans sa distinction du métier de la profession. La profession étant caractérisée par des connaissances scientifiques et les métiers par des connaissances empiriques. Dans le cas des deux programmes de formation dont ont bénéficié les jeunes, les connaissances acquises se veulent scientifiques donc distinctes de celles du paysan essentiellement issues de l’expérience.
Cette volonté d’instaurer une « agriculture professionnelle » (Rémy, 1987) qui s’effectue à travers la division du travail de l’agriculteur en fonctions d’entrepreneur et de directeur de la production, de vendeur et de producteur direct est par la même occasion un travail de modernisation et de valorisation de l’activité agricole en tant que profession. La profession étant aussi caractérisée par le prestige social à la différence du métier caractérisé par la dépréciation sociale (Osty, 2012). Cette valorisation, censée rendre plus attrayant auprès des jeunes le travail d’agriculteur, est contrariée par les représentations sociales de l’agriculture et de l’agriculteur. Ces représentations sociales sont façonnées par les pratiques et les propriétés de la majorité des acteurs du domaine agricole. En effet, les savoirs et les savoir-faire relèvent majoritairement de la transmission intergénérationnelle de pratiques anciennes. Les personnes présentes dans l’agriculture sont également peu ou pas scolarisées.
Il y a donc dans les imaginaires sociaux et dans la pratique un écart entre l’agriculteur entrepreneur valorisé par les structures de formation et d’insertion professionnelle et l’agriculteur paysan cultivateur et vendeur de produits agricoles. C’est cette contradiction qui explique le manque d’attraction réelle et la faible affluence des diplômés des instituts de formation et bénéficiaires de plateforme de services dans la profession d’agriculteur entrepreneur. Cette contradiction entre le prestige social de l’agriculteur professionnel promu et souhaité par les structures de formation devrait se maintenir aussi longtemps que l’agriculture restera le domaine de l’exploitation familiale (Boguslaw , 1967 )
2. L’insertion professionnelle dans l’agriculture : la formation et le rapport au diplôme en agriculture comme facteurs déterminants
Le statut institutionnel de l’enseignement agricole en Côte d’Ivoire apparaît comme un déterminant des choix professionnels des jeunes diplômés. En effet, l’enseignement agricole a une position de dominée au sein de l’offre de formation. Elle joue en quelque sorte le rôle de filière de relégation au même titre que l’enseignement professionnel pour l’éducation nationale (Alarcon, 2008). Elle est d’ailleurs placée sous tutelle du ministère de l’agriculture contrairement aux autres formations professionnelles. Ainsi le positionnement institutionnel de la formation agricole combiné avec la perception dominante de l’agriculture -activité traditionnelle et rurale- fait que pour beaucoup jeunes diplômés ou bénéficiaires de programmes d’insertion professionnelle, le choix de la formation s’avère donc un choix par défaut. C’est le cas des jeunes de la plateforme de service formés aux cultures maraîchères qui sont pour la plupart des jeunes déscolarisés. Ils n’ont pas en tant que tel pour vocation de devenir des agriculteurs de produits maraîchers. Leur inscription à ce programme est à la fois pour eux et pour les initiateurs une sorte d’exutoire.
La situation est différente pour les diplômés de BTS de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT), qui ont choisi de manière délibérée la formation en agriculture. Pour ces derniers, la préférence pour des emplois salariés dans des entreprises agricoles ou dans les structures publiques d’encadrement agricole est la conséquence de leur rapport au diplôme obtenu. Le rapport au diplôme désigne l’ensemble des valeurs, des attitudes et des croyances liées au fait pour un individu de détenir un diplôme. Leur perception du diplôme d’agriculture laisse apparaître un sentiment de surqualification définie par Vultur (2014) comme la situation qui caractérise un individu dont le niveau de formation dépasse celui normalement requis pour l’emploi occupé. Vutur a fait le même constat chez les diplômés universitaires quebécois. A l’instar de ces derniers, les jeunes titulaires de BTS en agriculture se considèrent comme surqualifiés pour être des agriculteurs, des paysans mêmes s’il s’agit d’agriculteurs professionnels ou entrepreneurs. Ce sentiment de surqualification est légitimé par le fait qu’aucun diplôme n’est officiellement requis pour être agriculteur dans un contexte social où la représentation dominante de l’agriculteur est celle de l’agriculteur paysan non diplômé.
3. L’insertion professionnelle des jeunes diplômés en agriculture : Entre rationalité économique et rationalité sociale
Les trajectoires d’insertion professionnelle des jeunes diplômés ou participants au programmes de la plateforme de service à l’étude relève de choix aux rationalités diverses : économiques et sociales.
Premièrement, le choix de la formation et le choix professionnel (emploi salarié et non pratique de cultures maraichères) sont des choix sous-tendus par une rationalité économique. Pour les bénéficiers du programme de la PFS, il y a en jeu, la captation des aides de l’État. Il y a donc une sorte de logique opportuniste telle qu’analysée par Bouzidi et al. (2015)
Pour les diplômés de l’Institut Privé d’Agriculture Tropicale (INPRAT) de la localité d’Adzopé, c’est le salaire plus régulier et permettant de faire des économies pour financer la création de sa propre exploitation agricole. La garantie de revenu est vue comme est un avantage lié à l’emploi salarié. La sécurité d’un emploi salarié, à travers le revenu qu’il garantit, a un impact sur le désir de devenir agriculteur (B. Simon, 2013). Les perspectives de rémunérations et de carrière (A. Fayolle, 1996), associées au travail salarié et considérées comme satisfaisantes, justifient la démotivation des diplômés à devenir des entrepreneurs agricoles. L’on pourrait ainsi dire qu’il s’agit d’une action rationnelle en finalité au sens de Weber ; c’est-à-dire d’une action basée sur la poursuite par les agents (individus ou groupes d’individus) de fins réfléchies, en fonction des attentes relativement aux conditions du monde objectif et aux comportements des autres hommes (Colliot-Thélène, 2011 :23). Cette rationalité est liée à une perception négative de l’agriculture considérée comme une activité non rentable. C’est également le résultat de l’étude de Njeru (2017) qui a montré que la faible participation des jeunes au secteur agricole était liée au fait que pour plusieurs jeunes l’agriculture n’est pas une activité avec de gros profits.
Deuxièmement, derrière les choix professionnels des jeunes formés en agriculture, se cache une rationalité sociale. Il s’agit pour ces jeunes de se soustraire à un statut social dévalorisant qu’est celui de l’agriculteur paysan. Un statut professionnel faisant référence dans les imaginaires collectifs à la ruralité au sens péjoratif du terme, au sens de l’absence de progrès, attardé par opposition à l’urbain, associé à la modernité. Même au sein de l’activité agricole la hiérarchie des cultures est également un facteur déterminant. Les cultures d’exportation à savoir le cacao, le café, l’hévéa ou le palmier à huile sont plus valorisantes que les cultures maraichères enseignées et promues dans les structures de formation. Dans la culture et la division du travail autochtones au niveau local, la production de maraîchers est une activité féminine peu rentable destinée prioritairement à la consommation du ménage. Les jeunes autochtones ébrié de Songon sont donc amenés à délaisser les cultures maraîchères en raison de leur préférence des cultures d’exportation.
Par ailleurs, l’insertion des diplômés dans les emplois salariés est analysée comme un choix professionnel socialement construit. Ce choix est une action sociale dotée de sens, un sens rattaché à un contexte social et culturel. Chez les détenteurs d’un BTS en agriculture, il y a un intérêt marginal pour la création d’une entreprise agricole. Le salariat prend le pas sur le désire d’entreprendre du fait de la valeur sociale qu’ils accordent au travail salarié. Le travail salarié est un modèle de référence en Côte d’Ivoire. Il joue un rôle dans la construction de statuts sociaux. Le salariat est symboliquement associé à la réussite (L. Bazin et R. Yao Gnabeli, 1997). Le travail salarié contribue à l’expression de soi et à la construction d’une identité professionnelle (Robert et Pelland, 2007).
Il apparait donc une divergence voire une contradiction de rationalité ou de logique entre les jeunes diplômés et les initiateurs des programmes de formation agricole. Les deux catégories d’acteurs ne lient pas de la même manière les savoirs et les compétences acquises et l’emploi d’agriculteur qu’ils sont censés exercer (Kam, 2014)
CONCLUSION
Le secteur agricole est présenté par les acteurs de développement comme un espace de salut pour l’insertion professionnelle des jeunes fortement touchés par le chômage. Cette conception est à l’origine de programmes de formation destinés à former des jeunes entrepreneurs agricoles. Dans la pratique, les jeunes issus de ces programmes préfèrent les emplois salariés dans le domaine agricole ou abandonnent carrément les programmes ou l’agriculture.
Cette trajectoire d’insertion professionnelle des jeunes dans l’agriculture est liée à un ensemble d’imaginaires et de représentations sociales de l’agriculture et de la formation reçue. Il s’agit des imaginaires qui présentent l’agriculture comme une activité ne nécessitant pas de formation scolaire, une activité ne pouvant se confondre avec celle d’entrepreneur ou encore un choix professionnel dévalorisant pour un jeune diplômé. Par ailleurs, le diplôme en agriculture est perçu beaucoup plus comme une ressource stratégique offrant plusieurs options sur le marché du travail. Le choix de la formation quant à lui répond à une logique de captation des aides financières de l’État. Enfin, l’emploi salarié se présente à la fois comme une réponse à l’instabilité et à la précarité des revenus agricoles et comme une phase transitoire devant servir à financer la création d’une entreprise agricole.
L’analyse et la discussion de ces résultats montrent trois facteurs explicatifs des choix professionnels des jeunes formés en agriculture. Premièrement, l’on est en face d’une action de déconstruction et la reconstruction de la profession d’agriculteur qui se heurte à des imaginaires, statuts et enjeux sociaux locaux en rapport avec l’activité agricole. Deuxièmement, le statut de l’enseignement agricole et le rapport au diplôme en agriculture sont assez déterminants dans le phénomène. Troisièmement enfin, le choix professionnel des jeunes est légitimé par une double rationalité économique et sociale.
BIBLIOGRAPHIE
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Notes de bas de page
[1] D’abord, l’INPRAT a mis en place un projet de fonds de garantie pour faciliter le financement de microprojets à destination des diplômés de cette école. Il s’agit notamment d’un fonds séquestre, ouvert en 2000 à la COOPEC et domicilié maintenant à la BIAO. Ce fonds est alimenté par une souscription annuelle de chaque étudiant dudit établissement à hauteur de 100 000 FCFA par an, soit 300 000 FCFA sur 3 ans et géré par un conseil d’admission et un cabinet de suivi. Ensuite, au début de leur formation, chaque étudiant a un projet professionnel qu’il peaufine au cours de son cursus avec l’aide d’une équipe d’encadrement. Une fois le projet validé après la formation, un capital financier (constitué de l’épargne initial et d’un prêt équivalent ou supérieur au double de ladite épargne) est octroyé aux diplômés porteurs de projet. L’institution a également signé un partenariat avec PROSUMA, une société de distribution afin de garantir l’écoulement des productions des entrepreneurs. De plus, un cabinet de suivi a été mis en place pour assister les étudiants au niveau de l’expertise technique et de gestion de leur entreprise, de sorte à rembourser leur prêt bancaire.
[2] Terme générique pour désigner un travailleur salarié aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé et qui perçoit une rémunération mensuelle.
OUATTARA Sangboliéwa Lanzeny[1], SOKOTO Tiéry[2] et LAGO Akabla Yvon[3],
Introduction
L’Etat ivoirien, à travers le décret n°70- 355 du 26 mars 1970 portant création d’une société d’Etat dénommée Loterie Nationale de Côte d’Ivoire, l’arrêté n°1 MEF.LONACI du 17 août 1970, portant réglementation de la loterie nationale et l’article 01 de la loi 70-575 du 29 sept 1970, portant sur la compétence exclusive de la LONACI, donne le monopole à la LONACI d’organiser le secteur des jeux de hasard et d’argent. Elle est de ce fait, l’entreprise phare du secteur des jeux de hasard dont l’Etat détient 80% des parts.
A rebours de cette disposition d’interdiction d’organisation d’autres types de loteries, des offres informelles partagent l’espace des jeux de hasard et d’argent avec la LONACI. En effet, le Loto Ghanéen apparaît comme l’un des produits les plus concurrentiels au regard du manque à gagner en recettes infligé à la LONACI et estimé à environ 20 voire 30 milliards de F CFA[4] par ladite structure. A l’origine, le Loto Ghanéen est un produit de National Lottery Authority[5] qui correspond à la LONACI en Côte d’Ivoire. Ce jeu a été créé en décembre 1962[6] au Ghana et exporté vers les frontières ivoiriennes, notamment Aboisso, Adiaké, Bonoua, Bassam, Noé. Ces dernières années, ce jeu a pris de l’ampleur en Côte d’Ivoire, surtout à Abidjan et Aboisso.
Face à cette prolifération des jeux qualifiés d’illicites et la concurrence illégale dans le secteur des jeux de hasard, la LONACI, avec le concours de l’État, a développé des réponses afin de conforter son monopole. A cet effet, elle a saisi les juridictions pour faire fermer et poursuivre les sociétés concurrentes. Son parc de distributeurs automatiques de prise de paris Loto Bonheur s’est vu renforcé, par la même occasion, sur l’espace national notamment à Abidjan et Aboisso.
Cependant, en dépit du monopole conféré par l’Etat, des actions de répression et des stratégies commerciales menées, les jeux informels se maintiennent et continuent de prendre de l’ampleur en Côte d’Ivoire. Dès lors, comment ces deux formes de jeux (légal/illégal) occupent-elles l’espace des jeux en Côte d’Ivoire ?
Des travaux sur l’organisation des jeux d’argent et de hasard montrent que la prolifération des jeux dits illicites est liée à des facteurs économiques et psychologiques (Armand Okié, 2014). Pour l’auteur, le faible coût des mises proposées par le bookmaker conduit à la prolifération de l’organisation des jeux illicites, surtout les paris sportifs. L’auteur poursuit son analyse en précisant que des facteurs sociaux tels que la pauvreté, le manque d’emploi… poussent les jeunes à pratiquer les jeux illicites d’argent et de hasard.
Pasca (2015), en analysant les facteurs liés à la prolifération des offres illégales des jeux de hasard en ligne malgré la légalisation des jeux de hasard et d’argent sur Internet, assujettis au monopole de Loto Québec montre que la loi qui encadre les jeux est inefficace. Pour lui, cette inefficacité de la loi est due aux législations divergentes, au caractère extraterritorial des jeux en ligne (soit l’absence de frontières physiques), à l’acceptation sociale des activités de jeu, aux intérêts économiques de commerce international, au laxisme judiciaire et politique vis-à-vis des opérateurs de jeux virtuels illicites.
Par ailleurs, les conclusions des travaux de Kouamé (2019) sur les logiques de la pratique des jeux illicites d’argent et de hasard à Abidjan révèlent que, la préférence du Loto Ghanéen au Loto Bonheur de la LONACI par les parieurs est un choix rationnel. Ce choix est lié aux avantages sociaux et économiques associés au jeu informel.
De ces travaux, l’on constate que la littérature sur les jeux d’argent et de hasard examine peu la concurrence entre les jeux légaux et illégaux. De ce fait, la présente étude analyse les stratégies de maintien et d’adaptation des jeux formel et informel sur l’espace des jeux d’argent et de hasard ivoirien. Pour ce faire, l’on décrit d’abord les stratégies mises en place par la LONACI pour contrôler et assurer son monopole. Ensuite, l’on examine les pratiques d’adaptation et de maintien du Loto Ghanéen.
1. Méthodologie
Au plan méthodologique, cette étude adopte une approche essentiellement qualitative. De ce fait, elle mobilise les techniques de collecte de données et méthodes d’analyse appropriés à savoir la recherche documentaire, l’observation directe, les entretiens individuels, les focus group et l’analyse de contenu thématique. Les données ont été collectées dans deux villes : Abidjan et Aboisso. Au niveau d’Abidjan, la collecte s’est faite dans sept communes : Bingerville, Cocody, Abobo, Yopougon, Plateau, Marcory, Koumassi. Le choix de ce champ géographique s’explique par le fait que, dans ces communes, une prolifération de jeux informels (Loto Ghanéen) a été constatée, mais surtout l’on a observé que les interactions des acteurs de jeux de hasard et d’argent y produisent de la concurrence entre secteur formel et secteur informel. Les participants à l’étude ont été sélectionnés à partir de la technique d’échantillonnage par réseau et a tenu compte de leur statut social. Sur cette base, trente-trois (33) entretiens individuels et 12 focus groups ont été réalisés. La taille de cet échantillon se justifie par le principe de saturation (A. Blanchet & A. Gotman, 1992) et la triangulation.
Des entretiens individuels ont été réalisés avec un responsable LONACI, des chefs d’agence LONACI, des responsables de marché, des concessionnaires et collecteurs revendeurs de jeux illicites, des joueurs et des non-joueurs. Quant aux discussions de groupe, elles ont été réalisées essentiellement avec des joueurs (joueurs des jeux de la LONACI et des jeux illicites) et des non-joueurs. Les échanges se sont déroulés autour des thèmes suivants : les rapports organisés autour des jeux (rapports à la clientèle et aux acteurs des différentes sociétés, rapports entre clients…), le fonctionnement des différentes typologies de jeu, les perceptions associées à chaque typologie de jeu et les raisons liées à la pratique des jeux formels et informels.
Les données recueillies ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique (L. Bardin, 1977). Concrètement, les données retranscrites ont été découpées et codées. Le codage s’est fait sur la base des thèmes du guide d’entretien. Ensuite, les catégories analytiques ont été construites en fonctions des thématiques mais également à partir de catégories qui ont émergé de la classification analogique d’éléments non pris en compte par les catégories prédéfinies. Cette analyse de contenu thématique a permis d’obtenir les résultats suivants.
2. Résultats
2.1. De la fermeture à la colonisation des espaces de jeu informel
L’étude du secteur des jeux de hasard et d’argent aboutit au résultat selon lequel les promoteurs du Loto Bonheur et ceux du Loto Ghanéen adaptent en permanence leurs stratégies afin d’exister et de contrôler le secteur des jeux de hasard et d’argent en Côte d’Ivoire.
Les stratégies développées par la LONACI partent de la fermeture des espaces de jeu du Loto Ghanéen à la colonisation de ces espaces tandis que les acteurs des jeux informels procèdent par dissimulation en mobilisant les médias sociaux (Facebook, WhatsApp) et la téléphonie (sms et appels).
2.1.1 La fermeture et la répression des acteurs des jeux illicites comme stratégies de maintien du monopole de la LONACI de l’espace de jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire.
La prolifération du loto ghanéen et la concurrence illégale dans le secteur des jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire ont amené la LONACI à développer des réponses afin de conforter son monopole dans le secteur de la loterie. Dans cet ordre, la LONACI a saisi les juridictions pour faire fermer et poursuivre les sociétés concurrentes. A cet effet, plusieurs coupeurs de tickets[7] ont été traqués et arrêtés et des amendes leur ont été fixées. Des actions de lutte menées conjointement par la LONACI et l’Etat contre la fuite des capitaux ont entrainé notamment la destruction des espaces de distribution des dits jeux et l’arrestation de ses acteurs. Cela est perceptible dans les propos de ce joueur de Loto ghanéen :
« Il faut dire qu’au départ les ivoiriens n’aimaient pas la LONACI. Donc quand ils ont constaté que les ivoiriens ne jouent pas beaucoup Loto Bonheur, ils ont commencé à mettre en place un système de sécurité. Ils ont commencé à envoyer la police de la LONACI pour traquer les coupeurs, pour nous empêcher de pouvoir faire le jeu. Parce que si nous coupons, alors la LONACI n’aura pas de clients, donc ils nous traquaient. Souvent on se cachait pour couper, on avait du mal à faire notre travail. Ils nous traquaient, souvent même des policiers attrapaient les coupeurs et quand on leur donne l’argent ils les libèrent… »
J.C., 28 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso
La répression exercée par la LONACI avec le concours de l’Etat contre les acteurs du Loto Ghanéen est liée à la perception de la pratique du Loto Ghanéen comme le lieu d’une double contradiction avec l’Etat et la LONACI. Elle est tout d’abord leur négation, leur « image renversée », puisqu’elle se développe en dehors de leurs règlementations. Mais également une condition de leur reproduction, par la proposition de paris à bon marché et d’opportunités de revenus à des coupeurs dont le pouvoir d’achat est déclinant (Charmes, 1992). De fait, ces actions de la LONACI ont pour objectif d’asseoir sa légitimité et son monopole dans un secteur où elle se retrouve en perte de contrôle. Cependant, en dépit de ces répressions, le Loto ghanéen connait du succès auprès des jeunes ivoiriens. Face à cet état de fait, la LONACI a alors revu sa stratégie afin de se repositionner comme acteur dominant sur l’espace de jeu ivoirien en colonisant les espaces des jeux illicites.
2.1.2. De la colonisation des espaces de jeux illicites par la LONACI
Face à la prolifération du Loto Ghanéen sur l’espace de jeu ivoirien en dépit des actions de répression menées par l’Etat et la LONACI, la LONACI a alors opté pour une nouvelle stratégie qui est celle de la colonisation des espaces de jeu du Loto Ghanéen. Cette nouvelle stratégie de la LONACI a consisté d’abord en la reconversion des acteurs du loto ghanéen en promoteur du loto bonheur. De fait, des actions de sensibilisation et de recrutement ont été menées auprès des différents acteurs du loto ghanéen afin de promouvoir le loto bonheur auprès des adeptes du loto ghanéen. À cet effet, plusieurs collecteurs « illégaux » de paris ont été reconvertis en collecteurs légalement reconnus. Une stratégie visant à utiliser les réseaux de commercialisation initialement occupés par le Loto Ghanéen et se positionner comme la principale alternative de loterie auprès des potentiels clients dans les différents quartiers.
« On ne peut pas être plus accessible qu’eux, parce qu’eux même ils sont dans la rue, sous des parasols, ils sont chez eux à la maison. Chacun vient prendre son ticket, ni vu ni connu. Tu ne peux pas être plus accessible qu’eux, ce n’est pas possible. Déjà eux ils sont informels et nous sommes une structure. Pour reconnaitre un point de vente il y a un critère. On a essayé de faire comme eux en leur donnant des machines, en se départissant de notre visibilité. Donc on est allés dans la rue avec eux, avec notre partenaire AIN. Donc vous allez voir, ceux qui vendent pour nous ont une machine verte. De temps en temps on leur donne des tee-shirts ; on leur avait donné des parasols, mais ce n’est plus à l’ordre du jour. On n’avait donné des boxes. Pour les identifier pour une affaire de visibilité. »
N. A., 38 ans, chef d’agence LONACI, Aboisso
Ensuite, la LONACI a renforcé son parc de distributeurs automatiques de prise de paris Loto bonheur sur l’espace national notamment dans les villes d’Abidjan et d’Aboisso. Afin d’attirer plus de clients, elle s’est inspirée du modèle ghanéen en augmentant les possibilités de paris. « Bon déjà on a copié l’autre loto, c’est la même chose qu’on fait au Ghana, mais nous avons amélioré les gains, les côtes. Mais du fait qu’on soit une entreprise on a nos charges ».[8]En effet, elle est passée de deux jeux par jour (13h et 19h) à quatre jeux par jour (10h, 13h, 16h et 19h) :
« Au départ la LONACI faisait deux jeux. Le jeu de 13h et celui de 19h. Or au Ghana, les gens font plusieurs jeux. Ils mettent deux heures entre les jeux. Il y a jeu de 10h, de 13h, de 15h, de 17h et de 19h. Comme ils ont constaté que les ivoiriens aimaient Loto Ghanéen donc eux ils ont créé d’autres jeux. Donc la LONACI a créé aussi des jeux de 10h, de 13h, de 16h et de 19h pour attirer la clientèle. Ils ont fait pour que nous les ivoiriens on puisse jouer Loto Bonheur ».
S. L., 32 ans, distributeur LONACI, Abidjan
Par ailleurs, la LONACI a renforcé son système de jeux, avec de nouvelles combinaisons et de nouvelles options de jeux. C’est le cas des options « Turbo ». L’option Turbo se joue en 2N (2 Numéros) uniquement et le choix revient au jour de choisir l’ordre d’arrivée de vos numéros soit dans les 2 premières boules ou les 3 premières boules ou les 4 premières boules ou alors dans les 5 premières boules. C’est un pari plus risqué mais qui rapporte un plus gros gain :
« La LONACI a installé plusieurs options de jeux. Il y a le turbo 2. Quand tu joues deux numéros que ça sort parmi les premiers numéros gagnants, le gain se multiplie par 2400 selon le montant du jeu. Il y a aussi le turbo 3 et turbo 4. Il y a aussi ce qu’on appelle la double chance. C’est-à-dire, il y a deux façons de gagner. Si le numéro vient dans la machine tu gagnes, si le numéro vient en numéro gagnant, tu gagnes. Mais chaque partie à un montant de gain. Il y a aussi les perms doubles chance et les perms turbo 3. Mais ça n’a rien à voir avec Loto Ghanéen. Pour Loto Ghanéen, c’est typiquement numéros gagnants. Si tu joues que ton numéro vient dans la machine tu ne gagnes pas, si ça tombe sur numéro gagnant, tu gagnes. C’est ce qui fait la différence entre le jeu ivoirien et le jeu ghanéen. Pour le jeu ivoirien, ils ont créé plusieurs options de jeux pour attirer la clientèle… »,
S. L., 25 ans, distributeur LONACI, Aboisso
Ces différentes stratégies ont donc été mobilisées par la LONACI afin de fidéliser ses clients et d’en attirer de nouveaux. En réponse aux différentes stratégies développées par la LONACI, les promoteurs du Loto Ghanéen vont développer de nouvelles stratégies leur permettant d’exister sur l’espace de jeu ivoirien. On assiste alors à des formes de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces formels de jeu.
2.1. Les pratiques de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu formel
Face aux actions de répression et la colonisation des espaces de jeu du Loto Ghanéen par la LONACI, les acteurs du jeu informel ont développé plusieurs stratégies de maintien. Il s’agit entre autres de l’utilisation informelle des tableaux de la LONACI et des carnets du Loto Ghanéen à l’abri des regards. Et, ces pratiques de dissimilation sont sous-tendues par des rationalités diverses.
2.2.1 L’utilisation informelle des tableaux de la LONACI et des carnets du Loto Ghanéen à l’abri des regards
Plusieurs pratiques de dissimulation du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu formel ont été mises en place par les acteurs du jeu informel pour se maintenir sur l’espace de jeux d’argent et de hasard ivoirien. Les données du terrain montrent que certains collecteurs de paris informels reconvertis dissimulent les offres du Loto Ghanéen sur les espaces de jeu du Loto Bonheur en utilisant de façon informelle les tableaux d’affichage de la LONACI (Tableaux servant à afficher les résultats, les rapports du Loto Bonheur). Les observations faites sur le terrain ont révélé que, pour dissimuler le jeu informel, les collecteurs du Loto Ghanéen utilisent le recto (partie directement visible du tableau) pour présenter ceux du Loto Bonheur et le verso (partie non directement visible) pour figurer les résultats du Loto Ghanéen.
Aussi, les entretiens réalisés avec certains collecteurs montrent-ils que ces derniers gardent à l’abri des joueurs les carnets qui servent de reçus de Loto Ghanéen, puisqu’en général tous les joueurs ne sont pas informés de ces pratiques de dissimulation. Un des acteurs du jeu informel étaye cette réalité en ces termes :
« En réalité, ils ont recruté les coupeurs de loto ghanéen pour faire tomber loto ghanéen, c’était leur stratégie. Mais il y a d’autres qui travaillent pour la LONACI et ils se cachent pour continuer de couper les tickets de loto ghanéens encore (...) Quand les joueurs viennent, ils leur font la proposition. Quand les clients viennent couper dans la machine, ils leur disent qu’ils coupent aussi dans carnet parce que tout le monde ne sait pas. (…) Ils ne le disent pas à tout le monde, c’est de bouche à oreille. Quand il informe un premier joueur, lui aussi il peut dire à son ami, allons chez une telle gare, il coupe loto ghanéen et il fait réduction. ».
S. L., 32 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan
Pour faire fonctionner ces pratiques de dissimulation, certains avantages liés aux jeux informels sont proposés aux clients. Des réductions sont faites sur les tickets de Loto Ghanéen pour motiver les clients à jouer et surtout pour attirer une nouvelle clientèle.
« Si le client joue par exemple 10.000f, on peut couper pour 10.000 mais on le laisse payer 8000f ou 8500f (…) Ils font ça pour attirer la clientèle, puisque tout le monde ne sait pas qu’il coupe loto ghanéen, donc ils font ça pour avoir des clients. »
T. M., 28 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso
Dans ce contexte de dissimulation du jeu informel sur l’espace de jeu formel, l’offre et la demande du Loto Ghanéen s’exécutent à travers des codes entre collecteurs et clients. Ces codes se partagent le plus souvent entre groupes d’amis joueurs et collecteurs de sorte à travailler discrètement, sans se faire prendre par les agents de la LONACI. Les acteurs de cette activité souterraine tiennent au secret pour éviter d’être contrôlés et d’être pénalisés (Fortin et al, 2009). Cette forme d’adaptation du jeu informel montre que la frontière entre l’offre légale et l’offre non régulée est mouvante et incertaine Tovar et al (2013).
Ainsi, l’analyse du marché informel du jeu montre que, le secteur informel tout comme le secteur formel est un phénomène social, un secteur caractérisé par des modes d’organisations pérennes en termes d’acteurs, de lien social permanent et de règles de jeux stables et implicites (Kossi, 2018).
2.2.2. La dissimulation du jeu informel sur l’espace de jeu formel : une pratique souterraine aux rationalités diverses
Les pratiques dissimulées du Loto Ghanéen sur l’espace de la LONACI sont sous-tendues par une logique économique et une logique de maintien du jeu informel sur l’espace de jeu d’argent et de hasard ivoirien. D’abord, l’informalité du jeu de hasard et d’argent persiste du fait que le Loto Ghanéen permet de diversifier et d’accroitre le revenu des collecteurs. En offrant le jeu informel, les collecteurs perçoivent une double rémunération. Ils perçoivent une commission de 10% de mises cumulées à la fin du mois de la part de la LONACI, mais ils ont également une commission journalière de 30% que leur offre le jeu informel. Ainsi, le revenu quotidien journalier qu’offre le jeu informel est beaucoup plus avantageux comparativement au salaire de la LONACI. De ce fait, l’une des principales motivations de la dissimulation du jeu informel par les collecteurs est d’améliorer leurs revenus.
Outre la rémunération journalière des collecteurs, les gains du Loto Ghanéen sont aussi jugés plus avantageux que ceux de la LONACI. De fait, pour se maintenir sur le marché du jeu d’argent et de hasard, le Loto Ghanéen a revu à la hausse ses gains. Par exemple, le gain pour le ticket de 100F est passé de 20.000F à 25.000F tandis qu’avec le Loto Bonheur, le gain du ticket de 100F est de 24.000F. Ainsi, le jeu informel est jugé plus avantageux que le jeu formel, comme le confie ce collecteur de Loto Ghanéen.
« Tu vois, le jeu ghanéen-là, quand nous coupons les tickets, directement on reçoit l’argent. Ça veut dire par exemple, si moi j’ai coupé pour 15000 F, pour mes 30% ou 40%, c’est comme j’ai 4500f dans les 15000f. Donc au lieu de verser 15000F, je donne 10500f et le reste de l’argent est dans ma poche, chaque jour on me paye. Or pour la LONACI, quand tu finis de couper, ce que tu as gagné, tu verses tout directement sans que 5f ne reste dans tes mains, et c’est à la fin du mois ils vont te payer. Donc il y a d’autres coupeurs qui ont jugé bon de couper dans les carnets de loto ghanéen même s’il a une machine, pour qu’il puisse avoir de l’argent chaque jour en espérant qu’à la fin du mois, il puisse avoir sa commission de 10% de la LONACI (…) »
K.G.,23 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan
En outre, le jeu informel est dissimulé sur les espaces de jeu formel pour maintenir le « Loto Ghanéen ». C’est une stratégie pour contourner les actions de répression de l’Etat et les normes qui encadrent la pratique de jeux d’argent et de hasard en Côte d’Ivoire. C’est en quelque sorte, un effet pervers découlant de l’intervention de l’État en matière de réglementation (Fortin, Op.cit.) du secteur de jeux d’argent et de hasard.
2.3. Une offre illégale de plus en plus dématérialisée
Les différentes opérations visant la fermeture d’espaces de « Loto Ghanéen » ainsi que les arrestations de plusieurs promoteurs avec des amendes à l’appui participent à reconfigurer les modes d’organisation des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Le recrutement des coupeurs du Loto Ghanéen et la colonisation des espaces occupés initialement par ce jeu s’explique par la volonté de la LONACI de se rapprocher de la clientèle et de profiter des réseaux de clients détenus par ces derniers. Toutefois, les connaissances sur le jeu, les habitudes développées ainsi que le fait de croire qu’un jeu de loterie porterait plus de chance qu’un autre, amènent plusieurs clients à solliciter les propositions du Loto Ghanéen. Pour les coupeurs, cela représente une opportunité de maintenir une clientèle et d’accroitre par conséquent leurs revenus. Continuer à proposer les offres du Loto Ghanéen, revient à s’offrir une chance de percevoir les commissions journalières de 30% sur l’ensemble des mises en plus en des commissions mensuelles de 10% des mises cumulées.
Dans cette perspective, la mobilisation des appels, des SMS ainsi que les échanges via des groupes WhatsApp et Facebook jouent un rôle important dans le maintien de l’offre illégale dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire. Ces usages ne sont pas tout à fait nouveaux dans le paysage du Loto Ghanéen, en revanche ils se sont accrus avec le renforcement des sanctions de la LONACI.
2.3.1. Les stratégies de contrôle de la LONACI à l’épreuve des identités virtuelles au sein des groupes WhatsApp et Facebook
La mise en place des groupes WhatsApp et Facebook permet la continuité de plusieurs activités qui ont participé à la notoriété et à l’identité du Loto Ghanéen. Parmi ces activités, l’on retrouve le partage de numéros dits surs ou pions et la publication des résultats. En effet, hormis le fait de fréquenter les espaces physiques pour valider les paris, il n’en demeure pas moins que bon nombre de parieurs vont dans ces espaces de sociabilité afin d’obtenir des informations sur de potentiels numéros gagnants. Les échanges dans ces lieux sont des moments pendant lesquels certains consolident leurs choix, d’autres les modifient et ceux qui n’avaient de pistes de numéros se laissent parfois convaincre par des joueurs experts. Aussi, un coupeur qui donne de bons numéros attire également des clients.
A travers ces réseaux virtuels, Internet offre une opportunité de reproduire ces activités dans un environnement où la capacité d’intervention de l’Etat reste limitée. Ce type d’activités en ligne est certes réglementé, des sanctions sont prévues mais très peu voire aucun administrateur de groupe n’a fait l’objet de réprimandes. Pour Trudel (2008), c’est un environnement dans lequel les États disposent d’une capacité limitée d’intervention. Internet ignore les frontières et peut souvent rendre futiles les interventions étatiques conçues sans égard aux caractéristiques que présentent les interactions dans cet espace virtuel.
Ces groupes sur Facebook et WhatsApp sont généralement tenus par des individus se désignant comme des experts au regard de leurs expériences de jeu (ancienneté, gains) et de leur capacité à produire un ensemble de calculs probabilistes présentés comme rationnels. Dans les débuts du jeu en Côte d’Ivoire, les experts se réclamaient de la nationalité ghanéenne. A ce titre, ces derniers paraissaient plus légitimes aux yeux des aspirants aux gains. Une perception qui s’est construite autour de l’origine et de l’histoire du jeu.
Ces groupes se sont vulgarisés sur Internet. Les parieurs sont amenés à s’inscrire moyennant 2 000 F CFA ou 3 000 F CFA comme droit d’adhésion. L’expert ou encore forcaster[9] est censé partager des numéros susceptibles d’apparaitre au tirage ainsi que les résultats de ces tirages. Le mode d’inscription dans les groupes est sélectif. Il se fait très souvent par réseau à savoir une connaissance, un ami qui connaît ou appartient à un groupe. L’enjeu ici pour les administrateurs est de mieux contrôler les membres sur la base de la confiance c’est-à-dire s’assurer que ce sont effectivement des parieurs et surtout qu’ils seront en mesure de leur restituer les 10% en cas de gains.
« Il y a des gens qui ont leurs propres groupes. On les appelle les forcaster. Ils font des groupes de deux ou trois personnes. Ils calculent à leur niveau et publient les numéros dans le groupe. Tous ceux qui sont membres du groupe sont censés jouer les numéros. Une fois ils gagnent, ils doivent lui donner une récompense de 30%. Maintenant si tu as gagné que tu as refusé de faire le dépôt, alors l’administrateur du groupe te retire immédiatement du groupe. Il y a des groupes aussi, avant d’y adhérer, tu dois payer une somme de cinq mille francs, de dix mille pour t’inscrire. »
K.G., 23 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Abidjan
Avec ces supports, les administrateurs peuvent se créer plusieurs identités virtuelles et diversifier les groupes qu’ils contrôlent. Le caractère mobile et flou de ces identités (parfois sous des pseudos) complexifie, en effet, la régulation de ces activités par la LONACI. L’inscription dans les groupes se fait en réseau. Il faut passer par un ami ou un coupeur pour se faire intégrer dans un groupe. C’est une manière pour les forcasters de maitriser plus ou moins leurs membres, c’est-à-dire limiter les risques de se faire prendre par des infiltrés et aussi de s’assurer qu’ils percevront leurs commissions en cas de gains.
2.3.2. L’utilisation des appels et SMS, une pratique de contournement pour une clientèle privilégiée
A l’instar des groupes WhatsApp et Facebook, les appels téléphoniques et les SMS sont mobilisés comme stratégies de contournement aux normes d’interdiction et surtout comme une réponse au démantèlement des espaces de jeu du Loto Ghanéen. A la différence, ces techniques sont plutôt l’apanage des coupeurs. Ces derniers s’en servent pour communiquer les informations relatives au jeu notamment des numéros favoris et les différents résultats. Ils soutiennent utiliser ces canaux pour maintenir le contact avec des clients de confiance. La confiance mise en exergue dans le cas d’espèce se traduit par la capacité du client à garder secret le fait de s’adonner au Loto Ghanéen en dépit des mesures d’interdiction. Cette confiance s’exprime également par l’aptitude du client à rembourser les mises effectuées en son nom par téléphone ou par SMS.
Les clients quant à eux s’inscrivent dans ces modes d’interaction autour du jeu avec des coupeurs qu’ils connaissent (un ami, une connaissance, un parent, etc.) de sorte qu’en cas de gains, le ticket qui est la preuve qu’ils ont parié leur soit restitué. Au-delà de leur caractère accessible comparativement aux groupes WhatsApp/Facebook qui nécessitent une connexion Internet et une relative maitrise des réseaux sociaux, les appels et les SMS traduisent une certaine intimité entre le coupeur et le client. Les SMS relèvent d’un mode connecté d’entretien du lien social avec les proches par le maintien d’une présence en continu (Licoppe, 2002, cité par Martin, 2007, p. 105)
L’utilisation de ces supports d’échanges vient accroitre la marge de manœuvre de ces différents acteurs dans le processus de [re]négociation de l’occupation de l’espace des jeux de loterie en Côte d’Ivoire. Pour Cheneau-Loquay (2008), les nouvelles technologies de l’information et de la communication constituent une cause importante de l’expansion d’un secteur informel (p. 3). Cette analyse transparaît dans le discours d’un coupeur de ticket Loto Ghanéen :
« Au départ, quand on faisait Loto Ghanéen, on mettait des tableaux où il y avait la matrix et le clavier. C’est sur ça on affichait les résultats. Maintenant quand la police passe qu’elle voit un tableau sur lequel est inscrit le jeu ghanéen, on sait automatiquement qu’il y a un coupeur de Loto Ghanéen. Donc ils se font passer pour des joueurs et on l’attrape directement pour l’envoyer à la LONACI. Donc maintenant on demande de ne plus afficher les résultats aux tableaux. Chaque coupeur prend les numéros de ses clients et une fois que le résultat sort, automatiquement il leur envoie le résultat par message. »
N. A., 38 ans, coupeur de ticket de Loto Ghanéen à Aboisso
Conclusion
La concurrence entre l’économie formelle et l’économie informelle à partir de l’analyse des jeux d’argent et de hasard est visible à travers les stratégies que les types de jeux (légal/illégal) mettent en place pour se maintenir sur l’espace de jeu ivoirien. L’étude montre que les acteurs du jeu formel et informel adaptent en permanence leurs stratégies pour exister et surtout contrôler l’espace des jeux de loterie. Pour conforter son monopole, la LONACI a procédé à la fermeture et à la colonisation des espaces du Loto Ghanéen par le Loto Bonheur. Afin de maintenir l’offre illégale dans le secteur de la loterie en Côte d’Ivoire, des coupeurs du Loto Ghanéen reconvertis en collecteurs de la LONACI usent de stratégies de dissimulation du jeu illégal sur l’espace de jeu légal. Aussi, les offres du Loto Ghanéen sont proposées de façon virtuelle à travers les groupes WhatsApp, Facebook et SMS pour contourner les normes d’interdiction du jeu informel.
Ainsi, l’étude nous amène à reconsidérer les frontières entre formalité et informalité dont les transformations sont perceptibles à travers le contexte de production et de reproduction des activités, les réseaux de relations dans lesquels sont insérés les acteurs ainsi que le rapport aux normes (formelles et informelles).
Bibliographie
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Tovar, M. L., Costes, J. M., & Eroukmanoff, V. (2013). « Les jeux d’argent et de hasard sur Internet en France en 2012. » Tendances, 85(1), 6.
Trudel, P. (2000). « Quel droit et quelle régulation dans le cyberespace ? » Sociologie et sociétés, 32 (2), 190–210. https://doi.org/10.7202/001806ar.
Notes
[1] Docteur en sociologie à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, lanzeny@gmail.com
[2] Doctorant à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, tiery.sokoto@yahoo.fr
[3] Doctorant à l’institut d’Ethnosociologie à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan-Cocody, yvonlago@gmail.com
[4] Ces chiffres relayés par Jeune Afrique le 6 octobre 2019 ont été communiqués par le directeur général lors d’un point de presse dressant le bilan annuel de la société.
[5] National Lottery Authority est l’entreprise responsable de l’organisation de tombola au Ghana
[7] Le coupeur de ticket est utilisé dans le jargon du jeu pour désigner le distributeur des coupons des paris. Il est intermédiaire entre les promoteurs (légaux et illégaux) et les joueurs. Ses principaux rôles consistent à récupérer les mises de jeu sur des coupons, vérifier ces coupons en cas de gain et recouvrer dans certains cas les gains notamment dans le jeu informel.
[9] Le forcaster découlant de l’anglais (origine ghanéenne donc anglophone) désigne toute personne se disant capable et également reconnue comme tel de prédire les numéros gagnants soit du fait de certains calculs liés à l’historique du jeu, soit par des compétences divinatoires ou métaphysiques. Dans les débuts du jeu en Côte d’Ivoire, les forcasters étaient déplacés du Ghana par certains joueurs. Mais de plus en plus, les forcasters sont présents en Côte d’Ivoire et officient sur les réseaux sociaux en créant des groupes de consultation plus restreints.
La victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 à Moscou a suscité une effervescence nationale qu’aucune autre manifestation culturelle, politique ou religieuse n’est susceptible de déclencher. Entre les quarts de finale du 6 juillet et la finale du 15 juillet, l’émotion, la fièvre et la communion nationale sont à leur comble. La France entière et ses périphéries francophones s’identifient à son équipe victorieuse et les médias rivalisent de superlatifs pour souligner « l’exploit ». Au-delà de cette emphase médiatique et de cet enthousiasme qui rassemble dans une même liesse les populations des banlieues, des centres, des campagnes et des périphéries, âges et sexes confondus, qu’est-ce que nous disent ces moments d’exubérance partagée de notre société ?
On peut tenter de dépasser les excès journalistiques et chercher à éclairer le phénomène par une approche réflexive pluridisciplinaire. Il convient d’abord de souligner quelques caractéristiques de la société française des années 2010 : une société d’individus inégalitaires marquée par des mobilités sociales et géographique accentuées ; une société métissée qui questionne inlassablement les processus d’intégration et d’émigration ; une société médiatisée où les médias ont acquis un pouvoir inégalé à partir de toutes sortes d’écrans et de la profusion des réseaux sociaux. Il faut ensuite rappeler comment, en l’espace de 10 jours, cette quête incertaine de victoire a permis de faire évoluer les Français du doute à l’effervescence en soulignant comment une équipe bien managée a été capable d’offrir l’image d’un collectif porteur de valeurs dépassant les egos individuels. Enfin, si le Mondial a cristallisé un désir précaire de faire société, il faut montrer que c’est parce que le sport est devenu un révélateur d’identités contemporaines. On peut alors inverser la question du titre de cet article : Qu’est-ce que le Mondial 2018 nous dit de la société française ?, par : Qu’est-ce que la société nous dit du Mondial ? En soulignant que dans une société éclatée et diversifiée seul ce type d’événement sportif est capable de créer cette unité éphémère où la société tout entière se prend au jeu.
Ce texte est un essai suscité par un moment exceptionnel d’effervescence collective, mais il propose aussi d’interroger le rôle qu’a pris le sport en général et le sport de compétition en particulier dans la société française contemporaine.
I. Dans quelle société vivons-nous ?
Ce titre ambitieux reprend celui d’un ouvrage académique (Dubet, Martuccelli, 1998) où deux sociologues, après avoir souligné le déclin de l’idée de société, analysent la diversification des classes sociales, les modifications du travail et des processus d’intégration, la production et les épreuves des « individus » et les changements des représentations sociales et politiques qui les accompagnent. Rien de tel dans notre projet qui ne cherche pas à mobiliser tous les savoirs scientifiques et disciplinaires sur ce thème, mais vise un essai synthétique limitant la réflexion à trois thèmes qui questionnent l’exubérance festive et précaire liée à la victoire de l’équipe de France lors du Mondial 2018 : ceux d’une société d’individus, d’une société métissée et d’une société médiatisée.
Une société d’individus
C’est seulement à partir du XVIIIème siècle que s’est affirmé l’individu. Devenu l’unité fondamentale de l’organisation sociale, il porte en lui le principe démocratique et durant les deux siècles suivants de multiples formes de pensée individualiste, politiques se sont développées : la page se tourne avec celle des sociétés organisées selon des schémas sociaux plus ou moins rigides, qualifiés par les anthropologues de « holistes ». La montée d’une société d’individus est devenu un thème classique que Norbert Elias a analysé dans un texte de 1939 qui ne sera publié en France que beaucoup plus tard (Elias, 1991), mais bien d’autres chercheurs ont abordé la question du rapport complexe entre individus et sociétés. Pour Elias, la nouvelle configuration où l’individu se libère des rigidités liées au statut de sujet pour s’approprier une relative autonomie se met en place dans la société de cour en Europe au XVIIème siècle. Mais, à partir de ce foyer initial, plusieurs siècles d’évolutions sociales, économiques, politiques et culturelles, qu’accompagnent les progrès des sciences humaines et sociales, sont nécessaires pour renforcer le processus qui ne s’amplifie et ne se généralise qu’après la Seconde Guerre mondiale. La promotion de la sphère individuelle est avérée partout, à des degrés divers, et se manifeste même dans des pays où persistent de fortes tendances communautaires marquées par les conceptions holistiques des groupes d’appartenance. D’autres comme Pierre Legendre (2000) font commencer cette « fabrique de l’homme occidental » à la Renaissance médiévale autour d’un processus normatif en œuvre dans le droit canon romain. Charles Taylor (1994) évoque une « épiphanie de l’individu » en soulignant qu’elle se réalise à la fois socialement, politiquement et juridiquement avec la déclaration des Droits de l’homme. On pourrait multiplier les références, mais tous les auteurs se rejoignent, au-delà de quelques divergences, sur le caractère historique et géographique de la montée de l’individu occidental.
Si nous vivons dans une « société d’individus », ceux-ci ne sacrifient pas totalement au culte du moi et au narcissisme et ne sauraient être absolument indépendants par rapport à de nouvelles appartenances multiples et changeantes (De Singly, 2013). Être de plusieurs milieux et lieux à la fois devient une nouvelle norme. Soumis à l’injonction d’être soi, l’individu singulier ne peut pas être tourné que vers lui-même comme le soulignent trop souvent les écrits insistant sur l’enfermement et le narcissisme. Nombre d’auteurs rappellent l’insuffisance de cette approche et font valoir que le don, le goût d’autrui, l’aptitude à comprendre le monde de l’autre peuvent tout autant guider les logiques d’action individuelles (Ion, 2012). L’utilisation du terme individuation rappelle que l’identité personnelle ne peut se construire que dans la relation à l’autre même si les façons dont nous sommes reliés les uns aux autres ne cessent de se modifier. Si l’individu singulier ou concret supplante peu à peu l’individu anonyme et abstrait en tant que norme sociale, il n’échappe pas au besoin de faire société (DiMéo, 2016). Caractéristique de notre modernité, l’individu est contraint de s’auto-définir, d’où l’inflation de la notion de projet, de faire valoir ses propres caractéristiques, mais il est toujours à la recherche de liens et de relations qui lui permettent de se rassembler, de s’associer et peut-être de faire société. Pour le dire simplement en empruntant une image familière, les petits JE se sont multipliés, les grands NOUS se sont effacés laissant la place à une multitude de petits Nous ne pouvant se rassembler que lors d’événements exceptionnels, provisoires, éphémères et festifs.
Une société métissée
L’image d’une société d’individus et de petits JE caractérisant la France contemporaine n’est qu’un aspect de la réalité sociale, elle souligne une tendance montrant qu’on ne peut plus imaginer la société comme une totalité, un ensemble cohérent d’organisation autour des rapports de classes, du système des institutions et de l’emprise de modèles culturels. Cette unité s’est fissurée et se défait. La pluralité et l’hétérogénéité des individus et des groupes brouillent les frontières et les anciens repères. Il suffit d’évoquer deux aspects de la société française des années 2010, celui lié à l’immigration et celui lié à la multiplication des groupes sociaux, pour mesurer la complexité d’une société métissée.
L’institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) offre un portrait régulier de la population française métropolitaine, soit un ensemble de plus de 62 millions d’individus dont 5,3 millions d’immigrés et 6,5 millions de descendants directs de l’immigration (deuxième génération). Si l’on cumule ces deux derniers chiffres, c’est près de 12 millions de personnes d’origine étrangère représentant 20% de la population qui sont établis en France. L’INSEE précise que parmi eux, 5 millions sont originaires d’Europe, près de 4 millions d’origine maghrébine, un million d’Afrique sub-saharienne, 400 000 d’origine turque, 700 000 originaires d’autres pays d’Asie et 700 000 du reste du monde. D’autre part, 40% des nouveaux nés en France ont au moins un grand-parent né à l’étranger. Les travaux sur l’immigration se sont multipliés. De nombreux champs de la sociologie et de la géographie, autour de l’urbain, de l’école, de l’emploi, de la vie politique ou des religions, croisent ces approches pour mesurer l’impact de cette présence dans la société (Réa et Triper, 2002). Au plan géographique, les études sur la France des cités, des banlieues et des grands ensembles construits dans les années 1950-1960 montrent comment ils sont devenus des symboles de la relégation sociale et de la concentration des minorités ethniques. Des périphéries parisiennes, à Marseille, en passant par Toulouse, Bordeaux, Lille ou Rouen, les recherches soulignent la difficulté des politiques publiques à favoriser l’intégration (Donzelot, 2013). L’Agence pour l’éducation par le sport (Apels) tente à partir de multiples dispositifs de favoriser cette intégration, mais c’est bien insuffisant car ces quartiers populaires comptent 60 000 décrocheurs scolaires chaque année et entre 400 000 et 600 000 jeunes sans emplois.
Les disparités sociales ne se limitent pas aux populations issues de l’immigration et à leur répartition géographique. La diversité des groupes sociaux et de la stratification sociale s’est aussi accentuée. La division de la société en classes sociales qui a longtemps été un moyen simplifié de décrire la société et ses divisions s’est brouillée, les clivages se sont multipliés. De nouvelles approches sont nécessaires, elles sont multiples pour analyser les divisions économiques. Ainsi, certains distinguent schématiquement quatre ensembles pour mesurer les positions des individus inscrits dans une compétition économique par rapport au travail (Dubet, Martuccelli, 1998). Celui des « compétitifs » regroupant les salariés travaillant dans les entreprises des secteurs hautement productifs ; celui des « protégés », membres de la fonction publique, mais aussi d’autres placés dans le secteur non marchand ; celui des « précaires » correspondant aux travailleurs qui ne sont pas à l’abri des variables d’ajustement économiques ; celui des « exclus » dont la situation d’emploi est changeante entre le chômage et les activités précaires. Ces groupes ne forment pas véritablement des classes sociales car ils n’ont pas de modes de vie et de conscience d’appartenance homogènes. D’autres approches ne feraient que confirmer les divisions, et il est inutile de rappeler les disparités de revenus, de patrimoine et de capitaux culturels et relationnels pour confirmer que cette société d’individus est profondément métissée et inégalitaire. C’est pourtant cet ensemble disparate qui a été rassemblé dans une même effervescence au cours des deux semaines de juillet 2018.
Une société médiatisée
La société d’individus, métissée et inégalitaire, est aussi une société médiatisée. Aux médias directs comme le langage et l’écriture se sont ajoutés des dispositifs techniques comme la presse, la radio, le cinéma, la télévision et plus récemment internet. L’expression média de masse souligne qu’ils ont acquis une diffusion à grande échelle pour répondre à une demande d’information et de communication généralisée. Nous limiterons l’analyse à l’emprise de la télévision et des médias numériques, ces deux dispositifs façonnent plus que d’autres la société d’individus. Cette société n’est société que dans la mesure où elle possède la capacité de se présenter elle-même et les médias n’ont pas un simple rôle d’information car en exposant les événements qui rassemblent, et ici le Mondial 2018, ils les énoncent, les renforcent et les inventent en partie.
La télévision a pris une place considérable dans la vie courante et Jean Viard (2011) rappelle que chaque Français consacre plus de temps à regarder la télévision qu’à toute autre activité ; il estime à 100 000 heures le temps absorbé par la télévision au cours d’une vie et note que le journal de 20 heures est vu tous les soirs par les deux tiers des citoyens. Cette emprise télévisuelle suscite des débats contradictoires. Certains soulignent, comme Pierre Bourdieu (1997) qui le dit en filigrane, son aspect éphémère en notant qu’elle est un flux d’images et de discours consommés immédiatement par des publics aléatoires emportés par un flot continu de messages. Ces critiques supposent de manière implicite que le récepteur est souvent passif et que le faible capital culturel d’une majorité d’entre eux ne leur permet pas de résister aux médias. D’autres rappellent que cette massification télévisuelle n’est pas synonyme d’égalité et que la société de masse, comme la société de consommation de masse, engendre une série de distances et de distinctions ; en ce sens, la télévision ne crée pas seulement des identités collectives, elle forme aussi des identités médiatiques. Au-delà des débats qu’il conviendrait d’approfondir, il suffit de noter ici que la télévision est, comme le dit Dominique Wolton (1990), un objet « impensé » ou tout au moins un objet trop peu pensé, même si sa présence s’impose à tous. Dans la phase finale du Mondial, les multiples chaînes de télévisions françaises ont surdimensionné le phénomène en laissant au second plan d’autres informations nationales ou internationales. En diffusant des messages orientés, la télévision a projeté les images et les émotions qui leur sont liées et ainsi renforcé le sentiment d’une identité collective éphémère.
L’avènement d’internet dès les années 1990 ouvre une nouvelle étape qui démultiplie les sources d’information par des médias alternatifs tels les blogs et les réseaux sociaux. Ces méta-médias numériques se caractérisent par une inter-connectivité envoyant constamment des données qui enregistrent les activités, les déplacements et les préférences de chacun. L’usage intense du portable, véritable couteau suisse dans sa version smartphone, engendre un flot d’échanges et de commentaires et si certains dénoncent la bulle dans laquelle tendraient à s’enfermer les individus (Turkle, 2015), il est aussi un moyen de micro-négociations. Son utilisation est devenue un élément de l’existence sociale et participe dans les moments festifs à la construction identitaire, à la quête de se reconnaitre, de participer et de se rassembler dans un événement qui dépasse les simples relations quotidiennes (Casseli, 2010). On l’a noté, le processus d’individuation n’implique donc pas un isolement croissant, et les médias numériques favorisent l’émergence d’individus singuliers, contraints à se définir, à se situer et à s’organiser hors des cadres de la société traditionnelle. Dans le champ des cultures sportives la médiatisation de la société joue un rôle essentiel dans la création d’événements. Au-delà des médias de presse, de radio et surtout de télévision, internet et les smartphones contribuent à modifier la forme et le sens des liens entre les individus. Les façons de s’informer, de communiquer et de se regrouper lors d’événements sportifs, et plus encore du Mondial, se trouvent renforcées.
Si on ne peut pas réduire la société aux trois thèmes abordés ici car d’autres perspectives historiques, économiques, géographiques ou politiques sont nécessaires à la compréhension de sa complexité, ces trois entrées synthétiques sont cependant au centre des interprétations du Mondial 2018. Comment et pourquoi une société aussi divisée est-elle à la quête d’une deuxième étoile, d’une deuxième victoire cristallisant dans un temps court l’ensemble français ?
II. La quête des Étoiles : du doute à l’effervescence
Le Mondial, comme les Jeux olympiques, est un événement attendu devenu le premier spectacle du monde (Guillon, Grosjean et Ravenel, 2010). La Terre est ronde comme un ballon (Boniface, 2002) et les compétitions internationales médiatisées sont devenues des terrains d’affrontement codifiés et régulés entre les nations. Quand la mondialisation gomme les identités nationales, le sport et particulièrement le football devient un moyen d’exister sur la carte du monde, de déployer son drapeau, d’entonner son hymne national (Archambault, Beaud et Gasparini, 2016). Il permet au sein du village global qu’est devenue la planète de raviver la flamme nationale et le rayonnement de l’État.
Un besoin d’effervescence dans une société d’individus
Pour le Mondial 2018, tout commence par les épreuves de qualifications, nombre de pays y participent et certains parmi les favoris potentiels comme l’Italie sont éliminés. En France, les médias anticipent ce rendez-vous historique et questionnent, vingt ans après la première étoile de 1998 : les Bleus peuvent-ils rééditer l’exploit de leurs ainés ? Les Français restent sceptiques, comment cette équipe dont le grand public ne connait que quelques noms peut-elle se hisser à la hauteur des « Blacks, blancs, beurs » de 1998 ? Les désillusions des années 2000 sont encore fortes : élimination de la Coupe du monde 2002 et de l’Euro 2004, échec en finale 2006, tragédie en Afrique du sud autour des « grévistes » du bus de Knysna qui fait dire à la ministre des Sports le 23 juin, à la tribune de l’Assemblée nationale : « une équipe de France où les caïds immatures commandent des gamins apeurés ». Didier Deschamps est appelé pour tenter de réconcilier le pays avec son équipe, mais malgré un quart de finale au Mondial 2014 et une finale à l’Euro 2016, les Français restent distants et 53% d’entre eux déclarent au début juin 2018 qu’ils n’apprécient pas l’équipe de France.
En l’espace d’un mois, du premier match contre l’Australie le 16 juin à la finale du 15 juillet, trois temps vont renverser la tendance. Dans le premier temps, les Français n’y croient pas vraiment, 32 équipes sont en compétition, notamment les grandes équipes européennes et d’Amérique latine. La France se classe première du groupe C, mais le dernier match, assez stérile contre le Danemark déçoit (0-0), l’incertitude et le doute demeurent. Il faut attendre un deuxième temps, celui des éliminations directes, pour que les changements apparaissent. D’abord la huitième de finale contre l’Argentine le 2 juillet (4-3) qui réveille les souvenirs du France-Brésil de 1998 (et un et deux et trois) ; Kylian Mbappé, précoce avec ses 19 ans et véloce, y inscrit deux buts et reçoit les félicitations de Pelé, le joueur brésilien le plus titré ; il gagne la sympathie des Français en affirmant sa volonté de vaincre et d’offrir sa prime à une association d’enfants handicapés. Le match contre l’Uruguay le 6 juillet (2-0) confirme la cohésion d’une équipe dont les anonymes commencent à être reconnus. C’est la naissance d’un collectif qui dépasse l’addition des individualités. Débute alors le troisième temps, celui de l’enthousiasme, l’équipe l’emporte sur l’individuel ; les Français y croient, les taux d’audience battent des records le 10 juillet pour le derby France-Belgique (1-0) qui qualifie l’équipe pour la finale du 15 juillet contre la Croatie. Le doute a laissé place à l’assurance et le pays fait corps avec son équipe. Dans les fan-zones, les bars, les places de village, mais aussi les entreprises, les bureaux, les colonies de vacances, la liesse est à son comble et accompagne la victoire (4-2) : les drapeaux tricolores, les Marseillaises célèbrent l’union nationale et des centaines de milliers de supporters convergent vers les Champs Elysées et les places des grandes villes. La communion, la fête, la joie s’expriment dans les métropoles, les banlieues, les campagnes. Ce sentiment d’union nationale, de fraternité, le mot n’est pas trop fort, n’a jamais été aussi intense et favorise un étonnant processus d’identification communautaire.
L’équipe : le collectif l’emporte sur l’individu
Au-delà des victoires successives, c’est la construction et la représentation d’une équipe l’emportant sur les individus qui sont perçues par les Français. Si dans le Mondial 1998 l’expression « Blacks ; Blancs, Beurs » avait marqué les esprits, vingt ans après, le slogan n’est pas repris même si l’équipe est aussi diverse et métissée. Ce n’est plus le sujet, mais celui d’un groupe de jeunes, assez modestes, unis, solidaires et porteurs de valeurs à qui l’on rend hommage.
Cette équipe de 23 garçons est la plus jeune des équipes engagées dans les phases finales du Mondial. Presque tous sont nés en France à l’exception de deux d’entre eux (Umtiti né à Yaoundé et Mendanda né à Kinshasa). Ils viennent de Bondy, Roissy en Brie, Maubeuge, Marseille…, mais tous sont Français et les rares à double nationalité ont choisi l’équipe de France. C’est l’équipe la plus métissée du Mondial, 14 joueurs sont noirs, deux viennent du Maghreb et 7 sont blancs. Ils ont tous été formés dans les centres d’entraînement français, même si 14 d’entre eux jouent dans les grands clubs étrangers, en Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie et 9 seulement dans les clubs français.
Leur histoire est commentée par les médias soulignant le rôle des joueurs issus de l’immigration et les conditions sociales et familiales difficiles de leur début. Ces médias notent la jeunesse de Paul Pogba, né de parents guinéens divorcés et ses débuts entre les HLM de Roissy et Torcy ; repéré par le club du Havre à 14 ans, il se retrouve deux ans plus tard au Manchester United. Blaise Matudi a grandi aussi dans l’HLM de Fontenay-sous-Bois où ses parents fuyant la guerre civile en Angola se sont installés. Samuel Umtiti n’a que 2 ans lorsque sa famille quitte Yaoundé pour s’installer à Lyon où il sera vite repéré ; contacté pour jouer dans l’équipe du Cameroun, il décline l’offre et choisit l’équipe de France. D’autres comme Lucas Hernandez, le plus espagnol des joueurs français, a connu des moments difficiles : après l’abandon du père, la mère doit gérer seule les dettes et vivre un temps dans une chambre d’hôtel avec ses enfants. D’autres encore, qu’ils soient d’origine étrangère ou française comme Kylian Mbappé, Antoine Griezmann, Hugo Lloris ont connu des histoires plus simples et le soutien d’une famille unie. Il ne s’agit pas de décrire la situation des 23 joueurs, mais de montrer au-delà de leur diversité, comment chacun d’entre eux a adopté une charte de bonne conduite imposée par le sélectionneur Didier Deschamps pour effacer la décennie 2000 qui avait creusé un fossé entre les Bleus et l’opinion française.
Finies les coiffures excentriques, les attitudes provocatrices ; les nouvelles règles sont celles imposées par le sélectionneur : patriotisme, rigueur, respect et politesse…La page est tournée avec l’image des joueurs comme Franck Ribery, Nicolas Anelka où même Karim Benzema qui refusaient de chanter la Marseillaise, envisageant même de quitter l’équipe de France si on les forçait. La génération 2018 l’entonne désormais à chaque début de match et même devant le perron de l’Elysée où ils sont reçus après leur victoire. Le retour des valeurs, après une décennie de disette, réconcilie les Français avec une équipe qui joue le collectif, l’hymne à la République et renforce l’image d’unité nationale.
Dépasser les clivages sociaux et territoriaux pour une unité éphémère
Au coup de sifflet final consacrant la victoire tricolore, des centaines de milliers de Français chantent, dansent, klaxonnent et pavoisent dans les stades et les rues. Partout dans le pays la joie, la communion, les mêmes scènes de liesse sont visibles. La France n’avait pas connu depuis longtemps un bonheur collectif aussi intense, un tel sentiment d’union et de fraternité qui dépasse les clivages sociaux et territoriaux : les classes d’âge, les classes sociales se mêlent et ce sentiment est aussi fort dans les grandes villes que dans les petites villes des campagnes. Les oppositions entre une France métropolitaine et une France périphérique (Guilluy, 2014) disparaissent, les centres et les banlieues, les quartiers chics et les zones sensibles sont à l’unisson dans cette euphorie et ce sentiment de bien-être, une sorte de bonheur national brut (BNB) que les indices de produit national brut (PNB) sont incapables de prendre en compte ; invisible dans les statistiques, cet indice alternatif contredit de manière éphémère les indicateurs économiques traditionnels qui n’arrêtent pas de classer et d’opposer les groupes sociaux et territoriaux.
La liesse parisienne est retransmise en direct par les médias et se vit par procuration dans les foyers, ou directement sur les Champs Elysées, la place de l’Etoile ou le Champ-de-Mars. Même effervescence dans les grandes métropoles : à Bordeaux le stade Chaban-Delmas est trop petit pour accueillir les spectateurs qui, devant quatre écrans géants, exultent plus qu’à aucune victoire de l’équipe locale et quoi de mieux que la place de la Victoire pour fêter le titre de champion du monde. A Marseille, Lyon, Lille, mais aussi à Brest, Strasbourg, Toulon ou Bayonne les mêmes scènes se reproduisent. Dans certains lieux d’où sont originaires les joueurs, les scènes sont encore plus intenses : à Bondy la ville de Mpappé, à Roissy, Torcy ou Fontenay-sous-Bois où Matudi a vécu ; Pavard issu de Jeumont, une commune frontalière avec la Belgique de 10 000 habitants, a même droit à un hymne en son honneur : « Il est de nulle part, une frappe de bastard, Benjamin Pavard ! ». On pourrait égrener tous les lieux où les joueurs ont laissé une trace et une empreinte.
L’enthousiasme ne se limite pas à la France métropolitaine mais se diffuse dans les DOM-T0M, ces confettis de la République, en Guyane, Martinique, Guadeloupe, Réunion, Polynésie et Nouvelle Calédonie. Il est visible en Amérique du Nord, au Canada et à Montréal d’abord, mais aussi dans les petites francophonies des villes hors Québec, aux États-Unis, en Louisiane et dans les groupes français de Californie ou de New York. Peut-être encore plus fort dans les villes africaines de l’ancien empire colonial, de Ouagadougou en passant par Cotonou ou Brazzaville et notamment dans les pays d’où les joueurs d’origine africaine sont issus.
En contrepoint avec l’euphorie et la liesse générale, seul l’hebdomadaire d’opposition Valeurs actuelles du 19 juillet consacre quatre pages aux exactions, aux violences et aux dérives ayant conduit 300 gardes à vues suite aux pillages, aux affrontements avec la police et aux incendies de voitures en soulignant que le Ministère de l’Intérieur a minimisé ces faits. Mais ces éléments restent presque exceptionnels en comparaison avec d’autres moments d’effervescence nationale et les banlieues ont surtout fusionné avec le reste du pays. Cette unité éphémère a été, en France, dans une société laïcisée, renforcée par la place prise les cultures sportives.
III. Au delà du Mondial les cultures sportives sont des révélateurs sociaux
Le football lors d’un Mondial est susceptible de renforcer l’appartenance nationale au-delà des clivages sociaux et territoriaux, car il met en œuvre des processus d’agrégation qui constituent un ressort de la cohésion sociale (Dietschy, 2011). S’il convient de replacer l’effervescence sportive du Mondial dans un besoin de faire corps dans une société d’individus, ce moment ne s’explique que par la place qu’a prise le sport dans la France des années 2000 où il est devenu un révélateur et un régulateur de rapports sociaux et spatiaux posant alors la question des interprétations qu’il convient de lui donner.
Le besoin de faire corps dans une société d’individus
Au centre du processus d’agrégation lié au Mondial se trouve une effervescence ritualisée, constituée en temps forts de la vie collective dans laquelle la société se reconnait comme unité d’action, de sentiments, de traits d’union. Cette mise en scène de l’effervescence peut être considérée comme une réponse à la dissolution des différences dans laquelle se dégradent les identités collectives. L’uniformisation des modes de vie, l’effacement des particularismes locaux, voire nationaux, se sont traduits par un recul des sociabilités traditionnelles. C’est sur ces vestiges que s’établit depuis un siècle et se renforce constamment une sociabilité sportive. Cette prise de possession a été favorisée par le dépérissement d’autres formes de sociabilité : sociabilité religieuse avec la désaffection des lieux de cultes et des pratiques du calendrier religieux ; sociabilité civique avec le caractère suranné des moments d’effervescence patriotique et la routinisation de la participation politique. C’est sur l’affaiblissement relatif des passions religieuses et politiques que se sont progressivement édifiées les passions sportives.
La finale du Mondial est une fête, tout y exprime des émotions qui dans d’autres circonstances paraitraient incongrues ; chants, cris, applaudissements sont autant d’extériorisation d’émotions collectives. On peut y voir la fonction cathartique de toute fête, exutoire des pulsions, des tensions et des frustrations quotidiennes. Un défoulement dans un monde à l’envers où les interdits intériorisés réglant les comportements ordinaires deviennent normes collectives. La finale mondialisée favorise une jouissance collective, une communion cérémonielle où l’extériorisation des émotions permet l’expérience de l’unité, de la connexion avec une stratégie d’occupation des lieux publics, rues, places des villes et des villages. La notion d’espace public peut être mobilisée dans les deux sens qu’on lui donne généralement, celui d’Habermas (1978) qui, utilisé au singulier par les spécialistes de la communication, désigne l’espace des débats et du parler-ensemble, et celui des aménageurs qui, utilisé au pluriel, se rapporte aux sites concrets évoquant un ensemble de lieux où les coprésences entre personnes peuvent s’organiser. Entre ces deux acceptions, des liens existent comme le note Isaac Jacob (1995) en soulignant qu’on ne peut pas dissocier espace de circulation et espace de communication.
La communauté nationale n’existe que par les manifestations extérieures montrant à ses membres qu’ils sont à l’unisson, vivant la même chose, participant aux mêmes émotions et sentiments en constituant une unité collective. On peut évoquer Durkheim qui, dans son ouvrage sur les formes élémentaires de la vie religieuse, note que « c’est en poussant un même cri, en prononçant une même parole, en exécutant un même geste concernant un même objet qu’ils (les individus) se mettent et se sentent d’accord ». On peut aussi rappeler que dans l’étymologie du mot religion deux sens se complètent, celui de relier les individus et celui de relire leur histoire. Le Mondial participe donc du phénomène religieux, mais le sport, et ici le Mondial de football, ne doit pas être assimilé à une religion établie. Le Mondial ne participe qu’à une dramaturgie moderne en valorisant ses épopées, ses héros et ses rites. Il est une réponse à la recherche de cérémonies fusionnelles compensant les divisions, les conflits et l’individuation croissante de nos sociétés. Pour un temps furtif, un monde idéel de représentations se mêle au monde réel des lieux et de l’organisation sociale, économique, politique et idéologique des compétitions. La dramaturgie ritualisée, la gouvernance mondiale et l’impact médiatique se conjuguent dans l’attente d’une victoire magnifiant un désir de faire société. Mais comme tout mythe, ces événements méritent d’être déconstruits. Non pas pour nier les effets positifs et l’efficacité symbolique dont ils sont porteurs, mais pour mettre à jour leur caractère précaire, fugace et momentané.
Si dans ces quelques jours d’effervescence nationale où l’unité autour de l’équipe de France prend une dimension éthique, toute critique apparaît comme une atteinte à cette unité et peut être assimilée à une critique de la patrie, les divisions de la société reprennent vite leurs droits. En témoignent l’affaire Benalla, cet adjoint au chef de cabinet du président de la République qui accompagne l’équipe victorieuse à son retour sur les Champs Elysées et qui se voit dénoncé par les médias pour des faits de violence du premier mai de la même année : fini le temps de l’unité sacrée, les titres des journaux n’évoquent plus qu’une « affaire d’État » et les partis d’opposition se retrouvent pour une motion de censure contre le gouvernement. Dans un autre registre, le journal Libération qui a salué avec emphase la victoire du 15 juillet titre en première page dans son numéro du 28 juillet : « Foot, on ne veut pas voir que le racisme existe vraiment » ; Lilian Thuram, un des joueurs victorieux du Mondial 1998 note que malgré le sentiment de cohésion nationale qui a accompagné les Bleus durant le Mondial, les commentaires racistes et essentialistes, en France et à l’étranger, se sont multipliés après leur sacre et la xénophobie sévit toujours, jusque sur les pelouses des championnats amateurs.
Au plan national, la société d’individus, métissée et médiatisée tourne vite la page du Mondial pour en ouvrir d’autres. Ce changement ne doit pas occulter la capacité de révélateur des identités contemporaines du sport car les sociabilités sportives, sous des formes diverses, sont toujours à l’œuvre et jouent un rôle de régulateur des rapports sociaux et spatiaux.
Le sport révélateur des identités contemporaines
Le Mondial victorieux a été pour la nation une occasion exceptionnelle et furtive de liesse populaire, mais d’autres occasions multiples de sociabilités sportives et de fêtes s’égrènent chaque semaine dans tous les sports collectifs et en tous lieux. Le calendrier des manifestations locales, régionales et nationales rappelle, à des degrés divers, la capacité du sport à réunir et rassembler. Le Mondial de football n’est que l’épure momentanée d’un phénomène qui questionne le rôle qu’a pris le sport dans la société contemporaine. Sous ce terme générique, il convient, à minima, de distinguer les sports de compétition et les pratiques de loisirs. Les premiers sont fondés sur la liaison de quatre éléments (Parlebas, 1999), la motricité, les règles, l’institution et la compétition alors que les sports de loisirs ne sont concernés que par deux ou trois de ces éléments.
En simplifiant la réalité, une première approche permet de distinguer les deux types de sportifs qui sont engagés dans des activités réelles, les sportifs au sens strict et les ludo-sportifs. Les sportifs au sens strict sont licenciés dans des institutions dont ils suivent les règles de compétition et utilisent les équipements et les espaces normés pour leurs pratiques. Plus de 120 fédérations sportives régulent un ensemble estimé à plus de 14 millions de licenciés en France. A côté de ces sportifs licenciés, les ludo-sportifs ne sont pas nécessairement affiliés à des institutions et opèrent, souvent de façon autorégulée, dans des espaces publics ou de nature en utilisant des habits et parfois des engins sportifs. Ces deux types de pratiquants s’inscrivent dans des cultures sportives en perpétuelle évolution, mais la progression des ludo-sportifs ne signifie pas un rejet de la culture sportive stricte comme l’affirme Alain Loret (2005) car les loisirs sportifs n’auraient pas leur visibilité physique et leur capacité classificatoire sans la gestuelle fournie par les sports de compétitions. L’imaginaire des pratiques se nourrit des exploits de la compétition et de leur médiation en favorisant la complexification d’un ensemble d’interactions qui fait système.
Si le sport en général, et ici le football, est devenu un moyen de rassembler c’est parce que sous ses formes et pratiques diverses, il est un ferment d’émotions collectives, d’invention et de dépassement de soi (Bromberger, 1998). Au-delà des grands événements sportifs, les cultures sportives sont devenues des organisateurs sociaux et spatiaux structurant la société. Dans les aires centrales des grandes villes, dans les banlieues organisées, dans les périphéries urbaines et dans les espaces de nature, le sport impose sa marque et s’affiche comme un révélateur des spatialités contemporaines (Augustin, 2007). Les milliers d’équipements édifiés dans les villes et leurs zones d’influence tissent un véritable maillage en participant à leur fonction culturelle, leur expression et leur représentation L’appropriation des espaces publics s’intensifie, que ce soit pour les courses organisées comme les marathons urbains de Paris, Marseille, Lyon ou Bordeaux, ou par les pratiques banales du jogging, du patinage de rue ou de la bicyclette ; ces pratiques sont favorisées par les firmes mondiales qui déversent leurs produits (chaussures, vêtements, bikes, rollers, skates…) dans les espaces les plus diversifiés.
En milieu naturel, les références se multiplient autour des activités sportives et les sites, les itinéraires et les espaces de pratiques définis par leurs caractéristiques physiques, hydrographiques ou climatiques transforment l’image des lieux et favorisent une appropriation culturelle et sociale. Ces appropriations bénéficient d’une triple valorisation par les aménagements offrant des pratiques selon les niveaux, par l’amélioration des accès grâce aux routes et aux balisages et par la promotion des lieux par les réseaux de pratiquants et les médias (revues spécialisées, topo guide, films…). Une cartographie nationale des lieux, sites et itinéraires sportifs se constitue avec ses répertoires, ses inventaires et ses classements. La nature n’est plus un décor, elle devient partenaire et support d’activités multiples ; les lieux naturels les plus variés et les plus inaccessibles sont désormais utilisés, qu’ils se situent en bordure d’océan de mer ou de lac (voile, planche, surf…), dans leur profondeurs (plongée sous-marine) ou dans leur traversée (croisière et course croisière), sur les pentes des montagne (alpinisme, escalade, ski), dans les gorges des rivières (canyoning, canoë, kayak), dans les airs (planeur, parapente, deltaplane) ou dans des sites souterrains (spéléologie). La conquête sportive de tous les espaces de nature est engagée.
On assiste donc à une double dynamique (Haumont, 1998) : celle des clubs, des compétitions de plus en plus soutenus par les entreprises mondiales de communication qui favorisent un processus emblématique d’identification communautaire autour des équipes professionnelles et de leurs résultats médiatiques ; celle de l’auto régulation où les pratiques individuelles organisées par les modes de vie se multiplient et se diversifient. Dans les deux cas, ces pratiques participent à des médiations où les groupes produisent des pratiques identitaires et définissent souvent des rapports d’altérité renforçant la cohésion sociale. Cette notion de médiation prend en compte nombre de transformations et par exemple l’accélération des mobilités urbaines remettant en cause les rapports traditionnels du citadin à la ville. Face à la question des identités contemporaines et à la tendance à être de plusieurs lieux et milieux à la fois, on peut considérer avec Guy DiMéo (2005) que les territoires sportifs, par leur capacité à ménager une médiation particulièrement fluide, éminemment sociale entre l’individu et les espaces, jouent un rôle essentiel de régulateur.
En s’imposant comme un moyen d’identité individuelle ou collective et en se substituant aux grands desseins qui font défaut à nos sociétés, le sport devient un élément-clé des constitutions et des médiations sociales et territoriales. Cette réappropriation, notamment pour les activités ludo-sportives s’inscrit dans une nouvelle représentation de la société, de ses espaces et de ses usages. On peut parler des territoires sportifs qui nous habitent autant que des territoires sportifs que nous habitons, et cette emprise pose à terme la question des significations diverses qui sont attribuées au sport.
Les cultures sportives et la mise en ordre de la société
Le sport a conquis la France et occupe le terrain médiatique. Il est devenu une nouvelle occasion d’affrontement entre les nations, un substitut à la guerre, mais il est aussi un ferment d’émotions collectives, d’inventions et de dépassement de soi. Ces fonctions multiples ont favorisé des interprétations à la fois opposées et complémentaires, et quatre d’entre elles méritent d’être rappelées.
La première est celle de la démocratisation qui, comme dans le champ scolaire, est un thème obligé ; ses adeptes revendiquent le sport pour tous et proposent les moyens de sa propagation ; le sport est présenté comme une avancée vers l’égalité sociale et l’accession du plus grand nombre aux pratiques perçues comme un enjeu du développement, il n’est plus l’apanage d’un pays ou d’une caste, il est démocratique, international et tend à l’universalité. En opposition à ce courant qui participe au discours de célébration, celui du sport-capitaliste le présente comme un appareil idéologique d’État fonctionnant dans tous les systèmes politiques ; pour Jean-Marie Brohm (1992), il est un opium du peuple, un véritable poison capable d’utiliser toutes les dérives nationalistes et toutes sortes de délinquances liées au dopage ou à la corruption. Pour d’autres comme Norbert Elias (1994), au contraire, il participe au processus de civilisation en instaurant un contrôle progressif de la violence, en limitant les affrontements et en interdisant la mise en jeu de la vie ; il est un élément essentiel dans l’histoire des codifications de la violence, des transformations des mentalités et des modes d’exercice du pouvoir. Pour d’autres encore qui s’appuient sur les travaux de Pierre Bourdieu, il favorise les compétitions entre les fractions de classe en valorisant les groupes dominants. ; chaque acteur social s’inscrit dans le champ des pratiques organisées en fonction d’un rapport au corps qui est déterminé par la position sociale.
Chacune de ces interprétations lève le voile sur une des fonctions ou des dérives que le sport joue dans un village global où les nations s’affrontent, et dans une société d’individus soumis au culte de la forme et de la performance. Mais en empruntant à la culture, aux religions et à la politique, le sport participe et contribue selon Pierre Parlebas (1999) à une nouvelle mise en ordre de la société par une quadruple régulation des lieux, des temps, des liens et des liants. Les lieux sportifs ont permis le passage des jeux aux sports en utilisant, disciplinant et réaménageant des espaces quotidiens de la ville ou de la nature et en proposant des sites d’activités multiples. Les calendriers des entraînements et des manifestations rythment de plus en plus les temps sociaux selon des rituels réglés minutieusement qui jugulent les débordements. Les liens entre les joueurs, régis par des règles et des codes, favorisent une sociabilité sportive et les instruments et accessoires nécessaires introduisent des liants entre les participants en parachevant la socialisation des lieux. La société toute entière est prise dans ce jeu : ni tout à fait simulacres, ni tout à fait guerres, les luttes sportives sont devenues des rituels modernes où l’ordre social se donne à voir et se reproduit en paraissant se dissoudre.
Dans une société française diversifiée et inégalitaire où les chercheurs opposent régulièrement les segments gagnants à toutes sortes de périphéries en difficulté, le Mondial 2018, dans ses phases terminales, a suscité un enthousiasme généralisé qui a surpris par son ampleur et sa capacité à réunir les groupes les plus divers. Ce moment festif d’union et d’effervescence nationale a été amplifié par une emphase médiatique reliée par les réseaux sociaux bien plus qu’aucune autre manifestation. La construction et la représentation d’une équipe de France où un groupe de jeunes joueurs présentés unis et solidaires, porteurs de valeurs attendues, ordre, discipline, respect, a ravivé l’enthousiasme national et renforcé le processus d’agrégation. En se constituant en symbole provisoire de la nation, cette équipe a montré sa capacité à exacerber les réactions émotionnelles d’un pays en proie aux doutes de tous ordres, culturels, sociaux et politiques.
Ce moment furtif de cohésion sociale illustre bien l’évolution des liens sociaux qui sont devenus plus faibles, plus flexibles, plus malléables et plus aléatoires. On peut reprendre ici le concept de société liquide introduit par le sociologue Bauman (2006) pour expliquer l’affaiblissement des institutions, le liquide illustrant un état où les institutions ont perdu de leur consistance et ne servent plus vraiment de références aux individus. On peut aussi évoquer les travaux de Goffman (2000) qui explique comment les rituels d’interactions s’inscrivent dans une mise en scène permanente et changeante de la société où les individus, à l’écoute des médias, sont susceptibles de jouer des rôles, d’incorporer des signes et de créer des moments forts d’urbanité. On peut enfin rappeler que, dans ce jeu, les cultures sportives ont pris une place nouvelle dans la société. À des échelles différentes s’organisent tout au long de l’année des manifestations locales et régionales de sports collectifs soulignant le rôle joué par le sport dans une société d’individus. À cela s’ajoutent les pratiques de sports de loisir rassemblant en continu individus et petits groupes dans un désir d’invention et de dépassement de soi. Les deux types de pratiques s’opposent mais aussi se complètent dans des sociabilités multiples et le sport dans ses composantes diverses devient un révélateur des identités contemporaines qui dans le cas du Mondial sont susceptibles de s’agglomérer. Il ne s’agit pas de favoriser un discours de célébration car les dérives et les excès dans les sports de compétition et aussi parfois dans les sports de loisirs sont connus et largement médiatisés, mais de souligner comment, au-delà des écrits journalistiques qui ne se limitent souvent qu’aux résultats des épreuves, les sciences sociales (Pociello, 1999) doivent poursuivre leurs analyses du système complexe (Darbon, 2014) que représente le sport car celui-ci s’impose comme un objet d’étude pluriel permettant de lire et comprendre la société.
Jean-Pierre Augustin
Université Bordeaux-Montaigne UMR Passages du CNRS
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Les fédérations sportives ont pour objet l’organisation et le développement « d’une ou plusieurs disciplines sportives, dont elles gèrent la pratique, de l’activité de loisir au sport de haut-niveau [1]». Ces organisations se caractérisent notamment par leur importante verticalité (Bayle, 2010) puisque leurs politiques sont principalement élaborées depuis les sièges fédéraux nationaux, dont la très large majorité se trouve en région parisienne. Ainsi, face à la question du déploiement efficace et équilibré de leurs stratégies de développement sur l’ensemble du territoire national, de nombreuses fédérations sportives se sont dotées de services portés vers le développement territorial. Cela les a amenées à interagir avec des collectivités locales qui se caractérisent à l’inverse par une structuration beaucoup plus horizontale. Ces structures administratives distinctes de l’État bénéficient en effet d’une légitimité politique et doivent prendre en charge les intérêts des populations de territoires précis dans les domaines relevant de leur compétence. Le sport faisant partie des secteurs dits de compétence partagée, chaque collectivité territoriale peut s’en saisir ou non pour mener une politique sportive.
Ces organisations sont a priori liées puisque les fédérations sportives sont tributaires des collectivités pour développer leurs disciplines, tout comme les collectivités semblent avoir besoin des clubs de sport pour animer leurs territoires. Au-delà des subventions qu’elles attribuent aux associations sportives, les collectivités possèdent presque 80% du parc d’équipements sportifs français (Charrier et Lapeyronie, 2018). Les équipements sportifs sont, en effet, à la fois le lieu de la pratique d’un sport organisé par les fédérations sportives et un élément structurant de l’aménagement des territoires (Augustin et Suchet, 2016). Ils font l’objet de stratégies répondant à des questions sportives, économiques, sociales ou environnementales qui se posent au niveau national mais bouleversent largement les paysages des territoires locaux (Bessy et Hillairet, 2002). Ils apparaissent alors comme une porte d’entrée légitime pour étudier les relations entre les organisations sportives et les collectivités territoriales. Le cas de la Fédération française de hockey sur glace (FFHG) et des patinoires constitue alors un terrain d’étude exemplaire puisque cette fédération, dont le budget de fonctionnement annuel (environ six millions d’euros) est inférieur au prix de construction d’une patinoire, est nécessairement tributaire des investissements publics locaux dans ces équipements pour que ses clubs affiliés bénéficient de conditions de pratiques favorables au développement du hockey.
Problématique
Il s’agit ainsi de questionner l’articulation entre le développement de la pratique sportive et celui des territoires en analysant les stratégies de développement territorial de la FFHG et celles de développement sportif des collectivités locales. Comment se construit et se déploie une stratégie fédérale de mise à l’agenda territorial d’un problème ? À l’inverse, quels sont les enjeux de politique sportive locale en mesure d’influencer ces stratégies ? Il convient également de souligner que ces organisations sont éminemment politiques. Malgré leurs finalités différentes, les fédérations sportives et les collectivités territoriales sont toutes deux composées à la fois d’élus définissant le cap politique à suivre et de techniciens chargés de l’éclairer et de l’appliquer. Elles interagissent par ailleurs dans un contexte commun, marqué par la rationalisation des dépenses publiques, l’évolution des modalités de pratique sportive ou encore les réformes territoriales et de gouvernance du sport (Lopez, 2020). Nous mobiliserons ainsi la sociologie politique de l’action publique (Dubois, 2010 ; Hassenteufel, 2011 ; Lascoumes et Le Galès, 2014) pour montrer comment des dirigeants fédéraux peuvent se muer en entrepreneurs de cause (Cobb et Elder, 1972) cherchant à mettre la question des patinoires à l’agenda politique local (1). Il s’agira également de se placer du point de vue des collectivités territoriales pour interroger les fenêtres d’opportunités (Kingdon, 1984) et enjeux qui conduisent les territoires à s’engager ou non dans des projets de patinoire et de développement du hockey sur glace (2).
La sociologie de l’action publique ayant montré que « ce qui fait problème pour les uns ne le fait pas forcément pour les autres » (Lascousmes et Le Galès, 2014, p : 72-73), il s’agit d’analyser ces aspects pour faire ressortir « le périmètre de l’enjeu, l’analyse de ses causes et les voies d’actions possibles » pour comprendre comment s’articulent le développement de la pratique sportive et le développement des territoires. L’étude s’appuie en partie sur une observation participante de plusieurs mois au siège central de la FFHG ainsi que sur des entretiens semi-directifs pour la plupart réalisés avec des dirigeants fédéraux et des responsables territoriaux.
1. Des stratégies fédérales pour influencer les politiques locales
Pour comprendre comment s’articulent les intérêts fédéraux et ceux des collectivités territoriales, il convient en premier lieu d’analyser la stratégie fédérale de développement des patinoires. Celle-ci passe notamment par sa mise en problème public afin de chercher à influencer l’agenda politique local (1.1.). Si la FFHG mobilise des techniques de lobbying dans cette perspective, leur efficacité reste relative (1.2.).
1.1. Le manque de patinoires : du problème à l’argumentaire fédéral
La FFHG fait partie des fédérations ayant identifié les équipements sportifs comme centraux pour le développement de leurs disciplines sportives. Une monographie portée sur cette organisation (voir encadré 1) permet ainsi de mettre en lumière les déterminants qui ont conduit ses dirigeants à envisager le parc français de patinoires comme un problème public. Ils cherchent donc à y remédier à travers la construction et la promotion d’un argumentaire en faveur de leur programmation.
La fédération française de hockey sur glace (FFHG) est née en 2006 d’une scission avec la fédération française des sports de glace (FFSG). Elle cherche activement à développer la pratique du hockey sur glace en France par sa professionnalisation et l’augmentation du nombre de ses licenciés (Delorme, 2011). Elle considère également que son développement est essentiellement tributaire de la présence de patinoires, seuls équipements au sein desquels la pratique de ce sport serait possible à l’heure actuelle. Dans cette perspective, la fédération s’est dotée d’une commission en charge des équipements, composée d’élus de la fédération et pilotée par le salarié fédéral chargé du développement, qui y consacre la moitié de son temps. L’action publique formant « le produit des pratiques et représentations des agents qui y sont engagées, […] comprendre le produit implique donc de faire la sociologie de ses producteurs » (Dubois, 2009, p : 321). La commission est présidée par l’un des membres historiques de la fédération, ancien joueur professionnel et ancien référent en charge équipements de la Fédération Internationale de Hockey sur Glace (IIHF). Il se distingue, tout comme les quatre autres élus de la commission, par une importante technicité concernant la question des patinoires. Le salarié en charge du pilotage de cette commission est lui beaucoup plus jeune que les élus et se caractérise davantage par son statut de diplômé d’une formation en développement territorial et par sa vision stratégique que par sa connaissance de la discipline « hockey sur glace ». La stratégie analysée ci-après est donc le produit des ressources, représentations et intérêts de ces différents acteurs (Hassenteufel, 2011) ainsi que de leurs relations sociales et de pouvoir (Crozier et Friedberg, 1993) au sein de cette fédération. Il convient notamment d’insister sur le poids des stratégies mobilisées par le salarié fédéral en charge des équipements pour éclairer un certain nombre de situations en fonction de ses propres représentations, nécessairement moins stimulées par l’ambition d’ancrer cette discipline partout sur le territoire que celles des membres de la fédération issus de la « famille du hockey ». Ce mécanisme est fréquent dans les organisations fédérales (Zintz et Vailleau, 2008) au sein desquelles il convient donc de souligner le « pouvoir discrétionnaire d’agents auxquels est déléguée en pratique la responsabilité du traitement des cas constitutifs de la réalisation de l’action publique » (Dubois, 2009, p : 322-323).
Encadré 1 : La FFHG comme organisation
1.1.1. Un parc de patinoires insuffisant pour développer le hockey sur glace ?
Si le hockey-sur-glace a connu une forte croissance sur dix ans [2], le parc français de patinoires se limite aujourd’hui à environ cent-soixante-quinze équipements couverts [3] et peine à augmenter. En plus d’être peu étendu, ce dernier est vieillissant (deux tiers des patinoires ont plus de vingt-cinq ans et sont considérées comme vétustes) et inégalement réparti sur le territoire (50% du parc est situé en région Auvergne-Rhône-Alpes et certaines régions comme le sud-ouest de la France ou l’Île-de-France sont faiblement dotées, la majorité des équipements se trouve sur un territoire urbain ou dans les Alpes) [4]. Alors qu’ils se sont dotés de nouveaux instruments de visibilité -avec en 2017, l’ouverture de l’Aren’Ice, plus gros complexe de compétition français abritant notamment son siège, mais également avec la co-organisation des championnats du monde de hockey sur glace à Paris la même année- les dirigeants fédéraux craignent cependant de se retrouver face à un seuil en matière de développement de la pratique. Ils considèrent en effet que le nombre de patinoires en France, jugé trop faible, constitue l’un des freins principaux au développement du hockey sur glace. Les caractéristiques des équipements existants sont également perçues comme trop souvent inadaptées au développement de cette discipline en raison de la faible propension des porteurs de projets locaux à entreprendre les investissements nécessaires (dans des pistes dimensionnées pour le hockey, des filets de sécurité ou des rambardes de hauteur suffisante) pour sa pratique en compétition. La commission en charge des équipements s’est ainsi donné pour objectif l’augmentation du nombre de patinoires adaptées à la pratique compétitive du hockey sur glace en France en renforçant notamment ses relations avec les collectivités territoriales. Les projets de patinoire émanant quasi exclusivement de ces dernières [5], la fédération a identifié ces acteurs comme des interlocuteurs fondamentaux et entamé des réflexions sur les moyens optimaux d’engager avec eux un dialogue.
1.1.2. Déconstruire la « mauvaise image » des patinoires et du hockey sur glace
Les dirigeants de la fédération ont identifié l’ « image » de ces équipements comme l’un des principaux freins à l’impulsion de nouveaux projets de patinoires sur le territoire français. Ils déplorent que les collectivités aient fréquemment des « a priori négatifs » quant à la durabilité de ces équipements.
Le hockey sur glace, c’est compliqué parce que la patinoire est un équipement super-coûteux, avec des déficits d’exploitation chroniques sur lesquels on ne peut pas faire grand-chose même s’ils [les dirigeants fédéraux] y travaillent. Et sur les normes de compétition, ils sont très gourmands !
Responsable sportif d’une collectivité territoriale
Dans un contexte contraint pour les finances des collectivités territoriales, les responsables locaux cherchent en effet à s’assurer de la pérennité de leurs investissements dans des équipements sportifs sur les plans économique, social et environnemental (Bessy, 2008 ; Charrier et Lapeyronie, 2017). À cet égard, les patinoires seraient perçues comme peu rentables économiquement au regard des coûts qu’elles induisent en investissement et en fonctionnement. La construction d’une patinoire coûte généralement entre 8 et 15 millions d’euros, tandis que l’on estime que « les gestionnaires supportent des charges qui culminent […] en moyenne à 785 000 euros par an » (Acteurs du sport, 2017). Par ailleurs, les faiblesses de l’ancrage culturel du hockey sur glace et du niveau de son championnat professionnel en France (la première division -la ligue Magnus-, composée d’une douzaine de clubs, est une ligue mineure à l’échelle mondiale et même européenne) contribueraient à ce que les retombées économiques associées aux compétitions soient perçues comme limitées par les élus locaux. Cette dynamique est par ailleurs renforcée par l’importante consommation énergétique supposée d’une patinoire (notamment pour produire du froid), qui accentuerait pour ces mêmes élus les risques électoraux associés à des finances non maîtrisées ou à la faible considération d’enjeux écologiques qui occupent une place grandissante dans la vie politique locale.
C’est à partir de cet état de fait que les dirigeants de la FFHG ont orienté leur stratégie en matière d’équipement vers la construction d’un argumentaire visant à déconstruire ce qu’ils considèrent comme de « fausses évidences ». C’est ce que rappelle le président de la commission en charge des équipements : « [la fédération] doit convaincre les collectivités que [la patinoire] est un équipement structurant, socialement d’intérêt… mettre en valeur les avantages des patinoires face à leurs inconvénients, qui existent, comme dans toute activité humaine ». La fédération s’est par exemple associée dès 2014 à la Fédération française des Sports de Glace (FFSG) et au Syndicat National des Patinoires (SNP) pour travailler (en lien avec des architectes) sur un concept d’équipement baptisé « Patinoire d’Animation Territoriale » : « L’idée c’est de montrer aux collectivités que certes la patinoire a un coût, mais qu’on peut faire quelque chose de bien avec beaucoup moins que ce qu’elles pensent souvent. Et montrer que la fédération est là pour donner les informations techniques, et sera là pour animer l’équipement » (vice-président en charge des équipements de la Fédération française de hockey-sur-glace). Il s’agissait ainsi de proposer un concept d’équipement de bonne qualité environnementale et répondant aux normes de pratique du hockey sur glace en compétition [6] (la piste de 56 par 26 mètres répond en effet au minimum pour être homologuée) pour un investissement compris entre 5,5 et 6 millions d’euros hors taxes. Parmi les arguments visant à convaincre les collectivités d’investir dans ce type d’équipement, la fédération insiste notamment sur la maîtrise des coûts induite, sur la nécessité de rénover les patinoires existantes qui coûteraient cher en fonctionnement, ou encore sur la relativité du coût de l’équipement préconisé à comparer de celui d’une piscine. Surtout, elle insiste sur sa capacité d’accompagnement technique (conseil en matière de normes sportives et de sécurité, présentation du panel de solutions énergétiques envisageables, etc.) pour les territoires intéressés, en s’appuyant depuis 2017 sur l’exemple de la nouvelle patinoire de Nîmes [7]. Sur le plan social enfin, il s’agit pour la fédération de démontrer sa capacité d’animation de chaque équipement en faisant notamment le lien entre la collectivité qui porte le projet et le club local. Si l’exemple nîmois fait une nouvelle fois figure de bonne pratique en la matière, la fédération souffre plus largement de l’appétence des élus locaux pour des concepts de patinoire ludique -à des formats qui ne permettent pas toujours d’y adosser la pratique du hockey sur glace- visant en priorité une exploitation basée sur les entrées publiques tarifées, ce qui aurait à la fois l’avantage de répondre à la demande sociale et de limiter les déficits d’exploitation associés à l’équipement. Il en est de même concernant certaines solutions comme les pistes synthétiques, envisagées par certaines collectivités pour proposer des activités de glisse à un moindre coût.
Marseille et leur piste ronde, c’est une erreur fondamentale. Bien sûr que les adolescents peuvent patiner mais c’est une aberration parce qu’ils n’ont pas cette possibilité de passer d’une activité à l’autre. Grenoble, c’est un peu pareil, ils ne nous ont pas écoutés. Strasbourg aussi, ils ont fait une espèce de haricot, c’est complètement ridicule.
Vice-président en charge des équipements à la FFHG.
L’histoire des rambardes, c’est un faux problème. Je me suis déjà rendu dans plein de patinoires partout dans le monde où ça ne posait pas problème […] pour le synthétique, tous les gens que je connais qui ont patiné sur de la glace synthétique me disent que ça n’a absolument rien à voir en termes de pratique. Ceux qui ont l’habitude de patiner sur de la vraie glace, quand ils se retrouveront sur la synthétique, ils s’en rendront compte et ne seront pas contents.
Dirigeant de la FFHG
À cet égard, les intérêts de la fédération sont donc essentiellement la traduction des représentations de ses dirigeants, dont l’ambition en matière de développement du hockey sur glace semble en décalage avec la réalité de l’intérêt des dirigeants politiques locaux pour cette discipline. L’un des enjeux pour la FFHG réside donc dans sa capacité à convaincre les collectivités de s’engager dans des projets ou de réaliser des investissements qu’elles ne perçoivent a priori pas comme étant nécessaires pour le développement de leur territoire.
1.2. Des techniques de lobbying à l’efficacité relative
Face à ces difficultés, la fédération cherche à « rassembler des données, établir des synthèses, publiciser [ses] analyses et les revendications qui en découlent [pour] mobiliser les acteurs politiques » (Lascoumes et Le Galès, 2014, p : 70). Il est ainsi possible de considérer que la fédération constitue un lobby sportif, en cela qu’elle mobilise des techniques de lobbying qui caractérisent l’action des organisations privées pour déployer un argumentaire allant dans le sens de ses intérêts. Dans cette perspective, elle bénéficie de leviers qu’elle peine cependant à activer, limitée notamment par la faiblesse de ses ressources.
1.2.1. Un lobby fédéral en faveur du développement des patinoires
Les organisations qui cherchent à influencer les politiques publiques mobilisent le plus souvent des techniques pour faire valoir leurs intérêts. Il peut par exemple s’agir d’activités de veille et d’intermédiation (se tenir au courant des activités publiques et chercher à rentrer en contact avec ceux qui ont un pouvoir de décision sur celles-ci), de communication ou encore de financement de la vie politique (Atarça, 1999). La FFHG utilise certaines de ces techniques de lobbying. Elle mène tout d’abord une activité de veille en cherchant à être mise au courant de chaque projet de patinoire afin de rentrer en contact avec les dirigeants du territoire concerné. Si le faible nombre de projets concrets permet à la fédération de facilement les identifier, l’enjeu réside davantage dans sa capacité à bénéficier d’informations plus informelles. Le discours politique d’un président de conseil régional indiquant vouloir investir dans des équipements sportifs structurants, ou encore la connaissance d’un projet de création d’un centre commercial sur un territoire donné peuvent par exemple donner lieu à une tentative d’intermédiation. Il s’agit généralement d’évaluer dans un premier temps l’intérêt des acteurs en question pour une patinoire, puis de convaincre et d’accompagner lorsqu’une fenêtre d’opportunité semble favoriser la concrétisation d’un projet. Poursuivant ce même objectif, la fédération mobilise des outils de communication pour faire connaître le concept de « Patinoire d’Animation Territoriale ». Cela se manifeste par la publication d’une brochure que la fédération distribue dès qu’elle en a l’opportunité (par exemple à l’occasion d’événements) aux responsables locaux et autres représentants des collectivités locales. Deux difficultés majeures se dressent cependant face à la fédération dans le cadre de ces activités.
1.2.2. Ressources et représentations fédérales
Tout d’abord, l’efficacité de la pratique de veille repose essentiellement sur le temps que les dirigeants fédéraux y consacrent, dans un contexte où leurs activités de gestion des dossiers du quotidien sont souvent perçues comme prioritaires. Si la relation aux collectivités est considérée comme fondamentale par le responsable du service développement, elle ne l’est pas autant pour certains dirigeants qui privilégient notamment, à travers des arbitrages stratégiques et budgétaires, d’autres domaines comme le haut-niveau ou la communication et le marketing : « Pour travailler sur l’homologation sportive des patinoires, il a d’abord fallu connaître le détail des équipements existants. J’ai réussi à convaincre la direction de me débloquer un budget pour partir deux semaines faire le tour des patinoires des Alpes et du sud de la France» (salarié en charge du développement territorial et des équipements). Par ailleurs, le faible développement du hockey sur glace en France comparé à celui d’autres sports impacte nécessairement les ressources matérielles (financières et humaines) et par voie de conséquence, l’expertise de la fédération en matière de lobbying : « Clairement, on a une collègue qui est passée par la fédération de hockey sur glace et elle nous a dit qu’en termes de moyens, c’est le jour et la nuit » (salarié en charge du développement territorial à la Fédération française de football). À titre de comparaison, la Fédération française de natation (FFN) a mis en place un système de « veille projet » assez onéreux, notamment financé par la publication biannuelle d’un ouvrage fédéral d’accompagnement à la conception des piscines : « Cela nous permet d’avoir une vue sur tout ce qui sort, en presse quotidienne régionale, presse internet, tout ce qui sort en termes d’appels d’offre côté collectivités… Cela nous permet aujourd’hui de plutôt bien connaitre l’ensemble du territoire […] pour nous l’idée, c’est de se positionner à côté des AMO. En aucun cas on ne se substitue à eux puisque nous on est sur une prestation gratuite » (responsable du service des équipements à la FFN). Ainsi, si les enjeux de développement des patinoires sont régulièrement mis en perspective avec ceux des piscines en raison de certaines similitudes de fonctionnement entre ces deux équipements, il convient de souligner que la FFN bénéficie d’un rapport de force plus favorable que la FFHG avec les collectivités. Cet avantage comparatif réside « dans un nombre de licenciés environ quinze fois supérieur à la FFN qu’à la FFHG, dans la médiatisation des champions et des compétitions de natation et surtout dans son apprentissage scolaire obligatoire, ce qui n’est pas le cas du hockey sur glace » (Lopez, 2020, p. 140).
1.2.3. Contextes locaux et effets structurels
D’autre part, les attributs structurels des organisations fédérales et territoriales fragilisent la concrétisation des projets. Les changements d’interlocuteurs induits par les élections et/ou les enjeux de concurrence politique entre fédérations (la FFHG a par exemple longtemps été en conflit avec la Fédération française des sports de glace autour de l’élaboration du règlement sportif des patinoires) et entre niveaux de collectivités (les patinoires étant des équipements qui nécessitent souvent des financements croisés) sont autant d’éléments pouvant refermer brutalement une fenêtre qui commençait à s’entrouvrir. La fédération doit ainsi composer avec des contextes locaux singuliers et évolutifs. C’est ce que rappelle le président de la commission en citant un exemple :
La Rochelle. Grande ville, avec des sports phares, et on a sur place quelqu’un originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon qui est fou de hockey et qui veut absolument une patinoire. Qu’est-ce qu’on fait ? Avec son aide on est allés voir l’élu aux Sports. Au début, la personne n’était absolument pas intéressée. Puis après on a parlé de l’intérêt par exemple de coupler une piscine avec une patinoire au niveau énergétique et économique. Et là tout d’un coup, elle s’est rappelé qu’il fallait refaire la piscine et elle a commencé à s’y intéresser. Bon, manque de chance, il y a eu des élections peu après et ça a changé de couleur politique. Alors après on a revu des gens mais ça n’était pas leur priorité.
Ces éléments témoignent ainsi des difficultés que pose le déploiement vertical d’une politique nationale lorsque celle-ci dépend d’organisations autonomes sur les plans politique et financier. Si la capacité d’argumentation et les relations tissées par des dirigeants fédéraux avec des responsables territoriaux peuvent peser sur l’agenda public, cela dépend essentiellement des représentations et intérêts de leurs interlocuteurs dans les territoires. C’est en cela que la stratégie fédérale de mise à l’agenda politique local de projets de patinoires dépend en premier lieu des contextes locaux. Elle est par ailleurs fragilisée par la dimension politique de ces organisations où le turn-over peut freiner des processus de collaboration lorsque ceux-ci sont engagés.
Enfin, l’évolution du contexte associé aux collectivités pose également des difficultés à la fédération dans ses pratiques d’intermédiation et de communication. Ces difficultés ont été mises en évidence par l’exemple du projet Mondial 2017. De l’idée largement partagée par l’ensemble des membres de la fédération que l’organisation des championnats du monde de hockey sur glace à Paris en 2017 constituait un levier pour le développement de la pratique grâce à sa visibilité, la décision a été prise d’identifier un certain nombre de villes françaises et d’inviter leur maire à venir voir un match des mondiaux dans l’Espace VIP mis à disposition par la fédération internationale. L’objectif était de pouvoir entrer en contact avec les élus des territoires non dotés en patinoire pour les sensibiliser à l’intérêt qu’un projet d’équipement pourrait représenter pour leur collectivité. La fédération a ainsi invité les élus de chaque ville de plus de 30 000 habitants non dotée en patinoire. Seulement, dans un contexte où la loi NOTRe de 2016 [8] posait la question du transfert de la gestion des équipements structurants des communes vers les EPCI, des débats en interne ont abouti à ce que chaque président de l’EPCI au sein duquel se trouvaient les villes désignées soit également invité, dans un souci d’optimisation des chances de susciter l’intérêt d’un interlocuteur. Si le faible enthousiasme [9] des collectivités invitées peut s’expliquer par des éléments conjoncturels (sollicitation tardive en raison d’un important délai de validation du projet et de son budget, période d’élections législatives, etc.) elle met aussi en lumière les difficultés qui peuvent se dresser face à la fédération dans la mise en œuvre de sa stratégie d’influence. Celles-ci résident une nouvelle fois dans la relativité des ressources d’expertise de la fédération ainsi que dans la singularité des contextes politiques locaux.
L’analyse de la stratégie de la FFHG en matière d’équipement a donc permis de mettre en lumière certains des facteurs qui expliquent les difficultés que cette fédération rencontre dans sa relation avec les collectivités territoriales. Contrainte par un parc d’équipement qu’elle juge insuffisant, la FFHG se mue en lobby sportif pour redorer l’image des patinoires et du hockey sur glace auprès des collectivités locales, à travers la construction et la tentative de publicisation d’un argumentaire servant ses intérêts. Au-delà du faible attrait des collectivités territoriales pour les patinoires et le hockey sur glace, la fédération se heurte à la faiblesse de ses propres ressources, qui limitent -malgré l’utilisation de leviers d’action à sa disposition- sa capacité à influencer des agendas politiques locaux variables et évolutifs. Il est alors nécessaire de renverser notre angle d’étude et de nous interroger sur ce qui conduit réellement certaines collectivités à investir dans une patinoire et/ou dans le développement du hockey sur glace sur leur territoire.
2. Patinoires, hockey sur glace et intérêt local
Les difficultés rencontrées par la FFHG dans sa tentative de mise à l’agenda de projets de patinoire légitiment de s’interroger sur l’intérêt qu’ont les collectivités locales à s’engager dans de tels projets. La programmation sous forme de projet prend aujourd’hui une place centrale dans la structuration des territoires (Vannier, 2009). Les projets d’équipements sportifs y contribuent notamment, en cela qu’ils participent à leur « fonction culturelle, leur expression et leur représentation » (Suchet et Augustin, 2016, p. 434). C’est ce que rappelle le ministère des Sports : « Les équipements sportifs participent de plus en plus à la transformation, la réorganisation et la structuration de l’espace urbain non seulement du quartier où ils s’implantent mais aussi d’un territoire plus vaste (communauté d’agglomération, département, région). Ils suscitent des attentes singulières en termes de développement local, de rayonnement et prestige économique et touristique… et sont donc de plus en plus souvent intégrés dans les projets de rénovation et de redynamisation du territoire » [10]. Un aperçu du parc de patinoire français permet de rendre visibles les types de territoire sur lesquels ces dernières sont majoritairement implantées : des territoires urbains (dans des métropoles ou des villes disposant de la capacité d’investissement nécessaire pour se doter d’une patinoire et dont la centralité permet à l’équipement d’avoir une zone de chalandise relativement étendue) ainsi que des territoires de montagne, notamment dans les Alpes où les moyens des collectivités locales et l’ancrage historique de la discipline offrent un contexte favorable. Il s’agit alors d’interroger les effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur glace sur ces territoires à travers une analyse comparée (voir encadré 2). Les résultats témoignent de la singularité de ces effets sur chaque territoire en raison de la variété des contextes locaux (2.1.). Ils démontrent également en quoi ces effets sont en partie le résultat de décisions politiques des dirigeants locaux (2.2.).
Pour cette analyse comparée, onze cas ont été identifiés en respectant des critères d’équilibre liés à la taille de la patinoire et au niveau de l’équipe de hockey sur glace résidente. Les cas de patinoires implantées dans des métropoles se divisent par exemple entre deux patinoires abritant un club de haut-niveau (Rouen et Grenoble), deux patinoires localisées dans le sud de la France et bénéficiant d’une forte capacité d’accueil malgré l’absence de club de haut-niveau résident (Marseille et Montpellier), ainsi qu’une patinoire à capacité d’accueil moyenne et avec un club résident évoluant généralement entre la première et la deuxième division (Dijon). Pour chaque territoire, un entretien a été réalisé avec le responsable de la patinoire et/ou le directeur des sports de la collectivité locale propriétaire de l’équipement. Il convient enfin de souligner que certains territoires se caractérisent par leur appartenance à plusieurs de ces catégories, comme les villes de Grenoble et de Gap qui sont des territoires urbains situés dans les Alpes et bénéficient donc de leur proximité immédiate avec la montagne.
Encadré 2 : La comparaison de onze territoires
Métropole (5)
Ville moyenne (3)
Territoire de montagne (3)
Dijon Grenoble Marseille Montpellier Rouen
Gap La Roche-sur-Yon Roanne
Méribel Vaujany Villard-de-Lans
Tableau des études de cas
On trouvera dans les annexes 1,2 et 3, pages 89-91, une présentation détaillée des caractéristiques propres à chacun de ces territoires.
2.1. Des processus singuliers aux déterminants variés
L’étude comparée des effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur ces onze territoires permet de mettre en lumière un certain nombre de facteurs explicatifs. Ces derniers résident essentiellement dans les ressources, la géographie et dans l’histoire de ces territoires.
2.1.1. Le niveau de pratique : variable légitime mais insuffisante pour expliquer l’ancrage du hockey sur un territoire.
Si la quasi-totalité des métropoles et grandes villes de France sont aujourd’hui dotées d’une patinoire, elles contribuent cependant de manière variable à la structuration et à l’identité de leur territoire d’implantation. Cela peut s’expliquer en premier lieu par la différence de niveaux entre les clubs de hockey sur glace qui exploitent ces équipements, « dans un contexte où le sport professionnel est mobilisé par un grand nombre de représentants du milieu politique comme levier et catalyseur du développement culturel et économique des villes » (Valoi Nadeau, 2018, p. 82). Ainsi, les clubs évoluant en Ligue Magnus comme ceux de Grenoble, Rouen ou Gap contribuent nécessairement davantage à consacrer l’identité de leur territoire que ceux qui évoluent à un niveau inférieur. Dans des villes comme Rouen ou Gap, le club participe même à un processus de « hockeyisation » de la ville au même titre que certains clubs professionnels nord-américains (Valoi-Nadeau, 2018), à travers leurs activités de philanthropie (les Dragons de Rouen financent par exemple un dispositif associatif intitulé Les Dragons vous ramènent, qui propose certains soirs des services de taxi gratuits pour les habitants de Rouen et ses environs) ou la présence de boutiques ou affiches à l’effigie de ces clubs en centre-ville. Ce processus ne s’applique cependant pas à chaque club de hockey évoluant en Ligue Magnus, comme en témoigne la faible implantation du club de Dijon, notamment concurrencé par la présence d’une offre culturelle particulièrement dynamique ainsi que celle d’autres clubs professionnels (football et handball) dont les équipements sont localisés dans le même quartier. C’est cette même présence d’autres clubs professionnels dans des sports, le football et le rugby, culturellement plus populaires que le hockey sur glace en France, qui peut expliquer que la dynamique de hockeyisation de la ville de Grenoble soit moins visible que chez certains de ses homologues et ce alors même que l’équipe de hockey locale, les Brûleurs de Loup, jouit de l’un des palmarès les plus fournis en France. De la même manière, l’ancrage historique du basketball à Roanne peut notamment expliquer que son équipe de hockey, qui évolue pourtant quasiment au même niveau que celui de La Roche-sur-Yon dans une ville de taille comparable, bénéficie moins, de l’aveu même de son directeur des sports, à la valorisation de la ville que son homologue vendéen. À Marseille et à Montpellier enfin, les clubs de hockey sont plus jeunes et évoluent à de plus faibles niveaux, qui traduisent la faible implantation des sports de glace sur les territoires du littoral méditerranéen. Si ces patinoires ont avant tout été érigées à des fins ludico-commerciales et ciblant en priorité les entrées publiques, il est intéressant de constater que l’existence de ces équipements a permis la naissance puis le développement sportif de clubs de hockey sur glace, ce qui laisse percevoir une implantation embryonnaire de cette discipline sur des territoires qui ne sont a priori pas favorables à son développement.
2.1.2. Le cas spécifique des patinoires alpines.
Ainsi les effets induits par la présence d’une patinoire sur un territoire sont-ils déterminés par différentes variables. Ces dernières trouvent essentiellement leurs fondements dans les caractéristiques géographiques, historiques et économiques des territoires. Le cas des patinoires situées dans les Alpes est à cet égard exemplaire. Si la majorité des patinoires françaises y sont localisées, le développement du hockey sur glace sur chacun de ces territoires répond à des dynamiques différentes. La région a tout d’abord bénéficié de l’ancrage historique de cette discipline, l’équipe de Chamonix étant (avec quelques clubs franciliens) à l’origine du développement du hockey sur glace en France dans la première moitié du vingtième siècle. La hockeyisation de la région s’est accrue suite aux Jeux Olympiques de Grenoble de 1968 et a vu émerger des clubs constituant des bastions historiques du hockey sur glace français à Saint-Gervais, Gap, Briançon ou encore Villard-de-Lans. Cette dynamique s’est renforcée à travers le développement à la même période des stations de sport d’hiver alpines, qui, bénéficiant par la suite d’importantes retombées économiques liées au tourisme, ont investi dans des équipements haut-de-gamme dans un contexte fortement concurrentiel. L’organisation des Jeux Olympiques de 1992 à Albertville a ainsi renforcé ce modèle en permettant par exemple aux patinoires de Méribel, de Courchevel et de Pralognan d’accueillir des épreuves olympiques s’étant avérées structurantes pour l’identité de chacun de ces territoires, la première ayant organisé les épreuves de hockey, la seconde celles de patinage et la dernière ayant un temps été la seule patinoire française bénéficiant d’une piste de curling. Ainsi le modèle économique de certaines stations de ski a-t-il permis à des clubs de hockey sur glace de se développer en parallèle des activités touristiques hivernales. C’est le cas à Méribel où le club constitue un moyen alternatif d’animation du territoire, notamment hors-saison pour les quelques habitants permanents. De la même manière, c’est la présence d’installations hydroélectriques à Vaujany qui a permis à ce village d’accompagner la création d’un club de hockey sur glace dans lequel une partie des jeunes résidents de ce territoire sont licenciés. Enfin, des foyers historiques du hockey français comme Villard-de-Lans, longtemps portés par des dirigeants locaux passionnés et mécènes, souffrent à l’inverse des limites de ce modèle économique (le club des Ours de Villard a été rétrogradé dans des divisions inférieures pour des raisons économiques en 2013) et voient la capacité d’animation de leur club s’estomper malgré la persistance d’une culture- ou au moins d’une mémoire- associée au hockey sur glace sur le territoire.
Les effets induits par la présence d’une patinoire et d’un club de hockey sur un territoire dépendent ainsi de différentes variables qui peuvent être sportives, géographiques ou encore sociohistoriques et socioculturelles. Leur compréhension trouve avant tout sa force explicative dans la singularité des contextes locaux (voir tableaux 1, 2 et 3 en annexe), par ailleurs évolutifs. Le niveau de l’équipe de hockey, le mode de gestion de la patinoire, son emplacement ou sa politique d’exploitation sont autant de critères qui peuvent influencer les retombées économiques et les effets sociaux que l’équipement génèrera sur le territoire. Il faut alors souligner que ces différentes variables sont déterminées par des choix politiques, eux-mêmes influencés par les représentations et les relations sociales qu’entretiennent les décideurs publics au sein de leur organisation (Dubois, 2010).
2.2. Des processus politiques de décision
L’étude comparée a permis de mettre en avant les différents effets des patinoires en fonction de variables comme leur mode de gestion. Contrairement aux patinoires de Rouen et de Grenoble qui sont gérées en régie par la collectivité (ville ou métropole selon les cas), ce sont des prestataires privés qui gèrent les patinoires de Montpellier et de Marseille. C’est pourtant bien la collectivité qui est en charge de définir le mode de gestion de son équipement (voir exemple 1). Ce choix est alors le résultat d’une réflexion relative aux objectifs liés à l’équipement. Ces objectifs, déterminés par les élus territoriaux à la lumière de l’éclairage que leur propose le salarié fédéral chargé du suivi de ce dossier, relèvent d’une décision politique matérialisée par l’écriture d’une délibération. Ils sont donc le résultat d’interactions entre différents acteurs influencés par leurs propres positions et représentations politiques et sociales (Hassenteufel, 2011). Il en est de même en ce qui concerne le choix de l’emplacement de la nouvelle patinoire que la ville de Gap a dû effectuer en 2013 (voir exemple 2). Là encore, la décision prise est à la fois le résultat d’une mise en perspective des différentes possibilités envisagées en fonction d’objectifs politiques liés au futur équipement.
Exemple 1 : Le choix de mode gestion pour la patinoire de Montpellier
L’exemple de la patinoire de Montpellier est, à cet égard, intéressant. La collectivité s’est posé la question du mode de gestion de l’équipement dès sa prise en charge par Montpellier Méditerranée Métropole. C’est le Conseil de Métropole qui a voté et les agents ont donc dû justifier du choix opéré de déléguer la gestion à l’entreprise Vert Marine. Ce choix est le résultat d’une analyse comparée entre les avantages et les inconvénients de la régie municipale et de la délégation de service public. Dans un premier temps, les objectifs de la métropole concernant cet équipement ont été fixés :
« Contribuer au développement du loisir sportif ;
Continuer l’action entreprise vers les scolaires pour favoriser l’apprentissage du patinage ;
Continuer à soutenir les clubs et les associations ;
Maintenir durablement la fréquentation de l’équipement au-dessus de 300 000 visiteurs ;
Maintenir l’équipement en parfait état d’entretien et de fonctionnement ;
Optimiser les performances financières pour diminuer la contribution versée par la Métropole ;
Développer l’attractivité touristique de la Métropole ;
Développer les synergies et les dynamiques internes au pôle ludique d’Odysseum ;
Contribuer au développement territorial local à l’échelle métropolitaine, régionale et nationale ; Mettre en conformité la stratégie de l’équipement avec les orientations stratégiques de la Métropole et notamment avec celles du sport, du tourisme, du développement économique et de l’emploi et de la politique jeunesse, en cours d’élaboration [11].
À partir de ces objectifs ont été déterminés des critères à appliquer aux deux modes de gestion potentiels. Pour chacun des deux cas, la Métropole a ainsi donné une note allant de un à quatre pour les sept critères suivants : « l’adaptabilité, le contrôle du service et la transparence, la qualité du service, la gestion du personnel, le coût du service, les risques et le respect maitrisé des engagements, et la contribution au développement du territoire [12]». Au total, le scénario de la DSP l’a emporté par vingt-cinq points contre dix-sept. Cela permettrait selon les décisionnaires de transférer le risque de la fréquentation et le risque financier sur le délégataire. C’est ce modèle-là qui a été proposé aux élus qui ont décidé de le voter. Ces objectifs font ainsi largement état de la volonté politique de prioriser l’aspect ludico-sportif de l’équipement en l’inscrivant dans le pôle Odysseum. Plus que d’y voir se développer le club local de hockey sur glace, la volonté des élus locaux est principalement de développer l’attractivité économique de l’équipement tout en l’intégrant dans le projet touristique de la métropole.
Exemple 2 : Le choix de l’emplacement de la nouvelle patinoire de Gap
L’exemple des choix politiques que la ville de Gap a dû effectuer au moment de construire une nouvelle patinoire en 2013 met en lumière le poids de certaines variables sur l’impact territorial de l’équipement ainsi que sur le rôle des considérations politiques dans de tels processus. Concernant la localisation de l’équipement, plusieurs alternatives s’offraient en effet aux élus de la ville :
Conserver l’emplacement de l’ancienne patinoire en centre-ville ;
choisir un site à proximité du stade nautique en proche périphérie ;
choisir un site plus éloigné en grande périphérie, dans un souci de réflexion à l’échelle de la communauté agglomération.
Un certain nombre de questionnements se sont ainsi posés aux décideurs publics autour des avantages et des inconvénients des différentes implantations possibles. Le projet en grande périphérie s’articulait de façon moins restrictive sur la glace, autour du concept de « fun center » associant d’autres pratiques de loisirs comme le cinéma et le bowling. Le projet n’a pas été retenu pour des raisons principalement liées au coût d’investissement. Le projet à proximité du stade nautique était d’autant plus intéressant qu’il permettait d’envisager des échanges énergétiques avec la piscine. Le choix final s’est finalement porté sur le foncier initial identifié en centre-ville avec comme argument principal une volonté des élus de conserver un équipement structurant à proximité du cœur de la ville. Le directeur des Sports de la ville explique alors que ce choix politique s’inscrit dans des problématiques propres aux villes moyennes : « l’implantation de la patinoire sur ce site historique de La Blache permet de maintenir proche du centre un équipement d’animation fort, capable de rayonner sur le centre-ville. Par exemple, les soirs de match dans les restaurants et bars alentours, cela est intéressant, même si d’autres problématiques se posent comme celle de l’absence de parking. C’est en tout cas cette considération qui a principalement motivé le choix ». Ces réflexions quant à la rénovation de la patinoire de Gap témoignent de l’importance fondamentale du club de hockey pour l’animation la ville. L’ancrage culturel de cette discipline est en effet identifié par les responsables locaux comme l’un des moyens mobilisables pour lutter contre la perte de dynamisme du centre-ville au détriment de sa périphérie.
La rénovation de 2013 a par ailleurs conduit à une réflexion entamée autour de l’idée d’un passage de l’équipement du giron de la ville à celui de l’agglomération. La loi NOTRe a effectivement indiqué que les municipalités en charge d’équipements structurants avaient deux ans pour se positionner sur le transfert ou non de ce type d’équipement vers l’agglomération. La logique technique suggérait qu’au regard du rayonnement de l’équipement à l’échelle de l’agglomération, il serait logique de transférer sa compétence pour que ses charges ne soient pas supportées par la seule ville de Gap. Cependant, à cette logique s’opposait une logique plus politique. La ville n’était pas favorable à un transfert de l’équipement vers la communauté d’agglomération car les élus craignaient de perdre son pilotage et son contrôle. Cette question rappelle alors que « le décideur étant un acteur public, de fait, des enjeux sous-jacents de pouvoir sont également liés à l’intervention des EPCI dans le sport ; entre conceptions politiques, stratégies et opportunités » (Thoraval-Mazéo, 2015, p : 63). L’exemple gapençais démontre également l’ampleur des profits symboliques dont les élus locaux pensent bénéficier grâce à la présence d’un équipement structurant et/ou celle d’un club de haut-niveau sur leur territoire (Koebel, 2017).
Ainsi peut-on analyser l’investissement des collectivités locales dans les patinoires et le hockey sur glace à la lumière des cadres d’analyse que propose la sociologie politique de l’action publique. Il s’explique en premier lieu par les ressources économiques des territoires, les collectivités les plus riches s’engageant, au-delà de leur taille et des objectifs associés à l’équipement, plus facilement dans des projets d’équipement qui facilitent par ailleurs l’émergence d’un club de hockey sur glace. Les projets de patinoire trouvent également leur fondement dans les représentations des dirigeants, en fonction de l’utilité qu’ils perçoivent du projet pour le développement de leur territoire et/ou pour leurs intérêts personnels. Ces choix politiques s’inscrivent cependant dans des contextes singuliers qui trouvent leurs fondements dans les caractéristiques sociohistoriques de chaque territoire. Ils déterminent des variables (le mode de gestion, la localisation, le niveau de développement du club à travers l’accompagnement proposé, etc.) qui conditionnent les effets économiques et sociaux réels de chaque équipement et de chaque club de hockey sur glace sur le territoire en question.
Conclusion
Ce travail s’est attaché à questionner les logiques qui déterminent l’articulation entre les stratégies des fédérations sportives et les politiques sportives locales. Il s’agissait tout d’abord de mettre en lumière les difficultés rencontrées par la FFHG dans la mise en œuvre de sa stratégie de développement territorial. Dépendante des collectivités locales à ce sujet, la fédération cherche à influencer les politiques d’aménagement sportif local à travers la promotion des patinoires et du hockey sur glace. Cela passe par la mobilisation de procédés qui permettent de parler de lobby sportif fédéral pour caractériser l’action de la FFHG. L’efficacité de ces actions est cependant fragilisée par la faiblesse des ressources matérielles et de l’expertise de la fédération. Ses difficultés à profiter de certains leviers en témoignent, et cela bien qu’elle soit accompagnée par l’État au titre de sa délégation de service public. Aussi, plus que la conséquence visible de ces stratégies, les développements du parc de patinoire et du hockey sur glace en France doivent davantage être analysés à la lumière de la sociologie des politiques locales. À ce propos l’étude comparée de plusieurs territoires rend compte de la singularité des configurations territoriales lorsqu’il s’agit d’interroger les effets de la présence d’une patinoire sur le développement du hockey sur glace. Au-delà de la typologie des territoires étudiés, ce sont avant tout l’histoire politique et sportive des territoires qui permettent de rendre compte de ces logiques.
Les configurations mises en avant auront ainsi souligné la difficulté à envisager l’articulation entre les stratégies fédérales et les politiques sportives territoriales de manière globale. Ces organisations sont en effet soumises à des contextes locaux très différents (Charrier et Jourdan, 2015), liés à la singularité de leurs disciplines et de leurs territoires. Par ailleurs, la manière dont s’articulent les relations entre une fédération sportive et des collectivités locales dépend largement des objectifs politiques ainsi que des représentations et positions sociales des acteurs qui composent ces organisations. Cet aspect est tout aussi bien visible lorsqu’il s’agit d’étudier la fédération qu’à l’étude du processus de décision de politique publique qui s’opère sur chaque territoire.
Enfin, les limites de ce travail résident dans l’approche monographique des stratégies fédérales réalisée à travers un cas d’étude spécifique. Le prolongement de celle-ci proposera ainsi une analyse comparée des stratégies de différentes fédérations, dans le but d’étudier leur articulation avec les politiques sportives territoriales tout en questionnant les effets de la singularité de chaque discipline sportive. L’approche comparée des territoires témoignant également, à travers sa difficile modélisation, des limites de cette approche structurelle, il s’agira d’aborder l’articulation en entrant cette fois-ci par un territoire. L’étude de l’articulation entre la politique sportive d’une collectivité locale spécifique et les stratégies de l’ensemble des fédérations sportives présentes, via leurs organes déconcentrés, sur ce territoire, pourrait ainsi mettre en lumière des logiques sensiblement différentes.
Clément Lopez
Doctorant, Laboratoire C.I.A.M.S, Université Paris Sud Orsay / Paris Saclay
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Notes
[]D’après le Ministère des Sports, 2017.
[2] +22% entre 2006 et 2016 pour environ 20 000 licenciés, selon l’Institut Régional de Développement du Sport
[3] Institut Régional de Développement du Sport, « Le hockey sur glace affute ses lames », 13 avril 2017.
[8] La loi NOTRe de 2016 reconnaissaît en effet comme compétence intercommunale la « construction, [l’] entretien et [le] fonctionnement d’équipements culturels et sportifs et d’équipements de l’enseignement préélémentaire et élémentaire » lorsque l’intérêt communautaire de ces équipements est reconnu par les communes membres de l’intercommunalité en question.
[9]Taux de réponse de 8% (7 retours sur 117 invitations).
[10] Ministère de la Santé et des Sports, Guide pratique pour la mise en œuvre d’un schéma des équipements sportifs. Méthodes et outils, avril 2010, p. 10.
[11] Extrait de la Délibération n°13677 de Montpellier Méditerranée Métropole, séance ordinaire du 24 février 2016, p. 3.
Donnant suite à un ensemble de travaux sur le recrutement social de l’activité descente de canyon en France (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011), cet article réinterroge l’approche socio-culturelle des pratiques sportives (Pociello, 1981), certains aspects d’un espace social du tourisme (Kowalski & Loisel, 1996) et surtout l’actualité du mécanisme de distinction (Bourdieu, 1979).
Dans le début des années 1980, en référence à l’espace des positions sociales (Bourdieu, 1979; Bourdieu & Saint-Martin de, 1976), Pociello et son équipe élaborent un espace des sports où les différentes activités physiques se positionnent dans la société française (Pociello, 1979, 1981). L’auteur détermine notamment deux grandes oppositions : d’une part les activités de force (haltérophilie, disciplines d’affrontement direct) contre les activités à dominante technologique ou informationnelle (vol libre, conduite d’engins) et, d’autre part, les modalités motorisées ou avec prélèvement dans l’environnement (rallyes, chasse, motonautisme) contre l’écologisation des pratiques de voile, de randonnée ou d’alpinisme (Pociello, 1995). Au fil de ses publications, cet auteur construit également le champ socio-culturel d’une activité en particulier : le rugby (Pociello, 1983). Au sein de cette activité, l’auteur montre que les caractéristiques de la pratique ne sont pas uniformes et que les différentes modalités de jeu se distribuent selon les caractéristiques sociales et professionnelles des joueurs. En utilisant la liste des métiers de 500 joueurs de rugby de première division (amateur au moment de l’étude), Pociello distingue ainsi : un rugby de tranchée (avec les avants qui poussent dans la mêlée et se caractérisent par une sur-représentation des ouvriers), un rugby de décision (avec les demis qui pilotent le jeu et dont la plupart sont techniciens supérieurs ou employés) et un rugby champagne (avec le jeu de vitesse et d’évitement des trois-quarts symbolisé par le nœud papillon rose que portent les futurs chefs d’entreprise d’une marque de vêtements dont ce sera le logo : Eden Park). Depuis, toute une littérature est consacrée à répéter ce modèle : dans les disciplines de combat (Clément, 1985), en canoë-kayak (Lapierre, 1981), en ski de fond (Chaze, 1986), sur la fréquentation des zones forestières (Kalaora, 1993)[1], dans l’espace restreint du Bassin d’Arcachon (Michot, 1998), chez les motards (Duret, 1985), concernant le vol libre (Jorand, 2000), la navigation (Falt, 1981; Jallat, 2003) puis le surf (Al Azzawi, 2009) ou encore au sujet de l’alpinisme (Lefèvre, 2002, 2004).
À chaque fois, les auteurs établissent différents idéaux-types de pratiquants, montrent l’influence du mécanisme de distinction dans l’activité et inversement les usages spécifiquement populaires de l’espace. Par exemple, dans le cas des pratiques de combat (Clément, 1985), la distance de garde semble restituer la hiérarchie sociale : les classes dominantes pratiquent l’aïkido, pendant que les classes populaires préfèrent le corps à corps de la lutte, tandis que les judokas se situent entre les deux. Cette étude illustre à la fois un rapport social à l’espace et l’importance du rapport au corps (Boltanski, 1971; Bourdieu, 1987). Autre situation, dans le cas des pratiques de nature, Kalaora (1993) étudie la fréquentation des zones forestières. Cet auteur découvre que plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les personnes pénètrent au cœur de la forêt alors que les classes populaires restent en périphérie, on pense au pique-nique à côté de la voiture sur une aire de stationnement. En mer, il en est de même avec la plaisance (Falt, 1981; Jallat, 2003) dont « la distribution spatiale est souvent synonyme de distribution sociale ». En haute montagne, à partir d’une enquête lourde auprès des usagers dans le massif du Mont-Blanc et des Aiguilles-Rouges, Lefèvre (2002, 2004) analyse la structuration sociale des pratiques sportives de nature en haute montagne. L’auteur détermine huit modalités de pratique et l’ensemble de ses résultats « confirme l’existence d’une structure géo-alpinistique avec un marquage territorial des pratiques […] déjà constatée dans d’autres espaces naturels comme la mer, où la distribution spatiale est souvent synonyme de distribution sociale au sens de Bourdieu » (Lefèvre, 2004, p. 71). Cet auteur détaille aussi l’effet de l’altitude : la moyenne montagne, espace d’évolution de la randonneuse (plus ou moins issue des classes populaires) s’oppose aux sommets himalayens que tente d’atteindre l’alpiniste haut-de-gamme (situé dans le haut de la hiérarchie sociale, et dont Pierre Mazeaud ou Maurice Herzog sont les archétypes historiques). Un graphique permet de visualiser l’ensemble de son travail.
1. Un problème de recherche
À la suite de ces auteurs, suivant la même approche, et afin de mieux connaitre une activité sur laquelle il n’existait aucune étude, une série de publications et de rapports de recherche a été effectuée sur la fréquentation des sites naturels de canyoning (Suchet & Jorand, 2009; Suchet, Jorand & Mao, 2008; Suchet & Félix-Faure, 2010; Suchet & Silvestri, 2011). Ces résultats, en accord avec la littérature précédemment citée sur beaucoup d’aspects, montraient toutefois une contradiction importante avec cette dernière. En résumé, selon Suchet & coll. (2009, 2011) le plus haut degré d’engagement et les réalisations les plus prestigieuses en canyoning sont à l’actif des couches populaires dites stabilisées ou des petites classes moyennes (notamment des professions techniques, retraités et des fonctionnaires de catégorie inférieure), tandis que les cadres supérieurs (majoritairement du privé) se contentent d’un après-midi « découverte » sous l’encadrement d’un moniteur pendant les vacances. Cet écart, dans une situation qui semble par ailleurs cohérente avec les résultats de la recherche en géographie et en sociologie des activités de nature (Corneloup, 2003, 2007; Soulé & Corneloup, 2007; Callède, Sabatier & Bouneau, 2014), mérite réflexion. Certaines hypothèses -sur lesquelles nous reviendrons plus longuement- avaient d’ailleurs été déjà formulées au moment de ces publications (notamment Suchet & Jorand, 2009). Le présent article discute ainsi les raisons théoriques et empiriques[2] [2] de cet écart entre les résultats des études menées en descente de canyon et ceux de la littérature de référence (notamment Jorand, 2000; Jallat, 2003; Créac’h, 2003 ; Lefèvre, 2002, 2004, dans le domaine des loisirs sportifs de nature). La notion d’engagement corporel (Routier & Soulé, 2012 ; Soulé & Corneloup, 2007) comprise à la fois comme un comportement possiblement déterminé et comme une décision permet d’envisager une certaine neutralité initiale dans cette réflexion. Ce travail permet notamment d’interroger l’actualité du mécanisme de distinction et du concept d’habitus tels que formulés par Bourdieu (1979) à propos de la société française du milieu du XXème siècle (Coulangeon & Duval, 2013) et de rediscuter la pluralité, dissonance ou singularité des individus dans la société (Corcuff, 1999; Frère, 2005).
La pratique du canyoning en France
Médiatisée notamment par les images de Nicolas Hulot au début des années 1990, la descente de canyon est une activité hybride de randonnée, d’escalade, de spéléologie et de nage en eau vive très ludique. Cette activité, née dans la mouvance des pratiques sportives apparues au tournant des années 1970 en France (Loret, 1995; Pociello, 1989; Dienot & Theiller, 1999), connaît, depuis le début des années quatre-vingt, un développement important à la fois touristique et sportif. Localement, des études indiquent 11 000 passages annuels pour 9 500 usagers dans le département des Pyrénées-Atlantiques et environ 30 000 passages annuels en Pyrénées-Orientales [3] ; 15 à 25 départements français ayant une offre développée en canyoning. Les études de Perrin & Mounet (2009, 2004) montrent parfaitement l’organisation de cette activité à l’échelle territoriale et la structuration plus ou moins forte de l’offre selon les massifs et les sites.
L’activité canyoning concerne 74% d’hommes, 26% de femmes et une moyenne d’âge de 28 ans (16% des personnes entre 8 et 18 ans, 60% entre 18 et 36 et 15% entre 36 à 54). Les pratiquants indépendants (dit aussi autonomes), ne représentent que 24% des utilisateurs interrogés, contre 67% de clients encadrés par un moniteur. Au-delà de cette présentation démographique de l’activité, les travaux de Suchet & Jorand (2009) permettent d’identifier quatre principaux groupes d’usagers : les touristes-clients, les adepteshédonistes et les puristes passionnés, auxquels il faut ajouter les professionnels en situation de moniteurs de canyoning. Ces constructions en idéal-type, une fois re-catégorisées dans le logiciel de traitement de données, constituent respectivement 67%, 16% et8% de la fréquentation (le chiffre concernant les professionnels d’encadrement n’est pas significatif en raison de la taille de l’échantillon).
Les groupes de touristes clients
Encadrés par un professionnel de l’activité : ne choisissent ni le parcours ni ses caractéristiques, pas d’investissement continu dans l’activité (location du matériel…). Modalité qui accueille le plus de femmes au sein de l’activité (38%). Pour la majorité, c’est la première descente (73%) et moins de 13% ont déjà réalisé plus de cinq canyons. Ils se déclarent « débutants », « découvrir » et faire l’activité « pour voir ». Le taux de passage d’une pratique encadrée payante à une modalité autonome est inférieur à 5% (des pratiquants). Il s’agit pour eux d’une activité de vacances, d’un sport nature. Discours écologique relativement peu présent, et préférence pour l’aspect hédoniste ou ludique « on est venu pour les sensations, les sauts », « c’est sportif, amusant », un effet de mode est évoqué. Des vacances polyvalentes plutôt haut de gamme. Si le contexte est familial, la pratique elle-même concerne les 28-45 ans, c’est-à-dire le couple parental (32%), ou les 15-25 ans (60%). Réussite familiale, professionnelle et scolaire, ces personnes déclarent une préférence pour le théâtre, la lecture, la musique mais aussi le bowling, le cinéma ou encore « faire les boutiques ». Orientation politique centre droite (40%), légère prédominance du capital économique sur le capital culturel légitime, une certaine culture de la compétitivité (plus ont fait de choses et plus les vacances sont réussies) avec une sous-représentation des enseignants au profit des cadres d’entreprise marquent ici les traces d’une « culture du privé » (Singly de & Thélot, 1989).
Les adeptes hédonistes
Pratiquants autonomes, parcourant de 4 à 40 canyons par saison en condition optimale. Techniquement, lorsqu’un saut est délicat ou un toboggan trop vertical, ils n’hésitent pas à descendre en rappel, voire à poser une corde débrayable. Résidant à moyenne distance des sites « l’essentiel [pour eux] est de se faire plaisir ». Ils considèrent le canyoning comme une « pratique sportive de nature » et comme étant « assez dangereux ». Il y a polyvalence entre les activités de montagne (la randonnée, l’escalade, l’alpinisme puis la spéléologie et le canoë-kayak) et les activités de mer non motorisées. Dans cette catégorie, se trouvent les bénévoles des structures associatives (CAF, FFME) avec leur groupe, et en relation avec des plaisirs tels que « apéro », « repas convivial ». Surreprésentation des enseignants (24%), des techniciens (environ 20%), mais aussi des employés (souvent dans les grandes entreprises françaises : EDF, La Poste…). L’orientation politique centre-gauche (53%) venant alors confirmer les traces d’une certaine « culture du public » (Singly de & Thélot, 1989).
Les puristes passionnés
Hommes âgés de 35 à 65, résidant à proximité des sites en zone rurale, les puristes, ou « passionnés », ainsi qu’ils se définissent, pratiquent toute l’année, c’est-à-dire aussi en conditions difficiles : canyons partiellement gelés l’hiver, encombrés après les crues au printemps ou à l’inverse complètement secs l’été. Les puristes passionnés totalisent le plus grand nombre de sorties (de 40 à 100 sorties par année), à des horaires parfois particuliers (le soir « après le travail », la nuit…). Issus des activités de montagne (escalade, alpinisme), sinon de la spéléologie. Pour eux « en canyon, on ne rigole pas ». Ouvreurs et premiers équipeurs de parcours, réalisent des voyages consacrés à l’activité (Sierra de Guara, Tessin, Andalousie…), forte connaissance du milieu. Techniquement, ils préfèrent les franchissements en libre (sauts à 18-20 mètres, toboggans difficiles, désescalades exposées…). Absence de structure familiale (divorce, séparation…). Retraités, sans emploi, techniciens ou employés. Parfois au CAF ou à la FFS, ils refusent l’engagement administratif, critiquent les « excès de réglementation », les « groupes » et « les évolutions de société » au prisme d’opinions environnementales et politiques tranchées.
Les moniteurs de canyoning
Tous de sexe masculin, de 30 à 50 ans, « une population vieillissante, il y a peu de jeunes qui s’engagent ». Le plus souvent issus du milieu commerçant local, où ils ont appris à « rentabiliser leur passion », ils dirigent une entreprise unipersonnelle sur deux activités (le canyoning plus leur discipline d’origine : randonnée, escalade…) ou bien travaillent, hors saison, dans un magasin de sport. Sans bagage scolaire, ni références culturelles importantes, leur niveau financier reste modeste en raison de la saisonnalité du métier. Une assez grande permissivité sur les débats internes au milieu pratiquant les oppose alors aux puristes qu’ils rejoignent pourtant par d’autres aspects.
Tableau 1. Résultats de l’analyse socio-culturelle des usagers de l’espace en canyoning (adapté de Suchet § Jorand, 2009 ; Suchet § Félix-Faure, 2010)
Figure 1. L’espace socio-culturel des usagers en canyoning (Suchet § Jorand, 2009).
III. Mécanisme de distinction versus principes de rapport au corps
Si le positionnement des professionnels de l’activité correspond bien à ce que met en évidence Lefèvre (2004) pour le cas de la montagne, le traitement des données révèle un investissement dans l’activité inversement proportionnel au volume de capital économique et culturel des usagers. Les puristes passionnés, qui représentent le haut de la hiérarchie dans l’activité s’inscrivent socialement dans les classes populaires ou petites classes moyennes.
Sachant les apports des nouvelles approches dispositionnalistes, il semblerait possible d’attribuer ces résultats à une « dissonance de consommation culturelle » (Lahire, 2004). L’hypothèse est d’ailleurs alimentée par le constat d’itinéraires biographiques complexes. Un certain nombre de ces puristes ont en effet multiplié les expériences sociales et les situations professionnelles comme autant de sources d’influence. Certains d’entre eux vivent un déclassement social ou une bifurcation de vie (divorce, séparation, perte d’emploi…) au moment de l’intensification de leur pratique du canyoning.
À partir d’une enquête de terrain ethnographique (réalisée deux ans après l’approche quantitative par questionnaire déjà citée), il apparait plutôt l’hypothèse d’une correspondance entre modalités de pratique et positions de classe en mobilisant les principes du rapport au corps socialement acquis par les individus. En effet, outre le prestige, la distinction qu’apporte un haut degré de pratique (au sens de Bourdieu, 1979) en canyoning se traduit dans les faits par une mise en difficulté du corps : endurance, progression en eau froide, remontées dans des éboulis, matériel d’équipement lourd [4]. Il faut dire que la descente de canyon hors saison et la découverte de nouveaux sites obligent parfois des passages dans la boue, le débroussaillage du parcours envahi de ronces, la traversée de vasques d’eau croupissante. Les personnes que nous avons rencontrées portent des vêtements de terrain usagés, ne se coiffent pas et certains d’entre eux traduisent par leurs mains une pratique intensive de la nature. Le cliquetis du matériel technique complètement usé, décoloré par le soleil, apporte une touche de poésie. Bref, la figure du « baroudeur » semble adaptée pour décrire leur hexis corporelle (Bourdieu, 1979, 1987). Plusieurs entretiens révèlent que les ouvreurs de canyon rencontrent parfois un animal mort coincé ou noyé… autant d’éléments qui correspondent finalement davantage à un habitus de classe populaire qu’à celui des fractions socialement dominantes (Boltanski, 1971; Bourdieu, 1979). Cette première explication est particulière sur un plan théorique puisqu’elle met à jour une sorte de contradiction dans le dispositif même de Bourdieu appliqué aux activités physiques et sportives de nature. Les principes du rapport au corps sociologiquement définis par le structuralisme génétique viennent ici contrarier le mécanisme de distinction.
Le raisonnement est d’autant plus séduisant qu’il donne à voir un cas de choix, par l’individu, entre plusieurs déterminismes, cet « homme pluriel » (Lahire, 1998, 2004) sans pour autant sous-diviser la personne (ce que Frère, 2005, reproche à Lahire). L’agent devient acteur, et les perspectives théoriques se multiplient.
Dans ces conditions, les groupes de touristes-clients, qui s’inscrivent dans la culture des vacances polyvalentes, apportent matière à ceux qui pensent que « le style de vie des classes supérieures se caractérise aujourd’hui moins par la légitimité culturelle des préférences et des habitudes que par l’éclectisme des goûts et des pratiques » (Coulangeon, 2004, p. 60), c’est-à-dire à la thèse d’un individu omnivore ou univore dans ses consommations, défendue par le sociologue américain Peterson (1992) et déjà mise en œuvre dans le champ sportif par Lefevre & Ohl (2012).
Néanmoins, cette réponse est encore largement insuffisante au regard de la littérature en sciences du sport qui montre l’engagement des classes favorisées en spéléologie, en alpinisme ou en course de longue durée, c’est-à-dire dans la boue, dans le froid et en condition d’effort physique extrême.
IV. De la dimension compétitive de l’effort (réflexion À partir des raids, des trails et des marathons)
Au milieu des années 1980, Faure (1987, pp. 38-39) relevait clairement une sur-représentation des catégories supérieures (professions libérales et cadres et dirigeants d’entreprise) dans une pratique fréquente du marathon. Pourtant, les multiples extraits d’entretiens qu’il rapporte, « se lever à 6 heures du matin », courir dans Paris « sous la pluie, dans le froid »… correspondent bien à ce qu’il nomme une « pratique ascétique ». Cet auteur remarque aussi l’insistance des personnes à définir leur engagement comme une activité de compétition et démontre que « la sur-représentation des catégories supérieures (dirigeants, professions libérales et cadres) s’accompagne d’une pratique fréquente et intense, avec un investissement compétitif marqué, tandis que la représentation populaire (employés, ouvriers) s’accommode d’une pratique plus irrégulière, sans grand souci de performance, tendance nettement accentuée dans le cas des ouvriers » (Faure, 1987, p. 37). Les chiffres obtenus par Lapeyronie (2007) à partir d’un échantillon de 1 000 marathoniens, sur 14 courses françaises[5], selon la méthode des quotas, corroborent et actualisent ces résultats. Il reconnait ainsi que « la comparaison avec les autres études […] ne montre pas de différence significative, bien que certaines données datent de plus de 20 ans », puis explique que « le paysage marathonien se caractérise par une évolution diversifiée de l’offre […] et une demande dont le profil sociologique reste semblable ». Cet auteur conforte « l’hypothèse d’une pratique de classe » et l’absence de démocratisation sociale proportionnelle du recrutement des coureurs de marathon. « Le marathon, témoin phare de la course à pied libre, attire quantitativement toujours plus de néophytes et d’anciens sportifs ; mais la structure sociale ne semble pas avoir changé. Sa composition en fonction des capitaux sociaux, culturels et économiques confirme la reproduction sociale » (Lapeyronie, 2007, pp. 206-207).
Les études relatives au raid, au trail ou à différentes formes d’ultra-fond confirment la donne et le déterminisme social perdure ou même s’amplifie dans les formes d’engagement les plus extrêmes. Dans son étude exploratoire auprès des raideurs principalement domiciliés en région parisienne, Guyot (2004) relève une majorité de diplômés et de cadres supérieurs. Plus encore, l’étude menée par Bessy (2012) à propos de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc (donnant suite à son étude sur le Grand raid de la Réunion), montre un certain élargissement du recrutement social de ces épreuves sportives médiatisées, tout en confirmant « une sur-représentation très nette des professions et catégories sociales favorisées et une sous-représentation significative des professions et catégories sociales intermédiaires ou populaires ». Ces deux auteurs, pourtant proches de Ehrenberg et Le Breton, citent néanmoins respectivement Pociello et Bourdieu afin de justifier ces chiffres. On peut citer dans le même sens, les résultats des recherches de Barthélémy (1999) et Knobé (2006) sur le Marathon des sables, une épreuve emblématique de l’extrême organisée depuis 1986.
Premièrement, il semble que les raids internationaux liés à de grandes organisations commerciales favorisent les cadres du privé (Barthélémy, 1999; Kay & Laberge, 2002), tandis que les courses sur route associatives et festives dont l’organisation reste plus légère, favorisent les cadres du public et les professions intellectuelles supérieures (Bessy, 1994; Lapeyronie, 2007). Deuxièmement, Knobé (2006, p. 416) révèle comment la participation à de telles épreuves implique « des stratégies de contournement et de reconversion (au sens de Bourdieu) visant à éviter le marché très concurrentiel de la course à pied compétitive fédérale pour investir un marché plus réservé assurant une valorisation symbolique très forte » à des personnes qui n’ont pas ou n’ont plus les capacités physiques suffisantes pour remporter un championnat de France ou une Coupe du monde [6], mais disposant de ressources financières, sociales et culturelles importantes.
Autrement dit, ce n’est pas l’eau froide, la longueur des marches d’approche vers le canyon et plus généralement l’effort physique d’endurance durant la descente qui éloignent les catégories socio-professionnelles élevées d’un investissement important au sein de l’activité canyoning, mais plutôt les conditions sociales de cet effort. Raids, marathons, aventures organisées, à chaque fois il s’agit d’une compétition où réside une part d’esprit d’entreprise. Kay & Laberge (2002) en arrivent même à montrer la formation d’un habitus commun entre celui de chef d’entreprise dans un marché concurrentiel et celui de participant au Discovery Channel Eco-Challenge qu’elles étudient. Or ce n’est pas le cas en canyoning, il ne se trouve pas la moindre logique de compétition et d’organisation managériale entre les personnes que nous avons pu observer pendant la descente de canyon en France.
De plus, il est certain que les courses d’endurance (a minima un jogging le long des routes), participent à un besoin de remise en forme des classes sociales favorisées surexposées au risque de sédentarité. Le succès des salles de remise en forme au cours de cette période correspond à cette même tendance et à ce même besoin d’activité en milieu urbain (Bessy, 1990). Ce n’est pas non plus directement le cas de l’activité canyoning.
V. Du potentiel symbolique de la pratique (réflexion à partir des pratiques de haute montagne)
Les explications précédentes permettent de satisfaire une comparaison avec la course d’endurance et autre raid, néanmoins le cas des pratiques alpines reste un contre-exemple. Effectivement, après la fin des rivalités géopolitiques pour la conquête des plus hauts sommets du monde (Raspaud, 2003) et à l’exception du ski-alpinisme et de l’escalade en cascade de glace (pour lesquels il existe des championnats homologués en France et à l’étranger), on peut difficilement relier les pratiques ascensionnistes à une logique de compétition qui justifierait cette distribution sociale. En fait, c’est que l’alpinisme est historiquement porteur d’un capital symbolique considérable. Invention de la bourgeoisie, plus particulièrement de la petite bourgeoisie britannique montante qui n’était pas en fonction dans les colonies au milieu de l’Ère victorienne (Hansen, 2000; Hoibian, 2008), l’alpinisme semble intégré à l’habitus des classes dirigeantes en Europe, ce qui n’est pas le cas des pratiques de canyoning. La carrière de Maurice Herzog après son expédition à l’Annapurna en 1950 et celle de Pierre Mazeaud, premier français au sommet de l’Everest avec Jean Afanassieff en 1978, ou encore la réussite en affaires du guide et directeur technique de l’ENS/ENA-ENSA Édouard Frendo, illustrent bien les possibilités historiques de transfert du capital symbolique généré par l’excellence alpine (Hoibian, 2000) dans le champ politique, économique et social. Dans le grand public, y compris au quotidien, atteindre le sommet du mont Blanc, réaliser une face nord dans ce même massif, ou tenter un itinéraire en Himalaya apporte une reconnaissance sociale plus importante qu’une traversée du Trou de Fer à La Réunion, la descente en rappel du cirque du Bournillon dans les Alpes du Nord ou de la grande cascade de Gavarnie dans les Pyrénées. Au contraire, le canyoning tendrait à se dévaluer en loisir de vacances, sorte de récréation agréable mais pas sérieuse ni vraiment difficile. Beaucoup de personnes ne considèrent pas de la même manière la prise de risque dans ces deux activités : en ascensionnisme, elle serait œuvre de « courage » de la part « d’alpinistes expérimentés » ou « chevronnés », en canyoning, elle serait la preuve d’une « inconscience » de la « jeunesse …en mal de sensations fortes » [7].
En l’occurrence, le principe d’opposition « anciennes/nouvelles (pratiques) » (Pociello, 1981, pp. 220-224) générateur de distinction en faveur des secondes n’opère que peu ou pas. En dépit du renouveau très médiatisé que représentent ces activités initialement dites fun (Loret, 1995) ou « californiennes » (Pociello, 1981) apparues depuis une trentaine d’années en France et auquel participe le canyoning en montagne, l’alpinisme semble conserver une position plus élevée dans le système des sports (Pociello, 1995). Bref, le canyoning n’est pas (encore) une pratique de classe ou du moins une pratique classante !En l’occurrence, le principe d’opposition « anciennes/nouvelles (pratiques) » (Pociello, 1981, pp. 220-224) générateur de distinction en faveur des secondes n’opère que peu ou pas. En dépit du renouveau très médiatisé que représentent ces activités initialement dites fun (Loret, 1995) ou « californiennes » (Pociello, 1981) apparues depuis une trentaine d’années en France et auquel participe le canyoning en montagne, l’alpinisme semble conserver une position plus élevée dans le système des sports (Pociello, 1995). Bref, le canyoning n’est pas (encore) une pratique de classe ou du moins une pratique classante !
VI. Une affaire d’argent ? (réflexion à partir de la plaisance)
Penser que l’argent peut déterminer une pratique sociale peut sembler suspect dans le cadre d’une étude socio-culturelle, structuraliste et constructiviste. Pourtant, Bourdieu (1979, 1987) ne sous-estime pas les aspects financiers dans le volume de capital en présence. Le capital économique constitue l’une des deux grandes formes de capital opérant (devant le capital social et le capital symbolique, sans compter les différentes formes de capitaux spécifiques). Les nombreuses études réalisées sur les pratiques nautiques mettent en évidence le poids de ce capital économique (Falt, 1981; Sardou, 1995; Jallat, 2001, 2003; Créac’h, 2003). Falt (1981) dévoile en effet un système d’opposition entre les équipages de voilier (essentiellement dotés en capital culturel) et ceux des embarcations à moteur (inversement dotés en capital financier), mais démontre aussi le tonnage du bateau quasiment proportionnel au volume de capital de son propriétaire. Il est certain que le coût d’un voilier de croisière comme d’un motor yacht écarte financièrement un certain nombre de personnes. L’achat du navire, de l’accastillage et des équipements est assurément coûteux, mais aussi l’apprentissage de ce savoir-naviguer et les étapes de socialisation propres à ces activités… Autant d’éléments toujours déterminants et déterminés comme en atteste Créac’h (2003) dans une étude approfondie de l’habitus des navigateurs, confirmée depuis par Michot (2005).
Il est possible de revenir à ce sujet sur le cas de certaines courses prestigieuses déjà citées. Étudiant le Marathon des sables, Knobé (2006) souligne en effet que « le coût financier d’une participation assure à cette épreuve un recrutement social parmi les membres des classes moyennes ou supérieures » car même lorsque les ressources économiques font défaut « un volume important de capital culturel [et de capital social ou de capital symbolique] (Bourdieu, 1979) permet de mettre en œuvre des stratégies capables d’aboutir à une prise en charge financière partielle ou totale de la participation (sponsoring privé ou même public) ». Les déterminants économiques ne sont donc pas seulement propres à la navigation et nombreuses sont les activités économiquement déterminées, ce qui n’est pas le cas d’une descente de canyon : une combinaison néoprène Décathlon ou d’occasion, une dizaine de mousquetons et un baudrier auxquels ne s’ajoute que l’achat d’une corde et d’un sac, représentent en fait un investissement suffisant. Dans les régions de montagne en France, en Espagne ou en Italie, aucune adhésion ni droit de passage ne peut empêcher une pratique locale autonome.
Ainsi, une dernière hypothèse -validée que très partiellement notamment en raison des limites de nos possibilités d’étude- serait la fuite des pratiquants de condition économique et sociale très élevée vers les destinations exotiques (la descente de canyon se développe au Brésil, en Inde, en Asie du Sud-Est) et la participation à des rassemblements internationaux. Une enquête exploratoire que nous avons menée indirectement auprès de la fréquentation du Meeting International des Açores CIMA dans l’île de São Jorge en septembre 2015 [8], du Rendez-vous international de Canyon/Meeting International des Açores CIMA dans l’île de Flores en septembre 2016 (figures 2 et 3) [9] et auprès de certains membres de l’Himalayan Canyon Team de retour d’expédition en juin 2012 et juillet 2014 [10] ainsi que différentes sources documentaires [11] alimentent cette idée. Si les ouvertures de parcours en France dans les zones rurales restent la chasse gardée de quelques locaux, les grandes opérations menées pour ouvrir des itinéraires au Népal, au Brésil ou en Asie deviendraient progressivement l’affaire de pratiquants plus élevés dans la hiérarchie sociale. Des résultats qui mettent en évidence une sorte de division sociale de l’engagement dans l’activité entre la France rurale et montagnarde et les destinations étrangères plus ou moins exotiques. Il faut dire que les compétences qui deviennent nécessaires dépassent largement une simple connaissance empirique du terrain : logistique internationale, conditions météorologiques extra-européennes, location ou pilotage d’embarcations motorisées, reportage vidéo et photographique, animation d’un blog, liaison satellite, dossiers de financement public et recherche de sponsors, conférence de restitution, compte-rendu dans la presse… (Voir notamment les éléments visibles sur les figures 3 et 4). Une série d’entretiens [12] avec des pratiquants qualifiables localement de puristes passionnés, non participants de ces rassemblements internationaux confirme ces multiples freins : « c’est très cher, c’est tous des profs, des médecins, qui se payent ça ! » et « puis faut aimer organiser, moi je ne vais pas réserver des voitures, louer des gîtes avec des autorisations et cætera, ça ne m’intéresse pas ».
Figure 2. Annonce du Rendez-vous international de Canyon/Meeting International des Açores CIMA 2016, île de Flores, septembre 2016 (source : CIMA, 2015).
Figure 3. Conférence dans le cadre du Rendez-vous international de Canyon/Meeting International des Açores CIMA 2016, île de Flores, septembre 2016 (source : CIMA, 2016).
Activité hybride de randonnée, d’escalade, de spéléologie et de nage en eau vive, le canyoning se prête bien au cadre d’analyse socio-culturel (Pociello, 1981, 1979) élaboré en référence au dispositif théorique de Bourdieu (1979, 1987). Les résultats déjà publiés permettent d’identifier trois principaux groupes d’usagers : les touristes-clients qui utilisent les services d’un moniteur, le plus souvent « pendant les vacances », les adeptes hédonistes, qui sont la moyenne des pratiquants autonomes et les puristes passionnés, issus des classes populaires et des petites classes moyennes, caractérisés par leur haut degré d’engagement dans l’activité (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011) à l’inverse des résultats obtenus dans d’autres activités (alpinisme, voile, motonautisme, raids, courses et trails). Cet article tentait de répondre à ce problème de recherche à travers plusieurs éléments, plusieurs hypothèses de travail. Subséquemment à cet effeuillage d’hypothèses, qui apportent toutes une certaine part d’explication mais sans parvenir à une résolution théorique ou empirique du problème en lui-même, il faut s’écarter du sujet pour se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une population sociale sur le même niveau. Cet écart résulte en fait surtout d’une superposition de plusieurs espaces des positions sociales. Les adeptes hédonistes et les puristes passionnés qui pratiquent régulièrement la descente de canyon en autonomie et les touristes-clients pour lesquels un après-midi de canyoning correspond à une animation de vacances, ne s’inscrivent pas dans le même engagement. Plus exactement, la fréquentation des sites naturels de canyoning en France se partage entre un positionnement dans l’espace des sports (de Pociello, 1979, 1981) et une inscription dans l’espace des loisirs de vacances, tel que partiellement dessiné par Kowalski & Loisel (1996). En effet, leur travail, notamment sur les destinations adoptées « entre mer, montagne et campagne » entre « vacances actives » et « séjour plus sédentaire » (figure 4) auquel il faudrait ajouter les recherches qualitatives de Périer (2000) puis Réau (2009, 2011), permettent d’imaginer cet espace social du tourisme qui n’est pas celui des pratiques sportives. Cet espace des positions sociales du tourisme admet des paramètres déterminants différents comme le nombre d’enfants, les déplacements professionnels ou la zone d’habitation dont les effets sont relativement moins présents dans une activité sportive à la demi-journée.
Figure 4. L’espace des estivants fidèles à une destination de vacances (Kowalski § Loisel, 1996)
Au final, ce travail est à la fois une réponse au problème de recherche identifié dans l’étude des pratiques de descente de canyon et plus largement une démonstration de la pertinence de ce cadre dans l’étude des activités entre sport et tourisme.
André Suchet
Maître de Conférences HDR LACES-MSHA, Université de Bordeaux
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Notes
[1] Si l’auteur mobilise Bourdieu, il se réfère autant à Veblen (1970), démontrant par là une proximité que l’on manque trop souvent de souligner entre ces deux auteurs.
[2] Notamment trois réflexions sont proposées par une confrontation des éléments de la littérature à partir d’un raisonnement complété par un ensemble d’observations ethnographiques participantes et non-participantes réalisées entre 2007 et 2017, huit entretiens d’étude indirecte et neuf entretiens semi-directifs, un recueil et traitement de sources en ligne (notamment le blog Himalayan canyon team, les pages web des cinq derniers rassemblements internationaux de l’activité, les pages web FFME, FFS et FFCAM sur l’activité à l’étranger), les forums du site de référence Descente-Canyon.com et de sources documentaires (archives FFS et privées, presse).
[3] Sources : DRDJS Aquitaine-Gironde, 2006, et DDJS Pyrénées-Orientales, 2008.
[4] L’équipement fixe des parcours avec un perforateur sur batterie transporté en sac étanche ou un ensemble marteau et tamponnoir, des cordes supplémentaires, des sangles et des maillons métalliques qui, une fois dans l’eau, peuvent devenir un fardeau extrêmement lourd.
[5] Dont les plus connues : le marathon de Paris, le marathon des châteaux du Médoc et des Graves, le marathon de la Rochelle…
[6]La Coupe du monde de marathon se déroule dans le cadre des Championnats du monde d’athlétisme.
[7] Éléments de prise de note ethnographique du vocabulaire associé à l’activité en contextes divers entre 2007 et 2017 et recherche effectuée sur Factiva (base de presse française et internationale en texte intégral produite par Dow Jones et Reuters) http://global.factiva.com/sb/default.aspx?lnep=hp par le portail du SICD2 de Grenoble. Requête : canyoning, canyonisme, descente de canyon. Date : toutes les dates.
[8] Double entretien semi-directif (avant le départ et au retour à Toulouse) avec deux des participants. Thèmes de l’entretien : organisation du voyage, niveau socio-économique des autres participants, dépenses, préférences culturelles et activités collectives durant le séjour aux Açores.
[9] Double entretien semi-directif (avant le départ et au retour à Toulouse et à Grenoble) avec trois des participants. Mêmes thèmes d’entretien.
[10] Double entretien semi-directif avec trois des participants dans les mêmes conditions que précédemment (Grenoble et Perpignan), entretien semi-directif long avec Maurice Duchêne, International Centre for the Exploration of the Himalayas, Exploitation du blog http://himalayan-canyon-team.blogspot.fr/
[11] Archives de la FFS (partie non-classée), Lyon ; plusieurs documents font référence au prix élevé des participations au Rassemblement international organisé au Mexique en 2004 et en Utah, USA, en 2007. Certains documents donnent notamment l’ensemble des sommes dépensées pendant le séjour et le prix du trajet.
[12] Sept entretiens semi-directifs réalisés à Grenoble, avril 2015 et juillet 2016.
Les premières distinctions identitaires se forgent sur des constats biologiques : homme/femme et pseudo-biologiques : la couleur de peau (Geary, 2011). De ces distinctions factuelles pouvant se combiner, découlent le statut social et les droits des individus : libre/esclave, dominant/dominé, citoyen/non citoyen… Avec les Lumières, le désenchantement du monde (Weber, 1917) et les progrès techniques et scientifiques, apparaissent de nouvelles catégories de partitions se superposant aux anciennes ou les remplaçant. Elles créent de facto de nouvelles identités. L’une des plus connues en Europe occidentale est sûrement prolétaire/bourgeois.
La question de l’identité, ou des identités, est progressivement devenue centrale depuis les révolutions nationales des 18ème et 19ème siècles en Europe occidentale et en Amérique du nord. Elle englobe des dynamiques tant convergentes que contradictoires et inonde tous les champs sociaux. Elle concerne à la fois les groupes humains et les individus.
« Parce que là-haut, je suis belle et forte » Une Étude de la pratique récréative de la Pole Dance en France
Marie POTVAIN
Cet article vise à étudier une activité qui se développe surtout depuis les années 2010 en France : la pole dance. Depuis sa sortie des bars, cette activité envahit progressivement le domaine du loisir et du sport et pose question. Elle semble réactiver des stéréotypes de genre. Elle est pratiquée par une large majorité de femmes qui se reconnaissent pleinement dans cette catégorie et vont parfois en revendiquer l’appartenance, en s’identifiant selon des critères appartenant traditionnellement au féminin (Galibert, 2018; Welzer-Lang, 2017). Elles recombinent cet être au féminin, en travaillant parallèlement des attributs, souvent définis comme masculins tels la force, la détermination, la recherche de sensations fortes, le potentiel sexuel (Cogérino & Mansey, 2010).
L’engagement corporel dans l’activité canyoning entre sport et tourisme : un cas d’inversion du principe de distinction ?
André SUCHET
Donnant suite à un ensemble de travaux sur le recrutement social de l’activité descente de canyon en France (Suchet & Jorand, 2009; Suchet & Silvestri, 2011), cet article réinterroge l’approche socio-culturelle des pratiques sportives (Pociello, 1981), certains aspects d’un espace social du tourisme (Kowalski & Loisel, 1996) et surtout l’actualité du mécanisme de distinction (Bourdieu, 1979). Dans le début des années 1980, en référence à l’espace des positions sociales (Bourdieu, 1979; Bourdieu & Saint-Martin de, 1976), Pociello et son équipe élaborent un espace des sports où les différentes activités physiques se positionnent dans la société française (Pociello, 1979, 1981). L’auteur détermine notamment deux grandes oppositions : d’une part les activités de force (haltérophilie, disciplines d’affrontement direct) contre les activités à dominante technologique ou informationnelle (vol libre, conduite d’engins) et, d’autre part, les modalités motorisées ou avec prélèvement dans l’environnement (rallyes, chasse, motonautisme) contre l’écologisation des pratiques de voile, de randonnée ou d’alpinisme (Pociello, 1995). Au fil de ses publications, cet auteur construit également le champ socio-culturel d’une activité en particulier : le rugby (Pociello, 1983). Au sein de cette activité, l’auteur montre que les caractéristiques de la pratique ne sont pas uniformes et que les différentes modalités de jeu se distribuent selon les caractéristiques sociales et professionnelles des joueurs. En utilisant la liste des métiers de 500 joueurs de rugby de première division (amateur au moment de l’étude), Pociello distingue ainsi : un rugby de tranchée (avec les avants qui poussent dans la mêlée et se caractérisent par une sur-représentation des ouvriers), un rugby de décision (avec les demis qui pilotent le jeu et dont la plupart sont techniciens supérieurs ou employés) et un rugby champagne (avec le jeu de vitesse et d’évitement des trois-quarts symbolisé par le nœud papillon rose que portent les futurs chefs d’entreprise d’une marque de vêtements dont ce sera le logo : Eden Park).
Les stratégies fédérales face aux politiques locales le cas de la fédération française de hockey sur glace et des patinoires.
Clément LOPEZ
Les fédérations sportives ont pour objet l’organisation et le développement « d’une ou plusieurs disciplines sportives, dont elles gèrent la pratique, de l’activité de loisir au sport de haut-niveau ». Ces organisations se caractérisent notamment par leur importante verticalité (Bayle, 2010) puisque leurs politiques sont principalement élaborées depuis les sièges fédéraux nationaux, dont la très large majorité se trouve en région parisienne. Ainsi, face à la question du déploiement efficace et équilibré de leurs stratégies de développement sur l’ensemble du territoire national, de nombreuses fédérations sportives se sont dotées de services portés vers le développement territorial. Cela les a amenées à interagir avec des collectivités locales qui se caractérisent à l’inverse par une structuration beaucoup plus horizontale. Ces structures administratives distinctes de l’État bénéficient en effet d’une légitimité politique et doivent prendre en charge les intérêts des populations de territoires précis dans les domaines relevant de leur compétence. Le sport faisant partie des secteurs dits de compétence partagée, chaque collectivité territoriale peut s’en saisir ou non pour mener une politique sportive.
La Biélorussie olympique ou l’Échec d’un nationalisme sportif post-communiste
Pauline SOULIER
A. Goujon et V. Symaniec (1997, p. 21) introduisent leur ouvrage Parlons Biélorussien par une interrogation pouvant surprendre le lecteur : « La Biélorussie existe-t-elle ? ». Cette question est totalement légitime. La Biélorussie est l’un des États européens des plus anonymes et des plus méconnus, tout en étant l’un des plus atypiques. Déjà le nom même de l’État porte à confusion. L’apparition du terme « Russie » dans la composition du nom pourrait faire croire qu’il s’agit d’une région de cette dernière. Ce fut le cas durant une grande partie de l’Histoire. Ensuite, où se trouve la Biélorussie sur une carte ? Encore une fois, son nom suppose une proximité avec la Russie, mais où ? C’est un État totalement enclavé, coincé entre la Lituanie au nord, la Russie, l’Ukraine et la Pologne à l’est. État plat comme la Belgique et marécageux, la Biélorussie semble étouffer au milieu de ses puissants voisins. Enfin, la Biélorussie ne fait que très rarement la une des journaux.
Cet article vise à étudier une activité qui se développe surtout depuis les années 2010 en France : la pole dance. Depuis sa sortie des bars, cette activité envahit progressivement le domaine du loisir et du sport et pose question. Elle semble réactiver des stéréotypes de genre. Elle est pratiquée par une large majorité de femmes qui se reconnaissent pleinement dans cette catégorie et vont parfois en revendiquer l’appartenance, en s’identifiant selon des critères appartenant traditionnellement au féminin (Galibert, 2018; Welzer-Lang, 2017). Elles recombinent cet être au féminin, en travaillant parallèlement des attributs, souvent définis comme masculins tels la force, la détermination, la recherche de sensations fortes, le potentiel sexuel (Cogérino & Mansey, 2010). Dans l’environnement sociétal actuel, empreint de revendications féministes [1] et paradoxalement de retours en arrière sur certains acquis des femmes [2],la transformation en loisir et sport de cette activité est controversée. Réification ou prise de pouvoir, des questions planent autour de l’utilisation de cette barre, mais surtout du corps. Les polers[3] progressent dans cet entre-deux. Faut-il purger la pratique de son versant dit « sexy » en la transformant en activité physique « pure » ? Nonobstant, son aspect atypique attire : entre interdit et discrédit, ces femmes et ces hommes s’engagent dans une pratique qui leur permet de jouer avec les marges sociales. L’aspect sensuel fait l’objet d’un choix (Acéti, 2018) par exemple à travers la participation à des cours dédiés comme l’exotic pole dance. Mais parfois, il semble s’imposer de lui-même via l’interprétation des images diffusées auprès du public, notamment par l’intermédiaire des médias et du cinéma (Lewkowicz, 2020; Scafaria, 2019). Outre ces problématiques s’ajoute un ancrage dans une dynamique réactivant des débats sur les inégalités sociales et des débats féministes sur la réification des corps. Le développement de la pole dance en tant que loisir et sport sera ici étudié selon l’hypothèse d’un révélateur de problématiques portant sur le vécu contemporain du genre féminin dans la société occidentale. Sans se laisser emporter dans des formes d’essentialismes, nous nous appuierons sur les notions de masculinité hégémonique (Connell, 1995) et de fémininité hégémonique (Schippers, 2007). Chacune de ces places est déterminée par des caractéristiques propres : des comportements, des valeurs, des attributs et des rôles, socialement valorisés en fonction de l’adéquation avec l’un des deux sexes (Cogérino & Mansey, 2010) et qui définissent un idéal de genre. Masculinité et féminité hégémoniques vont être ici utilisés comme des outils analytiques, en gardant à l’esprit leurs formes non homogènes et plurielles, tendant à se recombiner au fil du temps.
Cet article présente les résultats d’une enquête réalisée en 2019, majoritairement au sein d’une école de pole dance des Hauts-de-France mais aussi au sein de deux écoles de la région parisienne (Potvain, 2019). Cette étude se poursuit à ce jour. Elle s’appuie sur la base de quatorze entretiens réalisés auprès de poleuses aux profils divers. Les entretiens étaient de type semi-directif ou libre. À cette étude intensive est venue s’adjoindre une étude extensive par questionnaire appelée Pole Dance – Recueil d’Informations. Cette enquête visait à renseigner le statut sociologique des pratiquantes mais aussi leurs motivations à pratiquer la pole dance. Le questionnaire a été diffusé via les réseaux sociaux pour une plus large visibilité, du fait de la présence massive des polers sur ces plateformes en ligne, notamment Facebook et Instagram et de leur intense activité. Cette enquête a permis de me forger une idée précise de la population pratiquant la pole dance en France. Elle a été réalisée en complément d’un travail d’observation participante, mais surtout de participation observante, demandant ma propre implication corporelle dans l’activité. Cet investissement a eu nécessairement un impact sur mon approche du terrain et sa compréhension. Les résultats sont ici présentés sous la forme de graphiques et sont calculés sur la base d’un panel de 696 répondants, tous des polers français dont 98.8% se déterminaient comme appartenant au genre féminin et 1.2% comme appartenant au genre masculin [4] Je parlerai donc majoritairement en termes féminins.
I. La pole dance, des clubs de striptease à la salle de fitness.
En 1994, Fawnia Mondey Dietrich, une danseuse exotique canadienne [5], devient la pionnière de la démocratisation de la pratique de la pole dance, en ouvrant la première école : l’Exotic Dance Academy. Elle réutilise les méthodes apprises en tant que poleuse-stripteaseuse et les enseigne au grand public. La pole dance commence ainsi à sortir des bars. Des écoles prônant son aspect ludique et ses propriétés sportives s’ouvrent à travers le Canada, les États-Unis, l’Australie puis le monde entier [6], Cette pratique est dite récréative car elle incarne une forme de divertissement pour les participantes. En France, la première école naît en 2007 sous l’impulsion de Marianna Baum, qui elle aussi venait du domaine du striptease et du cabaret et s’est formée à la pole dance en Angleterre. Cette pratique se démocratise notamment en s’appuyant sur les bienfaits physiques qu’elle procure (tonifier et sculpter le corps), mais elle ne s’y limite pas, permettant également aux pratiquantes de cultiver leur sensualité. C’est à travers ce jeu d’attraction/répulsion, entre activité sportive et lascive, qu’évoluent les poleuses. Samantha Holland, dans son ouvrage sur le sujet propose de différencier deux façons de pratiquer la pole dance récréative. L’une s’inscrit dans le courant dominant. Plébiscitée, elle est considérée légitime car elle s’approche d’une forme de fitness. C’est la pratique la plus répandue et la plus sportive, faite de l’apprentissage de figures gymniques à la barre. L’autre est une forme en marge, controversée car elle serait plus proche de la pratique des clubs de striptease. Il s’agit de l’exotic (ou exotic pole dance) [7], plus chorégraphiée et moins acrobatique, elle joue sur un l’aspect érotique de la danse. Il existe, aujourd’hui des tensions au sein même de la communauté des polers entre ces deux types de pratiques, parfois considérées antagonistes. Pourtant, nombreux sont ceux qui font de la pole sous ses multiples formes, s’inspirant incessamment de divers styles de danses, de gymnastiques, dans un syncrétisme, permettant la création d’une discipline nouvelle, ou du moins renouvelée.
En France, la pole dance demeure fortement connotée et joue avec les frontières de la décence, laissant planer une aura de suspicion. Lorsque les corps évoluent sur la barre, il semble que la séparation entre le physique et le sensuel devienne presque impossible. La barre se suffirait à elle-même pour rappeler les espaces clos et capiteux aux effluves d’alcool et aux lumières stroboscopiques des clubs de stripteases ? Élément métonymique, elle enferme les corps dans une féminité performée, supputée [8] Nonobstant, elle revêt une dimension plus ludique, plus sportive. Elle gagne au fil du temps son statut d’activité physique (Acéti, 2018; Holland, 2010). Force, gainage, souplesse, elle permet un travail complet du corps. Les mouvements sont dansés, acrobatiques, sur et autour d’une barre en métal qui peut tourner sur son axe ou rester fixe. Le jeu avec l’apesanteur lui donne un côté aérien, esthétique et même artistique. Tantôt proche de la danse, tantôt proche de la gymnastique, la pole dance se reconfigure en réutilisant les codes de diverses pratiques [9]. Elle s’institutionnalise par le biais de fédérations comme la FFD (Fédération Française de Danse) et à l’international par l’IPSF (International Pole Sport Federation) ou la POSA (Pole Sport and Art World Federation) qui coordonnent l’organisation de compétitions. Leur but est la reconnaissance et la diffusion de la discipline, son institutionnalisation et l’uniformisation des pratiques. Les fédérations œuvrent pour sa légitimation. Il est intéressant de pointer qu’afin de prétendre à une meilleure reconnaissance sociale, la pole dance, en sortant des bars et en devenant une activité initialement dédiée à la pratique de loisir pour les femmes, doive finalement se parer d’une forme sportive. Ceci participe d’une masculinisation partielle, le sport demeurant un fief de la virilité (Bohuon & Quin, 2012). Le féminin échouerait-il à se légitimer par lui-même ? Comme nous allons le voir, ce n’est pas nécessairement le cas. Il s’agirait plus d’une adjonction de caractères que d’appropriation par exclusion.
II. Qui sont les polers ?
Je vais vous présenter ici plus amplement les résultats de l’enquête quantitative réalisée en 2019 afin de donner un paysage sociologique plus précis de la pratique et de comprendre qui s’y adonne.
Graphique 1 : Age des pratiquants de la pole dance (Questionnaire Pole Dance – Recueil d’informations, M. Potvain – 2019)
L’âge moyen des pratiquantes se situe entre 20 et 35 ans, représentant en effectifs cumulés 71% des enquêtées. Il est à noter que la poleuse la plus jeune de cette étude avait 16 ans et la plus âgée : 59 ans. La pole dance est une activité qui attire aussi les plus jeunes. Des cours spécifiques sont mis en place pour les adolescents mais ils s’axent plus précisément sur son versant sportif. Il n’existe pas, à ce jour, de cours d’exotic pole dance pour enfants. Comme en témoigne Iso, professeure de pole dance : « ça paraîtrait inapproprié pour les enfants de faire de l’exotic, mais de la pole, ce n’est pas choquant, au contraire. ». Cette ouverture aux générations plus jeunes témoigne de la volonté d’identifier la pole dance à d’autres pratiques comme la gymnastique dont la performance est favorisée par une formation dès le plus jeune âge. Bien que la pratique par les enfants reste marginale, cette activité réunit une large gamme d’individus en termes d’âge, notamment chez les plus de 40 ans.
Graphique 2 : situation maritale des pratiquants de la pole dance (Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019)
Pour ce qui est du statut marital, la répartition entre les catégories « En Concubinage », « Célibataire » et « Marié(e)/Pacsé(e) » est assez homogène. Chacun représente environ 30% des pratiquantes. Donc, 60% sont en couple, ce qui entre en adéquation avec la tranche d’âge majeure d’implication dans la pratique. Je ne ferais pas de parallèle avec l’aspect érotique que peut revêtir la pole dance et le lien que certains auteurs ont fait avec la vie de couple et la sexualité (Beauchamp, 2013; Hanna, 2010; Pedersen et al., 2015; Pellizzer et al., 2016) car dans mon étude, cet aspect est ressorti de façon hétérogène et sporadique dans le discours des participantes et n’a pas encore fait l’objet d’une étude approfondie. Cependant, à ce sujet, l’étude réalisée par Mia Pellizzer, Marika Tiggermann et Levina Clark Enjoyment of Sexualisation and Positive Body Image in Recreational Pole Dancers and University Students, apporte des éléments de réponses fort intéressants.
Graphique 3 : nombre d’enfants des pratiquants de la pole dance (Questionnaire pole dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
La majorité des poleuses enquêtées sont sans enfant, au total 67,7%. Un peu plus d’un quart de la population a un ou deux enfants soit 28,4% de la population. Seulement 4% ont trois enfants ou plus. Plusieurs hypothèses peuvent ici être avancées en ce qui concerne cet état de fait. Nous pouvons supposer tout d’abord que pour les femmes, l’identité maternelle et l’identité de poleuse n’entrent pas toujours en adéquation. En effet, la recherche de sensualité, souvent rattachée à la pole dance, entrerait en conflit avec la féminité construite sur l’image maternelle, ramenant à la dualité « maternité/sexualité » (Beauchamp 2013, p. 109). Mais pour la plupart des pratiquantes que j’ai interrogées, il n’existe pas d’incompatibilité entre ces deux identités féminines, comme l’explique Laurence, 39 ans : « Être maman, ça n’empêche en rien de vouloir être jolie et sexy parfois », à l’instar de Chloé 41 ans : « Être une maman poleuse ça me plaît ! Le seul problème… ça demande juste de l’organisation avec les enfants, comme quand je fais mon jogging, parfois mon mari les garde, parfois ma mère… on essaie de trouver un moyen ». L’organisation spécifique que requiert le fait de s’octroyer une plage horaire pour ses loisirs en étant mère est souvent un frein à tout type d’activité. De plus, cela peut entraîner un double investissement financier : la garde des enfants et le cours de sport (dont le coût est assez élevé). Un autre élément à prendre en compte est le statut socio-professionnel des familles.
Graphique 4 : Statut socioprofessionnel des pratiquants de la pole dance (Questionnaire Pole Dance – Recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
Nous voyons se dégager de ce graphique une majorité de professions intermédiaires (40,3%) et de cadres et professions intellectuelles supérieures (27,1%), soit des personnes ayant au minimum un Bac+3. De plus, l’enquête « Pratique Physique et Sportive 2010 » menée par Brice Lefevre et Patrick Thiery (Dujol, 2016), révèle que la pratique d’une activité physique ou sportive est fortement corrélée au profil social. En effet, « Les cadres et professions intermédiaires, les personnes ayant un niveau de diplôme équivalent au bac ou plus et les personnes aux revenus les plus élevés avaient des taux de pratique (pourcentage de personnes qui déclarent pratiquer une activité physique) plus élevés que les personnes à revenus plus faibles. » (Vuillemin, 2012). La pratique de la pole dance s’ancre dans ce même type de logique et met en évidence les inégalités sociales qui s’ancrent dans les pratiques d’activités de loisirs. Mais comme nous allons le voir, l’aspect financier [10] est loin d’être le seul élément expliquant que la pole dance soit peu pratiquée par les classes populaires.
III. Stéréotypes sociaux, Stéréotypes de genre et appropriation de la pratique.
« Un sport a d’autant plus de chance d’être adopté par les membres d’une classe sociale qu’il ne contredit pas le rapport au corps dans ce qu’il a de plus profond et de plus profondément inconscient, c’est à dire le schéma corporel en tant que dépositaire de toute une vision du monde social, de toute une philosophie de la personne et du corps propre » (Bourdieu, 1979). Comme nous l’avons vu précédemment, les pratiquantes de la pole dance sont majoritairement des femmes entre 20 et 35 ans, issues d’un milieu social moyen à aisé et d’après les observations réalisées par certains auteurs, majoritairement issues de la population blanche (Bahri, 2012; Beauchamp, 2013; Holland, 2010). Pour les poleuses que j’ai interrogées, la pratique de ce sport n’entre pas en contradiction avec une identité féminine respectable qu’elles assument et développent, à travers le travail du corps. Pourtant, nous pourrions penser que la pole dance, toujours rattachée au striptease, représentée comme une activité de subsistance et réservée aux classes défavorisées, entrerait en contradiction avec le rapport au corps qu’entretiennent les femmes de milieux favorisés. Or, il n’en est rien. Ces dernières réinvestissent une pratique issue des bars de striptease et, pour échapper aux accusations de vulgarité, vont construire leur pratique à travers l’utilisation respectable de leurs corps et des attributs féminins. La notion de contrôle va ici avoir un rôle primordial. Il y a donc une différenciation qui se met en place entre la pole dance récréative et la pole dance des bars, à travers un processus de distinction des classes supérieures qui s’appuient sur la mise en exergue d’une sexualisation du corps contrôlée, voire niée (Featherstone 2006, p. 171). Il est à se demander, d’ailleurs, si la pratique considérée plus respectable des poleuses sportives permet d’éviter de percevoir le corps des femmes comme vulgaire ou si le corps, considéré plus respectable, de ces femmes permet d’éviter de percevoir la pratique comme vulgaire. Toujours est-il que le contrôle, considéré comme le propre des classes supérieures, permet de faire d’une activité emblématique de l’immoralité des classes inférieures, une pratique légitime, dès lors qu’elle est adoptée par les individus considérés comme ayant la capacité de s’autoréguler : « What was projected onto one group (the working-class) as the site of the immoral and dangerous is now re-valued when it become[s] attached to another group (the middle-class) as exciting, new and interesting » (Skeggs 2013, p. 105).
Les femmes peuvent donc se permettre de pratiquer cette activité sans crainte pour leur réputation car elle est reconfigurée en pratique permettant un apprentissage du contrôle du corps et de son pouvoir d’attraction. En effet, pour certaines poleuses, la pole dance permet aussi de parfaire leurs aptitudes de séduction, activité dans laquelle elles se revendiquent, aujourd’hui, actives et non plus passives, dans un mouvement de résistance aux schèmes patriarcaux. Elles bénéficient donc d’un « empowerment » au sens d’autonomisation, d’ « encapacitation » et de capacité d’auto-détermination (Braizaz & Couvry, 2019; Holland, 2010). L’empowerment suppose l’acquisition d’un « pouvoir d’agir » (Bacqué & Biewener, 2013) qui se manifeste ici via l’instillation de la dimension de respectabilité dans la pole dance, par le contrôle de sa dimension sexyet la définition de ces femmes en tant que séductrices actives. À contrario, les travailleuses du sexe demeureraient ancrées dans la vulgarité et la passivité. Pourquoi les danseuses des bars ne sont-elles pas considérées comme prenant part à cet empowerment ? Tout d’abord parce qu’il est considéré que leurs prestations visent à satisfaire les plaisirs masculins, là où les poleuses de loisir désirent évacuer la présence des hommes, revendiquant pratiquer pour elles-mêmes, leur propre plaisir, dans des entre-soi féminins. Ceci est aussi lié au sens de la transaction économique. Payer/être payé, définit une forme d’être passive. Là où les poleuses de loisir payent pour pratiquer, les stripteaseuses sont payées et dans une société capitaliste, le pouvoir appartient à celui qui domine la transaction financière (Bahri, 2012). En réalité, il s’agit d’une vision étriquée et dichotomique fallacieuse, qui ne fait que majorer la stigmatisation des travailleuses de la nuit, tout en laissant planer le doute sur l’identité de ces femmes « respectables » qui s’acoquineraient grâce à une pratique encore mal vue et mal connue. Les poleuses ont conscience de l’aura de suspicion qui pèse sur elles, mais elles s’octroient le droit de s’adonner à la pole dance dans un environnement clos, sécuritaires et très majoritairement féminin où la séduction se fait plutôt dans une homo- voire, auto-sexualité. Les hommes en sont partiellement exclus de façon relativement inconsciente [11] et là, dans cet espace, les femmes cherchent à renouer avec leurs corps, à se faire plaisir, à se plaire. Il demeure cependant que cet empowerment qui a cours par la transgression de normes patriarcales (par l’exclusion des hommes dans le processus de sexualisation et la construction de femmes actives), ne semble s’axer que sur le travail du corps dans une vision hétérosexuellement normée. Selon certains auteurs, la pole dance serait un moyen privilégié de majoration du contrôle social qui s’opèrerait par l’intériorisation des normes patriarcales, s’inscrivant dans le corps et menant à l’auto-objectivation sexuelle (Gill, 2008; Levy, 2007; Whitehead & Kurz, 2009). Mais il faut porter notre attention sur un élément souvent oublié dans les études déjà menées sur la pole dance : il ne s’agit pas d’une population homogène dans le sens où tous ne poussent pas les portes des studios pour les mêmes raisons. N’oublions pas que nous avons défini une population majoritaire mais pas exclusive. Le risque est ici de créer des clivages en ne considérant pas l’hétérogénéité des polers. Il faudrait prendre en compte les implications particulières de la pratique de la pole dance pour les hommes, pour les femmes des classes défavorisée ou encore des minorités ethniques et sexuelles, notamment homosexuelles [12], pour qui le poids socioculturel peut avoir un impact important. Pour cela d’autres études doivent être menées.
IV. Pourquoi faire de la pole dance ?
Quelles sont les motivations des poleuses ? Il s’agissait de l’une des questions de l’enquête quantitative par questionnaire. Cette interrogation permet de mieux comprendre la façon dont la pole dance récréative se construit.
Graphique 5 : Motivation des polers dans le choix de cette activité (Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
Trois éléments ressortent de façon quasi-paritaire : le côté esthétique de la pole, le mélange des genres permis par l’utilisation d’aptitudes physiques et artistiques aussi rattachées à des propriétés masculines (la force) et féminines (la grâce) par les participantes. Il y a enfin l’attrait de la nouveauté, de l’atypique. L’aspect de défi que représente la pratique apparaît en cinquième position. Ce défi est à la fois physique (réaliser des mouvements impressionnants et athlétiques) et psychologique : dépasser ses peurs, ses appréhensions. Le fait qu’il s’agisse d’un sport considéré complet, c’est-à-dire faisant travailler l’ensemble des muscles du corps tout en conservant et travaillant la souplesse est un élément essentiel, souvent abordé lors des entretiens. Il est important de noter que les motivations premières ne sont pas forcément sportives. En revanche, lorsque nous questionnons les poleuses sur les points positifs inhérents à la pole dance, c’est son aspect sportif et les améliorations physiques permises par la pratique qui ressortent en majorité absolue.
Graphique 6 : Points positifs inhérents à la pratique de la pole dance (Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
Ces améliorations physiques sont, dans les discours des poleuses interrogées, directement corrélées aux bénéfices psychologiques, avec l’amélioration de l’image de soi et un gain de confiance en soi. L’aspect social est le troisième élément positif ressortant. Les poleuses parlent de la bonne ambiance des cours, du sentiment d’appartenance à une communauté, d’une atmosphère de non-jugement. Une sorte de triade positive se dégage ici par le renforcement physique, psychologique et social. L’un des éléments également plébiscités par les poleuses est l’aspect féminin de la pratique (13,8%) qui prime sur son aspect artistique et ludique. Elles y voient un sens esthétique, un moyen d’exprimer ou d’apprendre la grâce et la sensualité, de réapprendre ce qu’elles définissent comme « féminin ». En revanche, lorsque la question est posée différemment, en s’axant sur ce que peut apporter la pratique de la pole dance, nous voyons les résultats se différencier.
Graphique 7 : Apports de la pratique de la pole dance (Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
Nous voyons ici le parallèle s’établir entre les progrès physiques et la majoration de la confiance en soi. En revanche, l’aspect féminin de la pratique est relégué au second plan, faisant figure de bénéfice secondaire. L’aspect esthétique, très important dans les motivations initiales est presque passé sous silence. Il semblerait donc que contrairement à ce que nous avons vu précédemment, l’empowerment des femmes ne passe pas que par des considérations physiques corporelles mais aussi par le renforcement social et psychologique inhérent au groupe lui-même. Ainsi, lors des cours, la bienveillance ostentatoire des professeures et des autres élèves permet un renforcement positif favorisant la prise de confiance en soi, non pas par les seuls progrès physiques mais aussi par le partage, l’aspect sécuritaire du milieu et la reconnaissance en tant que membre d’un groupe et la valorisation personnelle. En effet, les poleuses expliquent que l’espace du studio est propice aux confidences. Elles se livrent sur leurs réussites, leurs échecs, les difficultés rencontrées au quotidien. Elles s’autorisent à parler librement dans cet espace hors normes, presque extra-ordinaire, un espace non pas domestique mais domestiqué. Il était aussi nécessaire de questionner les points négatifs de la pratique.
Graphique 8 : Points négatifs de la pratique de la pole dance (Questionnaire pole dance – recueil d’informations, M. Potvain – 2019).
L’inconvénient le plus cité par les enquêtées est la fréquence des bleus et des blessures (37,2%). En effet, l’usage d’une pole en métal entraîne des frictions avec la peau, ce qui engendre des brûlures et des hématomes parfois importants. Ceci s’accompagne souvent de douleurs, citées dans 16,5% des cas. Mais le contact de la peau et du métal est ce qui permet au corps de tenir en apesanteur (c’est l’une des raisons expliquant que les pratiquantes soient peu vêtues) et ces douleurs sont inévitables. Elles vont donc être parfois endurées avec fierté, et les bleus arborés comme des preuves de combativité, de transcendance par le dépassement de la douleur. La marque devient alors un trophée (Holland, 2010; Yunjung & Sun-Yong, 2019). Le deuxième point négatif le plus cité est la mauvaise image de la pole dance. En effet, l’amalgame entre poleuse et stripteaseuse est encore prégnant dans la société et les réactions sont diverses. Certaines poleuses souffrent de ces clichés, lorsque d’autres y voient une occasion d’échanger et de faire connaître la discipline. Les réactions véhémentes ne proviennent pas que de l’extérieur de la communauté des polers. Dans un profond désir de rendre cette pratique acceptable et de la transformer en un sport légitime, certaines refusent la multitude de formes que peut prendre cette activité. L’aspect exotic est parfois déprécié, désavoué. Les discours concernant les poleuses des bars se durcissent aussi, et toute éventualité d’un rapprochement est automatiquement rejetée, construisant la pole dance sportive comme essentiellement différente. Cependant, comme le remarque Joanna C. Nicholas dans son étude sur les motivations des poleuses australiennes (Nicholas et al., 2018), la construction en opposition au monde du striptease et les stigmatisations inhérentes à cette parenté tendent à renforcer le groupe. Un autre élément négatif cité est la transformation du corps. Le développement conséquent du haut du corps est déploré, en lien avec des représentions d’un corps féminin devant demeurer frêle. Avec la pole dance, les épaules s’élargissent et les bras se musclent, ce qui renvoie souvent à une image du corps masculine, virile (Louveau, 2004). Cependant, certaines poleuses en sont fières, constituant ces métamorphoses en preuves de leur force physique, de leur évolution, de leur empowerment.
Les transformations corporelles font aussi partie des éléments considérés positifs. Le travail physique et son impact sur le corps, tout comme le fait de se sentir belle, se sentir bien avec son corps, est un réel enjeu de la pole dance. Cette activité a d’ailleurs un impact important sur la façon dont les pratiquantes considèrent leur corps.
Graphique 9 : Comparaison en auto-évaluation de l’image que les pratiquantes ont de leur corps avant et après avoir débuté la pole dance (Questionnaire Pole Dance – recueil d’informations et INSEE, M. Potvain – 2019).
En effet, le sentiment de réussite éprouvé après chaque figure maîtrisée, la reconnaissance de l’exigence physique de la discipline, tout comme la transcendance de la douleur et le fait de se voir évoluer, leur permet de grandir avec leurs corps, en l’accompagnant et surtout en le considérant pleinement, alors que depuis quelques années, il était oublié, mis de côté.
Vu comme le premier lieu de soumission des femmes, elles ont évolué dans une forme de désincarnation avec les mouvements féministes de la deuxième vague (Froidevaux-Metterie, 2015). Aujourd’hui, elles se le réapproprient par différents biais et la pole dance en est un. En réalité les points négatifs majeurs touchent au corps et à l’image de la personne, replaçant l’être incorporé au centre de la problématique de la pole dance. Les blessures s’apparentent à une perte d’intégrité corporelle, comme l’image négative parfois vécue comme une atteinte à l’identité, une perte d’intégrité sociale. Cette activité a un impact direct sur la façon dont les poleuses se voient, se conçoivent, se placent au sein du groupe, mais aussi de la société.
« Avant de faire de la pole, je me sentais mal… je parlais pas bien français, je me sentais grosse et je ne connaissais personne ici… je ne portais jamais de jupes avant, ni de legging. Et puis maintenant je m’en fiche… aujourd’hui mon corps est mon allié, il me permet de faire des choses incroyables sur la pole et puis j’ai des amis et en plus un travail avec les cours. » (Laurène, 37 ans, professeure de pole dance depuis cinq ans).
La pole dance semble avoir un effet encapacitant, redonnant la possibilité d’être, de sentir, de ressentir. Elle permet de favoriser de nouvelles relations sociales et des opportunités professionnelles. Souvent attirées par son aspect atypique, esthétique et impressionnant, une multitude de bénéfices secondaires semblent s’amonceler pour en faire un lieu de partage où les poleuses se sentent femmes et légitimes.
V. Un reflet des possibles féminins dans la société occidentale contemporaine
Comme nous l’avons vu, la pole dance est en cours d’institutionnalisation mais des résistances persistent. Le principal risque demeure qu’une trop grande rigidité dans les formes de pratique évacue son aspect ludique mais surtout subversif et revendicateur [13]. La pole dance serait inconvenante. Mais rappelons qu’initialement, tous les sports étaient inconvenants pour les femmes pour des raisons d’esthétique et de pudeur (Terret, 2016). Aujourd’hui quelques sports sont encore considérés inconvenants pour les femmes, notamment ceux qui forment un corps masculinisé (rugby, bodybuilding…). La pole dance n’ancre pas vraiment les femmes dans ce modèle viril. Elle les inscrit plutôt dans un modèle considéré socialement positif de « femme bel-objet » (Louveau, 2004). Mais là encore, le corps est trop dénudé ou trop érotisé. En vérité, la nudité est une fausse excuse, lorsque nous voyons les tenues de natation synchronisée, de gymnastique rythmique, ou encore d’athlétisme qui laissent nues les jambes et la taille. Aussi, nul ne s’offusque de voir dans les rues des publicités mettant en scène des femmes en maillot de bains. Ce qui pose problème serait la barre, celle qui rappelle les clubs de striptease, l’entre-soi masculin. La pole dance fait entrer sur la scène sociale à la fois les corps des femmes autrefois relégués au domaine privé familial et les milieux privés masculins. Pendant les cours de pole dance, les femmes utilisent certains codes de ces lieux de jouissance masculine pour leur propre jouissance. Les femmes envahissent tous les espaces : domestique, privé, public, mais aussi les lieux autrefois réservés aux hommes. Le sport peut permettre de catalyser des revendications protestataires. Ce que ces femmes revendiquent ? Ne plus être exclues d’aucun espace à cause de leur sexe. Il semblerait que pole dance et féminisme ne soient pas totalement incompatibles. Comme l’exprime Laurence, une poleuse de 39 ans : « Je veux simplement exactement la même chose que ce qu’eux acquièrent en étant nés avec un pénis. Je ne vois pas en quoi faire de la pole ne pourrait pas aller dans ce sens ».
La pole dance est une activité en soi mais aussi pour soi. Égoïste, elle semble ancrer les femmes dans un hédonisme non partagé où elles apprendraient à jouir de leurs corps, de leurs nouvelles capacités physiques. En apprenant à comprendre leurs corps, la pole dance leur permettrait de ressentir de la satisfaction personnelle. Les femmes se libèreraient ainsi de leur carcan corporel. Prison physique, prison psychologique mais aussi sociale, elles dépasseraient l’incompétence et la honte pour assumer leurs corps. Certes, souvent, les miroirs renvoient encore l’image imparfaite de cette enveloppe, mais en suspension, tournant autour de la barre, la chair ne se voit plus, elle se ressent. Une nouvelle corporéité pourrait se mettre en place. Le corps pourrait se vivre de l’intérieur, mais ceci demande un apprentissage parfois long et difficile. Un sentiment de fierté semble accompagner cette nouvelle éducation corporelle à laquelle pourrait s’adjoindre une redéfinition de soi. Certaines poleuses interrogées parlent de la pole dance comme une danse de couple mais dépourvue d’homme. En leur absence, elles apprendraient à ne plus se définir comme le sexe faible mais à s’auto-définir, presque indépendamment. En effet, la procréation médicalement assistée permet de fonder une famille sans hommes ou sans femmes. L’égalité entre les sexes vise à la déconstruction des rôles genrés. Les femmes sont des Hommes comme les autres. Aujourd’hui elles ont la possibilité non pas d’être seulement l’égal des hommes, mais de jouir des mêmes droits et devoirs tout en s’éprouvant femmes, en développant cette part de leur personnalité, sans pâtir d’une dépréciation, de sous-estimation, d’opprobre. La pole dance serait un moyen pour certaines de se sentir femmes et fortes à la fois, mais surtout de pouvoir développer des attributs dits féminins et demeurer respectées, se déshabiller et rester estimées. Certes la pole dance peut réactiver l’image de femmes considérées seulement pour leurs corps. Nous devrions même dire que le souci des femmes pour leur corps apparaît renforcé dans la pratique de la pole dance car elle permet en plus une maîtrise et une conscience de leurs charmes. Il est à dire malgré tout que les poleuses semble se construire en s’appuyant principalement sur leur corps, mais il devient ressource, et même ressort de leur identité. Il pourrait s’agir ici d’une manœuvre d’auto-détermination, d’une recherche de soi, pour soi. Dans le cadre de la pratique récréative de la pole dance, nous pouvons supposer que les femmes ne sont plus seulement considérées pour leur corps mais elles se considèrent par leur corps. Oui, la pole dance risque de majorer la réification des femmes, mais aux vues des premières enquêtes réalisées, elles semblent en avoir tout à fait conscience, leur permettant d’y imposer des limites, notamment par leurs discours. Il n’apparaît pas pertinent de penser que les poleuses cherchent, par cette activité, à plaire ou à déplaire. Elles semblent surtout désirer s’émanciper, s’opposant au processus de désincarnation qui ne leur permettrait qu’un accès restreint à leur potentiel. Longtemps considérées seulement par leur enveloppe charnelle, les femmes s’investissent dans un mouvement de réconciliation entre ce corps et leur esprit. En se réappropriant leur corps et en le liant intimement à leur esprit, il n’est plus à disposition, il n’est plus aliéné, il est vécu, reconsidéré.
La pole dance est une pratique corporelle esthétique et sportive qui, par la réactivation de certains éléments relevant du stéréotype permet de questionner aujourd’hui la société occidentale moderne. Elle pose la question de la place des femmes dans une société qui se reconfigure à la fois en termes d’égalité entre les sexes mais aussi de nouvelles conceptions des notions de genre. Par la cultivation de son aspect sportif masculinisé, la pole dance tente de s’affranchir des limites imposées par son aspect érotique féminisé. Cependant, loin d’enfermer le féminin moderne dans une éternelle impuissance, elle semble tenter de lui apporter de nouvelles formes. Plus performante, elle repousse les capacités du corps à l’effort mais aussi du corps comme outils de représentation. La pole dance ouvre sur les questions de performance physique mais aussi de performance de genre, de soi. Les femmes sont particulièrement soumises à ce caractère de représentation, leur corps faisant sans cesse l’objet d’évaluation. Certes, la vue d’un corps à demi nu sur la barre va renforcer cette soumission au regard, mais à travers cette pratique, le regard est appelé, interpelé. C’est une injonction à la visibilité. Le corps est présenté, projeté, il s’élance, enlace la barre et se contorsionne. La pole dance peut donc aussi questionner cette forme de mise en scène de soi comme un acte de performance au sens théâtral (Féral, 2013). Que signifie finalement faire de la pole dance ? Ce n’est ni rentrer ni sortir du rang. La pole dance peut être envisagée comme un témoin de la réorganisation des rapports de et au genre. Elle s’ancre dans une vision stéréotypée et réutilise les critères de masculinité et de féminité hégémoniques communs à chacun, pour finalement recréer quelque chose d’autre. A la manière de Mimi Schippers, nous pourrions parler d’une reformation par syncrétisme de féminités paria, indésirées mais malgré tout désirables. Des féminités qui empruntent des traits à la masculinité sans pour autant renier leurs atouts féminins, voire en les surexploitant. Cela peut-il permettre de soustraire les femmes aux présupposés affublant leurs corps ? Cela peut-il les faire quitter une gestuelle empêchée et limitée (Young, 1990) pour embrasser de nouvelles capacités ? Il semblerait que oui, à l’instar de toute activité physique. La pole dance a néanmoins ceci de spécial : elle ne néglige pas la capacité du féminin en y superposant du masculin. Elle permet, par sa nouveauté de recréer du mouvement et par là même de dresser le corps selon une éthique nouvelle moins dichotomique qu’adjuvante. Traits masculins et traits féminins vont se mêler dans des corps en mouvements : « Je ne suis ni homme ni femme quand je fais de la barre », disait Nicolas Casanova, un poleur de renom, à la philosophe Aude-Emmanuelle Hoareau (2017). La pratique de la pole dance va donc avoir cette double action paradoxale de rigidifier des groupes dans des appréhensions genrées prédéfinies fortes, tout en permettant, par de l’expérimentation individuelle d’explorer des manières de les entremêler pour en sortir une pratique hybride, personnelle. Elle permet de façonner ou refaçonner des identités.
Grâce à l’approche globalisante de l’enquête quantitative et aux nuances apportées à la fois par les discours des polers et l’expérience de terrain, il devient plus aisé de discerner que les polers, bien que revendiquant former une communauté, se définissent encore aujourd’hui de façon hétérogène. Sport, art du spectacle, érotisme, danse, outils d’expression, la pole dance met en avant finalement ce à quoi aspirent les hommes et les femmes qui cherchent de nouvelles activités. A l’instar des sports de glisses, la pole dance vient proposer une nouvelle offre, un loisir qui permet l’expérimentation de ses limites corporelles, personnelles et sociales. Elle crée un nouveau réseau et figure un espace permissif. Le choix est donné par la façon de pratiquer. Il est possible de décider ce que chacun veut cultiver et montrer. La pole dance permet de créer des groupes, aux normes et valeurs partagées. Elle est marquée du sceau de la transgression presque malgré elle mais les pratiquantes, tout en tentant de s’en défaire en jouent, apprennent à l’utiliser afin de se (re)définir. La pratique de la pole dance peut donc marquer une étape dans la quête identitaire de chacun, permettant de questionner ses propres capacités mais aussi le rapport à soi-même, aux autres et au genre.
Marie Potvain
Centre d’Anthropologie culturelle et sociale (CANTHEL) Université Paris Descartes
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Vidéo et enregistrements
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Notes
[1] À la fois en termes d’égalité salariale, de lutte contre le sexisme et le harcèlement sexuel ou encore de libre disposition du corps.
[2]En Alabama, une loi interdisant l’avortement a été votée le 15 mai 2019, et seize États américains ont réformé leur législation en vue de la restriction des interruptions volontaires de grossesse.
[3]Par convention et selon l’usage dans les écoles de pole dance en France, les femmes pratiquant la pole dance seront ici désignées par le terme poleuse(s), les hommes poleur(s) et lorsqu’il s’agit d’inclure les deux sexes de façon indéterminée, nous utiliserons le terme anglais polers.
[4]La case « autre » ne fut pas cochée, les participants tendent à se définir selon les catégories binaires de genre. D’où leur utilisation comme outils analytiques.
[5]Elle se décrit elle-même comme une ancienne « exotic dancer » .
[6]La pole dance est très présente en Europe, en Asie, en Océanie, en Amérique du Sud. D’après la fédération IPSF, la pole dance se pratique en tant qu’activité sportive dans plus de soixante pays. [Source : http://www.polesports.org/federation-members/who-does-pole-sports/]le 02/07/2019.
[7]Il y a peu de figures sur la barre mais beaucoup de danse au sol ou autour, les mouvements sont plus sensuels et elle se pratique notamment avec des talons hauts à plateforme appelés « Stiletto », « Pleasers » ou « Stripper shoes » (Dale 2013, p. 387).
[8]Pour les hommes pratiquant la pole dance, le rapport à l’effémination est prégnant, allant jusqu’à la suspicion sur l’orientation sexuelle des poleurs, comme le souligne Samantha Hollande (2010) dans son étude. Dès lors que nous parlons de pratique de la pole dance par des hommes à des non pratiquants, la question d’une potentielle homosexualité est soulevée très souvent et cette fréquence se majore lorsque la durée de l’entretien augmente.
[9]La pole dance mêle le travail de la force, de la souplesse, de l’équilibre, la fluidité du mouvement, l’enchaînement de figures acrobatiques sur la barre mais aussi au sol, souvent dans une chorégraphie en musique et mise en scène. Les participants apprennent aussi la réalisation d’équilibres, sauts et saltos.
[10]Défini comme un point négatif de la pratique pour 16% de la population.
[11]Les hommes en tant que sexe opposé sont peu représentés. Beaucoup de polers décrivent une forme de désexualisation des rôles lors des cours, d’homogénéisation par assimilation en tant que pair et non homme ou femme. Pour ce faire, les hommes sont d’abord supposés homosexuels par les participantes. Cependant, s’il est fait preuve de leur hétérosexualité, des mécanismes de séduction ou inversement de retenue par pudeur se développent d’après l’expérience des polers interrogés.
[12]En cela, la surexposition du caractère potentiellement gay des poleurs mais l’invisibilisation complète du lesbianisme chez les poleuses est assez parlant.
[13]Au même titre que pour la plupart des sports de glisse érigés dans un esprit de « fun » et de contradiction des normes par leur auto-régulation et auto-organisation. (Collinet, 2002).
Les premières distinctions identitaires se forgent sur des constats biologiques : homme/femme et pseudo-biologiques : la couleur de peau (Geary, 2011). De ces distinctions factuelles pouvant se combiner, découlent le statut social et les droits des individus : libre/esclave, dominant/dominé, citoyen/non citoyen… Avec les Lumières, le désenchantement du monde (Weber, 1917) et les progrès techniques et scientifiques, apparaissent de nouvelles catégories de partitions se superposant aux anciennes ou les remplaçant. Elles créent de facto de nouvelles identités. L’une des plus connues en Europe occidentale est sûrement prolétaire/bourgeois.
La question de l’identité, ou des identités, est progressivement devenue centrale depuis les révolutions nationales des 18ème et 19ème siècles en Europe occidentale et en Amérique du nord. Elle englobe des dynamiques tant convergentes que contradictoires et inonde tous les champs sociaux. Elle concerne à la fois les groupes humains et les individus.
L’une des premières manifestations identitaires est d’ordre collectif. Il s’agit du nationalisme et de la fondation des États-nation. Les individus revendiquent une identité commune qu’ils « n’entendent pas à d’autres » (Mill, 1861 : 309) pour constituer un groupement indépendant et original (Hermet, 1996 : 11). Dès le début du 20ème siècle, un nouveau mouvement identitaire naît : le féminisme. Ce dernier est un pas important dans le refus de la distinction entre les humains sur des bases biologiques pour privilégier une étude des rapports sociaux. Cette tendance se traduit par la création d’un nouveau concept devenu incontournable : le genre (Scott & Varikas, 1988).
Les succès enregistrés par les mouvements féministes notamment à partir des années 1960-1970 encouragent de nouveaux mouvements identitaires. Ici des groupes et des individus restés dans l’ombre car non conformes au modèle sociétal dominant revendiquent l’octroi de droits de première génération. Ils demandent à être considérés comme des Hommes ou des communautés d’Hommes à part entière, reconnus et protégés par l’État. Chaque individu entend pouvoir affirmer sa propre identité sans se la voir imposer par une autorité, même dépositaire de la « violence physique légitime » (Weber, 1919). Dès lors, les individus, tout comme les communautés concilient leur identité propre et les identités imposées.
En résumé, aujourd’hui, une personne qu’elle soit physique ou morale est frappée de schizophrénie et de paranoïa. Elle est schizophrène puisqu’elle doit jongler entre des identités privées et publiques qui s’ajustent selon le milieu dans lequel elle évolue. Elle est paranoïaque car les revendications identitaires sont concurrentes : chacune a peur qu’une autre l’anéantisse. Cette multiplicité complexe des identités se traduit par exemple dans les oppositions : national/européen, laïque/religieux, mariage pour tous/manif pour tous, corse/métropolitain, provincial/parisien, OM/PSG, chocolatine/pain au chocolat…
Le domaine sportif n’échappe pas à ces pluralités identitaires. Le sportif demeure un individu, il évolue au sein de groupes l’obligeant à moduler son identité pour s’intégrer [1]. Il navigue entre ce qu’il est, ce qu’il pense être, ce qu’il représente et ce qu’il veut représenter. Il est tel un Hamlet méditant sur le crâne de Yorick « être ou ne pas être ». Telle est la question ou plus précisément « qui être et comment l’être ? ». Le présent numéro n’a pas pour ambition de répondre à une interrogation aussi philosophique. Il est l’occasion de donner un aperçu de la diversité des identités dans le domaine du sport. Les contributions proposées abordent une variété d’échelles identitaires allant de l’individu à la nation.
Les relations entre sport et identités sont au centre d’un grand nombre de recherches en sociologie, anthropologie ou géographie politique. Les approches, les définitions adoptées et les formes de raisonnement sont multiples. Il n’existe ni courant d’étude ni cadre d’analyse propres à ce sujet.
Chronologiquement, les premières études sociologiques observent les identités sociales par le prisme de la classe –pas uniquement dans le sens marxiste ou celui donné par Bourdieu. Les travaux de Léziart (Léziart, 1989) et ceux de Le Pogam (Le Pogam, 1981) font date dans ce domaine.
Dans un sens différent, les études relatives à l’éducation corporelle contribuent à la construction des « identités collectives » tant en France qu’à l’international (Ottogalli-Mazzacavallo & Liotard ; 2012 Loudcher, 2011, Sabatier, 2011). Plus tard, d’autres chercheurs optent pour une approche culturelle, ainsi les pratiques sportives participent d’une appartenance commune fondée sur des particularités, des traditions, des modes. Les recherches sur les liens entre le sport et le genre s’inscrivent souvent dans cette approche (Louveau, 1996, 2002 ; Guerandel, 2016). Dans une dimension parfois plus régionale, les textes rassemblés par Fauché & coll. (Fauché, Callède, Gay-Lescot & Laplagne, 2000) et par Stumpp & Jallat (Stumpp & Jallat, 2013) montrent la diversité des approches historiographiques à ce sujet. Enfin, les pratiques sportives forgent des identités sociales localisées multiples nommées parfois identités locales ou territoriales. Plusieurs études d’envergure font référence en la matière : d’une part les travaux menés depuis plusieurs décennies par la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine (MSHA) et le programme « Pratiques sportives et identités locales » porté entre Lyon et Strasbourg par Terret & Michon (Terret & Michon, 2004) ; et d’autre part, celles de Bourdeau (Bourdeau, 1991) croisant les notions d’identités professionnelle, territoriale et sociale.
Pour chacune de ces approches des dizaines d’auteurs, d’ouvrages, de thèses et d’articles existent. Dans ce champ de confrontation théorique, épistémologique et parfois tout simplement méthodologique, ce numéro thématique des Cahiers de sociologie économique et culturelle souhaite apporter une série de contributions inédites.
Projet formulé en marge du 10e Congrès de la Société de sociologie du sport en langue française (3SLF) organisé par la Faculté des STAPS et la MSHA dans le cadre du LACES à Bordeaux en mai 2019, indépendamment des actes de cette rencontre qui devraient paraitre prochainement [2] ce numéro des Cahiers de sociologie économique et culturelle souhaite multiplier les mises en relation thématiques et démontrer l’intensité des initiatives de recherches entre « Pratiques sportives et identités sociales » en faisant abstraction des domaines de recherche constitués ou des appartenances disciplinaires et institutionnelles.
Les quatre premiers textes de ce numéro spécial se concentrent sur la France. Marie Potvain met en lumière les impacts sociaux et de genre du développement de la pole dance comme sport. André Suchet s’interroge sur la pratique du canyoning et sur son engagement corporel. À travers l’exemple de la Fédération de hockey sur glace et des patinoires, Clément Lopez montre les relations entre fédérations nationales et politiques locales. Jean-Pierre Augustin explique ce que le Mondial de football de 2018 raconte de la société française. Les deux textes suivants nous transportent en Europe de l’Est post-communiste. Loïc Trégourès dresse une grammaire des tribunes de football en ex-Yougoslavie et Pauline Soulier s’appuie sur le mouvement olympique biélorussien pour illustrer l’échec de la construction d’un nationalisme sportif dans cet État.
André Suchet
Maître de conférences HDR Université de Bordeaux, EA LACES, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine andre.suchet@u-bordeaux.fr
Pauline Soulier
ATER, docteur en science politique Université de Bordeaux, EA LACES, EA IRM-CMRP Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine psoulier87@gmail.com
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Notes
[1] Voir par exemple, Leblanc, Roger G. (2007). « A corps perdus : la gestion des identités sportives, sociales et sexuelles des rugbymen gays », Corps, 1 (2), p. 47-53.
[2] Numéro « Pratiques sportives, logiques sociales et enjeux territoriaux » de la revue Sciences sociales et sport et numéro « Les activités sportives dans l’espace littoral. Dynamiques sociales et culturelles » de la revue Norois.